LA KABBALE (Une approche) Traditionnellement, la Kabbale est le terme par lequel est désignée la voie de l ésotérisme hébraïque et la mystique juive. Elle irrigue et enrichit la Tradition juive. Elle est même la forme spécifiquement hébraïque de la Tradition Primordiale, comme le soufisme en est la forme musulmane et l ésotérisme chrétien, la forme spécifiquement chrétienne. Pour autant, elle n en est pas son apanage, mais son mode de fonctionnement. La dynamique de l interrogation qu elle dégage la fait «sortir» de son objectif initial et teinte l Occident de cette dynamique. Elle repose entièrement sur la singularité de l Écriture Sainte, selon ce qu en rapporte le Zohar : «Dans chaque parole de l Écriture, le Saint, béni soit-il a caché un mystère suprême qui est l âme du mot et d autres mystères moins profonds, qui sont l enveloppe du premier mystère. L Homme profane ne voit dans chaque mot que le corps, c est-à-dire le sens littéral. Par contre, les Hommes clairvoyants voient dans chaque mot l enveloppe qui entoure l âme et à travers cette enveloppe, ils entrevoient l âme, bien que la vue claire et nette de cette âme leur soit impossible.» La Kabbale traduit que rien n est jamais figé ; elle est re-création perpétuelle du sens, expression de la liberté de chaque lecteur. Sa racine hébraïque «q b l», «recevoir», signifie : tradition qui se laisse infléchir par celui qui l écoute. Par exemple, pour la Kabbale, la Torah a un visage spécial pour chaque Juif ; ce qui, par extension, doit être lu comme une manière universelle de lire le «mot» Pour autant, la Kabbale dépasse son origine étymologique, «recevoir» ; elle devient un «construire» Elle rejoint en cela l idéal maçonnique d édification de son propre Temple. Elle combat la notion de limite du mot, du «dit» Dans la Torah, les consonnes sans voyelle rapprochent l Homme du Créateur, en ce sens que les mots, parcelles éparses du Sens, appellent l Intuition, afin d être rassemblés et générer l Unité. Quoi qu on ait pu en dire sur ses origines, la Kabbale, en tant que Tradition ésotérique, remonte naturellement à Adam, à l Adam de notre cycle. Considérée comme Science Sacrée, on est en droit de la faire remonter à l origine de D.ieu et des choses. Elle est la science de l Etre. Encore qu il soit risqué d accoler le terme «origine» à D.ieu, dans la mesure où, selon la Tradition, D.ieu ne peut avoir d origine ; Il est «à l origine. Le mode de fonctionnement intellectuel de l Homme consiste à appliquer à toute chose le principe de causalité, qui constitue une solide base de réflexion. Cependant, l herméneutique, qu elle soit kabbalistique ou maçonnique, à condition d être «amenée» par l Intuition, permet d aller au-delà (peut-être «en deçà»!) de ce mécanisme habituel. La Kabbale, c est aussi, et surtout, un livre : le Zohar ou Livre de la Splendeur, attribué au maître Siméon bar Yo haï, rabbin de Palestine, au 2 ème siècle de notre ère. Plus vraisemblablement, l auteur serait Moïse de Léon. C est donc en Espagne, à la fin du 13 ème siècle qu il aurait été composé.
