une sélection les films du paradoxe vidéo Témoins sourds, témoins silencieux HISTOIRE DU FILM Le film TÉMOINS SOURDS, TÉMOINS SILENCIEUX a mis huit ans à se concrétiser. Ces lenteurs confirment à elles seules l ampleur de la lacune et les réticences auxquelles nous avons été confrontés. Les archives n étaient pas nombreuses pour témoigner de la persécution, déportation et extermination des sourds juifs ou pas, sous le régime nazi. La langue des signes était interdite à l enseignement dans de nombreux pays européens dont la France jusqu en 1992, et il était difficile aux sourds de témoigner. Seul le professeur Horst Biesold (formateur de professeurs pour sourds) avait enquêté en R.F.A auprès des sourds stérilisés et les avait aidés dans leurs démarches de réparation auprès de la justice. Il avait aussi conduit une recherche sur les sourds juifs exterminés. Une livre en était sorti The Crying Hands édité en Allemagne et aux USA. Gérard Braun, enfant sourd juif caché à l Institution de St. Hippolyte du Fort Four crématoire
Des conditions de tournage qui s étendent et se fragmentent : Nous avions filmé en 1992 le premier débat sur la déportation des sourds juifs, intitulé : Témoins Sourds, Témoins Muets, que nous avions organisé avec Stéphane Gatti à la bibliothèque de Bagnolet parallèlement à la pièce d Armand Gatti Le chant d amour des alphabets d Auschwitz. Un premier montage de 60 minutes fut projeté à l université de Hambourg au 2 ème Congrès sur l histoire des sourds. On y apprenait que 17 000 sourds allemands avaient été stérilisés, que 6000 sourds juifs de toute l Europe étaient morts à Auschwitz et qu il y avait un mémorial à Tel Aviv pour réunir les noms. Après une ovation très émouvante à la conférence de presse, j avais été encouragée à poursuivre mes investigations par des historiens américains et de jeunes sourds juifs allemands. A mon retour je fus confrontée à une toute autre réalité et dus essuyer des critiques et des calomnies à la suite d une projection de ce premier film à la Maison des Arts de Créteil, je mis le projet entre parenthèses faute de soutien. C est la rencontre lors du festival de Berlin où je présentais mon documentaire SOURDS À L IMAGE, avec le grand mime allemand de RDA, Kurt Eisenblätter et des rescapés sourds qui me proposèrent leurs témoignages, qui devait débloquer la situation. Pour eux j étais petite fille de sourds, élevée en langue des signes, une sorte d être d exception pour ceux qui avaient été stérilisés et restaient sans descendance, ils me faisaient confiance. L émission des sourds de la télévision allemande de la Bayerischer Rundfunk (3 ème chaîne allemande), stimulée par notre travail, partit pour Israël pour tourner un 30 minutes sur des rescapés des camps au Foyer Helen Keller de Tel Aviv. Stéphane Gatti filma le Musée d Auschwitz, et un débat d historiens médecins sur la question du T4. Je repartis pour l Allemagne à la rencontre de Horst Biesold peu avant sa mort et des différents Musées sur le programme T4. Le professeur était ravi de me recevoir et d expliquer à la caméra les derniers résultats d une longue vie de recherche. C est au cours d un échange sur la deuxième guerre mondiale avec ses élèves qu il avait surpris un groupe d hommes qui se mettait à part et restait terriblement secret. Il les interrogea et pour la première fois entendit parler de stérilisation. Il réalisa que la loi du silence des nazis persistait bien après leur départ.
Kurt Eisenblätter et Harald Weickert archiviste au Centre de Culture et de Communication des Sourds de Berlin Les sourds stérilisés étaient encore victimes d exclusion dans les années 70. Cette horreur ne pouvait pas rester inconnue, il décida d y consacrer tout son temps. Il récolta un grand nombre de témoignages, dont certains furent filmés et diffusés sur la Bayerischer Rundfunk. Il aida les personnes sourdes stérilisées à retrouver leur dignité et à obtenir réparation auprès des tribunaux dans la mesure du possible. Des anciens nazis étaient restés présents dans les associations de sourds et les institutions et il n était pas facile de lever leur emprise. Nous partagions la dure expérience d avoir du affronter la pression injustifiable mais néanmoins vivace des anciens collaborateurs et de ceux qui en avaient encore peur. Cela nous rapprocha et lui redonna les forces La stèle à Hadamar
nécessaires à notre entretien. Malheureusement il était en phase terminale d un cancer et sous morphine mais il mit un point d honneur à se déplacer en train de Brême à Hambourg pour me donner accès à ses archives à l université. J ai rarement rencontré un tel courage et je lui dédie de tout mon coeur ce film ainsi qu à sa veuve. Montage : prise de conscience de l enjeu du film En mettant en commun toutes ces informations, ces différents rushes, les émissions prêtées de la Bayerischer Rundfunk et les documents collectés, il fut possible de finaliser le documentaire TÉMOINS SOURDS, TÉMOINS SILENCIEUX en 2000. Il s agissait de donner une idée plus précise de la politique d hygiène raciale du III ème Reich à travers la condition particulière du sourd. Stéphane Gatti avait une grande érudition en matière d histoire de la seconde guerre mondiale et en particulier sur le processus d expérimentation médicale nazie, je connaissais