156 le sujet dans la Cité dans le silence des lieux un travail photographique Léa Crespi Entretien avec Christine Delory-Momberger Léa Crespi est une jeune photographe indépendante 1. Elle est diplômée en photographie de l Ecole des arts appliqués de Vevey en Suisse. Elle travaille régulièrement pour différents magazines et journaux européens et y publie reportages et portraits. Elle mène également des travaux de recherche personnelle. Lieux est un travail photographique thématique à caractère singulier, composé d images de très grands formats où la présence d un corps nu et sculptural apparaît dans des lieux abandonnés et délabrés, qui sont autant d espaces marqués par le temps et par l histoire 2. Christine Delory-Momberger : Dans votre série photographique Lieux, une femme au corps nu et au crane rasé passe, d image en image, à travers des espaces qui semblent être des lieux industriels désaffectés. Léa Crespi : Ce ne sont pas forcément des lieux industriels, il y a aussi un musée, une prison dans cette série. Ce sont avant tout des endroits qui sont maintenant vidés de toute vie active et qui se délabrent. C. D.-M. : La femme sur les images, c est vous? Léa Crespi : Oui, mais c est un personnage. 1 Voir le site de Léa Crespi : http/ :boring.ch/lea 2 http://boring.ch/lea/lieux.html
dans le silence des lieux un travail photographique 157 C. D.-M. : Un corps de femme impacte des lieux, l image est parfois nette, parfois floutée. Le corps semble immobile, comme en suspens, mais tendu dans une flexion des muscles, un mouvement. Une figure vivante qui fait contraste avec le lieu abandonné. Léa Crespi : Je ne suis pas dans une recherche du mouvement. L idée de ce travail est basée sur la rencontre de trois matières : la matière du lieu, schématisée par le mur devant lequel passe le corps toujours le même corps, la matière du corps qui est la peau, et la matière de la photographie. Qu est-ce qu il se passe quand on met en œuvre une prise de vue photographique dans ce genre d endroit avec ce type de corps, nu, simplement de la peau? Qu est-ce qu il se passe photographiquement et qu est-ce qu il se passe dans le réel quand le protocole des trois matières est mis en place? C. D.-M. : Le réel? Léa Crespi : Ce qui est en face de nous. Le réel, ce sont les circonstances. C est tout ce qui est autour de nous à un moment donné. C. D.-M. : Le réel dans le sens de la situation? Léa Crespi : La situation est ce qui est injectée dans les circonstances, parce que c est complètement artificiel d être à un moment, à un certain endroit avec un appareil photo. Mon travail est avant tout un travail photographique. Ce qui m intéresse, c est l évolution d une matière quand on la met en contact avec une autre. Un négatif change quand il est touché par la lumière, un corps déshabillé change en fonction des circonstances que sont le lieu, les sensations, les émotions, s il a chaud, s il a froid, s il a peur, etc. C. D.-M. : Et le lieu, il change aussi selon les circonstances? Léa Crespi : Oui et non. C est celui qui change peut-être le moins allez faire sourire un caillou, cela ne marche pas... Mais il change aussi évidemment, si vous faites une image d un lieu avec un corps dedans, le lieu n est plus le même. Il se transforme selon le protocole qui est mis en place pour la prise photographique. C. D.-M. : Lieux est-il un travail que l on pourrait situer entre performance et photographie? Léa Crespi : Le travail sur les lieux a sans doute un statut bizarre parce qu il peut être vu comme le document d une performance pour appareil photo comme il peut être vu aussi en tant que travail purement photographique. Il est un peu les deux. Il n a de sens que si
158 le sujet dans la Cité ce qui s est passé pendant la prise photographique s est passé. On me demande souvent si je photoshope les corps sur les fonds des murs. Cela n aurait aucun sens. Ce qui est important, c est l événement, la petite expérimentation du contact des matières. C. D.-M. : Il y a l idée d une traversée. C est le même corps nu qui réapparaît dans les images des différents lieux. Léa Crespi : Une traversée, c est quelque chose de rapide et d éventuellement bruyant lorsqu il y a des choses au sol que l on déplace ou qui nous font trébucher. C est plutôt une sorte de vagabondage, des moments très silencieux à part le déclencheur de l appareil photo. Le vagabondage est ce moment de silence qui est l avant et l après de la photo, ce moment où je cherche à positionner le protocole. Ce sont des moments d écoute, j écoute le lieu plus que je ne le regarde d une certaine manière. C est imagé bien sûr parce que je le regarde beaucoup, évidemment, mais le mot «écoute» est important pour moi parce que c est un mot qui induit le temps, qui sous-tend la durée alors que le regard est quelque chose de rapide. Il y a l idée d aller gratter un peu les murs, d aller découvrir un peu un lieu, de le sonder comme cela, d y rester un peu quand même, c est quelque chose de très lent. C. D.-M. : Gratter? Léa Crespi : Oui, de gratter la matière, de chercher : qu est-que c est le réel? Définir le réel, c est faire une expérience du réel. Le texte de James Joyce qui est sur le site de Lieux dit que l expérience du réel arrive entre le réel tactile et le réel visuel, il dit : «Si on peut passer ses cinq doigts à travers, c est une grille. Sinon, c est une porte». Gratter, toucher, c est une histoire de contact, de se cogner la caboche ou pas. C est comme lorsqu on vous dit qu il pleut dehors, si vous n êtes pas dehors et que vous ne sentez pas la pluie, vous n en faites pas l expérience, vous ne savez pas ce qu est cette pluie. C. D.-M. : Expérimenter le lieu, c est entrer en confrontation, en collision avec lui. Léa Crespi : Il s agit en fait plutôt de la collision avec l appareil photo. C. D.-M. : Comment? Léa Crespi : C est l appareil photo qui crée l intention de l image. C est par rapport à l appareil photo que le corps va se positionner dans le lieu et l espace. Sans l appareil, sans ce négatif qu il faut aller exposer et sans cet objectif qui est un peu comme un œil, ce
