Un itinéraire à suivre : Anne Consigny Poursuivant mes portraits, j ai rencontré pour vous Anne Consigny, comédienne, qui a la lourde tâche par ailleurs de siéger au Conseil d administration du CnT. A elle aussi, j ai demandé si elle était venue au théâtre par vocation, ce qu elle pensait des formations des comédiens, et nous avons évoqué sa carrière. Elle a l air simple, discrète, pas «star» pour un sou, ni sophistiquée, d un abord facile, presque réservée, mais dès qu elle parle, elle a tout d une grande. Très vite, on la sent volontaire et passionnée, le désir de faire ce métier vrillé au corps. Son exigence envers ellle-même, son goût pour le travail la tiennent droite, fière et intransigeante. Questions à une comédienne qui a commencé très fort, puisqu à 9 ans, elle joue dans une pièce de Jean-Louis Barrault, à 16 elle obtient le 1er Prix du Conservatoire, joue dans La Cerisaie, dirigée par Peter Brook, puis entre à 18 ans à la Comédie-Française. Bien des années plus tard, elle connait un passage à vide et s en ouvre sans fards. Interview 1ere partie : «Comédienne? C est comme si ça m était venu à la naissance!» Dorothée Burillon - Etes-vous devenue comédienne par vocation? Anne Consigny - La réponse est «oui», catégoriquenemnt «oui». C est-à-dire que je n ai aucun souvenir du moment où ça m est venu, mais, c est comme si ça m était venu à la naissance!!! La seule preuve que j en ai, c est deux choses : la première, que j écrivais mon journal quand j étais enfant et qu il ne s agissait que de ça. Je vendrais mon père, ma mère, mon frère et mes soeurs pour pouvoir monter sur un plateau! Je disais toujours : «Ce n est pas grave si je ne suis pas comédienne», car je n étais pas sûre de pouvoir y arriver, «mais si je ne suis pas comédienne, je serais habilleuse, ou ouvreuse.» Car ce que je voulais, c est être dans un théâtre. Ah! L odeur du théâtre.! Et cela, avant même d aller dans un théâtre - et je cherche d où ça me venait, encore maintenant!!! Mes parents allaient au théâtre, et je
les suppliais de m emmener avec eux. Je me souviens avoir vu L Idiot de Dostoïevski à Marigny, vers 11, 12 ans. Je ne comprenais rien, c était du chinois pour moi, mais ça me passionnait de chercher ce à quoi l acteur pensait «pour de vrai». Je regardais ses mains, je regardais tout ce ce qu il ne voulait pas montrer. L autre preuve, c est qu à 9 ans, j ai participé à un spectacle, Le Soulier de Satin, et je l ai fait parce que ma mère savait déjà que je voulais faire du théâtre. Je n arrêtais pas de la harceler. C était pour me faire plaisir qu elle m avait emmnée à l essayage, car il fallait essayer la robe pour avoir le rôle, comme dans Cendrillon! Et elle m allait parfaitement! Quand je relis mes journaux de l époque, c était vraiment mignon. J ai retrouvé un brouillon d une lettre que j avais envoyée à Geneviève Page, quatre ans après avoir fait le spectacle, où je lui dit : «ça fait 4 ans que je suis au chomage, pouvez-vous m aider à retrouver du travail?» Si je ne l avais pas écrit, j aurais presque oublié aujourd hui à quel point ça me dévorait. Quand j étais adolescente, je m en souviens très bien, je passais mon temps à lire des livres sur le théâtre. Personne ne m aidait à m orienter dans ces lectures et je lisais tout ce qui passait. J ai lu les mémoires d un huissier à la Comédie Française. J avais aussi ma sœur, qui à 16 ans, m avait offert La Formation de l acteur, de Stanislavsky. J en avais 10. Et elle me disait : «on va lire un chapitre par mois, et on va voir ce qui s en dégage, car c est la bible des comédiens». Et, au collège, je ne me mêlais pas aux bandes qui sortaient, qui avaient des petits amis. Je restais toujours un peu à l écart avec un bouquin de théâtre. Sinon, j avais l impression de perdre mon temps. Il fallait que je me distingue. J étais là, pas loin, mais avec mon bouquin de théâtre! Dorothée Burillon - J imagine que vous avez vite pris des cours. Quelle a été votre formation? Anne Consigny - A 13 ans, j étais au Conservatoire de mon arrondissement. A 14 ans, au Cours Florent et à 16 ans, je suis entrée au Conservatoire national d Art Dramatique. J avais fait deux stages