Un château reconstruit dans les années 1860 Résumé architecte en chef et inspecteur général des monuments historiques À Pierrefonds, Eugène Viollet-le-Duc est architecte et pédagogue. Son programme est exprimé de manière claire en 1853 : «Le château de Pierrefonds, rétabli en totalité, fera connaître cet art à la fois civil et militaire qui, de Charles V à Louis XI, était supérieur à tout ce que l on faisait alors en Europe.» Cette proclamation de nationalisme architectural sera concrètement mise en œuvre tout au long de sa carrière professionnelle, accompagnée d un argumentaire pédagogique basé sur une stratégie de publications. L œuvre de Pierrefonds est donc une leçon d architecture. Elle est un manifeste du répertoire décoratif architectural, directement issu de ses dessins et de l emploi des procédés constructifs performants de son temps. La silhouette générale du château est rehaussée par la virtuosité des nombreux et variés accessoires de toitures (lucarnes, crêtes de faîtage, épis, poinçons, girouettes et bannières). Nous sommes en présence d un véritable catalogue d ouvrages in situ complété par la collection du couvreur Monduit, exposée dans les salles. Si l apparence est médiévale, les procédés constructifs sont ceux du xix e siècle. L usage du fer est généralisé, visible dans les combles pour les charpentes et dissimulé dans les planchers dont l âme des poutres est renforcée de métal. Les couvertures d ardoise sont posées au crochet. Le confort moderne fait son apparition avec l installation d un calorifère répartissant l air chaud dans les salles par des boisseaux en fer et plâtre. Les portails et le pont-levis sont entièrement métalliques. La leçon d architecture est donc la mise en œuvre de matériaux les plus performants et économiques possibles, notamment le fer, au service d une forme ou d une apparence extérieure néo-médiévale. La vérité architecturale est réduite à la forme, masquant, s il le faut, les artifices constructifs modernes. Ces avancées technologiques seront présentées à l Exposition universelle de 1867.
A château reconstructed in the 1860s (the lesson in architecture) abstract chief architect and general inspector, Monuments historiques At Pierrefonds, Eugène Viollet-le-Duc was both architect and teacher. His programme was clearly expressed in 1853: The Château de Pierrefonds, entirely restored, will make known the civil and military art, which, from Charles V to Louis XI, was superior to all that was being carried out in Europe at that time. This proclamation of architectural nationalism was to be implemented in concrete terms throughout his professional career, accompanied by an educational argument based on a publications strategy. Pierrefonds is thus a lesson in architecture. It is a manifesto of the architectural decorative repertory, directly stemming from his drawings and the use of the efficient construction processes of his era. The general shape of the chateau is enhanced by the virtuosity of the many and varied roof accessories (dormer windows, cresting, finials, king posts, weathervanes, and banners). We are in the presence of a veritable catalogue of works in situ complemented by the collection of the roofer Monduit, which is exhibited in the rooms. While the appearance is medieval, the construction processes are those of the nineteenth century. The use of iron is widespread, visible in the roof trussing and concealed in the floors whose webs are reinforced with metal. The slate roofing has been laid using hooks. Modern conveniences make their appearance with the installation of a furnace distributing warm air among the rooms via iron and plaster flues. The gates and drawbridge are entirely in metal. The lesson in architecture is thus the use of the most high-performance and economic materials possible, particularly iron, in the service of neo-medieval form or external appearance. The architectural truth is reduced to form, masking, if need be, the modern construction devices. These technological advances were presented at the Exposition universelle of 1867.
