N 5 Les cimetières de Chambéry OCTOBRE 2013 La Victoire dominant le monument aux morts du clos Savoiroux. Les cimetières de Chambéry Document réalisé par la Société des Amis du Vieux Chambéry en collaboration avec la Ville de Chambéry (services des cimetières et des espaces verts) Société des Amis du Vieux Chambéry
Le carré militaire et la première guerre mondiale à Chambéry. Les monuments aux morts 2 - Le monument de la guerre de 1870 érigé par le Souvenir Français, deux ans seulement avant le début de la guerre de 1914-1918. Sculpteur : Ernest Dubois. Il représente la France tenant fièrement son drapeau et retenant la Savoie qui veut repartir au combat en dépit de son épée brisée. 2 A l entrée du cimetière de Charrière Neuve, un vaste caveau militaire surmonté d un sobre monument abrite les corps de 351 combattants décédés au cours de la première guerre mondiale (1). Avec les trois monuments aux morts de la commune et les multiples plaques disséminées dans la ville, il rend hommage aux soldats disparus au cours de cette interminable guerre qu on espérait être «La der des der». Les monuments aux morts C est surtout à partir de 1870 que vont se multiplier les monuments à la mémoire des soldats morts au combat même si les premiers tombeaux collectifs apparaissent après la période révolutionnaire (par exemple le monument du Lion à Lucerne). Ils vont connaître un essor considérable à l issue du premier conflit mondial : en une quinzaine d années (mais surtout vers 1920-1925), près de 30 000 monuments vont être édifiés en France. Un mouvement commémoratif d une ampleur exceptionnelle, à la hauteur de la tragédie qui frappait la France avec la disparition de 1 350 000 hommes jeunes. Alors que les monuments de la guerre de 1870 avaient souvent été érigés sous l égide du Souvenir Français, ceux de la guerre de 1914-1918 sont à l initiative des communes qui en assurent une grande partie du financement en le complétant par des souscriptions publiques, des appels aux dons et quelques fois des subventions. Une triste continuation puisque durant la guerre, les Français venaient découvrir les noms des soldats morts au combat sur une liste affichée sur la porte des mairies La réalisation des monuments aux morts a souvent été confiée à des entrepreneurs ou des fonderies qui produisaient en série le même modèle et le diffusaient par le biais de prospectus publicitaires. En principe, une commission artistique départementale devait juger les projets obligatoirement validés par le Préfet. En Savoie, elle semble avoir été peu active. Le choix de l emplacement du monument est souvent révélateur des débats politiques au sein des municipalités après la séparation des Eglises et de l Etat. Ainsi, dans les villages savoyards profondément catholiques, comme Chambéry-Le-Vieux, ils sont souvent installés au cimetière ou près de l église parce que le clergé assimile les morts au combat à des martyrs. A Bissy, on a choisi de l implanter au principal carrefour de la commune ; cependant, les inaugurations du monument aux morts et de la plaque commémorative à l intérieur de l église ont eu lieu le même jour car il était capital d affirmer le caractère collectif de cet hommage. Pour cette raison, les monuments sont établis dans des espaces suffisamment vastes pour permettre les rassemblements. 02 Les cimetières de Chambéry
3 4 A Chambéry où, à l initiative du Comité de l association de la presse savoisienne, on a décidé dès 1919 d ériger un grand monument à la gloire de tous les Savoyards morts pour la France, l emplacement a été longuement discuté. On avait d abord envisagé la place du Palais de Justice mais, finalement, en 1927, le choix s est porté sur le parc du Clos Savoiroux, nouveau lieu de promenade favori des Chambériens. Ce site, à mi chemin entre le centre ville et l antique cité de Lémenc, mais surtout ouvert sur l avenir, car en dehors de la vieille ville qu il domine, traduit bien la volonté de faire aussi de ces monuments des éléments de vie et de renaissance. S y ajoute enfin un signe en direction de l Eglise, puisque le parc avait été confisqué lors de la séparation des Eglises et de l Etat aux religieuses Sacramentines. Le monument chambérien a été long à élever car le comité d érection, présidé par Antoine Borrel, ne voulait pas d un monument de série : il souhaitait une œuvre originale. Pour cette raison, la réalisation en fut confiée, après concours, à l architecte-sculpteur parisien Emmanuel Ladmiral (1882-1934), auteur de nombreux autres monuments aux morts français (Fontainebleau, Gray, Toul, Cannes, Vannes...). A l origine, ce devait être un arc de triomphe mais le projet évolua pour des raisons financières vers un monument moins ambitieux. Son financement laborieux (coût total hors aménagements paysagers : 150 000 F) fut assuré par une participation des communes en fonction du nombre d habitants, une subvention du Conseil Général et des dons notamment de Savoyards de l étranger. Ce monument «aussi glorieux que funéraire» devant donner «une image radieuse, saisissante et élevée de la victoire» ne passe pas inaperçu compte tenu de sa taille. Il représente, juchée sur un socle dépouillé, la Victoire (ailée) s apprêtant à distribuer des fleurs aux guerriers à ses pieds. Flanquée d une épée, elle pose rigide, traitée «en sculpture assyrienne». Au bas, dans un décor de feuillages de laurier, symbole de victoire, 3 - Vue générale du monument aux morts du Clos Savoiroux. 4 - Un détail du monument aux morts de Chambéry : un casque de poilu posé sur une couronne de laurier. Les cimetières de Chambéry 03
deux lions placés dos à dos gardent une tombe sur laquelle est déposé un casque de poilu. Le lion, apparu dès l antiquité dans l art funéraire, joue le rôle de gardien des tombes (car il est réputé ne dormir que d un œil) tout en symbolisant la force et le courage, en particulier dans le domaine militaire. Sur le socle sont visibles les blasons des villes principales des deux départements savoyards : du côté gauche (face au monument) Chambéry, Albertville, Saint Jean de Maurienne et Moûtiers et du côté droit Thonon, Saint Julien, Bonneville et Annecy. En effet le monument était prévu pour rendre hommage aux 20 000 morts des deux départements savoyards. Mais Annecy en érigea un pour la Haute-Savoie dès 1926. Au dos, sont représentés la couronne mortuaire, symbole d éternité par le cercle qu elle dessine où le début rejoint la fin, la croix de guerre et le blason savoyard. Le monument fut inauguré par le président Poincaré le 30 septembre 1928. Par l ajout de plaques et d une urne contenant des cendres de déportés, il rend également hommage, aux combattants des guerres postérieures. 5 6 7 5, 6 - L ancien et le nouveau monument de Bissy. Collection Maison pour tous. 7 - Le monument aux morts de Chambéry-Le-Vieux côtoie l église, le presbytère et la chapelle de Saint Ombre. Le monument aux morts de Bissy Il a été inauguré sur la place de l ancienne Mairie (au rond point de la Chevalière) le 7 novembre 1920 en même temps que la plaque commémorative de l église. Rappelant un temple antique avec ses colonnes surmontées d un entablement, il avait été réalisé d après les plans de François de Regnauld de Lannoy de Bissy. Mais situé à un important carrefour, il posait des problèmes de circulation ; il a donc été détruit et remplacé par une plaque implantée en bordure du parking de l église reposant sur une croix latine. Elle porte aussi les noms des victimes du 2 e conflit mondial. Le monument aux morts de Chambéry-Le-Vieux Il est en forme d obélisque. Ce très ancien type de monument funéraire, d origine égyptienne, mêle l aspect symbolique (se terminant par une pointe, il appelle à élever le regard vers le ciel) et l aspect pratique puisque ses faces permettent aisément de graver du texte. Aucune date d inauguration n a été retrouvée pour ce monument simple, où figurent, sous la liste des combattants curieusement classée (il ne s agit ni de l ordre alphabétique ni de l ordre chronologique, sans doute est-ce une plaque refaite), mais avec rappel de la hiérarchie militaire, la croix de guerre et la mention «Aux enfants de Chambéry-Le-Vieux morts pour la France, la commune reconnaissante». Lors du transfert du cimetière, le monument a été légèrement déplacé. Plus tard, il a été complété par la liste des combattants décédés lors de la guerre de 1939-1945. 04 Les cimetières de Chambéry
