FILIFORME PLAT & AUTRES VERS Phyla : Acoelomorpha et Platyhelminthae Statut de conservation : Ne figure pas sur la liste rouge.
Que Job se réjouisse avec le Ver la vie du Seigneur est dans l Humiliation, l Esprit et la vérité. Christopher Smart N «ous sommes tous des vers, disait Churchill, mais je crois que je suis un ver luisant.» Ce bon mot lui aurait valu un zéro pointé en biologie (la plupart des vers luisants sont des sortes de mouches ou de coléoptères), mais un 20/20 en psychologie humaine. Nous savons que nous ne sommes que des fétus de paille dans l univers, pourtant nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que nous avons quelque chose de spécial. Et, à l inverse, nous aurons beau nous émerveiller sur nous-mêmes et nous dire extraordinaires nous ne ferons toujours qu un avec le ver. Comme le dit le généticien Steve Jones : «chacun de nous, tout éminent qu il soit, n est qu un tube de dix mètres de long à travers lequel la nourriture circule, la plupart du temps, dans une seule direction». Quoi qu il en soit, au quotidien nous sommes peu nombreux à penser aux vers. Au-delà des univers raffinés de la biologie évolutionniste et de la parasitologie, l attitude générale vis-à-vis des vers a peu changé depuis les bestiaires écrits il y a sept cents ans. Il y a pas mal de choses vermiculaires : pour celles qui se trouvent dans le sol, ça va, mais il vaut mieux éviter les autres Voilà, c est comme ça. Je dirai que c est dommage, car on passe à côté d un tas de choses, les unes remarquables et belles, les autres répugnantes et inquiétantes. Une fois dépassé le «Pouah!», un monde de délices et de terreurs s ouvre. Des vers sagittaires aux vers cuillères, et des vers cacahuètes aux vers pénis, tout humain peut prendre du plaisir à contempler les orgies, les saturnales et autres salmigondis des vers. 84 l incroyable bestiaire de m. henderson
Selon une idée largement répandue au XX e siècle, les animaux complexes, c est-à-dire les créatures dotées d organes tels que le cœur, les boyaux, les yeux, et composés de billions ou même de trillions de cellules (comme les humains), sont supposés avoir évolués à partir d organismes unicellulaires depuis environ 542 millions d années. C était l explosion Cambrienne la première fleur lumineuse sortie des ténèbres, explosion que le biologiste de l évolution Bill Hamilton appelle «la vaste entreprise de drogue psychédélique de la nature». Mais comme on l a vu dans le chapitre 2 au sujet des éponges, il est à présent certain que les formes multicellulaires relativement simples existaient déjà depuis cent millions d années (ou plus) avant que le Cambrien ne commence : une longue mèche conditionnait l explosion et durant ce long grésillement, la vie se développa dans diverses directions. L une d elles fut de devenir éponge choix qui, on l a vu, se poursuit de nos jours. Une autre direction fut explorée par les Édiacariens un groupe diversifié allant des Charnia, semblables à des fougères à nombreuses frondes, aux Dickinsonia, ressemblant à des coussins nervurés, en passant par le Tribrachidium à symétrie rayonnante, quelque chose comme un triskèle monté sur une pizza. En vérité, les Édiacariens, dont certains atteignaient un mètre de largeur, dépassent les délires psychédéliques. Comme le héros d Italo Calvino, Qfwfq, le dit dans Cosmicomics : «Quand on est jeune, on a devant soi l évolution tout entière ( ). Si l on se rapporte aux limitations qui sont venues par la suite, si l on pense au fait qu avoir une forme exclut toutes les autres formes, si l on pense au train-train sans imprévu auquel, à un certain stade, on finit par se sentir assujetti, eh bien! je peux le dire, alors c était la belle vie.» Hélas, leur gloire n aura duré qu un temps : de nombreux paléobiologistes pensent que les Édiacariens ont laissé peu de descendants dans le Cambrien, voire aucun. Pour une raison ou une autre, ils furent dépassés par divers embranchements animaux, y compris le nôtre (les chordés), et de nombreux autres phyla vermiformes. D où descendaient exactement ces créatures, on l ignore, mais certains interprètent une énigmatique trace fossile laissée sur un rocher vieux de 600 millions d années comme étant celle d un Vernanimalcula ou «animal printanier». Cette