UNIVERSITÉ PARIS SORBONNE ECOLE DOCTORALE IV ED 0020 CRIMIC THÈSE POUR OBTENIR LA GRADE DE DOCTEUR DE L UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE Études Portugaises Une poétique de la déflation chez Fernando Assis Pacheco et Adília Lopes Présentée et soutenue publiquement par Gonçalo Jorge NEVES DIAS DUARTE SANTOS le LUNDI 1 er DÉCEMBRE 2014 Directeur de Thèse : Madame le Professeur Maria Graciete BESSE (Université Paris Sorbonne) Membres du jury : Madame le Professeur Maria Graciete BESSE (Université Paris Sorbonne) Madame le Professeur Maria Helena ARAÚJO CARREIRA (Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis) Monsieur le Professeur Carlos MENDES DE SOUSA (Université du Minho) Madame le Professeur Maria João REYNAUD (Université de Porto)
Position de thèse : Dans le cadre de l évolution poétique des dernières décennies au Portugal, il n est pas aisé de situer les œuvres de Fernando Assis Pacheco (Coimbra, 1937 Lisbonne, 1995) et d Adília Lopes (Lisbonne, 1960). Tour à tour, ces deux auteurs ont offert des propositions originales et audacieuses face aux principales tendances poétiques de leur temps (leurs premiers volumes datent de 1963 et 1985). Un rapprochement entre les deux poètes n a jamais été proposé ; pourtant, il nous paraît tout autant valide que pertinent. Les intentions qui président à leur art, les stratégies auxquelles ils recourent pour les mettre en œuvre et les effets qu ils obtiennent révèlent ainsi des points de contact et suggèrent une poétique commune. En effet, la poésie de Fernando Assis Pacheco étonne dès lors qu elle s offre à lire comme une «poésie mineure» ou «sans ambition», selon la formulation de Gustavo Rubim 1 ; celle d Adília Lopes choque en ce qu elle présente un «langage pauvre» et une «faible dignité ontologique», comme le souligne Osvaldo Manuel Silvestre 2. Nous pouvons constater l existence de trois grandes caractéristiques communes aux œuvres de Fernando Assis Pacheco et Adília Lopes, régulièrement signalées dans la biographie passive existante au sujet de ces deux poètes. En premier lieu, un sabotage du langage poétique traditionnel est opéré, par l usage de stratégies inhabituelles, par l irruption du prosaïsme et par le recours à la narrativité. Ensuite, le sujet poétique subit une dévalorisation par rapport aux manières habituelles de le représenter : dans le poème, il ne revendique pas l importance qui devrait lui revenir, il se déguise ou se dissout dans les gestes du quotidien ou alors il cède la place à d autres protagonistes. Enfin, le monde représenté dans ces textes est loin d être des plus communs en poésie : la matière convoquée par le poème est très concrète, triviale, peu appropriée à la tradition lyrique. 1 RUBIM, Gustavo, «Posfácio», in PACHECO, Fernando Assis, Variações em Sousa, Coimbra - Lisbonne : Cotovia et Angelus Novus, 2004, p. 58. 2 SILVESTRE, Osvaldo Manuel, «A idade maior», in Expresso - Cartaz, 20.11.1999, p. 35.
Les éléments apparentés chez les deux auteurs peuvent donc être répartis en trois opérations qui portent sur le langage poétique, sur le sujet lyrique et sur la conception du monde. Notre proposition est que ces trois grandes caractéristiques sont liées entre elles, de par leurs modes de concrétisation et les intentions qui les sous-tendent. On y retrouve un même projet de «dégonflement» d un langage poétique grandiloquent et ampoulé, d un sujet lyrique prétentieux et qui se prend trop au sérieux, d une conception du monde excessivement épurée ou tendant vers le transcendantal. Du reste, dans la seconde moitié du XX e siècle, ces instances correspondent déjà dans une large mesure à des objets vides. Néanmoins, cette opération de dégonflement ne s assimile pas à une action proprement déconstructiviste qui aurait pour but de démontrer la vacuité de tels référents. Au contraire, nous croyons que l intention de Fernando Assis Pacheco et Adília Lopes est, à travers des formes alternatives et personnelles de concevoir le langage, le sujet et le monde, de transmettre à ces entités un «souffle» qui leur confère une force animique et une capacité d intervention. C est sur la base de ce double mouvement réduction de valeur et souffle vital que nous aimerions proposer le terme de «poétique de la déflation» afin d examiner, de manière comparative, l ensemble de ces aspects chez les deux auteurs. En effet, le Le petit Larousse 2012, par exemple, signale deux acceptions pour le terme déflation. La première, économique (et dans ce cas, le terme s oppose à inflation), indique une «diminution continue et forte du niveau général des prix», associée normalement à une contraction de l activité économique. La seconde acception est géomorphologique et correspond à l «entraînement par le vent des matériaux les plus fins d un sédiment meuble». On retrouve, dans l origine étymologique latine du mot, dans le premier cas et par antonymie, le terme inflare (gonfler) ; et, dans le second cas, le terme flatus (souffle). L adoption de ce prisme de la déflation est, à notre avis, la meilleure manière d examiner le modèle sous-jacent des œuvres de Fernando Assis Pacheco et d Adília Lopes, pierre angulaire de l élaboration de leurs poétiques et
