L écriture du corps chez Annie Ernaux



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Transcription:

MASARYKOVA UNIVERZITA FILOZOFICKÁ FAKULTA Ústav románských jazyků a literatur Francouzský jazyk a literatura Iva Řezáčová L écriture du corps chez Annie Ernaux Bakalářská diplomová práce Vedoucí práce: PhDr. Petr Dytrt, Ph.D. Brno 2010

Prohlašuji, že jsem bakalářskou práci vypracovala samostatně s využitím uvedených pramenů a literatury a že se elektronická verze shoduje s verzí tištěnou. V Brně dne 30.4. 2010...

Děkuji PhDr. Petru Dytrtovi, Ph.D., za odborné vedení bakalářské práce, vstřícnost a cenné připomínky.

TABLE DES MATIÈRES 1. INTRODUCTION... 1 2. ANNIE ERNAUX... 3 3. MÉTHODOLOGIE... 4 3.1 Corps social... 4 3.2 Corps sexuel... 5 3.3 Corps physiologique... 6 4. ANALYSE... 8 4.1 Corps comme structure sociale... 8 4.2 Corps sexuel... 17 4.3 Processus physiologiques... 21 5. CONCLUSION... 26 BIBLIOGRAPHIE... 28 ABRÉVIATONS UTILISÉES... 30

1. INTRODUCTION Je n attends rien de la psychanalyse ni d une psychologie familiale dont je n ai pas eu de peine à établir les conclusions rudimentaires depuis longtemps, mère dominatrice, père qui pulvérise sa soumission en un geste mortel, etc. (Annie Ernaux, La Honte, Paris, Gallimard 1997, p. 32.) Après la réflexion de la citation ci-dessus nous nous sommes posé la question s il est vrai que la psychanalyse n avait pas du tout influencé l écrivain. Voici quelques thèmes de son passé: la relation difficile avec sa mère, le premier rapport sexuel, les mentions des rêves, la honte, l expérience de l avortement, l irrationnel, etc. Nous pouvons dire que c est souvent par intermédiaire de son corps qu elle nous raconte l histoire. Mais justement le corps comme une mosaïque de zones érogènes représente un des sujets essentiels de la psychanalyse. Ce qui nous intéresse, c est l histoire de la vie humaine, la perception de sa propre vie et la façon de sa présentation. Notre attention se concentre donc sur le récit subjectif. Pour cette raison nous avons choisi les œuvres autobiographiques des auteurs français contemporains. Nous avons opté pour Annie Ernaux, écrivain qui n a pas peur de dévoiler des tabous, qui dit «ce qu on ne doit pas dire» 1. Notre intérêt de la thématique intime féminine a été influencé surtout par Les Monologues du vagin d Eve Ensler, un livre touchant les côtés uniques de la sexualité féminine. Dans notre texte nous allons étudier les trois aspects du corps : social, sexuel et physiologique. En outre nous allons analyser les points de vue des différentes étapes de la vie de l auteur. Vue sous une optique psychanalytique, la société peut être regardée comme la censure externe qui devient interne par le processus de socialisation dans 1 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 93. 1

forme de Surmoi. Il contient «les résultats de l introjection des parents» 2, autrement dit, l enfant n accepte le contenu du communiqué de ses parents que d une façon peu critique. Et il est clair que les parents sont les agents de socialisation les plus importants pour lui. En ce qui concerne le rôle de la sexualité, le corps est estimé comme un objet sexuel dès l enfance. Au fur et à mesure, l importance est attribuée à telle ou telle zone érogène, dépendant de l étape du développement. Enfin, la physiologie «met en jeu des désirs inconscients et des significations symboliques [...]» 3. En d autres termes, elle nous permet de vivre ce que la censure interne prohibe. Pour notre projet nous avons choisi trois livres d Annie Ernaux. Dans le premier, La Honte, elle raconte les événements de ses douze ans, l expérience désagréable de la violence inaccomplie de son père envers sa mère, les lois et les personnages dans l école privée catholique, le voyage organisé à Lourdes avec son père. Le deuxième, Ce qu ils disent ou rien, est raconté par une fille de quinze ans et tourne autour des changements d un corps adolescent, des conversations intimes avec ses copines et du premier rapport sexuel. Finalement, L Événement, touche la grossesse de l étudiante universitaire âgée de vingt-trois ans et ses efforts désespérés d un avortement clandestin. Ce n est pas seulement en l âge de l héroïne qui est différent dans tous ces romans, mais aussi l aspect dominant du corps. La Honte dépeint plutôt l image sociale, Ce qu ils disent ou rien expose le plus fréquemment l aspect sexuel et L Événement retrace principalement les processus physiologiques. D autres côtés sont également présents, ce qui rend possible de comparer les trois livres. 2 «výsledky rodičovské introjekce». HARTL, Pavel HARTLOVÁ, Helena, Psychologický slovník, Praha, Portál 2000, p. 576. Nous traduisons. 3 BERNARD, Michel, Le Corps, Paris, Seuil 1995, p. 81. 2

2. ANNIE ERNAUX Selon Dugast-Portes «Annie Ernaux s est souvent déclarée peu convaincue par les explications jugées schématiques de la vulgate psychanalytique» 4. Toutefois «la démarche exposée dans La Honte n est pas sans permettre un décryptage freudien : déconstruction des discours écrans, repérage des hantises refoulées, mise en lumière des censures subies, effort aussi pour lever les inhibitions, effacer les dépendances, réduire ou supprimer la souffrance grâce à la verbalisation. Les topoï sont ceux que met en lumière la psychanalyse vulgarisée ; le corps, la sexualité y prennent une place essentielle» 5. La narratrice aussi touche l irrationnel, la relation mère-fille, le rejet du tiers (le père), etc. Ces traits caractéristiques apparaissent aussi dans ses autres livres. Les psychologues s intéressent à son œuvre et soulignent les possibilités thérapeutiques de l écriture : l allégement par la prise de distance, par le partage. En fait «les expériences fortes que sont l écriture et l amour (jusque dans son prolongement ultime, l avortement) sont vécues dans un entre-deux délimité par Eros et Thanatos» 6. Eros représente les mécanismes pour maintenir la vie, surtout l instinct sexuel, tandis que Thanatos est associé à la mort, au rejet de la jouissance. En outre, Annie Ernaux observe la société. L analyse se concentre sur le conflit entre deux réalités sociales : l une d où elle vient, l autre où elle voudrait appartenir. Elle décrit les modes de vie, les comportements et les conventions de chacune. Le désir d ascension sociale est présente, surtout au cas de sa mère. L exclusion du monde de l élite est la raison de la souffrance. Elle présente encore la différenciation des sexes qui est envisagée dans toute sa complexité. 4 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 50. 5 DUGAST-PORTES, Francine, op. cit., p. 51. 6 THUMEREL, Fabrice, Avant-propos. Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, In: THUMEREL, Fabrice (Éd.): Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, Arras, Artois Presses Université 2004, p. 17. 3