La Kabbale est moins une technique qu un mode de vie spirituelle. Elle est une voie de connaissance, qui traite, à la fois de D.ieu, des causes premières, de la Création, ainsi que des principaux Noms sacrés et de leur énonciation exacte. Elle a connu un développement original, à partir du 18 ème siècle, avec le hassidisme. Elle est plus une introduction à la vie sainte et à l amour de D.ieu qu une science proprement dit, à la rigueur tout intellectuelle. Mais il y a une façon de «voir» plus haute encore. Lorsque l Homme n a plus de volonté propre et qu il n a, pour lui, que son Créateur ; quand il ne sait plus comment prier tant il éprouve de la crainte, tant il se sent attaché à D.ieu, il ne lui reste plus qu à dire ces mots : «Seigneur, ouvre mes lèvres» (Psaumes 51, 17) Sur ce point, la Kabbale rejoint certains courants de pensée spirituelle de l Inde, selon lesquels l accès à la Divinité implique un total abandon de l ego, un détachement absolu. C est l un des enseignements majeurs de la Bagavad Gîta. LES INSTRUMENTS DE LA KABBALE Les Sefirot Les dix sefirot ou «nominations pures», comptent parmi les 32 «mystérieux chemins de Sagesse» selon lesquels Dieu a créé le monde. Les 22 autres «sentiers» sont matérialisés par les 22 lettres de l alphabet hébraïque. Ces dix sefirot sont 10 aspects de l Un par lesquels l Un se manifeste, autrement dit, ils sont les «intermédiaires» entre l Être et la Création. Quant à la Création, elle a été rendue possible par le «retrait de Dieu à l intérieur de lui-même», selon la théorie d Isaac Louria (1534-1572), maître incontesté de la Kabbale dite de Safed. On lui doit notamment la théorie du tsimtsoum, selon laquelle «D.ieu s est exilé en lui-même, en réservant à l intérieur de son propre Être «une sorte d espace mystique» pour la Création. Au-dessus du monde des sefirot «par lequel Dieu se manifeste», se place le monde caché de l Ein-Sof, la «Volonté suprême», monde qui est sans commencement ni fin et qui demeure tout à fait inaccessible à l homme. Chaque sefira est l archétype d un membre ou d un organe de l homme ; l unité séfirotique est appelée «l Homme d en haut» : Kether (la Couronne) est la première sefira et la dixième est Malkhout (le Royaume). Les autres sefirot unissent donc la Tête, le «Point suprême» où commencent les mystères intelligibles au Malkhout, qui est le Royaume. De Kether émanent les 22 lettres de l alphabet, et naissent aussi d une part la Sagesse ou le Père, car «sans elle il n y aurait pas de commencement d autre part, l Intelligence qui est appelée la Mère. Kether est, enfin, «l Essence pure et divine» de l homme. La deuxième sefira est Hochmah (la Sagesse) ; elle est le souffle qui vient de l esprit. L Homme doit voir en elle sa connaissance de D.ieu. La troisième est Binah (l Intelligence) elle est l eau et le discernement de l Homme entre le réel et l irréel. La quatrième est Hesed (la Miséricorde) elle est le feu, et la nature lumineuse de l homme qui aspire toujours au Divin.
La cinquième est Géburah (la Rigueur) ou Dîn (le Jugement), représentation du jugement véritable de l homme sur toute chose. La sixième est Tiphereth (la Beauté), à la fois beauté extérieure et intérieure de l homme. Elle est l image de sa sérénité et de son amour. La septième est Netzah (l Éternité) ; elle représente la «puissance spirituelle» de l Homme. La huitième est Hod (la Gloire ou la Réverbération), sa force naturelle. La neuvième est Yesod (le Fondement), représentation de l activité de l homme. Les six dernières sefirot représentent les quatre points cardinaux plus les deux pôles. Il ne faut pas oublier Daath, la science qui est née de l union de la Sagesse et de l Intelligence, bien qu elle n appartienne pas aux dix sefirot traditionnelles. Alphabet Ce sont vingt-deux lettres fondamentales, fixées sur une roue comportant 231 portails et qui tourne vers l'avant et vers l'arrière. Le aleph fut associé à toutes les autres lettres et toutes les autres lettres furent associées au aleph. Le beth fut associé à toutes les lettres et toutes les autres lettres furent associées au beth. La Création et la Parole sont issues de ce nom unique aleph-beth, qui a donné alphabet. Les 22 lettres-consonnes de l alphabet hébraïque ont une valeur numérique. Elles traduisent «la réalité ontologique». Cet alphabet ne peut en aucune manière être comparé aux alphabets des langues profanes, exception faite de l arabe, qui n est pas une langue profane. D ailleurs, il est à noter que les mots qabbalah, Kabbale en hébreu, et qibla, qui désigne l orientation rituelle, en arabe, ont la même racine Q B L Par la valeur numérique des consonnes, des mots de consonnes différentes, mais de valeurs correspondantes, possèdent un radical ontologique identique. A partir de l alphabet hébraïque, les kabbalistes ont mis au point une véritable science des lettres, qui repose sur des combinaisons multiples, ainsi que divers procédés, dont la guématrie, qui consiste à comparer deux mots de même valeur numérale. Les kabbalistes opèrent sur des textes chiffrés, tous tirés de l Ancien Testament, qui reste le seul document traditionnel non tronqué (exception faite du Coran). Le Livre de la Genèse et le Livre d Ezéchiel sont les deux piliers de ce «travail». Pour être plus précis, le premier chapitre du Livre de la Genèse et le premier verset qui «contient déjà tout le Livre» ; en particulier le premier mot qui, luimême «contient le premier verset». Ils s appuient surtout sur la première lettre du premier mot, le beth, de valeur numérique 2, qui renferme à elle-seule toute une cosmogonie. Le Cantique des Cantiques constitue l autre livre très prisé par les kabbalistes : «De tous les cantiques qui existent, dit le Zohar, aucun n est aussi agréable au Saint Béni soit-il, que le Cantique des Cantiques». Il est dit également qu il renferme «tout ce qui existe, tout ce qui a existé, tout ce qui existera» et aussi que «tous les événements qui se passeront au septième millénaire, qui est le Sabbat du Seigneur», s y trouvent résumés.
