Fr. Le nouveau Paris LE SPLEEN DE PARIS

Documents pareils
El Tres de Mayo, GOYA

PEUT- ON SE PASSER DE LA NOTION DE FINALITÉ?

MAISON NATALE DE VICTOR HUGO

BnF Service d Action pédagogique de la Bibliothèque nationale de France

FICHES DE REVISIONS LITTERATURE

La Joconde. ( , 0,77x 0,53 m) de Léonard de Vinci TEMPS MODERNES

été 1914 dans la guerre 15/02-21/09/2014 exposition au Musée Lorrain livret jeune public 8/12 ans

Rappels. Prenons par exemple cet extrait : Récit / roman

Que chaque instant de cette journée contribue à faire régner la joie dans ton coeur

Lecture analytique 2 Victor Hugo, «Un jour Je vis...», Poème liminaire des Comtemplations, 1856

CLASSE : : : ; : : : : LA LIBERTE GUIDANT LE PEUPLE EUGENE DELACROIX

Au Musée Faure BIENVENUE. Le sais-tu. Je suis le pêcheur Napolitain, nous allons découvrir ensemble les collections du musée au travers de jeux.

Technique de la peinture

C était la guerre des tranchées

Janvier Semestre 3 Session 1 - Licence 2 - Art de l époque contemporaine R.G. Peinture d histoire

LIVRET DE VISITE. Autoportraits du musée d. musée des beaux-arts. place Stanislas

Méthodologie du dossier. Epreuve d histoire de l art

Liens entre la peinture et la poésie

Les Éditions du patrimoine présentent La tenture de l Apocalypse d Angers Collection «Sensitinéraires»

Contact presse Marie Duffour

L'ENTREPRISE À L'ŒUVRE

Séance 1 - Classe de 1 ère. Cours - Application Introduction à la typologie et à l analyse des figures de style

«Quand le territoire devient source d inspiration et souffle d expression créative : Présentation du Festival Art-Pierre-Terre»

La belle époque est une construction plus mémorielle qu historique. Elle correspond aux années précédant la première guerre mondiale.

Catalogue des œuvres

«Pour moi,» dit le léopard, «je prétends être couronné, car je ressemble plus au lion que tous les autres prétendants.»

Romans de Dan Lungu traduits en français :

DOSSIER DE PRESSE. PENTA Editions Des livres qui résonnent

Concours Juliette Astier-Cestion Poésie, contes et nouvelles Fondé en 1965

Atelier photo * au lycée Léonard de Vinci

Monsieur l Adjoint délégué à la Culture et à la Tauromachie,

ORIGINES : St Patrick, patron des Irlandais, serait né vers 385.

- Je m appelle le Docteur - Docteur qui? - Juste le Docteur. Biographe

ATELIERS D ARTS à Paris

ERIC FRECHON. La cuisine pour un vélo, cela semble bien surprenant. Et pourtant, c est bien pour cela qu Eric Frechon est arrivé aux fourneaux.

UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE

ALAIN-DOMINIQUE GALLIZIA

Autoportraits photographiques. Il s agit de se photographier soi-même (ce n est pas un portrait pris par un autre)

Quand doit-on utiliser un grand-angle?

Madame Elisabeth 27 avril > 21 juillet 2013 Domaine de Madame Elisabeth 73, avenue de Paris Versailles

Rencontre avec un singe remarquable

POURQUOI DIEU PERMET-IL LE MAL? Masson Alexis -

«Si quelqu un veut venir après moi qu il renonce à lui-même, qu il se charge chaque jour de sa croix et qu il me suive» Luc 9 : 23.

CONSIGNE : Lis attentivement les textes suivants. Réponds aux questions en relisant chaque fois les textes.

VENTE DE PRESTIGE D ART DECO. 28 mai 2013

Livret d accompagnement

ANNE VICTOR Studio All Rights Reserved

michel dieuzaide (extraits de C.V. Réalisations principales)

(septembre 2009) 30 %

devenez mécène Soutenez la Fondation pour le rayonnement du Musée de Montmartre DE MONTMARTRE JARDINS RENOIR fondation pour le rayonnement du

Dis-moi ce que tu as fait, je te dirai qui tu es 1

«Longtemps, j ai pris ma plume pour une épée : à présent, je connais notre impuissance.»

huile sur bois 67 x 49 cm Origine : Renaissance

Affirmation de soi, confiance en soi, estime de soi

Un écrivain dans la classe : pour quoi faire?

