Chapitre 3 Comment discuter de la mort 1. Le questionnement de l enfant 2. Jusqu où aller dans la discussion? 3. La transmission par les parents de leur savoir et de leur expérience 4. Les questions majeures que l enfant peut poser 5. La mort dans l histoire de la famille 6. Rupture et continuité 7. L enfant s appuie sur ses expériences 8. Le dessin et les autres moyens d expression de l enfant 9. Les dessins de l enfant confronté à une maladie grave
28 Parents : comment parler de la mort avec votre enfant? 1. Le questionnement de l enfant Aider l enfant à penser la mort, c est l aider à se repérer dans les différents niveaux de son questionnement sur la mort. C est pourquoi il importe d abord de ne pas prendre «la mort» pour un mot massif ou une réalité écrasante que l enfant et les parents se sentent impuissants à discuter. Il est préférable de ne pas utiliser des images tellement atténuées ou allusives qu elles en deviennent incompréhensibles ou mensongères, pouvant s appliquer en fait à n importe quelle situation. Ceci n implique pas de vite «dire la vérité» (que le grand-père va mourir, par exemple), comme pour se décharger d une responsabilité et d un poids trop lourds : ce serait ressenti par l enfant comme une violence et une démission. Pour limiter ces dérapages, il est souhaitable que l adulte soit un minimum conscient de ses propres attitudes par rapport à la question de la mort : il peut en être fasciné ou effrayé, ressentir face à elle un sentiment d impuissance, ou de colère, etc. Qu il puisse aussi suffisamment mettre ces sentiments en rapport avec les événements qu il a vécus, parfois bien longtemps auparavant, parfois même dans son enfance, et dont il est resté plus ou moins fortement marqué. Ainsi, il sera plus attentif à ne pas trop transmettre à l enfant, dans l expression de ses positions et dans la discussion avec lui, ses propres émotions, ses deuils persistants, ses peurs et ses fantasmes, et il sera plus disponible pour entendre ce que lui dit l enfant. Ces remarques n impliquent pas que le parent se fige dans une position impersonnelle : l enfant attend de lui qu il reste lui-même et qu il parle en son nom personnel. Les circonstances du dialogue Il peut s agir d un événement, que l enfant peut ressentir plus ou moins important, par lequel il se sent plus ou moins concerné, mais qui le touche néanmoins. La discussion peut se faire à l occasion de l anniversaire d un décès ou de la Toussaint, etc. Elle peut avoir lieu en dehors de toute circonstance particulière (il n est pas nécessaire donc d en chercher systématiquement une) car ce questionnement fait partie du développement intellectuel et affectif et de la maturation de tout enfant. Mais certaines périodes sont plus propices à ce questionnement sur la mort, et particulièrement celles qui correspondent aux changements significatifs de l enfant et de sa vie : l entrée en maternelle (la séparation, souvent, d avec la mère et la maison, la relation à d autres enfants, parfois très différents de lui, et à d autres adultes, différents de ses parents), en primaire, au collège ; l entrée dans l adolescence et le parcours de l adolescence, l entrée dans l âge adulte et la relation de couple, qui
Comment discuter de la mort 29 correspond souvent au vieillissement des parents et encore plus à celui des grandsparents, etc. Il faut donc tenir compte des éléments de cette maturation de l enfant en même temps que des événements particuliers qui peuvent donner à ce questionnement sur la mort des caractéristiques particulières et l occasion de s exprimer. Le dialogue sur la mort se fait tout au long de la relation entre parents et enfants, et donc pas en une seule fois, pas une fois pour toutes. Il faut tenir compte de ce que l enfant évolue, qu il se pose d une façon nouvelle des questions qui ont sans doute été déjà abordées, mais à une autre période de son développement, ou dans d autres circonstances. Et chaque expérience de la mort, chaque dialogue sur elle, mais aussi tout ce que l enfant perçoit des réactions, des attitudes de ses parents ou des adultes dans lesquels il a confiance (qui eux aussi évoluent dans leur situation et leurs idées) s inscrivent en lui, parfois inconsciemment, ou contribuent à son questionnement et à son expérience. L enfant et les parents (ou les adultes) n ont pas forcément le même regard sur les circonstances qui sont à l origine du dialogue ; ce qui apparaît aux uns grave ou dramatique peut sembler dérisoire et banal aux autres. Il est préférable donc de tenir compte de la façon dont l enfant a ressenti l événement ou l information, et du trouble qu il montre, sans vouloir repousser la discussion avec un «Ce n est pas important, il y a bien pire, ça ne vaut pas la peine de s inquiéter pour ça, etc.» Et il faut prendre en compte aussi que l enfant peut préférer, consciemment ou pas, aborder, apprivoiser la question de la mort dans un contexte qui le laisse relativement serein et non dans une situation