D art d art : de la culture légitime à la télévision



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Transcription:

MASTER 2 ERIC Spécialité Communication des Entreprises et des Institutions D art d art : de la culture légitime à la télévision Etude de l émission et de sa réception Présenté par : Sous la direction de : Domitille du Bot Patrice Flichy Session de juin 2010

Remerciements Merci aux professeurs qui m ont accompagnée tout au long de ce mémoire, pour leurs conseils et leur aide : messieurs Patrice Flichy, Sylvain Parasie, Pierre Ollier. Merci également à mes collèges de travail pour leur soutien, et tout particulièrement à Laure Capblancq et à ma tutrice de stage, Claude Sevaistre. Merci enfin et surtout à toutes les personnes qui se sont prêtées au jeu de l entretien et bien sûr à ma famille. Ce mémoire est dédié à mon père.

Sommaire INTRODUCTION... 1 PREMIERE PARTIE : ETUDE DE L'EMISSION..2 I) D ART D ART : UNE EMISSION DE CULTURE LEGITIME A LA TELEVISION... 3 A) Les émissions culturelles à la télévision... 3 1) Les émissions culturelles... 3 2) L art au cinéma et à la télévision... 6 a) Les types de production... 6 b) L art à la télévision... 7 B) Les origines de l émission... 8 II) D ART D ART, PRESENTATION... 10 A) Une émission de vulgarisation... 10 1) Un discours synthétique et accessible : le rôle de l animateur... 10 2) Surprendre le téléspectateur et attiser sa curiosité pour retenir son attention... 12 3) Raconter une histoire sur un ton ludique pour faciliter la mémorisation... 13 B) Une scénographie au service de l œuvre... 14 1) Une scénographie épurée... 14 2) Une structure cohérente assurée par les mouvements de caméra... 16 3) Le contexte sonore... 17 DEUXIEME PARTIE : ETUDE DE LA RECEPTION 19 I) DE NOUVELLES PRATIQUES CULTURELLES A L ERE DU NUMERIQUE... 20 A) L enquête 2008 du DEPS sur les pratiques culturelles des Français... 20 B) De nouvelles pratiques télévisées... 21 C) Les pratiques muséales... 21 1) Une stabilité des pratiques... 21 2) Mais un nouveau rapport à la culture légitime... 23 3) La loi du cumul... 24 II) LE PUBLIC DE D ART D ART ET CELUI DE LA CULTURE... 26 A) Le public de D art d art : les données... 26 1) L audience... 26 2) Le public des entretiens : essai de typologie... 28 a) Méthodologie des entretiens... 28 b) Essai de typologie... 28 3) Les témoignages du web... 30 a) Description du site Internet... 30 b) Autres supports online... 32 B) Le public de la culture : remise en cause et renouveau... 35 1) La théorie de la légitimité culturelle de Pierre Bourdieu... 35 2) La remise en cause de la théorie de la légitimité culturelle... 36 3) Des publics de la culture... 37 C) La culture légitime à la télévision... 39 1) La place de la télévision dans l idéal de la démocratisation culturelle... 39 2) La perception de la culture légitime par les téléspectateurs de D art d art : paradoxe... 40 III ) LE SUCCES DE D ART D ART... 41 A) Les indices d un succès... 41 1) L adhésion des spectateurs : l audience et les témoignages... 41 a) L audience... 41 b) Les témoignages... 42 c)«une bonne émission D art d art c est celle qu on peut raconter le lendemain»... 43 2) Au delà de l émission, de nouvelles pratiques... 46 a) L émission permet au spectateur de porter un nouveau regard sur les oeuvres... 46

b) L émission parvient à intéresser le spectateur à des domaines qui lui étaient étrangers. 47 c) L émission donne envie et peut conduire à l action... 47 B) Les ingrédients de réussite de D art d art... 48 1) Son format... 49 2) Le caractère anecdotique et ludique... 50 CONCLUSION... 52 BIBLIOGRAPHIE... 53 TABLES DES FIGURES... 55 ANNEXES...56

Introduction D art d art est une émission culturelle de vulgarisation de l art présentée par Frédéric Taddeï. En 1 30, elle raconte l histoire d une œuvre d art sur un ton ludique. Diffusée sur France 2 le lundi soir à 21h30, elle rassemble près de six millions de téléspectateurs. Programmée sans interruption depuis 2002, elle bénéficie d une longévité peu ordinaire pour une émission culturelle diffusée sur une chaîne généraliste à heure de grande écoute. Elle mérite donc de faire l objet d une étude approfondie, ce que nous nous proposons de faire dans ce mémoire. A ses débuts, la télévision a pour mission de cultiver. Les programmes culturels sont alors l un de ses composants essentiels. En lien avec l évolution de ce média et de la société, que nous détaillerons au cours de cette étude, ils se font néanmoins de plus en plus rares. Ils sont diffusés tard dans la soirée, et ne captent par conséquent qu une audience réduite, ou bien sur des chaînes thématiques. Ce constat préoccupe les professionnels de la culture comme en témoignent les multiples rapports ministériels dont il fait l objet. Dans ce contexte de pénurie, D art d art constitue une brillante exception. Quelles sont les raisons de la pérennité de ce programme culturel? A quels ingrédients doit-il son succès? Pour comprendre la réussite de ce programme, il est bien sûr important de l étudier en tant que tel, mais aussi d en appréhender la réception. Des entretiens menés avec des personnes qui regardent régulièrement l émission viendront alimenter notre propos et apporter des éléments de réponse à notre problématique. La première partie de ce mémoire sera consacrée à l étude de l émission en soi. Un rapide exposé de l état de la culture à la télévision permettra de poser le contexte. Nous verrons ensuite que le format court de l émission relève d une stratégie et qu il impose la mise en place de plusieurs procédés qui contribuent grandement à sa réussite. La seconde partie, quant à elle, traitera de la réception de l émission par un public qu il convient au préalable de définir, ce qui soulève de nombreuses questions : quel est ce public? Est-il le même que celui des musées? L émission contribue-t-elle à toucher une population jusque là non familière voire réfractaire aux pratiques culturelles jugées comme élitistes? Et auprès d un public averti, comment est perçue cette émission de vulgarisation? l art légitime qui est l objet de cette émission est-il toujours perçu comme tel? Est-ce que l émission contribue à instaurer à un nouveau rapport à l art? Là encore, il convient de poser au préalable le contexte. C est pourquoi nous nous appuierons sur les études de plusieurs sociologues qui permettront d appréhender la place actuelle des pratiques culturelles dans notre société et leur évolution. Surtout, les entretiens recueillis constituent une manne d informations qui nous permettront d identifier les ingrédients de réussite de D art d art. 1

Première partie : Etude de l émission D art d art 2

I) D art d art : une émission de culture légitime à la télévision A) Les émissions culturelles à la télévision 1) Les émissions culturelles A ses débuts, la télévision se voit attribuer trois missions : cultiver, informer et distraire le téléspectateur. Dans les statuts de l ORTF, définis par la loi n 64-621 du 27 juin 1964, «l ORTF assure le service public national de la radiodiffusion et de la télévision ( ) en vue de satisfaire les besoins d information, de culture, d éducation et de distraction du public» (article 1). La télévision est alors perçue comme «un formidable instrument capable d apporter dans chaque foyer distractions familiales, informations sur le monde et surtout l accès au savoir jusqu alors réservé à un petit nombre et dont on pouvait espérer qu il serait accessible à tous» 1. Les programmes culturels ont donc la part belle au début de la télévision. Avec l arrivée de Jacques Duhamel à la tête du ministère des affaires culturelles (1971-1973), la responsabilité du média en matière culturelle est réaffirmée. Une charte de partenariat est signée entre le ministère en charge de la culture et l ORTF, qui fixe à cette dernière comme objectif «d assurer la connaissance par le public de ce qui constitue le patrimoine culturel national et de concevoir en coproduction des séries d émissions culturelles». De même, en septembre 1971 est instauré le Conseil du développement culturel, une instance de débat où siègent des personnalités de l ORTF, des artistes et des intellectuels, qui vise à produire une réflexion d ensemble sur la politique culturelle française. Cet organisme est dissout en octobre 1973 mais il reflète la préoccupation du ministre pour le contenu culturel de la télévision. Avec le démantèlement de l ORTF en décembre 1974 en sept sociétés indépendantes mais contrôlées par l Etat, dont TF1, Antenne 2 et France Région 3, la concurrence des chaînes s accroît pour capter l audience, source de chiffre d affaire. Les conséquences sont visibles dans la programmation : les programmes de divertissement augmentent à heure de grande écoute tandis que les programmes culturels diminuent et sont relégués en deuxième partie de soirée. Des mesures sont prises continuellement pour que les chaînes continuent de diffuser un contenu culturel : un cahier des charges est mis en place sous la présidence de Valéry Giscard d Estaing qui impose aux chaînes de retransmettre des œuvres lyriques et théâtrales. Lorsque Jacques Lang est ministre de la culture (1981-1986), il appelle à une réintégration de la télévision dans les politiques culturelles et la saison télévisée de 1981-1982 est marquée par un fort contenu culturel. Une mission audiovisuelle de la délégation aux arts plastiques est également créée en 1982. La quatrième chaîne (qui devient Canal Plus en 1984) devait à l origine se consacrer exclusivement à des programmes 1 Les études du CSA, Culture et télévision, 1998, p. 5 3

culturels selon le désir de François Mitterrand (1983). Toutefois, la concurrence accentuée dès 1986 par la privatisation de TF1, et la quête effrénée d une audience davantage attirée par les divertissements que par les programmes pédagogiques et culturels, ne permettent pas à ces derniers de s imposer durablement sur le petit écran, ou bien seulement sur des chaînes thématiques. En 1992, ARTE est créée sur le même canal que TV5. TV5 propose des programmes éducatifs tandis qu ARTE diffuse des documentaires. ARTE est une chaîne hertzienne, mode de diffusion qui la rend accessible aux plus modestes, ce qui est révélateur de sa politique de démocratisation. Au sein des grilles de programmes aujourd hui, on ne peut que constater la faible présence d émissions consacrées à la culture dite légitime, qui comprend les Beaux-Arts, le théâtre, la danse, la musique classique. Le déclin des émissions culturelles à la télévision correspond à l évolution du média. En effet, avec l arrivée d opérateurs privés, Canal Plus, La Cinq, TF1, l offre des programmes sur les chaînes a considérablement changée. Les chercheurs mettent en évidence un passage de la Paléo-télévision, pour reprendre l expression d Umberto Eco, à la Néo-télévision, «qui rompt avec le modèle de communication pédagogique de la paléo-télévision» 2 et qui a pour objectif essentiel de créer une relation avec le téléspectateur. «Il n est plus question de transmettre un savoir mais de laisser libre cours à l échange et à la confrontation d opinions» 3. La mission d éducation attribuée à la télévision à ses débuts laisse alors le pas à celle de divertir : «Il faut séduire et distraire, instruire au passage, à l occasion, mais surtout capter et retenir le téléspectateur» 4. On peut comprendre que les émissions culturelles, qui cherchent à éduquer et à transmettre un savoir sans appeler au débat ou à l avis du téléspectateur, soient mises à mal. De même, la néo-télévision instaure une relation de proximité avec le téléspectateur. Il s agit donc de faire référence à son quotidien. Dès lors, il semble difficile de maintenir à heure de grande écoute des émissions de culture légitime alors que celle-ci est affiliée à une élite et qu elle exclue la majorité des téléspectateurs. Qu en est-il de la culture à la télévision aujourd hui? Dans son rapport commandité en 2002 par Jean-Jacques Aillagon, alors ministre de la culture, et qui sert toujours de référence, Catherine Clément pose d emblée la situation par l intitulé même de ses travaux «La nuit et l été». Les programmes consacrés à la culture légitime, objet de son rapport, sont diffusés soit en soirée, soit l été, moments peu propices pour capter l audience. Dans son introduction elle note que ses recherches s inscrivent dans la lignée d autres rapports sur la culture à la télévision. L existence de ces travaux antérieurs montre que le problème ne date pas d hier et qu il perdure : A la question «Où trouver la culture sur nos petits écrans?», Catherine Clément répond : «aux heures où les français majoritairement dorment». Le premier ennemi des programmes culturels à la télévision est leur programmation. Lorsque Catherine Clément interroge les chaînes, celles-ci s exclament «On 2 CASETTI (F.) ODIN (R.), «De la paléo à la néo-télévision» in Communication 51, 1990, p.11 3 CASETTI (F.) ODIN (R.), op.cit, p. 12 4 DUCCINI (H.), La télévision et ses mises en scène, Nathan, 1998, p. 5 4

voudrait bien [diffuser des programmes culturels] mais Ils [les téléspectateurs] s en vont». Les sondages, les enquêtes montrent l existence d une réelle attente des téléspectateurs en matière de programmes culturels. En 2002, la médiatrice des programmes constate : «Les téléspectateurs réclament la considération, le respect, la qualité. Ils veulent ( ) qu on ne fasse pas injure à leur intelligence en leur servant des sornettes infantiles, qu on leur parle français et bien sûr qu on ne programme pas les émissions culturelles en pleine nuit» 5. Pourtant, l audience, elle, n est pas au rendez-vous. En avançant les programmes culturels à heure de grande écoute, on peut supposer que l audience sera déjà plus importante, mais dès lors les chaînes craignent la concurrence des autres programmes et donc la perte de parts de marché. Un autre problème réside dans la définition même des programmes culturels et de la culture en général, ou plutôt de leur absence de définition qui laisse libre à cours à diverses interprétations. Certains ont une idée restrictive de la culture, celle d une culture élitiste (les arts, les spectacles vivants, le théâtre, la musique, le ballet). D autres considèrent plutôt que toute émission est culturelle, même s il s agit d un divertissement, puisqu elle reflète la culture d un pays. Dans ce sens, la culture correspond à la définition de l ethnologue Walter Tomasi reprise par Catherine Clément, qui décrit «la culture comme le partage au sein d une communauté, d un ensemble de paradigmes en constante évolution qui permettent l accomplissement des actes de communication qui réactualisent à tout instant la société, la déchirent et la reconstituent en tant que groupe humain» 6. Cette définition, plutôt vague et globale, implique que toutes les caractéristiques d un groupe social relèvent de la culture, que ce soit sa religion, ses coutumes, son système politique et économique, ses connaissances scientifiques et ses pratiques artistiques. Dès lors, toute émission peut être considérée comme culturelle, par exemple les émissions d information (Envoyé spécial), les divertissements (fictions télévisées sur Maupassant), les programmes de variété (Taratata), les jeux télévisés (Question pour un champion), et pourquoi pas non plus les séries comme Plus belle la vie qui reflètent la culture d une société à un temps t? On le devine, les chaînes jouent sur l absence de définition du programme culturel pour remplir leurs quotas sans mettre à mal leur programmation. Surtout que si le cahier des charges des programmes télévisuels impose la diffusion d un minimum d émissions culturelles, il n en précise pas la teneur. L obligation consiste d abord à la seule existence (sans précision de volume ni de rythme de diffusion) d un type de programme : un documentaire portant sur des questions économiques, culturelles, scientifiques, sociologiques. Rendons aux chaînes ce qui appartient aux chaînes : elles retransmettent des concerts et des spectacles. Lors de la privatisation de TF1, de la création de M6 et de la Cinq, le mot d ordre était «Le mieux disant culturel» et TF1 s était engagé à diffuser 60 heures de spectacles artistiques et 16 heures de concert. D autres obligations viennent s ajouter avec le temps : on impose aux chaînes un volume horaire minimum de concerts par des 5 CLEMENT(C.), La nuit et l été, 2002, p. 39 6 TOMASI (W.), repris par CLEMENT (C.), op.cit, p. 25 5

orchestres français nationaux ; on impose également un nombre minimum de spectacles lyriques, dramatiques et chorégraphiques sans toutefois déterminer un rythme ou un horaire de diffusion. Les chaînes appliquent ces règles à la lettre, en les diffusant très tard dans la soirée. Si la littérature a longtemps été délaissée, elle fait l objet aujourd hui d émissions à part entière. Toutefois, les arts plastiques, la danse, le théâtre restent encore peu présents sur nos écrans. A part ARTE et TV5, les chaînes ne réservent aux programmes culturels qu une faible part de leur diffusion, à peine 10 % de leurs programmes, et en dehors des heures de grande écoute. Il y a du mieux cependant, si l on en croit le cahier des charges 2009 de la société nationale de programmes France Télévisions 7. Les chaînes s engagent à produire une émission culturelle quotidienne. Dans son rapport, France Télévision note qu elle diffuse à l échelle nationale au moins un programme culturel chaque jour en première partie de soirée. Ce programme relève de genres variés : retransmission de spectacle vivant, émission musicale, magazine et documentaire de culture et de connaissance (découverte, histoire, sciences, valorisation du patrimoine, portraits d artiste..), événements culturels exceptionnels, œuvres de fiction axées sur la découverte et la connaissance, notamment les adaptations littéraires, les biographies, les reconstitutions historiques. Encore faut-il qu il y ait une répartition équitable entre ces genres. 2) L art au cinéma et à la télévision a) Les types de production Après avoir relevé l état des programmes culturels à la télévision, intéressons nous plus particulièrement à la place de l art sur nos écrans. Le film sur l art apparaît avec le cinéma parlant au début des années 1930. On peut distinguer plusieurs types de production audiovisuelle consacrée à l art. Il existe ce qu on appelle des films «processuels» qui se consacrent au processus artistique en soi. Ce type de production apparaît en Allemagne dans les années 1920. Hans Cürlis produit une série intitulée Les mains créatrices qui regroupe des films dans lesquels il filme les sculpteurs et peintres berlinois en plein travail. Il immortalise ainsi en pleine création artistique Otto Dix en 1926, Kandinsky en 1927 ou encore Calder en 1929. Ses films sont produits sur un fond neutre. En se concentrant sur les mouvements des mains, à l aide de gros plans, il cherche à montrer la naissance de la forme. Hans Cürlis inaugure ce genre cinématographique qui sera ensuite repris par François Campaux (Henri Matisse, 1945), ou Hans Namuth (Pollock, 1951). Il existe ensuite les films dits emphatiques qui reposent, eux, sur l esthétique de la réception. Ils visent à restituer l expérience en soi de l œuvre, sans l appui du discours de l historien de l art, sans didactisme, avec seulement les moyens du cadrage, les mouvements de caméra et la musique utilisée en fond sonore. Luciano Emmer inaugure cette tradition avec Giotto (1939) et Pierro della 7 Cahier des charges de France Télévisions 2009 : http://www.csa.fr/upload/dossier/cahier des charges.pd 6

