L état de mort cérébrale: approche transculturelle



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Transcription:

L état de mort cérébrale: approche transculturelle JMPG, Nice, 27 mars 2008 Sadek Beloucif, CHU Avicenne, Bobigny

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Trois notions de morts sont classiquement distinguées: La mort clinique, traduisant l'arrêt permanent du fonctionnement de l'organisme La mort biologique, avec cessation de l'activité de toutes les cellules, mort irrémédiable allant vers la putréfaction La mort ontologique, avec séparation du principe vital de l'organisme (ce que les Anciens appelaient psychè, anima, âme) et du corps.

Mort encéphalique et greffes L'introduction de la technique médicale (la "mort encéphalique") au sein de ce qui reste un domaine humain privé transforme-t-elle notre approche face à la mort?

En première approche, schématique, le catholicisme, le protestantisme et l'islam reconnaissent le concept de mort encéphalique, laissant à la communauté scientifique le soin de la détermination du moment de la mort; alors que judaïsme, orthodoxie et bouddhisme rejetteraient ce critère en mettant en avant un délai (traditionnellement de trois jours) entre la constatation de la mort et le départ de l'âme.

En fait, le critère de mort encéphalique est, de fait, accepté par ceux-là même qui le contestent sur un plan anthropologique et religieux, en mettant en avant les manifestations de solidarité et d'amour envers l'autre.

Judaïsme La croyance en la résurrection tend à se voir substituer la croyance en l'immortalité de l'âme dans les milieux libéraux. Les critères reconnus par les autorités rabbiniques pour définir la mort sont l'abolition irréversible (impliquant un délai minimum de 30 min d'observation) de toute activité nerveuse, circulatoire et respiratoire. Cependant, les prélèvements et la transplantation pourraient être effectués à condition de respecter des conditions strictes comme la valeur sacrée de la vie.

Catholicisme s'est prononcé en 1956 (Pape Pie XII) en faveur des dons d'organes, mais sans jamais cependant en faire un devoir. critères de mort cérébrale reconnus et don possible à condition que : le consentement soit obtenu, les rites funéraires puissent être effectués, le corps humain ne soit pas considéré comme une entité purement biologique.

Orthodoxie Plus réservée et plus hétérogène face à la greffe. Vivante ou morte, une personne reste la somme indissociable de son corps et de son esprit. Le corps étant impliqué dans la résurrection, son intégrité est indispensable. De plus, 3 jours s'écouleraient au moins avant qu'il y ait départ de l'âme du corps. Cependant il existe aussi une approche plus pragmatique reconnaissant la validité du concept de mort cérébrale.

Protestantisme Reconnaît dans sa grande majorité (sauf réticences individuelles ou culturelles, notamment en Allemagne) le concept de ME, tout en insistant sur : le respect dû à la personne, le souci d'accompagnement des receveurs et des familles de donneurs, ou la nécessaire équité dans la répartition des organes.

Bouddhisme Naissance et mort forment un tout inséparable (vision cyclique et ininterrompue de la vie). Cette vision est différente de celle de la médecine moderne analytique et explique les réticences à la greffe au Japon. A la manière de l'âme, la force psycho-mentale de l'être à renaître demeure dans l'enveloppe physique du mort pendant encore 3 jours. Mais en pratique, le critère de ME est souvent en fait accepté, en accord avec les principes édictés par les autres religions (consentement, respect et noncommercialisation)

En Islam, Seul Dieu donne et reprend la vie, nous ne sommes que les usufruitiers de la vie lors de notre passage sur Terre. Cependant, la maladie n'est pas une fatalité et entre deux maux il faut choisir le moindre; l'intérêt du vivant a priorité sur le respect dû au cadavre.

Cordier & Goudineau : Religions, corps et greffes (In: Ethique et transplantation d'organes. Paris: Ellipses, 2000) Fortes de leurs perspectives propres, ces religions contribuent utilement au débat sur cette épineuse question. Elles mettent en garde notre culture moderne contre les dérives néfastes auxquelles peut mener son approche scientifique, techniciste et pragmatique : un rapport utilitariste au corps humain conçu, dès lors qu'il ne "fonctionne" plus, comme une banque d'organes ; une vision sectorisée de la personne humaine ; une compréhension purement "horizontale" de la mort, dépouillée de son mystère et de la méditation sur le sens de la vie à laquelle elle invite

L'homme est sans cesse en quête de limites Cette personne qui vient de subir un arrêt cardiaque et qui s'écroule en état de mort apparente peut, en bénéficiant de manœuvres thérapeutiques appropriées, poursuivre dans certains cas le cours d'une vie normale La situation de ME est bien différente. L'irréversibilité de la destruction du parenchyme cérébral s'impose alors comme nouvelle définition de la mort.