Un château reconstruit dans les années 1860 architecte en chef et inspecteur général des monuments historiques À Pierrefonds, Eugène Viollet-le-Duc est architecte et pédagogue. Il esquisse son programme de manière claire, en 1853 : «Le château de Pierrefonds, rétabli en totalité, fera connaître cet art à la fois civil et militaire qui, de Charles V à Louis XI, était supérieur à tout ce que l on faisait alors en Europe.» Cette proclamation de nationalisme architectural sera concrètement mise en œuvre tout au long de sa carrière professionnelle, accompagnée par un argumentaire pédagogique basé sur une stratégie de publications. Par ces justificatifs écrits, en amont et en aval du chantier, il inaugure la méthode de travail des Monuments historiques fondée sur les études préalables et les dossiers documentaires et des ouvrages exécutés. L œuvre de Pierrefonds est donc une leçon d architecture. Alors qu à notre époque, l État cherche à se replier sur son strict rôle de censeur, Viollet-le-Duc nous donne une illustration concrète de ce qu étaient le «pouvoir de l exemple» et la force du monument. En 1830, Viollet-le-Duc a seize ans. Les Trois Glorieuses vont inaugurer le lever de rideau de la société moderne dont notre architecte sera l un des acteurs dans le domaine de la construction. La conjonction du nouveau pouvoir politique dirigé par le roi des Français va de pair avec la naissance du service des Monuments historiques. L envol du romantisme architectural sera servi par l essor du siècle de fer dont les technologies se développeront en même temps que le chantier de Pierrefonds. Un premier événement a lieu en 1832 : les vins d honneur du mariage de la princesse Louise sont organisés au milieu des ruines de Pierrefonds. Cette anecdote mondaine est prétexte à la fête inaugurale du monument revisité, celle d une ruine habitée et bientôt d un château reconstruit. Rappelons-nous les quelques dates du formidable développement de l industrie qui accompagnera la genèse et la réalisation du projet de Pierrefonds. Ce siècle est marqué par le développement des énergies nouvelles fondées sur le charbon et la vapeur. Celles-ci permettront le développement de la sidérurgie sous ses formes militaires mais aussi architecturales. En 1837, Polonceau ajuste ses fermes métalliques. En 1840, Hittorff assemble ses ouvrages de fonte de dimensions exceptionnelles place de la Concorde, réalisés par la fonderie Muel. En 1855, le palais de l Industrie et la galerie des Machines accueillent les visiteurs à Paris donnant à voir les possibilités de la construction moderne. L acier Martin est breveté en 1864. Les premiers bétons armés sont coulés en 1867. Pendant ce temps, Baltard et Ballu rivalisent de virtuosité dans l architecture monumentale armée de fer à Saint-Augustin et à La Trinité. C est dans ce contexte que Viollet-le-Duc grandit et forge sa doctrine. «Voir c est savoir, nous dit-il. Dessiner c est bien voir.» La première étape est un corps-à-corps avec l épreuve du dessin. Il pratique l art du relevé à Coucy et à Arques-la-Bataille, en 1834. Lorsqu il publie sa description du château de Pierrefonds, en 1857, il n est pas le premier à étudier le monument. Les ruines du château sont déjà classées comme monuments historiques depuis neuf ans. Questel et Leblanc viennent d y réaliser les premières fouilles archéologiques. La pédagogie de l architecture commence par l étude préalable du monument. Viollet-le-Duc nous en donne une première synthèse qui sera publiée dès 1857 dans sa Description du château de Pierrefonds. Son approche de l architecture s appuie sur un postulat qui servira de base à la doctrine des Monuments historiques : «Le monument seul commande.» L évocation des hypothèses de restitution forme un manifeste architectural que l empereur assume bientôt comme un programme d opération. La mécanique de l autoconstruction se met alors en marche et nourrira les phases de chantier jusqu à la mort de l architecte, et même au-delà, jusqu aux finitions assumées par son gendre Maurice Ouradou.
