Profession : il y a quelques mois, Christine Malèvre, infirmière diplômée d état, a été condamnée a douze ans de réclusion criminelle pour homicide sur six malades et à l interdiction définitive d exercer sa profession. En marge du débat sur l euthanasie, ce procès a soulevé diverses problématiques dont celle de la prise en charge des patients en fin de vie tout comme celle de la souffrance des professionnels de soins face à ces situations en milieu hospitalier. Violence en milieu hospitalier Verbalisation autour de la mort Par Céline Rihour, psychologue clinicienne, service de médecine du travail, hôpital Henri- Mondor, Créteil. Rencontre et violence La mort fait souffrance. Elle représente une violence psychique. Cette violence est rapportée par les divers récits d infirmiers et de psychologues exerçant en milieu hospitalier. Elle est ce à quoi les soignants sont confrontés au sein même de leur activité, de leur relation avec le malade et, à travers lui, la maladie. Ils n échappent pas au paradoxe de la prise en charge soignante. Elle est empreinte d empathie et en prise à la brutalité de la maladie, des lésions corporelles et de leurs conséquences, pouvant se constituer de ce fait comme une agression à leur encontre. La mort ; les pathologies lourdes sont autant de situations auxquelles l agent est exposé et s expose. La répétition de la prise en charge soignante semble prendre le pas sur la perception du malade de sa propre maladie et de son devenir. Il paraît donc difficile de parler de violence comme d une évidence entendue, puisqu à force de répétition elle fait aussi le quotidien et l expérience du soignant, c est à dire l objet, le motif et la teneur de ce pour quoi il est là : son métier. Alors pourquoi considérer néanmoins ces situations de fins de vie, les pathologies lourdes comme de la violence? Peut-être parce que ces moments douloureux pour le patient peuvent toujours représenter potentiellement des évènements brutaux et inattendus pour les soignants et renvoyer parfois à des sentiments d échec et d impuissance. Ceux-ci sont alors une blessure narcissique et peuvent toucher l identité du professionnel, provoquer une remise en question des capacités et des compétences Dans ce cas, il s agit surtout d événements dont la
violence et la représentation sont dépourvues d ambiguïtés, parce qu elles touchent directement les relations humaines et la vie. Quand la pathologie devient particulièrement lourde à supporter, elle peut renvoyer et raviver certains éléments de l histoire personnelle des soignants, les saisir dans leur intégrités psychique et subjective. De ce fait, la maladie, la souffrance et la mort présentent dans leur répétition un caractère insidieux et discret, ou la part du subjectif s avère des plus essentielles. Un jour, il peut être insupportable de soutenir des regards emplis de douleur, d être encore confronté quotidiennement à un corps abîmé ou atrophié, qui se dégrade inéluctablement, mais l on doit continuer d accompagner en toute abnégation le patient et ses proches, dans leur douleur. Aussi, et comme l écrit V.Lesueur : «Fantasmes, terreurs, ressemblances, dissonances, phénomènes de compensation ou existences par le milieu hospitalier expose à des situations par procuration, la proximité ménagée par le milieu hospitalier expose à des situations entre soignants et soignés qu aucun code de déontologie infirmière ne peut résoudre». Aussi, l euthanasie exercée par les soignants serait-elle l un des moyens possibles qui leur permettrait de mettre fin à une souffrance partagée avec les patients? Ce passage à l acte serait alors, et dans ce cas, un moyen de défense contre celle-ci. Un possible soutien des soignants? Au cours de ce procès, cette problématique de la souffrance des soignants a soulevé, par ricochets, des interrogations sur l isolement et la solitude des soignants face à ces situations, ainsi que leur préparation pour les affronter. Plus encore, une hypothèse de responsabilité collective des faits reprochés à C ;Malèvre semble l avoir positionnée à posteriori comme une victime sujette à une souffrance ignorée par les autres professionnels. Aussi n avons-nous pas intérêt à nous interroger sur un moyen d évaluer et surtout de prévenir cette souffrance? Nous intervenons en qualité de psychologue clinicienne auprès des agents d un centre hospitalier lorsqu ils présentent une souffrance liée à l exercice de leur métier. Il leur est proposé un soutien psychologique individuel et collectif, par la mise en place de groupes de parole au sein desquels le thème de la prise en charge des patients en fin de vie et de leurs proches est souvent privilégié.