3. MÉTHODOLOGIE 3.1 CORPS SOCIAL Le corps n existe pas dans le vide, «mais se trouve inscrit dans des réseaux de correspondances et d influences avec les éléments extérieurs» 7. Christine Detrez remarque que la culture intervient dans le donné biologique qui «est cultivé, interprété, redressé au travers de normes plus ou moins conscientes : les attitudes et les comportements les plus privées d hygiène, de santé [...]» 8. Elle ajoute qu il ne s agit pas «de la simple modification des règles» 9, mais du contrôle strict. Michel Bernard spécifie l influence de la société sur notre corps. D après lui «le jugement social et, par conséquent, les valeurs qu il véhicule, non seulement conditionnent notre comportement par la censure intérieure qu elles y exercent et la culpabilité qu elles y suscitent (et conjointement les idéaux sublimés qu elles y projettent et promeuvent), mais aussi structurent indirectement notre corps même dans la mesure où elles gouvernent sa croissance (normes de poids ou de taille, par exemple), sa conservation (pratiques hygiéniques et culinaires), sa présentation (soins esthétiques, soucis vestimentaires), et son expression affective (signes émotionnels)» 10. On peut dire que les pratiques quotidiennes sont touchées aussi, et c est par «le corps idéal, l ensemble des représentations du corps d une société donnée» 11. L expression des émotions est régulée par la société, «le corps propre des émotions est un corps social» 12. L expression des émotions représente un système de communication, nous ne pouvons pas les considérer seulement comme la manifestation extérieure des processus intérieurs. Les émotions sont donc sociales, elles nous 7 DETREZ, Christine, La Construction sociale du corps, Paris, Seuil 2002, p. 122. 8 DETREZ, Christine, op. cit., p. 110. 9 DETREZ, Christine, op. cit., p. 111. 10 BERNARD, Michel, Le Corps, Paris, Seuil 1995, p. 123. 11 DETREZ, Christine, op. cit., p. 122. 12 DUMOUCHEL, Paul, Émotions: Essai sur le corps et le social, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance 1999, p. 15. 4

permettent d être en relation avec les autres, «parce qu elles nous constituent comme des êtres sociaux» 13. Conformément à la conception du corps social, Christian Baudelot, en examinant le milieu social dans La Honte, constate que «les codes et les normes, les principes et les valeurs qui régissaient les comportements familiaux sans que personne ne les ait jamais pensés ni formulés comme tels» 14 sont reconstruits. Il s agit vraiment des actions de tous les jours, des manières de table, soins du corps, gestes masculins et féminins, formules de politesse. Les rythmes sociaux donnent nom aux jours de la semaine, aux âges de la vie et aux valeurs morales dominantes. 3.2 CORPS SEXUEL Selon Michel Bernard «notre image du corps résultait non seulement de notre expérience perceptivo-motrice, mais aussi et surtout de notre sensibilité sexuelle aiguisée par les fluctuations de nos désirs, de nos plaisirs et de nos rêves» 15. Sigmund Freud désapprouve l opinion commune que «l instinct sexuel est absent dans l enfance et ne s éveille que dans la période de la vie appelée la puberté» 16. Selon lui, au contraire, la sexualité occupe un poste important dès l enfance. Freud ajoute qu «au commencement de la puberté, les changements qui transforment la vie sexuelle de l enfant sous sa forme normale et achevée, prennent place» 17. Christine Detrez affirme que «[...] le corps est porteur de l identité sexuée, marquée par les organes sexuels qui font de chacun, biologiquement, un homme ou une femme. [...] L identité sexuelle est le produit d un processus de «sexuation», d une 13 DUMOUCHEL, Paul, Émotions: Essai sur le corps et le social, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance 1999, p. 108. 14 BAUDELOT, Christian, «Briser des solitudes...»: Les dimensions psychologiques, morales et corporelles des rapports de classe chez Pierre Bourdieu et Annie Ernaux, In: THUMEREL, Fabrice (Éd.): Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, Arras, Artois Presses Université 2004, p. 172. 15 BERNARD, Michel, Le Corps, Paris, Seuil 1995, p. 75. 16 «[...] pohlavní pud v dětství chybí a probouzí se teprve v životním období označovaném jako pubertai». FREUD, Sigmund, Vybrané spisy II-III. Studie o hysterii. Zlomek analýzy případu hysterie. Práce k sexuální teorii a k učení o neurózách (Traduction tchèque par Bohodar Dosužkov et al.), Praha, Avicenum 1993, p. 226. Nous traduisons. 17 «S nástupem puberty začínají změny, které mají převést dětský sexuální život v jeho konečnou normální podobu». FREUD, Sigmund, op. cit., p. 245. Nous traduisons. 5

incorporation des principes sexuants» 18. L identité sexuelle ne peut se réduire «à un assemblage de chromosomes ou à une énumération de différences anatomiques, mais elle se manifeste sur et par le corps, par l incorporation de valeurs et leur retraduction par les attitudes» 19. Le fonctionnement biologique et l anatomie différents des hommes et des femmes déterminent la différenciation sociale des genres, «les attitudes, les comportement corporels de l individu varient alors selon qu il est homme ou femme» 20. Hubert Lafont soutient cette vision d une «répartition des comportements et des espaces entre garçons et filles» 21 en raison de la différenciation des rôles et des dispositions sexuels. Plusieurs recherches faites dans ce domaine et indiquent que «les femmes sont plus ou moins conservatrices par rapport aux aventures sexuelles et les hommes sont plus ou moins permissifs» 22. 3.3 CORPS PHYSIOLOGIQUE La physiologie concerne «l expérience vécue de notre corps» 23. Contrairement à l émotion qui «relèverait davantage du psychologique, la sensation [vient] du physiologiquei» 24. La physiologie présentée dans les trois livres d Annie Ernaux s oriente vers le corps féminin, nous allons donc spécifier ses caractéristiques. Bruno Remaury précise que la vie de la femme est «découpée en différents âges selon qu elle ne peut pas encore être mère, qu elle peut être mère, qu elle va être mère, qu elle est mère ou qu elle ne peut plus être mère» 25. La réduction du cours de la vie féminine aux étapes physiologiques de la maternité ne reste pas dans le passé et 18 DETREZ, Christine, La Construction sociale du corps, Paris, Seuil 2002, p. 149. 19 DETREZ, Christine, op. cit., pp. 153-154. 20 DETREZ, Christine, op. cit., p. 149. 21 LAFONT, Hubert, Les Bandes de jeunes, In: ARIÈS, Philippe BÉJIN, André (Éd.): Sexualités occidentales, Paris, Seuil, 1982, p. 184. 22 MYERS, David G LAMARCHE, Luc, Psychologie sociale (Traduction française par Louise Rousselle), Saint-Laurent, McGraw-Hill 1992, p. 174. 23 BERNARD, Michel, Le Corps, Paris, Seuil 1995, p. 18. 24 DETREZ, Christine, op. cit., p. 96. 25 REMAURY, Bruno, Le Beau sexe faible: Les images du corps féminin entre cosmétique et santé, Paris, Grasset 2000, p. 78. 6

«les trois âges de la femme» (puberté, maternité et ménopause) sont considérés comme les étapes signifiantes. Auparavant, la virginité était la première étape avant la puberté mais elle n est «plus considérée comme un état physiologique» 26. Ces exemples nous montrent les spécificités physiologiques importantes du corps féminin. La physiologie de la femme est associée à la maladie, c est son héritage corporel majeur. Les menstrues ont été souvent représentées dans les cultures traditionnelles «comme la manifestation d une blessure» 27, ce qui soutient l image d une femme malade parce que souffrante. L idée d une femme malade peut sembler exagérée. Néanmoins un des points de vue possibles considère la femme «souffrante au moins une semaine sur quatre. La semaine qui précède celle de la crise est troublée. Et dans les huit ou dix jours qui suivent cette semaine douloureuse, se prolonge une langueur, une faiblesse qu on ne savait pas définir» 28. En développant l idée précédente, nous pouvons considérer même la maternité comme un état maladif caractérisé par les incommodités diverses, «une longue série de maux, [...] une source intarissable de douleurs et de maladies» 29. 26 REMAURY, Bruno, Le Beau sexe faible: Les images du corps féminin entre cosmétique et santé, Paris, Grasset 2000, p. 79. 27 REMAURY, Bruno, op. cit., p. 72. 28 Ibid. 29 REMAURY, Bruno, op. cit., p. 73. 7

