8 Les sociétés de secours mutuel et les cercles Naissance de la mutualité 1. En 1823, 143 sociétés de secours mutuel, en France, regroupaient 12000 membres et fonctionnaient bien. Fin 1852, on comptait moins de 2500 sociétés de secours mutuel, pour à peine 250000 membres. 2. Elle avait été interdite par la loi Le Chapelier de juin 1790 prohibant les associations. Pour se protéger des aléas de la vie, les travailleurs furent amenés à s organiser en sociétés d entraide. Ces sociétés furent appelées: Sociétés de secours mutuel (SSM). Les sociétés de secours mutuel naissent dès le début du Premier Empire sous le patronage de la société philanthropique de Paris, dont l exemple inspire d autres sociétés locales, notamment à Lyon, Bordeaux, et surtout Marseille 1. Dès 1806, la société philanthropique, fondée à Paris par les membres les plus éminents de la noblesse libérale, et qui avait survécu après une éclipse à la Révolution 2, déclarait son intention: «Il s agit d engager les ouvriers à se réunir pour s assurer mutuellement des ressources en cas de maladie, ou lorsque les infirmités de la vieillesse les mettraient dans l impossibilité de continuer leurs travaux.» La formule mutualiste est alors donnée comme l alternative à l assistance. Assistance signifie dépendance, et par là même est attentatoire à la dignité de l individu. Le mutualisme, reposant sur un effort d épargne librement consenti, tend au contraire à responsabiliser l individu qui devient le propre gérant de son épargne. La naissance des premières sociétés de secours mutuel découle donc d une volonté de respect, de valorisation de l individu. Elle implique une relation étroite entre l effort d épargne de l individu et son droit au secours. Les sociétés de secours mutuel À leur début (1835-1840) les sociétés de secours mutuel furent créées contre le chômage et pour assurer une retraite pour les ouvriers vieux ou infirmes. Elles furent d abord combattues
Les sociétés de secours mutuel et les cercles 9 puis tolérées. Tous les ouvriers, hommes, femmes et mineurs pouvaient cotiser. Les travailleurs utilisèrent assez largement la liberté qui leur avait été laissée pour développer le mutualisme. Les SSM fleurirent, mais restèrent limitées dans leur action : la loi du 15 juillet 1850 stipule que : «La personne civile ne sera accordée que sous certaines conditions strictes, en particulier, elles ne doivent pas accorder ni secours de chômage, ni pension de retraite!» 1852 Le soutien de Napoléon III Par la suite, Napoléon III, comprenant que ces sociétés étaient des facteurs de paix sociale, les encouragea. Le 26 mars l852, il signa un décret donnant une base légale à ces sociétés dites «impériales», les soumettant par ailleurs à un régime d autorisation. Trois catégories étaient distinguées : Les sociétés autorisées étaient reconnues d utilité publique, placées sous tutelle et réglementées. Les sociétés libres, en nombre restreint et dépourvues de capacité juridique, ne pouvaient recevoir de subventions. Les sociétés approuvées avaient des statuts soumis au préfet, des effectifs limités et un président nommé par l Empereur lui-même ou le préfet du département (un membre éminent issu des catégories sociales les plus élevées : maire ou curé). Elles avaient des avantages fiscaux et financiers. La mutualité impériale reposait non pas sur une base professionnelle mais territoriale : les communes apportaient un soutien matériel. Extraits du décret relatif au SSM Titre I: Article 1: Les SSM peuvent être créées par les soins du Maire et du Curé. Article 3: Le Président est nommé par le Président de la République. Titre II : Article 9: Les communes sont tenues de fournir gratuitement aux sociétés approuvées les locaux nécessaires pour leurs réunions, ainsi que les livres et registres nécessaires à l administration et à la comptabilité. En cas d insuffisance de ressources de la commune, cette dépense est à la charge du département. Article 13: Si les fonds excédent 3000 francs ils devront être déposés à la Caisse des dépôts et consignations. Article 19: Une commission supérieure d encouragement et de surveillance des SSM est instituée aux Ministères de l Intérieur, de l Agriculture, et du Commerce. Malgré ces directives strictes, la plupart de ces sociétés avaient pour objet de : 1 Donner des soins médicaux et les médicaments aux sociétaires malades. 2 Leur payer une indemnité pendant le temps de leur maladie. 3 Les faire veiller en cas de besoin et d après l avis du médecin. 4 Constituer une caisse de pension de retraite. 5 Pourvoir aux frais funéraires des sociétaires. 6 Donner lors du décès d un sociétaire une indemnité de 15 francs (en 1880) à la veuve, ou, à défaut, à sa famille pour l aider à acheter les objets de deuil.
