ARI Projects Arab Securitocracies and Security Sector Reform Août 2012 Les services de sécurité libanais et syriens : la marque de l architecte par Konrad Sztyler * «Le Levant est un carrefour où tout passe : religions, armées, empires, marchandises, sans que rien ne bouge.» - Charles De Gaulle ** Le système sécuritaire du Levant constitue un sujet hautement sensible dans le contexte actuel. Au Liban, le poids de la guerre civile d une part, et l activité politique persistante des milices à l intérieur du pays et contre Israël d autre part, pèsent sur ce secteur en cours de transformation. En Syrie, l emprise politique de la famille Al- Asad, l opacité de la structure de pouvoir, et le caractère autoritaire de l appareil sécuritaire freinent tout effort en faveur d une plus grande transparence de l Etat. Dans ce contexte, la fragilité libanaise et l orthodoxie syrienne font obstacle à une réforme démocratique du secteur dans la région. L instabilité quasi constante du gouvernement libanais et les vives contestations en Syrie nous interrogent sur le rôle des services de sécurité, leurs prérogatives, les conséquences potentielles de leur activité, la nature de leurs missions, leurs rapports aux citoyens, et leurs modes opératoires. Pour répondre à ces questions, une analyse critique de l appareil sécuritaire s impose. Le Liban et la Syrie ont hérité d une structure sécuritaire mise en place par la puissance mandataire dans les années 1920. Le système de sécurité englobe l armée, la police, la police des frontières, la gendarmerie, les services de renseignements, les institutions judiciaires et pénitentiaires, ainsi que les instances civiles qui assurent le contrôle de toutes ces institutions. Ces fonctions, auparavant attribuées à l Etat, sont aujourd hui de plus en plus souvent déléguées aux sociétés militaires et de sécurité privées. Tous ces domaines sont interdépendants et * Konrad Sztyler, diplômé de l Institut d Etudes Politiques de Paris - Sciences Po Paris en Affaires Internationales/Sécurité Internationale et de l Université de Varsovie en Etudes Arabes. **. Charles de Gaulle, commandant affecté en 1930 à l état-major de l armée du Levant, in L. Nachin, Charles de Gaulle, général de France, Colbert, 1944 d après : ALBORD, Maurice, L Armée Française et les Etats du Levant, 1936-1946, CNRS Editions, Paris, 2000, p. 317.
2 leur évolution repose sur les choix politiques des pouvoirs en place. Dans les deux pays, la formation du système sécuritaire a d abord résulté, entre autres, des dynamiques entre le pouvoir mandataire et les populations autochtones, puis, après le départ des Français, des interdépendances entre les communautés locales, exacerbées par l influence étrangère. Quels sont les vestiges de la présence française au Proche-Orient et comment les Etats du Levant se sont-ils positionnés face à l héritage de l époque mandataire en matière de système de sécurité? Enfin, en quoi la présence française a-t-elle influencé le rôle des minorités dans les services de sécurité du Liban et de la Syrie actuels? Au vue de ces interrogations, il convient de se pencher sur les fondements des services de sécurité levantins tels qu ils ont été posés sous le mandat français (I), pour analyser ensuite comment le Liban et la Syrie indépendants ont pu faire évoluer le secteur (II). I. Le mandat français et les fondements des services de sécurité levantins actuels La position mandataire de la France au Levant s inscrit dans la politique impériale du pays, fondée d une part sur une stratégie d influence menée pendant la période ottomane et d autre part sur une présence militaire dans la région à partir de 1860. Bien que les officiers levantins avaient déjà servi dans l armée ottomane 1, ce n est que dans l entre-deux-guerres que se dessinent réellement les prémices structurelles du système actuel. 1 Bernard Vernier remarque à juste titre que deux dictateurs syriens, Az-Za īm et Al-Hannāwī, ont commencé leurs carrières militaires dans l armée ottomane. A. La genèse de la présence française au Levant La politique d influence à l époque de l Empire ottoman Depuis les premières relations bilatérales avec l Empire ottoman, au XVIème siècle, la France n a eu de cesse de chercher à renforcer sa position et préserver ses intérêts au Proche- Orient. La pénétration économique et culturelle s est faite entre autres grâce au système des traités dits «capitulations», qui garantissaient «la protection de tous les ressortissants européens dans l Empire» et des «religieux latins installés en Orient» 2. D abord officieuses, les prétentions françaises s accompagnent en 1860 d une mission militaire, en réponse aux massacres de chrétiens, qui marque le début de la politique sécuritaire française au Levant. La minorité chrétienne, et notamment les maronites, deviennent non seulement «la clientèle» principale de la France, mais surtout les auxiliaires de la mainmise française sur la région. Grâce à l appui de la France, la Sublime Porte accorde le statut autonome du Mont-Liban en 1861 3. Ainsi, la domination maronite sur le Mont-Liban cimente la présence française dans la région, qui se développe avec l implantation du système scolaire 4, l organisation des missions de charité catholiques, la formation de cadres techniques, des contributions aux œuvres catholiques, et une présence navale dans la région. Les investissements dans les entreprises locales se multiplient, principalement entre 1881 et 1914, époque à 2 CLOAREC, Vincent, La France et la question de Syrie (1914-1918), CNRS, Paris, 2010, p. 8 3 Avec un gouverneur ottoman catholique (mutaṣarrif), et un conseil administratif de 12 représentants des six principales confessions du Mont-Liban élus à la proportionnelle. Ibid, p. 9. 4 Entre 65 000 et 90 000 enfants sont concernés par les subventions. Ibid, p. 12.