Francesca (1949).Il sera suivi en Italie par Raffaele Andreassi avec Rosai en 1959, et en Angleterre par Anthony Roland qui produit des films sur Delacroix et Turner. Les films d Histoire de l art, quant à eux, se distinguent par l association d un cinéaste et d un historien de l art. Dudley Shaw Ashlon et Anthony Blunt mettent ainsi en commun leurs compétences pour produire en 1968 Poussin, the Seven Sacrement. On distingue enfin les œuvres de fiction qui reprennent la vie d artistes. Par exemple La vie passionnée de Van Gogh de Vincente Minnelli, produit en 1956, avec Kirk Douglas. Plus récemment La Jeune fille à la perle de Peter Webber, produit en 2003, avec Scarlett Johanson et Colin Firth, qui s inspire du tableau et de la vie du peintre hollandais Johannes Vermeer. b) L art à la télévision Les émissions régulières consacrées à l art sont rares à la télévision et il s agit majoritairement de documentaires isolés ou de séries documentaires. Certains magazines peuvent aussi, à l occasion, aborder l actualité des arts. On constate une diversification des formes et des discours au fil du temps. Les Beaux-Arts sont ainsi traités de façon très variée : entretiens, documentaires, visites guidées, analyses de tableaux par des spécialistes, formats longs ou très courts, émissions monographiques Certaines émissions exemplaires permettent de retracer l évolution du traitement des Beaux-Arts à la télévision. Dès les débuts de la télévision, des émissions consacrées à l art sont produites. En adéquation avec les codes de la Paléo-télévision, leur mission première est d éduquer. On constate que les personnes en charge des programmes consacrés aux Beaux-Arts sont essentiellement des intellectuels : Jean- Marie Drot, qui présente Ces heures chaudes de Montparnasse ou encore L art et les hommes, coproduit par l homme de lettres et ministre de la culture André Malraux, est poète, écrivain et essayiste. Max Pol Fouchet, qui présente Terre des arts est écrivain. Pierre Schneider, qui anime dès 1968 La revue des arts est quant à lui historien de l art et critique et il collabore avec des philosophes comme Jean Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty. Madeleine Hours qui expose Les secrets des chefs-d œuvre dans les années 1960 est conservatrice au musée du Louvre. Les émissions précédemment citées appartiennent à des formules diverses, mais on constate que l œuvre est toujours au service d un discours plus général sur l art. Dans Ces heures chaudes de Montparnasse (années 1960), Jean-Marie Drot va à la rencontre des artistes dans leur atelier ou dans leur quotidien. Dans L art et les hommes (série de 140 émissions de 1955 à 1981), il s appuie sur des œuvres pour illustrer des traités et des théories artistiques. Max Pol Fouchet aborde quant à lui dans Terre des arts les peintres, les tableaux et les écoles artistiques avec une volonté résolument pédagogique. Pierre Schneider développe dans La revue des arts une formule qui se veut à la fois éducative et distrayante, et qui réunit pour l occasion un écrivain, un critique d art et un conservateur de musée. Madeleine Hours, dans Les secrets des chefs-d œuvre, invite le 7

spectateur au musée du Louvre pour lui faire découvrir une œuvre, la vie d un artiste, une école, un siècle artistique etc. La particularité de cette émission est qu elle alterne des plans de Madeleine Hours dans son bureau avec des plans du tableau traité et qu elle exclue d autres intervenants. Malgré leur diversité, ces émissions sont toutes hautement techniques, faites par des professionnels pour des professionnels. Alain Joubert se distingue dès 1988 avec Palettes, présentée sur ARTE, par son objectif de vulgarisation de l art. Palettes tranche par son approche structuraliste et son format sériel qui répond à un souci de fidélisation et d éducation. Chaque émission possède des critères identiques de présentation, d approche, de traitement, de durée et de place dans la grille des programmes. Contrairement aux présentateurs précédemment cités, Alain Jaubert garde ses distances. Il est au service de l œuvre qui ne sert plus d appui à un discours généraliste sur l art mais qui est l objet même du discours traité de façon pédagogique. On ne le voit jamais. Seule sa voix nous guide alors qu il décortique une toile et nous en dévoile les aspects les uns après les autres. Palette se distingue également en ne traitant à chaque fois qu une seule œuvre d art. Alain Jaubert développe ainsi le modèle de l émission monographique, jusqu alors peu utilisé, ou alors seulement par des émissions brèves à destination des enfants (Baz art Biz art 1985-1986). B) Les origines de l émission D art d art est une émission culturelle qui présente une œuvre d art en 1 30, diffusée sur France 2 le lundi soir, vers 21h30, à heure de grande écoute. Elle a pour parti pris de rendre facilement accessible l art à tous, en employant des dispositifs de vulgarisation que l on détaillera au cours de cette étude. L artiste Ben, dans la préface du livre tiré de l émission, résume en quelques mots la mission de D art d art : «En général, on aimerait nous faire croire que l art est compliqué et appartient à une élite, ce qui n est pas le cas de D art d art». Cette émission, née de l imagination de Frédéric Taddeï, journaliste autodidacte, amateur et collectionneur d art, et de Nathalie Boels, productrice de l émission aux côtés de Tim Newman, bénéficie comme Palettes d un contexte exceptionnel qui lui permet de s imposer. Palettes est un projet imaginé par Alain Jaubert en 1984, alors qu il travaille à L INA (Institut National de l Audiovisuel). Il soumet le projet à Thierry Garrel, qui est alors producteur à L INA. En 1987, ce dernier prend la tête d une nouvelle chaîne à thématique culturelle, La Sept, qui deviendra ARTE, et met à disposition de Palettes un budget qui lui permet d être réalisée et diffusée. Alain Joubert se souvient : «Je dois dire aussi qu'il [le concept de l émission] avait été produit dans des conditions assez exceptionnelles puisque La Sept avait mis beaucoup d'argent et elle a continué. C'est une des conditions de production qu'il faut souligner. Il y a très peu d'exemples de série qui dure une dizaine d'années, sauf peut-être dans la production privée, comme les films de Cousteau. J'ai eu la chance d'avoir une continuité totale dans la production de la part d'arte, et aussi du fait que le producteur responsable de cette série, Thierry Garrel, est toujours resté en place depuis dix ans. Il 8

est évident que si l'un ou l'autre de ces facteurs avait disparu la série aurait cessé immédiatement. Tout le monde s'émerveille de cette série mais je ne vois aucune chaîne autre qu'arte capable de la produire. C'est quelque chose d'assez exceptionnel dans la production française pour que cela mérite d'être souligné.» 8. A l origine, le concept de D art d art a du mal à s imposer à France 2 pour des raisons financières. Frédéric Taddeï se souvient : «On avait peur qu elle ne soit pas sponsorisée, parrainée. Elle coûte cher donc elle devait absolument être parrainée» 9. Or, en 2002, Jean Jacques Aillagon devient ministre de la culture et de la communication, et il a à cœur de développer la culture à la télévision. Il confie à Catherine Clément un rapport ministériel sur l état des arts à la télévision dont nous avons parlé. D art d art est arrivé à un «moment où on parlait beaucoup de la culture à la télévision» 10. «France 2 a ressortit D art d art qui était restée sur l étagère. Les sponsors se sont battus. Nokia, Armani que des entreprises haut de gamme qui voulaient une belle image». Le 27 septembre 2002, Pascal Paradou annonce dans Culture Vive, sur RFI : «Une nouvelle émission d une minute trente pour parler d une œuvre d art. C est une petite révolution dans le PAF. Ce que vous pourrez entendre après le journal, après la météo, c est une histoire. C est le nouveau concept de ce petit flash d Histoire de l art sur France 2 qui cherche à rattraper le temps perdu car l art et l histoire de l art sont peu présents sur ses grilles de rentrée» 11. La première émission de D art d art consacrée au Déjeuner sur l herbe de Manet est diffusée pour la première fois le 20 septembre 2002. C est le début d une belle histoire qui perdure jusqu à aujourd hui et qui compte plus de 600 épisodes devant lesquels se réunissent six millions de téléspectateurs. A l origine de l émission il y a «l envie que même ceux qui ne vont jamais au musée apprennent quelque chose. Et puis l art, cela peut sembler très compliqué et lointain. Mais en réalité, on peut tout rendre limpide». «Je fais une émission pour tout ceux qui regardent la télévision, pas pour les conservateurs de musée ou ceux qui suivent les cours de l Ecole du Louvre». «Je ne vais pas vous faire un cours, vous expliquer pourquoi cette œuvre est belle etc. Non je vais juste tenter de vous intéresser, de vous apprendre quelque chose. Même si vous ne connaissez rien à l art, même si vous n avez jamais mis les pieds dans un musée et que vous n y mettrez jamais les pieds» 12. Comment se concrétise cette volonté de vulgarisation de l art dans D art d art? 8 JOUBERT (A.), http://archives.arte.tv/special/palettes/ftext/reponse1.htm 9 TADDEI (F.), in l invité du 5/7, France Inter, 8 décembre 2008 10 TADDEI (F.), in Vous écoutez la télévision, France Inter, 3 janvier 2004 11 PARADOU (P.), in Culture vive, RFI, 27 septembre 2002. 12 TADDEI (F.), in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 9

II) D art d art, présentation A) Une émission de vulgarisation D art d art est une émission culturelle qui vise à rendre accessible l art à tous. C est une série d épisodes qui reprennent la même structure, à commencer par le choix de présenter une œuvre à la fois. D art d art s inscrit donc dans la lignée de Palettes, mais son format beaucoup plus court rappelle aussi les programmes culturels courts à destination des enfants, qui ne peuvent se concentrer plus de quelques minutes. Les œuvres présentées sont issues des collections permanentes des musées. Si un téléspectateur souhaite voire une œuvre in situ, il peut se rendre au musée où l œuvre est accrochée et qui est indiqué dans le générique final. Les œuvres étudiées sont variées. Peinture, sculpture, architecture, objets archéologiques, elles appartiennent aussi à des périodes historiques différentes : Antiquité, Moyen Age, époques moderne et contemporaine. Si l on étudie de plus près la programmation, on remarque que les œuvres du 19 e et du 20 e siècles sont plus représentées et que si la majorité des artistes sont connus, les œuvres le sont moins : «C est pas toujours des œuvres très connues. C est d ailleurs pour ça que c est bien» (entretien n 7). Les peintures sont également plus nombreuses que les autres formes artistiques. 1) Un discours synthétique et accessible : le rôle de l animateur Outre par la variété des œuvres et des périodes étudiées, la vulgarisation de l art dans D art d art s exprime avant tout par le discours synthétique, imposé par le format court de l émission, et son accessibilité : «Il n est pas question d asséner des formules incompréhensibles et interchangeables, d affirmer que tel artiste tutoie l espace» 13. Au contraire, Frédéric Taddeï, emploie des phrases courtes et simples, des expressions du langage courant et des références culturelles partagées par le téléspectateur. Par exemple, dans l émission sur Velvet Jungle n 13/1 de Jacques Monory, Frédéric Taddeï explique «ses œuvres sont inspirées d images de Scarface, Asphalt Jungle et autres films aux ambiances lourdes et angoissante ( ) Ses toiles sont des scènes de crime, peuplées de femmes fatales et d impact de balles». Au sujet du Portrait de femme, dit l européenne, masque mortuaire du 1 er siècle conservé au Louvre, Frédéric Taddeï s exclame «On dirait un photomaton!» et explique «Les peintres exécutaient ces portraits du vivant de leurs modèles. Ils les peignaient le plus ressemblants possible, car c était un peu l équivalent des photos d identité figurant sur nos passeports». A propos de Salomé recevant la tête de Saint Jean Baptiste du Guerchin, Frédéric conclue ainsi : «Ainsi se développa la figure de la femme fatale, qui perdure aujourd hui dans bon nombre de films hollywoodiens. Comme Basic Instinct par exemple». il parle d Alexandre François Desportes comme de «l as des as des scènes de chasse et du portrait 13 TADDEI (F.), in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 10

canin», d Ingres comme d un styliste avant l heure dont les portraits «n annoncent rien moins que les futures pages de Vogues». Le réalisme «morbide» dont Géricault fait preuve dans Le Radeau de la Méduse le fait dire qu il «avait cent cinquante ans d avance sur le cinéma et la télévision!». «Les bustes charges des célébrités du Juste Milieu, sculptés par Honoré Daumier entre 1832 et 1835, sont, eux, les «Guignols de l info de leur époque», et Catlin est «l un des pionniers du mouvement de défense des Amérindiens, cent trente ans avant Marlon Brando!» Autre élément du discours au service de la vulgarisation, l implication du spectateur par l emploi du pronom personnel «nous» et par les nombreuses interpellations qui créent une proximité et une complicité : «Ces têtes représentent les fameux rois de Juda, les ancêtres de la Vierge, et croyezmoi, elles reviennent de loin» (têtes des rois de Juda, Cluny), «Ne m en demandez pas plus. Ce genre de cérémonie est secrète» (Animal sacré du Kono), «Regardez La Mer vue des hauteurs de Dieppe peinte par Delacroix en 1852 ou 1854» Frédéric Taddeï ne lésine pas non plus sur les figures de style qui permettent de capter l attention : hyperboles, comparaisons, métaphores, répétitions, exclamations et questions rhétoriques rythment son discours : «Bon sang, mais c est bien sûr!» (Vierge à l enfant de Cluny), «Son visage n est pas neutre. Il n est pas béat. Il est terrible» (Vierge à l enfant de Donatello), «Ce qu elle est érotique cette Vierge à l enfant avec des Séraphins et des Chérubins!», «Où Paolo Uccello avaitt-il la tête pour commettre des erreurs pareilles?», «Son travail s est mis à ressembler à celui d un déménageur» (Bal au moulin de la Galette de Renoir), «Au diable la description objective de la réalité! Vive la suggestion, vive l idéalisation, vive le symbole!» (Le triomphe d Alexandre le Grand de Gustave Moreau) Le discours, on le voit, est simple et rigoureusement travaillé pour qu il soit accessible. Les termes techniques ne manquent pas cependant mais ils sont expliqués simplement : «Le pointillisme est basé sur un fait scientifique : le mélange optique des couleurs. La scène que vous avez sous les yeux n es donc qu une multitude de petits points bleus, jaunes rouges, verts, oranges et violets» (Le Cirque de Seurat). «Il n est pas question d assener des formules incompréhensibles ( ) ni à l inverse de faire croire que tout est simple» 14. «J essaie de vulgariser, au sens de rendre accessible, pas vulgaire». Si Frédéric Taddeï est amateur d art, il ne se revendique ni professionnel ni critique d art. Il se dit «intermédiaire». «C est pas un professeur, il a pas la tête d un prof. Il est jeune, dynamique ( ) et puis il explique bien, il articule bien, il emmène le spectateur» (entretien n 5). D art d art est une émission «haut de gamme» qui traite un sujet «pointu» rendu accessible. Cette impression d accessibilité et de haut de gamme doit beaucoup au ton et au style donnés par l animateur bien qu on ne l aperçoit qu une trentaine de secondes au cours de l émission. Comme Alain Jaubert, il reste en retrait pour donner toute son importance à l œuvre traitée. Son discours est majoritairement off mais «il amène un style particulier à 14 TADDEI (F.), in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 11

l émission. J imagine pas cette émission sans lui» (entretien n 5). Le style Taddeï s exprime par le discours en soi d abord, imagé et accessible, ludique et décalé. Par son allure ensuite, classe et décontractée, un peu dandy. Costume trois pièces mais col ouvert, gestuelle dynamique qui ponctue et donne du poids à ses phrases, Frédéric Taddeï renouvelle l image de la culture telle que la perçoit habituellement. Elle est abordable, décontractée, cool et branchée. 2) Surprendre le téléspectateur et attiser sa curiosité pour retenir son attention Pour passer un message, il faut d abord capter l attention du téléspectateur, surtout qu en soirée, à heure de grande écoute, ce dernier est peu réceptif. Pour D art d art, capter l attention c est créer la surprise. La surprise vient d abord de la programmation. En plein milieu d une série télévisée ou bien juste après la météo, D art d art intervient à un moment où on ne s y attend pas. Frédéric Taddeï confie «Le fait d arriver sur le service publique avec un émission très courte, assez haut de gamme et à une heure de grande écoute, me donne l impression de faire de la contrebande, de prendre les gens pas surprise, et c est une idée qui me plaît beaucoup» 15. La plupart des personnes interrogées dans le cadre de ce mémoire disent qu ils ont découvert ou qu ils regardent l émission en «tombant dessus». Le générique de D art d art, annonce le programme et interpelle le téléspectateur. Il est accompagné d une musique stridente qui rappelle une alarme et par des bruits de tam tam qui s achèvent brutalement. Le format court de l émission impose un rythme soutenu, lequel est accentué par les mouvements de caméra et la variété des plans, qui captent aussi l attention du public. Dès le début de l émission, le téléspectateur est «happé», comme le suggère le bruit du vent qui accompagne au début et à la fin de l émission le passage rapide du plan d ensemble au plan général, ou du plan général au plan d ensemble. Il est pris en otage par le rythme effréné de l émission qui le relâche brutalement au bout d 1 30. La variété est un autre des dispositifs mis en place pour créer la surprise et retenir l attention. La variété des œuvres traitées d abord, (peintures, sculpture, architecture, objets archéologiques) et des périodes qui ne se suivent pas au fil des émissions. La variété des angles ensuite. D art d art raconte une histoire et une seule, en suivant un angle et un seul, comme du journalisme. La diversité des angles choisis, tantôt l histoire de l œuvre, tantôt son sujet, la technique utilisée, le style artistique, ou encore la vie de l artiste ne permet pas au téléspectateur de prévoir la manière dont sera traitée l émission qu il regarde. Frédéric Taddeï se fait aussi un malin plaisir d adopter un ton décalé et de traiter l œuvre comme on ne se l attend pas. Par exemple, pas question pour l émission sur La Joconde de parler des raisons de sa célébrité déjà maintes fois traitées. Non, il nous raconte plutôt les péripéties de son vol au siècle dernier, ce qui déstabilise le téléspectateur. 15 TADDEI (F.), in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 12