4. ANALYSE 4.1 CORPS COMME STRUCTURE SOCIALE Nous allons analyser progressivement la définition de Michel Bernard et chercher les exemples concrets dans l œuvre d Annie Ernaux. Dans La Honte le jugement social et l analyse du comportement humain jouent un rôle important. De telle façon qu il permet de répartir les gens en deux catégories : «c est une bonne personne» ou «elle ne vaut pas cher» (H, p. 66). Même les conversations peuvent servir à faire une conclusion décisive : On observait les comportements, on démontait les conduites jusqu aux plus petits ressorts cachés, on rassemblait des signes dont l accumulation et l interprétation construisaient l histoire des autres. Les conversations classaient les faits et gestes des gens, leur conduite, dans les catégories du bien et du mal, du permis, même conseillé, ou de l inadmissible (H, p. 66). Ensuite les valeurs appréciées et partagées dans la société sont présentées sous une vision en noir et blanc, comme une vérité indiscutable. La société distingue les cathégories des gens qui ne sont dignes que d une réprobation: «les divorcés, les communistes, les concubins, les filles mères, les femmes qui boivent, qui avortent, qui ont été tondues à la Libération, qui ne tiennent pas leur maison, [...]les filles enceintes avant leur mariage [...]et la conduite masculine» (H, pp. 66-67). Alors la critique est fréquemment orientée vers les femmes qui ne respectent pas les lois données par la société et qui ne correspondent pas à l image d une femme idéale. De même la censure sociale modifie le comportement. Annie trouve l incompréhension ou plutôt le refus de la communication de l événement traumatique pour elle. On peut deviner le message non prononcé «on ne parle pas de ces choses-ci» : À quelques hommes, plus tard, j ai dit : «Mon père a voulu tuer ma mère quand j allais avoir douze ans.» Avoir envie de dire cette phrase signifiait que je les avais dans la peau. Tous se sont tus après l avoir entendue. Je voyais que j avais commis une faute, qu ils ne pouvaient recevoir cette chose-là (H, p. 16). 8

En plus, les transformations apparentes de la taille peuvent symboliser une transition au niveau plus élevé du développement. Quand Annie regarde deux photos qui datent des mois distincts, une telle comparaison s offre. Les changements de la silhouette et de la figure marquent «deux bornes temporelles, l une, la communiante, à la fin de l enfance qu elle ferme, l autre, inaugurant le temps où je ne cesserai plus d avoir honte» (H, p. 26). Les transformations du corps visibles servent de miroir des changements de sa pensée. Comme le corps qui s est transformé, la perception de sa position dans la société a marqué un tournant. Les vêtements, une autre caractéristique observable du corps, incarnent en outre l appartenance à une classe sociale. Une jupe et un chemisier blancs avec une veste pardessus font ressembler Anne à une petite femme, tandis qu une veste foncée, une chemise et un pantalon clairs et une cravate sombre modifient son père à un villégiaturiste. Ils apparaissent comme ce qu ils ne sont pas, «des gens chics» (H, p. 25). Au contraire, si Anne met la jupe et le chemisier de son costume de gymnastique, mis une fois pour la fête de la Jeunesse passée, une fille lui donne à entendre ce qu elle en pense. Sa question «Tu es allée à la fête de la Jeunesse?» (H, p. 127) se transforme, à cause de l intonation bizarre, en remarque narquoise signifiant «Tu n as rien d autre à te mettre que tu t habilles en gymnastique?» (H, p. 127). Nous pouvons conclure que l élégance et l abondance des vêtements sont les marques de la société élevée. Pareillement, la qualité des vêtements permet la distinction entre les élèves. L école catholique a deux sections : l école libre assemblée par les orphelines et par les filles des parents sans fortune et l école privée proprement dite composée par les filles payantes du pensionnat. Elles donnent leurs vêtements usagés à celles de l école libre et peuvent donc reconnître facilement leur jupe ou blouse et les classer dans une couche sociale. Les vêtements sont aussi le symbole d une vocation, par exemple en hiver, toutes les religieuses dans l école catholique en civil portent une pèlerine à rayures bleues et noires sur leur blouse. Et la vocation est liée à la position d un individu dans la société. Enfin commentons l expression affective. Montrer des émotions n est pas adéquat, cela crée de la surprise et de la curiosité. Il vaut mieux prétendre de ne pas être touché. Toutefois, cette attitude ne laisse pas beaucoup de place pour verbaliser les 9

émotions. Ils y existent seulement les mots pour «la désillusion, le mécontentement, le regret de laisser du gâteau dans l assiette et la tristesse de perdre un fiancé» (H, p. 74). L expression des sentiments appartient au monde lointain et irréel, tel «des chansons de Luis Mariano et de Tino Rossi, des romans de Delly, des feuilletons du Petit Écho de la mode et de La vie en fleurs» (H, p. 74). S ils sont tout de même présentés, ce n est que sous une forme cachée, par exemple «signifier son dédain silencieusement» (H, p. 59). Dans sa famille on ne parle pas beaucoup des émotions, on ne les partage presque pas et donc il peut être difficile à les assimiler. Pour leur donner nom nous devons être conscient de leur expression corporelle comme elles sont liées aux changements psychophysiologiques (par exemple de l activité musculaire, respiration, système de circulation, etc.). Puis nous devons savoir les causes de notre état d esprit présent, autrement dit la situation sociale qui les a provoquées. Sinon nous pouvons les échanger entre eux parce que certains indicateurs psychophysiologiques sont les mêmes chez des émotions différentes. Tout cela nous permet de nous orienter dans notre vie émotionnelle. Si nous ne possédons ces connaissances, les émotions et leur manifestation peuvent sembler le labyrinthe. Les manifestations de la tendresse ne sont dignes que des railleries : «les caresses de chien ça donne des puces» (H, p. 60). Nous trouvons cette observation correspondant au manque du soutien affectif et de la politesse parmi les membres de la famille. Influence de la famille Maintenant nous allons commenter le rôle de la famille dans la socialisation d un enfant. Elle lui communique les normes valables concernant les aspects différents de la vie et surveille leur accomplissement. Dans la famille d Anne, la nourriture n est pas à prodiguer et certains comportements sont définé pour «ne pas perdre la nourriture et en jouir le plus» (H, p. 58). Ils ne font pas des économies seulement avec les aliments mais aussi avec de l eau. Les soins du corps sont soumis aux coutumes de la famille, surtout la quantité de l eau utilisée pour se laver la figure, les dents, les mains et les jambes. Autrement dit, les parents enseignent Anne à créer l attitude envers les besoins de son corps. 10

Les gestes quotidiens permettent de distinguer les femmes des hommes. Certaines tâches sont considérées typiquement féminines : le repassage, le nettoyage du plancher, le nourrissage, le soin du linge. Les occupations masculines succèdent: le travail avec la pelle, «coincer une cigarette en attente derrière l oreille» (H, pp. 59-60), s asseoir à califourchon, posséder un couteau de poche. Cette distinction indique que le comportement diffère selon le sexe et que la société la dirige. Les rythmes sociaux sont aussi essentiels pour donner les noms aux jours de la semaine : La semaine s égrène en «jours de» définis par des usages collectifs et familiaux, des émissions de radio. Lundi, jour mort, des restes et du pain de la veille, du Crochet radiophonique sur Radio-Luxembourg. Mardi, de la lessive et de Reine d un jour, mecredi, du marché et de l affiche du prochain film au cinéma Leroy, Quitte ou double. Jeudi, congé, parution de Lisette. Vendredi, du poisson, samedi, du ménage en grand et du lavage de tête. Dimanche, jour de la messe, rite majeur ordonnançant les autres, le change du linge de corps, l étrenne d une nouvelle toilette, les gâteaux du pâtissier et «le petit extra», les obligations et les plaisirs (H, pp. 61-62). Continuons avec les valeurs morales mentionnées. La santé était une qualité, une accusation ainsi qu une marque de compassion. La maladie était considérée comme «un manque de vigilance de l individu face au destin» (H, p. 67) et pour cela il était difficile d accorder aux autres le droit d être légitimement malades. La politesse représentait la valeur dominante, tant importante pour le jugement social positif des clients de leur épicerie-mercerie-café: «Au plaisir! Assoyez-vous, vous ne paierez pas plus cher» (H, p. 60). Elle rend possible «d être bien avec les gens et de ne pas donner prise aux commentaires» (H, p. 69). Cependant elle était inutile entre les membres de la famille. La rudesse faisait la partie normale de la communication familiale. Nous pouvons observer que la politesse ne s utilise que pour créer une image sociale demandée, elle s utilise comme une «barrière de protection» (H, p. 70) contre les gens qui les observent. Elle n est pas nécessaire entre les membres de la famille qui se connaissent parmi eux et savent très bien leurs caractéristiques. Le code de la perfection commerçante concernant Anne comprend : saluer les clients chaque fois qu elle passe dans le magasin ou le café, ne pas raconter les histoires sur eux, ne pas dire du mal des autres commerçants, ne pas révéler le montant de la 11

