GUILLAUME APOLLINAIRE Le Poète Combattant Jean-Michel LECAT Apollinaire_V2.indd 1 09/02/12 23:21
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Chapitre 1 Le Poète assassiné 3Chapitre 1 «Conspuez Guillaume! À mort Guillaume!» Ce samedi 9 novembre 1918 en début d après-midi, la rumeur enfle place de la Concorde, venue des poitrines de milliers de manifestants serrés face à la statue de Strasbourg comme une colonie de pigeons patriotes roucoulant le même air sur une tonalité vengeresse. La foule vient d apprendre l abdication de Guillaume II, roi de Prusse et empereur d Allemagne, et la fin de la guerre semble toute proche. André Salmon, entre l envie de rire et de pleurer, court vers le 202 boulevard Saint-Germain au domicile de son ami Guillaume, à un jet de fusil. Aux premières loges du «pigeonnier», ainsi que le poète surnomme son appartement mansardé au cœur de Paris, Max Jacob et Pablo Picasso grillent tristement une Apollinaire_V2.indd 3 09/02/12 23:21
Chapitre 1 4 Gauloise sur la petite terrasse pour échapper à la froide odeur de mort qui s annonce. Alité depuis six jours et veillé par sa femme Jacqueline, Apollinaire lutte avec l énergie du désespoir et n a cessé d implorer le docteur Capmas : «Sauvez-moi, sauvez-moi! Je veux vivre, je veux vivre! J ai tant de choses à faire.» Bien sûr, il avait été gravement blessé dans sa tranchée d un éclat d obus à la tête en mars 1916, puis trépané en mai pour extraire quelques fragments de métal de sa boîte crânienne. Depuis, il semblait solide comme un roc avec son physique d athlète de fête foraine. Certes, il a dû passer quelques semaines à l hôpital en janvier dernier pour soigner une broutille pulmonaire, rien d étonnant pour cet invétéré fumeur de pipe, mais pas de quoi ébranler une telle force de la nature, soutenue par Jacqueline Kolb, infirmière exemplaire devenue son épouse. Alors, de quoi souffre-t-il? Une grippe intestinale, une congestion pulmonaire, un virus méconnu, on commence seulement à évoquer la «grippe espagnole» mais l on est encore en guerre et la censure veille à interdire toute information démoralisante. Nul ne sait vraiment, sauf peut-être l optimiste Blaise Cendrars venu ces derniers jours lui apporter une huile de Harlem, un baume censé le guérir, sans oublier J ai tué, sa dernière œuvre en prose consacrée à la Grande Guerre un cadeau de circonstance. Apollinaire_V2.indd 4 09/02/12 23:21
Pas de quoi mettre du baume au cœur de Jacqueline et des amis qui veillent à tour de rôle Apollinaire. D un jour à l autre, il leur suffit de lire sur le visage du médecin pour ne plus se bercer d illusions. Salmon en nage vient de rejoindre ses amis sur la terrasse : Si c est pas malheureux, tout près d ici, la foule hurle «Conspuez Guillaume! À mort Guillaume!». Pourvu qu ils n approchent pas, qu il ne prenne pas cela pour lui, notre cher trépané! chuchote Max Jacob en larmes. Je ne crois pas, il est presque inconscient mais ce serait un comble, lui qui a tout donné pour la victoire, qui rêvait tant de la fêter, remarque Picasso. C est fini, venez vite, je vous en prie, monte les prévenir Jacqueline, avant de clore les yeux du poète en présence du dessinateur André Rouveyre, qui récite en hommage spontané quelques vers de «La Petite Auto», en souvenir de la dernière nuit d insouciance vécue le 31 juillet 1914, veille de la mobilisation, de retour précipité avec Apollinaire d une bien frivole mission de journalisme mondain à Deauville : 5Chapitre 1 «[ ] Nous comprîmes mon camarade et moi Que la petite auto nous avait conduits dans une époque Nouvelle Apollinaire_V2.indd 5 09/02/12 23:21
Et bien qu étant déjà tous deux des hommes mûrs Nous venions cependant de naître [ ]» Chapitre 1 6 De la main, Rouveyre mime un «Calligramme», nouvelle forme d expression graphique et littéraire inventée par son ami, un texte disposé de telle sorte sur la page qu il représente le thème ou l objet du poème, ici des vers symbolisant la forme du radiateur et des phares de la petite auto qui les ramène, non sans peine, entre minuit et 6 heures du matin : «Je n oublierai jamais ce voyage nocturne où nul ne dit un mot [ ] Et 3 fois nous nous arrêtâmes pour changer un pneu qui avait éclaté» Il est 18 heures ce samedi 9 novembre 1918 et le lieutenant en uniforme, crucifix entre les doigts, croix de guerre à la poitrine et képi à deux galons sur la tête cicatrisée, repose sur son lit-divan recouvert de soie verte et de fleurs, entouré de tableaux de Marie Laurencin, Picasso, Braque, Derain, Metzinger et du douanier Rousseau. Alertés par téléphone ou télégramme, les amis affluent au «pigeonnier» pour un dernier hommage, mais c est Madame Angélique de Kostrowitzky, mère du poète, à la personnalité aussi exubérante que celle de son fils, qui réussit l entrée la plus spectaculaire. Invitée à un mariage, elle surgit en fourrure et robe de gala, rangeant Apollinaire_V2.indd 6 09/02/12 23:21