C est la marque de fabrique de Frédéric Taddeï qui dans Ce soir ou Jamais ne parle pas non plus de l actualité des écrivains qu il a invité mais qu il encourage à discourir sur un tout autre sujet. 3) Raconter une histoire sur un ton ludique pour faciliter la mémorisation Le générique de l émission le dit : «D art d art, c est quoi? C est l histoire d une œuvre d art». «Pendant une minute trente, à partir d une œuvre d art et d une seule, je vais vous raconter une histoire et une seule, avec un début, un milieu et une fin, développer une anecdote, un point de vue» 16. Chaque émission, qui s intègre dans une série, suit le même modèle : une accroche, un développement, une chute. L accroche fait l objet d une seule phrase, qui interpelle souvent le téléspectateur : «Pourriez-vous imaginer aujourd hui la Vénus de Milo avec des bras?». La chute peut être ouverte : «Et si le public de l époque ne s en est pas scandalisé, c est peut-être que montrer ses seins n était pas aussi mal vu qu aujourd hui, et que les maîtresses ne choquaient pas autant l Ancien Régime que la bourgeoisie qui lui a succédé après la Révolution» (Vierge à l enfant avec des Séraphins et des Chérubins, Jean Fouquet), ou fermée : «C est donc bien le martyre d une vierge que le maître espagnol offre à la dévotion des fidèles, mais avec tact et délicatesse» (Sainte Agathe, Zurbaran). Bien souvent l émission se conclue sur une touche d humour : «Un peintre capable d embellir Anne de Clèves pouvait embellir n importe qui!» (Portrait d Anne de Clèves, Hans Holbein Le Jeune), «Tout comme la morale, d ailleurs, et celle de cette femme entre deux âges, c est que, des deux âges, elle choisit le plus jeune» (La femme entre deux âges, anonyme français, vers 1575). Le contenu est une succession de péripéties et suit un déroulement chronologique : Pour le Grand Orphée de Zadkine, Frédéric Taddeï commence par situer l action : L œuvre a été sculptée par Ossip Zadkine en 1956. Elle représente Orphée, le poète musicien qui se servit de la lyre pour charmer Cerbère aux Enfers où était enfermée sa bien aimée Eurydice. Il nous présente ensuite l artiste : C est un sculpteur russe passionné de musique et de mythologie pour lequel Orphée était une véritable obsession. Ensuite commence l action : Il sculpte son premier Orphée en 1930 dans le tronc d un arbre et son travail obsessionnel ne prendra fin qu à sa mort. Le choix d une anecdote permet au téléspectateur de mieux retenir les informations données. Frédéric Taddeï sélectionne l anecdote parce qu elle illustre un moment dans l histoire de la peinture, ou bien le contexte historique, ou encore parce qu elle permet de comprendre le processus de création de l artiste. Chaque œuvre est traitée selon un angle unique. L étude faite à partir des œuvres traitées dans le livre D art d art permet de déterminer sept angles : la technique utilisée, le contexte historique, une période dans l histoire de l art, le sujet de l œuvre, la vie de l artiste, l œuvre en soi qui est décortiquée et l histoire de l œuvre. On remarque que la vie de l artiste et la technique sont des angles privilégiés. Au contraire, le traitement de l œuvre en soi est plus rare. L œuvre est réellement prétexte à raconter une histoire plutôt qu à faire l objet d une analyse. 16 TADDEI (F.), in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 13

L émission sur Le Moulin de la Galette d Utrillo est l occasion d apprendre l alcoolisme de l artiste qui se met à peindre pour se soigner. Celle sur la photographie par Man Ray de Marcel Proust sur son lit de mort nous renseigne sur la pratique de photographier les morts au début du 19 e siècle, moyen moins coûteux d immortaliser les êtres chers qu un portrait peint. Le monochrome IKB3 d Yves Klein est prétexte à raconter la technique utilisée par l artiste pour concevoir le fameux «bleu Klein». Pour le portrait d Anne de Clèves peint par Hans Holbein Le Jeune, Frédéric Taddeï nous explique non sans humour que ce portrait nuptial a séduit Henri VIII d Angleterre mais qu il y a eu «erreur sur la marchandise». En effet, si sur le portrait Anne de Clèves est ravissante, en réalité elle est «horrible, défigurée par la variole». Henri VIII trompé annulera le mariage six mois plus tard sans qu il ait été consommé. Dans l émission sur Les Cinq Sens de Jacques Linard, Frédéric Taddeï décortique le tableau, nous révèle les symboles cachés. Enfin, La mort de Sardanapale d Eugène Delacroix est l occasion de découvrir ce qu est le romantisme, par opposition au néoclassicisme, mouvements artistiques. Quant à l histoire de l œuvre, et bien, c est par exemple les péripéties vécues par la Vénus de Milo, qu on chercha à reconstituer en ajoutant un pied, avant l intervention de Louis XVIII qui interdit d y toucher. Nous l avons évoqué, D art d art est plein d humour. Le titre pour commencer illustre ce point puisqu il constitue un jeu de mot avec l expression «dare dare» qui évoque aussi la brièveté de l émission. Le générique inscrit lui aussi l émission dans le registre humoristique. Il met en scène une succession de tableaux bien connus : La Joconde de Léonard de Vinci, l Autoportrait de Vincent Van Gogh, le Portrait présumé de Gabrielle d Estrées et de sa sœur par un anonyme français, un portrait de Jeune fille et garçon de Gauguin et American Gothic de Grant Wood. Ces portraits sont animés et se donnent la réplique. Or La Joconde a une voix d homme! «Le générique montre la volonté de faire quelque chose de très ludique, rigolo. Il y a le côté «je vais parler d art mais je me prends pas au sérieux.» (entretien n 6). L humour provient aussi des références culturelles utilisées que nous avons déjà évoquées : telle momie crocodile est dite sortie tout droit d un film de Walt Disney! Le décalage qui caractérise D art d art, la légèreté du ton, les raccourcis et comparaisons audacieuses, en font une émission ludique qui est perçue comme telle par les téléspectateurs comme nous le verrons plus loin dans cette étude. B) Une scénographie au service de l œuvre 1) Une scénographie épurée «L important, ce n est ni moi, ni le décor, ni la réalisation. C est l œuvre et le point de vue que l on choisit pour l aborder. Tout ce qui parasite doit être écarté» 17. La scénographie est entièrement réalisée par ordinateur. L émission se déroule dans un décor virtuel en 3D signé Fabrice Hourlier, le directeur artistique. Le tournage a lieu dans un studio, sur un fond bleu, avec 17 TADDEI (F.), in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 14

une caméra fixe équipée d un prompteur devant laquelle Frédéric Taddeï enregistre son texte. Cela lui permet d enregistrer en une journée une dizaine d émissions. L intégration du présentateur dans le décors virtuel se fait après le tournage. Le décor virtuel est composé de bandes claires qui ondulent et semblent flotter dans un espace gris bleuté. Frédéric Taddeï est en appui sur l une d elle, tandis que l œuvre traitée est représentée dans un cadre derrière lui et que le portrait de l artiste est inséré dans un médaillon sur sa gauche. Le cadre jaune emblématique, utilisé pour le générique de début et de fin, dans lequel est inscrit le titre de l émission, est posé à ses pieds. Le décor est sobre. Le regard n est pas perturbé par des éléments accessoires. Le médaillon et les courbes n agressent pas le regard, tout comme les teintes pastelles utilisées. La scénographie virtuelle donne à l émission une atmosphère onirique. Le spectateur est plongé dans un espace hors temps propre à D art d art. Il est coupé du monde. C est le temps d une «petite pause culture» (entretien n 9). figure 1 : capture d écran de la scénographie de D art d art. Fabrice Hourlier définit les axes de caméra qui seront utilisés pour chaque tournage, en utilisant la méthode du ray-tracing 18, afin que les lumières restent cohérentes en fonction du mouvement. Le ray-tracing calcule le trajet de la lumière et les modifications qu elle subit lorsqu elle rencontre un obstacle au milieu d une scène. Ce procédé garantit le réalisme de l émission. Les mouvements amples des caméras permettent d intégrer les plans fixes utilisés pour filmer le présentateur et les œuvres in situ. Un figurant posté devant la toile permet d avoir une idée de ses dimensions réelles. Les plans se succèdent par des fondus et les mouvements souples des caméras garantissent une cohérence d ensemble. Ces procédés contribuent à donner à l émission un dynamisme particulier, qui met davantage en valeur l œuvre qu un seul plan fixe. Cela permet également d intégrer plus facilement d autres éléments animés comme les écrans vidéos qui affichent la peinture ou le portrait de l auteur par exemple. Le résultat final ne présente aucun plan fixe. La caméra est toujours en mouvement et guide le regard. 18 Sonovision, n 466, octobre 2002, p. 46 15

2) Une structure cohérente assurée par les mouvements de caméra Reconstitués par ordinateur, les mouvements de caméra répondent au même schéma pour l ensemble des émissions D art d art. «En gros, l émission, c est toujours un peu le même schéma. On voit le présentateur, ensuite l œuvre et après il commence à la présenter sous différentes coutures, à nous montrer différentes parties» (entretien n 4). Cette structure répétitive assure une cohérence d épisode en épisode, répond au format sériel choisi et facilite la mémorisation du téléspectateur. Le générique de l émission s achève par l ouverture du cadre en son milieu, comme on ouvre une parenthèse. L épisode D art d art débute par un gros plan sur l œuvre, puis on passe à un plan d ensemble qui nous présente la scénographie : Taddeï au loin, perché sur une bande, encadré par l œuvre traitée, le portrait de l artiste et le cadre avec l intitulé de la collection. Cette disposition révèle une certaine hiérarchie. C est l œuvre qui est au centre du propos et rien d autre. La caméra s avance et on passe à un plan général sur les éléments scénographiques précédemment cités. Les plans d ensemble et les plans généraux situent l action. On sort ensuite de la scénographie virtuelle pour regarder l œuvre dans son contexte muséal. Celle-ci fait l objet d une diversité de plans qui la met en valeur : zoom, plan rapproché, gros plan, très gros plan, mouvements panoramiques de bas en haut ou de gauche à droite, plongée et contre-plongée, mouvements en spirale... Ces plans permettent une approche descriptive de l œuvre qu on nous montre sous toutes ses coutures. On retourne ensuite pour quelques secondes dans l univers virtuel ou Frédéric Taddeï poursuit son explication cette fois cadré par un plan américain qui met en valeur sa gestuelle et les expressions de son visage. La caméra retourne ensuite sur l œuvre, ou bien sur d autres œuvres qui illustrent le propos. De retour dans l univers virtuel, on nous présente l auteur. Son portrait apparaît dans le médaillon, d abord en très gros plan (on ne voit que ses yeux), puis la caméra nous le fait découvrir petit à petit dans son ensemble. On revient de nouveau dans l environnement muséal de l œuvre, où cette fois un figurant nous permet d appréhender ses dimensions réelles. La fin de l émission reprend en miroir la structure du début. La caméra présente un plan général de la scénographie et s éloigne petit à petit en un plan d ensemble conclu par un plan général sur l œuvre sur laquelle se referme le cadre doré du générique où apparaît des informations générales sur le sujet de l émission (nom, artiste, dimensions, date de création, lieu de conservation). Fin de la parenthèse. Les mouvements de caméra sont au service du discours. Frédéric Taddeï appuie sa présentation sur certains éléments de l œuvre. La caméra met en valeur ces détails par des procédés récurrents. Le zoom arrière pour commencer, qui «relie le fragment à la totalité d où il est extrait» 19. Pour illustrer cette technique, Jean Bernard Cheymol prend l exemple de l émission sur La Mère Supérieure de Tamara de Lempicka. Une larme s écoule de l œil de la Mère Supérieure. «Le personnage, la Mère Supérieure, est d abord vue de très près, il y a focalisation sur son œil, et sur la 19 CHAMBAT-HOUILLON (MF) WALL (A.), Droit de citer, p. 99, cité par CHEYMOL (J-B), in Stratégie de la brièveté médiatique, dans le cas d une émission brève sur l art, D art d art, Université Paris- Sud, p. 3 16

larme qui s en écoule, et on s éloigne progressivement toujours grâce à un zoom arrière ( ) c est comme si le tout naissait de la partie en un processus de germination, en l occurrence c est la larme, et l œil tourné vers le ciel qui donne sens au visage dans son ensemble, puisque Tamara de Lempicka a dit, et le présentateur le rappelle, avoir lu sur le visage toute la souffrance du monde» 20. Contrairement au zoom avant qui isole un détail par rapport à son ensemble, le zoom arrière fait de ce détail l élément central de l ensemble qui concentre la signification de l œuvre. Le zoom arrière fonctionne comme une métonymie. Le flou est également très utilisé dans D art d art. Jean-Bernard Cheymol poursuit au sujet du tableau de Tamara de Lempicka : «On peut aussi remarquer le flou dans lequel est plongé la Mère Supérieure quand on s éloigne de l œil avant qu elle ne devienne nette : c est comme s il y avait une réticence à quitter le niveau du détail. On a l impression que le flou est là pour insister sur la difficulté à passer à une vision d ensemble, et insister sur cette difficulté, c est peut-être refuser précisément d oublier le détail pour l ensemble, affirmer une sorte de réalité irréductible du détail» 21. D art d art part d une œuvre pour développer une anecdote d ensemble. La caméra, elle, privilégie le détail au tout. Elle est donc bien au service du discours. 3) Le contexte sonore Le discours dans D art d art est à la fois in et off. La voix de Taddeï nous guide dans notre découverte de l œuvre. Visuellement, il n apparaît qu une quarantaine de secondes dans l ensemble de l émission, d où la voix off. A l écoute, il n y a aucune coupure. Sa voix est posée, claire. Son débit constant. Sa diction irréprochable est scandée par des accentuations qui rythment le discours et captivent le téléspectateur. Voici la première phrase de l émission consacrée à Velvet Jungle n 13/1 de Jacques Monory : «Mefiez-vous de l apparence hydillique que Jacques Monory donne à Velvet Jungle numéro treize un en 1971». figure 2 : rythme et intonation du discours Frédéric Taddeï commence son discours par une forte accentuation qui capte d emblée l attention. Il articule chaque syllabe, accentuant soit la fin du mot, soit son début. Certaines sont très fortement accentuées, soit parce que son ton monte, soit parce qu il y passe davantage de temps que 20 CHEYMOl (J-B), op.cit, p. 3 21 CHEYMOl (J-B), op.cit, p. 3 17

sur les autres. Un peu traînante au début, la fin de la phrase est accélérée par les ponctuations plus nombreuses et rapprochées, pour finalement se terminer brutalement par un court silence. Les accentuations de Frédéric Taddeï donnent à son discours une véritable musicalité. Elles contribuent à créer un ton «juste» caractéristique de l émission : «J aime bien l animateur, il a un ton qui fait que le message passe bien. C est pas Frédéric Mitterrand.( ) C est un ton naturel, c est pas érudit, c est pas pédant. C est classe. C est pas trash, vulgaire. Non, c est un ton juste à chaque fois. C est très intelligible. C est ludique. Ça capte l attention. Le message passe bien ( ) Dans certaines émission, il (Taddeï) peut être pédant, très cultureux. Mais dans D art d art, il a un ton juste» (entretien n 6). Chaque épisode comprend une bande sonore qui crée un climat qui agit sur la sensibilité du téléspectateur de façon inconsciente : «Je me souviens pas qu il y ait de la musique, un fond sonore ou pas, mais pour moi il n y a que la voix du mec» (entretien n 4). Elle situe de façon immédiate le registre dans lequel il faut comprendre l œuvre. Pour une œuvre du Moyen Age, le portrait de la Vierge à l enfant avec des Séraphins et des Chérubins par exemple, la musique choisie s apparente à une musique de cour. Outre la musique, des bruits peuvent compléter l environnement sonore. Ainsi, quand Frédéric Taddeï nous explique que l œuvre de Jaques Monory illustre une scène de meurtre, un cri de femme strident retentit, en complément d une musique angoissante digne des films d horreur. D art d art constitue une exception dans la tradition des émissions culturelles puisqu elle est programmée depuis huit ans à heure de grande écoute sur une chaîne nationale. De même, son format court, conditionné par son horaire et les exigences de l audience, ne permet pas d approfondir le thème de l émission. Il s agit davantage d un divertissement ludique et intelligent plutôt qu une émission culturelle didactique. Le format court implique la mise en place de dispositifs pour capter l attention et susciter l intérêt des téléspectateurs : ton ludique, scénographie vivante et esthétique, choix d une anecdote, variété des supports et des périodes traitées, effets de surprise Comment ces procédés sont-il perçus par les téléspectateurs? Quels sont ceux qui assurent leur adhésion? A quelles raisons l émission doit-elle son succès et sa longévité? Neuf entretiens menés auprès de personnes regardant régulièrement D art d art vont nous permettre, dans cette deuxième partie consacrée à la réception de l émission, d apporter des éléments de réponse. Mais au préalable, il convient de restituer le contexte culturel actuel de notre société en rappelant l état des pratiques culturelles et en identifiant le public de la culture auquel s apparente celui de l émission. 18