3 laquelle les capitaux français participent au financement des Chemins de fer en Syrie, des Tramways Libanais, du Port de Beyrouth, du Gaz de Beyrouth, des Eaux de Beyrouth 5, ainsi que des banques 6. Cette stratégie de défense des intérêts français par le biais de la protection des chrétiens prévaut jusqu en 1913, date des premiers travaux de la Commission des Affaires Syriennes 7 qui soumet une nouvelle définition de la Syrie en suggérant d inclure 8 le Mont- Liban, les vilayets de Beyrouth et de Damas, une partie du vilayet d Alep, ainsi que la mutaṣarrifiyya de Palestine 9. Peu à peu, l intérêt de la France en Orient s étend aux musulmans, jusqu ici négligés. Elle entreprend de clientéliser des notables appartenant à des communautés minoritaires 10 par tous les moyens disponibles. Cependant, les élites sunnites se méfient des relations avantageuses entretenues avec les maronites et des prérogatives dont ils bénéficient. 5 THOBIE, Jacques, La France Impériale, 1880-1914, Collection Chemin d aujourd hui, Editions Mégrelis, 1982, Paris, p. 27-28. 6 L exportation de capitaux français est considérable. A l époque, ils représentent 65,93% des capitaux étrangers placés en fonds publics ottomans (soit 1,15 milliard de francs sur un total de 1,95 milliard), ce qui fait de la France le premier créancier de l Empire ottoman CLOAREC, Vincent, op.cit., p. 14. 7 Créée en novembre 1912 par Raymond Poincaré et Maurice Paléologue. 8 Ibid., p. 53-54. 9 Une partie des membres ne soutient pas cette dernière proposition. 10 Les populations visées prioritairement sont les suivantes : les Alaouites de Tripoli et de Homs, les Chiites de la vallée de la Bekaa et du sud de Beyrouth, les Ismaéliens de Lattaquié, les Algériens damascènes et de Tibériade ainsi que les Druzes. Ibid., p. 54-55. Le mandat de la Société des Nations et la politique classique du partage («divide et impera») Le mandat 11 de la Société des Nations et le choix du mandataire fait par les puissances alliées 12, qui ont confié à la France la tutelle de la Syrie 13, assurent la légitimité juridique de la présence politique et militaire française au Proche-Orient et couronnent l engagement français dans la région sous l Empire ottoman. Dans la région, qui regroupe une multitude de communautés dont les intérêts politiques sont souvent contradictoires, la nouvelle administration française saura exploiter à son profit les antagonismes et les ambitions divergentes des populations de la Grande Syrie. Ainsi, bien que le choix de la France en tant que nouvelle force mandataire était vivement soutenu par la minorité maronite du Mont- Liban, des nationalistes syriens en opposition à toute présence étrangère sur le territoire de Bilad Cham (Bilād aš-šām) proclament 14, suite à la conférence de San Remo, la Constitution d un royaume arabe de Syrie. Leur rêve, enterré à Maysalūn 15, finit par le dépôt des armes par l émir Faysal et l imposition du mandat aux Syriens par la force. Ces résistances amènent le général Gouraud à la mise en place d une 11 Les bases juridiques du mandat se trouvent dans l article 22 du Pacte de la Société des Nations. «Une mission sacrée de civilisation», autrement dit la tutelle «des peuples non encore capables de se diriger euxmêmes» a été confiée aux «nations développées». 12 Le 25 avril 1920 à San Remo. 13 La Mésopotamie et la Palestine étaient sous tutelle britannique. 14 Le 3 juillet 1920. 15 Les forces françaises ont combattu les armées arabes à Maysalūn en juillet 1920. Le Général Gouraud défait les troupes de l émir Faysal.
