4 Le présent historique



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Transcription:

4 Le présent historique 4.1 Pourquoi reprendre la question du «présent historique»? On peut, très schématiquement, distinguer deux familles de conceptions du présent «historique» (que nous ne distinguons pas, pour le moment, du présent «narratif»). La première en fait un emploi «paradoxal» du présent (R. Martin, 1987, p. 118), dont l'effet en discours (qui consiste à donner l'impression qu'une situation passée est présente) est dérivé de la signification première du présent de l'indicatif, qui est de marquer l'actualité réelle (la simultanéité par rapport au moment de l'énonciation). Le second type d'analyse récuse cette signification de base, ainsi que le caractère dérivé de la valeur du présent historique : il s'agirait d'un effet de sens de même niveau que celui du présent actuel, soit qu'ils dérivent tous deux d'une même valeur plus abstraite, soit qu'ils proviennent uniquement du contexte et non du présent lui-même, qui serait, quant à lui, dépourvu de signification temporelle 1. Les arguments de part et d'autre prennent souvent un tour polémique, voire franchement cavalier. Il faut convenir que ces analyses ne sont pas sans faiblesse. La première, héritée de la tradition rhétorique, reste souvent plus intuitive qu'opératoire. Dès lors que l'on abandonne la conception rhétorique de l'écart par rapport à une norme, il devient nécessaire de préciser, au plan théorique, ce qu'est un emploi dérivé, apparemment contradictoire avec la signification de base du marqueur, ainsi que ce que l'on entend par l'expression «faire comme si une situation passée était présente». Autrement dit, quel est le statut théorique accordé à la simulation de la présence? Il faut encore articuler explicitement la dérivation de la valeur sémantique à la simulation de la présence. Des propositions en ce sens sont avancées par Martin (1987) avec l'opposition entre temps de re/de dicto, Klein (1994) qui propose de dupliquer l'intervalle du procès TSit, de façon à ce que l'un de ces intervalles corresponde non au procès lui-même, mais au moment où il est imaginé, Gosselin (1996a) selon lequel le conflit entre instructions se résout par la duplication de l'intervalle d'énonciation, Sthioul (1998) qui reprend à Genette (1972) le concept de «focalisation externe», Abouda (2003) qui, dans le cadre de la théorie polyphonique de Ducrot, dissocie le point de repère du Locuteur de celui de l Enonciateur (distinct de lui) qu il met en scène en le plaçant «dans le passé, en pleine action». 2 1 Pour une présentation et une discussion des thèses en présence, cf. S. Mellet (2000) et J. Bres (1999). 2 Cf. R. Martin (1987), pp. 118-120, W. Klein (1994), pp. 133-141, Gosselin (1996a), pp. 102-104 et 165-167, B. Sthioul (1998), pp. 204-205, G. Genette (1972), pp. 206-211, L. Abouda (2003), pp. 21-25.

Du point de vue empirique, on sait désormais que l'on ne peut prédire et expliquer chacun des emplois du présent historique dans un texte 3 (il semble souvent que l'on aurait aussi bien pu utiliser un temps du passé sans que cela provoque un changement sémantique notable). En revanche, on peut essayer d'expliquer pourquoi le présent historique s'emploie de façon privilégiée, ou même obligatoire, dans certains genres discursifs (les blagues, par exemple ; cf. Bres, 1999). On range dans la seconde famille de conceptions deux types d'analyse bien différentes, qui ne partagent que le fait de tenir le présent historique pour un emploi non dérivé du présent actuel. Selon la perspective de Damourette et Pichon (1911-1940, t.v, 1706), reprise par Serbat (1980) et Touratier (1996), entre autres 4, le présent n'exprime simplement pas le temps. Cette absence de valeur temporelle est mise en relation avec l'absence de marque morphologique spécifiquement temporelle dans la conjugaison du présent (pour autant que l'on récuse l'existence d'un morphème Ø). L'argument sémantique le plus fort en faveur de cette analyse est celui de la simplicité : il n'y a plus de «problème» du présent historique à résoudre; c'est uniquement le contexte qui permet de localiser temporellement un procès exprimé au présent. Dans le cas du présent actuel, le moment de l'énonciation ne s'impose que par défaut, en l'absence d'indications contextuelles contraires. Le contre-argument, à nos yeux décisif, que rencontre cette analyse, qui isole le présent du reste du système verbal du français, a été avancé par Martin (1987, pp. 119-120) 5. Il consiste à remarquer que l'ensemble des temps verbaux ont un fonctionnement «historique». On peut toujours prendre un point d'ancrage différent du moment d'énonciation, soit passé, soit futur, pour situer les procès comme simultanés, postérieurs ou antérieurs par rapport à ce point, au moyen de temps classiquement définis comme déictiques. Les exemples abondent dans les traités de rhétorique classique, à l'entrée «énallage du temps». Soit quelques exemples, recueillis dans des romans contemporains, d'emploi «historique» des temps verbaux (relatifs à un point d'ancrage situé dans le passé 6 ) : 3 Il est clair que l'analyse classique qui fait des événements rapportés au présent historique dans une narration utilisant globalement les temps du passé, un premier plan (effet de dramatisation), se heurte à des séquences comme celle-ci, où le présent historique est employé pour exprimer l'arrière-plan : «En vertu de ce principe que les meilleures plaisanteries ne gagnent rien à s'éterniser, la détention du malheureux Blaireau prit fin vers cinq heures du soir... Toute la population ordinairement si paisible de Montpaillard est massée aux abords de la prison..» (A. Allais, L'affaire Blaireau, Librio, p. 101). Cf. J. Bres (1998), qui traite du récit conversationnel. 4 Voir aussi B. Malmberg (1979), S. Mellet (1980) (2001), G. Serbat (1988), H. Chuquet (1994), F. Récanati (1995), S. De Vogüé (2000). 5 Voir aussi A. Vassant (1995). 6 Cet emploi s'accompagne, dans nos exemples (mais ce n'est pas nécessaire), d'une focalisation interne.

