A.I.F.R.I.S. CONGRES DE TUNIS 2009 INTERVENTION DE L A.N.T.S.G. (France) Gabrielle TANGUY PROCESSUS D AIDE MUTUELLE DANS LE TRAVAIL SOCIAL AVEC LES GROUPES De l intérêt à distinguer entraide et aide mutuelle Introduction Le thème de cette intervention est le processus d aide mutuelle dans la méthodologie du Travail social avec les groupes. Sur le terrain professionnel et même en formation, je remarque un manque de précision dans le choix et l usage des mots «entraide, aide mutuelle, entraide mutuelle». Il me semble donc intéressant de distinguer les concepts d entraide et d aide mutuelle. Nous porterons une attention particulière à deux constats que nous pouvons faire en France : - D une part la problématique du lien social, centrale dans la question de la cohésion sociale : on observe l affaiblissement du lien social, et les conséquences de celui-ci : isolement et difficulté pour les personnes en situation de précarité de mobiliser leurs compétences psycho-sociales. - D autre part on constate que les contextes socio-politiques et institutionnels mobilisent les travailleurs sociaux pour qu ils participent à des projets d intérêt collectif, soit dans le cadre de démarches de développement social, soit en créant des groupes. Ainsi, un nombre important de groupes se créent : groupes de parents, groupes de femmes, de retraités, d invalides, d aidants, de convivialité, groupes de parole... Toutes ces dénominations ne disent rien sur la qualité de celui qui met en place ces groupes : bénévole ou professionnel, et sur quel type de professionnel : animateur, psychologue ou travailleur social par exemple. D où une fréquente confusion sur les valeurs qui sous-tendent ce travail, et sur les résultats attendus du groupe, en termes d aide, d entraide, d aide mutuelle, d aide thérapeutique. Le groupe étant un formidable levier pour le travail social, essayer d y voir clair permettra peut-être de faire évoluer les pratiques de travail social et donc les pratiques de formation des étudiants et des professionnels. Je propose d étudier deux axes en interaction. Le premier axe : le lien social vecteur d entraide, et le deuxième axe : le travail social avec les groupes vecteur d aide mutuelle. 1 LE LIEN SOCIAL, VECTEUR D ENTRAIDE 1.1 Définitions L entraide est pensée comme un phénomène naturel et collectif qui assure la survie et l évolution tant des espèces animales que de l espèce humaine. Ce phénomène a été étudié dans la filiation des idées de Darwin et des évolutionnistes. Ces auteurs font l hypothèse que ce phénomène de l entraide chez les hommes est un héritage de notre évolution. 1
L entraide, l assistance mutuelle, la coopération, l attachement sont considérés comme les fondements du sens moral chez l homme. On a longtemps considéré ce sens moral comme un facteur central de cohésion sociale. Le philosophe Alain Gouhier la présente comme une initiative improvisée, une décision de bienveillance libre, gratuite et lucide. En effet, on observe des pratiques d entraide spontanées devant une catastrophe naturelle (un tsunami, un incendie, une inondation ), devant une menace ou une atteinte à des personnes vulnérables. Certains sociologues eux, définissent l entraide comme un processus individuel et collectif latent qui se mobilise en cas de nécessité, en période de crise (emploi, logement, violences conjugales), en période d urgence (catastrophe naturelle), ou à certaines périodes de la vie (garde d enfants, dépendance). Elle est caractérisée par le fait qu elle peut être conscientisée ou non, comptabilisée ou non, identifiée comme telle ou non. Elle fait l objet de représentations extrêmement variables d une personne à une autre, aidants ou aidés, et elle se manifeste en lien avec des sentiments et le respect plus ou moins strict des normes d obligation à caractère moral. Aujourd hui, la tension entre individualisme et entraide, entre autonomie et solidarité existe bien, au sein des relations sociales. Il semble que l entraide ne soit pas toujours ce phénomène spontané et inconditionnel ; elle peut être calculée au regard de la situation de crise qui va la mobiliser, et des ressources disponibles. Elle garde néanmoins son caractère potentiel de réciprocité. Le questionnement de chacun n est-il pas de dire à quelqu un «tu peux toujours compter sur moi», et de se demander «en cas de pépins, sur qui pourrais-je compter?». Elle se traduit par des échanges de biens, d argent, de compétences ou du temps disponible. 