10 Le Cercle des Travailleurs de La Garde-Freinet Et quelques fois : 7 D avoir une salle pour les conseils et pour les perceptions mensuelles, ce qui allait conduire aux cercles. La Mutualité trouve son origine dans ces sociétés de secours mutuel qui se développèrent au XIX e siècle. Mais c est seulement en 1902, avec la naissance de la Fédération Nationale de la Mutualité Française (FNMF) qu elle se structura véritablement. Grandes étapes de la Mutualité Il est de tradition que dans toutes ces sociétés contrôlées, les maires, députés et sénateurs soient membres d honneur. Et c est en cette qualité qu Hippolyte Maze, sénateur des Yvelines, considéré comme le père de la Mutualité, émit le 10 juillet 1887, lors de l assemblée générale des Ménages prévoyants, qui se tint à la mairie de Versailles, le principe de fédérer toutes les mutuelles de France. Ce fut chose faite en 1890 avec la création de la Ligue nationale de Prévoyance et de la Mutualité, ancêtre de la Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF), qui vit le jour le 10 novembre 1902 après que la loi du 1 er avril 1898, votée à l instigation de Waldeck-Rousseau, libéra totalement les sociétés et permit la création des Unions départementales. 1898 La loi du 1 er avril 1898 octroya à la mutualité un véritable statut. Elle autorisait, sur simple déclaration, la création de sociétés libres. En donnant à la mutualité la possibilité d organiser des unions et de créer des caisses autonomes, la loi lui ouvrit notamment tous les champs d activité de la protection sociale : assurance vie, assurance invalidité, retraite, œuvres sanitaires et sociales (dispensaires et pharmacies), allocations chômage. 1945 À la Libération, le contexte politico-social fut favorable aux organisations syndicales, au détriment du mouvement mutualiste. L ordonnance du 22 février instaura les comités d entreprise dans les sociétés de l industrie et du commerce employant au moins 100 ouvriers (seuil abaissé à 50 dès 1946). On confia désormais à ces comités la gestion des œuvres sociales. La Sécurité sociale fut instituée par l ordonnance du 4 octobre. Léon Heller, alors président de la FNMF, désapprouva ce système de protection sociale obligatoire. L ordonnance du 19 octobre 1945 abrogea la Charte de la mutualité de 1898 et définit de nouvelles orientations aux Sociétés mutualistes, en complémentarité avec la Sécurité sociale. 1946 La loi du 26 avril étendit la Sécurité sociale à l ensemble de la population. Celle du 19 octobre sur la Fonction publique assujettit l ensemble des fonctionnaires. De puissantes mutuelles se constituèrent alors: Fédération nationale des mutuelles de fonctionnaires et agents de l État (FNMFAE), Mutuelle générale de l éducation nationale (MGEN), la Mutuelle générale des PTT (MGPTT) 1947 La loi du 27 février fit participer la mutualité au fonctionnement de la Sécurité sociale en lui reconnaissant le droit de gérer certains de ses centres. La loi du 9 avril confia aux mutuelles de fonctionnaires la gestion de leur régime spécial de Sécurité sociale. Le nombre de mutualistes crût rapidement : 12 000 en 1823, 250 000 en 1852, 800 000 en 1870, 2,6 millions en 1901, 4,5 millions en 1914.
