Adam Smith Chris Berry, Professeur de science politique à l'université de Glasgow est un spécialiste éminent de la vie et de l'œuvre de l'un des universitaires les plus célèbres de l'université de Glasgow, Adam Smith. Dans cet exposé de dix minutes, le Professeur Berry décrit la formation de l'homme, la portée mondiale de ses écrits et explique pourquoi l'œuvre de Smith est toujours d'actualité pour nous. ADAM SMITH EN 10 MINUTES Adam Smith est né à Kirkcaldy en 1723. Il est entré à l'université de Glasgow dès l'âge de quatorze ans, ce qui n'était pas inhabituel à l'époque. Il a étudié la logique, la métaphysique, les mathématiques et plus tard la physique newtonienne ainsi que la philosophie morale sous la direction des savants éminents de l'époque. En 1740, Smith a obtenu une bourse Snell (qui existe encore aujourd'hui) pour étudier au Collège Balliol à Oxford. Toutefois, Smith préféra Glasgow car, à Oxford le programme était archaïque et il pensait que les enseignants étaient paresseux puisque, au contraire de Glasgow, leur salaire ne dépendait pas du nombre de leurs étudiants. Après une période d'enseignement sans contrat, Smith est retourné à l'université de Glasgow, d'abord en tant que Professeur de logique en 1751 et ensuite, un an plus tard, en tant que Professeur de Philosophie Morale, poste qu'il a occupé jusqu'à ce qu'il quitte l'université en 1764. Le milieu de dix-huitième siècle fut une période d'activité intellectuelle intense, connue sous le nom des Lumières écossaises. Les universités jouaient un rôle prépondérant dans cette explosion de recherche où
Glasgow était un acteur capital. Smith lui-même est bien sûr le personnage à l'importance historique écrasante. Mais il n'était pas le seul. Parmi les collègues chercheurs de Smith, se trouvaient les chimistes d'avant-garde William Cullen et Joseph Black, de même que l'inventeur James Watt qui travaillait aussi à l'université. Une autre figure d'importance historique était John Millar, l'élève de Smith. Il devint Professeur de Jurisprudence et l'auteur d'un travail capital sur ce que nous appellerions la sociologie historique. Les thèses des deux grands écrits de Smith ont germés lors de ses années d'enseignement; La Théorie des Sentiments Moraux fut publiée en 1759 et s'inspirait de ses conférences. Elle fut rééditée six fois de son vivant. En plus des cours de philosophie et de jurisprudence, il intervenait aussi en histoire, en littérature et en langue. Il conservait son intérêt pour les sciences et rédigea un essai sur l'histoire de l'astronomie. Ceci est remarquable non seulement pour l'étendue des connaissances de Smith mais aussi en tant que tentative de relier le développement des différentes lois de l astronomie à une propension fondamentale de l'homme à rechercher l'ordre. Quoique son deuxième livre, La Richesse des Nations, ait été publié en 1776, nous savons qu'il avait déjà envisagé maints de ses thèmes essentiels à Glasgow lors de ses cours où il enseignait, comme il le disait: «ces arts qui contribuent à la subsistance, et à l'accumulation de la propriété, en produisant des mouvements ou des changements correspondants dans la loi et le gouvernement». En 1787, Smith fut élu Recteur de l'université et dans une lettre de remerciements, il notait qu'il se souvenait de ses années d'enseignant comme «de loin les plus utiles et, par conséquent de loin les plus heureuses et les plus honorables de sa vie». Si la réputation populaire de Smith en fait le «père du capitalisme», l'avocat des «forces du marché», l'ennemi de la régulation gouvernementale et celui qui croit en quelque chose appelé «la main invisible» pour produire des résultats économiques optimaux, alors il
serait un parent décevant. Toute son œuvre est profondément imprégnée de philosophie morale. En réalité, le simple fait que la dernière édition des Sentiments Moraux, comprenant des révisions importantes soit parue en 1790, année de sa mort, nous montre que l'engagement de Smith pour le point de vue moral a été présent pendant et après la rédaction de la Richesse des Nations. Les Sentiments Moraux est un exemple marquant d'une approche particulière de la philosophie morale celle qui la considère non pas comme un ensemble de prescriptions imposées, rationnelles ou divines, mais comme l'interaction des sentiments humains, des émotions ou réactions dans le cadre réel de la vie humaine. A beaucoup d'égards, c'est un livre de psychologie sociale et morale. Ce que nous pouvons appeler comportement économique est nécessairement inscrit dans un contexte moral. Mais plus encore, le thème clé du livre est en opposition à l'idée que toute moralité ou toute vertu est réductible à l'intérêt personnel. En réalité, dans sa phrase d'introduction, il déclare que tous les jours, l'expérience humaine prouve le contraire. Il écrit: «Si égoïste qu'un homme puisse censé être, il y a évidemment quelques principes dans sa nature qui font qu'il s'intéresse au sort des autres et lui rendent leur bonheur nécessaire, même s'il n'en tire aucun bénéfice sauf le plaisir de le voir». Notre moralité est basée sur certaines vérités concernant la nature humaine. Chacun est capable de sympathie, ou d'empathie, et cette capacité nous permet d'imaginer ce que nous ressentirions si nous étions dans la situation de l'autre et, une fois que nous avons fait cette démarche en pensée, nous pouvons alors juger si ces sentiments sont appropriés. Nous devons apprendre ce que sont des «situations», mais Smith croit que cela se passe parce que les hommes sont des êtres sociaux. Comme exemple du fait que l'homme est par nature un être social, Smith compare la société à un miroir. C'est cette réceptivité aux autres plaisir dans leur approbation, douleur dans leur désapprobation que