Deuxième partie : Etude de la réception de l émission D art d art 19

I) De nouvelles pratiques culturelles à l Ere du numérique A) L enquête 2008 du DEPS sur les pratiques culturelles des Français Le ministère de la Culture et de la Communication, par l intermédiaire de son département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS), mène depuis 1973 une enquête sur les pratiques culturelles des français. Ce travail permet d avoir une idée des rapports qu entretiennent les Français avec la culture et les médias et de l évolution de ces rapports. Il existe à ce jour sept enquêtes, menées à environ huit ans d intervalle, et dirigées par Olivier Donnat, chargé de recherche au DEPS. L enquête 2008 22, qui a lieu neuf ans après la dernière enquête menée en 1997 montre un profond bouleversement des pratiques culturelles des Français. En effet, les résultats mettent en évidence une influence certaine des profondes mutations qu a connu notre société dans le domaine de l information et de la communication ces dix dernières années. Le titre même de l ouvrage tranche d ailleurs avec les précédents rapports d enquête en l inscrivant dans ce qu Olivier Donnat appelle «l Ere numérique». En effet, La révolution numérique, en lien avec la progression de l équipement des ménages dans le domaine de l audiovisuel et de la communication, a modifié profondément les pratiques culturelles des Français, à commencer par leur accès aux biens culturels et le rapport qu ils entretiennent avec ces biens. Par exemple, aujourd hui, il est possible de télécharger de la musique ou de l écouter en streaming, ou bien de regarder des films en streaming sur son ordinateur ou son téléphone. On peut même télécharger des livres qu on lit sur des tablettes numériques, ou encore visiter virtuellement des musées. Les français disposent donc désormais «d une corne d abondance d accès numérique aux contenus culturels» 23. Les contenus culturels qui étaient avant uniquement disponibles sur un seul support (un CD, une cassette vidéo ), pour ou par un unique média (la radio, la télévision, un magazine ), l est maintenant sur plusieurs. Le temps de consommation des contenus culturels a également évolué puisque ce temps de consommation n est plus forcément celui de la diffusion. On peut en effet avoir accès à un film en différé sur Internet ou même à la télévision, ce service étant compris dans le bouquet des innombrables chaînes qui se sont développées grâce aux antennes satellites et à la TNT. L enquête 2008 montre que si les français continuent de consommer des biens culturels et d avoir des pratiques culturelles traditionnelles, ils le font différemment. Ils se montrent davantage exigeants sur la qualité de l offre qui motive leurs pratiques culturelles. 22 DONNAT(O.), Les pratiques culturelles des français à l ère numérique, enquête 2008, Paris : La Découverte, 2009, 282 p. 23 CHANTEPIE (P.), in DONNAT (O.), op. cit. p. 8 20

B) De nouvelles pratiques télévisées L Enquête 2008 d Olivier Donnat relève des changements dans la pratique de la télévision. Les années 2000 sont marquées par le développement du câble et du satellite qui ont modifié profondément les conditions de diffusion et de réception des programmes de télévision. Le lancement en 2005 de la télévision numérique terrestre (TNT) et l émergence par l intermédiaire d Internet de nouveaux modes d accès aux programmes en direct ou en différé ont fortement contribué à ce phénomène. Parallèlement, les foyers ont largement développé leur équipement audiovisuel (télévision, ordinateur, lecteur DVD ) ce qui a amené les sociologues à parler d une «culture de l écran» 24. On estime ainsi que plus d un tiers des Français dispose aujourd hui d un ou plusieurs ordinateurs dans leur foyer contre 22 % en 1997 et plus de la moitié ont une connexion Internet haut débit. La télévision a également envahi les foyers puisque 57 % des Français en ont plusieurs aujourd hui contre 45 % en 1997. La proportion de Français regardant la télévision tous les jours ou presque a largement progressé depuis 1997 puisqu ils sont aujourd hui 87% contre 77% à l époque. Parallèlement, la proportion de Français qui ne regardent pas la télévision ou qui la regardent rarement s est réduite de moitié et concerne une population bien particulière : «un noyau de jeunes urbains fortement diplômés, souvent parisiens et célibataires, dont la culture de sortie s accompagne d un rejet plus ou moins affirmé du monde télévisuel» 25. On observe aussi des changements dans la durée d écoute puisque si les femmes de 25-44 ans et les hommes et les femmes de 45 ans et plus ont augmenté leur durée d écoute, les hommes entre 25 et 44 ans l ont quant à eux diminué. Ceux-ci sont en effet davantage engagés dans les nouveaux écrans (ordinateurs, consoles), plus chronographes. La pratique d allumer la télévision tous les jours ou presque en rentrant chez soi s est très fortement accrue puisque les Français sont aujourd hui 64 % à le faire contre 4% en 1997. Cette habitude s est répandue aussi bien chez les jeunes que dans toutes les autres classes d âge sauf les plus de 65 ans, et dans tous les milieux sociaux. Ainsi, la télévision fait partie intégrante du quotidien des Français et est un média privilégié qui s inscrit durablement dans leurs pratiques. C) Les pratiques muséales 1) Une stabilité des pratiques D après l enquête d Oliver Donnat et d après l étude de Chantal Lacroix pour les Chiffres Clés 2009 de la Culture, la fréquentation des musées est restée stable. En 2008, pour les 1176 musées ayant répondu au questionnaire de Chantal Lacroix, le nombre de visiteurs annuel s élève à 52 millions. Les musées parisiens enregistrent le plus fort taux d entrées, 24 PASQUIER (D.), «Les jeunes et la culture de l'écran. Enquête nationale auprès des 6-17ans», Réseaux, 92/93, 1999 (avec J. Jouët), pp. 25-103 25 DONNAT ( O.), op. cit, p. 71 21

ce qui résulte majoritairement de la fréquentation touristique. Ces données démontrent une certaine stabilité des pratiques puisque le nombre annuel d entrées était de 50 043 en 2006 et de 51 985 en 2007. Le public des musées et des expositions évolue guère lui aussi comme nous pouvons l observer sur les tableaux suivants, issus des Chiffres clés de la culture 2009 ( données 2007) et 2008 (données 2005). On constate que la majorité des visiteurs appartiennent à la tranche d âge 40-69 ans, qu il s agit majoritairement de femmes et de personnes ayant un statut de cadres. Par opposition, les ouvriers, notamment les ouvriers agricoles, fréquentent peu les musées et expositions. De même, une étude de 2003 menée sur le type de musée fréquenté nous apprend que les visiteurs traditionnels optent pour la culture légitime (peinture et sculpture de l Antiquité à nos jours). 2003 Sur 100 personnes qui ont visité un musée au cours des 12 derniers mois Musée de peinture, sculpture de l Antiquité au début du XXe siècle 63 Musée d art moderne ou contemporain 33 Musée de préhistoire ou d histoire 36 Musée des sciences et techniques, d histoire naturelle 24 Musée d arts et traditions populaires, écomusée 31 Musée spécialisé (automobile, mode ) 13 Autre musée 11 Plusieurs réponses possibles. Source : INSEE/DEPS PUBLIC DU MUSÉE figure 3 : Genre des musées visités en 2003 Sur 100 personnes de 15 ans et plus, qui ont visité au moins une fois au cours des 12 derniers mois un musée ou une exposition Total 39 15 à 29 ans 41 30 à 39 ans 41 40 à 49 ans 43 50 à 59 ans 41 60 à 69 ans 43 70 à 79 ans 31 80 ans ou plus 17 Hommes 38 Femmes Source : INSEE/DEPS 41 figure 4 : Publics des musées et des expositions 2005 22

Sur 100 personnes de 16 ans et plus, qui ont visité au moins une fois au cours des 12 derniers mois un musée ou une exposition Total 33 15 à 29 ans 32 30 à 39 ans 34 40 à 49 ans 37 50 à 59 ans 38 60 à 69 ans 38 70 à 79 ans 25 80 ans ou plus 12 Hommes DES MUSÉES 30 Femmes 36 Agriculteur 24 Indépendant 33 Cadre et profession libérale 35 Profession intermédiaire 48 Employé 30 Ouvrier 17 Chômeur 18 Étudiant, élève 41 Retraité 29 Inactif et femme au foyer 20 France métropolitaine. e : Insee/DEPS figure 5 : Publics des musées et des expositions 2006 Sur 100 personnes de 15 ans et plus, qui ont visité au cours des 12 derniers mois un musée ou une exposition Aucune fois une ou deux fois plus de deux fois Total 61 22 18 Agriculteurs exploitants 66 25 9 Artisans, commerçants, chefs d entreprise 60 23 16 Cadres et professions intellectuelles supérieures 34 25 40 Professions intermédiaires 48 26 26 Employés 62 24 14 Ouvriers (y compris agricoles) 75 18 7 Retraités 66 18 16 Autres inactifs 59 22 18 France métropolitaine Source : INSEE/DEPS figure 6 : Publics des musées et des expositions par CSP 2005 2) Mais un nouveau rapport à la culture légitime Si les pratiques n évoluent guère, le rapport à la culture quant à lui s est modifié au cours des dix dernières années. La culture légitime, celle qui est reconnue par les catégories dominantes dans la vie sociale et notamment dominantes dans le champ culturel, et qui concerne des pratiques comme la musique classique, l opéra, le ballet ou l art, perd de sa sacralité et de son statut élitiste. La reconnaissance par le ministère de la Culture et de la Communication de pratiques culturelles telles que le graffiti ou les arts de la rue a contribué à ce phénomène de désacralisation. La culture 23

légitime, comme les autres pratiques culturelles, est prétexte à se divertir. La culture aujourd hui «évoque les loisirs pour se rapprocher de plus en plus de l entertainement dont la culture, en France notamment, aime à se départir» 26. Il n est plus question, en se rendant au musée, de se cultiver mais de se divertir. Une enquête menée par David Alibert en 2006 conclue bien que l acte d aller au musée est motivé par le plaisir. Si les visiteurs du musées manifestent un certain besoin de pédagogie, ils condamnent les discours interminables et scientifiques trop fréquemment rencontrés dans ces établissements et l absence de convivialité. Des témoignages recueillis au cours des entretiens menés pour ce mémoire l attestent : «C est pas très vivant» (entretien n 1), «Je suis pas fan des visites guidées, j adore me promener librement et faire mes propres choix» (entretien n 2), «Quand il y a trop de texte, c est un peu gonflant à lire» (entretien n 4), «Quand je vais au musée, je fais quelques salles, c est tout». Les visites guidées et les long parcours prédéfinis rendent la visite éprouvante : «Je n aime pas l agencement, la disposition conformiste des œuvres. La plupart des expo suivent un chemin, je supporte pas cet espèce d embrigadement stupide» (entretien n 8), «je n aime pas du tout les musées. Il faut rester debout des heures, suivre quelqu un et rester attentif parce que si on loupe quelque chose on comprend plus rien. [ ]Et puis, on n est pas libre, faut suivre un parcours bien défini» (entretien n 9). 3) La loi du cumul Alors que l on pourrait penser que la culture de l écran mettrait à mal la fréquentation des musées, l enquête d Olivier Donnat nous montre qu il n en est rien puisqu on observe une stabilité des pratiques. Au contraire, il semble que les personnes utilisant fréquemment Internet et passant un grand laps de temps sur un ordinateur sont celles qui fréquentent le plus ces établissements culturels. Il y aurait ainsi une corrélation positive puisque celles qui ne vont jamais sur Internet sont celles qui vont le plus rarement au musée. «Qu on retienne la fréquence de contacts avec l Internet ou le temps passé sur l ordinateur, la conclusion est identique : les pratiques culturelles traditionnelles ont tendance à augmenter avec les usages numériques» 27. Comment interpréter cette relation? «les différents facteurs au principe de l un et l autre sont en partie communs, à commencer par un niveau élevé de diplôme» mais «on peut également parfaitement soutenir l idée que la nature même de l Internet aiguise la curiosité, incite à la découverte d activités ou de domaines ignorés et contribue ainsi au renforcement de l intérêt pour les formes traditionnelles de la culture» 28. O. Donnat ajoute plus loin, ce qui est intéressant pour cette présente étude, que «l Internet entretient aujourd hui, à l échelle de la population française, une relation avec les pratiques culturelles traditionnelles radicalement différente de la télévision qui demeure, aujourd hui comme hier, le média de prédilection des personnes centrées sur l espace domestique» 29. 26 CHANTEPIE (P.), in DONNAT(O.), op cit, p. 11 27 DONNAT (O.), op.cit, p. 58 28 DONNAT (O.), op.cit, p. 60 29 DONNAT (O.), op.cit, p. 60 24

La sociologie de la culture, telle qu elle est établie depuis Bourdieu, soutient la thèse d une légitimité culturelle. Nous l étudierons de façon plus approfondie plus tard dans ce chapitre, mais cette thèse défend l idée que la culture est l apanage des classes supérieures dominantes. Cette thèse, nous le verrons, est aujourd hui remise en question. Bernard Lahire participe à cette remise en cause en condamnant ce déterminisme. Dans un article publié dans Réseaux N 126 en 2004 intitulé «Individu et mélanges des genres», Bernard Lahire rappelle le rôle de la singularité dans les pratiques culturelles. Un individu peut aussi bien se rendre à une exposition, pratique réservée à l élite si l on en croit le postulat de la sociologie de la culture traditionnelle, que regarder une série télévisée dite grand public. «Les mêmes individus peuvent faire partie de publics très divers (TV, radios, théâtre, cinéma, musées etc.) et parfois franchement hétérogènes» 30. L individu, au cours de sa vie, appartient à plusieurs groupes sociaux : la famille, l école, le travail «Les individus passent le plus souvent d une communauté à l autre et [ ] ils se caractérisent par une pluralité d appartenances sociales et symboliques inscrivant leurs pratiques (et notamment leurs pratiques culturelles) dans de multiples liens et temps» 31. Rien ne dit qu une personne qui ne bénéficie pas au sein de sa famille d un environnement propice aux pratiques culturelles ne soit pas influencée en ce sens par un autre groupe social auquel il se rattachera ultérieurement. Les pratiques culturelles d un individu découlent de la «pluralité des groupes et de la multiplicité des cadres de vie sociale que chaque individu est susceptible de fréquenter simultanément (alternativement ou successivement) au cours de sa vie» 32 et qui vont l influencer, le construire en tant qu individu. Ainsi, au sein du public de la culture, il faut avoir conscience de la pluralité des individus qui ont des pratiques variées et cumulables (admirer Renoir et regarder Desesparate Houswives par exemple). De même, il faut reconnaître aux individus non public de la culture la possibilité pour eux de s intéresser à la culture à un moment donné de leur vie, au hasard d une rencontre avec d autres individus ou bien avec une émission culturelle ludique. Il n est donc pas aisé de définir le public de la culture, pas plus que celui de la télévision, qui ont des pratiques diverses et un comportement nomade. Nous allons toutefois nous y essayer. 30 LAHIRE (B.), «Individu et mélanges des genres», in Réseaux n 126, 2004, p. 91 31 LAHIRE (B.), op.cit, p. 91 32 LAHIRE (B.), op cit, p. 92 25

II) Le public de D art d art et celui de la culture A) Le public de D art d art : les données 1) L audience D art d art rencontre environ 6 millions de téléspectateurs à chaque diffusion à heure de grande écoute. Qui sont ces téléspectateurs? D après Patrick Champagne, «on constate que les émissions dites culturelles de la télévision sont d autant plus regardées et appréciées que l on s élève dans la hiérarchie sociale : 27,7 % seulement des agriculteurs et 36,2% des ouvriers déclarent apprécier beaucoup ce type d émission, contre 50% parmi les membres des classes moyennes et 57% parmi les cadres supérieurs et les membres des professions libérales» 33. Ces données sont valables pour le public de la culture en général et pour celui de l émission, l on s en doute. Que nous apprend de plus l étude de l audience? Si celleci est plutôt réductrice, elle permet cependant d apporter un certain éclairage sur le public de D art d art. L étude des archives audiovisuelles de l INA, Institut National de l Audiovisuel, permet d avoir accès aux taux d audience pour une émission donnée. Il nous a ainsi été permis d étudier l audience de l émission D art d art de ses débuts en 2002 à aujourd hui. Pour faciliter notre étude, nous avons choisi d étudier l audience pour la période 2002-2009. Le taux d audience n étant pas indiqué pour chacune des émissions, nous avons pris le parti, à raison de huit émissions par mois pendant huit ans, d établir une moyenne d audience en sélectionnant deux émissions pour chaque mois, une à heure de grande écoute et une autre en deuxième partie de soirée (rediffusion). Les tableaux ainsi obtenus sont retranscrits en annexe. L étude globale de l audience de D art d art, de 2002 à 2009, nous apprend tout d abord que ce sont les plus de 15 ans qui regardent majoritairement l émission. Cela s expliquent notamment par une pratique moindre de la télévision chez les moins de quinze ans. Toutefois, si l on en croit Frédéric Taddeï, qui dans une interview déclare que son fils regarde l émission («Ce que je sais, c est que D art d art est aussi regardé par des enfants. Mon fils de huit ans aime beaucoup» 34 ) ou bien la femme de cet instituteur qui utilise le livre D art d art pour expliquer l Histoire de l art à ses élèves 35, l émission touche aussi le jeune public. Une des personnes interrogées remarque d emblée que c est une émission qui pourrait être accessible aux enfants : «Je sais pas si c est une émission pour les enfants, mais je pense qu ils peuvent apprécier. C est court, c est bien ça, une émission pour les enfants qui dure pas des heures» (entretien n 5). 33 CHAMPAGNE (P.), «La télévision et son langage : l influence des conditions sociales de réception sur le message», in Revue française de sociologie, XII, 1971, p. 407 34 TADDEI (F.), in Télé Ciné Obs, 20-26 juin 2008 35 Voir le témoignage recueilli sur le web retranscrit p. 35 26