LA BANQUE NATIONALE DE SERBIE EXPRIME SES REMERCIEMENTS À LA BANQUE DE FRANCE POUR LES COPIES DE DOCUMENTS D ARCHIVES

2 e cycle du secondaire. Théâtre de Quat S6ou9 s, saison pièces détachées

Qu est-ce que le pansori? Je voudrais pour commencer interroger les raisons qui m ont amenée à me poser cette question, et à me la poser en français

Réaménagement de la place d Armes Idée maîtresse et proposition d aménagement Présentation à la Table de concertation 12 avril 2010 (révision 21 juin

Peut-on faire confiance à une personne démente?

«Source» - Elena PAROUCHEVA, installation monumentale, Amnéville-les-Thermes, Concours Européen Supélec Sciences et Technologies dans l'art Européen

LE CHRONOGRAPHE EZ3KIEL : NAPHTALINE


1. Coordonnées de l expéditeur. Vous avez réalisé, dans nos locaux, des travaux d aménagement, le jeudi 22 décembre dernier.

Le jugement de Pâris et la pomme Par A. Labarrière 2 2

COMMENT DÉCOUVRIR SA VOCATION

Tétanisés par la spirale de la violence? Non!

Un univers coloré et vivant

Quelqu un qui t attend

Le conditionnel présent

La préparation et la passation de l épreuve d Histoire des Arts au collège Mignet (Mme Guerpillon, professeur de Lettres en charge du dossier HDA)

Livre d Or Dale Carnegie.

1750 : INAUGURATION DU MUSÉE DU LUXEMBOURG, PREMIER MUSÉE OUVERT AU PUBLIC

La micro be. Image Sébastien PLASSARD, Baigneuse 2014

Nom : Prénom : Date :

Eugène Delacroix, Les deux Foscari, huile sur toile, 1855, 93x132 cm, musée Condé, Chantilly.

«La Fuite en Egypte» Nicolas POUSSIN «Les Saints préservant le monde de la colère du Christ» Pierre Paul RUBENS

Fiche de préparation. Intitulé de séquence : le portrait

Activités autour du roman

DIEU : CET INCONNU. «29 Terre, terre, terre, écoute la Parole de l Éternel.» (Jérémie 22, 29)

Le Crédit-bail mobilier dans les procédures collectives

LIVRE BLANC I LE BRAND JOURNALISME

Introduction 1. Bibliographie 317 Remerciements 323 Index Pearson Education France Investisseurs de légende Glen Arnold

La liberté guidant le peuple sur les barricades

un certain recouvrement Michaële Andrea Schatt Parc du palais de Compiègne

VIVRE LA COULEUR DOSSIER PÉDAGOGIQUE. Musée des beaux-arts de Brest

Absence ou présence erronée de l adverbe de négation ne

La franc-maçonnerie. Troisième tirage 2011

Réveillez le créateur qui sommeille en vous!

Cahier d enquête. Suspect N 5. Reproduction interdite

SOMMAIRE. Des dallages de caractère pour des piscines très exclusives RUSTIQUE BULLÉE 04 ABBAYE 12 PIERRE DU LOT 10 COLLÉGIALE 16

Mémoire: David et Delacroix: Une comparaison du néoclassicisme et du romantisme

La littérature sur scène Journée professionnelle communiqué Le bleu du ciel

NOTE D INTENTION EXTRAIT DE PRESSE

Les 100 plus belles façons. François Gagol

SOMMAIRE 2. LE «NOUVEAU MONDE INDUSTRIEL ET SOCIÉTAIRE» REPOSE SUR L ASSOCIATION CONCRÈTE DE TOUS LES INDIVIDUS

La Princesse et le Plombier

Maisons de Victor Hugo. Paris / Guernesey

Quel Sont les 7 couleurs de l arc en ciel?