Un château reconstruit dans les années 1860 La méthodologie élaborée pour le chantier est exemplaire. Il faut mettre en place la vie d un important chantier dans un espace escarpé, d accès difficile. Ce sera l œuvre de Wyganowski, embauché en 1858 comme inspecteur de chantier de l architecte. Celui-ci s installera en 1866 dans l «agence» dont les ruines sont encore visibles sur le site. Maurice Ouradou, le gendre de Viollet-le-Duc, y assurera la présence virtuelle du maître jusqu en 1884, cinq ans après sa mort. Jean-Just Lisch sera ensuite le premier architecte en chef en titre des Monuments historiques, succédant à près de trente ans d études et de chantier continus qui nous ont livré le château que nous connaissons. Pendant cette période, les entreprises se confrontent aux difficultés d accès (le chemin de fer n arrivera à Pierrefonds qu en 1870), aux questions d approvisionnement en eau (le puits artésien n est foncé que tardivement, à plusieurs dizaines de mètres de profondeur), à l exiguïté des zones de travail in situ, dans l embarras des petites carrières ouvertes sur l éperon lui-même et de quelques ruines à peine épargnées par Viollet-le-Duc. Mais les atouts existent également sur place. L excellente pierre de Bonneuil utilisée pour le château n est exploitée qu à quelques kilomètres. Le sable est sur place. En revanche la chaux, le plâtre et le fer doivent venir par convois. Il en est de même pour les ardoises ardennaises éloignées du site. La logistique du chantier est donc la première prouesse de cette geste architecturale. Au-delà de l organisation de chantier, la leçon d architecture de Viollet-le-Duc se poursuit pour chacun des corps d état. La maçonnerie est réalisée de manière traditionnelle. On sacrifie cependant à l usage des placages agrafés par des cavaliers en fer rendus inoxydables par traitement. Les fers sont chauffés de «bleu minéral» en remplacement du minium. Les charpentes des planchers sont réalisées avec des poutres composites réalisées avec des assemblages de bois et de fer boulonnés entre eux. Les sondages que nous avons effectués nous ont confirmé les limites structurelles de ces premiers essais de poutres armées d âmes métalliques généralisant l emploi du moisage boulonné et du placage. Les charpentes de toiture sont réalisées pour l essentiel en fer. Ces structures sont assemblées aux murs gouttereaux par des boulons scellés au plomb, «les entretoises portant des éléments coudés en L sur lesquels reposent des fentons, retenant les hourdis en plâtre». Sur ces charpentes, économisant le bois et limitant les risques d incendie, sont fixées les «voliges en fer», selon le système mis au point par le serrurier Lachambre, en 1864. Ce principe permet d adapter le «mode de crochets en cuivre rouge utilisés par M. Monduit pour soutenir les ardoises sans les clouer». Les poinçons métalliques des charpentes servent également de paratonnerre. Au corps d état de la couverture se rattachent les ouvrages décoratifs de toiture, en grande partie dus à l entreprise Monduit à laquelle succédera l entreprise Marçais. La sculpture monumentale à Pierrefonds est relativement classique, voire académique. Il n en est pas de même de l exubérance des faîtages et poinçons décoratifs dessinés avec virtuosité par Viollet-le-Duc et exécutés avec un luxe de détails par les couvreurs et plombiers. Les faîtages, poinçons et girouettes en plomb et en cuivre qui découpent la silhouette du château sont la signature personnelle de Viollet-le-Duc. Les murs intérieurs sont lambrissés et décorés de peintures appliquées à sec selon les procédés modernes de l époque. La peinture «industrielle» est ainsi réalisée selon le procédé de M. Borromée. Après avoir strié la pierre, celui-ci encolle le parement en deux couches d une «lotion d huile de lin avec essence de térébenthine liquide de Venise». Sur ce «fond unique» revêtu d un enduit «glacé à la planchette» est appliquée la peinture. M. Borromée développera ce procédé de peinture à la détrempe qu il appliquera au château de Pierrefonds et à l abbaye de Saint-Denis. Le chantier, interrompu par la défaite de Sedan en 1870, avait ébauché la mise en place d équipements de confort. L installation de calorifères a été commencée par le fumiste Spinetta. Les chaudières sont en place, ainsi que les conduits d air chaud réalisés par des boisseaux de terre cuite hourdés au plâtre sur une petite armature métallique. Des essais de mise en chauffe de ces installations ont été faits en 1914 puis abandonnés.
Un château reconstruit dans les années 1860 En conclusion, nous pouvons nous interroger sur la finalité de cette leçon d architecture que nous livre Viollet-le-Duc au château de Pierrefonds. À la différence des choix de notre temps qui privilégient la vérité des savoir-faire traditionnels, Viollet-le-Duc place en premier le résultat formel. Celui-ci prime sur les moyens mis en œuvre pour y parvenir. L usage systématique des solutions économiques et performantes est au service d une enveloppe extérieure prestigieuse mais dont il faut reconnaître l aspect factice au premier sens du mot. Viollet-le-Duc privilégie la forme sur le fond. Paradoxalement, le fonctionnalisme dont il se réclame ne se traduit pas, à Pierrefonds, par une expression architecturale spécifique. La leçon d architecture est donc la mise en œuvre de matériaux les plus performants et économiques possibles au service d une forme ou d une apparence extérieure néo-médiévale. La vérité architecturale est réduite à l aspect, masquant les artifices constructifs modernes. Les avancées technologiques mises en œuvre à Pierrefonds seront présentées à l Exposition universelle de 1867 comme un manifeste architectural de l art de construire. Mais le château de Pierrefonds restera, quant à lui, l expression d un décor architectural, spécifiquement formaliste. Le château, classé en 1848 comme monument historique, reconstruit en 1860, est une œuvre vraie du xix e siècle, à la fois pour son décor vu que pour sa structure cachée. Si l on veut rester fidèle à l esprit de Pierrefonds, il nous appartient donc de poursuivre la démonstration de Viollet-le-Duc par la restitution scrupuleuse de ses formes extérieures, mais aussi de ses artifices techniques.
