Lecture analytique n 7 : Dora et Kaliayev Dora : L'amour? Non, ce n'est pas ce qu'il faut. 5 Kaliayev : Oh, Dora, comment dis-tu cela, toi dont je connais le cœur... Dora : Il y a trop de sang, trop de dure violence. Ceux qui aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour. Ils sont dressés comme je suis, la tête levée, les yeux fixes. Que viendrait faire l'amour dans ces cœurs fiers? L'amour courbe doucement les têtes, Yanek. Nous, nous avons la nuque raide. 10 Kaliayev : Mais nous aimons notre peuple. Dora : Nous l'aimons, c'est vrai. Nous l'aimons d'un vaste amour sans appui, d'un amour malheureux. Nous vivons loin de lui, enfermés dans nos chambres, perdus dans nos pensées. Et le peuple, lui, nous aime-t-il? Sait-il que nous l'aimons? Le peuple se tait. Quel silence, quel silence... 15 Kaliayev : Mais c'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour. 20 Dora : Peut-être. C'est l'amour absolu, la joie pure et solitaire, c'est celui qui me brûle en effet. À certaines heures, pourtant, je me demande si l'amour n'est pas autre chose, s'il peut cesser d'être un monologue, et s'il n'y a pas une réponse, quelquefois. J'imagine cela, vois-tu : le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le coeur quitte sa fierté, les bras s'ouvrent. Ah! Yanek, si l'on pouvait oublier, ne fût-ce qu'une heure, l'atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin. Une seule petite heure d'égoïsme, peux-tu penser à cela? Kaliayev : Oui, Dora, cela s'appelle la tendresse. 25 Dora : Tu devines tout, mon chéri, cela s'appelle la tendresse. Mais la connais-tu vraiment? Est-ce que tu aimes la justice avec la tendresse? Kaliayev se tait. 30 Est-ce que tu aimes notre peuple avec cet abandon et cette douceur, ou, au contraire, avec la flamme de la vengeance et de la révolte? (Kaliayev se tait toujours.) Tu vois. (Elle va vers lui, et d'un ton très faible.) Et moi, m'aimes-tu avec tendresse? Kaliayev la regarde. 35 Kaliayev, après un silence : Personne ne t'aimera jamais comme je t'aime. Dora : Je sais. Mais ne vaut-il pas mieux aimer comme tout le monde? Kaliayev : Je ne suis pas n'importe qui. Je t'aime comme je suis.
40 Dora : Tu m'aimes plus que la justice, plus que l'organisation? Kaliayev : Je ne vous sépare pas, toi, l'organisation et la justice. 45 Dora : Oui, mais réponds-moi, je t'en supplie, réponds-moi. M'aimes-tu dans la solitude, avec tendresse, avec égoïsme? M'aimerais-tu si j'étais injuste? Kaliayev : Si tu étais injuste, et que je puisse t'aimer, ce n'est pas toi que j'aimerais. Dora : Tu ne réponds pas. Dis-moi seulement, m'aimerais-tu si je n'étais pas dans l'organisation? 50 Kaliayev : Où serais-tu donc? Dora : Je me souviens du temps où j'étudiais. Je riais. J'étais belle alors. Je passais des heures à me promener et à rêver. M'aimerais-tu légère et insouciante? 55 Kaliayev, il hésite et très bas : Je meurs d'envie de te dire oui. Dora, dans un cri : Alors, dis oui, mon chéri, si tu le penses et si cela est vrai. Oui, en face de la justice, devant la misère et le peuple enchaîné. Oui, oui, je t'en supplie, malgré l'agonie des enfants, malgré ceux qu'on pend etceux qu'on fouette à mort... Kaliayev : Tais-toi, Dora. Dora : Non, il faut bien une fois au moins laisser parler son cœur. J'attends que tu m'appelles, moi, Dora, que tu m'appelles par-dessus ce monde empoisonné d'injustice... Kaliayev, brutalement : Tais-toi. Mon cœur ne me parle que de toi. Mais tout à l'heure, je ne devrai pas trembler. Dora, égarée : Tout à l'heure? Oui, j'oubliais... (Elle rit comme si elle pleurait.) Non, c'est très bien, mon chéri. Ne sois pas fâché, je n'étais pas raisonnable. C'est la fatigue. Moi non plus, je n'aurais pas pu le dire. Je t'aime du même amour un peu fixe, dans la justice et les prisons. L'été, Yanek, tu te souviens? Mais non, c'est l'éternel hiver. Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes. Il y a une chaleur qui n'est pas pour nous. (Se détournant.) Ah! pitié pour les justes!