a) simultanéité : présent «historique» b) postériorité : futur simple, futur périphrastique, futur antérieur : (1) «Sans m'en rendre compte, je marchais sur mes anciens pas. (...) Place de l'alma, première oasis. Puis les arbres et la fraîcheur du Cours-la-Reine. Après la traversée de la place de la Concorde, je toucherai presque le but.» (P. Modiano, Rues des boutiques obscures, Folio, p. 168) c) antériorité : imparfait, plus-que-parfait, passé composé : (2) «Dehors, la foule amassée attend de voir sauter le Magasin tout entier. Le froid glacial m'apprend que je mourais de chaleur.» (D. Pennac, Au bonheur des ogres, Folio, p. 21-22) (3) «A la maison, je trouve Clara au chevet de Julius. Elle a séché le lycée pour le veiller toute la journée.» (Ibid., p. 105). Autrement dit, même si l'on pouvait ainsi se débarrasser du «problème» (apparent) du présent historique, la question resterait entière pour les emplois «historiques» de l'ensemble des autres temps (ainsi d ailleurs que pour les circonstanciels déictiques). C'est pour rendre compte de ce phénomène très général que M. Wilmet (1997) introduit la notion de «repère d'actualité», un point qui peut être différent du moment d'énonciation, mais qui permet de localiser les procès au moyen de marqueurs déictiques (temps verbaux et circonstanciels de temps) 7. Dans ce cadre, le présent se laisse simplement définir comme «une forme verbale qui affirme la concomitance d'un procès au repère de l'actualité» (Wilmet, 1997, p. 341 8 ). Il se trouve ainsi pourvu d'une signification abstraite spécifique, qui va donner lieu à différents effets de sens en contexte. C'est, en particulier, la localisation contextuelle du point d'actualité qui permet d'opposer un présent actuel et un présent historique (entre autres), sans que ce dernier soit aucunement dérivé du premier. Cette analyse offre, à l'évidence, les plus grands avantages, de simplicité et d'élégance (liée à l'homogénéité du traitement du présent), d'adéquation aussi à l'organisation générale du système temporel (qui n'est pas uniquement verbal). Si nous nous sommes pourtant résolus à reprendre la question, c'est que nous ne la considérons pas comme définitivement résolue. Un point, mais crucial, fait difficulté : le présent historique ne possède pas les mêmes propriétés aspectuelles, ni les mêmes propriétés temporelles relatives (relations chronologiques), que le présent actuel 7 Cf. Wilmet (1997), p. 345 : «Bien que l'énonciateur pensant, parlant ou écrivant ait une propension naturelle à imposer son repère moi-ici-maintenant en guise d'actualité (i.e. de diviseur en époques), n'importe quel point de la ligne du temps fera l'affaire.» 8 Voir aussi A. Jaubert (2001).