Les sociétés de secours mutuel et les cercles 11 Les lieux de rencontre et de discussions Les chambrées Le terme provient des premières réunions qui se tenaient initialement dans des chambres contiguës à une auberge ou un café. C est un lieu où on se réunissait plus discrètement que dans la salle d un café. Ce pouvait être aussi l arrière-salle d une auberge ou l appartement d un particulier. Elles avaient donc une clientèle moins imprécise que celle d un cabaret, d une auberge. C était un groupe de condition modeste régulier et fermé qui se réunissait pour participer à des jeux, souper, et avoir des discussions libres et quelques fois politiques ou séditieuses. Les chambrées reflétaient un des caractères particuliers de la sociabilité provençale. Dans un rapport du 5 mars 1852, relatif à la fermeture des chambrées, le préfet Daniel Pastoureau définissait ainsi ces chambrées: «Les chambrées sont des lieux de réunion qui se rencontrent en grand nombre dans les bourgs et villages et dans lesquelles s assemblent chaque soir pour y passer une partie de la nuit, tous les ouvriers de l agriculture et autres ainsi que les petits artisans, ménagers ou propriétaires paysans. Le temps se passe dans la chambrée à jouer, à boire, à lire quelques mauvais journaux au rabais et surtout à se livrer à des appréciations politiques au niveau de l intelligence et de l instruction des gens qui fréquentent ces lieux. C est de ces réunions que sont parties depuis plusieurs années toutes les excitations démagogiques qui ont jeté le département dans la crise terrible à laquelle il a été livré en décembre dernier.» La chambrée était un espace propre au village urbanisé, celui où les habitants de la commune rurale étaient fortement groupés dans une agglomération et où cohabitaient souvent tous les éléments sociaux que l on retrouve dans les villes. C est dans la chambrée que, chaque soir ou presque, les travailleurs de la terre se regroupaient pour boire du vin, jouer aux cartes ou aux dés, discuter du travail ou politique. Gens d échoppe ou d atelier, ouvriers de petites fabriques et bourgeois de la commune, car la chambrée regroupait les hommes sans distinction des conditions sociales. L abonnement aux journaux était relativement cher pour les ruraux: 36 francs pour le Démocrate du Var, aussi étaient-ils conservés précieusement. Même les numéros anciens circulaient dans les chambrées, d un village à un autre. La lecture de ces journaux d occasion, écrits en français, se faisait collectivement avec traduction simultanée en provençal car nombreux étaient encore ceux qui ne savaient pas lire. En 1850, on comptait un millier de chambrées dans le Var. Officiellement, elles comptaient chacune peu de membres, car les sociétés de plus de 20 personnes étaient soumises à déclaration et surtout à des droits sur les boissons ce qu elles préféraient éviter. On peut dire que près de la moitié des hommes adultes d un village appartenait à une chambrée. Les autorités ne s y trompèrent pas. Le préfet Georges Haussmann, en particulier, fit des chambrées les victimes privilégiées de la politique antirépublicaine qu il mena dans le Var. Du 19 juin 1850 au 16 avril 1851, 54 chambrées varoises furent ainsi fermées. Souvent elles se reconstituaient assez vite, changeant de local, de nom, de président, ce qui pouvait conduire à une nouvelle dissolution. La Seconde République correspond à l âge d or des chambrées. Dans le Var, d après les enquêtes préfectorales, leur nombre ne cessait de croître. Elles furent interdites par la répression césariste dès le 12 décembre 1851.
12 Le Cercle des Travailleurs de La Garde-Freinet TEXTE DE L ARRÊTÉ DE FERMETURE DES CHAMBRÉES DANS LE VAR Section I.01 Département du Var Arrêté de fermeture des chambrées Nous, général de brigade, commandant l état de siège dans le département du Var, Vu l arrêté de M. le Préfet du Var, en date du 6 décembre 1851, qui déclare le département du Var en état de siège, Vu les lois des 28 juillet 1848 et 19 juin 1849. Considérant que les chambrées ont été un foyer de désordre dans le département, et que plusieurs d entre elles ont été le lieu de réunion de tous les anarchistes qui ont levé l étendard de l insurrection. Arrêtons : Les réunions, dites chambrées, sont interdites dans tout le département du Var. Elles sont fermées aussitôt la réception du présent arrêté par les soins de MM. les Maires. Toute résistance à son exécution sera punie suivant la rigueur des lois. Fait à Toulon, au quartier général le 12 décembre 1851 Le général de brigade Levaillant, commandant l état de siège dans le département du Var Les cercles Au 31 décembre 1843, le dossier du Cercle central de France (un curieux projet avorté de Cercle des Cercles) contient une statistique d après laquelle il existait 1 601 cercles autorisés de plus de 20 personnes, groupant ensemble 118 619 membres et 327 cercles de moins de 20 personnes qui en auraient 3239, soit 1928 cercles et 121858 membres, auxquels il faudrait probablement ajouter tous les cercles non déclarés. Les cercles Sous l Ancien régime ce terme représentait le groupe de Dames assises en rond autour de la Souveraine pour le jeu ou la conversation. Dans le dictionnaire de l Académie française, en 1687, le cercle représente non seulement les dames assises autour de la Reine mais aussi, par extension, «le lieu où cette compagnie est assemblée». C est en l an VII qu au sens précédent, le dictionnaire ajoute que le cercle «se dit aussi par extension des assemblées d hommes et de femmes qui se tiennent dans les maisons des particuliers pour la conversation». Au début du XIX e siècle le «Cercle» commence à s employer dans le sens, légèrement dérivé, de milieu de relations habituelles. Il est l équivalent du «club» britannique et, à cette époque, applique une sociabilité anglomane dans laquelle la femme est exclue. Réservé aux notables, aux bourgeois, à un certain niveau du négoce, le cercle a pu être l institution qui commençait à remplir les fonctions de l association professionnelle encore à imaginer. C est seulement en 1878 que la 7 e édition du dictionnaire de l Académie ajoutera un troisième sens : «Se dit encore d une association dont les membres se réunissent dans un local loué à frais communs pour causer, jouer, lire les journaux.»
