Charles Fremont, portrait de jeunesse, auteur inconnu. LES DERNIÈRES ANNÉES DU XIX e SIÈCLE marquent un tournant pour la photographie en France. Jusque-là, les pionniers avaient presque tous commencé leur carrière comme artistes. Daguerre, peintre, décorateur de théâtre, était l inventeur du diorama, reproduction de paysages sur de vastes toiles peintes donnant l illusion de la réalité. Le Secq, Le Gray, Charles Nègre avaient fait leurs classes dans le grand atelier académique de Paul Delaroche. Marville, dessinateur et graveur, était connu pour ses illustrations de Paul et Virginie. Carjat, qui eut la chance de photographier et Baudelaire et Rimbaud, avait été peintre, ami de Courbet et communard comme lui. Ce qui est nouveau vers la fin du siècle, c est que la photographie s émancipe définitivement de la peinture même si des peintres comme Degas, Vuillard ou Bonnard sont à leurs moments perdus de magnifiques photographes. Le pictorialisme avec ses flous, ses nus posés, son esthétique de l immobile, ce dernier effort de la photographie pour se mesurer à la peinture, passe alors de mode au profit d une certaine «objectivité». Les photographes de la nouvelle génération, ceux qui travaillent entre 1890 et les années 1920, ne sortent plus guère de milieux artistiques et même, fait nouveau, ils viennent à la chambre noire par toutes sortes de chemins. Marey est médecin avant de devenir le génial bricoleur d images que l on sait, Atget a débuté dans la vie comme acteur. Charles Fremont, qui commence à photographier vers 1885, a une trajectoire professionnelle très particulière qui serait tout à fait impossible aujourd hui. 11
Il naît en 1855 dans une famille d artisans parisiens. Son grand-père avait monté un atelier de serrurerie dans les années 1820, qui sera repris par son père et son oncle. Ils font partie de cette masse de petits patrons qui peuplent les quartiers populaires parisiens : ni ouvriers d usine, ni entrepreneurs capitalistes, ils ont été nombreux parmi les communards tel cet Eugène Pottier, qui avait monté un petit atelier d impression sur étoffe au faubourg Saint-Antoine, ce qui ne l empêchera pas de composer L Internationale. Charles, brillant élève de l école primaire supérieure Turgot, ne peut pas continuer ses études alors même que le directeur assure à sa mère que l établissement prendra les frais à sa charge : il doit apporter sa contribution au foyer familial. À dix-sept ans, il entre comme employé à la comptabilité dans une entreprise de charbonnerie en gros, où il ne se plaît guère. Deux ans plus tard, il rejoint l atelier de son père où il apprend à ajuster et à limer expérience 12 13 essentielle pour la suite de sa carrière. Progressivement, d ouvrier il devient ingénieur, installe une machine à vapeur, fabrique des pièces détachées, travaille pour la Compagnie des chemins de fer de l Ouest. En même temps, il poursuit des travaux à la fois pratiques et théoriques qui portent tous sur le domaine où il baigne depuis son enfance : les métaux. Ses premiers travaux sur la Technologie de la forge sont publiés en 1890. Puis, dans le laboratoire de Marey au Parc des Princes, il étudie les relevés cinématographiques des mouvements du frappeur et en tire des conclusions sur la manière d améliorer les gestes ouvriers. Devenu un savant reconnu, il publie dans les principales revues techniques de l époque (la liste de ses travaux comporte soixante-douze titres), sur la résistance des matériaux, sur le cisaillement et le poinçonnage des métaux, sur les causes des accidents tels que l explosion de chaudières ou la rupture de rails. «Il ne pouvait admettre, écrit Édouard Sauvage son biographe, que les ruptures de pièces métalliques, trop souvent causes d accidents mortels, fussent une nécessité inéluctable 1.» Cet autodidacte va être nommé chef de laboratoire des travaux pratiques de mécanique à l École des mines Études de gestes, probablement dans le laboratoire de Marey : à gauche, le marteau, à droite, la scie. et recevra des dizaines de prix décernés aussi bien par l Académie des sciences que par l Iron Steel Institute de Londres. On n imagine pas qu un quasi-prolétaire parvienne aujourd hui à de telles distinctions. Fremont n est pas seulement un savant de la technique, il en est aussi historien. Ayant réuni toute une bibliothèque sur les origines et le développement des arts et métiers, il a laissé des travaux sur l étude de la résistance des matériaux depuis Galilée, sur l évolution de la fonderie du cuivre depuis l Antiquité, sur l origine de l horloge à poids, sur les monnaies grecques Il représente par là un type très rare et sans doute disparu depuis, celui de l artisan lettré tel qu on en avait connu au XVIII e siècle, comme ces mécaniciens qui lisaient l Encyclopédie et qui parfois y contribuaient. AUTRE TRAIT PAR LEQUEL FREMONT est bien d une autre époque que la nôtre : pendant toute sa vie, il reste un Montmartrois. Il faut un effort d imagination pour se représenter ce qu était Montmartre au tournant du siècle. À la naissance de Fremont, le village n est pas encore annexé à Paris, il en est séparé par un mur qui passe par les barrières de Clichy, des Poissonniers, de La Chapelle (soit le trajet actuel de la ligne de métro n 2). Même après 1860, quand la commune est devenue le XVIII e arrondissement de Paris, ce n est pas encore le Montmartre du plaisir et du crime décrit par le grand historien que fut Louis Chevalier 2, ni celui des touristes et des cartes postales.
Paris, la rue
26 27 L omnibus Porte de Clignancourt-Bastille, sur le boulevard de Rochechouart. Un tombereau. DOUBLE PAGE SUIVANTE La sieste. paris, la rue paris, la rue
39 Tondeuses de chiens sur les quais. paris, la rue
104 105 Le moulin de la Galette.