4 «administration directe à dominante militaire» 16. Les réseaux britanniques dans la région étant beaucoup plus développés que ses propres réseaux, la France mandataire dépend pour une part de l aide britannique. Afin d asseoir son pouvoir et de consolider les contacts avec les minorités locales, elle mène une politique du partage et divise le territoire en plusieurs entités étatiques basées sur l appartenance religieuse et ethnique. Le Haut-Commissaire, instance qui représente la France, détient le pouvoir, régit les administrations locales, et tire ses ressources des douanes. Le territoire qui correspond à la Syrie actuelle est passé par plusieurs étapes de morcellement. Sous le mandat français, l organisation politique et administrative des Etats du Levant s organise de la manière suivante17 : - le Grand-Liban est proclamé 18 et devient en 1943 la République libanaise indépendante. - Le Sandjak autonome d Alexandrette est rattaché à la Turquie. - Le Gouvernement de Damas englobe aussi les villes de Hama et Homs. - Le Gouvernement d Alep, quant à lui, s étend jusqu à la nouvelle frontière 16 DIB, Boutros (dir.), Histoire du Liban : des origines au Xxe siècle, Paris, 2006, p. 781. 17 TEKLU Youssef Sélim, «Droit public des pays fondateurs de la Ligue arabe», in (dir) KHOURY, Gérard D. et MEOUCHY, Nadine, Etats et sociétés de l Orient arabe en quête d avenir - Fondements et sources (1945-2005). Actes de la semaine internationale d études sur le Moyen-Orient, MMSH, Aix en Provence, juin 2005. p. 79. 18 1 er septembre 1920 proclamation solennelle. Le général Gouraud rattache au Mont-Liban, fief historique des Maronites les quatre cazas de la vallée al-biqā (Hāṣbiyyā, Rāšayā, Ba albak et Mu allaqa) ainsi que les villes côtières Beyrouth, Tripoli et Saida. avec l Irak et comprend la région Nord-est, le Jézireh 19. - Sur le littoral, le territoire des Alaouites devient l Etat des Alaouites 20. - Par arrêté, le Haut-Commissaire crée l Etat du Djébel Druze autonome en 1922. Cette division mérite une attention particulière puisqu elle est révélatrice, d une part, d un système mandataire faible qui essayait d assurer sa position par le biais des minorités religieuses. En l occurrence, la création du Liban, en tant qu entité séparée de la Syrie historique répondait à des demandes exprimées par les maronites du Mont-Liban, tout en négligeant des nationalistes syriens opposés à la présence française. D autre part, officiellement engagé pour défendre les particularismes locaux, le processus du partage s inscrivait en réalité dans la politique impériale menée par la France, qui redoutait que les idées nationalistes ne se propagent à ses colonies d Afrique du Nord. Enfin, la stratégie française d affaiblissement des Sunnites avait pour but de mieux contrôler cette communauté, jugée potentiellement influente. Ainsi, les Français ont assujetti les populations syriennes tout en réduisant leur capacité d agir. Sans aucun doute, la pérennisation du communautarisme est le résultat le plus durable de la politique sécuritaire de la France au Levant. 19 Les gouvernements d Alep et de Damas sont réunis au sein d un Etat de Syrie à partir de 1 er janvier 1925. 20 Les circonscriptions administratives du Territoire des Alaouites, de l Etat d Alep et de la région de Damas à partir de 1922 faisaient parti de la Fédération des Etats autonomes de Syrie. Cette dernière dissoute avec le détachement de l Etat des Alaouites et la fusion de l Etat d Alep avec l Etat de Damas.