Un château reconstruit dans les années 1860 Fig. 1, 2 et 3. Description du château de Pierrefonds, Paris, Bance, 1857. Fig. 4. «Détails des charpentes en fer», Gazette des architectes et du bâtiment, 1865. Fig. 5. Charpente métallique et couverture au crochet. Figure 1 Fig. 6. Faîtage décoratif en plomb. Figure 2 Figure 3 Figure 4 Figure 5 Figure 6
Sommaire Sous la direction de Christophe Vallet, président du Centre des monuments nationaux Christophe Vallet, président du Centre des monuments nationaux Ouverture du colloque Président de séance : Bruno Foucart, docteur ès lettres, professeur honoraire de l université Paris-IV, commissaire général de l exposition Viollet-le-Duc, Paris, 1980 L exposition Viollet-le-Duc au Grand Palais à Paris (1979-1980) Jean Mesqui, docteur ès lettres, ingénieur général des Ponts et Chaussées Le château du x v e siècle. L œuvre de Louis d Orléans à Pierrefonds texte non communiqué Jean-Paul Midant, docteur en histoire, maître-assistant à l École nationale supérieure d architecture de Paris-Belleville Le château de Pierrefonds reconstruit : résidence ou musée? Nicolas Faucherre, professeur d histoire de l art à l université de Nantes (Loire-Atlantique) Le parc du château de Pierrefonds, un projet singulier texte non communiqué, architecte en chef et inspecteur général des monuments historiques Un château reconstruit dans les années 1860 Jean-Pierre Reverseau, conservateur général du patrimoine, directeur adjoint du musée de l Armée, Paris Le cabinet d armes de Napoléon III à Pierrefonds Martin Bressani, professeur agrégé, école d architecture, université McGill, Montréal (Canada) Empire, nation et idéologie militariste chez Viollet-le-Duc Laurent Baridon, docteur en histoire, professeur à l université Pierre-Mendès-France, Grenoble (Isère) Une «histoire naturelle à part»: la sculpture d invention du château de Pierrefonds
Sommaire Président de séance : Jean-Michel Leniaud professeur à l École nationale des chartes, directeur d études à l École pratique des hautes études, Paris Le chantier de Pierrefonds, œuvre d État : nation et spécificités locales Aron Vinegar, Assistant Professor, département d histoire de l art, Ohio State University, Columbus (États-Unis) La photographie panoramique et la restauration du château de Pierrefonds Marie-Laure Berdeaux-Le Brazidec, docteur en archéologie, chercheur associé à l UMR 5140, Lattes (Hérault) Viollet-le-Duc, les fouilles de Champlieu et du camp de Saint-Pierre, et le dessein archéologique de Napoléon III Arnaud Timbert, docteur en histoire de l art médiéval, maître de conférences à l université Lille-III-Charles-de-Gaulle (Nord) Les illustrations du Dictionnaire raisonné : le cas de la cathédrale de Noyon et des églises de l Oise Présidente de séance : Marie-Paule Arnauld, conservatrice générale du patrimoine, directrice du musée des Monuments français, Paris Présentation générale des archives publiques concernant l œuvre de Viollet-le-Duc Jean-Daniel Pariset, conservateur général du patrimoine, directeur de la Médiathèque de l architecture et du patrimoine, Paris Les archives Viollet-le-Duc à la Médiathèque de l architecture et du patrimoine Bruno Ricard, conservateur en chef du patrimoine, directeur des archives départementales de l Oise Le fonds d archives du château de Pierrefonds conservé aux archives départementales de l Oise Michel Clément, directeur de l Architecture et de Patrimoine au ministère de la Culture Clôture du colloque