Les sociétés de secours mutuel et les cercles 13 Les cercles participèrent activement à la modernisation de la sociabilité au XIX e siècle. Au début réservés aux notables et bourgeois, ils se démocratisèrent. La plupart des sociétés spécialisées (en particulier les sociétés de secours mutuels) ont jugé nécessaire de créer auprès d elles une institution de relations sociales entre ses membres: un cercle, afin de pouvoir se réunir, boire à un prix réduit et élever leur niveau de connaissance, en particulier par la lecture. Le gouvernement fut favorable un temps sur le motif que le comportement des membres dans leur cercle était calme et cordiaux, au contraire des cafés. Mais les cercles ne pouvaient manquer d éveiller, par leur nature même, la méfiance de tout pouvoir antilibéral : c étaient des lieux clos, donc malaisés à surveiller ; on pouvait y parler politique ou jouer de l argent, griefs divers et même apparemment hétérogène, pourtant souvent rapprochés. Tout au long du siècle les pouvoirs en place se sont méfiés et ont multiplié les directives aux préfets pour surveiller au plus près les cercles. Il est instructif de voir avec quelle insistance certains esprits avertis jugeaient utile de s en défendre en rédigeant des statuts très restrictifs. L arrêté préfectoral du 8 février 1854 «Police des cercles» définit les règles de fonctionnement des cercles. Extraits: Nous Préfet du Considérant que plusieurs Cercles ont été autorisés par notre prédécesseur et qu un certain nombre de demandes tendant au même but nous ont été adressées et ont été appuyées auprès de nous par des autorités locales; Considérant qu il y a lieu de distinguer entre les chambrées, associations qui étaient devenues des foyers de propagande révolutionnaire, et les Cercles réunions non politiques, qui dans l état de nos mœurs sont un besoin pour certaines localités; Considérant toutefois qu il est nécessaire, pour éviter que les cercles autorisés ne dégénèrent en chambrées, de leur imposer certaines règles, et déterminer les conditions auxquelles l autorisation pourra leur être accordée. Arrêtons: Art. 1: Aucun cercle, ne pourra se former sans une autorisation spéciale de notre part. Art. 2: La demande d autorisation, pour être accueillie devra contenir : 1 Les noms, prénoms, âge, profession et domicile des membres de la réunion projetée ; 2 La désignation du président et des commissaires du cercle proposés par les pétitionnaires ; 3 L indication du local destiné à servir de lieu de réunion ; 4 Les statuts du cercle projeté qui devront contenir notamment l indication des heures d ouverture et de fermeture du cercle ; 5 La promesse de ne pas s occuper de politique et de ne se livrer à aucun jeu de hasard; 6 L engagement de concourir, en toutes circonstances, au maintien de l ordre et de la bonne harmonie entre les citoyens, et de déférer immédiatement à toute réquisition de 1 autorité locale qui réclamerait le concours des membres du cercle pour protéger les personnes et les propriétés, en cas de désordre ou de sinistre ; 7 L obligation de verser chaque trimestre au bureau de bienfaisance ou, à défaut de bureau de bienfaisance, dans les mains d une commission spéciale formée du Maire, du Curé ou desservant et d un membre du cercle, une somme qui sera fixée dans la demande,
14 Le Cercle des Travailleurs de La Garde-Freinet par les pétitionnaires eux-mêmes, suivant leur position sociale, mais qui ne pourra être inférieure à x franc par personne et par trimestre. Cette cotisation sera payée d avance et le produit en sera distribué aux indigents de la commune. Art. 7 : Un exemplaire du présent arrêté restera constamment affiché dans le local de chaque cercle. Art. 9 : Un délai de trois mois est accordé aux cercles déjà existants en vertu d une autorisation régulière pour se conformer aux dispositions qui précèdent. LA POLITISATION DES CERCLES L accession à la reconnaissance officielle, moyennant le respect, au moins formel, de certaines conditions obligatoirement incluses dans les statuts, les fit sortir de la demi-clandestinité qui les caractérisait. Leur rôle dans la cité fut accru, en particulier et malgré