1.2 La pratique de l entraide : des liens naturels avec la famille à des liens électifs avec son entourage Comme cela a été indiqué, l entraide est vue comme manifestation du lien social, et comme facteur de cohésion sociale. Le premier lieu qui fait société est la famille. Nous pouvons considérer que ces trois éléments : famille entraide cohésion sociale, sont en très étroite interaction pour faire société. Il me semble donc utile de s intéresser à l évolution de la famille, pour appréhender comment se sont modifiées les pratiques d entraide, vecteurs de liens sociaux. On observe que dans la famille contemporaine, la dimension intergénérationnelle ne structure plus la parenté. La famille conjugale est trop éphémère, car elle se dissout à chaque génération, et elle ne saurait garantir le maintien du lien social. Il est vrai que ce modèle de la famille nucléaire coexiste avec des structures familiales plus complexes. Aujourd hui la multiplication des modèles familiaux et le fait que parfois les liens électifs sont privilégiés aux liens naturels, posent des problèmes aux chercheurs pour comprendre comment ces nouvelles figures transforment les pratiques de solidarité intrafamiliale marquées parfois par un caractère de contrainte morale ou par un système complexe de loyauté(s). 2
Pour leur part, les solidarités extrafamiliales qui sont d une autre nature, sont davantage fondées sur des affinités, le partage de mêmes valeurs, ou d un même territoire. Ce sont ces liens électifs qui s ajoutent ou se substituent parfois aux liens intrafamiiaux, qu ils soient insignifiants ou au contraire vécus comme trop contraignants. Pour résumer, nous pourrions définir l entraide comme un phénomène naturel, fondement du sens moral chez l homme, potentiellement réciproque, qui se traduit par une décision lucide de bienveillance pour autrui. Elle n est pas rémunérée. Elle s exerce plutôt dans un cadre informel contrairement au bénévolat, tissant des liens plutôt choisis 1.3 Entraide familiale et aide publique, un jeu de balancier Cette triade évoquée famille entraide cohésion sociale, intéresse bien évidemment les pouvoirs publics. Par le biais des politiques sociales dont le travail social est l une de leurs dimensions, l Etat assigne aux travailleurs sociaux leur fonction d aide. L aide est un «construit» social qui s exerce dans un cadre formel par des professionnels rémunérés ; sa forme est unidirectionnelle. La conception des politiques sociales s appuie sur l utilisation des effets de balancier entre aide publique entraide. Tous les pays d Europe continentale ont connu ces dernières années une diminution de la solidarité publique en termes de politiques sociales en souhaitant remobiliser les familles et les solidarités privées. Les générations aînées ont une place centrale comme pourvoyeurs de fonds aux plus jeunes de leurs membres. C est la raison pour laquelle certains chercheurs s attachent à mieux comprendre comment les changements majeurs des systèmes de protection sociale modifient les solidarités à l intérieur des familles. Le problème est que ce retrait de l Etat social (Education, Santé, Prestations sociales, Logement..) s est traduit par une augmentation des inégalités sociales. La question de l isolement renvoie à l absence d entraide et au sentiment d inutilité sociale ressenti par les personnes isolées, ce qui généralement nuit à l estime de soi et à la capacité de faire des projets. Le travail social dans ce contexte, a pour but de construire les conditions de production de nouveaux liens, les personnes partageant affinités, mêmes valeurs, des projets communs. 2 - LE TRAVAIL SOCIAL AVEC LES GROUPES VECTEUR D AIDE MUTUELLE Les travailleurs sociaux sont conduits à élaborer des offres sociales qui prennent en compte la nécessité pour les personnes de faire ou refaire lien avec leurs différents environnements. En effet, là où il y a du lien social et du vivre-ensemble, l entraide peut se développer comme un phénomène naturel, et les intervenants sont peu interpellés. Sera présenté plus spécifiquement le travail social avec les petits groupes en tant qu intervention sociale centrée sur l aide mutuelle, et située à l interface de l aide individuelle et des modèles de développement social. Une personne isolée, en retrait ne pouvant que rarement seule, se mobiliser dans ses environnements, la situation de groupe entend favoriser les phénomènes d empowerment individuel et collectif. 3
Les deux principaux concepts de cette méthodologie seront brièvement abordés : groupe et aide mutuelle, ceci pour clarifier sa spécificité. Un exemple de pratique illustrera les effets que peut avoir un groupe en travail social. 