Ma maison Quand j'ai chaussé les bottes Qui devaient m'amener à la ville j'ai mis dans ma poche Une vieille maison Où j'avais fait entrer Une jeune fille Il y avait déjà ma mère dans la cuisine En train de servir le saumon Quatre pieds carrés de soleil Sur le plancher lavé Mon père était à travailler Ma soeur à cueillir des framboises Et le voisin d'en face et celui d'en arrière Qui parlaient de beau temps Sur la clôture à quatre lisses Et de l'air propre autour de tout cela Aussitôt arrivé en ville j'ai sorti ma maison de ma poche Et c'était un harmonica Gilles Vigneault
Le hareng saur Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu, Contre le mur une échelle- haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec. Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou pointu, pointu, pointu Un peloton de ficelle - gros, gros, gros. Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute, Et plante le clou pointu - toc, toc, toc, Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu. Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe, Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue, Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec. Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute, L emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd, Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin. Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec, Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue, Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours. J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple, Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves, Et amuser les enfants - petits, petits, petits. Charles Cros
Le chant de l eau L entendez-vous, l entendez-vous, Le menu flot sur les cailloux? Il passe et court et glisse Et doucement dédie aux branches Qui sur son cours se penchent, Sa chanson lisse. Là-bas, Le petit bois de cornouillers Où l on disait que Mélusine, Jadis, sur un tapis de perles fines, Au clair de lune, en blancs souliers, Dansa. Le petit bois de cornouillers Et tous ses hôtes familiers, Et les putois et les fouines, Et les souris et les mulots, Écoutent Loin des sentes et loin des routes, Le bruit de l eau Parmi les prés, parmi les bois, Chaque caillou que le courant remue Fait entendre sa voix menue Comme autrefois. Et peut-être que Mélusine, Quand la lune à minuit répand comme à foison Sur les gazons Ses perles fines, S éveille et lentement décroise ses pieds d or, Et suivant que le flot anime sa cadence, Danse encore Et danse. Emile Verhaeren
Voici venu le froid radieux de septembre Voici venu le froid radieux de septembre Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres Mais la maison a l air sévère ce matin Et le laisse dehors qui sanglote au jardin Comme toutes les voix de l été se sont tues Pourquoi ne met-on pas de manteaux aux statues Tout est transi tout tremble et tout a peur Je crois que la bise grelotte et que l eau même a froid Les feuilles dans le vent courent comme des folles Elles voudraient aller où les oiseaux s envolent Mais le vent les reprend et barre leur chemin Elles iront mourir sur les étangs demain Le silence est léger et calme par minute Le vent passe au travers comme un joueur de flûte Et puis tout redevient encore silencieux Et l amour qui jouait sous la bonté des cieux S en revient pour chauffer devant le feu qui flambe Ses mains pleines de froid et ses frileuses jambes Et la vieille maison qu il va transfigurer Trésaille et s attendrit de le sentir entrer Et la vieille maison qu il va transfigurer Trésaille et s attendrit de le sentir entrer. Julos Beaucarne.
Cher frère blanc Quand je suis né, j étais noir, Quand j ai grandi, j étais noir, Quand je vais au soleil, je suis noir, Quand je suis malade, je suis noir, Quand je mourrai, je serai noir Tandis que toi, homme blanc, Quand tu es né, tu étais rose, Quand tu as grandi, tu étais blanc, Quand tu es au soleil, tu es rouge, Quand tu as froid, tu es bleu, Quand tu as peur, tu es vert, Quand tu es malade, tu es jaune, Quand tu mourras, tu seras gris. Alors, de nous deux, Qui est l homme de couleur? Léopold Sédar Senghor
Soleil O Soleil! Que fais-tu là-haut, L air fatigué? Tu rougis! Est-ce colère ou timidité? Allons tu te couches déjà, Sans même attendre que la lune T apporte des étoiles avec lesquelles avant de dormir Tu joueras? Non! Ne boude pas la fête! Pourquoi ces coups de soleil? Est-ce fantaisie ou coup de tête? T as chaud! Ton crâne chauve n est pas beau, gros insecte va! Couvre-toi la tête, avec un joli bonnet de nuit, Veux-tu? Mohamed Azizlahababi
En dépit de mes cheveux blonds Mes frères En dépit de mes cheveux blonds Je suis asiatique En dépit de mes yeux bleus Je suis Africain Chez moi, là-bas, les arbres n ont pas d ombre à leur pied Tout comme les vôtres, là-bas. Chez moi, là-bas, le pain quotidien est dans la gueule du lion. Et les dragons sont couchés devant les fontaines Et l on meurt chez moi avant la cinquantaine Tout comme chez vous là-bas. En dépit de mes cheveux blonds Je suis asiatique. En dépit de mes yeux bleus Je suis africain. Quatre-vingts pour cent des miens ne savent ni lire ni écrire Et cheminant de bouche en bouche les poèmes deviennent chansons. Là-bas, chez moi, les poèmes deviennent drapeaux Tout comme chez vous, là-bas. Nazim Hikmet
Dans Paris Dans Paris il y a une rue ; Dans cette rue il y a une maison ; Dans cette maison il y a un escalier ; Dans cet escalier il y a une chambre ; Dans cette chambre il y a une table ; Sur cette table il y a un tapis ; Sur ce tapis il y a une cage ; Dans cette cage il y a un nid ; Dans ce nid il y a un oeuf ; Dans cet oeuf il y a un oiseau. L'oiseau renversa l'oeuf ; L'oeuf renversa le nid ; Le nid renversa la cage ; La cage renversa le tapis ; Le tapis renversa la table ; La table renversa la chambre ; La chambre renversa l'escalier ; L'escalier renversa la maison ; La maison renversa la rue ; La rue renversa la ville de Paris. Paul Éluard
Le vent Sur la bruyère longue infiniment, Voici le vent cornant novembre ; Sur la bruyère, infiniment, Voici le vent Qui se déchire et se démembre, En souffle lourd battant les bourgs. Voici le vent, Le vent sauvage de novembre. Le vent rafle le long de l eau, Les feuilles mortes des bouleaux, Le vent sauvage de novembre; Le vent mord dans les branches, Des nids d oiseaux. Sur la bruyère, infiniment, Voici le vent hurlant, Voici le vent cornant novembre. Émile Verhaeren
Le temps a laissé son manteau... Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie, Et s'est vêtu de broderie, De soleil luisant, clair et beau. Il n'y a bête ni oiseau Qu'en son jargon ne chante ou crie: «Le temps a laissé son manteau! De vent, de froidure et de pluie,» Rivière, fontaine et ruisseau Portent, en livrée jolie, Gouttes d'argent, d'orfèvrerie; Chacun s'habille de nouveau. Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie, Et s'est vêtu de broderie, De soleil luisant, clair et beau. Charles d'orléans