d été au cours Florent, car j étais tellement mauvaise à l école que je n avais pas pu faire un voyage de classe, et ma mère m a demandé ce que je voulais faire à la place et j ai demandé le Cours Florent. Et là, tous les autres, ce qu ils aimaient c était être en groupe, s amuser, sortir. Il y avait une bande très sympa, mais moi, j étais là pour travailler : tous les jours, j apprenais une scène. Tous les jours, je partais du cours, je fonçais chez moi à velo et je répétais, je me couchais et je recommençais. Tous les jours pendant trois semaines, deux étés de suite! Et ça, ça forme! Et à la fin des deux stages, c est François Florent lui-même qui m a dit : «Essaie le Conservatoire». Moi, ça ne me serait jamais venu à l esprit. Alors je me suis présentée, j ai été reçue. J étais en classe classique avec Robert Manuel. Le Conservatoire était en deux parties à l époque : les «modernes» et les «traditionnels». Moi je m étais présentée en «traditionnel», pensant que j aurais plus de chances d être reçue et mon
père m avait dit : «Si tu es reçue, tu pourras arrêter l ecole». J étais en fin de Seconde. Comme j étais en «traditionnel» et que ça avait plutôt mauvaise réputation, on était très peu d élèves, et du coup, il y en avait trop peu parmi les 2èmes et 3èmes années pour les présenter au concours, donc ils l ont ouvert cette année-là aux 1ères années. Je l ai donc passé, et je suis sortie première en fin de 1ère année!!! J ai sauté deux classes! Ce prix m a permis de passer en «moderne». Et je me suis retrouvée chez Michel Bouquet. Mais, au même moment, j ai été engagée par Peter Brook pour jouer dans La Cerisaie, et j ai beaucoup répété et n ai donc pas fait mon année. J ai beaucoup travaillé au Conservatoire. Durant cette 1ère année, j apprenais des scènes, j essayais de me les approprier et je les présentais au prof. Il était sympa, il acceptait qu on ne fasse pas ce qu il nous demandait et il était content du moment que nous avions une position sur la scène, qu on inventait quelque chose, qu on venait avec une proposition, et pour moi, ça, c était formateur. Après, avec Michel Bouquet, c était plus dur, car il avait une trop grande gentillesse à mon égard et quoi que je fasse, c était bien. Ce n était pas ce qu il me fallait, car sortant de mon Prix, puis engagée chez Brook, et congratulée tous les jours par Bouquet, j ai pensé que j étais géniale. Je n avais pas le recul necessaire, et ça m a donné la grosse tête et j ai eu du mal à m en sortir. La calamité, pour la jeunesse, c est la grosse tête! Moi, cette grosse tête, c était comme une maladie, très pénible, comme une peau. J étais frappée par Lorenzaccio, qui disait qu il avait été jusqu au fond du vice pour pouvoir tuer le Duc, et qu en fait, le vice lui avait collé à la peau. Eh bien moi, la grosse tête me collait à la peau, comme un corps étranger dont j avais conscience et dont je n arrivais pas à me débarrasser. C était très pénible. Une autre chose assez destructrice pour moi, c était le rapport au metteur en scène. Un jour, quand j ai commencé à travailler avec Brook, j ai demandé à Michel Bouquet : «Mais avec un metteur en scène j avais toujours travaillé seule -, il faut faire ce qu on veut, où il faut faire ce qu il veut? Il faut lui obéir, ou lui désobéir?» En fait j avais ce rapport d autorité. Alors qu il faut servir son projet, être au service du metteur en scène, et garder ce qu on a envie de raconter pour soi, dans son petit coin, en l entégrant à son phantasme. A cette époque-là, je ne prenais les choses comme ça et ce n était pas très productif. Michel Bouquet ne m a pas répondu. J ai mis 20 ans à répondre à cette question. Dorothée Burillon - Vous avez donc mis du temps à ne pas vous placer sur un autre niveau que celui de l autorité avec le metteur en scène? Anne Consigny - Oui, et c est aussi peut-être au moment où je suis devenue mère que ça a changé. Je suis presque devenue mère par rap-