chose probablement Les Édiacariens sont les premiers animaux multicellulaires complexes connus. C étaient pour la plupart des organismes habitant les fonds, ressemblant à des disques, des frondes, des tubes, des sacs remplis de vase ou des matelas capitonnés. Ils sont apparus pendant la période édiacarienne, il y a environ de 635 à 542 millions d années, et leur extinction était presque totale au début du Cambrien. Leurs fossiles ont été trouvés dans le monde entier. «Ce furent ses premiers pas sur une feuille blanche, / Des fourmillements de lettres noires / Comme des traces de vers dans la vase Précambrienne.» (Caspar Hauser, poème de David Constantine) filiforme plat 85
vermiforme, si c était un animal, avait l épaisseur d un cheveu. Mais ce ne fut qu après la disparition des Édiacariens que les descendants des Vernanimalcula furent à l origine de tous les animaux complexes que nous connaissons aujourd hui. La grande diversification de la vie au Cambrien résulta d une combinaison de plusieurs facteurs. Le niveau d oxygène dans l océan augmenta, ce qui permit aux animaux de devenir plus grands. L évolution des yeux a pu entraîner une course aux armements entre prédateurs et proies. Et l émergence de nouveaux moyens mieux adaptés à la recherche de nourriture et à la prédation les «terreurs dentées» dotées d un intestin (une petite version primitive du «tube» que nous sommes tous, nous rappelle Steve Jones) relié à un anus capable de traiter ce que ces créatures mangeaient avec plus d efficacité que ses prédécesseurs pourrait avoir été plus importante que l évolution des yeux. Mais peu importe la cause : le résultat a été le rayonnement spectaculaire de (virtuellement) toutes les formes que nous voyons de nos jours. Que toute la philosophie, ou presque, soit ou non une succession de notes de bas de page aux écrits de Platon, la plus grande partie de la vie depuis le Cambrien n est guère plus qu une note de bas de page à l étape franchie par ces créatures dans la capacité de se nourrir, de digérer et d excréter le monde autour d elles. Certains des premiers êtres à acquérir des dents pointues, un intestin et un anus avaient la forme d un ver. La première «terreur dentée» a peut-être été un ver sagittaire ou Chétognathe. L un des fossiles les plus communs trouvés dans les schistes cambriens, observe Martin Brasier, ressemble à un préservatif dernier cri avec un organe à l intérieur. Paraselkirkia avait une tête bulbeuse ornée d un casque épineux. Elle était attachée à un long corps ridé et le tout était protégé par ce qui ressemblait à un fourreau de caoutchouc organique. Paraselkirkia était une sorte de priapulide ou de ver pénis un embranchement d animaux vivant dans la vase et s en nourrissant. Une autre créature apparemment très répandue est Hallucigenia, devenue célèbre après sa découverte, en 1977, à cause de l apparence bizarre qui lui valut son nom. Hallucigenia avait en guise de pattes de longues épines sur lesquelles elle se déplaçait comme sur de multiples échasses, ainsi que de petits tentacules ondulant 86 l incroyable bestiaire de m. henderson
sur le dos. C est ce que l on croyait, mais l analyse montra que l animal avait été imaginé la tête en bas : les tentacules étaient de petites pattes et les épines une protection sur le dos, comme celle que l on voit sur certaines chenilles. Hallucigenia a peut-être fait partie des onychophores, ou vers veloutés. D autres êtres de ce remarquable phylum y compris le Microdictyon ont développé d énormes yeux fictifs, en fait des leurres destinés à éloigner les prédateurs. Les vers veloutés pullulaient au Cambrien, qui a sans doute été leur âge d or. De nos jours, on les trouve surtout sous les rochers ou dans les arbres pourrissants des parties reculées de l hémisphère sud et, sauf ces dernières années, ils ont été négligés ou avaient mauvaise réputation. Dans son ouvrage magistral Life : An Unauthorised Biography (1997), Richard Fortey les a traités de créatures «primitives». Aujourd hui, les vers veloutés sont considérés comme de remarquables bêtes et de nombreux biologistes, y compris Fortey, sont plus sensibles à leurs vertus. Très sociables, ils vivent en groupes clos avec des hiérarchies nettement établies. Ils coopèrent pour