recette du jour. Et enfin être comme tout le monde, c est vraiment l idéal à atteindre. Le respect de tous ces standards «représentait un enjeu vital puisqu il en allait de la survie de l entreprise» 30 : Le coût du moindre manquement à ces règles m est bien connu, tu vas nous faire perdre les clients, avec comme conséquence faire faillite (H, p. 72). Elle vit dans les normes du monde de ses douze ans sans qu elle puisse en soupçonner d autres. Quand même elle avoue de ressentir dans ses rêves «l insaisissable pesanteur, impression de clôture» (H, pp. 72-73) à cause de ces règles. Nous pouvons conclure qu il n était pas facile à les observer toutes, malgré avoir été définies clairement. Mais leur quantité et la nécessité de les respecter pour que l entreprise familiale réussisse ajoutent à leur urgence. Dans Ce qu ils disent ou rien, la perception du monde social est aussi présente dans les allusions à l éducation d Annie. Ses parents lui demandent souvent si elle veut finir en usine comme eux. Ils ne le disent jamais directement mais ils se comprennent entre eux que ce n est pas du tout désirable. Nous pouvons parler de «la projection du parent sur l enfant dans l ambition sociale» 31 : N ont que leur certificat d études mais mille fois plus chiants làdessus que les parents de Céline, ingénieurs, quelque chose comme ça, c est vrai que, ils n ont pas besoin de hurler, ils sont l exemple vivant de la réussite, tandis que les miens qui sont ouvriers, il faut que je sois ce qu ils disent, pas ce qu ils sont (C, pp. 10-11) Milieu scolaire Après les normes de la famille, «la reconstruction de l univers du pensionnat catholique, lieu de la religion et du savoir, univers de croyance et de salut social» 32 est présentée. Les normes à observer strictement comprennent interdiction d aller aux waters en dehors des recréations, baisser la tête et les yeux quand on s adresse aux maîtresses ou quand on passe devant elles ; se lever quand une maîtresse, un prêtre ou la 30 BAUDELOT, Christian, «Briser des solitudes...»: Les dimensions psychologiques, morales et corporelles des rapports de classe chez Pierre Bourdieu et Annie Ernaux, In: THUMEREL, Fabrice (Éd.): Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, Arras, Artois Presses Université 2004, p. 172. 31 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 52. 32 BAUDELOT, Christian, op. cit., p. 172. 12

directrice, entre dans la classe, etc. Tout ce qui renforce ce monde est encouragé, tout ce qui le menace est dénoncé et vilipendé. Il est favorable d aller à la chapelle aux récréations, de dire qu on fait «la prière du soir en famille» et qu on veut devenir religieuse, d avoir toujours un chapelet dans la poche, etc. Il est indésirable d apporter en classe des publications irréligieuses, de voir des filles de l école laïque, d aller au cinéma en dehors des séances scolaires, «de lire des romans-photos et d aller au bal public de la salle aux Poteaux, le dimanche l après-midi» (H, p. 90). L école agit sur un grand nombre de domaines de la vie de ses élèves : le respect pour les adultes, l hygiène, la lecture, les amitiés avec les autres filles, les activités du temps libre, la vocation future, etc. Il n est pas question des recommandations mais du contrôle strict (voir p. 4) des comportements et des attitudes. Elle considère l école catholique comme un symbole «de la vérité et de la perfection, de la lumière» (H, p. 85). La religion est la forme de son existence. La prière est le remède universel pour toutes les maladies, l instrument du changement personnel, la solution de toutes les difficultés et la manière de résister à la tentation. Pour sa mère, la religion fait partie de tout ce qui est élevé «le savoir, la culture, la bonne éducation» (H, p. 108). Et pour Anne sa mère incarne la religion. Sans aucun doute la mère représente l exemple à suivre pour sa fille. L autre monde, l école laïque, est celui de l erreur, de l étrangeté et du mal. Son nom n est prononcé que très rarement, l école catholique fait tout pour s en distinguer. Tout en décrivant le milieu de l école catholique, l écrivain admet que l ambiance de ce monde idéal lui fait peur : Univers dont [...] la cohérence et la puissance me paraissent effrayantes. Pourtant je devais y vivre avec tranquillité, n en désirant pas d autre. Car ses lois étaient invisibles dans l odeur douce de nourriture et de cire flottant dans les escaliers, dans la rumeur des recréations, le silence traversé par les gammes d une leçon particulière de piano (H, p. 84). La description des relations avec ses camarades et les critères de leur classement suivent la reconstruction des lois sociales. Elle sépare les filles en deux groupes : «icrâneusesi» et «pas crâneuses». On voit que «le jugement spontané de la fille de 13

douze ans opère à partir des critères où la psychologie, le physique, le moral et le social sont étroitement confondus» 33 : Être crâneuse est un trait physique et social, détenu par les plus jeunes et mignonnes qui habitent le centre-ville, ont des parents représentants ou commerçants. Dans la catégorie des pas crâneuses figurent les filles de cultivateurs, internes, ou demi-pensionnaires venant à vélo de la campagne avoisinante, plus âgées, souvent redoublantes (H, p. 98). Après avoir présenté toutes les normes et valeurs de l école privée catholique, Annie trouve que elle est indigne «de son excellence et de sa perfection» (H, p. 116) et qu elle est rentrée dans la honte. Elle s aperçoit que sa famille n appartient plus «à la catégorie des gens corrects, qui ne boivent pas, s habillent proprement pour aller en ville» (H, p. 115). La scène du 22 juin, du retour à la maison, la nuit de dimanche, après la fête de la Jeunesse des écoles chrétiennes, fortifie sa conclusion : [...] ma mère est apparue dans la lumière de la porte, hirsute, muette de sommeil, dans une chemise de nuit froissée et tachée (on s essuyait avec, après avoir uriné). Mlle L. et ses élèves, deux ou trois, se sont arrêtées de parler. [...] Je venais de voir pour la première fois ma mère avec le regard de l école privée (H, p. 117). Comme si leur vraie façon de vivre a été révélée à travers l exposition du corps de sa mère dans sa chemise douteuse. Ici, la fonction du corps devient «la représentation de la position sociale d indignité mais aussi comme réceptacle durablement actif du sentiment de honte» 34. La conscience d indignité, augmentée par les regards des autres, crée le sentiment d appartenir au camp noté par «la violence, l alcoolisme ou le dérangement mental» (H, p. 116), et non plus au groupe des gens normaux. Plus tard elle ajoute : Tout de notre existence est devenu signe de honte. [...] Il était normal d avoir honte, comme d une conséquence inscrite dans le métier de mes parents, leurs difficultés d argent, leur passé d ouvriers, notre façon d être. Dans la scène du dimanche de juin. La honte est devenu 33 BAUDELOT, Christian, «Briser des solitudes...»: Les dimensions psychologiques, morales et corporelles des rapports de classe chez Pierre Bourdieu et Annie Ernaux, In: THUMEREL, Fabrice (Éd.): Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, Arras, Artois Presses Université 2004, p. 172. 34 BAUDELOT, Christian, op. cit., p. 173. 14