port aux metteurs en scène aussi. J ai toujours envie de le protéger, de le soutenir, de le deviner. Ça a correspondu au moment où je suis devenue maman et que je suis passée de l autre côté du monde. Même avec Alain Resnais, je me sens un regard protecteur. Je suis avec eux, je suis pour eux, alors que quand jétais jeune, c était comme s il y avait un mur entre nous. Je n avais pas d amis pour me parler de cela. Aujourd hui, je regarde les jeunes comédiens, et je les trouve tellement différents de ce que j étais, je les admire beaucoup. Je me demande comment ils arrivent à trouver cette sagesse. Part 2 : «Conseils aux jeunes acteurs» Je vous livre aujourd hui la suite de mon entretien avec Anne Consigny (cf 1ère partie). Vous allez le voir, cette partie vous concerne, comédiens, jeunes et moins jeunes! Anne Consigny nous livre en effet, peut-être pas des conseils elle s en garderait bien! mais en tout cas, de belles réflexions sur la formation et la carrière de comédien, un métier que nous observons tous les jours au CnT. Anne Consigny - En France au niveau de la formation, je trouve que c est une calamité de voir qu il n y a pas de lien entre l apprentissage des metteurs en scène et l apprentissage des comédiens. Ils se voient très très peu. C est moins le cas au cinéma : Je pense à une formation à la FEMIS. J y ai fait un stage de 2 jours avec des apprentis metteurs en scène. C était Nathalie Baye qui faisait un cours de direction d acteurs et elle avait demandé à des acteurs de venir se faire diriger par des apprentis metteurs en scène. Ces derniers étaient en fin de 3ème année et n avaient jamais été devant des comédiens. C est dommage! Il faut apprendre à interpréter ce que veut le metteur en scène. Ses mots sont souvent très trompeurs. Dorothée Burillon - Où pensez-vous avoir appris le plus? Anne Consigny - Beaucoup plus tard, j ai fait un stage - par l Afdas -, pour apprendre à me servir d une caméra, dans une école qui s appelle Camera Scola, - des gens formidables. J ai fait 3 semaines avec la caméra, 3 semaines au montage. J ai pris la place de l ingénieur du son, la place du chef-opérateur, la place du cadreur, du metteur en scène, car on a même fait venir des comédiens qu on devait diriger. Mais jamais la place de l acteur. Et c est là où j ai appris le plus sur mon travail sur un plateau. J ai réalisé ce que je n avais jamais réalisé : tout ce boulot gigantesque n était que dans un seul but, celui qu au moment du «Moteur!», il se passe un truc. Du coup, ça m a donc concentrée sur ce que je devais être sur un plateau. Car j étais toujours à aider les autres! Ça m a appris de petites choses. Par exemple, quand on est dans le cadre, et qu on demande de «bouger l amorce», si on bascule à peine le poids du corps d un pied sur l autre, on prend toute la place. Et ça, je l ai vecu du point de vue du cadreur. Et c est très important. Idem pour le son. Le respect de chaque poste, la conscience du travail de chacun, être avec les autres, les aider par sa propre concentration, je l ai senti en faisant ce stage. Il faudrait que tous les apprentis-comédiens se mettent à ces
postes une fois dans leur formation. Il n y a pas de formation pour les acteurs de cinéma, il y a des stages, il y a des modules au Conservatoire, avec des caméras, mais il n y a pas de formation longue pour un acteur passionné de cinéma, et qui ne se sentirait pas de faire du théâtre. C est dommage, car il y a des personnalités qui sont plutôt comme ça. Par exemple, je me suis rendu compte plus tard que ma formation allait dans le sens des «grands textes». Je n ai été que confrontée à des «grands textes». Le mieux que je pouvais faire, c était de ne pas abimer ces «grands textes». Et quand j ai joué une pièce américaine moderne, je me disais tous les soirs : «L auteur, il a besoin de moi! Sans moi, il n est rien, il est à plat sur la feuille. Il besoin de l acteur pour le faire surgir comme le pop up d un livre d enfant.» Je n avais pas du tout la même humilité qu il faut avoir devant un «grand texte», il fallait que je lui apporte quelque chose. Je regrette un peu d avoir appris ça à 35 ans, et d avoir eu plutôt l attitude d une petite souris devant le génie. Je serais prof aujourd hui, je dirais plus aux jeunes comédiens : «Ce qui m intéresse, c est toi. Tu as un truc à raconter, ça m intéresse mieux». Le Conservatoire, ça me ferait