dans le silence des lieux un travail photographique 159 ne serait pas du tout la même expérience. Si vous entrez dans une pièce fermée et qu on vous dit «vous allez être filmé», cela change votre gestuelle par rapport à ce qu elle serait si vous étiez seul dans la même pièce sans personne pour vous regarder. En regardant le phénomène, on transforme le phénomène. C. D.-M. : C est l appareil photo qui induit le réel? Léa Crespi : Cela vient de l appareil photo et cela revient aussi à l appareil photo. C est de la photographie. Je suis photographe et j utilise la photographie comme une matière. C est le medium de la photographie qui m intéresse et qui me pose question, j aime bien triturer la matière photographique pour voir comment cela marche. Ce qui m intéresse, c est le rapport d un lieu avec la photographie. Il y a une photo que j ai faite dans une prison désaffectée à Brest. En mettant la photo à l envers, on voit en flou la cour de promenade de la prison, il y a de l herbe, un mur et le ciel. On voit aussi une lumière, elle vient d une fenêtre et a produit un effet de sténopé. Je ne m en suis pas rendu compte pendant la prise de vue. Le temps de pause était d une ou deux minutes. C. D.-M. : C est ce qui se joue dans la matière et les échanges chimiques. Mais il y a des thèmes quand même, le lieu était un thème. Léa Crespi : Je suis partie du thème «lieu» et j ai ensuite construit là-dessus. Au départ, «lieu» était un peu indéfini, c est devenu «lieux» avec un x, pour parler de lieux de manière plus générale, pour ne pas singulariser, ne pas l intimiser. C. D.-M. : Vous parlez de film. Vous photographiez en argentique? Léa Crespi : Le travail sur les lieux est exclusivement en argentique. Les négatifs sont scannés mais la matière, c est le film. Je fais beaucoup de choses en numérique mais ce travaillà, je serais incapable de le faire en numérique. C est la matière chimique de l argentique qui est un peu embellie, qui a le grain qui convient, en numérique, ce n est pas la même matière, le pixel est carré. C. D.-M. : Vous scannez les négatifs et vous faites vous-même le traitement de l image? Léa Crespi : Oui, ensuite pour les tirages d exposition, je travaille avec un professionnel dans un labo qui me fait le tirage. Il s agit d un procédé numérique dont la matière finale est quand même du papier argentique. C est le papier photo qui est important.
160 le sujet dans la Cité C. D.-M. : Y a-t-il aussi dans ce que vous faites l intention de laisser une trace de quelque chose d éphémère? Le lieu a existé dans sa relation épisodique avec un corps, puis vous disparaissez, l appareil photo disparaît aussi, mais la photographie reste. Léa Crespi : Pas spécialement. Je dirai plutôt que s il y a l idée de la trace, c est dans le lieu lui-même, trace d événements, du temps. Qu est-ce qui a fait ce lieu qui n est plus. Il y a une photo qui est assez amusante. Elle a été prise dans un musée, un texte du sculpteur Paul Landovski pour une exposition qui s appelait «La fin du monde», avait été imprimé sur un mur, il est réapparu pendant les travaux grâce à la poussière du chantier et la colle laissée par les lettres du texte et on pouvait alors le lire en se plaçant selon un certain angle. C est ce genre de trace qui m intéresse plutôt que de laisser moi-même une trace. Je ne veux pas créer une trace, sinon je fais un trou dans le mur. C. D.-M. : Ce sont ces lieux marqués par des traces existantes avant votre venue que vous faites travailler dans cette rencontre des trois matières. Léa Crespi : Quand je travaille avec ces lieux désaffectés, c est qu ils portent les traces de milliers de choses qui se sont passées là, qui ne sont plus là mais qu on peut encore sentir, voir par des indices. Ce sont des lieux qui ont été habités et qui ne le sont plus. On sent encore cela dans le lieu qui est en quelque sorte en transition, dans un silence entre deux événements, qui peut être très long plus c est long, plus c est beau en fait. C. D.-M. : C est peut-être le lieu qui habite en étranger dans un temps suspendu, un lieu en transition, un lieu où il ne se passera plus rien. Léa Crespi : On ne sait pas. Parfois il y a des trous dans un lieu et parfois plus tard, on le reconstruit. Il y a des lieux où je suis allée plusieurs fois, à quelques années d écart, qui changeaient, pas beaucoup, on pouvait juste sentir que quelqu un était passé par là. Il avait laissé une trace, voyante ou pas, de son passage. Ou même une demi-trace.
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