5 B. L implantation du système de sécurité impérial français La structure sécuritaire militarisée au service du pouvoir mandataire Le système sécuritaire que la France développait sur le territoire de la Syrie historique devait servir, en premier lieu, les intérêts du mandataire et non ceux des populations autochtones. Le contexte culturel multiconfessionnel, l opposition des nationalistes et les quelques problèmes budgétaires allaient à l encontre des ambitions régionales de la France. En conséquence, la puissance mandataire faisait appel à ses expériences coloniales et au soutien des militaires français du Maroc 21. Pour en citer un exemple, le premier haut-commissaire général Gouraud, un très proche collaborateur du maréchal Lyautey, est passé par le Soudan, la Mauritanie et le Maroc avant d arriver au Levant. Les forces d occupation françaises, chargées principalement du maintien de l ordre et de la surveillance des frontières, étaient constituées de troupes issues à la fois de la métropole et des colonies 22. Les officiers Français occupaient des postes dans l administration nouvellement créée et participaient à la mise en place de la politique locale et sécuritaire dans les régions de leurs affectations 23. Notamment, le poste de haut- 21 Parmi les officiers du renseignement, 55,6% avait une expérience dans les colonies avant l arrivée au Levant. MIZRAHI, Jean-David, Genèse de l Etat mandataire, Service des Renseignements et bandes armées en Syrie et au Liban dans les années 1920, Publications Sorbonne, 2003, p. 195. 22 Pour plus d information sur la composition et le développement des troupes métropolitaines et coloniales : ALBORD, Maurice, L Armée Française et les Etats du Levant, 1936-1946, CNRS Editions, Paris, 2000 23 Outre le découpage administratif, il existait une structure militaire: Syrie Nord, Syrie Sud, Jézireh, pays commissaire a été attribué dans les premières années à des militaires de carrière. Les services du renseignement du Levant ont joué un rôle primordial car ils assuraient l interface avec les habitants des Etats-provinces et intervenaient dans le «réseau déjà en place d officiers disséminés sur l ensemble du territoire et ayant pour mission de renseigner le commandement dans un contexte encore troublé par les révoltes et le banditisme, tout en exerçant à titre provisoire un certain nombre de charges administratives» 24. En effet, au Levant plus qu ailleurs, l appareil sécuritaire est dépendant de l information, dans un contexte où l opposition des nationalistes se juxtapose à une mosaïque communautaire religieuse et ethnique. Or, bien qu une partie de la population sous tutelle refusait de coopérer avec les militaires, estimant qu une forte militarisation était incompatible avec l esprit du mandat, les services de renseignement étaient capables d obtenir les informations pour anticiper les contestations au niveau local, déchiffrer l organisation de la société et, in fine, sécuriser le pouvoir. En 1922, le service compte 70 officiers 25. Seul organe à couvrir l intégralité du territoire, il s agit d un acteur à part de la politique mandataire française. Enfin, l architecture des troupes autochtones a été dessinée à l image de l armée française par les officiers français, responsables de la formation et de l encadrement, qui commandaient également la gendarmerie restructurée depuis l époque ottomane. Cependant, leur connaissance du pays a souvent été minime et, de surcroît, ils n envisageaient pas le partage du pouvoir druze et territoire alaouite, d après ALBORD, Maurice, L Armée Française et les Etats du Levant, 1936-1946, CNRS Editions, Paris, 2000, p.26. 24 MIZRAHI, Jean-David, op.cit., p.86 25 Idem, p.88.
6 avec la population locale. Le transfert des fonctions a donc été difficile et retardé. L extension du système sécuritaire pour répondre aux besoins du moment Le système sécuritaire mis en place par la puissance mandataire a tout de même dû s adapter aux conditions du Levant. On assiste ainsi à un certain nombre de changement au sein des services, dans un premier temps après les incursions de bandes armées de type «guérilla» en provenance du territoire turc. Ces groupes de différentes tailles constituaient une menace réelle au régime mandataire. Pour les contrer, la France organise des unités de gendarmerie mobile 26, encadrées par le lieutenant Collet. Comme sous l Empire ottoman, la population tcherkesse locale est engagée à cette fin. Les Tcherkesses constituaient «le noyau» de cette formation, et ce même après que le recrutement ne se soit étendu à d autres groupes. Par ailleurs, les raids des groupes armés sont aussi à l origine de la mise en place d une frontière nord réellement sécurisée. La révolte druze apparaît comme deuxième étape de la croissance du secteur de sécurité syrien. En effet, pour combattre les insurgés du Djébel Druze le dispositif militaire a renforcé : 30 500 soldats issus des troupes métropolitaines et coloniales, 5 000 des troupes auxiliaires (Légion syrienne) et 4500 des supplétives 27. Ces derniers appartiennent à une nouvelle formation, les «escadrons de gardes mobiles», créée à l image de la gendarmerie mobile de la région frontalière nord. Cette extension accompagne la montée 26 Il existe aussi des unités de gendarmerie dites fixes, déployées dans les campagnes du pays. D après MIZRAHI, Jean-David, op.cit. 