chasser et tendent à être hostiles envers les autres groupes. Les rituels d accouplement le mâle a, sur la tête, un organe en forme de pénis qu il tente d insérer dans la femelle et la virtuosité avec laquelle ils projettent une humeur visqueuse à la face de leurs ennemis et de leurs proies les ont rendus populaires au point de devenir des animaux de compagnie. Autre trait remarquable : les variétés vivantes sont très semblables aux fossiles vieux de 540 millions d années. Ces vers ont également des sortes de dents. Tout au fond de la cavité buccale, on trouve des mandibules tranchantes en forme de croissant qui ressemblent aux griffes des pattes, en plus dures. Les mandibules sont divisées en deux rangs, interne et externe, chacun couvert de petites dents. Elles se mettent en mouvement pour déchirer les proies. En dépit de la réussite des onychophores au Cambrien, d autres créatures se sont dotées de moyens d attaque et de défense encore plus redoutables. Les arthropodes, qui partagent un ancêtre commun avec les vers veloutés, ont une carapace et des membres articulés, ce qui leur a procuré un immense avantage sur leurs cousins à la peau plus tendre et plus molle. Les premiers chordés, dérivant Les vers veloutés sont classés parmi les panarthropodes, ce qui signifie que, comme les oursons d eau (voir le chapitre 23), ils sont plus étroitement apparentés aux insectes, aux araignées, aux mites et aux crustacés, que ne le sont les autres créatures. filiforme plat 87
Un chétognathe. d un ancêtre commun avec les néréides, ont développé un cerveau relativement sophistiqué, puis se sont dotés d un crâne pour le protéger. Cela a donné un être ressemblant vaguement à une myxine une sorte d être hybride, entre le ver et le poisson. Plus tard, sont apparues d autres créatures, pourvues d épines et d os capables d être le support de muscles plus puissants. Ces premiers vertébrés sont les plus anciens poissons véritables : les ostracodermes du dernier Cambrien et de l Ordovicien, puis, au début du Dévonien, les placodermes, gros animaux avec de puissantes mâchoires montées sur une tête lourdement cuirassée. La cuirasse des placodermes est faite exactement du même matériau que les dents. Mais même avec l apparition d animaux plus imposants vertébrés (comme les poissons), mollusques (escargots et céphalopodes), arthropodes (crustacés et insectes), échinodermes (étoiles de mer), plusieurs phyla de créatures vermiformes continuèrent à évoluer et à proliférer. De très nombreuses espèces devinrent les parasites d autres animaux, de la même façon que leurs ancêtres avaient trouvé refuge dans la vase et le limon des fonds marins au Cambrien. En plus des créatures déjà nommées, les vers à mâchoires 88 l incroyable bestiaire de m. henderson
(Gnathostomulides), les vers à langue (Entéropneustes), les vers gordiens (Nématomorphes), les vers à ruban ou à longue trompe (Némertiens), les vers en fer à cheval (Phoronidiens) et les vers cacahuètes (Siponcles) proliférèrent et continuent de proliférer. (Ces créatures sont nommées en fonction de leur apparence et non en fonction de leur habitat. Beaucoup vivent dans les grands fonds.) Si de nombreux genres sont microscopiques (et parasites), quelques-uns atteignent une taille gigantesque. Les vers lacets, apparentés aux vers à ruban, peuvent mesurer trente mètres de long. Avec leur trompe réversible qui ressemble un peu à une trompe d éléphant retournée, ces vers nettoient le fond de la mer en avalant petites éponges, méduses, anémones et poissons. Comme ils font partie des plus grands animaux du monde, on se dit que ce sont de terrifiants prédateurs jusqu à ce que l on apprenne qu ils ont un corps de l épaisseur d un crayon. Les vers à ruban ne sont pas de puissants dragons. Et si vous rencontriez une de ces espèces typiques des fonds marins, vous penseriez plutôt être tombé sur une pile d intestins éparpillés. Mais il y a trois phyla de vers qui, en termes de diversité et d abondance, l emportent sur tout le reste : les vers ronds (Nématodes), les annélides et les vers plats. Avant d en venir à ce dernier embranchement, je souhaite rendre hommage aux deux premiers. Les vers ronds constituent peut-être l embranchement le plus riche en genres et en espèces de tous