bien l histoire et la culture des sourds. Nous rédigeâmes chacun notre partie de commentaire et sélectionnâmes nos séquences. Les banc titres furent filmés à partir des ouvrages ramenés des musées allemands. Il nous fallut beaucoup échanger et débattre pour construire le cheminement du film. Comme toujours évoquer un épisode de l histoire des sourds, revenait à expliquer la condition particulière du sourd avant de transmettre toute information. Il n était pas évident pour moi de faire comprendre la spécificité de la personne sourde dans le contexte du régime nazi, isolée de toute forme de communication auditive donc de la radio, instrument essentiel de leur propagande mais aussi confuse devant la prose imprimée des journaux, des tracts, des affiches et même des convocations car la langue allemande lui restait difficilement compréhensible surtout dans ce vocabulaire inventé par les nazis. Il était important de réfléchir sur sa place de victime oubliée de la Shoah, muselée par son impossibilité de parler, sur la responsabilité des institutions et des associations de sourds dans la stérilisation et la déportation de leurs semblables. Le témoignage très maîtrisé du mime Kurt Eisenblätter s imposa comme une évidence et devint la colonne vertébrale du film. Au fur et à mesure du montage le besoin de savoir et de commémorer évoqué par le public du congrès de Hambourg et du festival de Berlin me hanta. Je pris conscience que la langue des signes ne s écrivant pas, ce
documentaire prenait une place centrale dans le trajet de mémoire obligée. Survivants sourds et historiens entendants pouvaient y communier dans l horreur, des images appuyaient leurs dires. Il fallut beaucoup travailler à monter les interviews à égalité et à rendre le message autant accessible aux sourds qu aux entendants grâce au sous-titrage et à l illustration visuelle. Au final le film était un immense révélateur et j avais la responsabilité de le creuser, de le transmettre. On savait plus ou moins ce qui s était passé en Allemagne mais très peu en France et dans le reste de l Europe. Et j avais entendu le pire... J en arrivai à la conclusion que ce documentaire devait étendre son audience au delà de la chaîne Histoire. Il fallait que ce film soit projeté dans les salles de cinéma et diffusé à plus grande échelle en Europe pour faire son travail de sensibilisation et de communication. Qu il y ait débat ou pas, qu il y ait recueil de paroles ou pas, ce film faisait déjà son oeuvre parce qu il renvoyait une réalité inconnue, périphérique de la folie destructrice d Hitler et des nazis. Des moments de découragement salutaires : La question de la politique d hygiène raciale des nazis contient ses propres contradictions qui se répercutent sur la compréhension des faits et le traitement à l image. La question des sourds la complique.bernard Mottez sociologue du CNRS qui débute le propos du film, a décrit précisément le malentendu : «Pour un entendant la rencontre avec un sourd est souvent l occasion de vivre une expérience pénible, voire intolérable. La gesticulation du sourd, les efforts qu il faut déployer pour le comprendre et se faire comprendre de lui engendrent rapidement chez l entendant un sentiment d étrangeté qui se traduit par une réaction d effroi et qui l amène à tenter de se protéger par la seule attitude qui lui paraisse envisageable sur le moment : la fuite.» C est pourquoi quand les gens me disaient: «Pourquoi les sourds», j avais toujours peur d avoir à défendre l existence même de la personne sourde, plutôt que d argumenter contre le délire purificateur nazi. Et j étais un peu découragée. Je me disais parfois à quoi bon me battre encore pour ce que les gens considèrent comme une minorité, une cause annexe noyée dans la case handicapée ou malade. J étais un peu fatiguée d entendre toujours les même propos discriminatoires, d être confrontée à l incompréhension et aux idées reçues de mon enfance. Et puis d un autre côté je pensais : Pourquoi faire seulement la moitié du chemin, quand je me rappelais tous ceux qui étaient venus vers moi et
Le procès des médecins de la mort m avaient convaincue de continuer... Et tous ceux qui s étaient sentis mieux à partager leurs souvenirs épouvantables ou ceux de leurs parents, de leur famille, de leurs camarades, d un proche, d un disparu et qui comme moi, n avaient aucune envie que cela recommence. De toutes les façons, il fallait faire que ce film ne reste pas confidentiel. Les morts et les persécutés sourds et handicapés du III ème Reich avaient la même valeur que les autres victimes et il fallait que cela se sache. Alors je me suis résignée à y croire car il faut un certain courage pour affronter les images de mort de ce régime absurde, parce que qui d autre pourrait le faire en sachant de l intérieur ce que cela produit d être sourd, handicapé, rejeté, Taub (sourd-arriéré) disaient péjorativement les allemands. C était au fond pour ce Taub qui avait qualifié mes grands-parents, ce mot infâme que je savais complètement faux à la lumière de mon enfance dans l atelier de cartographie de mon grand-père, et plus tard au contact des grandes figures de la culture sourde, que j avais réalisé et produit TÉMOINS SOURDS, TÉMOINS SILENCIEUX et il fallait aller jusqu au bout. BRIGITTE LEMAINE