LE CONTENU : LES NOUVELLES REGLES DU JEU

Transcription:

Fr. Le nouveau Paris LE SPLEEN DE PARIS V

Le nouveau Paris LE SPLEEN DE PARIS Le nouveau Paris IV. 1 Le Spleen de Paris IV. 2 Charles Meryon (1821-1868), IV. 3 Constantin Guys (1802-1892), le peintre de la vie moderne IV. 4 Auguste Clésinger (1814-1883) IV. 5 L Hommage à Denecourt, 1855 Modernités IV. 6 Octave Penguilly L Haridon (1811-1870) IV. 7 Eugène Boudin (1824-1898) IV. 8 Alphonse Legros (1837-1911) IV. 9 Gustave Courbet (1819-1877) IV. 10 Édouard Manet (1832-1883), d après les maîtres IV. 11 Édouard Manet (1832-1883), «le premier dans la décrépitude de son art» Postérité IV. 12 Baudelaire vu par les peintres IV. 13 Algernon Charles Swinburne (1837-1909) IV. 14 Œuvres complètes, Michel Lévy (1868-1870) Permanence du romantisme IV. 15 Francisco Goya (1746-1828) IV. 16 Eugène Delacroix, le dernier grand peintre (1798-1863)

Le nouveau Paris Les références des extraits cités renvoient au tome et la page du texte dans les Œuvres complètes, édition établie par Claude Pichois, bibliothèque de la Pléiade, 1976.

PERTE D AURÉOLE «Eh! quoi! vous ici, mon cher? Vous, dans un mauvais lieu! vous, le buveur de quintessences! vous, le mangeur d ambroisie! En vérité, il y a là de quoi me surprendre. Mon cher, vous connaissez ma terreur des chevaux et des voitures. Tout à l heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam. Je n ai pas eu le courage de la ramasser. J ai jugé moins désagréable de perdre mes insignes que de me faire rompre les os. Et puis, me suis-je dit, à quelque chose malheur est bon. Je puis maintenant me promener incognito, faire des actions basses, et me livrer à la crapule, comme les simples mortels. Et me voici, tout semblable à vous, comme vous voyez! Vous devriez au moins faire afficher cette auréole, ou la faire réclamer par le commissaire. Ma foi! non. Je me trouve bien ici. Vous seul, vous m avez reconnu. D ailleurs la dignité m ennuie. Ensuite je pense avec joie que quelque mauvais poète la ramassera et s en coiffera impudemment. Faire un heureux, quelle jouissance! et surtout un heureux qui me fera rire! Pensez à X, ou à Z! Hein! comme ce sera drôle!» Charles Baudelaire Le Spleen de Paris (Petits Poèmes en prose), XLVI

Le nouveau Paris IV. 1 LE SPLEEN DE PARIS En avril 1857, deux mois avant la mise en vente des Fleurs du mal, Baudelaire propose à Poulet-Malassis un volume de poèmes en prose, pour faire «pendant» au recueil en vers. Au lendemain du procès, Le Présent publie un premier groupe de «Poèmes nocturnes», suivi par d autres dans la Revue fantaisiste, La Presse, Le Figaro, L Artiste, Le Boulevard. Le titre du recueil change au fil des ans : Le Promeneur solitaire, Le Rôdeur parisien, La Lueur et la Fumée, Petits Poèmes lycanthropes, Poèmes en prose, Petits Poèmes en prose, Le Spleen de Paris. Au lieu des cent pièces prévues, Baudelaire n en fera que cinquante ; elles ne seront réunies que dans les Œuvres complètes (1869). Plusieurs projets sont restés à l état d ébauche. La modernité du Spleen de Paris dépasse celle des Fleurs du Mal ; l influence, sur Rimbaud, Apollinaire ou Aragon, de cette poésie du prosaïsme de la vie parisienne sera plus grande encore que celle du volume en vers.

Le nouveau Paris IV. 1 PERTE D AURÉOLE «Eh! quoi! vous ici, mon cher? Vous, dans un mauvais lieu! vous, le buveur de quintessences! vous, le mangeur d ambroisie! En vérité, il y a là de quoi me surprendre. Mon cher, vous connaissez ma terreur des chevaux et des voitures. Tout à l heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam. Je n ai pas eu le courage de la ramasser. J ai jugé moins désagréable de perdre mes insignes que de me faire rompre les os. Et puis, me suis-je dit, à quelque chose malheur est bon. Je puis maintenant me promener incognito, faire des actions basses, et me livrer à la crapule, comme les simples mortels. Et me voici, tout semblable à vous, comme vous voyez! Vous devriez au moins faire afficher cette auréole, ou la faire réclamer par le commissaire. Ma foi! non. Je me trouve bien ici. Vous seul, vous m avez reconnu. D ailleurs la dignité m ennuie. Ensuite je pense avec joie que quelque mauvais poète la ramassera et s en coiffera impudemment. Faire un heureux, quelle jouissance! et surtout un heureux qui me fera rire! Pensez à X, ou à Z! Hein! comme ce sera drôle!» Charles Baudelaire Le Spleen de Paris (Petits Poèmes en prose), XLVI