un mode de vie pour moi. À la limite que je ne la percevais même plus, elle était dans le corps même (H, pp. 139-140). Elle estime la honte comme la marque caractéristique des gens appartenant à une certaine classe sociale. Elle se reflète dans le métier, le mode de vie, la quantité d argent; dans le corps lui-même. Comme si la honte procède du corps et se reflète par lui dans les autres activités. Perception de la fille dans la société Au moment où Mathieu la rejette avec mépris, elle est choquée par sa réaction car elle a considéré les garçons présenter et sentir les choses de la même façon qu elle. Pendant la socialisation d un enfant ses parents se conduisent différemment selon son sexe. Quant aux garçons, l activité, l initiative, même l agression sont renforcées. Les filles sont enseignées à être plus passives, obéissantes et émotionnelles. Une explication possible pourrait être donc l encouragement des caractéristiques distinctes selon le sexe d un enfant par la société. D autant plus l auteur remarque l existence des lois qu elle ne connaît pas et les deux mesures pour les garçons et pour les filles. Ce ne sont pas seulement les connaissances manquantes des autres, mais aussi d elle-même. Elle cherche comment traiter son propre corps : [Les moniteurs] avaient des règles aussi, je ne les connaissais pas. Je chialais sur mon vélo. C est trop dur d être hors d un code que je n avais jamais soupçonné. Est-ce qu il pouvait arriver des choses pareilles à un garçon, des filles acharnées, qui l humilieraient à le rendre fou, je ne pouvais pas imaginer. J ai commencé à penser qu il m a manqué un code, des règles, pas celles des parents ni de l école, des règles pour savoir quoi faire avec mon corps (C, p. 123). Après les expériences d été elle conclue que la relation garçon-fille, «c est du chiquéi» (C, p. 138). On peut voir comment tous ces événements ont changé son image des garçons-idéaux des romans. Elle apprend comment se conduire réellement avec les garçons, par exemple «qu ils n aiment pas qu on fasse leur éducation» (C, p. 140). La position de la femme dans la société est développée plus profondément dans L Événement. Sous la vision de la société, les filles sont divisées en deux catégories : les filles dont on ne sait pas si elles acceptent de coucher et celles qui ont déjà couché (E, p. 15

33). Dans cette époque-là «la distinction entre les deux importait extrêmement et conditionnait l attitude des garçons à l égard des filles» (E, p. 33). Avant, Anne appartenait à la catégorie des bonnes étudiantes, en ce moment-là elle se range à celle des filles aux abois. Sa gravidité prend les dimensions d un fiasco social. Anne considère sa grossesse non seulement comme un échec personnel, mais encore elle constate que c est un trait de sa classe sociale. Elle croît que l éducation ne peur changer le destin, au contraire, la pauvreté prédétermine les faits subséquents : Première à faire des études supérieures dans une famille d ouvriers et de petit commerçants, j avais échappé à l usine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettres n avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l alcoolisme, l emblème. J étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c était, d une certaine manière, l échec social (E, pp. 29-30). Selon Francise Dugast-Portes «autour de la grossesse illégitime, de l avortement se dessine un fonctionnement social particulièrement oppressant pour les femmes» 35. La société la rejette ou s étonne. L homme dont elle est enceinte est le seul qui ne paraît pas intéressé. Il appartient au Planning familial, une association militant en faveur de la maternité désirée, et les filles qui veulent avorter ne font partie de son cadre moral. Il veut rester au courant, savoir tout ce qui se passe, mais il ne peut pas moralement lui «prêter l argent pour avorter clandestinement» (E, p. 35). Les autres étudiants auxquels elle se confie restent fascinés et effrayés. Contrairement aux femmes, les hommes sont en général présentés très négativement. Il n y a que peu de personnes qui offrent leur aide ou leur solidarité. O., camarade d études, reste seule à côté d Anne au moment le plus difficile et improvise dans son rôle d une sage femme même si «par ses croyances et son idéal bourgeois O. n était par préparée à couper le cordon d un fœtus de trois mois» (E, p. 92). Mme P.-R., faiseuse d anges, fait son travail discrètement et rapidement et l accompagne à la gare après l intervention. La garde de nuit qui demande à Anne pourquoi elle n avait pas dit plus tôt qu elle était étudiante de la faculté des lettres, qu elle était comme le médecin, «de son monde à lui» (E, p. 100). Ils l auraient traitée autrement. 35 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 100. 16

L avortement représentait une grave interdiction, la loi pouvait envoyer les médecins en prison et leur interdire d exercer leur métier pour toujours. Ils se trouvent dans un dilemme et c est la raison pourquoi ils refusent leur aide : l un ne lui dit pas de revenir, l autre lui prescrit seulement de la pénicilline mais il ne veut pas savoir où elle va avorter. À cause de la perte du sang après l expulsion du fœtus dans la cité universitaire, le médecin de garde est appelé et Anne est exposée à son jugement. Le médecin est furieux et il veut savoir pourquoi et comment elle a fait cela. Il insiste qu elle lui jure de ne le faire plus. Il lui dit d aller à l hôpital de l Hôtel-Dieu. Ici elle est traitée rudement, mais peut-être un peu mieux qu une fille mère sans mari. Elle ne sait pas pour quelle raison elle doit être opérée, quand elle demande au médecin dans la salle d opération il hurle seulement qu il n est pas le plombier. Cette phrase hiérarchise le monde en elle, «sépar[e] les médecin des ouvriers et des femmes qui avortent, les dominants des dominés» (E, p. 97). Le matin le médecin semble avoir honte de l avoir maltraitée : Il avait seulement honte d avoir parce qu il ne savait rien de moi traité une étudiante de la fac de lettres comme une ouvrière du textile ou une vendeuse de Monoprix, ainsi que je l ai découvert le soir même (E, p. 99). Plus tard elle vient se confesser dans une église mais elle se rend compte que c est une erreur : elle se sent dans la lumière et pour le prêtre elle est dans le crime. Pour ce moment-là, le temps de la religion, la valeur dont l importance a été tant accentuée dans sa vie, est fini pour elle. Cette période marquée par l avortement a pour conséquence la coupure avec la mère et donc avec la religion, comme sa mère représente la religion pour elle. 4.2 CORPS SEXUEL Suivant les définitions de l identité sexuelle de Lafont et Detrez (voir pp. 5-6), nous allons analyser ses manifestations: valeurs, attitudes, comportements. Premièrement, il paraît que dans l ambiance de la perfection et de la pureté de l école catholique présentée dans La Honte, il n y a pas de place pour la sexualité. Même une 17