L audience de D art d art, en raison de sa courte durée, comprend celle des programmes précédents. Prenons l exemple de l émission du 18 janvier 2010, consacrée au Repas chez Simon le pharisien de Véronèse : diffusée à 21h20, son audience est de 8.70. le programme d avant, FBI portés disparus a quant à lui une audience de 10.40. L audience du second épisode de FBI, diffusé après D art d art, est de 9.20. Parmi les 8.70 d audience de D art d art, on retrouve les téléspectateurs du premier épisode de FBI portés disparus qui attendent le second. On voit que certains des téléspectateurs ont quitté la chaîne au moment de D art d art, qui ne les intéressent pas. Parmi les personnes interrogées pour ce mémoire, la majorité reconnaissent qu ils regardent D art d art parce qu ils regardent aussi la série et qu ils tombent donc dessus (entretiens n 3,4,5,9). Or ces deux séries touchent un public assez jeune, les 20-30 ans. L entretien n 4 soulève ce point : la personne interrogée souhaiterait que l émission passe plus fréquemment «peut-être pas la mettre tous les jours parce que je pense pas que le public, le français moyen soit toujours très open sur ce genre d émission. En plus, là, elle passe entre FBI portés disparus et c est pas le même public. C est ça qui est drôle. C est une série assez grand public, assez jeune, je pense, et cette émission culturelle, je sais pas, je peux me tromper, mais je pense pas qu elle soit suivie par beaucoup de jeunes. Les jeunes, ils vont se prendre un truc à boire, ils vont zapper. Peut-être que l émission D art d art cherche à capter un public plus jeune mais je pense pas que ça marche». Il semble bien en effet que D art d art cherche à diversifier ces cibles, au détour de variation des heures d écoute (20h40 de 2002 à 2009 et 21h20 à partir de 2009, entre deux séries populaires) et il semble que cela marche. La personne ayant fait cette déclaration a 24 ans, et la plupart des personnes interrogées pour ce mémoire, qui regardent assidûment l émission, bien qu elles ne soient que neuf et qu elles ne constituent sans doute pas un échantillon suffisamment représentatif du public global de D art d art, ont pour la plupart moins de trente ans. L étude de l audience nous apprend aussi que les femmes regardent davantage l émission que les hommes. C est également le cas pour le public de la culture en général. Les moyennes globales des audiences, de 2002 à 2009, montrent une certaine stabilité, même si on observe une légère baisse qui pourrait être à l origine du changement d heure d écoute opéré en 2009. La moyenne globale d audience pour l émission en première partie de soirée est de 9.95 en 2002 et de 8.47 en 2009. Celle de l émission en deuxième partie de soirée, bien évidemment inférieure, est de 2. 64 en 2002 et de 1.91 en 2009. Pour les plus de 15 ans, la moyenne d audience en première partie de soirée est de 11. 07 en 2002 et de 9.52 en 2009 ; celle de deuxième partie de soirée est de 3.03 en 2002 et de 2.2 en 2009. En ce qui concerne les parts de marché globales, elles sont, pour la première partie de soirée, de 23.3 en 2002 et de 18.6 en 2009. Pour la deuxième partie de soirée, la chute est moins importante parce qu elles passent de 9.5 en 2002 à 8 en 2009. En étudiant ces données, il faut tenir compte du fait que l émission a commencé seulement au mois de septembre 2002 et bénéficiait donc de l effet de nouveauté. 27

Les écarts sont moindres entre l année 2003 et l année 2009 comme l indique le tableau cidessous : 2003 2009 Moyenne d audience globale Première partie de soirée 8,8 8,47 Deuxième partie de soirée 2,5 1,91 Moyenne d audience plus de 15ans Première partie de soirée 10 9,52 Deuxième partie de soirée 2,8 2,2 Moyenne des parts de marché Première partie de soirée 21 18,6 Deuxième partie de soirée 9,5 8 figure 7 : Etude comparée des moyennes d audience 2003 et 2009 Ces résultats nous amènent à penser que l émission a su trouver son public, et un public diversifié notamment en termes d âge. Ce public correspond sans nulle doute à celui de la culture, mais pas seulement. La télévision permet aussi de toucher des personnes «non-public» 36. Si certaines, nous l avons vu, zappe au moment de D art d art, d autres apprécient le programme. En témoigne l entretien n 9. Les données d audience sont plutôt réductrices et ne permettent pas d identifier précisément le public de l émission. Les entretiens fournissent davantage d informations 2) Le public des entretiens : essai de typologie a) Méthodologie des entretiens Pour les besoins de ce mémoire, qui vise notamment à étudier la réception de D art d art, nous avons réalisé au total neuf entretiens avec des personnes sélectionnées pour leur rapport régulier à l émission. La grille d entretien conçue cherche à identifier les pratiques culturelles habituelles de la personne interviewée, son rapport à la culture en général et à l art. Elle permet aussi de soulever les points qui expliquent le succès de l émission selon la personne interrogée. Les entretiens se sont faits de visu lorsque cela était possible, et par téléphone. Ils sont retranscrits en annexe. b) Essai de typologie Voici quelques informations sur les personnes interrogées : - La moyenne d âge est de 31 ans - La majorité est de sexe féminin (7 personnes sur 9) - La majorité est sans enfant - Toutes sont salariées à l exception d une personne étudiante 36 Notion inventée par Francis Jeanson en 1968 lors de la Déclaration de Villeurbanne, voir page 37 28

- Toutes ont fait des études supérieures et sont très diplômées ou moyennement diplômées - Toutes sont domiciliées à proximité d une grand ville culturelle (Paris, Nantes, Bruxelles) - La plupart ont des pratiques culturelles de type légitime (visite de musées et d expositions) Ces caractéristiques correspondent à celles généralement attribuées au public de la culture. Cependant, il faut noter le cas de l entretien n 9 dont la personne déteste foncièrement les musées et appartient donc à ce qu on appelle le «non-public». En ce qui concernent leur rapport à l émission, elles regardent toutes l émission régulièrement, quasiment chaque semaine et cela depuis plusieurs années. C est devenu une habitude : «ça fait une petite pause culture, c est un peu devenu une habitude» (entretien n 9). Cependant il faut noter une certaine diversité des modes de consommation de l émission puisque certaines personnes la regardent parce qu elles suivent les séries télévisées entre lesquelles elle est diffusée, d autres tombent dessus, ou bien la regardent pour elle-même. L émission suscite aussi des pratiques variées, certaines qui témoignent d un intérêt plus poussé pour l émission : des personnes se rendent sur le site Internet pour revoir des épisodes (entretiens n 5, 6 et 7), d autres l enregistrent (entretiens n 3 et 6), d autres encore rechercheront les informations si l émission venait à changer d horaire (entretien n 8). Cette variété des rapports permet de mettre en évidence différents types d attachement à l émission. Il y a «L amateur celui qui aime [qui] a une longue histoire qui renvoie aux cabinets de curiosité de la Renaissance, alors que le fan celui qui admire est né au vingtième siècle avec le développement des industries culturelles et des médias audiovisuels ( ) L attachement du premier est durable ( ) alors que celui du second est souvent passager ( ) Mais c est surtout la «nature» de l attachement de l un et de l autre qui diffère : l amateur (d art) se concentre essentiellement sur le contenu de l œuvre et ne s intéresse aux éléments biographiques qui pour mieux la comprendre, alors que l intérêt du fan se porte surtout sur la personne qui l a produite dans une logique d identification» 37. Cette distinction plutôt réductrice est développée dans le numéro de Réseaux dont est issue cette citation mais appuie notre propre identification du public de D art d art. La plupart des membres de ce public sont des amateurs. Ils ont des pratiques culturelles en dehors du visionnage de l émission et apprécient l art en général. Le fait que certains regardent l émission régulièrement depuis plusieurs années, témoignant d un attachement durable, appuie aussi ce point. Le processus d identification impossible dans notre cas, ne permet pas de distinguer des fans tels que le définit O. Donnat. Toutefois, la variété des pratiques témoigne avec certitude d un attachement à l émission variable. Ce que nous pouvons conclure au moins avec certitude, c est que le public de D art d art est avant tout pluriel. 37 DONNAT (O.), in «Passionnés, fans et amateurs», Réseaux N 153/2009, p.11-12 29

3) Les témoignages du web a) Description du site Internet L émission D art d art a un site Internet hébergé sur le site de France 2 dartdart.france2.fr/. Il nous a donc paru intéressant d étudier le rapport qu entretiennent les internautes avec l émission. Le site Internet de D art d art permet de visionner en streaming des émissions qui remontent à 2007. L ergonomie du site reprend les éléments scénographiques du programme (le copeau de bois, les tons grisés, le cadre doré, le concept de l émission «D art d art c est l histoire d une œuvre d art»). On indique également les heures de diffusion (le lundi à 21h20 et le vendredi vers 23h). A droite trône une photo du présentateur, Frédéric Taddeï. Un onglet «recherche» permet de retrouver une émission par œuvre, artiste, année de diffusion. L internaute peut aussi faire une recherche libre. Au centre, un écran vidéo propose de regarder la dernière émission diffusée. Sont indiqués la date de diffusion, le titre de l œuvre et son artiste. Chaque émission est précédée par la publicité d un annonceur, qui n est pas forcément celle précédent l émission télévisée. Sous cet écran, un menu déroulant avec visuel permet de redécouvrir les émissions diffusées récemment. Enfin un lien mène vers la liste des vidéos disponibles. figure 8 : capture d écran du site http://dartdart.france2.fr/ 30

figure 9 : capture d écran du site http://dartdart.france2.fr/ : moteurs de recherches Nous ne connaissons pas le nombre de visiteurs uniques du site Internet de l émission, mais d après les résultats de nos entretiens, il semble qu il soit beaucoup consulté par le public de D art d art que l émission télévisée. Sur les neuf personnes interrogées, quatre connaissent l existence du site Internet, et 3 s y sont déjà rendues. Il faut noter le cas intéressant de deux personnes qui regardent l émission, ou qui regardaient l émission, très régulièrement en ligne parce qu elles n avaient pas accès à la télévision : «Quand j étais à l étranger. Parce que c était une des seules chaînes et émission que je captais, donc je regardais. En France, pas trop. C est quand je traîne sur le site et je me dis, tiens, je n ai pas vu cette émission. Mais c était surtout quand j étais à l étranger. Des fois je m ennuyais un peu donc je regardais D art d art sur Internet. En France pas trop. C est quand j ai raté une émission et que j aimerais bien la voir, j y vais» (entretien n 5) ; «ça m arrive très souvent [de regarder les émissions sur Internet ]. D ailleurs, quand j ai pas la TV, je regarde souvent les émissions en ligne. Je dois regarder une à deux fois par semaine sur Internet, ça dépend» (entretien n 6). Nous pouvons avancer quelques hypothèses quant à la fréquentation du site Internet par le public de l émission télévisée : - Le public de l émission télévisée ne sont pas nombreux à fréquenter le site Internet - La diversité des pratiques priment : certains s y rendent volontairement et assidûment (entretien n 6), d autres y vont par hasard, au grès de leur navigation (entretien n 5), d autres pour une raison précise (entretien n 7) - Les personnes qui regardent les émissions en ligne le font lorsqu elles n ont pas accès à la télévision et qu elles sont très attachées de l émission - Le site Internet glane très probablement un autre public que celui de la télévision 31

b) Autres supports online La présence de D art d art sur le web dépasse le cadre de son propre site Internet. Elle se décline de quatre façons : sur des sites Internet partenaires qui reprennent les vidéos (Larousse.fr), sur des pages web conçues par et pour des internautes «fans» de l émission (wikipédia, Facebook), sur des pages personnelles qui reprennent l émission et sur des forums de discussion. Le site Internet Larousse.fr a signé un partenariat avec D art d art en avril 2009. 140 vidéos sélectionnées pour la qualité de leur démarche pédagogique sont ainsi disponibles. Ce partenariat répond à l extension de la gamme artistique des articles encyclopédiques pour la rentrée 2009-2010. Les vidéos viennent appuyer un article sur un thème précis. Par exemple l émission D art d art La Femme entre les deux âges illustre l article de l encyclopédie sur l Ecole de Fontainebleau. Le site Internet Larousse.fr est bien référencé. Il offre donc la possibilité à des internautes qui ne connaissent pas l émission télévisée D art d art de la découvrir. Ce partenariat avec une encyclopédie affirme le caractère pédagogique de l émission et lui reconnaît de fait une certaine légitimité. Enfin, en s inscrivant dans un thème précis, l émission trouve une certaine logique et son impact est sans doute plus grand que l émission télévisée sortie de son contexte. C est d ailleurs l une des demandes des personnes interviewées, en réponse à la question «Que changeriez-vous à l émission?» : «Ce serait bien qu il y ait plusieurs œuvres traitées, de faire des liens entre elles, ce serait intéressant. Les œuvres d un même artiste, ou bien des œuvres sur une même thématique, ce serait intéressant» (entretien n 6). figure 10 : Capture d écran d une page de www.larousse.fr Une page Wikipedia consacrée à l émission a été créée le 28 octobre 2008, probablement par un internaute (seule l adresse IP est mentionnée). La page est peu alimentée et compte peu de 32

contributeurs, parmi eux les Editions du Chêne qui ont ajouté des informations sur le livre D art d art publié en 2008. Celles-ci ont d ailleurs été supprimées par la communauté des wikinautes, sans doute parce qu elles ont été jugées à caractère commercial. figure 11 : Capture d écran de la page Wikipedia de D art d art Une page fans Facebook, créée en octobre 2009, compte 202 fans. Les informations publiées reprennent celles de Wikipedia. La page est inactive. Seules deux personnes ont posté des commentaires depuis sa création, le dernier datant du mois de février 2010. Nous avons peu d informations sur la page, sauf qu un contributeur «D art d art» a apporté des informations sur les horaires et sur le résumé de l émission. Il est probable qu il s agisse d un simple internaute comme les informations sont directement tirées de Wikipedia et que certaines sont erronées. La seule existence de cette page «non officielle», même figée, et la présence de ses 202 fans témoignent de la reconnaissance de l émission par le public. figure 12: Capture d écran de la page Facebook de D art d art 33

Il faut aussi mentionner les autres sites indépendants qui mentionnent directement ou indirectement l émission. Par exemple, ce post de Pierre Bournier sur Pierre Soulage, sur le site arteo.com 38 invite le lecteur à consulter la vidéo D art d art consacrée à cet artiste accessible par un lien. Plus indirectement, cet article de mode du site mode.doctissimo.fr «Blouses graphiques : on en veut une d art d art» 39, reprend volontairement ou involontairement pour un jeu de mots le titre de l émission. Il semble donc que l émission soit entrée dans nos références cognitives. Les sources en provenance des forums sont limitées. Le site de France 2, bien qu il propose plusieurs forums de discussion sur ses émissions n en propose pas pour D art d art. Sur le site de Doctissimo.fr, au sujet d une discussion portant sur les techniques d analyse de tableaux ouverte en janvier 2007, un internaute étudiant aux Beaux-Arts conseille l émission : Coucou! Ben en ce qui concerne les analyses d œuvres d'art j'en ai appris sous plusieurs méthodologies plus ou moins complexes au fur et a mesure de mes années d'études, que ce soit au lycée dans mon option arts plastiques ou en cour aux Beaux-Arts ou on nous demande d'etre constamment critiques, je peux te donner des grands axes qui pourront peut être guider ton analyse. Je te conseille aussi comme la plupart des posts certaines émissions comme D art d art qui passe sur France 2 en soirée ou Arte qui passe constament de très bons documentaires mais peut être un peu trop pompeux pour quelqu'un de non experimenté =S (posté par Little Panda, le 11 mars 2009). Les professionnels de l art, qu on pourrait penser critiques vis-à-vis de cette émission qui finalement passe très brièvement sur l Histoire de l art («Ce n est pas assez axé sur l Histoire de l art mais ce n est pas le rôle de l émission. Par exemple, l émission sur la Joconde, on nous raconte l anecdote de son vol, on nous parle un peu du contexte mais pas du tout de l œuvre en elle-même ou sur le travail de l artiste, on apprend rien» (entretien n 1), «Vous avez l impression de ne rien avoir appris sur l art, Normal. Faut faire «D art d art» oui ou non?» tribune libre de datée du 9 février 2009 intitulée «Vite fait, mal fait» 40 ) semblent donc assez satisfaits en fin de compte de la teneur de l émission pour la conseiller à des néophytes. Les forums de discussion sont pauvres en référence à l émission. Par contre, les avis 41 postés sur Amazon.fr au sujet du livre D art d art sont nombreux et élogieux, et font ressortir les traits marquants de l émission : 38 BOURNIER (P.), http://www.arteo.com/news/chronicles/archive/2009/11/02/pierre-soulages_2c00_-lepeintre-du-noir_5f00_633927562101235000.aspx 39 http://mode.doctissimo.fr/shopping/chemises-et-blouses/blouses-graphiques/kiabi-baba-cool.html 40 GINTRAND (F.), http://latribunelibredefranckgintrand.wordpress.com/2009/02/09/380/ 41 http://www.amazon.fr/dart-dart-frederic-taddei 34