(voir ci-dessous); de plus, il est compatible avec des expressions que le présent actuel exclut 9 (quand, lorsque, dès que, aussitôt que, jusqu'à ce que, après, longtemps...) : (4) «La mêlée dure ainsi très longtemps, jusqu'à ce que Pharien arrive en toute hâte.» (Lancelot du Lac, trad. F. Mosès, Le Livre de Poche, p. 235) (5) «Après cette brève rémission, les râles reprennent, la fièvre, les visions de ce théâtre d'horreur. Quand le soir tombe, le jeune homme au teint blafard entre en agonie.» (J. Rouaud, Les champs d'honneur, Ed. de Minuit, p. 161). Ce sont ces dernières observations qui nous ont conduit à revenir à une conception hétérogène et dérivationnelle du présent historique. Non que nous rejetions en bloc l'analyse de Wilmet (1997). Bien au contraire, la notion de point d'actualité nous paraît indispensable (il suffit de lire L'étranger d'a. Camus ou La virevolte de N. Huston pour s'en convaincre). Simplement, le fait de dissocier ce point d'actualité du moment d'énonciation entraîne une modification radicale des propriétés aspectuo-temporelles du présent. Il nous faudra donc, après avoir décrit ces propriétés, tenter de dégager les processus responsables de cette altération. 4.2 Aspect et chronologie 4.2.1 Le présent historique Le présent historique peut être d'aspect aoristique (global) ou inaccompli (sécant), selon les contextes 10. Rappelons que l'on teste ces aspects au moyen des circonstanciels de durée : la compatibilité avec [en/pendant + durée] indique l'aspect aoristique, tandis que la compatibilité avec [depuis + durée] et avec [être en train de Vinf] signale l'aspect inaccompli (voir deuxième partie, 1.3.3). (6) «Alors il s'élance sur le chevalier de la chaussée, qui se protège la tête avec le peu d'écu qui lui reste et se défend vigoureusement pendant longtemps.» (Lancelot du Lac, Op. cit., p. 727) 9 Plus précisément, avec le présent «actuel», ces marqueurs impliquent l'aspect itératif, comme mode de résolution de conflit. 10 Cf. Vassant (1995). On rencontre pourtant, dans la littérature, des analyses (incomplètes) qui font du présent historique un temps purement aoristique (Simonin, 1984) ou exclusivement inaccompli (Jaubert, 1998). Par ailleurs, le présent historique peut aussi prendre un aspect itératif : «Je dîne bien et souvent. Je dis des vers à la satiété de tous.» (J. Renard, L'écornifleur, Folio, p. 57).

(7) «En effet, il ne me faut pas une seconde pour comprendre que Lehman est au boulot depuis un certain temps. Il est en train d'expliquer à la cliente que c'est entièrement de ma faute.» (D. Pennac, Op. cit., p. 13). Dès lors, on considère que l'aspect grammatical n'est pas spécifiquement marqué par le présent. Il est déterminé par les contraintes générales (exposées au 2.5.3.3 de la deuxième partie) qui valent pour tous les temps qui ne codent aucune instruction d'ordre aspectuel (futur, conditionnel présent, subjonctif présent...). Rappelons que parmi ces contraintes, le type de procès (l'aspect lexical) joue un rôle décisif : si le procès est télique (et a fortiori s'il est ponctuel), l'aspect grammatical est aoristique (ex. 8); s'il est atélique, les deux aspects sont envisageables, car la présence d'un circonstanciel ponctuel ou ce qui constitue le cas le plus fréquent celle d'un procès ponctuel proche dans le contexte rendent possible l'aspect inaccompli. L'énoncé reste alors virtuellement ambigu du point de vue aspectuel (aoristique ou inaccompli) : (8) Pierre ouvre la porte et aperçoit Marie en une seconde *depuis une seconde (9) Ce jour-là, à huit heures, Pierre dort pendant cinq minutes depuis cinq minutes (10) Luc entre. Marie regarde par la fenêtre pendant cinq minutes ( se met à regarder par la fenêtre...) depuis cinq minutes ( est en train de regarder par la fenêtre...). Cette ambiguïté est pourtant généralement levée par le jeu des relations chronologiques, en vertu de la corrélation globale qui en dépit d'un ensemble de contre-exemples désormais bien identifiés lie l'aspect aoristique à la succession et l'aspect inaccompli à la simultanéité (voir deuxième partie, 2.5.1. 11 ). Cette corrélation vaut, en effet, aussi bien pour les temps dont l'aspect est directement marqué (passé simple, imparfait) que pour ceux (comme le présent historique) dont l'aspect est dérivé du contexte 12. Les conséquences suivent : si l'aspect est contextuellement contraint (il est aoristique à cause du type de procès et/ou de la présence d'un circonstanciel de durée du type [en/pendant + durée]), la relation temporelle sera une relation de succession. Si l'aspect reste virtuellement ambigu, c'est la relation temporelle la plus plausible (étant donné les contraintes de compatibilité entre procès, ainsi 11 Rappelons que cette corrélation globale repose sur une conception intrinsèquement dynamique du temps. 12 C'est pourquoi on peut généralement remplacer le présent historique aoristique par le passé simple (qui marque aussi la succession des procès), et le présent historique inaccompli par l'imparfait (qui indique conjointement la simultanéité). On présentera cependant un contre exemple à la fin de l'article.