SUPPORT Les Justes (1949) d'albert Camus, acte III. PRÉSENTATION ET SITUATION DU PASSAGE Kaliayev n'a pas pu lancer la bome contre le grand-duc, à cause de la présence de deux enfants. Mais il est prêt à refaire une tentative dans deux jours. Juste avant d'aller l'accomplir, il s'entretient avec Dora. C'est la dernière fois que les deux personnages se parlent. Kaliayev et Dora se sont forgé une carapace pour les besoins de leur cause. Dora voudrait entendre une déclaration d'amour que Kaliayev ne peut pas lui accorder : s'il aime, il n'osera pas lancer la bombe. PROBLÉMATIQUES Comment Dora traduit-elle ses sentiments personnels? En quoi les deux personnages se distinguent-ils? En quoi le dialogue est-il difficile entre les deux personnages? En quoi ce passage est-il émouvant? AI-JE BIEN LU? 1. Dora utilise deux noms ou expressions pour s'adresser à Kaliayev. Quels sont ces deux mots ou expressions? 2. Quelles didascalies montrent les difficultés qu'éprouve Kaliayev? 3. Pourquoi Kaliayev ne veut-il pas dire à Dora ce qu'il ressent pour elle? I. II. III. DES AXES LES NEUF IDÉES ESSENTIELLES 1. Dora se contredit : elle commence par dire qu'ils n'ont pas le droit à l'amour et réclame ensuite que Kaliayev exprime ses sentiments. 2. Dora exprime peu à peu ses doutes concernant l'amour. 3. Dora pose beaucoup de questions à Kaliayev afin qu'il exprime ses sentiments. 4. Kaliayev ne veut pas dire à Dora qu'il l'aime. 5. Dora essaye de se souvenir de ce qu'elle était avant son engagement révolutionnaire. 6. Dora est affectueuse envers Kaliayev. 7. Kaliayev est silencieux, peu bavard. 8. Kaliayev finit par se fâcher et demande à Dora de se taire. 9. Dora se reprend finalement et renonce à exprimer ses sentiments.
LES PROCÉDÉS Je cite Je nomme J'explique Dora : L'amour? Non, ce n'est pas ce qu'il faut. Champ lexical Répétition Dora : (...) Ceux qui aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour. Ils sont dressés comme je suis, la tête levée, les yeux fixes. Que viendrait faire l'amour dans ces cœurs fiers? L'amour courbe doucement les têtes, Yanek. Nous, nous avons la nuque raide. Kaliayev : Mais nous aimons notre peuple. Dora : Nous l'aimons, c'est vrai. Nous l'aimons d'un vaste amour s a n s a p p u i, d ' u n a m o u r malheureux. (...) Et le peuple, lui, n o u s aime-t-il? Sait-il que nous l'aimons? Kaliayev : Mais c'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour. Dora : Peut-être. C'est l'amour absolu, la joie pure et solitaire, c'est celui qui me brûle en effet. À certaines heures, pourtant, je me demande si l'amour n'est pas autre chose, s'il peut cesser d'être un monologue, et s'il n'y a pas une réponse, quelquefois. Dora : (...) Est-ce que tu aimes la justice avec la tendresse? Est-ce que tu aimes notre peuple avec cet abandon et cette
douceur, ou, au contraire, avec la flamme de la vengeance et de la révolte? (K a l i a y e v s e t a i t toujours.) Tu vois. (Elle va vers lui, et d'un ton très faible.) Et moi, m'aimes-tu avec tendresse? Kaliayev, après un silence : Pers onne ne t'aimera jamais comme je t'aime. Dora : Je sais. Mais ne vaut-il pas m i e u x aimer comme tout le monde? K a l i a y e v : Je ne suis pas n'importe qui. Je t'aime comme je suis. Dora : Tu m'aimes plus que la justice, plus que l'organisation? Dora : (...) M'aimes-tu dans la solitude, avec tendresse, avec égoïsme? M'aimerais-tu si j'étais injuste? Kaliayev : Si tu étais injuste, et que je puisse t'aimer, ce n'est pas toi que j'aimerais. Dora : (...) Dis-moi seulement, m'aimerais-tu si je n'étais pas dans l'organisation? Dora : (...) M'aimerais-tu légère et insouciante? Kaliayev, il hésite et très bas : Je meurs d'envie de te dire oui. Dora, égarée : (...) Je t'aime du même amour un peu fixe, dans la