la loi, dans le domaine politique. En effet, les partis politiques nationaux possédaient rarement des structures locales permanentes, aussi le rôle de relais et d animation politique emprunte-t-il un autre canal : celui des SSM, des cercles, des chambrées, dont la deuxième moitié du XIX e siècle vit précisément, ici et dans ce domaine, l apogée. Les pouvoirs publics relevèrent maintes fois, avec résignation ou agacement, cette politisation croissante. Après la conquête de la République par les républicains, «l engagement républicain» de nombreux cercles ne suscitant plus de difficultés, ce furent désormais les cercles «blancs», jusqu alors acceptés, qui préoccupèrent les pouvoirs publics. La politisation des SSM et des cercles ne fut jamais sélective et il faut abandonner l équation hâtive: cercle = gauche. En 1871 le maire de Tourrettes déclara : «Il y a déjà deux cercles ou chambres comme d habitude d opinions opposées.» De la «réaction» antirépublicaine à l extrémisme de gauche (radical puis socialiste), en passant par le conservatisme où les réactionnaires résignés ou repentis retrouvèrent les républicains modérés, l éventail est complet. Les cercles apparurent comme de véritables relais ruraux des partis politiques et en assumèrent les tâches essentielles: Ils regroupaient les forces politiques. Blancs ou rouges, ils assuraient la propagande par des discussions et des conférences (avec la collaboration d orateurs étrangers comme des hommes politiques mais aussi des ecclésiastiques), par la lecture des journaux «cramoisis» ou encore par l image : bustes de Marianne ou portraits (Garibaldi, Barbès, A. Blanqui, L. Blanc). Les cercles «rouges» s organisèrent en une sorte de bréviaire extrémiste à l usage des membres dont l analphabétisme restait fréquent. Ils organisaient l action électorale. Quelques fois, les membres avaient obligation (engagement inscrit sur le livret de membre), au moins morale, de voter pour le candidat désigné par le cercle et d inciter à faire voter pour lui. La densité du réseau des SSM et cercles, le poids social de certains de leurs membres (maire, adjoints, conseillers généraux, notables), les encouragements de personnalités prestigieuses comme Gambetta, élargirent l influence de ces pratiques déjà habituelles dès le début de la Troisième République. La loi dut composer avec une réalité solidement enracinée et destinée encore à durer. En réalité, la politique hanta encore longtemps le Cercle. Il fallut attendre l implantation de structures politiques locales pour le voir revenir à ses premières fonctions de loisirs.
Les sociétés de secours mutuel et les cercles 15 Malgré des changements de noms et des déplacements de lieux de réunion, les cercles perdurèrent. Sur les 331 recensés en 1914 un tiers avait plus de 20 ans, un-neuvième plus de 30 ans d existence. ÊTRE MEMBRE D UN CERCLE Pour y entrer, le parrainage de deux anciens était, en général, indispensable (une période de purgatoire pouvait être imposée, comme membre temporaire). Sauf exception, les femmes et les étrangers n étaient pas admis 3. Il fallait accepter les statuts qui comprenaient parfois des engagements politiques contraignants : obligation de voter pour, obligation de participer à, payer une cotisation, apporter son aide aux collègues, assurer à tour de rôle l entretien du local de réunion, participer à la fête annuelle. Peu de chose comparé aux joies promises : la discussion, le jeu, avec la certitude de ne pas mourir de soif et à meilleur compte que les clients ordinaires des cafés. Dans une ambiance animée, s engageaient et se répétaient de bruyantes parties de cartes. Le jacquet, le billard français, les dominos étaient aussi des loisirs traditionnels. Les cercles se plaçaient souvent sous la tutelle d un saint patron, héritage des anciennes chambrées et SSM, ou choix délibéré d allure «conservatrice». Quelques-unes perpétuaient des noms parfois délicieusement désuets et mystérieux, comme le Cercle des Pimparins, à Bargemon. Certains se voulaient résolument «dans le vent» Le Progrès, L Avenir, L Univers, fleurissaient leurs frontons. D autres, les moins nombreux, affirmaient