qui leur concède une surprenante vitalité. Il convient de remarquer que ce même terme a d ailleurs été utilisé dans la réception critique des deux poètes. Ainsi, Manuel Gusmão a interprété le travail de Fernando Assis Pacheco comme «une poétique de déflation du pathos lyrique» 3. Auparavant, Américo António Lindeza Diogo avait déjà évoqué, chez Adília Lopes, un «ton délibérément mineur, déflaté» 4 ; et, de même, António Guerreiro avait identifié chez cette poétesse un «jeu de déflation poétique» 5. Par un acte de pillage d ailleurs commun aux auteurs que nous étudions, nous nous sommes donc décidé à faire de ce terme le concept fondamental qui guidera notre recherche. Notre travail se décompose en trois parties, articulées autour des trois caractéristiques énoncées ci-dessus et de l idée exprimée par Michel Collot, selon laquelle «[t]oute expérience poétique engage au moins trois termes : un sujet, un monde, un langage» 6. Ainsi, nous étudions successivement la façon dont Fernando Assis Pacheco et Adília Lopes s engagent dans une procédure de déflation du langage poétique qu ils utilisent ; du sujet lyrique qu ils figurent ; et de la conception du monde que dénote leur poésie. Dans la première de ces trois parties, et en tenant compte du fait que l aspect le plus travaillé dans les études antérieures sur ces deux auteurs est probablement la particularité de leurs langages poétiques, nous avons décidé de centrer notre analyse sur le cas spécifique des formes narratives qu ils utilisent. Cette dimension de leur poésie n est pas sans importance, comme cela a été observé par exemple par Gastão Cruz 7 ou José Carlos de Vasconcelos 8 et par 3 GUSMÃO, Manuel, «Respiração Assistida algumas notas para lhe assistir», in PACHECO, Fernando Assis, Respiração Assistida, Lisbonne : Assírio & Alvim, 2003, pp. 66. 4 DIOGO, Américo António Lindeza, «O novo livro de Job», in Companhia dos poetas: pastoral, cepticismo, museu imaginário, col. Cadernos do Povo Ensaio, Braga Pontevedra : Irmandades da fala da Galiza e Portugal,1997, p. 97. 5 GUERREIRO, António, «Entre a rua e o mundo», in Expresso Actual, 19.01.2008, p. 41. 6 COLLOT, Michel, La poésie moderne et la structure d horizon, Paris : Presses Universitaires de France, 1989, p. 5. 7 CRUZ, Gastão, «Fernando Assis Pacheco Câu Kiên : um resumo», in A poesia portuguesa hoje, Lisbonne : Plátano, 1973, pp. 199-201. 8 VASCONCELOS, José Carlos de, «Assis, em seis andamentos», in Jornal de Letras nº 456, 02.04.1991, p. 11.
Pedro Eiras 9 ou Flora Süssekind 10. Dans le premier chapitre, nous problématisons le concept de poésie narrative, afin de le rendre opérationnel ce qui nous obligera à considérer des concepts complexes comme celui de mimèsis ou de lyrisme (et à nous pencher sur des prises de positions assez diverses, d Aristote à Paul de Man). Ensuite, tout en sachant qu il s agit là d un domaine vaste et diversifié, nous chercherons à analyser quelques-unes des formes narratives utilisées par les deux auteurs, de manière à définir une typologie et à étudier les procédés mis en œuvres dans ce cadre. Enfin, nous étudierons deux cas concrets de tentatives déflatées de rapprochement de la poésie avec le roman (et pour cela nous prendrons appui, par exemple, sur les travaux de Franco Moretti ou de Jean- Marie Schaeffer), retenant comme objets d analyse respectifs Câu Kiên : um resumo, de Fernando Assis Pacheco (ouvrage de 1972, modifié en 1976 sous le titre Catalabanza, Quilolo e volta) et Maria Cristina Martins, d Adília Lopes (1992). Dans la deuxième partie, nous examinons la figuration du sujet lyrique, question capitale, comme l ont notamment fait remarquer, pour Fernando Assis Pacheco, Nuno Júdice 11 et, pour Adília Lopes, Ana Bela Almeida et Burghard Baltrusch 12. Nous analyserons, dans un premier temps, des questions théoriques relatives au statut du sujet lyrique et au concept de figuration (à cette fin, nous étudierons des positions aussi diverses que celles de l abbé Batteux et de Käte Hamburger, de même que les travaux plus récents dans ce domaine réalisés par des chercheurs comme Dominique Combe ou Antonio Rodriguez). Ensuite, et en partant de la notion de «fluidification» qui a déjà été proposée pour chacun 9 EIRAS, Pedro, «Economia e libertação», in Relâmpago nº 9, Lisbonne : Fundação Luís Miguel Nava et Relógio d'água Editores, 2001, pp. 176-178. 10 SÜSSEKIND, Flora, «Com outra letra que não a minha», in LOPES, Adília, Antologia, Rio de Janeiro-São Paulo : 7 Letras et Cosac & Naify, 2002, pp. 203-224. 11 JÚDICE, Nuno, «Uma poesia da vida», in As máscaras do poema, Lisbonne : Aríon Publicações, 1998, pp. 222-225. 12 ALMEIDA, Ana Bela et BALTRUSCH, Burghard, «Entre o essencialismo rural de Fisteus e o pósmodernismo urbano de Lisbonne uma comparação (im)possível entre Lupe Gómez e Adília Lopes», in Actas do VII Congresso Internacional de Estudos Galegos. Mulheres en Galicia. Galicia e outros pobos da Península. Barcelona 28 ó 31 de maio de 2003. Barcelona, Sada: Ediciós do Castro, 2007, pp. 299-311.