ressemblance à un objet sexuel n est pas souhaitable et doit être évitée, ce qui crée une attitude négative: Un jour [Mlle L.] m a reproché la forme de mes «m», dont je recourbe le premier jambage vers l intérieur à la façon d une trompe d éléphant, ricanant «cela fait vicieux». J ai rougi sans rien dire. Je savais ce qu elle voulait me signifier, et elle savait que je le savais: «Vous dessinez le m comme un sexe d homme» (H, pp. 95-96). Cependant, la sexualité est une partie du développement dès l enfance (voir p. 5). Pour cela, les matins de congé, la narratrice invente les noms et les prénoms des filles et les écrit au dos de cartes postales. Ce jeu lui sert à compenser le monde réel où la sexualité n a pas de place. Elle le compare au désir sexuel, «inventer des dizaines de destinataires» lui apporte «un plaisir sans fin» (H, p. 106). Tout de même, la jouissance n est pas évoquée directement dans La Honte. À la fin du livre, l auteur déclare vivre le plus son «identité et la permanence de [son] être» dans l orgasme qu elle n a connu «que deux ans après» (H, p. 142). Vu qu elle se trouve longtemps dans un milieu qui rejette la sexualité, il est possible que l orgasme peut être l expérience qui lui permet de compléter son identité par cette partie manquante. Une autre circonstance troublante qui influence son attitude envers la sexualité est le voisin voyeur. Il n est pas considéré dangereux par la mère «parce qu elle croit que les gosses ne retiennent rien» (C, p. 39). Pourtant, ce n est pas sans hésitation qu Annie va se bronzer dans le jardin en maillot de bain, tout de suite le voisin se cache dans la verdure et peut «se rincer l œil» (C, p. 40) : Il est venu me pister ; le vieux sadique, pas si vieux, sa façon de sauter à grandes enjambées au-dessus de l échalote, s arrêter doucement et ne plus bouger derrière les rames de haricots, comme s il sarclait toujours le même endroit, accroupi (pp. 39-40). Ensuite, l héroïne désire que quelque chose arrive, une aventure peut-être, mais il ne s agit pas d une idée claire, plutôt d un rêve vague et incertain en raison de la lecture des romans et des feuilletons. Les histoires finissent quand les deux personnages «se jettent enfin l un sur l autre» (C, p. 32) mais elle veut savoir la continuation, ce qui se passe après. Nous observons les sentiments et les désirs naissants d une fille adolescente: «Mais j aurais voulu que ce succès m ouvre quelque chose, tout de suite, 18

d autres joies, je ne savais pas lesquelles [...]» (C, p. 25). Plus tard, ses idées prennent une forme un peu plus claire : Je me disait, si je suis collée, je ferais n importe quoi, je coucherai avec un garçon, perdu pour perdu, j ai toujours eu peur de mourir avant d avoir connu ça. [...] La chaleur me donnait des idées gluantes dont j aurai eu honte de parler aux autres, mais que je n avais pas honte d avoir [...] (pp. 15-16). Quand rien d intéressant n arrive, elle pleure «de voir le temps passer et d être jeune pour rien» (C, p. 60). Alors elle a envie d écrire quelque chose, tout en ne sachant pas exactement quoi et pensant qu après avoir fait amour avec un garçon elle saurait s exprimer. Néanmoins, quand elle se trouve seule avec Mathieu ou quand il prend sa main, la panique la saisit, elle ne croît pas que ce soit vrai. Elle apprend les codes des conduites entre un garçon et une fille en marche. Pour sa timidité envers Mathieu elle laisse tout à lui, son comportement est incertain, conformément aux recherches mentionnés par Myers et Lamarche (voir p. 6): J ai bien vu que pour parler vraiment, en confiance, il fallait commencer par s embrasser et se toucher, pas l inverse. Mais c est lui qui se confiait le plus, je me taisais parce qu il était plus vieux, qu il avait son bac et d autres choses, que je me laissais embrasser pour la première fois (C, pp. 89-90). Plus tard, après la rencontre avec Mathieu, le moniteur d une colonie de vacances âgé de dix-huit ans, elle sent «l enfance derrière [elle], face à un sentier qui suit un herbage, qui s ouvre, un vieux pont où [elle s ] appuyai[t] déjà couverte d un visage indistinct» (C, p. 86). D ailleurs, la sexualité apparaît comme les thèmes de conversation, des réflexions, des rêves, etc. Partager les expériences sexuelles est une des conditions de l amitié entre deux filles, «si on ne parle pas des garçons et puis des choses sexuelles on n est pas vraiment amies» (C, p. 47). Mais «les filles demeurent discrètes» 36, alors que les garçons parlent souvent «de leurs couilles» (C, p. 50). Ils racontent des histoires sales, font des allusions, comme par exemple Mathieu qui dit que «la femme se donne et l homme se prête» (C, p. 101). Anne ne comprend pas, ces conversation ne 36 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 97. 19

lui sont pas agréables. Les garçons n ont pas de problèmes avec leur sexualité, contrairement, ses manifestations sont appréciées par la société. Les filles parlent de leurs expériences dans la salle de bains de peur que la mère ne les entende pas. On n en parle pas ouvertement, on chuchote. Alors l expérience du premier rapport sexuel est comparée «aux formules des feuilletons ou de l école» 37. Ici, les garçons sont très doux, au contraire, la réalité est terrifiante. Son attitude s est changé. De plus il lui paraît que tout cela ne s était pas passé correctement «avec cette gymnastique ridicule et douloureuse» (C, p. 105). Pendant une heure elle rêve d anesthésie et se sent humiliée : Peut-être on est toujours spectateur la première fois. Pourquoi la seule chose qu on ne prévoit pas c est la brutalité des garçons, l absence de doux, tous mes rêves avaient été mous. Il me serrait trop fort. Ça ne collait avec rien, ni les romans des journaux de ma mère, ils s étreignirent fougueusement, ni la poésie du livre d explications de textes, un soir t en souviens-tu, nous voguions en silence (C, pp. 88-89). Après avoir fait l amour elle a le sentiment que son corps est le même que celui de sa mère vu qu elle a fait «ce qu ils [ses parents] font» (C, p. 127). Pareillement, après l avortement, il semble à Anne d avoir perdu le corps qu elle avait eu depuis l adolescence, «avec son sexe vivant et secret» (E, p. 98). En ce moment-là elle a «un sexe exhibé, écartelé, un ventre raclé, ouvert à l extérieur»; un corps semblable à celui de sa mère (E, p. 98). Par ces expériences elle s approche de sa mère, pourtant, ce fait est constaté dans les circonstances négatives. La sexualité, un des thèmes dont elles ne peuvent pas parler ensembles, fait sa mère plus proche mais en même temps plus distante. Nous pouvons s apercevoir de cette ambiguïté, comme si la seule possibilité de s approcher de sa mère est seulement dans les aspects négatifs. C est aussi dans L Événement qu on peut trouver la comparaison entre le monde réel et les récits dans les livres. Quand Anne cherche les informations concernant les avortements, elle ne peut pas se fier à la façon dont tout s était passé étant donné qu il y avait un espace blanc entre le moment où la fille trouve qu elle est enceinte et celui où elle n est plus. Également, quand il lui a fallu les informations délicates, elle ne les a pas 37 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 98. 20

trouvées dans les romans. La vie les lui a enseignées. Elle ne pouvait pas se confier à sa mère, elle «appartenait à la génération d avant-guerre, celle du péché et de la honte sexuelle» (E, p. 51). La sexualité des femmes est présentée comme un tabou. 4.3 PROCESSUS PHYSIOLOGIQUES La vie féminine se compose des étapes diverses. Selon les changements physiologiques majeurs de la vie féminine (voir pp. 6-7) nous pouvons distinguer les catégories suivantes: [...] avoir la première permanente pour les filles, [...] avoir ses règles et le droit de porter des bas, [...] l âge de se marier et d avoir des enfants, de s habiller avec du noir, de ne plus travailler, de mourir (H, pp. 62-63). L auteur cite le classement des filles d après les changements physiologiques visibles du corps et avoue l envie aux grandes filles. En même temps, à cause du manque d informations des transformations qui prennent place en adolescence, seulement les grandes peuvent les communiquer. Annie se sent inférieure de n avoir pas encore les règles et de ne ressembler pas aux grandes filles. Leur corps de jeune fille et leurs connaissances surtout les font supérieures aux petites. Les traits du corps adolescent sont très importants pour Anne, ils incarnent la position sociale plus élevée entre les filles : Il y a les petites, aux cuisses menues sous des jupes courtes, avec des barrettes et des rubans dans les cheveux, et les grandes du fond de la classe, souvent les plus âgées. J épie leur avance physique et vestimentaire, le corsage qui gonfle [...]. J essaie de deviner la présence d une serviette hygiénique sous la robe. [...] Leur corps est déjà lui-même une source muette de savoir (H, p. 99). Même dans Ce qu ils disent ou rien, trois ans plus tard, elle montre le mécontentement avec sa figure maigre. Elle se sent mineure devant sa copine Gabrielle non seulement pour sa figure puérile, mais aussi pour son manque des expériences sexuelles. Plus tard, après avoir fait l amour avec Mathieu, elle se sent plus proche de 21