que les scénarios prototypiques activés) qui va permettre de lever l'ambiguïté aspectuelle (la simultanéité implique l'inaccompli, la succession l'aoristique). Enfin, si l'ambiguïté persiste (en l'absence de scénario disponible), elle affecte conjointement le temps relatif et l'aspect (voir les paraphrases de l'exemple (10)). 4.2.2 Le présent actuel La corrélation générale entre aspect et relations chronologiques vaut pour l'ensemble du système verbal français (modulo les contre-exemples signalés et répertoriés dans la littérature), à une exception cependant : le présent actuel. En vertu d'une contrainte très générale, le présent actuel exprime l'aspect inaccompli (voir Gosselin 1996a, p. 86 sq.), et pourtant il n'exclut nullement la succession des procès. C'est en particulier le cas des reportages sportifs en direct, du type : (11) X passe la balle à Y. Y la passe à Z, qui tire et qui marque! Pour montrer que même dans ces séquences le présent actuel conserve son aspect inaccompli, les tests de compatibilité avec les compléments de durée ne sont plus disponibles, dans la mesure où les procès quasi-ponctuels sont présentés au fur et à mesure de leur enchaînement. En revanche, le fait que l'on retrouve le «paradoxe imperfectif» dans ces tours constitue, à nos yeux, un argument décisif : de même que de «Pierre traversait la route» on ne peut légitimement conclure que «Pierre a traversé la route» (un accident a pu survenir), de «Pierre traverse la route» ou de «Pierre passe la balle à Jean» on ne peut inférer avec certitude qu'il sera vrai que «Pierre a traversé la route» ou que «Pierre a passé la balle à Jean» (elle aura pu être interceptée), comme l'indique l'exemple de Martin (1987, p. 112) : «Platini tire au but...hé non! il perd sa chaussure». Cette situation ne s'explique que si l'on admet que la borne finale du procès reste hors du champ de la monstration, dans le domaine du possible, selon la figure (voir première partie, 3.4.3) : fig.1 val. mod. aspectuelle B1 I II B2 val. mod. temporelle 01 02

C'est seulement lorsque l'énoncé suivant ne contredit pas ce qui vient d'être dit que l'on peut inférer, d'un point de vue pragmatique, que l'action décrite a bien été menée jusqu'à son terme 13. Ce rapide examen des propriétés aspectuelles et temporelles du présent historique et du présent actuel montre que c'est le présent actuel qui possède des propriétés singulières au sein du système verbal, dans la mesure où il échappe massivement à la corrélation globale entre aspect et chronologie. Nous devons essayer d'expliquer cette singularité. 4.3 Présentation et représentation La différence de fonctionnement aspectuo-temporel entre le présent actuel et tous les autres temps verbaux s'éclaire si on la met en rapport avec une distinction, qui nous paraît fondamentale, entre deux régimes discursifs : la présentation et la représentation (voir l'introduction, 3). Pour faire court, le discours de présentation suppose la présence des objets et des événements présentés. Il entre en corrélation avec le processus cognitif de perception; il sert essentiellement à montrer (diriger l'attention perceptive) et à catégoriser les objets, ainsi que les états et les changements qui les affectent, au fur et à mesure de leur déroulement temporel. On peut dire que la temporalité du sujet énonciateur et celle des objets et des événements sont «couplées», au sens où nulle distorsion n'est possible (on glisserait alors vers la représentation) : la présentation se situe perpétuellement dans le présent. En fait, jamais le discours de présentation n'est pur de toute représentation, ne serait-ce que parce que la perception est elle-même une forme de représentation (Bouveresse, 1995, p. 168 sq.). Néanmoins il paraît nécessaire d'identifier des discours de présentation comme les compte rendus sportifs en direct, les démonstrations de logiciel en informatique (qui sont aussi des discours), ou, dans le domaine de la fiction, le discours d'asmodée dans Le Diable boiteux de Le Sage, qui présentent les événements à mesure qu'ils se déroulent, dans le cadre d'une temporalité couplée : (12) «Suivez de l'oeil ces quatre hommes qui paraissent subitement dans la rue. Les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant résister à la force des coups, volent en éclats. Voyez arriver à leur secours deux cavaliers, dont l'un est le patron de la sérénade. Avec quelle furie ils chargent leurs agresseurs! Mais ces derniers qui les égalent en adresse et en valeur les reçoivent de bonne grâce.» (Le Sage, Le Diable boiteux, Folio, p. 168). 13 Ce phénomène pragmatique masque généralement le caractère inaccompli du présent de reportage. C'est pourquoi des auteurs comme G. Serbat (1980) ou C. Smith (1991, pp. 152, 264) le considèrent comme perfectif. Il suffit d'éteindre la radio ou la télévision immédiatement après l'énoncé en question pour que le paradoxe imperfectif se manifeste.