«Original et Passionnant! Fidèle au concept de l'émission de France 2, cet ouvrage en emprunte la même concision, c'est à dire qu'il nous présente un objet d'art par page, accompagné d'un texte court relevant la nature de l œuvre, assorti d'anecdote propre à relever certain détail passé le plus souvent inaperçu. Ce qui fait la richesse de cet ouvrage, est son éclectisme. Se référant aux oeuvres d'art les plus connus (La Joconde, par exemple, et son étrange périple à la suite d'un vol en 1911, qui la contraindra à passer deux ans sous le lit de son voleur...) en passant par les plus improbables (au XVIe siècles, la fameuse «corne de licorne», objet le plus précieux du royaume de France...) et les plus énigmatiques (le «Baptistère de St Louis» ayant servi à baptiser Louis XIII et tous les successeurs du trône de France, signé par un certain Muhammad ibn al-zayn...), cet ouvrage passionnant nous apprend une foule de chose, aidé, il est vrai, par l'angle d'attaque original choisit par les Taddéi, réussissant le pari (contrairement à beaucoup de livres d'art) de faire vivre des oeuvres d'art et leurs auteurs plusieurs siècles après leurs créations.» «Cela faisait longtemps que j'attendais la parution ou d'un DVD ou d'un livre retraçant l'émission. C'est chose faite et c'est une très bonne chose. Ecrit de manière chronologique cet ouvrage est parfait pour compléter sa culture artistique. Eclectique, didactique, écrit sur le ton de l'humour ce livre est vraiment à mettre dans toutes les mains de curieux d œuvres d'art et qui ont du mal à choisir parmi pléthore de livres déjà existant.» «Grâce à mon professeur de français de première, je m'intéresse à l'histoire de l'art, et D art d art est en la matière la meilleure tentative de vulgarisation que j'ai jamais vue. Un livre à offrir et à déguster page après page.» «Mon mari a apprécié ce cadeau d'anniversaire. Il adore l'émission D art d art et a utilisé le livre pour sa classe de CM2» Ces commentaires positifs témoignent du succès que rencontrent l émission et le livre qui en est issu auprès du public. L impatience de cet internaute d avoir un support reprenant l émission, ou ce laudatif «Il adore» l illustrent. Ils mettent aussi en évidence les ingrédients de réussite du livre et de l émission : la concision, le didactisme ludique, un angle unique et original, la variété, l anecdote. B) Le public de la culture : remise en cause et renouveau 1) La théorie de la légitimité culturelle de Pierre Bourdieu Pierre Bourdieu (1930-2002) est à l origine de la théorie de la légitimité culturelle qui fonde la sociologie de la culture en France. En 1959, André Malraux prend la direction du nouveau ministère des Affaires culturelles. En 1963, le Service d études et de recherche, nouvellement créé, commande à P. Bourdieu une enquête sur la fréquentation des musées en Europe. Pour cette 35

enquête, parue en 1966, P. Bourdieu définit le cadre théorique de la sociologie de la culture telle qu elle se développe par la suite. Dans l Amour de l art (1966 et 1969), il pose comme principe une hiérarchie sociale d accès aux biens culturels en fonction des origines sociales, des diplômes et des positions sociales qui peuvent être corrélés avec un type et une quantité de pratiques culturelles. Il établit cette hiérarchisation des pratiques culturelles en étudiant la fréquentation des équipements culturels, apanage d une population socialement favorisée. Ce principe fait autorité depuis le milieu des années 1960 et n est remit en cause que récemment. Dans son ouvrage La Distinction (1979), P. Bourdieu inscrit les pratiques culturelles dans une symbolique du pouvoir et de la représentation de soi. La culture est une composante identitaire de l élite et est un élément différenciant et constitutif des classes sociales les plus élevées. Historiquement, les classes dominantes se servent de la culture et de l art pour affirmer et montrer de façon ostentatoire leur richesse et leur pouvoir. L art et le capital culturel sont donc des marqueurs sociaux. Toutefois, Bourdieu introduit une idée nouvelle : celle d un certain déterminisme des pratiques culturelles. La théorie de la légitimité culturelle repose en effet sur l idée que les goûts en matière d esthétique et la compétence de jugement des individus sont déterminés, et qu ils résultent de la position sociale des individus. Une personne issue d une famille dotée d un fort capital culturel, qui a suivi des études longues, qui possède un fort capital économique et qui appartient à la classe sociale dominante, a selon lui plus de prédispositions à aimer l art et la culture et donc a fréquenter les équipements culturels, que des personnes issues de classes sociales moins privilégiées. 2) La remise en cause de la théorie de la légitimité culturelle Depuis les années 1990, la théorie de la légitimité culturelle de P. Bourdieu est remise en cause. En effet, «si on étudie les publics non plus au niveau macro-sociologique à partir d enquêtes quantitatives, mais plus qualitativement au niveau des comportements individuels, on constate un plus grand éclectisme des goûts et des pratiques culturelles» 42. Bernard Lahire met l accent sur l accumulation des pratiques culturelles par un même individu 43. Les travaux de Michèle Lamont qui compare l élite américaine et l élite française, mettent en évidence que «les frontières culturelles liées au niveau d éducation, à l intelligence, au raffinement du goût, et au cosmopolitisme sont moins strictement définies aux Etats-Unis qu en France» 44. Une autre enquête, menée par Guy Bellevance montre quant à elle que des personnes ayant suivi de longues études, dotées d un fort capital culturel et économique, prédestinées donc à un rapport à la culture légitime, ne fréquentent pas les équipements culturels et font partie du «non-public» 45. Enfin, au cours des dernières décennies on observe une dépréciation de la culture légitime surtout chez les 42 LAHIRE (B.), La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, Paris 2004, cité par PEQUIGNOT (B.), Sociologie des arts, Armand Colin, Paris, 2009, p 55 43 LAHIRE (B.), «Individu et mélanges des genres», op.cit. 44 LAMONT (M), La morale et l argent. Les valeurs des cadres en France et aux Etats-Unis (1992), in FLEURY, op.cit, p. 96 45 BELLEVANCE (G), «Non-public et public cultivés. Le répertoire culturel des élites» in FLEURY, op.cit, p. 96 36

nouvelles générations. La distinction de l élite et des classes populaires est toujours d actualité et continue de s opérer à travers le capital culturel mais ce capital culturel est constitué «de nouvelles cultures techniques, scientifiques ou manageriales» 46 et non plus légitimes. Les profondes mutations de notre société, bien différente de celle des années 1960 qui sert de terrain aux études de P. Bourdieu, nous invitent à ré interroger la sociologie de la culture telle qu on la connaît aujourd hui. Olivier Donnat, dans son enquête sur les pratiques culturelles des Français de 2008 le reconnaît : il est nécessaire aujourd hui de «s émanciper du cadre général dans lequel est née et s est développée l enquête Pratiques culturelles [car] les profondes mutations que la société française a connues ces dernières décennies, avant même l arrivée de l Internet, invitent à faire évoluer l horizon d attente à l égard de l enquête et à ré interroger la sociologie de la légitimité culturelle.» Il poursuit en expliquant que «Ce cadre théorique fondé sur la mise en évidence des inégalités sociales d accès à la culture cultivée fait l objet depuis plusieurs années d un réexamen critique, et l enquête 2008 ne pouvait ignorer les multiples facteurs qui poussent à le dépasser : progrès spectaculaires de la mobilité et de la scolarisation, diffusion mondialisées des produits des industries culturelles, légitimation relative d arts ou de genres mineurs» 47. 3) Des publics de la culture Le public, au singulier, désigne traditionnellement «l ensemble homogène et unitaire des lecteurs, auditeurs, spectateurs d une œuvre ou d un spectacle» 48. Mais «parce que le public monolithe n existe pas, un discrédit sociologique condamne l emploi du singulier comme une naïveté du sens commun». La sociologie de la culture a ainsi pu identifier plusieurs sortes de publics, à commencer par le «non public», notion inventée en 1968 par Francis Jeanson lors de la Déclaration de Villeurbanne pour définir par opposition celle du public : «Il y a d un côté le public, notre public, et peu importe qu il soit selon les cas, actuel ou potentiel ; et il y a de l autre, un «non-public», une immensité humaine composée de tous ceux qui n ont encore aucun accès ni aucune chance d accéder prochainement au phénomène culturel» 49. La sociologie de la culture a tout d abord défini trois types de public correspondant à trois types de culture : la culture légitime, la culture moyenne et la culture populaire. En 1994, Olivier Donnat dresse une typologie plus exhaustive des publics de la culture en distinguant ce qu il appelle les «sept univers culturels» 50 : - L univers de l exclusion, pour commencer, dont les membres n ont quasiment jamais de contact avec le monde des arts et de la culture. Cet univers correspond à la notion de «non-public» inventée en 1968 à Villeurbanne ; 46 FLEURY(L.), op. cit. pp.100-101 47 DONNAT (O.), op.cit, p. 17 48 FLEURY (L.), Sociologie de la culture et des pratiques culturelles, 2006, p. 31 49 JEANSON (F.), «Déclaration de Villeurbanne», in FLEURY (2006), op. cit. p. 34 50 DONNAT (O.), Les français face à la culture. De l exclusion à l éclectisme, La découverte, 1994 37

- L univers du dénuement dont les membres, qui ne fréquentent que rarement les établissements ont tout de même une certaine connaissance de la vie culturelle ; - L univers de la culture juvénile qui désigne les pratiques des 15-20 ans, centrées autour de la musique et méfiantes vis-à-vis de la culture légitime ; - L univers du «Français moyen» qui s organise autour de l audiovisuel (TV, musique, cinéma) et dont les membres connaissent «les aspects les plus «spectacularisés» de la culture cultivée, mais ignorent assez largement le spectacle vivant» 51. O. Donnat distingue ensuite trois autres univers dont les membres ont un rapport privilégié à la culture légitime : - L univers des «classiques» dont les membres sont des diplômés de plus de 45 ans qui lisent régulièrement, regardent les émissions culturelles à la télévision, se rendent à des concerts de musique classique mais qui sont réfractaires à l avant garde artistique et méfiants vis-à-vis de l audiovisuel ; - L univers cultivé moderne dont les membres sont des jeunes diplômés urbains qui ont une pratique de sortie importante, aiment le jazz et le rock, les spectacles de danse et le cinéma. Ils ont quelques réserves cependant vis-à-vis des formes d expression trop intellectuelles ; - L univers des branchés, enfin, «désigne les boulimiques et éclectiques» 52, diplômés de l enseignement supérieur, d age intermédiaire, habitant les grandes villes, qui fréquentent assidûment les lieux culturels, qui écoutent aussi bien de la musique jazz que classique et qui se rendent au cinéma comme au théâtre. Non seulement il y a différents types de publics de la culture mais ces publics sont amenés a évoluer puisqu il n y a pas de déterminisme culturel mais une variété et une accumulation des pratiques. De même, le public constaté n est pas souvent celui auquel on s attend. L. Fleury, dans son ouvrage, reprend la distinction faîte par J-L Fabiani entre «public inventé» et «public constaté» 53. Le «public inventé», le bon public pourrait-on dire, est celui dont rêve les institutions culturelles, curieux, avide d apprendre et d élever ses connaissances, qui est à l écoute des médiateurs. Le véritable public, le «public constaté», celui qui ressort des enquêtes, «loin de correspondre à la définition du public qui devrait être gagné à la culture par l action publique, les usagers des équipements dont on fait le constat [ ] ne «présentent pas bien» 54. Ainsi, le public constaté des bibliothèques, exemple repris par l auteur, ne correspond en rien «au bon public» mais il s agit au contraire d un public «bruyant mangeur de sandwiches et buveur de canettes de bière, pour ne pas dire plus, qui arrive sans se conformer au type idéal que l éducation populaire ou le militantisme culturel ont constitué comme public à conquérir» 55. Les enquêtes sur la réception 51 FLEURY( L.) (2006), op.cit, p. 48 52 FLEURY(L.) (2006), op.cit, p. 49 53 FABIANI (J-L), Après la culture légitime. Objets,publics, autorités, Paris, L Harmattan, 2007, p. 25 54 FLEURY (L.) (2006), op.cit, p. 37 55 FLEURY (L.) (2006), op.cit, p. 38 38

des œuvres confirment ce décalage entre «public constaté» et «public inventé». L enquête de J-C Passeron et de E. Pedler sur le public du musée Granet à Marseille révèle que ce ne sont pas les visiteurs les plus diplômés qui passent le plus de temps dans les musées mais les moyennement diplômés 56. Le public de la culture est donc pluriel. Il recouvre des pratiques diverses. Il n est pas statique ni défini, et ne correspond pas dans la réalité à l idée qu on s en fait, à savoir un public très diplômé et cultivé, avide d apprendre. Cette méconnaissance du public de la culture et sa diversité, nous amène à penser qu une bonne partie de la population peut être touchée par les politiques culturelles, notamment par le biais de la télévision. C) La culture légitime à la télévision 1) La place de la télévision dans l idéal de la démocratisation culturelle La télévision est un média démocratique par excellence. 97% de la population la regarde tous les jours ou presque et a accès à la variété de ses programmes. Elle touche donc quasiment l ensemble de la population. Dans la perspective culturelle, elle permet d une part de s adresser au public «constaté» de la culture et d autre part de toucher le «non public». Oliver Donnat distingue Internet et la Télévision dans leur corrélation avec les pratiques culturelles. En effet, si l usage d Internet semble aller de pair avec les pratiques culturelles de sortie, la télévision quant à elle semble être davantage appréciée par des personnes centrées sur l espace domestique. Celles-ci n ont pas de fortes pratiques de sortie, donc nous pouvons supposées qu elles ne fréquentent guère les musées. D art d art, grâce à la télévision, permet donc à l art de s introduire dans les foyers et de capter ainsi une population qui était jusque là «non-public» de la culture et qui peut l être désormais. Le témoignage recueilli dans le neuvième entretien l illustre. En effet, la jeune fille interrogée ne semble pas avoir de fortes pratiques de sortie. Ses loisirs consistent «à passer du temps avec [son]copain, [sa]famille, [ses] amis». Elle déteste par ailleurs aller dans les musées, établissements où elle se rend uniquement par obligation. Elle n aime pas non plus l art ancien qu elle trouve «barbant». Pourtant, elle regarde l émission D art d art toutes les semaines. «C est devenu une habitude. C est ma petite pause culture». Si l émission ne la conduira pas à aller dans des musées, elle a le mérite de lui avoir inculquer des connaissances dans le domaine artistique, ce qu elle reconnaît volontiers : «Je ne m intéresse pas plus à l art mais j aime bien l émission, j ai l impression d apprendre quelque chose surtout que je m y connais pas du tout». La télévision, en touchant à la fois le «public constaté» et le «non public» de la culture peut répondre à l idéal de la démocratisation culturelle qui est de rendre l art accessible à tous. D art d art, en tant qu émission télévisée à thématique culturelle, touche à la fois le public de la culture 56 PASSERON (J-C) PEDLER (E.), le Temps donné aux tableaux, Marseille, Imerec, 1991, in PEQUIGNOT (B.), op.cit, p. 57 39

mais aussi le «non-public». Elle permet donc de diffuser à grande échelle la culture légitime, à laquelle appartiennent les Beaux-Arts. Mais comment celle-ci est telle perçue par les téléspectateurs? 2) La perception de la culture légitime par les téléspectateurs de D art d art : paradoxe D art d art, par son contenu, relève de la culture légitime. Par son ton décalé et divertissant, le programme cherche à vulgariser cette culture légitime. Par le biais de la télévision D art d art permet de toucher un vaste public, surtout en raison de sa programmation sur une chaîne généraliste à heure de grande écoute. On peut donc s attendre à ce qu elle réponde au mieux à l idéal de la démocratisation culturelle qui est de rendre accessible la culture à tous. L étude des entretiens recueillis viennent toutefois contredire cette idée. En témoigne la variété des réponses à la question «Pour vous D art d art c est plutôt une émission culturelle, un divertissement ou une émission de culture générale?» D art d art «c est un divertissement plutôt qu une émission culturelle» en raison de son caractère anecdotique (entretien n 1) ; «Moi, je le verrais plutôt comme un divertissement. Même si ça a un lien avec la culture, forcément, l aspect art ça reste culturel. Plutôt un divertissement» (entretien n 2) ; «C est les trois à la fois» (un programme culturel, de culture générale et un divertissement) (entretien n 3) ; «C est une émission culturelle. C est pas une émission de culture générale parce que la culture générale, ce n est pas que de l art. C est pas un divertissement parce que l art c est pas du divertissement, enfin, ce n est pas que du divertissement» (entretien n 4) ; «Ce n est pas un divertissement parce que ce n est pas Secret Story. C est au-dessus le niveau. C est pas de la culture générale. En même temps, on parle un peu de la période Non, je dirais que c est une émission culturelle parce que c est l œuvre qui amène à parler du contexte» (entretien n 5) ; «Très bonne question. Culturel, au sens cultureux, je pense pas. Une émission culturelle, ça doit rentrer dans le fond, et là, de part le format, tu peux pas rentrer dans le fond. Culture générale non plus. Et divertissement? moi ça me divertit mais après Je dirais que c est du ludique pour cultureux» (entretien n 6) ; «Une émission culturelle ce serait plus sur un thème précis, une soirée débat par exemple. Sans le style d Apostrophes. Je dirais que c est une émission de culture générale car cela fait aussi appel à l histoire, à la géographie, ce n est pas culturel» (entretien n 7) ; «ce n est pas une émission culturelle, ni artistique. Ce n est pas le but. C est plutôt une pub pour moi» (entretien n 8) ; «C est une émission de culture générale et un divertissement. Une émission culturelle, elle irait à fond. Elle vous pousserait à aller au musée. Ça marche pas pour moi» (entretien n 9). On constate donc que la majorité des personnes interrogées considèrent l émission comme un divertissement plutôt que comme une émission culturelle (seulement deux personnes sur neuf interrogées). Le concept même de l émission, qui raconte une histoire sous l angle de l anecdote, se veut avant tout divertissant à une heure de grande écoute en soirée où le public n est pas forcément 40

très réceptif. Le sujet, l art, relève pourtant de la culture légitime. Le traitement ludique, toutefois, modifie la perception des spectateurs. Parler de culture légitime en s amusant, en la vulgarisant, revient finalement à en changer le statut. Comme s il fallait, pour qu une émission culturelle qui traite d art soit reçue comme de la culture légitime, qu elle conserve un ton sérieux et hautement didactique. Non seulement les professionnels de la culture entretiennent l image d un public «inventé» hautement cultivé et avide d apprendre mais il semble aussi que le public lui-même partage cette vision. Celui-ci apprécie la culture légitime traitée comme un divertissement mais ne la considère dès lors plus comme de la culture légitime. Nous sommes face à un paradoxe. «Le producteur veut flatter le goût populaire? On le taxe aussitôt de pauvreté et d incompétence, on lui reproche de tutoyer Rubens, de traiter la Maja en nymphette. Essaie-t-il d être clerc? Le voici nommé cuistre et prétentieux» 57. Les exemples d émissions culturelles à la télévision ne manquent pas. Au début de la télévision, la culture tenait une grande place dans les missions affectée à l ORTF : informer, éduquer et distraire. Les grilles actuelle des programmes imposent aux chaînes un minimum culturel. Pourtant, peu d émission persistent dans le temps ou rencontrent une audience conséquente. Dans le domaine des arts plastiques, l émission Palettes, présentée par Alain Jaubert et diffusée sur Arte constitue une exception remarquable. D art d art, qui répond au même principe de vulgarisation culturelle, connaît un succès comparable, cette fois sur une chaîne nationale. Quelles sont les raisons de ce succès? III ) Le succès de D art d art A) Les indices d un succès 1) L adhésion des spectateurs : l audience et les témoignages a) L audience Le premier indice du succès de l émission est la stabilité de son audience. La moyenne d audience globale pour 2003 est de 8.8 (on ne tient pas compte de celle de 2002 qui ne concerne que trois mois, l émission ayant débutée au mois de septembre, et qui bénéficie de l effet de nouveauté) et celle de 2009 est de 8.47. Si l on remarque une baisse, l audience reste cependant conséquente pour une émission de ce type. Il faut noter toutefois que les données d audience ne sont pas très révélatrices. En effet, en raison de l heure de diffusion et du format court de l émission, l audience de l émission se compose des personnes qui regardaient le programme précédent, comme nous l avons vu à travers l exemple de l émission du 18 janvier 2010, consacrée au Repas chez Simon le pharisien de Véronèse. Si ce créneau de diffusion permet à D art d art de 57 BOURDON (J.), in Dossier de l audiovisuel n 73 «Peinture et télévision», mai-juin 1997, p. 13 41