les phyla vermiformes. Beaucoup sont parasites, et il est donc facile trop facile, peutêtre de les ignorer en frissonnant. Mais d autres réussissent de remarquables exploits sans filet : H. mephisto, au nom splendide, a récemment été découvert dans une mine d or à presque 3 000 mètres sous la surface du globe, où l on pensait que la vie multicellulaire était impossible. Et une espèce au moins contribuera grandement à accroître le bonheur humain : C. elegans un être transparent à la reproduction facile (c est un hermaphrodite qui se fertilise lui-même et devient en trois jours et demi un adulte d un millimètre de long engendrant environ 300 rejetons, dont quelques-uns sont mâles) a depuis des années été couramment utilisé dans les laboratoires comme organisme modèle de l expression génétique fondamentale et des processus de développement observés dans le règne animal. En 1998, cet organisme est devenu la première créature dont le filiforme plat 89
«L exposé de Darwin sur le comportement des vers ne faisait pas partie d une campagne générale pour attribuer l intelligence à toutes les créatures ( ). [Il] observa seulement que d autres animaux inférieurs ne montraient pas le même degré d intelligence.» (James Rachels) génome (l un des plus petits) a été séquencé et dont le système nerveux, qui fonctionne parfaitement avec 300 neurones, a été entièrement cartographié. C. elegans est aussi élégant que son nom et il le mérite : faire tant de choses avec presque rien Au moins quatre prix Nobel de physiologie ou de médecine ont, depuis 2000, récompensé la recherche consacrée à ce ver minuscule. Les annélides, ou vers segmentés, forment un grand groupe d une merveilleuse diversité, qui va des vers les plus familiers les vers de terre des jardins ou les vers rouges des pêcheurs au bord de la mer à quelques-unes des espèces les plus bizarres découvertes à ce jour, comme les vers tubulaires, qui atteignent deux mètres de long, les vers de Pompéi, plus petits, qui, dans les profondeurs océaniques, baignent dans les eaux brûlantes des cheminées volcaniques, et les vers arbre de Noël, célèbres depuis leur apparition sur la planète Pandora dans Avatar. Les vers de terre ont été les premiers vers à être sérieusement étudiés d un point de vue scientifique, quand Darwin entreprit d observer leur comportement et leur influence sur l environnement dans son jardin du Kent. Darwin comprit, comme personne auparavant, que c étaient les vers de terre qui faisaient la terre. Il fut également très étonné qu ils puissent faire preuve de pouvoirs rationnels, prenant par exemple des décisions intelligentes pour choisir la forme de feuille qu il convient d utiliser pour boucher leur trou. De même pour le ver plat. Voici un animal qui n a pas de cavité pour loger un cœur, des poumons ou un intestin : il n a pas d intérieur et sa forme plate le contraint à faire passer l oxygène et la nourriture par diffusion. Mais «vers plat» est un terme générique pour plusieurs milliers d espèces qui se séparent en au moins trois groupes, dont les différences n ont d égales que les ressemblances. C est l une des raisons pour lesquelles je les ai choisis pour figurer dans ce bestiaire. Ils nous rappellent que les plus grandes différences et les détails les plus ténus sont souvent dissimulés par un langage et une pensée manquant de nuance. (Tel est mon cas : avant d entreprendre cette recherche, je ne savais pas ce qu étaient les vers plats, et encore moins en quoi ils différaient.) Certains ont les cycles de vie les plus affreux que l on puisse imaginer. D autres sont parmi les membres les plus vivement colorés du règne animal. 90 l incroyable bestiaire de m. henderson