A l'inverse, le discours de représentation prend appui sur le processus cognitif de représentation de ce qui est absent 14, et suppose un «découplage» de la temporalité du sujet et de celle de l'objet et des événements, qui, de ce fait, doivent être linguistiquement situés dans le temps (qui comprend le passé et le futur). Le présent actuel est, par excellence, le temps de la présentation 15, le temps des temporalités couplées. On explique ainsi son aspect nécessairement inaccompli (embrasser la totalité d'un procès, ce serait nécessairement se projeter dans l'avenir et retenir une parcelle de passé) et simultanément le fait que cet aspect soit compatible avec la succession des procès. À la succession réelle des événements répond dans le reportage sportif, par exemple l'enchaînement des énoncés : l'accélération ou le ralentissement du débit du locuteur constituent les plus sûrs indices du couplage des temporalités. Rien de tel, évidemment, avec le discours de représentation : le «temps» de la narration est indépendant de celui des événements narrés. Revenons maintenant au présent historique. Il paraît combiner deux types de propriétés a priori contradictoires : les unes l'apparentent nettement au discours de présentation (supposant la présence des objets) : 1) Il contribue avec d'autres expression déictiques (maintenant, aujourd'hui...) à constituer une repère d'actualité, différent du moment de l'énonciation, mais jouant à son tour le rôle de centre déictique (cf. les analyses de M. Wilmet). 2) Il est compatible avec les présentatifs : (13) «A ces paroles, toute l'arrogance de ce favori tomba, comme un rocher qui se détache du sommet d'une montagne escarpée. Le voilà qui se jette tremblant et troublé aux pieds d'hégésippe.» 16 (Fénelon, Les aventures de Télémaque, Cl. Garnier, p. 373). 3) Il s'accompagne souvent d'une catégorisation approximative qui se précise au fur et à mesure que la scène est «découverte», et même parfois d'erreurs (provisoires) de catégorisation, comme dans ces exemples : 14 Cf. l'introduction, 3., et E. Husserl, (éd. 1964), pp. 57-58 : «La perception est ici l'acte qui place quelque chose sous les yeux comme lui-même en personne, l'acte qui constitue originairement l'objet. Le contraire est représentation (Vergegenwärtigung, Re-Präsentation) en tant qu'acte qui ne place pas un objet en personne sous les yeux, mais précisément le re-présente, le place pour ainsi dire en image sous les yeux, même si ce n'est pas précisément sur le mode d'une conscience d'image proprement dite.» 15 «Le présent "actuel" correspond au présent perceptuel.» (S. Vogeleer et W. De Mulder, 1998, p. 216). 16 Même s'il ne s'agit pas là d'un véritable présentatif (cf. H. Portine, 1998, p. 152), ce tour exclut cependant le passé simple, qui aurait normalement été attendu ici (procès ponctuel).