Cependant, tandis que sur un plan manifeste certains témoignent sans équivoque d une demande de soutien psychologique, il est observé, au cours de notre activité, des refus et des résistances vis à vis d un réel accompagnement. Ainsi, dans leur ouvrage de 1997, M. de Hennezel et J.-Y. Leloup soulignent que «le fameux groupe de parole mis en place dans certains lieux hospitaliers pour le soutien des soignants, qui devrait être le lieu d une expression libre des sentiments de chacun, ne voit presque jamais émerger une telle profondeur de préoccupations. Les soignants ont le sentiment que ce n est pas l espace pour en parler. Mais alors ou en parler?» Ces groupes sont pourtant un temps ou les professionnels peuvent échanger librement sur leur activité au quotidien. Ils tentent d offrir aux agents la possibilité de mettre de côté le langage technique au profit de l expression des expériences vécues et de favoriser la prise de distance par rapport à celles-ci. Il n est pas le lieu pour un travail psychothérapeutique individuel, mais d une réflexion en groupe pour aider et apprendre en partageant à faire face. Il peut permettre des rencontres entre les agents, de leur faire entendre leurs différents points de vue, qui peuvent s avérer très surprenant, car identiques. Un travail sur le long terme peut se mettre en place. «[ ]Tout l intérêt du groupe est que le plaisir éprouvé et testé dans la réunion, ce plaisir de la parole pleine, va diffuser, peu à peu, hors du groupe.[ ]Le groupe [ ] recueille et rediffuse la parole du service. En passant par lui, les paroles et les vécus de chacun se confrontent, se rencontrent, et font sens». Face à ces difficultés de se regrouper pour verbaliser, nous pouvons suggérer quelques interrogations telles que la dimension du plaisir sur le lieu de travail, l accord du responsable de service et l institution pour la tenue de tel groupe, la pertinence du cadre proposé par le psychologue, etc. Le groupe de parole, avec ce qu il peut apporter, renvoie directement les soignants aux conflits psychiques auxquels ils sont confrontés au cours de leur activité. Aussi en ressort-il régulièrement que cet espace de parole ne semble être légitime et adéquat que pour les patients et leurs proches. Vouloir reconnaître la souffrance Ainsi, pour conclure, nous en venons à penser que le procès de C.Malèvre peutêtre considéré comme un exemple de la souffrance à laquelle les soignants doivent faire face. Mais il fait aussi porter une interrogation sur les conséquences de la possibilité pour le malade et/ou sa famille de porter plainte
contre ces professionnels. Cette possibilité n est pas sans effet, ni répercussions sur les représentations qu ils se font de leur métier. La plainte des patients ou de leurs proches peut-être à la fois une demande de soin comme celle d avoir à être entendue et, ainsi, la difficulté de savoir ou commence et se finit la relation entre soignant et soigné. Enfin, ce procès semble avoir entraîné une prise de conscience de la souffrance psychique dans laquelle les professionnels de santé se sont retrouvés et a crée la nécessité de leur offrir un temps et un espace de parole ou puisse finalement s exprimer cette souffrance.
«Vieillir et devenir : Evolution de la pratique du psychologue face à l avancée en âge», le 17 juin 2000. Marie-Françoise Wetzel-Taravant, psychologue clinicienne, service de gérontologie, Hôpital Paul Brousse, 94 Villejuif Du symptôme institutionnel à la parole du sujet : place du psychologue. Le groupe de parole à l intention des soignants. L hôpital général peut-être considéré, étant donné sa structure de collectivité, comme une foule hautement organisée à l intérieur de laquelle se distinguent d autres groupes. L organisation d un hôpital, transversale, avec ses différents services administratifs et de médecine, comme longitudinale, services au sein desquels se répartissent selon une hiérarchie stricte les différentes catégories de personnel, fait se rencontrer de multiples groupes dont la structure psychologique peut s analyser avec Freud au sens de sa psychologie collective ( Sigmund Freud, «Psychologie des foules et analyse du moi», dans essais sur la psychanalyse, Editions Payot, 1921. Ce type d organisation fait que chaque membre de cette grande collectivité sait comment se situer, à quel groupe il appartient, ou il se trouve dans la hiérarchie de celui-ci et à quelle intersection il est avec d autres groupes. Cette compréhension va lui permettre d exercer son travail et de régler, d harmoniser, ses relations aux autres. Nous allons nous intéresser tout particulièrement au groupe des soignants, à ce que ceux-ci peuvent attendre d un psychologue et au groupe de parole. Comment et pourquoi au sein d un ensemble si bien structuré une telle demande faite au psychologue par les soignants peut-elle émerger? Les cadres infirmiers ne sontils pas là pour encadrer les soignants et les médecins pour répondre à leurs questionnements? De quelle façon le psychologue se situe t il dans la structure d un hôpital? Appartient il à un groupe, à l instar de l infirmier ou du médecin? En tant que cadre supérieur, il est placé directement sous l autorité administrative du directeur de l hôpital. Avec le chef de service, il a un lien
spécifique souvent historique. A l intérieur de quelque service que ce soit de l hôpital, il se situe en dehors des groupes constitués, il n a pas de relation hiérarchique donc pas de rapport de domination ou de subordination. C est ainsi qu il est en mesure d engager, si les circonstances sont favorables, un travail original. C est de cette extériorité que le psychologue s autorise pour répondre par l affirmative à une demande de travail institutionnel. Quelles sont les conditions de création d un groupe de parole dans un service hospitalier? Le psychologue fait-il une offre et si oui à quel moment? A qui s adresse-t-il et par quelles voies et/ou voix? Faut-il au préalable poser comme condition que la demande vienne des soignants eux-même et non d une instance supérieure? Est-ce préférable ou indispensable que dans ce groupe il n y ait aucune hiérarchie? Peut-on éluder cette question? Le groupe doit-il être ouvert à tous quels que soient l appartenance et le grade des sujets? Une fois le groupe de parole crée, y aura-t-il une circulation de la parole suivant le modèle de l association libre ou trouvera-t-il son centre de gravité autour de thèmes choisis, de préoccupations professionnelles? Quelles en seront les limites, les enjeux et leurs effets? Ceux-ci seront-ils réparables et à quels niveaux : subjectifs et/ou fonctionnels? Psychologue clinicienne et travaillant dans un service de gérontologie depuis de nombreuses années, nous nous attacherons à explorer ces pistes.