capter un public plus jeune, en récupérant des téléspectateurs de FBI portés disparus, il ne convainc pas tout le monde et subit la dure loi du zapping. Pour relever des indices de l adhésion du public à l émission D art d art, mieux vaut s appuyer sur les témoignages recueillis, plus éclairants. b) Les témoignages Les témoignages révèlent le succès que l émission trouve auprès de son public. Les commentaires postés sur le site d Amazon.fr au sujet du livre tiré de l émission, que nous avons déjà mentionnés, ont un ton emphatique et ne lésinent pas sur l hyperbole : «Original et passionnant!» titre un internaute. «Cela fait longtemps que j attendais la parution d un livre ou d un DVD retraçant l émission. C est chose faire et c est une très bonne chose» écrit un autre. «Cet ouvrage est parfait pour compléter sa culture artistique. C est un livre vraiment à mettre dans toutes les mains». «D art d art en la matière est la meilleure tentative de vulgarisation que j ai jamais vue. Un livre à offrir et à déguster page après page». «Mon mari adore l émission». Pour rester dans les témoignages du web, nous pouvons relever celui de Julia de Funes, qui va présenter sur France 5 une émission philosophique, Le Bonheur selon Julia, conçue sur le modèle de D art d art, indice du succès de l émission en soi puisqu elle fait des émules : «J'ai eu cette idée en regardant D art d art de Frédéric Taddeï (programme court étudiant un tableau à chaque numéro ndlr). J'ai trouvé cela tellement génial que j'ai voulu faire de même avec la philo, mais sur une notion accessible, qui nous concerne tous, comme le bonheur, le plaisir, le désir..» 58 Des mots forts employés lors des entretiens individuels recueillis témoignent aussi du succès de l émission : «C est carrément compréhensible» (entretien n 1) ; «J ai trouvé cela super et du coup je regarde». «Les explications fumeuses, quand tu comprends qu un mot sur deux, c est chiant. Là c est vachement plus accessible» (entretien n 4) ; «Pour moi c était une révélation», «pour moi, cette émission, c est le médiateur parfait», «Il y a quelque chose dans l émission que j adore, c est le générique. Je trouve qu il est génial», «Je pense que quelqu un qui déteste la culture, qui déteste l art, pour moi, tout de suite, on est conquis». «c est vraiment bien fait, la scénographie est bien faite. Je pense que ceux qui ont fait l émission ont vraiment pensé à tout pour les gens, même les plus réticents, pour les amener à regarder l émission», «c est une très bonne émission, donc après je regardais tout le temps et même la pub, moi qui ait horreur de ça, pour la voir» (entretien n 5) ; «C était très intéressant» (entretien n 6) ; «C est une émission formidable», «c était très intéressant», «c est passionnant», «c est très très intéressant» (entretien n 7) ; «C est un exploit, un véritable exploit. Je sais pas comment il (Frédéric Taddeï) 58 DE FUNES (J.), http://www.programme-tv.net/news/tv/8715-julia-de-funes-je-ne-me-repose-pas-sur-monnom/ 42

fait», «je suis tombée sur D art d art et je suis restée scotchée. J ai trouvé cela brillant», «l émission donne envie et c est parfait. C est un excellent déclencheur» (entretien n 8). Au delà des hyperboles utilisées, c est aussi la demande d une émission plus fréquente et plus longue qui renseigne sur le succès de l émission. A la question «Que changeriez-vous à l émission?» la majorité souhaiterait voir l émission plus fréquente et plus longue. Nombreux sont ceux qui restent «sur leur faim» : «Je dirais la durée. C est trop court. Ça devrait durer au moins 5-6 minutes ou même une minute de plus. Ce n est pas assez approfondi. Ça reste trop anecdotique et on reste sur sa faim» (entretien n 1) ; Lorsqu on demande à la personne de l entretien n 2 quelle émission l aurait marquée, la personne interrogée répond «ça passe pas assez souvent maintenant pour que j ai des souvenirs précis». Si on devait modifier l émission elle conseille de la «faire un peu plus longue. C est vrai qu il y a des fois ou on voudrait en savoir plus. Ajouter une ou deux minutes. On reste un peu sur sa faim» ; «Elle (l émission) pourrait être un peu plus longue» et il faudrait «la faire plus fréquente parce qu elle passe quoi, deux fois par semaine? A un moment elle passait tous les soirs» (entretien n 4) ; «Je changerais quand même le format, faire l émission plus longue parce que c est difficile du coup de capter l émission et qu on veut en savoir plus» (entretien n 6) ; «Le format est un peu trop court» (entretien n 7) ; «Si l émission veut accrocher, il faudrait qu elle soit plus fréquente. Qu il y ait plusieurs émissions sur des œuvres différentes dans la journée. Le midi par exemple, entre Nagui et je sais pas quoi. Ce serait bien» (entretien n 9). c) «Une bonne émission D art d art c est celle qu on peut raconter le lendemain» 59 Frédéric Taddeï considère qu un épisode de D art d art réussi c est un épisode qu on peut raconter le lendemain. Cela semble pourtant bien difficile aux personnes interrogées de se souvenir d une émission en particulier, encore moins de ses détails comme le nom de l œuvre ou de l artiste. La brièveté du discours et l heure tardive de sa programmation, peu propice à l attention, l expliquent. Toutefois, on remarque que les personnes interrogées au lendemain d une émission (entretiens n 7 et 8) ont des souvenirs assez précis : «Par exemple hier, je regardais l émission. C était sur une œuvre de David, je me rappelle plus le titre mais cela se passait sous la Révolution. L œuvre avait été achevée par les disciples de David après sa mort. Il y avait plusieurs personnes représentées, notamment Robespierre et Mirabeau je crois. C était l apologie de la Révolution. Entre temps, Robespierre avait été guillotiné donc David a été obligé de le retirer mais il est mort et a laissé le tableau inachevé, qui sera repris par ses disciples» (entretien n 7) ; «Hier, c était sur le portrait de Charles VII. Je ne me souviens plus du peintre. Taddeï décortiquait l œuvre. C était un plan américain, il n y avait pas d attribut royaux. Le costume était rouge, couleur des rois, mais il n y avait ni sceptre ni couronne. Le visage était très réaliste. Le tableau était en total rupture mais après, tous les portraits royaux se sont faits selon ce modèle» (entretien n 8). 59 TADDEI (F.), in L invité du 5/7, France Inter, 8 décembre 2008 43

On remarque que les personnes qui se rappellent les émissions le font pour différentes raisons, soit parce qu elles font référence au vécu de l individu, à un intérêt personnel ou encore parce qu elles sont connues, soit parce qu elles suscitent la curiosité, qu elles étonnent ou qu elles suscitent des expériences inédites : Entretiens n 1 et 2 : «Il y en a une il n y a pas longtemps où la toile avait été volée, à Versailles. C est plutôt ça que je vais retenir mais je serais incapable de redonner le nom de l œuvre. Un peu comme la Joconde, le même type d histoire. C était à Versailles, et la toile a été volée. C est Louis XIV qui l avait achetée et on lui avait interdit de la mettre. Enfin, un truc dans ce genre là. Je ne me rappelle plus les détails» (entretien n 2). Au cours de l entretien n 1 la personne déplore le caractère trop anecdotique de l émission et le fait qu elle ne soit pas assez axée Histoire de l Art : «Par exemple, l émission sur la Joconde, on nous raconte l anecdote de son vol, on nous parle un peu du contexte, mais pas du tout de l œuvre en elle-même ou sur le travail de l artiste». Il est toutefois remarquable qu elle se souvienne de l émission sur la Joconde en raison des circonstances extraordinaires de son vol. Ces deux personnes se souviennent donc de certaines émissions D art d art grâce à l angle choisi par Frédéric Taddeï, celui de raconter non pas l œuvre en soi mais son histoire marquée par des événements extraordinaires qui s ancrent dans les esprits. Entretien n 4 : «Alors, une notamment sur une œuvre contemporaine. Je peux pas dire qui l a faite, ni même le nom de l œuvre. Mais en gros, l œuvre dont je me souviens, c était une espèce de pièce toute dorée, et je crois que ça représentait un caveau si je me souviens bien. C était la signification. Alors, est-ce que c était le tombeau de l Homme en général, je sais plus exactement. Cette œuvre je m en souviens parce que je connaissais par l artiste justement. Je n avais jamais vu cette œuvre là. Je trouvais ça assez intéressant, assez surprenant. C était sympa ( ) Après, il y en avait une sur un tableau assez classique de Renoir je crois. Qu était Un déjeuner à la Grenouillère, un truc comme ça, sur les bords de Seine. Après c est pareil, il t explique des petits éléments. Bah voilà, tel personnage, telle femme a le visage tourné vers telle personne. Le peintre s est représenté dans tel homme etc. ça t explique les interactions entre les personnes». Dans le premier exemple cité, c est le choix d une œuvre et d un artiste peu connu qui attise la curiosité de la personne interrogée qui va dès lors porter davantage d attention à l œuvre. Ensuite c est le fait d axer l émission sur la signification étonnante de l œuvre assimilée à un tombeau qui retient l attention. Pour la seconde émission citée, c est au contraire le choix d un tableau bien connu réalisé par un peintre lui aussi connu qui permet de mémoriser l émission. L axe choisi ici n est pas la signification de l œuvre mais plutôt l œuvre en soi. Taddeï décortique le tableau et apporte des éléments d analyse qui permettent au spectateur de porter un nouveau regard sur cette œuvre qui fait partie de sa culture générale. Entretien n 5 : «Alors, il y a une émission sur le Scribe accroupi du Louvre. Parce que j adore l archéologie et c était vraiment bien expliqué. Et puis il y a une autre émission sur une œuvre, 44

alors je suis incapable de dire c était quoi, mais c était une œuvre d art contemporain et quand on la regarde comme ça, moi ça me disait rien et après l explication et tout ça, j ai vraiment aimé cette œuvre, je la regardais autrement. C était une peinture grise je crois, mais je suis incapable de dire de qui elle était, j avoue. C était très contemporain. Mais c était assez magique après l explication, le changement du regard». La personne se souvient de la première œuvre car elle correspond à un de ses centres d intérêt, l archéologie. Elle était donc prédisposée à écouter l émission et à lui porter toute son attention, ce qui lui a permis de la mémoriser. Pour la deuxième œuvre citée, c est l expérience vécue qui l a marquée. Alors qu elle ne s intéressait pas à l art contemporain, qu elle avait plutôt du rejet à son encontre, l explication de Frédéric Taddeï a réussi à changer son regard, expérience à laquelle elle n était pas préparée et qui l a marquée d autant plus. Entretien n 6 : «Alors, il y avait un truc contemporain, c était un objet, pas un tableau. Je serais incapable de dire ce que c était. Et apparemment, il n y avait aucun sens là dedans, et Taddeï a donné du sens. Il y avait une œuvre aussi, un peinture, Le joueur à l as de carreau ou je sais pas quoi. Il y a toute une histoire avec les regards. La servante regarde sur le côté. Taddeï racontait tous les petits détails qui illustraient le côté causasse de la scène». Dans cet exemple, la personne est elle aussi marquée par l expérience vécue lors de l émission. Au début, l œuvre est a priori incompréhensible, à la fin, la personne a compris. Elle se souvient de cette émission parce qu elle l a vécue comme une révélation. Pour la deuxième œuvre citée, on se retrouve dans le même cas de figure que pour l entretien n 4. Taddeï a choisi ici de traiter l œuvre en soi et de révéler par ses détails une situation caucasse et humoristique qui marque les esprits. Entretien n 8 : «Une parce que le tableau avait fait scandale, et était censurée jusqu à peu. D ailleurs je crois que c est suite à l émission de Taddeï qu elle a été réhabilitée. L Origine du monde de Courbet. C était choquant. La présentation de Taddeï était très peu scandaleuse, il replaçait l œuvre dans son contexte de l époque c était très bien ( ) Il y a une autre émission aussi dont je me souviens parce que j ai connu la polémique autour de l œuvre. Les colonnes de Buren. L émission parlait pas de l œuvre mais de la polémique justement et Taddeï montrait des graffitis de l époque contre ces colonnes. C était très intéressant. ( ) Ah, et aussi une autre sur Pollock, c était très intéressant. Il retraçait la création des œuvres par l artiste. Il se baladait sur la toile avec ses couleurs, commençait par le noir, et quand il avait fini le noir, il prenait du rouge, et après du jaune, jusqu à ce qu il n y ait plus de blanc du tout. Alors qu on a l impression de fini, de sophistiqué, c est intéressant de voir le décalage entre le rendu et la volonté première de l artiste, de sa technique. Ça donne un autre angle de vue». L émission sur l Origine du monde de Courbet a marqué cette personne en raison de son sujet, œuvre plutôt osée qui a créé la polémique en son temps. C est attribuer bien du mérite à l émission que de la rendre responsable de sa réhabilitation mais cela témoigne de la légitimité que lui accorde cette personne. En ce qui concerne l émission sur les colonnes de Buren, elle reste dans l esprit de la personne interrogée 45

parce qu elle fait référence à son vécu. Et quant à celle sur Pollock, c est le décalage entre sa pensée et la réalité, la surprise d apprendre que la technique qu elle croyait sophistiquée ne l est en fait pas, qui la lui fait mémoriser. Entretien n 9 : «La semaine dernière, c était sur un garçon aux membres atrophiés. J ai pas tout compris. Il avait les mains tordues et un tout petit corps. Ça m a marquée parce que je trouvais l image bizarre. C était un tableau ancien. Il (Taddeï) expliquait qu il était venu faire l aumône ( ) Il y a eu tout un zoom sur une carte qu il tenait dans la main et c est ce qui permettait de dire qu il faisait l aumône». La personne est tout d abord marquée par la force horrible de l image de ce garçon aux membres atrophiés. On remarque ensuite que les procédés scéniques et les mouvements de caméra qui servent l explication lui ont permis de mémoriser en partie la signification de l œuvre. 2) Au delà de l émission, de nouvelles pratiques L émission a pour but de faire découvrir l art, de dépasser les possibles barrières en le vulgarisant et de donner envie aux téléspectateurs d en savoir un peu plus dans ce domaine. D après les témoignages recueillis, c est un pari gagné. Il est possible d observer plusieurs effets qu exerce l émission sur le téléspectateur. a) L émission permet au spectateur de porter un nouveau regard sur les oeuvres Les processus de vulgarisation mis en place rencontrent un vif succès auprès des spectateurs. Ceux-ci ont l impression d apprendre des choses intelligentes et d augmenter leur culture générale : «J ai l impression d être moins stupide sur l art» (entretien n 5), «J ai l impression d apprendre quelque chose surtout que je ne m y connais pas du tout» (entretien n 9), «Je préfère regarder des émissions culturelles plutôt que d autres programmes comme la ferme célébrité. Au moins, il me reste quelque chose dans la tête à la fin. J ai appris quelque chose» (entretien n 3), «C est une émission enrichissante» (entretien n 7). L émission a pour but de donner des clés de compréhension sur des œuvres d art. Une fois l enseignement acquis, les spectateurs modifient leur rapport à l œuvre : «L émission crée une proximité plus forte avec l œuvre que si on allait au musée. Ça permet de l apprécier autrement» (entretien n 1) ; «L émission donne des clés de compréhension. Elle explique bien les œuvres. C est simple, accessible. Ça aide à mieux comprendre» ;«Elle m aide à mieux comprendre, à mieux appréhender les œuvres. Elle fait disparaître les a priori sur l art» ;«On apprécie plus facilement les œuvres» (entretien n 3) ; «C était intéressant d avoir les détails, parce que je l avais vu au Louvre, mais je l avais pas regardé comme il fallait. Ça donne un autre regard sur l œuvre. C était assez intéressant. Je pense que maintenant, si je vais au Louvre, que je redécouvre cette œuvre, je la regarderais autrement parce que j ai vu l émission» ; «J ai un autre regard sur les œuvres» (entretien n 5) ; «Si je reconnais une œuvre qui est expliquée dans D art d art, je vais 46

sans doute la voir différemment, mieux l apprécier» (entretien n 6) ; «L émission m apporte un autre regard sur les œuvres, sur l art ( ) C est sûr que si je voyais le tableau de David, je le verrais autrement maintenant» (entretien n 7). b) L émission parvient à intéresser le spectateur à des domaines qui lui étaient étrangers Sans doute l indice du succès de l émission le plus explicite est le nouveau rapport à l art qu elle suscite. Par exemple, certaines personnes hermétiques à l art contemporain, une fois les clés de compréhension transmises, vont jusqu à l apprécier. D autres, peu sensibles à la peinture, vont y trouver un nouvel intérêt. «Moi l art contemporain cela me parle pas beaucoup. J aime pas trop. Mais j ai vu des émissions (ndrl de D art d art) qui expliquaient ce qu il y avait derrière, ce qu avait voulu dire l artiste. Et là du coup, oui, j aurais plus tendance à aller voir les choses» (entretien n 4) ; «Dans un premier temps on se dit c est quoi? encore une œuvre contemporaine. Et avec l explication, on connaît les sentiments, l état d esprit dans lequel était l auteur. Là, on comprend l œuvre et on se dit : et oui, c est ça! c était vraiment intéressant. Pour moi c était une révélation parce que je suis pas une fan de l art contemporain» (entretien n 5) ; «Ça me pousse à m intéresser à des périodes, à des œuvres auxquelles je ne me serais pas intéressé de prime abord. Notamment l art contemporain. Je suis moyennement réceptif et D art d art est parvenu à m y intéressé. C est un bon médiateur. Je me rappelle avoir vu une émission. Elle présentait une œuvre d art contemporain. Quand je la voyais au début, j y comprenais rien, j avais comme du rejet, mais après l émission, ses explications, tu as un autre regard. C était très intéressant», «Petit à petit, ça m a aidé à comprendre l art contemporain et c était pas gagné» (entretien n 6). Enfin, cette autre personne préfère l architecture et la sculpture à la peinture, or D art d art va modifier son rapport à celle-ci : «Je m intéresse plus au tableaux depuis que je regarde D art d art» (entretien n 2). c) L émission donne envie et peut conduire à l action Enfin, un autre indice du succès de l émission, c est qu il peut servir de déclencheur à une action. Donner envie, c est le credo de D art d art. Donner envie d en savoir plus, donner envie de se rendre au musée. Dans «l invité du 5/7» de France Inter, Frédéric Taddeï explique à Patricia Martin qu il est content s il donne envie, grâce à D art d art d aller au musée. A Marjolaine Jarry, à l occasion d une interview pour le numéro du 20-26 juin 2008 de Télé Ciné Obs, il confie qu il s agit de «partager l envie» et qu à l origine de D art d art, il y a «l envie de que même ceux qui ne vont jamais au musée apprennent quelque chose» 60. L émission parvient à attiser la curiosité : «A chaque fois que je regarde l émission, j ai envie de voir l œuvre, d en savoir plus sur l artiste, la thématique. Ça rend curieux. C est un appel à la curiosité. C est très intéressant pour cela.» (entretien n 6). «C est le but de cette émission, de donner envie de connaître la peinture avec des petites saynètes. Ça donne envie de voir d autres œuvres de l artiste par exemple» ; «L émission 60 TADDEI (F.), in Télé ciné obs 20 juin/26 juin 2008 47