(14) «C'est ce que je continue à me dire maintenant que je poireaute dans l'immensité de ce (bureau? salon? salle de conférences? champ de courses?) où les lambris mordorés de l'histoire s'acoquinent avec l'audacieuse géométrie d'un mobilier avenir.» (D. Pennac, Au bonheur des ogres, Folio, p. 263) (15) «Le petit flic me gratifie d'un gentil sourire. Dans l'état où je suis, c'est mieux que rien. (...) Ce n'est pas un flic, c'est un pompier.» (Ibid., p. 20-21). H. Portine parle alors d'une validation «en direct» des événements du passé 17. De façon plus générale, les informations ne sont pas données selon leur ordre d'importance (de pertinence), mais à mesure qu'elles sont reçues par le sujet qui feint de découvrir la scène 18 (que ce sujet soit assimilé ou non à l'un des personnages de l'histoire 19 ). Mais d'autres propriétés, que nous avons déjà évoquées, signalent sans ambiguïté le discours de représentation : 1) Il peut prendre l'aspect aoristique, comme l'indique la compatibilité avec certains compléments de durée. 2) La corrélation générale entre aspect grammatical et relations chronologique est valide. 3) Il est compatible avec des expressions qui excluent la présence actuelle des situations décrites (quand, lorsque, dès que, après que...). On se trouve donc devant une situation de conflit, caractérisée par la co-présence dans le même énoncé de marques renvoyant à deux types de discours normalement incompatibles. Nous avons montré, aux 1.3.2.. et 2.4 de la deuxième partie, que les conflits étaient en fait extrêmement fréquents dans le domaine aspectuo-temporel, et qu'ils sont à la source de l'apparente polysémie des marqueurs de temps et d'aspect. Nous avons avancé, contre la compositionnalité atomiste, un modèle de «compositionnalité holiste» dans lequel les conflits, loin d'aboutir à des inacceptabilités, déclenchent des procédures régulières de résolution de conflit. Rappelons que la caractéristique la plus fondamentale de ces procédures, c'est que toutes les contraintes, mêmes contradictoires, doivent être satisfaites, mais à des niveaux différents; ce qui donne lieu à des structures complexes. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de montrer comment présentation et représentation s'articulent au lieu de s'exclure au sein de configurations discursives plus complexes. Comme les conflits peuvent parfois être résolus de diverses façons, nous avons été amenés à distinguer trois grands types de 17 Cf. H. Portine (1998), p. 155. Ce dernier exemple paraît infirmer l analyse de L. Abouda (2003), p. 22, pour qui le locuteur peut se contredire rétroactivement au présent actuel, mais non au présent historique. 18 Ce mécanisme est bien décrit et illustré par G. Molinié (1992), pp. 168-169. 19 Voir l'opposition entre focalisation interne et externe, chez G. Genette (1972), pp. 206-211.

configurations permettant d'articuler présentation et représentation, et correspondant donc à trois rôles distincts du présent historique. Pour ce faire, nous nous somme largement inspiré de la «rhétorique des peintures» du XVIIème siècle (voir notre introduction, 2). 4.4 La «rhétorique des peintures» Dans la rhétorique classique, la thèse selon laquelle le présent historique ferait voir les événements passés comme s'ils étaient présents, loin d'être uniquement le reflet d'une impression comme on a tendance à le croire de nos jours, s'inscrit dans un système conceptuel très élaboré où elle prend tout son sens. Fontannier 20, par exemple, traite de ce phénomène à trois niveaux différents dans le système des figures. À titre de «figure de construction» (i.e. syntaxique), il relève de l'énallage du temps, c'est-à-dire du «transfert» de marques temporelles (le présent pour le passé) 21. Cette énallage donne lieu à une «figure de style» (i.e. discursive), nommée hypotypose (ou demonstratio), qui «peint les choses d'une manière si vive et si énergique qu'elle les met en quelque sorte sous les yeux». Enfin, à un plan que l'on appellerait aujourd'hui «cognitif», l'hypotypose correspond à une «figure de pensée», dénommée tableau. (description vive et animée de passions, d'actions, d'événements...). Or l'hypotypose a un statut tout particulier dans la tradition rhétorique. Si son origine paraît remonter à Quintilien (Inst. Oratoire IX, 2), c'est avec la rhétorique sacrée qu'elle a acquis, au début du XVIIème, une position centrale dans de système rhétorique, au point que, selon le P. Richeome, toute figure en procède (voir l'introduction, 2) : «La figure est une chose faicte pour en représenter ou signifier une autre, et s'appelle autrement peinture.» (L. de Richeome, Tableaux sacrez des figures mystiques du tresauguste sacrement et sacrifice de l'eucharistie, 1601, p. 4). C'est dans cette perspective que les Jésuites du début du XVII e ont repris l'ecphrasis (ou description d'oeuvres d'art 22 ) comme technique de représentation (de simulation de la présence). Or il apparaît que trois situations sont à distinguer, qui vont nous servir de modèles pour classer les emplois du présent historique : 1) soit le tableau (la représentation iconographique) est matériellement présent (il existe une édition illustrée des Tableaux de Philostrate), et le discours se contente de le décrire, ou plutôt de présenter son contenu; 20 Cf. P. Fontannier (éd. 1977), respectivement pp. 293-294, 390-392, 431-433. 21 C'est la metastasis ou translatio temporum de la rhétorique antique (Quintilien, Pseudo-Longin (éd. 1995), p. 112). 22 Cf. Fumaroli (1994, p. 258 sq.), Adam (1990), Molinié (1992, pp. 121-123). Il s'agit généralement, dans la littérature, de peintures ou de tapisseries.