Le Zohar Le Zohar ou «Livre de la Splendeur» enseigne que «toute la Lumière que Dieu a donnée à Israël, se cache dans la Torah» et que d autre part la Kabbale est «l essence doctrinale de la Torah». C est donc à un pèlerinage à l intérieur de la Torah et des mondes que la Kabbale invite. La Chekhina La Chekhina représente la «Présence réelle de Dieu», l étincelle divine en l Homme. La principale fonction de la Chekhina est de servir «d intermédiaire au monde d en haut pour correspondre avec celui d ici-bas, et aussi d intermédiaire au monde d ici-bas pour correspondre avec celui d en haut. Ainsi, elle est la Médiatrice parfaite entre le ciel et la terre.» Dans le Zohar et selon la doctrine cachée, les hommes de foi se doivent de diriger tout leur esprit et toute leur intention vers la Chekina». La Chekhina est, en effet, la «Résidence divine», le principe féminin en Dieu, séparée de son principe masculin, qui est le Saint, béni soit-il. C est, du reste, tout le drame de la Chute, de la séparation des deux Principes en Dieu, et de l Exil de la Chekhina qui constitue l Histoire depuis l ère paradisiaque jusqu à la venue du Messie Roi. A cette Présence divine, enfin, est associé l Ange Metatron (l Ange des Théophanies), «l Ange de la Face». Il est considéré comme le «Pôle céleste» ; «Le Chef de la hiérarchie initiatique» étant le «Pôle terrestre». L un et l autre sont «en relation selon l Axe du monde» Il faut distinguer deux aspects de la Kabbale : La Kabbale théosophique et la Kabbale extatique C est leur symbolisme, descendant ou ascendant qui distingue les deux kabbales. La Kabbale «extatique» est dite ascendante, en ce sens qu elle décrit une ascension de l homme en direction du divin. Selon les maîtres de la Kabbale, la pensée humaine provient de l âme intellectuelle qui est descendue d en haut. La pensée humaine est capable de se débarrasser des résidus parasites et de monter jusqu à atteindre le lieu de sa source. Alors elle s unit avec l entité supérieure d où elle procède et elles deviennent Un. La Kabbale «théosophique», inspirée par le Zohar, est dite descendante, parce qu elle invite à une union de l Homme et de la «présence divine», la Chekhina, à l image de l union du Saint, Béni soit-il et de la Chekhina. On retrouve cette notion essentielle dans la Genèse, 24-67: «Et Isaac la conduisit dans la tente de Sarah sa mère», et qui a été interprété par les maîtres comme signifiant que la Présence divine est entrée, avec Rébecca, dans la demeure d'isaac. D'après la doctrine cachée, toujours selon le Zohar, la Mère Céleste n'est avec le mâle que lorsque, la maison étant prête, mâle et femelle sont unis. A ce moment, la Mère d'en haut répand sur eux ses bénédictions. De même, la Mère d'en bas ne se trouve avec le mâle que lorsque la demeure est prête, et que le mâle s'approche de la femelle et ils s'unissent; alors, les bénédictions de la Mère d'en bas sont répandues sur eux. Donc, deux femelles,
sa Mère et sa femme, doivent entourer l'homme dans sa maison, tout comme le Mâle d'en haut. La singularité de la Kabbale «théosophique» est, par conséquent, de proposer une relation entre l homme et la femme, l Homme et le Divin, qui imite, en quelque sorte l union des deux «principes» masculin et féminin en Dieu et des sefirot entre elles, au sein de la Divinité : «L union convenable de l homme et de la femme est à la ressemblance des Cieux et de la Terre». Cette union, quand elle est réalisée «purement», influe positivement sur le monde supérieur. C est le pouvoir théurgique de la relation sexuelle dans le monde inférieur. Conclure sur un tel sujet serait pure vanité, tant les approches possibles sont nombreuses. Cependant, quelle que soit l approche, elle est preuve de la volonté d aller au-delà du dit, du mot, des conventions, des opinions. Elle est espoir de vérité. Patrick MSIKA Paris, le 7 septembre 2009