est un véritable déclencheur. Pour quelqu un qui n a jamais vu d œuvre, ça donne envie de les découvrir» (entretien n 8). Pierre Soulage, dans la préface du livre tiré de l émission écrit : «Ce qui importe c est de créer le désir. Le désir d aller voir. Cette émission est une des premières entrées possibles» 61. Mais entre avoir envie et passer à l action, il y a une différence qui est cependant comblée pour certains téléspectateurs interrogés. Certains vont rechercher des informations : «Je vais sur Internet des fois pour me documenter plus sur les œuvres, sur le courant, sur l histoire de l art.» (entretien n 1), «Si j ai vraiment aimé une émission, et que je suis un peu sur ma faim, je vais aller me renseigner sur l auteur de l œuvre, voir ce qu il a fait d autre» (entretien n 3). «Ça m est arrivé une ou deux fois d aller chercher des infos. Par exemple, je n ai pas compris où l œuvre était exposée. Ça, ça m est déjà arrivé de rechercher le musée où on peut aller la voir. Sans forcément y aller mais par curiosité.» (entretien n 2). Daniel Buren écrit en préface du livre D art d art «Tour de force de concision qui, d émission en émission, tient son pari et arrive même bien souvent à nous mettre l eau à la bouche. Alors bien souvent on voudrait en savoir plus. Aller plus loin. On y va donc et on recherche à son tour» 62. D autres se rendent dans des musées ou à des expositions alors qu ils n y seraient pas allés avant d avoir vu l émission : «L émission me fait découvrir des œuvres ou des artistes que je ne connaissais pas. Donc je me dis que j irais du coup voir telle ou telle expo, tel ou tel musée, parce que l œuvre ou cet artiste y est exposé, parce que j ai trouvé ça sympa» (entretien n 4) ; «J ai vu une émission sur Toulouse Lautrec. J ai voulu aller au musée d Orsay avec mes parents pour voir ses œuvres alors qu un mois avant j y serais pas allée parce que ça m intéressait pas. Ça me donne envie d aller dans des musées où j aurais pas été avant» (entretien n 5). Enfin, on peut noter que certains développent de nouvelles pratiques comme cette personne qui va feuilleter des livres sur l art : «Je regarde les livres d art alors qu avant non» (entretien n 5). B) Les ingrédients de réussite de D art d art Frédéric Taddeï confie à Patricia Martin, lors de l émission «L invité du 5/7» qu il a l ambition avec D art d art de régénérer les émissions culturelles. D après le succès constaté du programme auprès de son public, nous nous proposons désormais d étudier les ingrédients qui lui permettent de se distinguer des autres émissions culturelles consacrées à l art et qui expliquent une telle réussite. L étude des entretien permet de dégager des éléments qui font l unanimité parmi les téléspectateurs. Ces éléments sont les ingrédients du succès de D art d art. 61 TADDEÏ (F. et M-I), D art d art, ed. du chêne, 2008, p. 6 62 TADDEÏ (F. et M-I), op.cit, p. 6 48

1) Son format «Pour vous expliquer vraiment, monsieur le professeur, choisissez la chaire de l enseignant, l article dans la presse écrite ou, mieux, le livre, car la télévision a ses contraintes, dont la principale est de faire de l audience, donc du spectacle. Une émission doit se constituer son public au sein d une chaîne et, pour le garder, le temps est compté. Gérer le temps pour éviter le zapping reste donc essentiel, d autant plus que le montage de plus en plus rapide des clips et des spots publicitaires a entraîné le téléspectateur à un décryptage de l image lui aussi plus rapide ( ) Les émissions lancées par La Cinquième, et qui contribuent sans doute à son succès, ne durent souvent que quinze minutes, juste le temps de s intéresser à un sujet sérieux» 63. Nous l avons vu, le public de D art d art reste souvent sur sa faim et souhaiterait que l émission dure plus longtemps. Son format court, d 1 30, est pourtant l un de ses atouts. «C est le format court aussi qu est bien dans cette émission. Pour des gens qui aiment pas l art, c est bien pour le découvrir» (entretien n 5). Il permet de faire du «haut de gamme», selon une expression plusieurs fois reprises par Frédéric Taddeï, à une période horaire où les téléspectateurs sont peu réceptifs à des émissions plus longues. Traiter de l art, sujet jugé hautement élitiste, à heure de grande écoute, au moment où le téléspectateur cherche à se détendre et non à s instruire, est un véritable challenge. L émission se risque à la pratique du zapping et donc à une perte d audience. Pourtant «les émissions culturelles c est plutôt rare, surtout à une heure pas trop tardive et ça fait du bien de parler un peu de culture» (entretien n 3). La brièveté en soi de l émission n encourage pas le spectateur à changer de chaîne. Il peut le faire bien sûr, mais il peut aussi faire autre chose pendant ce temps, ou mieux, si l émission capte son attention, la regarder comme la personne de l entretien n 9 qui rappelle «il y a des émissions sur l art ancien qui ne m intéressent pas. Mais comme c est court et bien expliqué, je regarde». Capter l attention, c est le rôle du générique d abord, à la musique tonitruante un peu «tambour battant» qui bat le rappel, puis celui du contenu concis mais riche. «D art d art c est une émission courte, avec un condensé d informations. Ça permet de capter l attention. Plus long, ce serait peutêtre trop d infos. Dans un format aussi court, il n y a pas de temps mort. On n est pas tenté de zapper» (entretien n 3) ; «Le côté clip de l émission, ça permet de capter l attention et ça c est bien» (entretien n 6). Grâce entre autres à la rapidité des publicités, les capacités de décryptage du téléspectateurs se sont considérablement accélérées. Il est donc possible pour lui d être réceptif à un message énoncé en seulement une minute trente. D ailleurs, le public fait l analogie entre D art d art et la publicité : «C est plutôt une pub pour moi, c est d ailleurs un format de pub» (entretien n 8). 63 DUCCINI (H.), op.cit, p. 122 49

La brièveté de l émission correspond aussi à une stratégie de fidélisation, fonctionnant comme une sorte de teasing, puisque le téléspectateur qui reste sur sa faim aura le désir de la regarder de nouveau. Cela contribue à la rendre d autant plus vivante : «Il n y a pas de temps mort» (entretien n 3), «c est vivant» (entretien n 1), «la présentation aussi est sympa, le décors au sein de l émission, c est dynamique» (entretien n 2). En raison du format, le discours se doit d être concis et simple. Frédéric Taddeï relève la difficulté de l exercice : «Il est bien plus difficile de faire D art d art qu un talk show cultureux de deux heures 64». D art d art lui demande davantage de travail et d efforts de synthèse que Ce Soir ou Jamais qu il présente également. Il développe un discours simple et facilement accessible ce que toutes les personnes interrogées reconnaissent : «C est carrément compréhensible ( ) Cela vulgarise l art, c est accessible à tous. C est pas un cours d histoire de l art» (entretien n 1) ; «ça change des grands discours sur les œuvres, les techniques de peintures, le genre de matière, ça on s en fout» ( ) les atouts? la légèreté, l accessibilité qu il donne aux œuvres» (entretien n 2) ; «Elle explique bien les œuvres. C est simple, accessible» (entretien n 3) ; «Elle est courte, bien construite. C est explicite. C est simple. Les explications fumeuses quand tu comprends qu un mot sur deux, c est chiant. Là c est vachement plus accessible» (entretien n 4) ; «C est très intelligible ( ). C est expliqué tout simplement ( ). C est très pédagogique» (entretien n 5) ; «Elle fait le tour de la question en peu de temps. Les mots sont choisis. C est très très intéressant et très facile. Il n y a pas besoin de réfléchir. Cela s adresse à tout le monde. Il n y a pas besoin d avoir des clés. Avant l art était réservé à des initiés. Je préfère avoir des explications comme celles de D art d art plutôt qu une conférence pompeuse qui durera des heures et qui sera pas palpitante. (entretien n 7) ; «Taddei n explique pas l œuvre, ne se revendique pas critique d art. Les critiques sont chiants, intellos, désespérants. Ils font référence à des choses qu on ne connaît pas alors on se dit qu on est nul. Taddei lui n explique pas. C est plus intelligent. Elle rend l art accessible. Elle vulgarise, non, ne vulgarise car ce n est pas vulgaire du tout mais elle met l art à la portée de tous. (entretien n 8). 2) Le caractère anecdotique et ludique Avec l accessibilité du discours, l aspect ludique et anecdotique est le second aspect cité lors des entretiens pour exprimer les raisons de l appréciation de l émission : «C est anecdotique et amusant» (entretien n 1) ; «[J apprécie l émission] justement parce que je trouve cela rigolo. ( ) ce sont des petites anecdotes rigolotes sur vraiment la vie de l œuvre. ( ) [ce que l on retiendra de l émission c est] l histoire. Pas forcément le nom, le lieu, le peintre de l œuvre mais l anecdote qui va être donnée, l aspect sympa, rigolo.( ) [le générique] est assez rigolo. J aime beaucoup quand 64 Frédéric Taddeï dans Télé Ciné Obs, 20-26 juin 2008 50

elle pince le téton. Je trouve ça trop drôle La Joconde qui a une voix d homme, c est marrant. Et les deux blacks qui se répondent. C est assez drôle» (entretien n 2) ; «C est sympathique» (entretien n 3) ; «C est sympa» (entretien n 4) ; «Ça me fait trop rire» (entretien n 5) ; «C est ludique ( ) rigolo. Le générique montre la volonté de faire quelque chose de très ludique, rigolo. Il y a le côté «je vais vous parler d art, mais je ne me prends pas au sérieux. C est plus marqué dans le titre et dans le générique que dans l émission ( ) c est du ludique pour cultureux» (entretien n 6) ; «C est simple et ludique» (entretien n 7) ; [j aime l émission parce qu ] il y a toujours une anecdote ( ) Voilà, je vais vous raconter une petite histoire. Car c est vraiment une petite histoire qui est racontée aux gens, et qui donne envie, même à des gens qui n ont pas de culture artistique» (entretien n 8). L aspect ludique est également signifié par l attribution majoritaire de l émission au genre du divertissement plutôt qu à celui de l émission culturelle. 51

Conclusion Parler d art sur une chaîne généraliste à heure de grande écoute est une véritable gageure. D art d art le fait brillamment et cela depuis huit ans. La longévité d une émission de ce type, véritable première sur une chaîne généraliste, la fidélité de l audience mais surtout les témoignages positifs recueillis auprès des téléspectateurs, démontrent que D art d art est l exception qui confirme la règle. Alors, quels sont les éléments de réussite de cette émission? C est d abord, selon nous, dans la prise en compte de l évolution de la société et du changement de son rapport à la culture, dans l adéquation du programme à la demande d une culture plus abordable et divertissante que réside son succès. C est ensuite le concept même de l émission, le parti pris de raconter brièvement et de façon divertissante une histoire sur une œuvre, lequel engendre des procédés qui achèvent de susciter l adhésion du téléspectateur. L étude de ces procédés mis en place pour capter l attention en 1 30 est passionnante et démontre toute la virtuosité des producteurs : provoquer la surprise et attiser la curiosité par la variété des sujets et des angles inattendus, faciliter la mémorisation par le choix d une anecdote et d un ton humoristique, donner à voir l œuvre sous toutes ses coutures par la diversité des plans dynamiques qui retiennent eux-aussi l attention, jouer sur les sens par l environnement sonore qui accompagne le discours rythmé d un présentateur charismatique Cette émission est un concentré d éléments qui réussissent avec succès à faire adhérer et à convaincre le téléspectateur à un horaire où il est habituellement peu réceptif. Tour de force magistral en seulement 1 30. Le modèle fait des émules ce qui indique que le concept de D art d art est bien reconnu comme une formule gagnante : l émission de philosophie de Julia de Funès, ou encore Otto, gardien de l art contemporain, toutes deux programmées sur TV5, s y essaient. Les chaînes généralistes voient elles-aussi fleurir les programmes pédagogiques courts comme La Minute de l économie sur M6. Alors, tandis que les professionnels de la culture déplorent la programmation insuffisante et inadaptée des programmes culturels, pourquoi ne pas les rendre plus courts tout simplement? Nous sommes tentés de croire Frédéric Taddeï lorsqu il dit : «Je suis persuadé qu il n y a pas de sujets dont on ne puisse pas parler à une heure de grande écoute à condition que ce soit de manière intelligente, brève et divertissante» 65. D art d art, qui a su fidéliser une audience conséquente, est la preuve que ce concept est adapté aux programmes culturels de type légitime. 65 F. Taddeï, in France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002. 52

Bibliographie BOURDIEU (P) DARBEL (A), L amour de l art, les musées d art européens et leur public. Paris : Les éditions de minuit, 1969, 251 p. CASETTI (F.) ODIN (R.), «De la paléo à la néo-télévision» in Communication 51, 1990, 26 p. CHAMPAGNE (P.), «La télévision et son langage : l influence des conditions sociales de réception sur le message», in Revue française de sociologie, XII, 1971, pp. 406-430 CHEYMOL (J-B), «Stratégie de la brièveté médiatique dans le cas d une émission sur l art D art d art», in Les mises en scène du discours médiatique, colloque international de l Université Laval. Québec : 21-23 juin 2007, 7p. CLEMENT(C.), La nuit et l été, quelques propositions pour les quatre saisons. Paris : La Documentation française, 2002, 113 p. DONNAT(O), Les pratiques culturelles des français à l ère numérique, enquête 2008. Paris : La Découverte, 2009, 282 p. DONNAT (O), Les français face à la culture. De l exclusion à l éclectisme, Paris : La découverte, 1994, 372 p. DONNAT (O), in «Passionnés, fans et amateurs», Réseaux n 153, 2009, 213 p. DUCCINI (H), La télévision et ses mises en scène. Paris : Nathan, 1998, 127 p. FLEURY (L), Sociologie de la culture et des pratiques culturelles. Paris : Armand Colin, 2006, 127 p. LACROIX (C.), Chiffres clés de la culture 2009. Paris : Ministère de la culture, DEPS, La documentation française, 2009, 239 p. LAHIRE (B) «Individu et mélanges des genres», in Réseaux n 126, 2004, pp. 89-111 NOYER (J), Quand la télévision donne la parole au public, la médiation de l information dans l Hebdo du médiateur, Villeneuve d Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2009, 322 p. PASQUIER (D), «Les jeunes et la culture de l'écran. Enquête nationale auprès des 6-17ans», in Réseaux 92/93, 1999, pp. 25-103 PEQUIGNOT (B.), Sociologie des arts. Paris : Armand Colin, 2009,125 p. TADDEÏ (M.I et F.), D art d art. Paris : Chêne, 2008, 319 p. Revues : France 2 Hebdo n 39, 21-27 septembre 2002 Les dossiers de l audiovisuel n 73, «Peinture et télévision», mai-juin 1997 Les études du CSA, «Culture et télévision», 1998 53

Sonovision n 466, octobre 2002 Télé Ciné Obs, 20-26 juin 2008 Internet : Site officiel de l émission : dartdart.france2.fr/ Vidéo de D art d art en streaming : www.larousse.fr Cahier des charge de France Télévisions 2009 : http://www.csa.fr/upload/dossier/cahier des charges.pd Témoignage critique de Franck Gintrand :http://latribunelibredefranckgintrand.wordpress.com Citation de l émission par Pierre Bournier : http://www.arteo.com/news/chronicles/archive/2009/11/02/pierre-soulages_2c00_-le-peintre-dunoir_5f00_633927562101235000.aspx Citation du titre de l émission dans une rubrique de mode : http://mode.doctissimo.fr/shopping/chemises-et-blouses/blouses-graphiques/kiabi-baba-cool.html Témoignages sur le livre D art d art : www.amazon.fr/dart-dart Témoignages sur l émission : http://forum.doctissimo.fr/loisirs/peinture/analyse-oeuvresujet_22_1.htm Témoignages d Alain Joubert, Palettes : http://archives.arte.tv/special/palettes.htm Témoignage de Julia de Funès : http://www.programme-tv.net/news/tv/8715-julia-de-funes-je-neme-repose-pas-sur-mon-nom/ Page Wikipedia de l émission : wikipedia.org/wiki/d'art_d'art Page fan Facebook de l émission : http://www.facebook.com/home.php/pages/dart-dart Radios : Europe 1 : Le grand direct de la télé, présenté par Jérôme Clément, 5 mai 2009 (11h29) France Inter : L invité du 5/7, présenté par Patricia Martin, 8 décembre 2008 (05h10) France Inter : Vous écoutez la télévision, présenté par Marc-Olivier Fogiel, 3 janvier 2004 (11h05) RFI : Culture vive, présenté par Pascal Paradou, 27 septembre 2002 (17h10) 54

Tables des figures figure 1 : capture d écran de la scénographie de D art d art...15 figure 2 : rythme et intonation du discours...17 figure 3 : Genre des musées visités en 2003...22 figure 4 : Publics des musées et des expositions 2005...22 figure 5 : Publics des musées et des expositions 2006...23 figure 6 : Publics des musées et des expositions par CSP 2005...23 figure 7 : Etude comparée des moyennes d audience 2003 et 2009...28 figure 8 : capture d écran du site http://dartdart.france2.fr/...30 figure 9 : capture d écran du site http://dartdart.france2.fr/ : moteurs de recherches...31 figure 10 : Capture d écran d une page de www.larousse.fr...32 figure 11 : Capture d écran de la page Wikipedia de D art d art...33 figure 12: Capture d écran de la page Facebook de D art d art...33 55