2) soit il est absent, mais le discours suppose sa présence; il fait comme s'il décrivait le contenu d'un tableau ayant une existence indépendante et préalable (c'est la véritable ecphrasis); 3) soit enfin, le tableau n'est qu'un effet du discours, qui se constitue au moment même où il s'énonce. C'est la peinture au sens de Fénelon : le poète ou l'orateur ne viennent pas après le peintre, ils sont eux-mêmes les auteurs de la peinture (voir l'introduction, 2). 4.5 Les rôles du présent historique Nous distinguons trois rôles du présent historique correspondant aux trois types de «peinture» que nous venons d'évoquer : 1) Il sert à la présentation du contenu d'une représentation (pas forcément picturale) matériellement présente dans la situation de communication. Ce contenu est donc à la fois représenté et présenté. Quelques exemples des genres textuels concernés : les livres illustrés destinés aux enfants (comme les Aventures de Babar) 23, les titres de tableaux 24, les légendes de photos, les synopsis d'opéra, qui précèdent généralement le livret qui accompagne le disque («dans les jardins de Ceix terminés par la mer, Alcyone aspire à la mort. Pélée survient...»), les titres de chapitre («Où Maigret arrive en retard pour le déjeuner...»), les sommaires de chapitre (par exemple dans l'édition dite «de Versailles» du Télémaque de Fénelon 25 )... 2) Il marque la présentation du contenu d'une représentation donnée comme préexistante (même s'il s'agit uniquement d'un effet du discours), mais absente de la situation de communication : les blagues (une blague n'est jamais présentée comme improvisée), les notices biographiques, le récit historique, et, dans le roman, la description de photographies (ex. 16), de tableaux, de films (ex. 17), le récit de souvenirs (ex. 18) (qui affecte au premier chef l'autobiographie; ex. 19) : (16) «Ce soir-là, assis dans le bureau de l'agence, je scrutais les photographies que m'avait données Mansoure. Un gros homme, assis au milieu d'un canapé. Il porte une robe de chambre de soie...» (P. Modiano, Rue des boutiques obscures, Folio, p. 153) (17) «Le piano commença à jouer. La lumière s'éteignit. (...) 23 Cf. aussi Vetters et Vuillaume (1998, pp.116-117) sur l'usage du présent historique dans une bande dessinée. 24 Cf. Sten (1952) repris par Wilmet (1997), p. 348. 25 Cette édition a été reprise dans la collection «Classiques Garnier», 1994.

C'est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour...» (M. Duras, Un barrage contre le Pacifique, Folio, p. 188) (18) «Gérard van Bever portait un manteau en tissu à chevrons, trop grand pour lui. Je le revois debout, dans le café de la rue Dante, devant le billard électrique. Mais c'est Jacqueline qui joue...» (P. Modiano, Du plus loin de l'oubli, Folio, p. 15) (19) «2 août 1914. Mon anniversaire. J'ai dix-sept ans. J'habite chez ma mère, 250, rue de Rivoli...» (Ph. Soupault, Mémoires de l'oubli, Lachenal & Ritter, I, p. 13). On pourrait encore citer les romans médiévaux, dont l'emploi du présent historique laisse critiques et traducteurs perplexes, mais qui se présentent généralement comme renvoyant à un conte préexistant («Li contes dit que...»). 3) Reste le cas des «peintures» au sens de Fénelon, pour lequel on réservera l'appellation de «présent narratif», bien différent dans son principe des deux précédents. En effet, qu'il s'agisse dans les cas que nous venons de décrire de représentations picturales ou non, présentes ou absentes, publiques ou privées (souvenirs), elles sont toujours données comme préexistantes (de sorte que leur contenu peut être présenté), et les séquences textuelles correspondantes se caractérisent par un usage massif sinon quasiobligatoire du présent historique. Il n'en va pas de même pour le présent narratif, qui opère, selon nous, une simulation de présentation des objets et des événements. Autrement dit, le discours de représentation emprunte, avec le présent narratif, des caractéristiques du discours de présentation, pour mieux simuler la présence (ce qui est le propre de la représentation) des objets et des événements. Cette opération suppose le «transport» du sujet (qui se retrouve «en présence» des événements narrés), propre à faire naître «l'ex-tase», «l'é-motion», le «ravissement» 26. M. Vuillaume (1990) a montré que ce procédé de mise en présence du sujet avec la situation représentée était souvent explicite dans la littérature du XIXème. 27 26 Sur ces notions (qui indiquent toutes le mouvement du sujet hors de lui-même) dans la rhétorique classique, cf. l'introduction au Traité du sublime par F. Goyet, Longin (éd. 1995). C'est dans ce cas seulement que le mécanisme de duplication/déplacement de l'intervalle d'énonciation, décrit dans Gosselin (1996a), peut convenir. 27 Soit un exemple, emprunté à A. Dumas (cité p. 83) : «Transportons de plein saut, sans préface, sans préambule, ceux de nos lecteurs qui ne craindront pas de faire, avec nous, une enjambée de trois siècles dans le passé, en présence des hommes que nous avons à leur faire connaître, et au milieu des événements auxquels nous allons les faire assister. Nous sommes au 5 mai de l'année 1555. Henri II règne sur la France...» Ailleurs, Dumas parle lui-même de «tableau mouvant» (cité p. 70).