27 Ibid., p. 375. en puissance et l augmentation des effectifs du Service de renseignement du Levant, tant dans la région du Djébel Druze, que dans la région de Damas et du Mont-Liban. Le service enrôle des populations kurdes, circassiennes, bédouines, alaouites et plus tard druzes, avant d être renommé en 1931 «Services spéciaux du Levant». Ce changement d appellation marque les réformes structurelles du système sécuritaire tel qu il sera transmis aux populations locales après le départ français. Enfin, la création des «Troupes Spéciales du Levant» constitue la dernière étape de la restructuration de l architecture sécuritaire levantine. Créée en 1916 pour combattre les Ottomans, la «Légion d Orient» comprenait 4500 recrues (Libanais, Syriens et Arméniens). Elle est rebaptisée en juillet 1920 «Troupes auxiliaires du Levant» 28, puis «Troupes spéciales du Levant» 29 dix ans plus tard en mars 1930. Les recrues étaient alors formés à l école militaire de Homs 30 et jusqu en 1943, les formations syriennes et libanaises, servaient sous le même drapeau. Ce n est que leur séparation qui donne naissance aux deux futures armées du Liban et de la Syrie, jusqu en 1945 sous le contrôle de la France 31. Comme le souligne Jean-David Mizrahi, «l élément minoritaire demeure une composante incontournable des Troupes Spéciales du Levant» 32. Les communautés 28 Les troupes comptent 7 000 soldats en 1924, D après FREIHA, Adel A., L Armée et l Etat au Liban (1945-1980), Librairie Générale du Droit et de la Jurisprudence, Paris, 1980, p.164. 29 Au nombre de 22000 hommes en 1942, Idem. 30 Elle-même transférée à Damas en 1934, Idem. 31 Le 15 juin 1944 a lieu la signature d un accord stipulant le transfert du commandement aux Libanais. Cet accord devient effectif le 1 er août 1945. 32 Ibid., p. 436.
7 religieuses et ethniques représentaient 33 28,7% de la population syrienne et 51,3% des effectifs des Troupes Spéciales du Levant. Au contraire, la majorité Sunnite (57,2% de la population) fournissait 35,7% 34 du dispositif militaire 35. D un côté, les minorités sont déployées dans leurs territoires respectifs, où leur proportion a pu atteindre 80%, voire 90%, des effectifs (exemples des Alaouites sur le littoral, des Druzes sur le Djébel Druze, des chrétiens et des Kurdes en Haute-Jézireh, ou encore des Assyro-Chaldéens dans la Jézireh). D un autre côté, ils sont déployés dans les centres politiques, comme les Tcherkesses dans la région de Damas. Les sunnites sont donc non seulement sousreprésentés 36, mais aussi entourés par des unités à forte composante minoritaire. Autrement dit, le recrutement des autochtones marque le début de la cooptation à l origine du long processus de redistribution du pouvoir, dont les résultats sont visibles aujourd hui. II. Les services de sécurité dans le processus de redistribution de puissance après l indépendance Le XXème siècle a amené une série de bouleversements au Proche et Moyen-Orient, parmi lesquels des altérations politiques et des ruptures culturelles, mais aussi et avant tout des modifications d alliances. Après les indépendances, le rôle de l armée et la 33 Alaouites : 15,7% de la population, 24,4% du total des effectifs ; Kurdes : 6,9% de la population, 4,0% des effectifs ; Tcherkesses : 1,7% et 5,5% ; Druzes : 3,3% et 6,5% ; Ismaéliens : 1,0% et 1,9% ; Assyro- Chaldéens : 0,1% et 9,0%. D après MIZRAHI, Jean- David, op.cit., p. 436. 34 Dont 29,8% de population sédentaire et 5,9% de Bédouins. 35 MIZRAHI, Jean-David, op.cit., p. 436. 36 A part le 3 ème bataillon où ils constituent 72% et stationnent entre Homs et Hama. construction du système sécuritaire évoluent. Les coups d Etat successifs ont provoqué des crises institutionnelles. Des bandes armées et les milices, souvent ravitaillées à l étranger, complexifiaient la donne géopolitique du Levant. Les effets néfastes du conflit israéloarabe ont été ressentis dans toute la région. Par conséquent, le Proche-Orient s est militarisé, à l image de la vie politique libanaise et syrienne où la présence de services de sécurité efficaces est devenue cruciale. Quelle place accorde-t-on aux services de sécurité dans la vie politique au Liban et en Syrie? Après le départ du mandataire français, des remaniements ont eu lieu dans les deux pays, bien que la redistribution de puissance se soit faite selon deux modèles différents, qui démontrent bien les spécificités des relations entre les civils, les militaires et la sécurité au Proche-Orient. La France a quant à elle perdu de son influence au profit d autres acteurs. A. Une construction libanaise fragile L inertie des services de sécurité étatiques L amitié entre la France et la minorité maronite libanaise a garanti à cette dernière une place de choix au sein d un nouveau système politique innovant, défini par le Pacte national qui détaille le partage des pouvoirs entre les communautés religieuses libanaises et fournit ainsi les bases d une dépendance communautaire en matière de sécurité. Cependant, cette alliance n a pas pu répondre à long terme aux besoins sécuritaires ni de la région, ni du pays, et ainsi à une nouvelle structuration des services de sécurité 37. La France a laissé en héritage, tant pour le Liban que pour la Syrie, des unités constituées sur une base confessionnelle. Le 37 Les conséquences de cette dépendance sont décrites dans la partie suivante.