Le nouveau Paris IV. 2 CHARLES MERYON (1821-1868) Après une carrière passée dans la marine où il parcourt les océans, Meryon se consacre à la gravure et devient une figure majeure du renouveau de l eauforte au tournant des années 1850. Il représente un vieux Paris qu il voit disparaître sous les coups de butoir des métamorphoses haussmanniennes. Souffrant de dépression et de délire de persécution, c est une vision sombre et inquiétante de la capitale qu il livre. Baudelaire partage la même nostalgie d une ville qui n est plus et dont Meryon fut à ses yeux l un des meilleurs témoins : «Les majestés de la pierre accumulée, [ ] les prodigieux échafaudages des monuments en réparation, appliquant sur le corps solide de l architecture leur architecture à jour d une beauté arachnéenne et paradoxale, le ciel brumeux chargé de colère et de rancune, la profondeur des perspectives augmentée par la pensée des drames qui y sont contenus, aucun des éléments complexes dont se compose le douloureux et glorieux décor de la civilisation n y est oublié» (II, 741).

Le nouveau Paris IV. 3 CONSTANTIN GUYS (1802-1892) LE PEINTRE DE LA VIE MODENRE Baudelaire découvre Constantin Guys en 1859, et c est au contact de l œuvre de ce quêteur insatiable, de ce chercheur obstiné des formes fugaces de la vie moderne, puisant ses sources au hasard des rencontres quotidiennes, qu il écrit Le Peintre de la vie moderne. Publié en 1863, ce dernier grand texte critique, dans lequel il affirme sa pensée esthétique et développe sa théorie de la modernité, représente l aboutissement d une réflexion esthétique menée pendant quinze ans et dont le poète avait donné une préfiguration à la fin du Salon de 1845, où il appelait déjà de ses vœux «le peintre, le vrai peintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique, et nous faire voir et comprendre, avec de la couleur ou du dessin, combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies» (, II, 407). Dans le Salon de 1846, Baudelaire revendiquait une nouvelle expression picturale, capable de s adapter aux transformations du monde moderne, une iconographie s harmonisant avec la réalité contemporaine qu il reconnut plus tard dans l art de Constantin Guys.

Le nouveau Paris IV. 4 AUGUSTE CLÉSINGER (1814-1883) Baudelaire lui reconnaissait plus d habileté que de génie. Dans son Salon de 1845, il mentionne deux bustes, exécutés avec «beaucoup de distinction et d élégance». Dans celui de 1859, il apprécie un tableau que l artiste avait envoyé de Rome, Ève, pour son «élégance tourmentée du goût florentin» et, surtout, pour ses dimensions. Le poète ne cache pas son «amour incorrigible du grand», qui lui fait préférer, «en supposant l égalité de mérite, les chose grandes à toutes les autres, les grands animaux, les grands paysages, les grands navires, les grands hommes, les grandes femmes, les grandes églises» (II,646). La célébrité de Clésinger date du Salon de 1847, dont Baudelaire n a pas rendu compte, où furent exposés cinq de ses envois. Deux concernaient Mme Sabatier : Femme piquée par un serpent et Buste de M me ***. Le premier provoqua «l engouement de la foule», d après Gustave Planche, qui reprochait au sculpteur d avoir procédé à un moulage. Delacroix lui donne raison : «C est du daguerréotype en sculpture.»

Le nouveau Paris IV. 5 L HOMMAGE À DENECOURT, 1855 Baudelaire a toujours affiché son peu de goût pour la nature. Aussi sa participation à cet Hommage paraît-elle quelque peu paradoxale. Claude François Denecourt (1788-1875), après avoir participé aux dernières campagnes de l Empire, s était fixé à Fontainebleau où il s acquit de grands mérites par la mise en valeur de la forêt, devenue un nouveau lieu de détente à la mode. Au début des années 1850, Fernand Desnoyers (1826-1869), journaliste et poète, eut l idée d un volume en son honneur, réunissant des textes des écrivains les plus connus de l époque : Lamartine, Victor Hugo, George Sand, Musset, Gautier, Murger, Champfleury. Baudelaire, tout en envoyant les deux Crépuscules et deux poèmes en prose, répondit par une lettre ironique, rappelant qu il était incapable de s attendrir «sur les végétaux», que jamais il ne croirait «que l âme des Dieux habite dans les plantes» et qu un «être spirituel» ne pouvait être que choqué par «cette singulière religion nouvelle» des «légumes sanctifiés». Et d ajouter : «J ai même toujours pensé qu il y avait dans la Nature, florissante et rajeunie, quelque chose d affligeant, de dur, de cruel un je ne sais quoi qui frise l impudence».