Cette simulation de la présentation peut aller jusqu'à l'imitation du couplage des temporalités (du sujet et des événements décrits). Ainsi, dans Les Deux Amis de Bourbonne de Diderot, la rapidité de l'enchaînement tragique des événements est-elle exprimée dans deux passages au présent narratif, bien délimités au sein d'une narration au passé au moyen d'une imitation de l'accélération du débit (phrases très brèves, elliptiques) : (20) «Elle se lève; elle sort; elle voit; elle crie; elle tombe à la renverse. Ses enfants accourent, ils voient; ils crient; ils se roulent sur leur père; ils se roulent sur leur mère.» (D. Diderot, Les Deux Amis de Bourbonne, Le Livre de Poche, p. 26). Mieux encore, certains auteurs articulent un aspect inaccompli à la succession des procès (ce qui rappelons-le est caractéristique du véritable discours de présentation, comme le reportage en direct), soit en usant de marqueurs qui imposent ces valeurs : (21) «Vite! dit Lin, folle d'angoisse vite! gare la voiture! Ensuite elle est en train de courir, courir, elle ouvre violemment la barrière...» (N. Huston, La virevolte, J'ai Lu, p. 87) soit que des contraintes de compatibilité entre procès y conduisent nécessairement : (22) «Après dîner, on propose une promenade à pied vers les ruines de Portici. Nous sommes en route, nous arrivons.» (J. Cazotte, Le diable amoureux, Librio, p. 12). On aura remarqué que dans ces cas, fort rares, le présent historique peut difficilement être remplacé par un temps du passé. Mais il apparaît avec ce dernier exemple, que pour différentes qu'elles soient dans leur principe, la présentation de souvenirs et la «peinture» fénelonienne (comme simulation de présentation) peuvent néanmoins se trouver associées, en particulier dans les récits de fiction à la première personne : le narrateur ne se contente pas de présenter ses souvenirs, il «fait revivre» au lecteur des scènes qu'il prétend avoir vécues. Autrement dit, le discours présente le contenu d'une représentation donnée comme préalable (les souvenirs) tout en «transportant» le lecteur à l'intérieur de cette représentation pour le mettre face aux événements représentés et pour simuler ainsi leur présentation «en direct». Ces trois rôles du présent historique se ramènent donc à deux grands modes de fonctionnement bien distincts (même si on vient de le voir ils peuvent se trouver imbriqués) : la présentation du contenu d'une représentation préexistante (cas 1 et 2), la simulation d'une présentation (cas 3 : «présent narratif»). Observons, pour conclure, qu'on

les retrouve dans l'emploi du présent à valeur futurale, respectivement dans des séquences du type : (23a) Le train part à 10 heures (23b) Luc travaille Mardi (24) Vous continuez tout droit jusqu'au rond-point. Là, vous tournez à gauche, vous passez devant l'école, et juste après, au premier feu, vous tournez à droite. C'est là. Contrairement à ce qui est généralement affirmé, le présent des énoncés [23a et b] ne marque pas une nécessité (par opposition à la probabilité ou la certitude exprimées par le futur simple 28 ), un «fait» (versus une «prédiction» (Epstein, 1995, pp. 84-85)), comme l'atteste la possibilité d'insérer des expression du type : normalement, peut-être, sauf si..., etc. 29 Mais il indique que l'événement est prévu dans une représentation déjà là (un horaire, un emploi du temps, etc.) 30. En revanche, avec le discours procédural de l'exemple (24), c'est à une véritable simulation de présentation que nous avons affaire, qui s'accompagne le plus souvent d'une gestuelle appropriée. 28 Rappelons que cette certitude ou forte probabilité résulte du conflit entre modalité temporelle (possibilité) et modalité aspectuelle (nécessité); voir première partie, 3.3. 29 Curieusement, P. Le Goffic et F. Lab (2001), p. 88, excluent totalement «peut-être» ainsi que toute marque d éventualité dans ces tours. À nos yeux même si toutes les combinaisons ne se pas aussi naturelles (cf. Abouda, 2003, p. 27) un énoncé comme «Il revient peut-être mardi» est parfaitement acceptable. 30 On observe le même phénomène avec le subjonctif dans des exemples du type : «Je regrette qu'il revienne la semaine prochaine», le verbe regretter n'étant normalement compatible qu'avec des procès simultanés ou antérieurs.