des deux auteurs par Fernando Pinto do Amaral 13 et Luís Quintais 14 respectivement, nous nous concentrerons sur les modes spécifiques de figuration du sujet chez les deux poètes de notre corpus, tant du point de vue, complexe, de l autographie que de celui de la frontière entre figuration et fiction (ici encore avec des appuis théoriques, qui vont de Serge Doubrovsky à Laurent Jenny). Le dernier chapitre de cette partie s attache à examiner des cas particuliers de figuration déflatée du sujet, chez Fernando Assis Pacheco, à travers un rapprochement vers l autobiographie en vers, dans Variações em Sousa (dont la version définitive date de 1987), et chez Adília Lopes, à travers l utilisation d un alter ego qui interroge l idée de succès, dans O poeta de Pondichéry (1986) et O marquês de Chamilly (1987). Dans la troisième et dernière partie de ce travail, nous nous interrogerons sur la manière de représenter le monde dans les œuvres des deux auteurs, en nous intéressant à la dimension éthique qui y est implicite. Ce sont là des aspects qui ont intéressé, par exemple, en ce qui concerne Fernando Assis Pacheco, Joaquim Manuel Magalhães 15 et Abel Barros Baptista 16 ou, en ce qui concerne Adília Lopes, Rosa Maria Martelo 17 et Luís Parrado 18. Nous commencerons cette partie avec une remise en question du pouvoir interventionnel de la poésie, à partir d une grande diversité de réflexions (de Jean-Claude Pinson à Michel Foucault, de Pier Paolo Pasolini à Georges Didi-Huberman) et de l analyse de la dimension critique de la poésie contemporaine. Dans un deuxième chapitre, nous étudierons la dimension axiologique qu offre la poétique de la déflation commune à Fernando Assis Pacheco et à Adília Lopes, d abord de manière plus générale et ensuite à partir du concept d «être quelconque» de Giorgio Agamben. Enfin, en 13 AMARAL, Fernando Pinto do, «Canção do ano 86 - Fernando Assis Pacheco», in SILVESTRE, Osvaldo Manuel et SERRA, Pedro (org.), Século de ouro - Antologia crítica da poesia portuguesa do século XX, Braga Coimbra Lisbonne : Angelus Novus et Cotovia, 2002, pp. 375-378. 14 QUINTAIS, Luís, «Uma arte da leveza», in Relâmpago nº 25, Lisbonne : Fundação Luís Miguel Nava, octobre 2009, pp. 143-145. 15 MAGALHÃES, Joaquim Manuel, «Fernando Assis Pacheco, uma publicação póstuma», in Expresso Actual, 03.07.2004, p. 60-61. 16 BAPTISTA, Abel Barros, «Respiração assistida», in Ler: Livros & leitores nº 110, Lisbonne : Círculo de Leitores, février 2012, p. 12. 17 MARTELO, Rosa Maria, «Contra a crueldade, a ironia», in A forma informe - leituras de poesia, Lisbonne : Assírio & Alvim, 2010, pp. 223-234. 18 PARRADO, Luís, «Adília Lopes. Resiste, move-se e escolhe Andar a pé», in Jornal i LiV, 19/10/2013, pp. 10-11.
nous intéressant aux perspectives déflatées de relation à leur époque qu offrent Cuidar dos vivos (1963) de Fernando Assis Pacheco ainsi qu Apanhar ar (2010) et Andar a pé (2013) d Adília Lopes, nous chercherons à comprendre comment cette poésie naît du quotidien (en nous appuyant sur quelques études tirées de la sociologie, d Henri Lefebvre, Zygmunt Bauman ou Alain Touraine). Il ressort de cet exposé qu au sein de chacune des parties de notre travail, trois étapes se succèdent, auxquelles correspondent une réflexion de fond sur la base d appuis théoriques, une analyse d aspects généraux à partir de la confrontation des productions poétiques de nos auteurs, et une étude de cas qui privilégiera certains titres en particulier au sein de leurs œuvres. Ce parcours nous permettra de mettre en évidence le fait qu à chaque niveau évoqué langage, sujet, monde la déflation, dans sa double acception que nous retenons ici, est le principe directeur de la poésie de Fernando Assis Pacheco et d Adília Lopes.