La dalle funéraire de Jean Rose.



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Etape de visite n 5 La dalle funéraire de Jean Rose. Qu est-ce que c est? Cette grande dalle de pierre (1,29 m de large sur 2,62 m de long) recouvrait autrefois la sépulture de Jean Rose, marchand de Meaux mort en 1364. Il avait obtenu le droit de se faire enterrer avec sa femme dans une chapelle de la cathédrale, honneur rarement donné à un simple bourgeois. Les autres tombes que l on peut voir dans la cathédrale - il y en a plusieurs dans le sol de la nef, près de la chapelle - sont toutes réservées aux ecclésiastiques : chanoines ou évêques. 1

De quoi est-elle faite? La dalle est constituée d une pierre noire, que l on appelle «pierre de Tournai», dans laquelle ont été incrustés quelques morceaux de marbre blanc. Ce jeu sur les matériaux fait ainsi nettement ressortir les visages et les mains des défunts. Mais il y avait certainement davantage de couleurs à l origine. Si l on regarde attentivement la dalle, on s aperçoit en effet que le fond noir est souvent rugueux et légèrement creusé : on le voit bien sur les vêtements des défunts, entre les plis des drapés. Sans doute y avait-il une autre couche, aujourd hui disparue, pour donner la couleur du vêtement. De même, les petits écus près des visages des défunts devaient porter leurs armoiries (trois roses), elles aussi en couleurs. La dalle est en pierre noire avec des incrustations de marbre blanc. A l origine elle possédait d autres incrustations colorées, pour les petits écus entourant le visage des défunts et pour les vêtements. Ces matériaux sont-ils courants? La combinaison de plusieurs matériaux de couleurs différentes ne se rencontre que dans les dalles funéraires les plus soignées. La plupart d entre elles sont de simples morceaux de calcaire gravés. Le choix d une oeuvre polychrome répond indéniablement à une volonté ostentatoire. La plupart des dalles funéraires de la cathédrale sont simplement gravées : ici, celle de Guillaume Crétin (XVIe s.) Toutefois, la dalle de Jean Rose n est pas unique en son genre. Dans la cathédrale de Meaux se trouvaient jadis d autres dalles avec des incrustations de marbre blanc pour le visage, comme celle du chanoine Adam de Précy (mort en 1335), aujourd hui déposée dans le dépôt lapidaire du Vieux-Chapitre. Dalle funéraire du chanoine Adam de Précy (détail) 2

On en trouve aussi ailleurs : voici par exemple un détail de la dalle funéraire de Denis de Chailly (ancien bailli de Meaux, mort en 1450) et Denise Pisdoë à Melun, dans l église Notre-Dame : le marbre blanc est utilisé pour la tête et les mains des défunts, ainsi que pour le hénin et le bord du vêtement de Denise Pisdoë. On pouvait aussi inclure du laiton. Dalle funéraire de Denis de Chailly et Denise Pidoë à Melun (XVe siècle), détail. Comment connaît-on l identité des défunts? Les noms des deux défunts, Jean Rose et sa femme Jeanne, apparaissaient dans l épitaphe qui court sur les côtés de la dalle. Cette inscription n est pas entièrement lisible : une grande partie des mots ont été effacés. On déchiffre encore, sur le côté droit et en bas de la dalle :... «bourgois de (...)us qui t(respas)sa l an de grace mil CCC XXVIII VIII jours du mois d avril pries pour l ame» (...) ; et sur le côté gauche :... «qui trespassa l an mil CCC LXIIII le IX jour de (...)ier». Cette épitaphe est en «moyen français», une étape intermédiaire entre l ancien français des chansons de geste et notre français d aujourd hui. Les mots employés se laissent immédiatement comprendre, mais leur graphie diffère des usages actuels. Par exemple : «trespassa» pour «trépassa», «pries» pour «priez». La façon d écrire les lettres est également bien particulière. La date s écrit en partie en chiffres romains : Jean Rose est mort «l an mil CCC LXIII» (1364) - au Moyen Âge, on a l habitude d écrire 4 sous la forme «IIII» et non pas sous la forme antique «IV». Le fait d utiliser le français est significatif : les autres tombes médiévales de la cathédrale portent toujours une inscription en latin, langue des hommes d Eglise. Tout au long du Moyen Âge, le latin est très présent : loin d être une langue morte, il est couramment écrit et parlé par les clercs. Le français est alors la «langue vulgaire», utilisée par les laïcs. Il faut d ailleurs attendre l ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) pour que le français devienne la langue officielle des actes de l administration royale. Le choix linguistique de l épitaphe est donc révélateur d un certain statut social : tout comme l absence d épée exclut le défunt du monde des «bellatores» (ceux qui combattent), le rejet du latin indique qu il n appartient pas au milieu des «oratores» (ceux qui prient). Que font les différents personnages? Les anges blancs agitent un encensoir pour parfumer l église. C est un élément du rituel de la messe, et notamment de la messe des morts. Jean Rose et sa femme sont étendus, les mains jointes, dans un geste de prière. Jean Rose a les yeux ouverts : il est figuré vivant, comme c est souvent le cas sur les dalles funéraires de cette époque (ce n est qu à la fin du Moyen Âge que les sculpteurs ont représenté des squelettes ou des cadavres en putréfaction sur les monuments funéraires). Sa femme, elle, a les yeux clos, peut-être parce qu elle était déjà décédée au moment où la dalle a été sculptée : elle est morte plusieurs dizaines d années avant son mari, en 1328. 3 Tous deux ont les pieds posés sur des animaux qui avaient, au Moyen Âge, une signification symbolique. Le chien placé sous les pieds de Jeanne représentait la fidélité conjugale. Le lion sous ceux de Jean Rose est un symbole de résurrection. Au Moyen Âge, on croyait que les petits du lion, mort-nés, étaient rappelés à la vie au bout de trois jours par les rugissements de leurs parents. Ils rappelaient donc la résurrection du Christ, revenu à la vie trois jours après sa crucifixion.. Les anges agitent leurs encensoirs. On les appelle des anges «thuriféraires».