Le Carré militaire Dans l ancien cimetière du Paradis, fermé après le bombardement de 1944, se trouvaient trois carrés de tombes militaires d une surface totale d environ 990 m². Dans ces sépultures reposaient des victimes de la guerre de 14-18 enterrés en tranchée continue. Parmi eux 23 combattants italiens, 13 allemands et un autrichien. Curieusement il n y avait pas de monument au cimetière pour la première guerre mondiale alors qu il en existait un pour la guerre de 1870. Dès 1939, devant l impossibilité de récupérer les restes des soldats inhumés en tranchée continue depuis plus de 30 ans, la Municipalité envisagea de regrouper leurs corps dans un ossuaire commun au nouveau cimetière de Charrière Neuve et de faire surmonter cet ossuaire par un monument. Mais ce projet était contraire à la loi sur les sépultures militaires qui exigeait que chaque soldat ayant droit à la mention «Mort pour la France» soit inhumé individuellement en concession perpétuelle. Pour réaliser son projet, la Municipalité dut donc obtenir l accord du Souvenir Français, qui entretenait les tombes, puis celui du Ministère des Anciens Combattants (en date du 14 juin 1950). Elle dut aussi soumettre son projet aux autorités italiennes, les combattants allemands et autrichien étant transférés dans d autres cimetières de la région. Toutes les victimes de la guerre 1914-1918 enterrées au Paradis n avaient pas droit à la mention «Mort pour la France» accordée, suivant des conditions modifiées à plusieurs reprises, en vertu des articles L 488 et L 492 bis du Code des pensions militaires d invalidité et des victimes de guerre. Les archives municipales conservent deux listes de militaires de 1939, une pour les soldats reconnus officiellement comme morts pour la France et une autre d environ 40 noms concernant les morts n ayant pas droit, 8 10 à l époque, à cette mention (par exemple car ils étaient morts bien après la guerre) et dont les restes, par conséquent, ne devaient pas être transférés dans l ossuaire. Lors du déplacement des sépultures militaires en 1950 à Charrière Neuve, la municipalité décida de ne pas faire de distinction entre les combattants et de tous les déplacer dans les mêmes conditions. Peu de Chambériens figurent donc sur le carré militaire du cimetière. Le nombre de morts de la commune n est pas facile à établir. Officiellement il est de 548. Un relevé du Maire de Chambéry, conservé aux archives départementales, recense 485 décès de soldats qui avaient leur domicile dans la ville mais les listes municipales n intègrent pas toujours les disparus ou les victimes de maladies contractées à la guerre. 9 11 8 - Le carré militaire du cimetière de Charrière Neuve en 1954 avant la construction du monument. (Collection Documentation de la Ville de Chambéry) 9 - Le caveau sous le carré militaire. 10, 11 - Dans le caveau du carré militaire se côtoient les corps de soldats français et italiens. Les cimetières de Chambéry 05
12, 13 - Le souvenir des morts enterrés au loin, près des champs de bataille, est rappelé sur les tombes chambériennes comme celles des familles Cariffa ou Lomet où un arbre déchiqueté symbolise la violence de la guerre et de la mort. 12 13 Le journal La Croix de Savoie du 9 novembre 1919 annonce, lui, 585 morts à Chambéry. De son côté Henri Cochet de l AREDES (association pour la recherche et l entraide dans les fonds documentaires savoyards) a relevé les noms de 325 personnes nées à Chambéry décédées pendant la grande guerre. Ils sont en ligne sur le site des archives départementales www.sabaudia.org (2). Pour sa part, le livre d or des morts pour la France conservé au centre des archives contemporaines de Fontainebleau fait état de 703 décès. D après les statistiques de l abbé Gex, Chambéry a perdu pendant la guerre 2,98 % de sa population alors que la moyenne départementale est de 3,60 % et celle de la France de 3,4 %. Les premiers mois de la guerre ont été les plus meurtriers puisque plus de la moitié des victimes ont disparu en 1914-1915. De plus, à partir de l automne 1915, certains hommes ont été mobilisés à l usine d aluminium pour produire des obus ou des pièces laminées. D où une mortalité moindre qu en zone rurale. Alors que l ordre de mobilisation avait été lancé le 1er août (3), le premier décès a été enregistré à l Etat-Civil de Chambéry le 19 août 1914. Il s agit de Pierre, Antoine, Michel Nuixa né à Saint Feliu d Avall (Pyrénées Orientales), sergent au 97 e régiment d infanterie mort en Alsace. La plupart des morts chambériens reposent dans des cimetières militaires situés près des zones de combat. Leur souvenir est bien souvent rappelé par des inscriptions ou des plaques sur les tombes familiales parsemées dans le cimetière à l image de celle d Antonin (Eugène) Lomet (Ligne 12 n 233), enterré à Avocourt (Meuse) mais dont le nom est rappelé sur le monument aux morts de Theneuille (Allier), sa commune d origine. Sur la tombe de sa famille à Chambéry, un bas relief représente un arbre déchiqueté, symbolisant la brutalité de la