D autres encore ont les plus surprenantes pratiques sexuelles de la planète. Tout à la fois sombres et clairs, ces organismes à l étiquette trompeuse et bizarres d aspect sont porteurs de symboles qui invitent à méditer sur la vie et la mort. Les vers plats sont des créatures provenant de deux embranchements différents. On peut également les diviser en trois groupes selon leur style de vie. Le premier comprend plus de la moitié des espèces et correspond à l un des deux phyla, les platyhelminthes, essentiellement des parasites. Les deux autres groupes sont indépendants. L un des deux, les turbellariés, est également composé de platyhelminthes. Mais l autre, qui rassemble les acoelomorphes (ou Acoeles), n est probablement pas plus apparenté aux platyhelminthes qu à nous. Large comme un grain de poivre et aussi plat qu une crêpe, les acœlomates n ont ni cerveau ni ganglions, mais un réseau de nerfs sous la peau légèrement resserré à l extrémité antérieure. Ils ont un organe d équilibre simple, appelé statocyste, qui agit un peu comme le système vestibulaire de l oreille interne chez l homme, et certaines espèces disposent de quelques ocelles pour détecter la présence ou l absence de lumière, à la différence des méduses boîtes qui ont des yeux en grappe (24 en tout) capables de distinguer les points lumineux dans toutes les directions. Les Acoeles franchiraient le seuil assigné par Thomas Browne aux animaux non mythiques avoir un avant et un arrière, une gauche et une droite. Mais une espèce au moins a virtuellement cessé d être animale. Dans sa jeunesse, Convoluta roscoffensis avale des algues vertes avec le même enthousiasme des ados pour les prémix, et elle ne se lasse pas de festoyer, comptant uniquement sur les algues capables de photosynthèse pour se nourrir. Sur ses rives natales, Convoluta sort des sols humides, là où la mer s est retirée, et le sable se parsème de grosses masses vertes «gluantes» composées de milliers de vers qui, par photosynthèse, exploitent la lumière solaire, et disparaissent de nouveau dans le sable quand la mer revient. De manière remarquable, en aquarium ou en laboratoire, ces vers ont le même comportement et cherchent deux fois par jour la lumière du soleil. «Sans cerveau ni rien de ce que nous appelons mémoire, écrit Rachel Carson, ou même sans perception très nette, Convoluta continue à vivre sa vie dans ce lieu étranger, chaque fibre de son petit Il est possible que les acœlomates ressemblent aux premiers animaux à symétrie bilatérale. Telle était du moins l hypothèse dominante jusqu en 2011. Les résultats de recherches récentes tendent cependant à prouver que les acœlomates ont hérité de leur forme relativement simple après s être séparés d un ancêtre deutérostome. Voir Amy Maxmen (2011) Convoluta est sensible à l approche des pas de l homme. «Dès que l on marche dessus, note un observateur, la masse gluante disparaît dans le sable. C est un spectacle très étrange.» filiforme plat 91
Dugesia, un ver plat aux yeux globuleux. corps vert se souvenant du rythme des marées de la mer lointaine de jadis.» Plusieurs espèces de turbellariés (ou planaires, comme on appelle parfois les platyhelminthes indépendants) ont une paire de petits yeux loufoques, ce qui fait d eux les plus mignons des vers. Comme chez d autres platyhelminthes (c est-à-dire tous les vers plats à l exception des acœlomates), leur absence d intérieur, ou coelum, est une «dérivation secondaire», ce qui signifie qu ils descendent d organismes qui en avaient un, mais l ont abandonné au cours de l évolution comme un bagage inutile, de la même façon que les humains ont perdu leur fourrure et leur queue. Certains turbellariés ont adopté les couleurs étincelantes et variées des nudibranches, des mollusques agiles et très élégants, auxquels ils ne sont pas apparentés. Les nudibranches étant souvent venimeux, les imiter procure de grands avantages. Et si l on combine les deux activités favorites des humains le sexe et le combat, les turbellariés sont imbattables. Ces animaux, Vers plats se livrant un assaut pour tenter de se perforer avec la paire de pénis qu ils ont sur la poitrine. 92 l incroyable bestiaire de m. henderson
qui sont hermaphrodites, se livrent, en guise d escrime, de spectaculaires assauts de pénis, se servant du double phallus qu ils ont sur la poitrine comme de fleurets pour essayer de percer et de féconder l adversaire. L autre grand groupe de platyhelminthes (plus de la moitié des milliers d espèces connues de ce phylum) est parasite douves, ténias et autres beautés. Certains sont responsables de graves dommages faits aux humains et à d autres animaux. On doit aux trématodes la schistosomiase, la maladie humaine la plus grave causée par des parasites après la malaria (dont les agents sont des protistes du genre Plasmodium). Quand les larves du