en toute précipitation dans son sac une véritable artillerie de boucles d oreilles, bagues et colliers pour se jeter aux pieds de «son Guillaume», en reprochant vivement à sa «harpie» de bru d avoir si mal soigné son fils, sans même la prévenir de sa maladie. Les amis parviennent à l éloigner, sachant bien que c est Guillaume qui avait enjoint à sa femme de ne pas alerter sa mère, tandis que Max Jacob réconforte Jacqueline en lui murmurant quelques vers de «La Jolie Rousse» : 7Chapitre 1 «[ ] Elle vient et m attire ainsi qu un fer l aimant Elle a l aspect charmant D une adorable rousse Ses cheveux sont d or on dirait Un bel éclair qui durerait Ou ces flammes qui se pavanent Dans les roses-thé qui se fanent 1 [ ]» Le mercredi 13 novembre à 12 heures sont célébrées en l église Saint-Thomas-d Aquin les obsèques de Guillaume Apollinaire, là même où il s était marié le 2 mai précédent. Tous les témoins évoquent une atmosphère et une ambiance que nous qualifierions aujourd hui de «surréaliste». Une messe solennelle et fervente chantée 1. Dernier poème de Calligrammes. Apollinaire_V2.indd 7 09/02/12 23:21
Chapitre 1 8 par le chœur, une assistance impressionnante représentant le Tout-Paris littéraire et artistique, les honneurs militaires rendus par ses compagnons d armes, la lente sortie du cercueil et son installation sur le corbillard au son lugubre du glas, et le cortège funèbre qui s élance boulevard Saint-Germain vers le Père-Lachaise dans l ambiance assourdissante d un concert enthousiaste de tous les clochers de la capitale, les ovations d une population parisienne en délire qui célèbre la victoire dans la rue et de toutes les fenêtres des immeubles pavoisés aux couleurs nationales. Les bienheureux poilus en permission sont bécotés et entraînés dans des farandoles endiablées par les midinettes ou «munitionnettes» en congés, ces jeunes femmes qui travaillent dans les ateliers de couture et les usines d armement. Et elles chantent sur l air de La Carmagnole en lançant des confettis : «Ah fallait pas, fallait pas qu il y aille, Ah fallait pas, fallait pas y aller, Guillaume» Le ton baisse et les chants s apaisent à la vue du convoi drapé de tricolore et couvert de gerbes suivi par bon nombre de soldats en uniforme, dont d émouvantes «gueules cassées», mais l explosion de joie reprend dès le cortège passé. Apollinaire_V2.indd 8 09/02/12 23:21
S ils défilent dignement jusqu au Père-Lachaise, en tête d un groupe d admirateurs anonymes, les amis du poète sont loin d être choqués par cette ambiance festive. Tous les vivants se sentent des miraculés et Guillaume aurait été le premier à manifester sa joie sans retenue. D ailleurs, pour tous ses amis, si différents soientils, jamais une simple grippe n aurait pu venir à bout de leur héros perçu comme un «dieu des Arts», selon l expression de Max Jacob. Dès le lendemain des obsèques, André Salmon écrit que Guillaume est «mort des suites d une maladie dont sa cruelle blessure de guerre ne lui permit pas de triompher». 9Chapitre 1 Pour ses admirateurs, il restera avant tout l auteur du «Poète assassiné» et le symbole de l intellectuel mort au front d une balle dans la tête comme si l on avait voulu réduire au silence la France, patrie des Arts et des Lettres. Ce sont même les surréalistes qui imposeront dans l imaginaire collectif l énigme de L homme-cible, comme Apollinaire lui-même avait définitivement rebaptisé, après sa blessure, le Portrait prémonitoire que lui avait offert De Chirico, représentant une silhouette masquée de lunettes noires et percée d un cercle à la tempe droite. Au sortir du cimetière, Jacob et Salmon, eux qui ont connu le plus intimement Apollinaire depuis le début du siècle, se sont donné rendez-vous avec Rouveyre à Apollinaire_V2.indd 9 09/02/12 23:21
Chapitre 1 10 la Rotonde, au cœur de Montparnasse, pour évoquer la mémoire de leur ami et fêter comme il se doit la victoire. Blaise Cendrars et Fernand Léger ont très vite quitté le cortège pour noyer leur chagrin par étapes sur différents zincs de ravitaillement et sont arrivés au Père-Lachaise après l inhumation, passablement éméchés au point de discerner dans une motte de terre fraîche un moulage de la tête d Apollinaire. Pour Cendrars, le poète n est pas mort comme il l écrira fort bien dans la revue d avant-garde littéraire SIC, en janvier 1919 : «Hommage à Apollinaire Amis, Apollinaire n est pas mort Vous avez suivi un corbillard vide Apollinaire est un mage [ ] Il s amusait à vous jeter des fleurs et des couronnes Tandis que vous passiez derrière son corbillard Puis il a acheté une petite cocarde tricolore Je l ai vu le soir même manifester sur les boulevards [ ] VIVE LA FRANCE Et voilà que lève une nouvelle génération [ ] Et ils parlent tous la langue d Apollinaire» Mais retrouvons nos poètes à la Rotonde Apollinaire_V2.indd 10 09/02/12 23:21