Comment connaît-on l identité des défunts? Le sculpteur a représenté le vêtement de son époque. La femme porte une coiffe sur les cheveux ; un voile blanc, la guimpe, lui masque le cou et le menton. L homme, lui, garde la tête découverte. Les vêtements des deux personnages sont tous deux longs et amples. Jean Rose a revêtu un «surcot», vêtement de dessus (doublé de fourrure en hiver), ici doté d un capuchon ; sous ce surcot on voit la «cotte» aux manches étroites, qui tombe un peu plus bas que le surcot. Sa femme, elle, a jeté sur ses épaules une cape qui s ouvre sur sa robe longue. Vers 1330, hommes et femmes sont donc habillés d une façon très proche, avec un costume long et flottant : le pantalon n est pas encore à la mode Les choses changent vers le milieu du XIV e siècle. Le vêtement masculin se raccourcit et devient bien distinct des tenues féminines, sauf dans certains milieux (notamment chez les clercs) qui restent attachés à la tradition : la soutane des prêtres, la robe des magistrats perpétuent cet usage. Détail du portrait de Jeanne Rose : la guimpe est le voile qui couvre le cou et le menton de la femme. Quel est le style de cette sculpture? C est une oeuvre en deux dimensions : le sculpteur a gravé les motifs et joué des couleurs, mais n a pas travaillé en volume. Toutes les dalles funéraires que l on peut voir dans la cathédrale ou au musée Bossuet, juste à côté, sont exécutées de la même façon. Mais il existait aussi, au Moyen Âge, des monuments funéraires beaucoup plus grands où le défunt apparaissait en statue. C est le cas, par exemple, des monuments des rois de France dans la basilique de Saint-Denis. Ces grands gisants de pierre étaient cependant beaucoup plus rares et plus chers que les dalles funéraires. La dalle de Jean Rose est particulièrement soignée dans sa gravure. Bien qu elle soit un peu abîmée, on voit encore que c était un chef d œuvre des artisans spécialisés dans la gravure de ces dalles : les «tombiers». Les détails de l architecture qui encadre les défunts reprennent les roses caractéristiques de l art rayonnant qui marque aussi la cathédrale de Meaux. Détail de l arcature au-dessus de la tête de Jeanne : la rosace finement gravée fait référence au gothique rayonnant que l on retrouve dans l architecture du transept voisin. 4

Où se trouvait cette oeuvre au Moyen Âge? La dalle n a jamais quitté la chapelle pour laquelle elle avait été sculptée, et qui comportait aussi une fresque (disparue au XIX e siècle) représentant les deux défunts avec leur écusson. A l origine, la dalle funéraire se trouvait au sol, juste au-dessus de l endroit où étaient enterrés Jean Rose et son épouse. Ce n est qu au XIX e siècle qu elle a été ins- tallée contre le mur, pour éviter qu elle ne s abîme. D autres dalles, laissées en place sur le sol, sont en effet très usées car on marche dessus depuis plusieurs siècles L habitude de placer ces dalles au milieu du pavement est liée à la volonté d humilité des défunts, prêts à se faire piétiner par les vivants. Qui était Jean Rose? Pour le savoir, il faut aller chercher dans l histoire de Meaux au XIV e siècle Et c est une histoire troublée! L année 1358 est marquée par une grande agitation à Paris et dans les campagnes avoisinantes. A cette date, le roi de France Jean II le Bon est prisonnier des Anglais. C est alors que la paysannerie se révolte contre les nobles dans la région de Beauvais et de Meaux, dans une grande «Jacquerie» (les «jacques» = les paysans). En même temps, le prévôt des marchands de Paris, Étienne Marcel, essaie de profiter de l affaiblissement du pouvoir royal pour s imposer dans la capitale. Jean Rose et sa famille sont ses alliés à Meaux, où se déroule une bataille sanglante qui tourne à l avantage du régent Charles et des nobles. Jean Rose et ses fils sont inquiétés, mais obtiennent la grâce royale Auparavant, Jean Rose avait fondé la chapelle du Saint-Sacrement dans la cathédrale (1331) et un hôpital dans la rue Saint-Rémy (1356). Cet hôpital pouvait accueillir 25 aveugles et 12 pauvres passants, ainsi que 10 enfants pauvres qui y étaient logés et instruits. On peut encore voir sa chapelle au bas de la rue Saint- Rémy, à l arrière du lycée Henri-Moissan. Ces fondations sont un indice de la richesse et de la piété de Jean Rose, qui était indéniablement l un des principaux représentants de la bourgeoisie de Meaux au XIV e siècle. Bibliographie : - Georges GASSIES, Jean Rose, bourgeois de Meaux (XIV e siècle), Meaux : Hurtel et Bachy, 1907. - Xavier DECTOT, Pierres tombales médiévales. Sculptures de l au-delà, Rempart-Desclée de Brouwer, 2006. 5