Modernités IV. 6 OCTAVE PENGUILLY L HARIDON (1811-1870) Les critiques flatteuses de Baudelaire dans le Salon de 1846 puis dans le Salon de 1859 comme l enthousiasme de Théophile Gautier ont beaucoup fait pour la renommée des peintures d Octave Penguilly L Haridon. C est surtout l imagination de l artiste, de Parade (1846) aux Petites Mouettes (1859), qui les a séduits : Baudelaire décrit d abord celle-ci comme «excessivement pittoresque et variée», puis la qualifie treize ans plus tard de «singulièrement active, impressionnable et curieuse». Sous la plume du poète, pour qui l imagination constitue la «reine des facultés», le compliment est évidemment très élogieux. Militaire, ancien élève de l École polytechnique, puis peintre, Penguilly L Haridon conjugue toute sa vie durant les deux carrières. Il expose au Salon de 1835 à 1870 des œuvres qui lui attirent la protection de Napoléon III. Il se distingue surtout pour avoir renouvelé la peinture de paysage : ses étranges vues du littoral breton dépourvues d anecdote et de pittoresque frisent le fantastique.

Modernités IV. 7 EUGÈNE BOUDIN (1824-1898) Surnommé le «roi des ciels» par Camille Corot, Boudin est un peintre normand spécialiste de marines. Influencé par l école de Barbizon et précurseur de l impressionnisme, il réalise de nombreuses études in situ, notations rapides et colorées saisissant l instant d un ciel ou d un océan, en marge desquelles il indique la date, l heure et le vent. Baudelaire rencontre Boudin lors d un séjour en Normandie, peu avant le Salon de 1859 ; il apprécie ses études dessinées sur le vif, préparatoires à ses compositions peintes. C est en ces termes qu il décrit les effets que produisent sur lui les «magies liquides ou aériennes» de Boudin : «Tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses, suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs, me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l éloquence de l opium» (II, 666).

Modernités IV. 8 ALPHONSE LEGROS (1837-1911) Alphonse Legros s est bâti une réputation précoce grâce à son Ex-voto exposé au Salon de 1859. Sous l influence de Courbet, la peinture du jeune homme est ambitieuse, proche de l Enterrement à Ornans. Élaborée avec beaucoup de soin, dans un réalisme empreint de religiosité et d esprit archaïsant, elle retient l attention de Baudelaire qui lui consacre un long développement dans son Salon de 1859 : «J ignore si MM. Legros et Amand Gautier possèdent la foi comme l entend l Église, mais très certainement ils ont eu, en composant chacun un excellent ouvrage de piété, la foi suffisante pour l objet en vue. Ils ont prouvé que, même au xix e siècle, l artiste peut produire un bon tableau de religion, pourvu que son imagination soit apte à s élever jusque-là. [ ] Ce qui prouve que M. Legros est un esprit vigoureux, c est que l accoutrement vulgaire de son sujet ne nuit pas du tout à la grandeur morale du même sujet, mais qu au contraire la trivialité est ici comme un assaisonnement dans la charité et la tendresse» (II, 629). Proche des impressionnistes puis installé à Londres, Legros approfondira par la suite l étude, la connaissance et l enseignement des maîtres anciens.