leur engagement militant. Les rouges, républicains, radicaux, socialistes, annonçaient leur couleur : Cercle de 1789, à Carnoules, du 24 février 1848, au Beausset, du 14 juillet, de la Liberté, de l Égalité, des Travailleurs. Mais La Fraternité pouvait être aussi à droite, blanche. Les cercles «blancs» discrètement conservateurs ou plus engagés, respectueux de l ordre, préféraient le patronage d un saint éponyme ou la référence régionaliste: de Provence, du Midi Avec les années et les grandes libertés républicaines assurées désormais, un certain tassement se produisit. Les goûts aussi se modifièrent; le café, moins contraignant et largement répandu, gagna de nouveaux adeptes, séduits par la fréquentation aisée et sans contrainte qu il offrait à tous. De leur côté, beaucoup de jeunes se sentirent attirés par de nouvelles formes de loisirs. Révolution de février 1848 Louis-Philippe I er est roi de France depuis 12 ans. Le 21 février, le gouvernement Guizot interdit le banquet des Réformés (opposants libéraux et républicains partisans de la réforme électorale) et la manifestation qui devait le précéder. Le 22 février, malgré l interdiction, une manifestation eut lieu à Paris au cri de «À bas Guizot! Vive la réforme!» Le 23 février, la Garde nationale refusa de réprimer l émeute et pactisa avec les insurgés. Guizot refusa de faire tirer l Armée contre la Garde. Le Premier Ministre fut obligé de démissionner. Les insurgés voulurent se rendre devant sa résidence. Ils furent accueillis par l Armée (104 e de Ligne). 52 d entre eux furent tués. Le 24 février les insurgés envahirent les Tuileries en criant : «Vive la République!» Louis-Philippe abdiqua. Un gouvernement provisoire se forma avec Lamartine, Ledru-Rollin, François Arago, Louis Blanc, Garnier-Pagès, Hyppolite Carnot, Adolphe Cremieux, Albert dit «L ouvrier», etc. La Deuxième République fut proclamée le 4 mai 1848. 3. Les statuts du Cercle de LaGarde-Freinet furent modifiés seulement en 2002 pour autoriser les étrangers à participer au conseil d administration.
16 Les sociétés de secours mutuel et les cercles varois Stendhal déclara, durant un séjour dans le Var, «qu il est difficile de lier des relations car les citoyens se retrouvent dans des cercles privés.» 4. Les 42 membres fondatrices ont été: Adèle Saru, Hélène Bochière, Nadine Courchet, Marie Simon, Victoire Olivier, Babet Parimon, Marie Audemar, Marie Paromie, Rose Covin, Zoé Olivier, Rosette Barthelmy, Rebiennne Bayou, Louise Gay, Armance Gastinelle, Virginie Saru, Mariette Béringuier, Adélaïde Gaidonne, Marie Gaidonne, Myette Claimbau, Louise Guillabert, Rosine Gilaldy, Augustine Gastinelle, Zoé Gastinelle, Félicité Simon, Obine Olivier, Rosine Olivier, Thétil Agnèle, Élizabeth Pin, Roseline Courchet, Mélanie Courchet, Pélagie Gastinelle, Anne Sénéquier, Marie Collet, Mélanie Collet, Marie Jean, Rosine Musse, Pauline Rouy, Joséphine Rouy, Louise Barbarouy, Cézarie Barthelmy, Clairon Perin, Théréson Pascal. SSM réservés aux femmes La première société de prévoyance féminine, sous le titre de Sainte-Madeleine apparut à LaGarde-Freinet le 22 juillet 1849. Cette société fut la première SSM réservée aux femmes 4. Ses statuts comportaient 23 articles dont les plus marquants étaient : Art 1: La société mettant en pratique le dogme de la fraternité admet le jour de sa formation et sans limitation d âge toutes personnes de sexe féminin, néanmoins nulle ne sera reçue si elle n a pas atteint sa quinzième année, à l avenir ne pourra être reçu celle qui sera de plus de 40 ans révolus. Les deux tiers des voix seront nécessaires pour la réception. Art 2: Chaque membre devra verser dans la caisse de la société la somme de 10 cent par mois. Art suivants : Seront assistées celles qui seront malades, en incapacité de travail, durant un accouchement, sauf pour les maladies consécutives à la débauche, à l ivrognerie, aux rixes Art 23: Le nombre est limité à 200. À cette époque, il fut écrit par le ministre de l Intérieur au sujet du rôle des femmes salariées: comme l homme, «elles participent activement à la politique, ce qui favorise la débauche et exalte l opinion politique!»