2.1 Le groupe Ici, le groupe est une situation construite par le travailleur social qui va l appréhender comme un tout, et comme un lieu où vont se jouer pour les membres, de l échange, de l identité, du lien, du sens, de la reconnaissance et des capacités de décider et d agir. Le groupe est mis en place par le professionnel dans le but que toutes ces dimensions soient identifiées. Le groupe est vu aussi comme un lieu dans lequel les personnes vont «travailler» à atteindre leurs objectifs communs. Ce travail se traduit par des activités diverses : rédaction d un courrier commun, démarche, recherche d information, préparation d une sortie, d un support de communication Ces activités permettent aux personnes d exercer de nouveaux rôles (secrétaire, médiateur..), d occuper des statuts divers (personne-ressource ), de faire des apprentissages, d acquérir des compétences, de retrouver des capacités. Enfin le groupe est potentiellement un lieu de prise de conscience collective et citoyenne de l interaction problèmes/société en comprenant, que les situations individuelles et collectives existent dans un contexte social et politique déterminé, et que celles-ci sont donc influencées directement par l organisation de la société. La capacité du groupe à résoudre les problèmes que les membres ont en commun fait la démonstration qu une action de changement social est possible. On voit bien là, la complémentarité du travail social en petits groupes, et des actions de développement social. 2.2 L aide mutuelle L aide mutuelle est un concept élaboré par William SCHWARZ et retravaillé entre autres, par Lawrence SHULMAN. Ces auteurs s intéressent à la capacité du groupe à restaurer le lien social. Ils élaborent le modèle de médiation situant le groupe à l interface des personnes et de leurs environnements. Ils mettent l accent sur le processus d aide mutuelle qui va émerger du groupe. Il faut entendre l aide mutuelle, comme celle qui émane des capacités des membres et qui se substitue à l aide professionnelle de l intervenant. Shulman a émis l idée que l aide mutuelle est un processus de groupe qui doit être activé par le travailleur social qui en a les compétences. L aide mutuelle n est donc pas un phénomène naturel comme l entraide, mais une situation sociale construite pour une durée limitée, permettant aux membres de ressentir et de partager des expériences personnes et collectives, bien réelles dans un cadre adéquat dont le travailleur social est le garant. C est un processus engendrant la possibilité de résoudre des problèmes, mais aussi des prises de conscience sociale, voire politique, conduisant au développement de l empowerment. Si l on admet que l aide mutuelle est un processus, on pourrait appeler son résultat «aide mutualisée». 4
2.3 L aide mutualisée dans une situation de travail social avec un groupe L exemple choisi sera celui d une action auprès d un groupe de 13 personnes représentant 11 familles en situation de surendettement, mis en place par deux professionnelles : une assistante de service social et une conseillère en économie sociale et familiale. L objectif professionnel était que les personnes du groupe puissent retrouver un rôle d acteur dans leur situation, en s intéressant notamment au dispositif de la Banque de France en déposant un dossier de surendettement. Ces personnes avaient une représentation très négative de ce dispositif et y étaient même hostiles, bien qu aucune autre alternative ne pouvait être envisagée par les travailleurs sociaux. Ceux-ci ont été formés au travail social avec les groupes : elles ont été garantes des règles et des valeurs qui sous-tendent l action. Les membres du groupe n ont pu se confronter à la question budgétaire qu après avoir ensemble dans le groupe, commencé un travail de revalorisation de soi, et ressenti l espoir possible de s en sortir. Au début du travail du groupe, l intérêt des membres s est porté progressivement sur le partage du ressenti de leur situation qu ils ont qualifiée de situation de harcèlement de la part des créanciers. Ils ont pu évoquer de graves troubles psycho-sociaux : désespoir, tentatives de suicide, troubles de l anxiété, phobies du courrier et du téléphone, repli sur soi, inhibition. Ce tableau du harcèlement s accompagne pour eux, de la nécessité de devoir garder leur situation secrète : les proches voire les conjoints étaient tenus dans l ignorance des problèmes. Les travailleurs sociaux en phase avec les attentes des membres du groupe ont créé un climat favorable aux échanges, chacun étant compétent pour comprendre les différentes situations et donner ses points de vue. Elles ont progressivement cédé la place au leadership de groupe, restant néanmoins attentives à la dynamique des interactions. Ce climat a favorisé l émergence du processus d aide mutuelle qui s est traduite par un travail de revalorisation de soi et d empowerment. Un recul plus lucide leur a permis d écouter et de s emparer d informations de nature à pouvoir réajuster leurs propres représentations de soi, des autres, de ses problèmes et des solutions, et ainsi, de modifier leur situation. En sécurité dans le groupe, les membres ont trouvé du soulagement à pouvoir partager cette souffrance, qui jusque là était considérée comme un sujet tabou. En mobilisant le processus d aide mutuelle, l essentiel du travail de ce groupe a été réalisé à partir des