dramatique pour lui ou pour ses parents. Quand il montre un trouble important dans une situation qui ne le justifie pas aux yeux de ses parents (la mort du cochon d Inde de son copain), il s agit peut-être pour lui de faire une «répétition générale», comme au théâtre, pour se préparer à une situation plus grave : la répétition n est pas la véritable représentation mais elle n en est pas moins sérieuse et importante. Les causes possibles de l émotion de l enfant L émotion de l enfant, jugée excessive par les parents, vient souvent de ce que le discret événement actuel est venu à la suite d autres qui ont peut-être été plus importants pour lui (c est la goutte d eau qui fait déborder le vase), mais qu il a encaissés sans rien dire ou en montrer. Ou que cet événement lui permet d exprimer des préoccupations et des émotions qui n attendaient qu une occasion pour se montrer. Mais inversement, le calme apparent de l enfant, alors que ses parents pensaient qu il exprimerait des émotions fortes, ne veut pas dire qu il n en ressent pas, ni qu il est indifférent à ce qui se passe : il peut «se blinder», parce qu il pense que
30 Parents : comment parler de la mort avec votre enfant? c est ainsi qu il faut se comporter, être «courageux» (suivant parfois ainsi l exemple, peut-être d ailleurs mal interprété, de ses parents), ou parce qu il a peur que s il commence à se laisser aller, à ouvrir le barrage des émotions, il ne pourra plus les arrêter de se déverser. Le trouble de l enfant peut ainsi être en relation à ce qui s est passé le jour même ou la veille, mais aussi bien (et ce n est pas incompatible) à des événements bien plus anciens, qui ont été appelés à sa conscience et à sa préoccupation par un élément actuel quelconque, parfois très anodin ou sans rapport apparent à la question qui le préoccupe. Il faut donc discuter de cet élément «déclic», mais aussi, si possible, de la préoccupation plus profonde qu il a révélée. Ainsi, par exemple, l enfant raconte un rêve ou un cauchemar, qui semble parler de la mort. Il est possible d en voir le point de départ dans un événement de la journée. Si l enfant le souhaite, il est bon d en discuter, même brièvement, avec lui pour l aider à comprendre le sens de cet événement, et lui montrer aussi que le parent est attentif et n hésiterait pas à discuter avec lui de questions plus graves s il le souhaitait. Cela peut souvent suffire à l aider à prendre du recul par rapport à l événement et à dépasser son trouble. Dans le cas contraire, ou si l enfant insiste, d une façon ou d une autre (pas forcément par une demande directe de discuter), si de tels rêves ou cauchemars se répètent, il est utile de penser à des événements ou des situations plus anciennes. Il est vrai que le dialogue sur la mort est délicat, et que les parents et les adultes n y sont pas forcément habitués, encore moins d ailleurs que les enfants, ni très à l aise pour le mener. Mais dans des situations souvent chargées d émotion ou de préoccupation intenses il serait dommage qu un dialogue évité ou insuffisant, entame la confiance de l enfant en lui-même (dans sa capacité à se faire comprendre) autant qu en ses parents (dans leur capacité à le comprendre ou à percevoir ses difficultés). Il peut, par exemple, avoir l impression que ceux-ci ne comprennent pas ses questions, passent à côté de leur sens véritable, y compris quand elles ne sont pas claires pour lui-même. Néanmoins l enfant est très tolérant envers les maladresses, les insuffisances et les limites de ses parents (ce n est pas toujours le cas chez les adolescents) quand ceux-ci sont de bonne foi, font ce qu ils peuvent, dans l intérêt de l enfant, et sont prêts à accepter ses critiques quand elles sont justifiées, sans chercher d abord à défendre leur autorité. Si, au contraire, l enfant a le sentiment d avoir été compris et soutenu, un lien encore plus fort se tisse entre eux, et cette expérience positive de la solidarité et de la confiance leur sera utile quand plus tard, peut-être, ils seront confrontés à d autres épreuves. Et ces dialogues, même dans des situations bénignes, ont leur importance dans la construction positive et solide de la personnalité de l enfant : il est préférable d aider l enfant à se confronter aux situations difficiles ou compliquées et à les dépasser positivement plutôt que de
