Etape de visite n 9 La statue de l Ecce homo. Qu est-ce que c est? Il s agit d une statue taillée dans du calcaire, presque grandeur nature (sa hauteur totale, avec le socle, est de 1,65 m). Elle a conservé la majeure partie de sa polychromie d origine sous un badigeon blanchâtre qu une restauration récente (2009) vient de faire disparaître. 1
Qui est ici représenté? Le personnage principal, debout, est un homme presque nu, couvert seulement d une sorte de pagne et d un manteau jeté sur ses épaules. Il tient dans sa main droite un roseau. Sur sa tête est posée une couronne d épines. Ses poignets sont attachés par une corde. Tous ces détails sont fidèlement empruntés à la description de la Passion du Christ donnée par les Evangiles selon Matthieu, Marc et Jean. «Les soldats le conduisirent à l intérieur du palais, c est-à-dire du prétoire. Ils appellent toute la cohorte. Ils le revêtent de pourpre et ils lui mettent sur la tête une couronne d épines qu ils ont tressée. Et ils se mirent à l acclamer : «Salut, roi des Juifs!». Ils lui frappaient la tête avec un roseau, ils crachaient sur lui et se mettant à genoux, ils se prosternaient devant lui.» (Marc, 15 : 16-19). Ce traitement infâmant s inscrit dans les dernières heures de la vie du Christ, telles que nous les rapportent les Evangiles (avec quelques variantes entre les quatre récits). Jésus vient de comparaître devant Ponce Pilate, le procurateur de Judée, qui lui demande s il se prétend le roi des Juifs. Sur sa réponse affirmative («C est toi qui l as dit»), il le condamne à mort. Conformément à l usage antique, Jésus est d abord flagellé avant d être crucifié. Après avoir été fouetté, Jésus est tourné en ridicule par les soldats romains : puisqu il se dit «roi des Juifs», ils lui jettent sur les épaules un manteau de pourpre, le coiffent d une couronne faite d épines de Judée et lui mettent en main un roseau en guise de sceptre. C est dans cet accoutrement que Pilate le présente à la foule amassée devant le prétoire, qui pousse des cris de mort. Cette iconographie est désignée sous plusieurs termes : on peut l appeler «Christ souffrant» ou «Christ de douleur», en référence à la souffrance de Jésus, mais aussi «Ecce homo» («Voici l homme» en latin), qui sont les paroles de Pilate montrant le Christ au peuple (Jean 19 : 5). 2
Qui est le petit personnage aux pieds du Christ? Le donateur agenouillé, portant l aumusse (sorte de longue écharpe posée sur son bras). Aux pieds du Christ souffrant est agenouillé un petit personnage. C est le donateur, celui qui a commandé l œuvre. Il tient entre ses mains un phylactère où on lit encore, en lettres gothiques, une prière en latin : «O Redemptor, miserere nobis» («O Rédempteur, aies pitié de nous»). Le donateur s efforce ainsi d attirer la miséricorde divine, sans laquelle le pécheur ne peut trouver le salut. Aucun élément ne permet d identifier ce donateur : l œuvre ne porte ni son nom ni ses armoiries, et aucun texte n a été retrouvé au sujet de cette statue. D après son costume, il s agit sans doute d un chanoine car il porte l aumusse, sorte de longue écharpe posée sur son bras. Sa petite taille est l effet d une convention : au Moyen Âge (et au XVI e siècle encore), on représentait souvent les personnages sacrées beaucoup plus grands que les simples fidèles. L artiste met ainsi en valeur le personnage le plus important, en l occurrence le Christ. Et sur le socle? Le socle, qui fait partie intégrante de la statue, est lui aussi décoré, mais en basrelief et non en ronde-bosse. Le sculpteur y a placé deux angelots qui tiennent un «cuir découpé» orné des instruments de la Passion. Le socle, avec les Instruments de la Passion sur un «cuir découpé» porté par deux angelots (état avant restauration). On y reconnaît tous les objets qui ont servi pendant la Passion du Christ : la croix, bien sûr, occupe le centre. Elle est encadrée par deux lances : l une porte une éponge pleine de vinaigre, que l on approcha des lèvres du crucifié juste avant son trépas (Jean 19 : 28-37) ; l autre a transpercé le flanc de Jésus, faisant s écouler du sang et de l eau. On peut voir en outre, à gauche de la croix : la colonne auquel on a accroché Jésus pour le fouetter et, plus à gauche, les verges de la flagellation au-dessus de la colonne est perché un coq : c est celui qui a chanté au moment où saint Pierre reniait le Christ. Et à droite : le marteau qui a servi à enfoncer les clous dans les mains et les pieds de Jésus, l échelle et les tenailles qui ont permis de décrocher et de descendre le corps. 3 Tous ces objets forment ce que l on appelle, à la fin du Moyen Âge, les «armes du Christ» (arma Christi), au sens d armoiries. On leur attribuait un caractère magique.