Modernités IV. 9 GUSTAVE COURBET (1819-1877) C est sans doute le critique Champfleury qui présenta Baudelaire à Courbet, vers 1847, année où le peintre d Ornans fit le portrait du poète. Les trois hommes partageaient alors des idées républicaines, pour ne pas dire révolutionnaires. Grâce au soutien du linguiste Charles Toubin, Baudelaire et Champfleury fondèrent l année suivante Le Salut public, journal éphémère qui connut deux numéros et pour lequel Courbet fournit le frontispice. Mais lorsque ce dernier «intoxiqué», croit Baudelaire, par Champfleury se lance dans le réalisme, le poète que Poe et Joseph de Maistre avaient «appris à raisonner» s éloigne de lui. Et Courbet, dans son grand tableau-manifeste de 1855, L Atelier, place son ancien compagnon à l écart, à droite, plongé dans un livre. Baudelaire et Courbet se retrouveront par hasard à Honfleur, en 1859, en compagnie d Eugène Boudin et d Alexandre Schanne, qui rapporte la scène dans ses Souvenirs de Schaunard. C est pour commémorer cette rencontre que Courbet aurait dédié à son «ami Baudelaire» Le Bouquet d asters actuellement conservé au Kunstmuseum de Bâle.

Modernités IV. 10 ÉDOUARD MANET (1832-1883), D APRÈS LES MAÎTRES Au retour d un bref séjour à Madrid, le 14 septembre 1865, Manet écrit à Baudelaire que Velázquez «est le plus grand peintre qu il y ait jamais eu». Cette passion commune pour l âge d or espagnol concourt à rapprocher les deux hommes. En effet, la peinture de Manet est marquée dès ses débuts par l influence de Velázquez : l artiste réalise des œuvres en hommage au maître comme Cavaliers espagnols ; Angelina reprend de même un de ses procédés espagnol et son fond sombre évoque les portraits de Velázquez. Manet se place aussi dans la tradition ibérique avec ses estampes : leur technique aquatinte et eau-forte est un souvenir de Goya. Il partage en outre la même admiration que Baudelaire pour Delacroix : tout à la fois défi et allégeance au «vieux lion» de l école romantique, La Barque de Dante copie le tableau manifeste du Salon de 1822. Alors que Manet prenait ses distances avec sa longue formation de 1848 à 1856 reçue chez le très académique Thomas Couture, le tableau fut réalisé, d après le témoignage d Antonin Proust, après que le jeune peintre ait rendu visite au maître.

Modernités IV. 11 ÉDOUARD MANET (1832-1883) «LE PREMIER DANS LA DÉCRÉPITUDE DE VOTRE ART» Baudelaire ne semble pas avoir compris que Manet, qui nourrissait pour lui une sincère et profonde admiration, pouvait être le peintre de sa poésie, le véritable «peintre de la vie moderne» : il évoque à peine son cas et se contente de saluer la «saveur espagnole» de ses tableaux, son «goût décidé pour la réalité» et son «imagination vive et ample, sensible, audacieuse». La correspondance échangée entre les deux amis en mai 1865, au moment de l exposition d Olympia, témoigne de l ironie et de l intransigeance du poète : «Il faut que je m applique à vous démontrer ce que vous valez. C est vraiment bête ce que vous exigez. On se moque de vous ; les plaisanteries vous agacent ; on ne sait pas vous rendre justice, etc., etc. Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner? On s est bien moqué d eux cependant? Ils n en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche, et que vous, vous n êtes que le premier dans la décrépitude de votre art». La formule est restée célèbre malgré ou grâce à son ambiguïté.

Postérité IV. 12 BAUDELAIRE VU PAR LES PEINTRES Au gré de ses amitiés avec les artistes, Baudelaire fut à plusieurs reprises leur modèle : cette série de portraits propose une image changeante du poète. Le premier, réalisé par Émile Deroy, en 1844, montre une figure de dandy, à barbe et moustache, indolemment accoudé ; sa posture témoigne de «l habitude qu avait Baudelaire d appuyer, en parlant, son index contre sa tempe», comme l explique Gautier, qui, de même que Banville et Asselineau, loua le charme et la sincérité de ce portrait. En revanche, celui exécuté par Courbet vers 1847 ne satisfit ni le peintre ni le modèle. Si l on en croit le témoignage de Champfleury, Courbet se serait plaint de la versatilité du poète : «Je ne sais comment aboutir au portrait de Baudelaire, tous les jours il change de figure.» Il le peindra pourtant dans la même attitude en 1855, dans L Atelier. Manet, quant à lui, réalisa plusieurs portraits gravés et plaça le poète au milieu de la foule de La Musique aux Tuileries (1861). Dans l Hommage à Delacroix (1864), Fantin-Latour représente un homme fatigué, entouré de la jeune garde impressionniste.