8 nouveau régime libanais veut que l armée soit neutre, en conformité avec l article 95 de la Constitution. En réalité, cette neutralité que l armée réclame témoigne non seulement de son impuissance mais aussi du manque de crédibilité du secteur face aux citoyens. En effet, elle hésite à mener des opérations de sécurité intérieure, comme pendant la guerre civile de 1958, et à défendre le territoire et sa population comme durant l agression israélienne de 1968. L armée, malgré l accroissement démographique, reste donc factionnalisée et confessionnalisée. «Il y a enfin la tradition implicite de faire de chaque fonction, de chaque instance créée au sein de l'institution, le fief d'une communauté ou d'une région» 38. L apparition des acteurs extérieurs et non étatiques La situation géopolitique du Liban est propice à l émergence de crises internes et externes, à cause desquelles des acteurs non étatiques se distinguent et des forces extérieures entrent en jeu. La diversité libanaise devient un élément de discorde, à cause de la pérennisation du communautarisme, amplifié par les aspects socio-économiques. Enfin, le clientélisme exacerbe les sentiments d appartenances claniques, et donc les divisions au sein de la nation. Pour exprimer des positions politiques ou des besoins sociaux, les minorités se dotent depuis les années 1920s 39 de moyens militaires et s appuient sur les bandes armées 38 DUPONT, Hubert, «La nouvelle armée libanaise, Instrument du pouvoir ou acteur politique?», CONFLUENCES Méditerranée - n 29, printemps 1999, p. 64. 39 Les bandes armées chiites ont combattu contre la présence française et pour l unification avec le Royaume de l émir Faysal. MERVIN, Sabrina, «Le Liban Sud, des bandes armées à la guérilla (1920-2006)», in MERMIER, Franck et PICARD, Elizabeth, Liban, une guerre de 33 jours La Découverte «Cahiers libres», 2007 p. 104-105. et les milices. Après les accords de Ṭā if, l Etat a essayé de désarmer les milices des partis politiques et de réhabiliter leurs membres dans l armée nationale. Le processus, dont le succès est partiel, n a pas pleinement abouti 40. Avec l indépendance, une nouvelle porte s ouvre aux ingérences étrangères dans les affaires du Liban, notamment celle de la Syrie qui tente de contrôler le Liban et son système de sécurité. Elle finira non seulement par déployer son armée sur le territoire libanais durant la guerre civile, mais également par devenir une base stratégique pour les Iraniens : c est via Damas que l Iran a pu appuyer la création du Hezbollah en 1982 et, un an plus tard, la Syrie devient un pont entre Beyrouth et Téhéran après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. L Iran et la Syrie vont profiter de cette alliance en ce qui concerne leurs ambitions libanaises. Le but de l Iran était de créer une République islamique du Liban. Bien que cet objectif figurait parmi les priorités de la politique étrangère iranienne depuis la Révolution, il ne se concrétise qu à partir de 1982, lorsque Khomeiny change de stratégie suite à l échec des tentatives d instrumentalisation des groupes chiites préexistants, qui se veulent autonomes, et crée un nouveau mouvement avec l aide syrienne, le Hezbollah (parti de Dieu) 41 dans la plaine de la Bekaa. Cette création est rendue possible grâce au vide politique entraîné par la disparition du leader chiite libanais, l imam Mūsà Ṣadr en 1978 en Libye. Par le biais d investissements dans le 40 Pour plus d information sur le sujet : DUPONT, Hubert, op.cit., 41 Avant d appuyer la création du Hezbollah, l Iran a soutenu le parti chiite libanais Amal, puis a aidé à la création du parti Amal islamique, et enfin du Jihad islamique.