justice et les prisons. C e u x q u i aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour. Ils sont dressés comme je suis, la tête levée, les yeux fixes. Présent de vérité générale L'amour courbe doucement les têtes Ceux qui aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour. Dora : (...) Est-ce que tu aimes la justice avec la tendresse? Répétition Champ lexical de la justice Dora : Tu m'aimes plus que la justice, plus que l'organisation? Kaliayev : Je ne vous sépare pas, toi, l'organisation et la justice. Dora : (...) M'aimerais-tu si j'étais injuste? Kaliayev : Si tu étais injuste, et que je puisse t'aimer, ce n'est pas toi que j'aimerais. Dora, dans un cri : (...) Oui, en face de la justice, devant la misère et le peuple enchaîné. D o r a : (... ) J'attends que tu m'appelles, moi, Dora, que tu m'appelles par-dessus ce monde empoisonné d'injustice... Dora, égarée : (...) Je t'aime du même amour un peu fixe, dans la justice et les prisons. L'été, Yanek, tu te souviens? Mais non, c'est l'éternel hiver. Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes
des justes. Il y a une chaleur qui n ' e s t p a s p o u r n o u s. (Se détournant.) Ah! pitié pour les justes! L'amour courbe doucement les têtes, Yanek. Apostrophes Ah! Yanek, si l'on pouvait oublier, ne fût-ce qu'une heure, l'atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin. Dora : Tu devines tout, mon chéri, cela s'appelle la tendresse. Dora, dans un cri : Alors, dis oui, mon chéri, Non, c'est très bien, mon chéri. Nous, nous avons la nuque raide. Pronoms personnels Kaliayev : notre peuple. Mais nous aimons Dora : Nous l'aimons, c'est vrai. Nous l'aimons d'un vaste amour s a n s a p p u i, d ' u n a m o u r malheureux. Nous vivons loin de lui, enfermés dans nos chambres, perdus dans nos pensées. Et le peuple, lui, nous aime-t-il? Sait-il que nous l'aimons? Le peuple se tait. Quel silence, quel silence... Dora : (...) À certaines heures, pourtant, je me demande si l'amour n'est pas autre chose, s'il peut cesser d'être un monologue, et s'il n'y a pas une réponse, quelquefois. J'imagine cela, voistu : le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le coeur quitte sa fierté, les bras s'ouvrent.
(... ) Une seule petite heure d'égoïsme, peux-tu p e n s e r à cela? (...) Dora, égarée : (...) Ne sois pas fâché, je n'étais pas raisonnable. C'est la fatigue. Moi non plus, je n'aurais pas pu le dire. Je t'aime du même amour un peu fixe, dans la justice et les prisons. L'été, Yanek, tu te souviens? Mais non, c'est l'éternel hiver. Nous n e sommes pas de ce monde, nous sommes des justes. Il y a une chaleur qui n'est pas pour nous. le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le coeur quitte sa fierté, les bras s'ouvrent. Dora, égarée : (...) L'été, Yanek, tu te souviens? M a i s n o n, c'est l'éternel hiver. (... ) Il y a une chaleur qui n'est pas pour nous. U n e s e u l e p e t i t e h e u r e d'égoïsme, peux-tu penser à cela? Dora :(...) Mais la connais-tu vraiment? Est-ce que tu aimes la justice avec la tendresse? Métaphore filée Questions Est-ce que tu aimes notre peuple avec cet abandon et cette douceur, ou, au contraire, avec la flamme de la vengeance et de la révolte? (K a l i a y e v s e t a i t toujours.) Tu vois. (Elle va vers lui, et d'un ton très faible.) Et moi, m'aimes-tu avec tendresse?
Dora : Je sais. Mais ne vaut-il pas m i e u x aimer comme tout le monde? Dora : Tu m'aimes plus que la justice, plus que l'organisation? Dora : (...) M'aimes-tu dans la solitude, avec tendresse, avec égoïsme? M'aimerais-tu si j'étais injuste? Dora : (...) Dis-moi seulement, m'aimerais-tu si je n'étais pas dans l'organisation? Dora : (...) M'aimerais-tu légère et insouciante? Kaliayev se tait. Didascalies (Kaliayev se tait toujours.) (Elle va vers lui, et d'un ton très faible.) Kaliayev la regarde. Kaliayev, après un silence : Kaliayev, il hésite et très bas : Dora, dans un cri : Kaliayev, brutalement : Dora, égarée : (Elle rit comme si elle pleurait.) (Se détournant.) Pers onne ne t'aimera jamais comme je t'aime. Hyperbole
Litote Kaliayev, il hésite et très bas : Je meurs d'envie de te dire oui. Dora : Je me souviens du temps où j'étudiais. Je riais. J'étais belle alors. Je passais des heures à me promener et à rêver. Temps du passé Imparfait