SSM, cercles et politique Le 15 mars 1850, le ministre écrivit une lettre à tous les préfets : «Les anarchistes cherchent à éluder les dispositions de nos lois organisent des centres d affiliation ou de propagande socialiste fondent des SSM.» Le 13 août 1850, le Cercle des Amis Réunis fut fermé. Le 19 novembre 1850, Pierre Arrambide 5, en provenance de Fayence, fut arrêté à Draguignan. Le 16 avril 1851, plusieurs cercles furent dissous pour les motifs suivants : «Présence d étrangers (non-membres) et discussion politique.» En d autres villages, la fermeture fut demandée pour le motif : «Lecture de journaux à haute voix avec commentaires.» Le 16 avril 1851, le Cercle des Amis Réunis de La Garde-Freinet fut dissous pour le motif suivant: «discussions politiques, on était admis qu en faisant une profession de foi socialiste». Ci-dessus. Livret d Yvonne Petit. Dernier livret de L Union des familles de La Garde-Freinet en 1951. Cercle de La Cadière d Azur
18 Le Cercle des Travailleurs de La Garde-Freinet Drapeau du Cercle de Ramatuelle. Page suivante : cercles de La Farlède et de Ramatuelle.
Les sociétés de secours mutuel et les cercles varois 19 En 1852, le 10 janvier, le préfet écrivit aux maires : «Les emblèmes les plus respectables perdent ce caractère quand ils ne rappellent que de mauvais jours. Ainsi, ces trois mots : Liberté, Égalité, Fraternité, forment par eux-mêmes une touchante devise ; mais comme on ne les a vus paraître qu à des époques de troubles et de guerre civile, leur inscription grossière sur nos édifices publics attriste et inquiète les passants. Je vous prie en conséquence, de donner des ordres pour faire effacer sans retard cet emblème sur tous les édifices publics de votre commune ( )» En 1854, on vit la diffusion d une affiche sur la «Police des Cercles», limitant la vente d alcool. Le 1 er février 1855, la direction des Douanes et des contributions indirectes demanda au préfet (qui approuva) que les chambrées (cercles) qui se formaient devaient prendre une licence de la Régie. Le 30 mars 1859, le préfet demanda au maire d établir une liste informée des cercles existants. Le 5 février 1860 : une lettre au préfet des 3 cercles gardois : Harmonie, Saint-Hubert et Union, faisait allusion à la «conduite déréglée de certains en 1851». Le 26 mai 1865, le ministre attira l attention sur le fait que la consommation d alcool sans perception de taxe augmentait dans les cercles. Le contrôle des cercles était très sévère. Le ministre de l Intérieur demanda qu on lui communiquât les candidats à la présidence avant élection. En 1872, au sujet du Cercle de l Avenir de Vidauban l on écrivit : «C est un des cercles les plus actifs de la propagande révolutionnaire dans le département regroupant jusqu à 150 membres appartenant à la fraction la plus avancée du parti radical.» En 1873 et 1874, il y eut exhibition d emblèmes et manifestations séditieuses, le 2 juin 1873 à Varages, le 18 janvier 1874 lors de la fête patronale de Barjols et en 1873 l exposition d une République, coiffée du bonnet phrygien au Cercle des Agriculteurs de Cabasse. Le Cercle de Provence de Pourrières soutint le maire réactionnaire en 1872. Le président 5. Pierre Arrambide était un ancien ouvrier serrurier de l Arsenal maritime de Toulon, il était employé dans les bureaux du Démocrate du Var et parcourait le département sous le motif de trouver de nouveaux abonnés. Les autorités le suspectèrent de propager des idées séditieuses. À la suite de son arrestation, le préfet décida, le 19 novembre 1950, de fermer 19 chambrées sous le prétexte qu elles avaient reçu P. Arrambide et que donc elles avaient organisé des réunions publiques (aucune à La Garde- Freinet, qu il n avait pas encore visité). Ses contacts à La Garde-Freinet, d après la liste trouvée sur lui, étaient: M. Guillabert, M. Lonjon, Machetti Jean, M. Baugard et Sénéquier Spéculion). NB: Lorsque le Démocrate du Var disparut, Pierre Arrambide fut embauché comme contremaître dans les mines argentifères de Cogolin, où il fut très actif politiquement. Il fut un des deux meneurs (avec Marie-Antoine de Campdoras) de l insurrection de décembre 1851 dans les Maures.