Smith utilisait pour expliquer pourquoi les riches étalent leur richesse quand les pauvres cachent leur pauvreté. Les riches apprécient leurs possessions plus pour l'estime qu'elles apportent que pour l'usage qu'ils en ont, et c'est cette disposition à «accepter les passions des riches et des puissants» qui établit les bases des différences de statut. Et c'est ce désir d'estime qui explique l'envie que nous avons tous d'améliorer notre condition. C'est là un des liens entre les Sentiments Moraux et la Richesse des Nations. A beaucoup d'égards, les interactions morales décrites par Smith dans les Sentiments Moraux portent sur des pratiques qui caractérisent la société commerciale de son époque. La complexité même de cette société voulait que la majeure partie des relations commerciales se fasse entre étrangers. Une «société d'étrangers» est une société commerciale identifiée par Smith dans la Richesse des Nations comme celle où «chacun est un commerçant». la cohérence d'une société commerciale ses lins sociaux ne dépendent pas de l'amour et de l'affection. Vous pouvez coexister socialement avec ceux qui vous sont indifférents sur le plan émotionnel. Comme Smith le disait notoirement: «Nous n'attendons pas notre repas de la générosité du boucher, du brasseur ou du boulanger, mais de la considération qu'ils ont pour leur propre intérêt. Nous en appelons non pas à leurs qualités humaines mais à leur amour d'eux-mêmes, et nous ne leur parlons jamais de nos besoins mais de nos avantages. Personne, sauf un mendiant, ne choisit de dépendre principalement de la générosité de ses concitoyens». Tout ceci ne veut pas dire pour autant que Smith nie le caractère vertueux de la générosité. Quand Smith s'est mis à l'écriture de la Richesse des Nations, il a clairement souligné que la «richesse» résidait dans le bien-être des gens. Cela couvrait non seulement leur prospérité matérielle mais aussi leur confort moral. De même, il pensait que l'état de pauvreté était une situation misérable et que l'on doit louer le commerce car il améliore la vie des hommes.
La grande réussite de la Richesse des nations fut de discerner les principes d'ordre dans le chaos apparent du comportement commercial ou marchand il n'était pas le fait du hasard, il pouvait se réduire à quelques principes simples. C'est pour cette raison que l'on a pu décrire Smith comme le Newton de la politique économique. Il n'est pas inutile de souligner que le titre complet est Recherche sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations. Il identifie des principes de base tels que la propension humaine à «transporter, marchander et échanger» qui, dit-il, sous-tend la division du travail, mais ajoute que cela dépend d'un marché qui a besoin d'institutions comme celles qui soutiennent la justice en tant que gouvernement et comment celui-ci, à son tour, repose sur des principes de finance publique. Tout ceci est mis par Smith dans un récit historique. Dans ses Conférences à Glasgow, il avait exposé brièvement un rapport établissant les quatre étapes de l'organisation sociale s'appuyant sur la forme caractéristique de l'entreprise économique chasseur-cueilleur, gardien de troupeaux, fermier, commerce et dans la Richesse des Nations, il donne une version claire du passage de l agriculture au commerce. Ce processus de changement social n'était pas dû à une politique délibérée de l'homme. Ce fait révèle pour Smith une vérité générale concernant la vie sociale, à savoir, qu'elle est soumise à des conséquences non intentionnelles. Ceci soutient l'idée très répandue de Smith comme étant opposé aux tentatives de diriger «le marché» mais, en fait, ce à quoi il s'oppose vraiment, c'est à la tentative de diriger les activités des individus, de porter atteinte à leur «liberté naturelle» de poursuivre leur propres buts à leur guise. Ceci est en soi une position «morale» et Smith n'abandonne jamais cette perspective. Dans les chapitres d'introduction de la Richesse des Nations, il loue la productivité de la division du travail en prenant l'exemple des fabricants d'épingles, mais plus loin il note que ceux dont la vie se passait à effectuer «quelques tâches simples» étaient rendus «stupides et
ignorants» et étaient incapables de former un jugement juste à propos même des devoirs les plus ordinaires de la vie privée». La «moralité» selon laquelle ces individus sont socialisés est déficiente; le «miroir» dans lequel ils se voient leur renvoie une image de leur condition de «mutilés». C'est le cours probable des évènements, dit Smith, à moins que «le public» prenne des mesures pour remédier à cet état de choses en instituant un système subventionné de scolarisation élémentaire. Cet exemple montre clairement combien les théories sociales et morales de Smith ne peuvent être bien comprises prises isolément et doivent être considérées comme un tout. Le legs d'adam Smith a eu un impact mondial et il n'est pas étonnant que l'œuvre d'une figure historique dans le monde ait été conçue dans cette Université de réputation mondiale. Chris Berry Professor of Political Theory, University of Glasgow Traduit de l anglais par Marish et Christian Lippi Texte et vidéoconférence en version originale : http://www.gla.ac.uk/about/history/fame/adamsmith