guerre et de la mort, sur lequel s appuie une jeune femme éplorée. Toutes les tombes rappelant le décès d un combattant ne peuvent pas être évoquées ici. Mais la guerre a brisé bien des destins, et donc des familles, tels celui de Antoine Cariffa (Ligne 12 n 122) qui faisait partie de la troupe du Vieux Colombier à Paris, aux côtés de Charles Dullin. Incorporé au 3 e régiment de zouaves, il est mort des suites de ses blessures à Verdun le 22 décembre 1916. Pour d autres, ses conséquences se sont faites sentir bien après, à l exemple de Jean Pellerin (Ligne 12 n 100), poète de l école fantaisiste, ami de Francis Carco, mort en 1921 d une tuberculose contractée dans les tranchées. Le monument qui surmonte le caveau militaire a été construit après 1954. Il comprend une liste alphabétique de 351 combattants où se mêlent les noms français et italiens, avec sur l avant une croix latine stylisée entourée de lierre, plante réputée pour son attachement et de ce fait très utilisée dans l art funéraire. En vertu de la loi de séparation des Eglises et de l Etat, seuls les édifices publics érigés dans les cimetières ont en principe le droit d accueillir des emblèmes religieux. Le monument abrite aussi des plaques en mémoire des victimes de conflits postérieurs. 06 Les cimetières de Chambéry
14 15 14 - Dans l église Notre Dame, un monument de la manufacture Estoup et Cazes rend hommage aux paroissiens décédés pendant la guerre en les plaçant sous la protection de Jeanne d Arc canonisée en 1920. La même année, la Chambre bleu horizon, composée de nombreux anciens combattants, institua une fête républicaine Jeanne d Arc. 15 - La plaque apposée à la Maison des associations, ancienne école professionnelle. A Chambéry, il n y a donc jamais eu de plaque ni de monument rappelant l ensemble des noms des morts de la commune pendant la guerre de 1914-1918, comme à Bissy et à Chambéry-le-Vieux. En revanche, il existe à différents endroits de la ville, des plaques spécifiques qu on trouve dans les paroisses (y compris au temple protestant), dans certaines administrations (par exemple aux Douanes) ou établissements scolaires. Les régiments de Chambéry 16 17 18 16, 17, 18 - Les casernes Curial, Barbot et de Joppet Collection privée Trois régiments étaient en garnison à Chambéry en 1914 (le brassage géographique, qui s accentua durant la guerre, n y affecta bien sûr pas tous les Chambériens) : le 97 e régiment d infanterie alpine à la caserne Curial (et le 297 e régiment qui en est issu), le 9 e régiment de hussards à la caserne Barbot, le 13 e bataillon alpin installé à la caserne de Joppet (et son bataillon de réserve le 53 e ). elle reçut le nom de Verlet-Hanus en souvenir de son chef de bataillon grièvement blessé par un éclat d obus au combat et mort à l hôpital de Gérardmer le 29 août 1914. (1) Des victimes de conflits postérieurs sont venus les rejoindre (2 e guerre mondiale, Indochine, Afrique du Nord). (2) Au niveau national, les Morts pour la France sont recensés sur le site www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr (3) Le 1 er août 1914 ont aussi eu lieu à Chambéry les funérailles du maire Ernest Veyrat. Les cimetières de Chambéry 07
19 19 - Le carré militaire du cimetière de Charrière Neuve. Sources : La collection de journaux anciens de la bibliothèque municipale de Chambéry. Histoire monumentale des deux Savoies, Gilbert Gardes, Editions Horvath, 1996. La Savoie 1914-1918, Christian Sorrel, Société Savoisienne d Histoire et d Archéologie, 1986. Inauguration du monument des Savoyards morts pour la France, Chambéry, 1928. Les hôpitaux savoyards dans la grande guerre, CDIHP de la Savoie,1993. Historique du 13 e bataillon de Chasseurs alpins, collectif, Point impression Armée de terre de Saint-Maixent L Ecole, 1998. Chambéry à l heure de la grande guerre, tome XIV, Société des Amis du Vieux Chambéry, 1988. Autrefois Bissy, Laurent Dacquin, Daniel Légat, Jean-Luc Million, Maison pour tous de Bissy, 2002. Chambéry-Le-Vieux, la campagne à la ville, Pour un livre, Le génie des glaciers, 2007. Archives municipales de Chambéry : 2M7, 2M4. Archives départementales de la Savoie : 224R1, 225R1, 226R1. Archives Nationales Fontainebleau 19860711 art. 448. Textes : Monique Dacquin, Société des Amis du Vieux Chambéry. Responsable de la publication : Monique Dacquin. CONCEPTION-RÉALISATION : Suhas Tupe. IMPRESSION : Atelier municipal d imprimerie. PHOTOS : Collections privées, Gilles Garofolin (Ville de Chambéry).