20 Le Cercle des Travailleurs de La Garde-Freinet Cercle du 24 février au Beausset, cercles de Montferrat, de Saint-Maximin. de celui de Lorgues, en mars 1874, expliqua au préfet «que c est un cercle de moralisation pour les ouvriers qui peut soustraire l ouvrier à des influences funestes et œuvrer au rétablissement de l ordre moral». Au Cercle de l Harmonie, à Sollies-Toucas «quelques-uns en sont encore à regretter l Empire». À Hyères comme à Ollioules, des cercles catholiques affirmaient leur vocation «d édification mutuelle des catholiques», mais regroupaient des notables hostiles à la République. Le 23 février 1880, le préfet autorisa les cercles à rester ouvert la nuit des 23 et 24 février, dates anniversaires de la Révolution parisienne «de février 1848» et de la fuite de Louis-Philippe ; Les cercles paraissaient très attachés à cette révolution : on fêta longtemps dans les cercles républicains cet anniversaire, bien que le 14 juillet ait été institué fête nationale (certains cercles portèrent le nom de Cercle du 24 février comme au Beausset). Le 12 avril 1880 et le 22 janvier 1887, le ministère de l Intérieur demanda aux préfets de faire une enquête sur les cercles catholiques. Le 15 février 1889, le préfet écrivit une circulaire interdisant l accès des cercles aux étrangers (non-membres). En décembre 1896, le préfet écrivit au ministre, à propos de l ouverture d un cercle radical, à Rians: «Il n est que trop réel que la plupart de ces associations surtout dans le département du Var, où les passions ont un degré d acuité exceptionnel, ne sont, à les considérer de près, que des groupements à tendance politique.» Après la loi de 1901, beaucoup de cercles omirent de mettre leurs statuts à jour. Le Cercle des Travailleurs de La Garde-Freinet fut effectivement enregistré en 1973. Les plus anciens cercles de notre département déclarèrent avoir été créés au début du XIX e siècle (mais peut-être y a-t-il confusion entre la date de création de la SSM et l annexion du cercle). Le Cercle du Littoral à Ramatuelle avait 25 membres en 1885. Le 16 février 1884, une lettre du maire de Ramatuelle stipulait que le cercle n existait plus. Le Cercle de la Paix, agréé le 10 octobre 1841, était le plus ancien de Ramatuelle.
Les sociétés de secours mutuel et les cercles varois 21 Évolution des cercles dans le Var Le nombre de cercles fut très variable dans le département : 120 en 1842, dont 5 agréés à La Garde-Freinet, 5 à Saint-Tropez, 5 à Cogolin, 2 à Grimaud, 3 au Plan de la Tour, 1 à Ramatuelle, 1 à Gassin. 768 le 21 mars 1843, dont 629 non autorisés. 460, en 1863. 570, dont 21 dissous, le 30 avril 1872. 708, le 16 septembre 1872. 696, le 30 avril 1872. 331, en 1914. À ce jour, le nombre de cercles que nous avons répertorié dans le Var est de 27 : Bargemon, Barjols, Callian, Chateaudouble, Clavier, Correns, Draguignan, Esparron, Fox- Amphoux, Gonfaron (en sommeil), La Cadière-d Azur, La Garde-Freinet, La Farlède, La Martre, La Seyne-sur-Mer, La Valette, Le Beausset, Montferrat, Pontevès, Ramatuelle, Rougiers, Saint-Julien, Saint-Martin de Pallières (qui n ouvre que le jour de la fête votive), Saint-Maximin, Saint-Zacharie, Tourves, Villecroze. Les cercles de Bagnols-en-forêt, Fayence, La Motte, Nans-les-Pins, Seillans ont fermé récemment. Leurs locaux sont devenus respectivement : salle d exposition de peinture, foyer des campagnes, salle municipale, restaurant et annexe à la mairie. Le 30 juin 2001, 19 cercles se sont réunis à Gonfaron sur l initiative de René Clérian (président du Cercle de Gonfaron), afin de se regrouper dans une association départementale, pour rappeler leur passé et leur rôle et unir leurs actions. Les derniers cercles ont du mal à survivre à cause de charges importantes et de l affaiblissement du bénévolat. Fort heureusement, mis à part quatre dont celui de La Garde- Freinet, les cercles sont propriétaires de leurs locaux (obtenus par donation ou achat ancien) ou hébergés dans des locaux municipaux, et n ont donc pas de loyer à payer.