ses amis, même plus âgés qu elle. Inversement à Remaury (voir p. 7) nous considérons la virginité comme une étape physiologique importante étant donné les réactions que la fin de cette période provoque. En outre les menstrues sont souvent présentées comme une maladie, un handicap ou une indisposition. Le langage usé pour leur description ne nous paraît pas personnel : le médecin demande à Annie si «ça marche tous les mois la mécanique» (C, p. 43) et elle-même dit que «les machines ont débarqué» (C, p. 67) pour désigner leur apparition. Parler de ses règles dans la famille est une raison du rougissement de la mère et du sentiment désagréable de la fille. C est un des thèmes dont elles ne parlent pas : J avais honte, j aurais voulu m en aller, qu elle ne lui en ait jamais parlé depuis deux ans comment a-t-elle fait pour lui cacher le linge sale dans le panier de la salle de bains, elle qui ne voit depuis trois ans, je le sais moi, le fourrage partout (C, p. 44). Tout de même, les règles sont un des sujets de conversation dont elles peuvent causer encore. La mère contrôle les poubelles, sa linge et seulement demande si elle n est pas malade. Pas une conversation intime entre la mère et sa fille. Une des raisons pourquoi il est dangereux si elles s arrêtent. C est ainsi qu à la rentrée scolaire, peut-être suite à l expérience humiliante avec Mathieu. Elle a l impression qu elles se sont arrêtées sans raison et que tout est en désordre en elle. Même son corps refuse la vie. Sa mère ne pense qu à cela et la conduit chez le gynécologue qui dit que c est simplement une aménorrhée. Comme les états d esprit sont associés à la production de certains hormones et les hormones influencent les processus physiologiques dans le corps, il est bien possible que l aménorrhée soit le résultat du trauma psychique qui aussi a ses conséquences somatiques. Le corps féminin, le corps adolescent surtout, est donc montré comme un corps souffrant. Francine Dugast-Potres suppose que «les vertiges et la surdité partielle ressentis au cours du voyage [...] constituent les symptômes d une transformation difficile autant que la somatisation probable du traumatisme» 38. Il est possible que cette expérience de la nuit de juin était tant forte qu elle a été somatisé. Pourtant, le psychique et le somatique sont étroitement liés : 38 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 99. 22

J ai traîné un rhume mêlé de toux durant tout le mois. À un moment, mon oreille droite s est brutalement bouchée. [...] Je n entendais plus ma voix et celles des autres me parvenaient à travers un brouillard. J évitais de parler (H, pp. 119-120). La souffrance du corps est aussi présente dans L Événement. Pour Dugast-Portes c est «un des témoignages les plus frappants écrits par Annie Ernaux» 39. Ce récit d avortement occupe une place importante dans la vie de l auteur. Elle-même avoue que n importe quelle mention de cette période difficile de sa vie la touche : Depuis des années, je tourne autour de cet événement de ma vie. Lire dans un roman le récit d un avortement me plonge dans un saisissement sans images ni pensées, comme si les mots se changeaient instantanément en sensation violente. De la même façon entendre par hasard La javanaise, J ai la mémoire qui flanche, n importe quelle chanson qui m a accompagnée durant cette période, me bouleverse (E, p. 24). Les scènes du présent suscitent le souvenir de l angoisse passée. L auteur n a jamais pensé qu il y aurait un rapport entre le sexe et quelque chose d autre (la grossesse ou le sida). Elle regarde sa vie de la façon chronologique entre la manie passée de la grossesse non désirée et celle, présente, du sida : «Ma vie se situe donc entre la méthode Ogino 40 et le préservatif à un franc dans les distributeurs. C est une bonne façon de la mesurer, plus sûre que d autres, même» (E, pp. 15-16). En octobre les règles cessent et Anne suspecte qu elles n arrivent plus ce mois. Elle apprend d être enceinte, ce qui la terrifie. Elle se sent tant différente des autres filles «avec leurs ventres vides» (E, p. 28). Francine Dugast-Potres décrit que la narratrice a subi «le choc physique violent [qui] détermine une prise de conscience du statut des femmes face à la sexualité, avant la légalisation de la contraception puis de l avortement» 41. Anne se trouve dans une impasse : Je ne croyais pas que «ça puisse prendre» à l intérieur de mon ventre. Dans l amour et la jouissance, je ne me sentais pas un corps intrinsèquement différent de celui des hommes (E, p. 21). 39 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 100. 40 Le calendrier de contrôle des naissances. 41 DUGAST-PORTES, Francine, op. cit., p. 100. 23

Anne ne sent pas l enfant à l intérieur d elle, il lui semble d être enceinte avec l abstraction. Mais pourtant, elle sait dire «l innommable ou du moins l innomé» 42 et ainsi «déchiffrer l énigme du [s]oi» 43, révéler l inconscient. Elle dénie sa grossesse et refuse à donner un nom au futur enfant. Comme s il était impossible pour elle de croire qu une vie nouvelle croît dans son ventre. Nous pouvons marquer la même relation impersonnelle comme aux menstrues dans Ce qu ils disent ou rien : Ce n était pas la peine de nommer ce que j avais décidé de faire disparaître. Dans l agenda, j écrivais : «ça», «cette chose là», une seule fois enceinte (E, p. 28). Ensuite les notes détaillées des symptômes apparaissent : les nausées, plus d appétit, l augmentation de poids, les changements des proportions. Cet état évoque une maladie pour elle. Elle aussi cite les moyens à avorter : l aiguille à tricoter, la queue de persil, les injections d eau savonneuse, l équitation (E, p. 30). Elle essaie l aiguille à tricoter bleu électrique mais elle n arrive pas et se sent désespérée par son impuissance. Pendant son séjours dans le Massif central elle s intéresse aux activités physique «espérant qu un effort intense, une chute, réussiraient à décrocher ça [...]» (E, p. 66). Elle ferait tout son possible pour tuer l enfant en elle. Elle trouve donc une faiseuse d anges qui lui introduit une sonde. En ce moment-là, elle dit qu elle tue sa mère en elle. Le passage décrivant l expulsion du fœtus et le fœtus lui-même est plein d émotions : Je suis assise sur le lit avec le fœtus entre mes jambes. Nous ne savons pas quoi faire. Je dis à O. qu il faut couper le cordon. Elle prend des ciseaux, nous ne savons pas à quel endroit il fait couper, mais elle le fait. Nous regardons le corps minuscule, avec une grosse tête, sous les paupières transparentes les yeux font deux taches bleues. On dirait une poupée indienne. [...] Nous pleurons silencieusement. C est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice (E, p. 91). 42 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 101. 43 POIRIER, Jacques, Les Écrivains français et la psychanalyse (1950-2000). Maux croisés. Paris, L Harmattan 2001, p. 191. 24

Selon Dugast-Portes «le texte se hausse fugitivement en constat tragique» 44. Elle se réfère à la citation suivante: Dans les toilettes de la cité universitaire, j avais accouché d une vie et d une mort en même temps. Je me sentais, pour la première fois, prise dans une chaîne de femmes par où passaient les générations. C était des jours gris d hiver. Je flottais dans la lumière au milieu du monde (E, p. 103). Mais à la fin du livre l auteur avoue qu il lui fallait ce sacrifice pour «accepter cette violence de la reproduction dans [s]on corps et devenir à [s]on tour lieu de passage des générations» (E, p. 111). Elle transforme la tragédie en développement personnel, elle admet qu il lui fallait «cette épreuve et ce sacrifice pour désirer avoir des enfants» (E, p. 111). Elle finit ainsi l histoire d une «expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l interdit, de la loi, une expérience vécue d un bout à l autre au travers du corps» (E, p. 112). En fait on dit que les gens changent leur apparence après un événement important ou très difficile de la vie, comme si le changement intérieur devrait être visible à l extérieur. Anne fait couper ses cheveux longs et remplace ses lunettes par des lentilles pour commencer une nouvelle étape de sa vie. 44 DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, p. 101. 25