Taenia solium, le ver solitaire du porc, pénètrent le système nerveux central de l homme, elles provoquent une neurocysticercose, une forme particulièrement grave d épilepsie. Les ténias qui vivent dans les boyaux humains peuvent sembler effrayants, mais ils sont bénins en comparaison. Peu de choses nous répugnent davantage qu un ténia, ce ver qui fait son lit dans l intestin ou le foie, voire le cerveau, et se gorge de sang frais. (Il y a quelques années, le rédacteur en chef du Wall Street Journal voulut affubler Google d une épithète dévastatrice ; eh bien il choisit le ténia, suivant en cela une longue pratique qui veut que l on traite de parasites les choses que l on déteste et que l on craint vraiment.) La crainte et la répugnance envers les parasites sont évidemment adaptives. Mais cette peur est susceptible d évoluer et peut devenir psychopathologique un phénomène attesté à diverses époques et dans différentes cultures. On connaît notamment le syndrome d Ekbom, autrement appelé délire de parasitose, où un individu croit voir des parasites sortir de tous ses orifices. L angoisse et la peur peuvent être également utilisées à des fins politiques. Les nazis ont cultivé l antisémitisme en associant les Juifs et d autres populations à des parasites. Montrer de l enthousiasme pour les vers plats parasites (ou n importe quelle sorte de parasite) n est certes pas facile. Mais, à défaut d enthousiasme, ne pouvons-nous pas au moins essayer de les apprécier et j emploie ici le verbe «apprécier» dans le sens de «mieux comprendre leur importance et leur impact», et non comme synonyme d «aimer»? Tout d abord, les ténias ont été nos fidèles compagnons. Homo ergaster, filiforme plat 93
Peter Ackroyd décrit la vision du monde de Blake comme un «exubérant espoir» né d une rage passionnée pour le monde qui l entourait. Mais le parasitisme a également sa propre poésie tordue, comme Blake le reconnaissait : le «sombre amour secret» du «ver invisible» rend malade et détruit la rose. le plus ancien membre du genre humain, Adam, en avait. Quelques-unes des bactéries pathogènes de l intestin ont sans doute une origine très lointaine qu elles partageaient avec des organismes vivant dans les grands fonds marins. «Tout ce qui vit est saint, la vie se délecte de la vie», écrivait William Blake. Mais la vérité est que la vie se délecte souvent de la mort d une autre vie et ce qui est encore plus dérangeant se repaît d autres êtres pendant qu ils sont encore vivants, selon le mode de vie qui règne sur Terre. Presque tous les animaux multicellulaires vivants ont des parasites. Exprimé en termes de biomasse le poids absolu, les parasites, dans certains écosystèmes, ont jusqu à vingt fois le poids des grands prédateurs, des requins aux lions. Au premier abord, cette réalité peut sembler terrifiante, surtout si l on considère les effets produits par certains parasites : maigreur ou déformation du corps, castration chimique, lavage de cerveau et comportement bizarre rendant un animal infecté plus vulnérable et susceptible d être plus facilement dévoré. Le monde entier peut paraître contaminé, comme la vision de la mort dans la vie éprouvée par le vieux marin de Coleridge avant sa rédemption. Ray Lankester, un zoologiste influent de la génération qui suivit celle de Darwin, croyait que les parasites étaient la méprisable conséquence de la dégénérescence évolutive (où un organisme devient dépendant des autres) et tel était, selon lui, le sort réservé à la civilisation occidentale. Dans une perspective évolutionniste plus large, on conçoit les choses autrement. Les parasites sont fréquemment inoffensifs et peuvent même être bénéfiques à une espèce et à l écosystème dont ils font partie. Leur présence en grand nombre peut vraiment être un signe de santé. Et certains d entre eux contrairement au préjugé de Lankester sont extrêmement perfectionnés. Le parasite qui transmet la toxoplasmose, dont un tiers des humains est un jour affecté, «sait» comment accéder à certains circuits spécifiques de l amygdale de son hôte, le rat, ce qui lui fera ne plus craindre l odeur des prédateurs. D une certaine manière, la «toxo» connaît mieux que les neurobiologistes le fonctionnement du cerveau des mammifères. Et de façon encore plus significative, si l hypothèse est exacte, les parasites ont peut-être joué un rôle dans l évolution et la persistance du sexe dans le monde 94 l incroyable bestiaire de m. henderson