trois priorités qui étaient les leurs : - la question de l isolement volontaire : peur des achats compulsifs, peur d être démasqués, éloignement de la famille, privation de biens culturels ou de loisirs notamment pour les enfants ; aller mieux - la méconnaissance des règles bancaires et de crédit, - la compréhension de la procédure de la Banque de France. Le groupe s est réuni 12 fois : l aide mutualisée a permis aux 11 familles de déposer un dossier de surendettement à la Banque de France, ces dossiers ont tous été déclarés recevables. Les membres du groupe ont retrouvé le pouvoir d agir (sans l aide d un travailleur social), restauré leurs compétences à faire face aux démarches administratives. En outre certaines mères ont pu réaliser un projet auquel elles étaient énormément attachées : préparer un séjour de vacances pour leurs enfants, et le financer. 5
Lors de la dernière réunion, les travailleurs sociaux invitent le groupe à se livrer à trois taches : l évaluation du travail réalisé et des résultats, le travail de séparation du groupe, et une réflexion sur l après-groupe. Il est rare qu à l issue d un groupe, les participants n aient pas l envie de donner une suite à leur travail sous des formes diverses : rejoindre des associations ou des collectifs qui les intéressent, avoir une action de communication sur les expériences qu ils ont vécues, créer des supports d information par exemple. On peut y repérer trois dimensions : - celle de l empowerment individuel qui augmente la capacité d agir des personnes, - celle de l action citoyenne (ou empowerment collectif) pour ceux qui ont pris conscience des liens d interdépendance entre les individus et la société. Ex : rejoindre des collectifs organisés dans le cadre d un projet social territorial - celle de la dynamique du lien social qui consiste pour les personnes, à redonner à l extérieur ce qu elles ont acquis à l intérieur du groupe par l aide mutualisée. Ex : permettre à un auditoire de changer les représentations qu il peut avoir sur les personnes surendettées. En effet, certains des membres de ce groupe ont témoigné auprès d un groupe de travailleurs sociaux de ce qu ils ont appris et acquis dans leur groupe, et ce faisant, ils les ont amenés à modifier leurs représentations de ce public ; ils ont proposé de participer à l animation de certaines rencontres avec des groupes réunissant des personnes en situation de surendettement pour leur permettre de se remobiliser. Conclusion Nous avons choisi de centrer notre intervention en présentant : - l axe lien social entraide (phénomène naturel) - l axe isolement processus d aide mutuelle (construit professionnel) empowerment et aide mutualisée. Il serait intéressant d approfondir l interaction aide mutualisée entraide, dans le contexte qui est le nôtre en France. Des actions sont menées au Québec notamment dans le champ de la santé mentale, cette province disposant d un tissu social bien différent du nôtre. L A.N.T.S.G. dispose d une bonne connaissance des actions relevant du travail social avec les groupes, et peut en analyser la portée pour les usagers des services sociaux. Elle considère que l activation de ce processus d aide mutuelle relève d un travail basé sur un ensemble d interactions réelles entre le groupe et l intervenant. Le positionnement de ce dernier est un ensemble d habiletés à acquérir et à conscientiser. Ces compétences professionnelles se construisent en formation continue et par la supervision de la pratique professionnelle, et évoluent grâce à la mutualisation des connaissances et des compétences, dimension que nous trouvons dans la lecture des travaux professionnels, et dans les colloques. Nous saluons le travail de nos collègues chercheurs canadiens notamment francophones, qui publient leurs travaux témoins de l évolution des pratiques de groupe, et qui sont lus avec beaucoup d intérêt en France. Nous remercions les organisateurs de ce colloque de Tunis de permettre des rencontres et des confrontations d idées, pour faire évoluer les pratiques des formateurs et des chercheurs. 6
BIBLIOGRAPHIE BONVALET, Catherine et OGG Jim, Enquête sur l entraide familiale en Europe, INED, 3/2006 HEAP, Ken, La pratique du travail social avec les groupes, Les Editions ESF, 1987 MASSA, Hélène, La pratique du travail social avec des groupes, Editions ASH, 2006 RENAUD, Carole, Du phénomène de l entraide au processus d aide mutuelle en service social des groupes, sous la direction de Lise TESSIER, Université Laval, Québec, 1993 SHULMAN, Lawrence, Une technique de travail social avec des groupes, Le modèle de médiation, A.N.T.S.G., Paris,1989 TURCOTTE, Daniel et LINDSAY, Jocelyn, L intervention sociale auprès des groupes, 2 ème édition, Gaëtan Morin Editions, Montréal, 2008 Revue Sciences Humaines, les Grands Dossiers, L origine des sociétés, n 9, février 2008 7