5. CONCLUSION Dans notre texte nous avons tenté de montrer les traces de la psychanalyse dans l œuvre d Annie Ernaux. Nous avons choisi le corps, comme un des domaines d intérêt psychanalytiques, et sa représentation dans la prose autobiographique. Nous avons spécifié plus concrètement trois aspects du corps : social, sexuel et physiologique. Pour pouvoir les analyser nous avons choisi trois livres d Annie Ernaux : La Honte, Ce qu ils disent ou rien, L Événement. Dans chacun d eux un aspect du corps prédomine et une certaine étape de la vie est représentée. L influence des parents et du milieu scolaire qui se reflète dans la conception du corps social est le plus évidente dans La Honte. La censure qu ils exercent est considérable et déteint sur plusieurs côtés de la vie, conformément à la définition de Detrez et Bernard : valeurs, comportements, normes de taille, pratiques de santé, vêtements, expression des sentiments et des émotions, distinction des sexes, importance de la religion, etc. L autorité de la mère est bien apparente dans l ambition de l ascension sociale qui se manifeste par les normes à suivre dans leur entreprise, la politesse envers les gens outre la famille, l instruction d Anne. Cependant la mère déçoit sans s en rendre compte. Sa chemise de nuit dit tout. Anne s aperçoit qu il y a une contradiction entre celui qui sa mère voudrait être et celui qui elle est réellement. Anne s identifie beaucoup avec elle et quand la position de sa mère dans la société est menacée, la position de la fille l est tout aussi, du moins du point de vue d Annie Ernaux. Ce conflit entre les projections de sa mère et la réalité est si sévère qu il provoque une réponse psychosomatique. Elle rejette, inconsciemment, d «entendre» sa voix interne qui évoque l exil du monde où la mère prétendait appartenir, ce qui pourrait expliquer sa surdité à la fin de La Honte. Les traits du corps sexuel prédominent surtout dans Ce qu ils disent ou rien. La sexualité est présente dans l imagination vague d Anne, dans le personnage du voisin voyeur, dans la conversation secrète des filles. Les valeurs, attitudes et comportements, ces manifestations de l identité sexuelle, diffèrent selon le sexe, comme Detrez et Lafont le mentionnent. Anne n attend rien de concret de sa relation avec Mathieu, c est seulement une attente incertaine de sa douceur, d un événement désiré, de la continuation des romans d amour. Pour cette raison elle ne sait pas quoi faire, comment se conduire dans sa présence. Contrairement, les garçons ont une idée bien plus claire, 26

la sexualité est le sujet de leurs plaisanteries et ils se comportent avec assurance en ces moments. L affrontement d Anne avec la réalité est douloureux, il lui ôte les illusions et détruit l image idéale des relations avec les garçons. Nous pouvons trouver la représentation la plus impressionnante du corps physiologique dans L Événement. La physiologie prend de l importance dans la vie féminine. Les transformations physiologiques permettent la différenciation des âges de la vie : virginité, puberté, maternité, ménopause. Les menstrues ont un rôle décisif, peuvent symboliser l appartenance aux «grandes filles» ou, par contre, un trouble quand elles s arrêtent. La menstruation ainsi que la grossesse non désirée sont dépeintes comme une souffrance, maladie, source des maux. La physiologie reflète également les conflits inconscients, comme par exemple la surdité partielle dans La Honte ou l aménorrhée dans Ce qu ils disent ou rien. Nous ne partageons pas l avis de Dugast- Portes qu il s agit du récit tragique en cas de l avortement. C est une expérience douloureuse et dramatique, cependant, même Annie Ernaux admet qu il était nécessaire pour elle de la vivre. C est vrai que ce récit peut exciter la terreur ou la pitié, de même que dans une tragédie. Les personnages dans une tragédie sont impuissants face aux forces supérieures du destin et la pièce finit souvent par la mort des personnages principaux. Ce n est pas le cas d Anne. Elle refuse d accepter le destin et lutte contre lui. Elle est menacée par la mort mais elle réussit à lui échapper. Ici nous allons comparer les étapes de la vie abordées dans les trois livres du point de vue des aspects différents du corps. En ce qui concerne le corps social, un rôle important est attribué à l influence de la famille et de l école, ensuite à celle de ces copains pour finir avec la prise de conscience du contexte social plus étroit. La sexualité est d abord refusée et provoque le rougissement, puis elle est cherchée mais tout de suite elle devient la déception et finalement elle a pour conséquence la grossesse. Les changements physiologiques réveillent le désir de la maturité, mais l approche impersonnelle du corps est adoptée. Les lois de la nature causent la surprise et sont refusées. Il serait intéressant d analyser aussi d autres œuvres d Annie Ernaux concernant les premières menstrues ou le premier accouchement pour voir si son attitude envers sa sexualité et sa physiologie évolue. 27

BIBLIOGRAPHIE TEXTES ANALYSÉS : ERNAUX, Annie, Ce qu ils disent ou rien, Paris, Gallimard 1977, 153 p. ERNAUX, Annie, La Honte, Paris, Gallimard 1997, 142 p. ERNAUX, Annie, L Événement, Paris, Gallimard 2000, 115 p. TEXTES SUR L ŒUVRE D ANNIE ERNAUX : BAUDELOT, Christian, «Briser des solitudes...»: Les dimensions psychologiques, morales et corporelles des rapports de classe chez Pierre Bourdieu et Annie Ernaux, In: THUMEREL, Fabrice (Éd.): Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, Arras, Artois Presses Université 2004, pp 165-176. DUGAST-PORTES, Francine, Annie Ernaux: Étude de l œuvre, Paris, Bordas 2008, 191 p. THUMEREL, Fabrice, Avant-propos: Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, In: THUMEREL, Fabrice (Éd.): Annie Ernaux, une œuvre de l entre deux, Arras, Artois Presses Université 2004, 276 p. TEXTES SUR LE CORPS ET LA PSYCHANALYSE BERNARD, Michel, Le Corps, Paris, Seuil 1995, 164 p. DETREZ, Christine, La Construction sociale du corps, Paris, Seuil 2002, 257 p. 28

DUMOUCHEL, Paul, Émotions: Essai sur le corps et le social, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance 1999, 202 p. FREUD, Sigmund, Vybrané spisy II-III. Studie o hysterii. Zlomek analýzy případu hysterie. Práce k sexuální teorii a k učení o neurózách (Traduction tchèque par Bohodar Dosužkov et al.), Praha, Avicenum 1993, p. 226. HARTL, Pavel HARTLOVÁ, Helena, Psychologický slovník, Praha, Portál 2000, 774 p. LAFONT, Hubert, Les Bandes de jeunes, In: ARIÈS, Philippe BÉJIN, André (Éd.): Sexualités occidentales, Paris, Seuil 1982, pp 181-197. MYERS, David G LAMARCHE, Luc, Psychologie sociale (Traduction française par Louise Rousselle), Saint-Laurent, McGraw-Hill 1992, 550 p. POIRIER, Jacques, Les Écrivains français et la psychanalyse (1950-2000). Maux croisé, Paris, L Harmattan 2001, 200 p. REMAURY, Bruno, Le Beau sexe faible: Les images du corps féminin entre cosmétique et santé, Paris, Grasset 2000, 264 p. 29

ABRÉVIATIONS UTILISÉES H ERNAUX, Annie, La Honte, Paris, Gallimard 1997, 142 p. C ERNAUX, Annie, Ce qu ils disent ou rien, Paris, Gallimard 1977, 153 p. E ERNAUX, Annie, L Événement, Paris, Gallimard 2000, 115 p. 30