animal : ce n est qu en donnant naissance à des rejetons non génétiquement semblables que tant d espèces ont trouvé les moyens de combattre leurs perpétuels assauts. Malgré tout, dans l expérience humaine, les parasites sont l un des nombreux hérauts de la mort. La réalité ou ce qui met fin à la réalité est souvent présentée comme la plus grande énigme ou le plus grand défi de l humanité. Mais, de même que nous pouvons élargir la connaissance que nous avons des vers plats au-delà du méchant ver solitaire, de même, nous sommes capables d avoir une vision plus vaste de la mort. L envie de vaincre la mort domine notre comportement depuis que nous sommes humains. D autres animaux sont peut-être aussi conscients que nous de l imminence des dangers, mais aucune autre espèce, semble-t-il, n a la capacité d imaginer de manière aussi vive, et inlassablement, l inverse de la vie. Cette «tragédie de la connaissance», pour reprendre la formule de l anthropologue Scott Atran, nous accompagne depuis environ 500 000 ans, lorsque les prémices du langage nous ont permis d accéder à une conscience plus claire des absents. La mort a toujours été une présence vague un guetteur silencieux caché derrière une sidérante variété de masques avec laquelle on entretient, en son for intérieur, un dialogue intermittent mais sans fin. Nous avons peut-être besoin de nourrir des pensées différentes sur la mort, comme si l on rejouait l évolution des plus flamboyants vers plats des grands fonds, essayant différentes couleurs en chemin. Qui sait ce qui sera le plus oppressant ou quelles couleurs on portera à l heure de l oubli? Et pour l heure, doit-on vivre comme si la mort n est rien ou faut-il la garder sans cesse présente à l esprit? Peut-on adopter une attitude ou une combinaison d attitudes vaguement adéquate face à la réalité? Le meilleur atout serat-il une sorte d anosognosie, une forme complexe de déni à plusieurs étages? Dans un fragment de Niobé, Eschyle écrit : «L idée de la mort, la crainte qu elle inspire, hante comme rien d autre l animal humain. Elle est la principale source de l activité humaine activité conçue pour ( ) la vaincre en niant en quelque sorte qu elle soit la destinée finale de l homme.» (Ernest Becker, 1973) Seule des divinités, la mort ne se soucie pas d offrandes. Victimes, libations, rien ne peut la fléchir. Point d autel pour elle, pour elle point de péan, Car seule parmi les dieux elle reste inaccessible aux douceurs de la prière. filiforme plat 95
Ayant à peine atteint la trentaine, Montaigne faillit mourir d une chute de cheval. Sarah Bakewell décrit ainsi son état : «Montaigne et la vie étaient sur le point de se séparer sans regrets ni adieux officiels, comme deux invités ivres quittant une fête, trop titubants pour se dire au revoir.» Sur le stoïcisme dans le monde moderne, voir William B. Irvine (2009) Les trois lois ont été ainsi reformulées avec humour : (1) On ne peut pas gagner. (2) On ne peut même pas espérer une partie équilibrée. (3) On ne peut pas se retirer du jeu. Après avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche, le physicien Vlatko Vedral (2010) a déclaré que l idée d entropie est si décourageante, qu elle a eu raison de quelques-uns des plus brillants esprits de la fin du XIX e siècle : les physiciens Ludwig Boltzmann, Paul Ehrenfest, Robert Mayer, et le philosophe Friedrich Nietzsche. Et Vedral d enfoncer le clou : «Il faut ici prévenir que tout lecteur désireux de poursuivre la lecture de la deuxième loi le fera à ses risques et périls, et je décline toute responsabilité.» Même chez ceux qui se considèrent comme éminemment rationnels et pour lesquels la mort ne détient aucun mystère, demeure quelque chose qui échappe au contrôle de la raison. On peut accepter facilement sa propre mort, mais la disparition d un être aimé (ou de son plus grand espoir) peut être insupportable. Après avoir perdu sa fille Tullia à la naissance, Cicéron se tourna vers le stoïcisme, qui enseigne l indifférence aux choses qui ne dépendant pas de nous. Mais cette doctrine était pour lui totalement