La technique médicale pourrait risquer de bouleverser l'attention portée au culte Quel est le statut de cette mort encéphalique qui pourrait n'en être pas une vraiment? Peut-on simplement disposer de l'enveloppe corporelle? A qui appartient le corps? : à la personne elle-même, à sa famille, à la Société? Les arguments neurophysiologiques ne peuvent effacer les considérations philosophiques, psychologiques et sociales de ce qu'est une personne.

P. Verspieren Face à celui qui meurt: Euthanasie, Acharnement thérapeutique, Accompagnement, Desclée de Brouwer, Paris 1984 Accompagner quelqu un ce n est pas le précéder, lui indiquer la route, lui imposer un itinéraire, ni même connaître la direction qu il va prendre. C est marcher à ses côtés en le laissant libre de choisir son chemin et le rythme de son pas.

L annonce de mauvaises nouvelles n est que le début de l accompagnement aux patients Elle renvoie à la façon de négocier et conduire une relation avec l autre, en le considérant à la fois comme tous les autres patients dont nous avons la charge (ce qui est la base d une médecine d inspiration scientifique) mais également et en même temps de manière unique et singulière (ce qui est la base de toute médecine d inspiration réellement humaine).

L annonce du décès d un proche peut être le summum de la pénibilité La sympathie manifestée à l égard de la famille en ce moment particulier sera gravée pour de longues années dans les mémoires. Dans cette communication, l écoute est fondamentale. écouter patiemment, être prêt à répéter à nouveau ce qui s est passé mais cette famille peut être à cet instant en état de choc ou simplement préoccupée ou soulagée de savoir que les souffrances de l être cher sont maintenant terminées. Savoir encourager la famille à revenir si elle le souhaite dans les jours suivants pour un autre entretien qui pourra apporter plus de précisions et donc de soutien.

Les 5 étapes de l acceptation Elizabeth Kübler-Ross, On Death and Dying, Mac Millan, New York 1969 1. Déni ( Vous vous trompez ) Ne pas répondre de manière frontale à l agressivité 2. Colère-Révolte ( Pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi maintenant? ) Recherche de causes extérieures: la colère succède au refus Accepter la révolte, la laisser s extérioriser avant de l apaiser 3. Marchandage ( Qu ai-je fait? ) Acceptation du diagnostic mais exposition de conditions (Malade/Médecin, Malade/Entourage, Malade/Dieu...) 4. Dépression ( Pourquoi vivre? ) Explorer les attentes de l entourage 5. Acceptation-Maturation ( Que faire du temps qui reste? )

La famille suit aussi ces 5 étapes 1. Déni ( Ce n est pas possible, pas lui ) 2. Colère-Révolte ( Vous ne vous occupez pas bien de lui ) 3. Marchandage-Culpabilité ( Si j avais su... ) 4. Dépression-lassitude ( Pourquoi vivre? ) La lassitude elle-même est culpabilisante... Impuissance (même l amour ne peut s opposer à la mort) 5. Acceptation-Maturation ( Que faire du temps qui reste? ) Le deuil proprement dit

Principales étapes du processus 1. Déterminer ce que sait le patient (ou sa famille), quels sont ses espoirs ou son degré de préparation ; 2. Donner l information de manière claire selon les besoins et les désirs du patient ; 3. Soutenir le patient en tachant de réduire l impact émotionnel de la mauvaise nouvelle et le sentiment d isolement ressenti ; 4. Développer une stratégie permettant d obtenir l accord et la coopération du patient.

Approche trans-culturelle A B

BMJ 1999, 318:1753-5

BMJ 2001, 322, 10 Fev

Dans aucune culture que je connais, la mort n est la fin de la vie. Maurice Godelier : Au fondement des sociétés humaines : ce que nous apprend l'anthropologie (Albin Michel, 2007)