Postérité IV. 13 ALGERNON CHARLES SWINBURNE (1837-1909) Le 6 septembre 1862, The Spectator publia anonymement un article enthousiaste de Swinburne sur Les Fleurs du Mal. Malheureusement, la lettre de remerciement que Baudelaire confia à Nadar, en partance pour Londres, ne parvint jamais à son destinataire : «Je ne suis pas si moraliste que vous feignez obligeamment de le croire. [ ] J ai même une haine très décidée contre toute intention morale exclusive dans un poème» (II, 325). Dans son exemplaire de la deuxième édition des Fleurs du Mal, Swinburne avait fait relier, calligraphiés, les poèmes censurés. À la fin de 1863, le poète lui adressa son essai sur Wagner : «À M. Algernon C. Swinburne / Bon souvenir / et mille remerciements.» C est par Swinburne que Baudelaire fut connu par des poètes anglais de la fin du xix e siècle, notamment par Oscar Wilde.

Postérité IV. 14 ŒUVRES COMPLÈTES, MICHEL LÉVY (1868-1870) Le 30 décembre 1856, Baudelaire signe son premier contrat avec Poulet-Malassis. Il porte sur les Fleurs du Mal, mais aussi sur un autre volume, Bric à-brac esthétique, un ensemble d écrits sur l art. Bric-à-brac esthétique, trop dépréciatif, sera remplacé par Curiosités esthétiques. De ce volume composite, Baudelaire espère en faire deux, consacrés respectivement aux écrivains et aux artistes, qu il propose vainement à plusieurs éditeurs. C est Michel Lévy qui, après la mort du poète, acquit les droits des Œuvres complètes de Baudelaire ; il en restera le propriétaire jusqu en 1917. De 1868 à 1870, Asselineau et Banville publièrent les sept volumes qui imposèrent Baudelaire comme le premier des poètes modernes. La préface de Théophile Gautier, en tête des Fleurs du Mal, fixa pour un demi-siècle l image du poète décadent. Les volumes deux et trois réunirent la critique artistique (Curiosités esthétiques) et littéraire (L Art romantique), le quatrième les Petits poèmes en prose et Les Paradis artificiels, les trois derniers les traductions de Poe.

Permanence du romantisme IV. 15 FRANCISCO GOYA (1746-1828) Les gravures réalistes de Goya, «traducteur naturellement fantastique» (II, 567), sont imprégnées d une forte critique satirique et d éléments d un imaginaire délirant. Pour Baudelaire, «Los Caprichos sont une œuvre merveilleuse, non seulement par l originalité des conceptions, mais encore par l exécution. [ ] Goya est toujours un grand artiste, souvent effrayant. Il unit à la gaieté, à la jovialité, à la satire espagnole [ ], un esprit beaucoup plus moderne, [ ] l amour de l insaisissable, le sentiment des contrastes violents, des épouvantements de la nature et des physionomies humaines étrangement animalisées par les circonstances» (II, 568). Il poursuit dans Quelques caricaturistes étrangers, résumant ainsi l essence du génie de Goya : «Nul n a osé plus que lui dans le sens de l absurde possible. Toutes ces contorsions, ces faces bestiales, ces grimaces diaboliques sont pénétrées d humanité. [ ] La ligne de suture, le point de jonction entre le réel et le fantastique est impossible à saisir ; c est une frontière vague que l analyste le plus subtil ne saurait pas tracer, tant l art est à la fois transcendant et naturel» (II, 569-570).

Permanence du romantisme IV. 16 EUGÈNE DELACROIX (1798-1863) LE DERNIER GRAND POÉTE L Œuvre et la Vie d Eugène Delacroix est l ultime texte d ampleur de Baudelaire, publié en 1863 dans L Opinion nationale, trois mois après la mort du peintre. L art de Delacroix mit le poète sur la voie du romantisme et devint sa référence permanente. Delacroix incarne le peintre moderne par excellence, détaché des contingences de la représentation du monde contemporain mais mettant en œuvre comme nul autre «la reine des qualités», l imagination : «[ ] qui dit romantisme dit art moderne c est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l infini» (II, 421). Baudelaire chercha désespérément une intimité amicale avec l artiste qu il admirait mais Delacroix se montra toujours réservé face à une telle dévotion qui distinguait la part la plus mélancolique de sa peinture. Il eut cependant soin de remercier chaque article que publiait le critique ; aux pages du Salon de 1859, il répondait : «Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts ; vous me faites rougir tout en me plaisant beaucoup : nous sommes faits comme cela.»