inadaptée à la réalité des émotions. «Il n est pas en notre pouvoir, quand nous sommes tenaillés par des choses qui nous font l impression d être des maux, de dissimuler ou d oublier.» Montaigne affronta le risque de mourir assez sereinement, mais il fut anéanti par le décès de son ami Étienne de La Boétie. Selon la deuxième loi de la thermodynamique, tout système tend vers un maximum de désordre. La vie n est qu un système, et même la vie tend vers sa fin. L éternité n existe pas. Tout deviendra très sombre et glacial presque aussi maussade que l Angleterre en hiver. Certains des esprits les plus éclairés du XIX e siècle trouvèrent cette âpre vérité, inscrite au cœur de la physique, très dure à admettre. (En ce domaine, la physique démontre le contraire de ce que Marx a dit à propos de la religion : «le cœur d un monde sans cœur».) Au début du XX e siècle, Bertrand Russell, un Anglais têtu s il en fût, se fit l avocat d un défi héroïque : tous les travaux des âges, toute la dévotion, toute l inspiration, tout l éclat de midi du génie humain sont voués à disparaître dans la vaste mort du système solaire, et le temple des hauts faits de l Homme sera inévitablement enfoui sous les débris d un univers en ruine toutes ces choses, même si elles sont encore discutées, sont à peu près si certaines qu aucune philosophie les rejetant ne peut espérer tenir. Ce n est que sur l échafaudage de ces vérités, sur la fondation solide d un inflexible désespoir que la demeure de l âme peut être sainement bâtie. Pour Russell, ce fondement suffisait pour vivre une vie bonne. Cinquante ans tard, il était toujours le dynamique meneur de ce qui deviendra le Manifeste Russell-Einstein, un défi lancé à la politique de destruction massive adoptée par les superpuissances pendant la guerre froide et l une des grandes 96 l incroyable bestiaire de m. henderson
déclarations humanistes. C est une déclaration exemplaire affirmant la valeur de la «petite» planète que nous avons sous les yeux le Point Bleu Pâle, selon l expression de Carl Sagan, refusant de s en remettre à une transcendance invisible. Les progrès scientifiques advenus du vivant de Russell ont projeté sur la réalité une lumière nouvelle rendant un peu plus supportable l austérité de la Deuxième Loi. Tout d abord, on pense désormais que l univers va durer beaucoup plus longtemps qu on ne le croyait à la fin du XIX e siècle : au moins plusieurs milliards d années, au lieu de quelques millions. Ensuite, les avancées de la biologie permettent une meilleure compréhension de la nature de la vie par exemple l extraordinaire tour de passe-passe qu elle réalise en créant de l ordre à partir du flux de désordre croissant de l univers. Cette ruse confère à la vie de stupéfiantes possibilités d avenir, sinon indéfini, du moins d une longueur inimaginable. Comme le dit Russell, de façon presque mystique, «le monde est plein de choses magiques qui attendent patiemment d être éclairées par l esprit». Après avoir frôlé la mort au printemps de sa vie, le géophysiologue Tyler Volk chercha à comprendre sa propre mortalité et celle du monde. Sa réponse, finalement, est très simple. À un niveau matériel, la vie ne peut exister sans la mort : le recyclage de la matière organique dans la biosphère la rend environ deux cents fois plus productive. Notre corps également deviendra une couche arable. Au niveau spirituel et émotionnel, le secret est dans l acceptation. Comme le dit Blake : «Celui qui embrasse la joie au vol, vit dans le soleil levant de l éternité.» En se référant à L Origine des espèces de Darwin, on peut accueillir avec humour et perspicacité le processus mortel, comme l a montré David Hume dans les derniers jours de sa vie. Et la mort elle-même, si l on prend pour guide Karel Čapek, écrivain et jardinier passionné, peut être envisagée avec une sorte de plaisir : «Après sa mort, le jardinier ne devient pas un papillon enivré par le parfum des fleurs, mais un ver de terre goûtant toutes les sombres et croustillantes délices nitrogènes de l humus.» Que l on croie ou non à une vie après la mort, un ver plat appartenant aux planaires peut se régénérer à partir d une seule cellule prise dans le corps d un adulte. Preuve qu il y a des miracles dans la vie. filiforme plat 97