Comment discuter de la mort 31 l aider à les éviter, à vouloir l en protéger et le faire vivre, comme dans une bulle, dans l illusion d un monde idéal. Ce qui peut attirer l attention des parents sur le besoin ou le désir de parler de l enfant Ce peut être une question, une allusion, un rêve, un dessin (nous y reviendrons), un jeu (qui met en scène des histoires qui finissent systématiquement par la mort, par exemple), un changement de caractère (tristesse, irritation, colère sans véritable motif, etc.) ou de comportement (évitement, retrait, gêne ou, au contraire, demande inhabituelle et excessive de gestes de tendresse, etc.). L intensité de ces signes ne doit pas affoler les parents : ce ne sont pas forcément les plus démonstratifs ou les attitudes les plus perturbantes pour l entourage qui témoignent du trouble le plus grave de l enfant : celui-ci peut s exprimer discrètement. L enfant peut raconter un cauchemar d une façon particulièrement intense et effrayante, évoquant des fantômes, des monstres, des morts terribles, mais cela peut correspondre à son caractère (il aime bien «en rajouter», s exprimer de façon théâtrale), à son goût pour les films d horreur, ou il a peur que ses parents ne soient pas assez attentifs. Ou encore il a été véritablement très troublé, mais ce trouble est peut-être superficiel, réactionnel, et ne correspond pas à des préoccupations plus anciennes et plus installées en lui. Le message de l enfant Le message que l enfant cherche, consciemment et inconsciemment, à faire passer en racontant le rêve ou en montrant son dessin n est pas forcément dans leur thème, leur scénario, leurs personnages. Il faut éviter d en avoir une lecture au premier degré (la couleur noire ou un fantôme ne signifient pas forcément qu il pense à la mort et qu il en est effrayé) et être attentif à tous les éléments qui le composent ainsi qu à la tonalité générale qui s en dégage. Rappelons aussi qu un enfant qui parle ou veut parler de la mort, à condition qu il le fasse de façon modérée et non répétitive, n est pas forcément obsédé par elle ni dépressif. Mais s il y a un contexte actuel ou récent de la mort, le concernant lui ou ses proches, son entourage, la société dans laquelle il vit, il faut être plus attentif aux signes de malaise, d inquiétude ou d insécurité qu il montre. Son inquiétude d ailleurs peut se porter sur ses proches (crainte que le grand-père ou les parents meurent) ou sur lui-même, directement (craindre d être malade, ou victime d un accident de voiture, de subir les conséquences d un attentat ou d une guerre) ou indirectement (que ses parents ne puissent plus lui apporter la sécurité et la stabilité dont il a besoin). Mais, comme souvent chez l enfant, ces signes ne sont pas spécifiques de la préoccupation de la mort, pas plus que la fièvre ne l est d une maladie précise.
32 Parents : comment parler de la mort avec votre enfant? Il importe de rester prudent et de ne pas attribuer automatiquement tous les signes de malaise de l enfant à l événement récent. Ainsi, par exemple, même quand il y a eu un décès dans la famille ou qu un de ses membres souffre actuellement d une maladie grave, le trouble de l enfant peut certes être en rapport à cette situation, mais pas exclusivement ni même principalement : d autres causes peuvent s y associer. Il est rare en effet qu il y ait une cause unique, et si les parents vont trop vite dans l explication, ils risquent de projeter sur l enfant leurs propres inquiétudes ou leurs certitudes. Il est préférable qu ils fassent part à l enfant de leurs idées comme des hypothèses («j ai eu l impression que tu étais troublé ; j ai pensé que»), à partir de leur propre réflexion et sensibilité («Tu sais, moi aussi j y pense. Si tu veux, nous pouvons en discuter un peu», etc.) plutôt que comme des affirmations. D autant que ce qui trouble l enfant n est pas forcément ce qui trouble les parents ou les adultes, et réciproquement. La réflexion de l enfant Ce qui est important est la propre réflexion de l enfant, pas le savoir, aussi juste soitil, que ses parents lui apportent. L enfant certes peut accepter leurs affirmations, parce qu il est obéissant, pour leur faire plaisir, pour se «débarrasser d eux», mais elles ne sont pas les siennes. Il peut aussi se sentir piégé et la dynamique précieuse de son questionnement risque de s arrêter, ce qui serait dommage. Cette façon souple, attentive et respectueuse laisse l enfant libre d entrer dans le dialogue à son moment, à son rythme, car il sait que le parent l accompagnera dans sa réflexion aussi loin qu il le souhaite, mais pas plus, et ne la fera pas à sa place. Cette confiance lui est nécessaire car dans de telles situations, souvent inhabituelles pour lui et peut-être aussi pour ses parents, il peut douter de la pertinence, voire de la normalité de ses pensées et de ses émotions. Il peut aussi craindre que le fait d entrer dans la discussion et la réflexion l engage trop, éveille ou exacerbe des émotions trop fortes ou des pensées trop pénibles, et que ni l adulte ni lui ne sachent les arrêter en douceur, sans le laisser «au beau milieu du gué», dans une réflexion difficile ouverte mais non refermée. 2. Jusqu où aller dans la discussion? Aussi loin que l enfant en montre le souhait, la volonté ou la capacité. Et aussi loin que le parent peut l accompagner. Il faut certes être attentif à l émotion qui peut apparaître et en tenir compte pour moduler l intensité et la durée de la discussion, ou les thèmes abordés, mais il serait dommage que cette émotion (qui peut s exprimer par des pleurs, par exemple) provoque l arrêt du dialogue. L émotion ne fait