De quand date cette œuvre? Nous n avons aucun document sur les circonstances de sa création, mais son style permet de dater la statue de la première moitié du XVI e siècle. Le visage du Christ est encore proche de l art gothique, mais les angelots du socle (ou «putti») sont manifestement influencés par la Renaissance italienne. De même, le «cuir découpé» orné des instruments de la Passion que tiennent les deux angelots est un motif décoratif typique de la Renaissance maniériste : on le retrouve par exemple dans la Galerie François Ier du château de Fontainebleau, réalisée à partir de 1535 sous la direction de Rosso Fiorentino. Le «Christ souffrant» est par ailleurs un thème qui a connu une grande vogue aux XV e et XVI e siècles, et même encore dans la première moitié du XVII e. L accent mis sur la souffrance de Jésus est caractéristique de la piété de la fin du Moyen Âge, qui s arrête volontiers sur des images violentes propres à frapper l imagination. a. b. c. 4 Trois autres statues d Ecce homo photographiées à Orgeval (a), à Melun (b) et à Poissy (c) : le thème a donné lieu à de nombreuses variations, le Christ pouvant être debout ou assis, revêtu ou non de son manteau Mais l accent est toujours mis sur l humanité du Christ en proie à la souffrance, symbole de l Incarnation.
Ses couleurs sont-elles d origine? Aujourd hui, la statue présente des couleurs éclatantes. Jusqu en 2009, son apparence était bien différente : un badigeon grisâtre la recouvrait, lui donnant un aspect beaucoup plus terne. En dégageant ce badigeon, les restaurateurs ont eu l heureuse surprise de retrouver l essentiel de la polychromie ancienne sous cette couche parfois très tenace (on avait employé une peinture résistante à l eau, comme pour une œuvre en extérieur!). a. b. c. A quoi servait-elle? La statue en 2008. L ouverture de quelques «fenêtres» dans la couche de badigeon (b) laisse présager la conservation de la polychromie ancienne : gouttes de sang du Christ, pupille de l œil. La restauratrice Barbara Donné Donati au travail (a). L état après restauration (c). Depuis janvier 2010, la statue est placée sur un piédestal en hauteur, contre la clôture nord du chœur. Elle se trouvait auparavant près de la porte «Maugarni», à hauteur d homme ; son déplacement assure une meilleure sécurité à l œuvre, mais correspond aussi à la disposition d origine. L Ecce homo était en effet conçu pour être vu depuis le bas, en légère contre-plongée : c est pourquoi ses jambes sont plus courtes et son torse plus allongé que ne le voudrait l anatomie. On ignore où se trouvait exactement l œuvre au XVI e siècle ; mais elle a certainement fait l objet d une dévotion très ancienne. L étude menée en 2008 en préalable à sa restauration a en effet montré que la peinture était usée au niveau des genoux de la statue car les fidèles y posaient leurs mains. On a aussi trouvé sur la tête du donateur de nombreuses gouttes de cire : les gens l utilisaient comme porte-cierge pour allumer une bougie devant l image du Christ! Tous ces indices montrent que cette belle statue a toujours attiré l attention des fidèles et leur a permis de se concentrer pour prier Dieu, dont l Incarnation est représentée sous des traits très touchants. Cette dévotion est d ailleurs toujours vivante : à l occasion de sa restauration, on a trouvé derrière la statue de petits papiers glissés par les fidèles d aujourd hui 5