9 Sud du pays, longtemps marginalisé, le parti a pris en charge les hôpitaux, les écoles et d autres services. Le soutien populaire s est donc traduit par la montée du parti dans les sondages, son entrée au Parlement, et in fine sa participation au gouvernement. Grâce aux milices, il est devenu l une des forces politiques libanaises les plus actives et les plus perturbatrices en même temps. Le Hezbollah a refusé la démilitarisation de ses milices, pourtant exigée par les accords de Ṭā if, et conservé ses forces militaires face à l armée israélienne. Or, mis à part la protection de la frontière Sud, son action contribue assez peu à la stabilisation politique du pays. Bien au contraire, la guerre de 2006 a été provoquée par les enlèvements de deux soldats de Tsahal par l organisation et une suite de crises politiques 42 ont suivi. Des manifestations sont organisées à travers pays et la prise de contrôle de quartiers est devenue récurrente. Dernière crise politique en date, des ministres du Hezbollah ont quitté le gouvernement. Le parti, bien que dans l opposition, a su dicter ses conditions aux autres acteurs politiques et sécuritaires libanais. B. Le système sécuritaire au centre de la politique en Syrie Le manque d unité dans la vie politique syrienne et l entré de l armée dans la politique Quand les derniers soldats Français quittent le Levant en 1946, le paysage sécuritaire de la Syrie se redessine. Dans un premier temps, la période de 1945-1949 se caractérise par une crise du régime parlementaire, les différents partis ne parvenant pas à trouver un accord sur un certain nombre de questions de 42 Parmi elles, les crises provoquées par la création du Tribunal spécial pour le Liban et le fait que le Hezbollah soit suspecté d avoir organisé et participé à l assassinat du Premier Ministre Rafīq al-harīrī. politique interne et externe, notamment l alignement sur l axe hachémite (ou égyptosaoudien). Ce manque d unité aura pour conséquence une série de coups d Etat, qui consacrent l entrée de l armée dans la vie politique du pays. Les dictatures militaires s enchaînent, et l armée est en expansion constante. Les effectifs se multiplient : environ 60 000 soldats sont en service en 1966, 137 000 en 1975 et 362 000 en 1984 43. A titre de comparaison, durant les mêmes périodes, les effectifs au Liban évoluent de la manière suivante : 10 800 soldats en 1966, 15 200 en 1975 et 20 300 en 1984. On observe une tendance similaire en ce qui concerne les groupes paramilitaires syriens : 8 000 en 1966, 9 500 en 1975 et 38 500 en 1984 44. L expansion du secteur sécuritaire coïncide avec l émergence de nouvelles alliances. Tout d abord, l URSS s affirme en tant qu acteur régional dès les années 1940 et la Syrie entre dans la sphère d influence soviétique au début des années 1950. Les relations bilatérales se renforcent dans les années 1960 et 1970. La coopération entre les deux pays se concrétise par l envoi d officiers et de spécialistes russes, ainsi que par des ventes d armes. La Russie conserve non seulement une base navale à Ṭarṭūs, mais est aussi devenue le premier fournisseur d armes du pays : entre 2003 et 2006, la Russie a vendu à la Syrie des armes à hauteur de 400 millions de dollars 43 Les données chiffrées proviennent de: PICARD, Elizabeth, Arab Military in Politics: form Revolutionary Plot to Authoritarian State, p. 192, in (ed.) LUCIANI, Giacomo, The Arab State, Routledge, London, 1990. 44 Au Liban le développement est moins spectaculaire : 2 500 en 1966, 5 000 en 1975 et 1984. Ibid.