presque peur pour les jeunes. On doit rester dans le «respect». Bien sûr, le Conservatoire, c est une sécurité pour les parents. Quand mon fils, qui l avait tenté, ne l a pas eu, on m a dit : «Ah tu regrettes! C est comme si tu n avais pas eu une place à la crèche! Où tu peux mettre ton petit, tu sais où il est, ce qu il fait!» Pour les parents, c est satisfaisant de savoir qu il va être encadré, mais en fait, ce n est pas forcément la meilleure voie. Dorothée Burillon - Votre fils se destine en effet à la carrière de comédien. Quelle formation suit-il? Anne Consigny - Il a fait des Conservatoires de son arrondissement entre 17 et 19 ans. Puis l Ecole d Eva Saint-Paul. Eva Green, par exemple, a été formée par cette femme. Je suis allée aux journées de fin d année de cette école et j ai beaucoup aimé la personnalité de ces jeunes, des personnalités très différentes. Et on sentait qu il y avait beaucoup d amour qui passait entre eux. Au Conservatoire, ou chez Florent, ils sont durs entre eux. Et là, tous les acteurs étaient très justes et très «eux-mêmes», très différents les uns des autres, Ils sont affirmés. Puis mon fils a fait un court métrage et ça, c est extrêmement formateur d avoir son propre projet Dorothée Burillon - Justement, quels conseils donneriez-vous aux jeunes comédiens? Anne Consigny - Je ne conseillerais pas à ma pire ennemie d être comédienne!!! C est le meilleur métier du monde quand on le fait, mais quand on ne le fait pas, c est la mort, l inexistence! Si vous être Docteur es Lettres ou es Philosophie, et si vous n enseignez pas, vous êtes toujours Docteur es lettres ou es Philosophie! Si vous êtes comédien, et que vous ne travaillez pas, au bout de deux ans, vous n avez plus le droit de dire que vous êtes intermittent du spectacle, et vous n êtes rien. Ça, c est vraiment dur à vivre.
Donc, j ai toujours envie de dire aux gens : «Ne le fais pas!». C est un super métier, j aimerais bien le conseiller à tout le monde, mais ça engendre de telles douleurs! En plus, il y a un côté un peu blasphématoire pour moi de penser que quelqu un ferait ce métier sans que ce soit absolument vital pour lui de le faire. Je n ai pas envie de gens qui ne meurent pas de faire ce métier. Si tu peux faire autre chose, fais autre chose! Pas seulement pour te protéger, mais parce que c est un métier sacré. Dorothée Burillon - Et justement, à ceux qui ont cette envie-là vrillée au corps, que leur dites-vous? Anne Consigny - J ai du mal à conseiller quelle école faire. Il n y a pas d école de rêve en France. C est vrai que j ai l impression que c est plus à Londres ou à New York que ça se passe. Mais je ne connais pas assez les formations en Angleterre ou aux USA pour les conseiller. Je pourrais dire : «Regardez les gens travailler!» Car cela aide énormément, d avoir la chance d aller sur un plateau, d aller à des répétitions. On peut voir le metteur en scène qui parle à l acteur. En voyant de l extérieur comment il lui parle, comment il comprend ou il ne comprend pas. Et je dirais aussi : «Travailler et travailler des scènes!». Dorothée Burillon - Dans votre carrière, vous avez eu un creux. Au moment où on ne vous propose plus de travail, vous avez dû vraiment vous dire : «Je passe à autre chose»? Vous le croyiez vraiment? Anne Consigny - Je n avais pas le choix : je n avais plus de travail depuis 18 mois et j avais mon fils à l époque, il fallait que je le nourrisse. Oui, j ai vraiment dû passer à autre chose. Je ne pouvais faire que des boulots qui m intéressaient moyennement puisque j avais arrêté l école en fin de seconde. J ai donc pensé reprendre mes études, et j ai décidé de passer une Capacité en droit. A ce moment-là aussi, ma sœur m a beaucoup aidée. J ai révisé dur. Et puis, heureusement, j ai été rappelée au théâtre. Car cela a été dur. J étais comme morte. J étais quelqu un d autre. Nous n avons pas fini sur cette note difficile, mais sur les projets de Anne, qui sont multiples. On la demande beaucoup toujours au cinéma, mais elle a aussi envie de défendre un projet de théâtre, pointu, novateur, sur des styles et des sujets où on l attend pas forcément. A suivre donc, et de près!