10 américains. Ce montant a ensuite triplé entre 2007 et 2010 45. Parallèlement, la Syrie développe son alliance avec l Iran. C est à l époque de la guerre Iran- Iraq que les liens forts entre Damas et Téhéran se sont mis en place. La Syrie était alors le seul pays arabe à soutenir ouvertement l Iran. Il s agit d une exception notable puisque, à part Oman, l Algérie et la Lybie qui sont restés neutres, tous les autres acteurs régionaux se sont alignés sur l Irak. Le rapprochement économique et surtout politique entre les deux pays est l une des conséquences de la Révolution en Iran. Le soutien de la Syrie a été récompensé par l envoi d armes, de pétrole et d autres avantages économiques. Sans aucun doute, l opposition à l Israël a également joué un rôle unificateur, de même que les intérêts communs au Liban. Les échanges et les investissements iraniens concernent aussi d autres domaines plus sensibles : les réacteurs nucléaires syriens, bombardés par Israël, ont ainsi été construits avec l aide iranienne. Ces évolutions démontrent d une part que l armée réagit aux défaites dans les guerres contre Israël, et illustrent d autre part le changement de rhétorique, «du nationalisme socialisant et triomphant» 46 vers un pragmatisme basé sur la minorité alaouite qui accompagne le régime. Le renforcement de l élément minoritaire dans le commandement Le pari de la communauté alaouite a été couronné de succès. En effet, ceux qui auparavant faisaient parti des plus démunis contrôlent aujourd hui l appareil sécuritaire de l Etat. Ce processus a lentement commencé sous le mandat français, et s est accéléré après le coup d Etat mené par Ḥāfiẓ al- Asad, qui sécurise sa position au sein de la communauté tout en consolidant le bras armé du régime et des services de sécurité. Alain Chouet résume les causes de l emprise alaouite de la manière suivante : «L appareil de contrainte de l Etat, Armée, Police, Administration fiscale ou douanière, avait toujours été dans des mains étrangères et l on avait bien su s en accommoder. De fait, il n était nullement perçu comme un instrument valorisant, facteur de promotion et de contrôle sérieux de la société civile» 47. Effectivement, les notables sunnites n appréciaient pas les services de sécurité, tandis que l armée garantissait l ascension sociale à des jeunes issus des minorités. En plus, le passage par l école militaire, ouverte par les Français, leur donnait une éducation qu ils n auraient pas trouvée dans leurs villages d origine. Le parti Baath proposait une idéologie égalitariste en alternative à la suprématie des sunnites. Afin de protéger le régime, des unités d élites seront mises en place, ainsi que tout un système de brigades de défense, de forces spéciales et paramilitaires et de services de renseignement. Tout comme les Français à l époque du mandat, le régime développe des moyens de contrôle de la population et du territoire. Les structures de commandement sont modifiées pour mettre à leur tête les représentants des différentes tribus alaouites. De surcroît, les alaouites ont également infiltré l administration et l appareil public de l Etat. 45 The Military Balance, 2012, Table 41, Arms Deliveries to Middle East and North Africa by supplier, 2003-2010, p.475. 46 Ibid. 47 CHOUET, Alain, «L'espace tribal des Alaouites à l épreuve du pouvoir, La désintégration par le politique», p.1.
11 Conclusion Pour conclure, la France, usant de son influence historique, a instauré un mandat dans le Levant. Pour pouvoir contrôler le territoire et ses populations, elle a adopté l adage politique «diviser pour mieux régner». Elle a aussi implanté des services de sécurité structurés à l image des unités françaises et coloniales, pour ensuite les utiliser face aux incursions des bandes armées et aux révoltes des populations autochtones. Pour contrer l opposition de la majorité sunnite, elle a favorisé des populations minoritaires et de classes sociales inférieures. La puissance mandataire a donc posé des fondements des services actuels. Après le départ des troupes françaises, les Etats du Levant, le Liban et la Syrie, ont redistribué le pouvoir au sein des institutions mises en place par le mandataire. Au Liban, où l inertie du système sécuritaire est forte, la stabilité et la sécurité du pays dépendent d acteurs non étatiques et étrangers. La Syrie, quant à elle, a préféré faire entrer l armée dans la politique, et les deux sphères sont régies par une seule et même minorité, les alaouites. L émancipation des alaouites a été initialisée sous le mandat français. De nos jours, la communauté est soudée plus que jamais. Elle a su entrer dans le commandement des services de sécurité pour garantir la survie du régime et de ses intérêts. Elle a également coopté les familles marchandes ainsi que d autres minorités, tout en restant prudente et vigilante. Enfin, elle a créé des relations clientélistes et tissé des réseaux entre les élites du pays. Autrement dit, elle a emprunté son modèle de politique sécuritaire à la puissance mandataire française. Aujourd hui cependant, il apparaît que ce système, d un point de vue moral, est dépassé par les évènements qui traversent la Syrie. Reste à savoir comment le régime va ajuster son appareil sécuritaire face à cette instabilité. Finalement, le rôle de la France dans la structuration des services de sécurité du Levant a surtout pérennisé les communautarismes, certaines minorités étant favorisées tant dans l administration publique qu au sein des services de sécurité. Cependant, chaque modèle, libanais ou syrien, conserve ses spécificités. Au Liban, les services sécuritaires étatiques ne s engagent pas dans la vie politique à cause de leur faiblesse et de l héritage de la guerre civile. Malgré cela, la communauté défavorisée chiite a réussi à prendre le contrôle des institutions politiques et à intimider les services de sécurité libanais et israéliens. Dans le cas syrien, au contraire, les services de sécurité, dominés par une minorité, contrôlent l Etat et ses institutions.