3. L église naissante seul modèle de la Société de Marie



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Transcription:

3. L église naissante seul modèle de la Société de Marie Un lieu colinien. Bon nombre de textes le prouvent : l église naissante est une référence colinienne non seulement pour le rôle de Marie mais aussi comme offrant le modèle, même le seul modèle, de la Société elle-même. Ainsi ES 42,3. L année est 1841, et le P. Colin défend le style de prédication du P. Etienne Séon que quelqu un a trouvé trop simple et fruste. Cela le conduit à faire des remarques plus générales : «Les apôtres ne plaisaient pas aux riches, aux puissants : ils s adressaient à de pauvres gens comme eux. Puis Dieu suscita un saint Paul qui, plein de magnanimité et ne craignant rien, s adressait à tous. On disait bien qu il n était pas lettré, qu il ne parlait pas bien : n importe il ne se souciait pas de ce qu on disait de lui.» Le P. Fondateur poursuit son thème : «Nous, nous ne prenons pour modèle aucun corps, nous n avons point d autre modèle que l Eglise naissante. La Société a commencé comme l Eglise ; il faut que nous soyons comme les apôtres et comme ceux qui se joignirent à eux et qui étaient déjà nombreux : Cor unum et anima una. Ils s aimaient comme des frères. Et puis, oh! l on ne sait pas quelle dévotion les apôtres avaient pour la sainte Vierge! Quelle tendresse pour cette divine mère! Comme ils recouraient à elle! Imitons-les : voyons Dieu en tout.» On remarque que la référence à l église des premiers temps change au cours de l entretien : partant des «apôtres» et passant par «saint Paul» Colin arrive enfin à l église de Jérusalem. C est là «l église naissante» qui elle seule est le modèle de la Société. De cette église primitive notre Fondateur retient ici deux ou peut-être trois notes qui sont à imiter chez les maristes. La première est l amour fraternel entre les apôtres et leurs compagnons ; cet amour est caractérisé par la citation en latin de Ac 4,32, qui revient comme un refrain dans la bouche de Colin : Cor unum et anima una. La seconde note de l église naissante que les maristes doivent imiter est dérivée sans doute plutôt de Marie d Agreda que des Actes ; c est la dévotion des apôtres pour la sainte Vierge. Finalement, «Voyons Dieu en tout» ; c est le seul point au sujet duquel Colin dit explicitement, «Imitons-les», mais ce n est pas spécialement une caractéristique de l église naissante. A la fin de la retraite de septembre 1846, Colin revient au thème (ES 115,5) : «Mes chers confrères, que les liens d une étroite charité nous unissent toujours, que nous ne soyons

2 vraiment qu un cœur et qu une âme. La Société de Marie doit représenter les premiers temps de l Eglise.» Or, le mot «représenter» peut avoir le sens fort de «rendre présent» : «la Société de Marie doit rendre présents les premiers temps de l Eglise». Peut-il donc être le cas, que dans l esprit du P. Colin, la Société de Marie doit être elle-même en quelque sorte «l église naissante» recommencée, dans laquelle tous sont «un cœur et une âme»? Est-ce qu une simple coïncidence que le groupe qui prononce la promesse de Fourvière soit du nombre de douze (cf. OM 294,1)? Deux jours après, Colin est toujours éloquent à ce sujet, et cette fois il laisse paraître un élément de mystère (ES 117,3) : «Pour nous, Messieurs, nous devons renouveler la foi des premiers fidèles. Et c est bien ce qui fut annoncé tout à fait dans nos commencements (paroles qu il prononça avec quelque mystère et embarras). Il fut annoncé que la Société de Marie ne devait prendre pour modèle aucun des corps qui l ont précédé ; non, rien de tout cela ; mais que notre modèle, notre seul modèle, devait être et était la primitive Eglise. Et la sainte Vierge qui fit alors de si grandes choses en fera encore des plus grandes à la fin des temps, parce que le genre humain est plus malade.» Qu est-ce que ça veut dire, «il fut annoncé tout à fait dans nos commencements»? Il n est dit en aucune des trois ou quatre différentes versions de la «révélation du Puy» que l église naissante doit être le modèle de la Société. Pour Coste ( Analyse, FN 3,3, p. 231), «on a là un apport postérieur qui apparaît quelque temps après la promesse de 1816, alors que l idée de la Société de Marie commence à prendre corps chez le vicaire de Cerdon, qui s efforce de jeter les premières bases d une règle. A quel modèle se référer : aux grands ordres du moyen âge? aux Jésuites? aux congrégations plus récentes? Non, rien de tout cela. Notre modèle, notre seul modèle, doit être et est la primitive Eglise (OM, doc. 631).» C est bien possible. Cependant on remarque à la fin de ES 117,3 une paraphrase de la parole mariale telle que retenue par Colin : «Et la sainte Vierge qui fit alors de si grandes choses en fera encore des plus grandes à la fin des temps». Ne serait-ce pas un indice que Colin pense effectivement à la période d avant 1816, quand il dit : «il fut annoncé tout à fait dans nos commencements»? Sinon à la «révélation du Puy» elle-même, au moins aux années d enthousiasme au Séminaire? En plus, «il fut annoncé», ce n est pas ainsi qu on parle d une idée qui se vient à l esprit, même si l on la prend pour une inspiration divine : quelque part, à mon avis, il y a une «prophétie». En tout cas, c est évident, le thème de «l Eglise naissante le seul modèle» est distinct de celui de «Marie soutien de l église naissante» et les deux ne sont pas nécessairement liés.

3 Quelques jours après la dernière occasion, toujours en septembre 1846, commentant l autre phrase latine qui lui revenait sans cesse (Tanquam ignoti et occulti), Colin fait remarquer (ES 119,9) : «C est la marche qu a suivie l Eglise, et vous savez que nous ne devons pas avoir d autres modèles que la primitive Eglise.» «Nous ne devons pas avoir d autres modèles» : c est un devoir qui oblige les maristes. A la conclusion de la retraite de l année suivante, en août 1847, le P. Colin applique le mot d ordre Cor unum et anima una spécialement à recommander l union psychologique et affective à ceux qui ne vivent pas ensemble (ES 143,2) : «Oui, Messieurs, cor unum et anima una ; nous serons unis non pas de corps, puisque Marie ne le veut pas, mais bien d esprit et de cœur.» Nous terminons notre inventaire avec une citation qui n est pas la moins intéressante. Elle date de septembre 1848 (ES 159) : «Que ceux qui partent pour l Océanie imitent les apôtres ; que ceux qui restent en Europe imitent la première Eglise. A la fin des temps, l Eglise sera comme elle était dans les temps apostoliques.» Le P. Coste, en bas de page, fait remarquer avec justesse que Colin distingue ici entre les apôtres dont les Actes racontent les voyages et la communauté locale de Jérusalem dans les mêmes Actes. On pourrait aller un peu plus loin, à mon avis. Car le P. Colin veut garder aussi les missionnaires d Océanie dans le cadre paradigmatique du récit des Actes. En même temps, on perçoit que la notion de la «première église» ne suggère pas à l esprit de Colin l envoi en mission. Enfin nous remarquons également que, une fois de plus, la référence à la «première église» nous envoie à «la fin des temps». Nul doute alors que l église naissante soit pour Colin le seul modèle permissible à la Société de Marie. Il est donc d autant plus étonnant que ce lieu éminemment colinien ne soit pas à trouver dans nos Constitutions, qui ont voulu pourtant restaurer à la législation mariste les idées les plus authentiques et caractéristiques de notre Fondateur. En revanche les nouvelles Constitutions, comme celles de 1872, reprennent le Cor unum et anima una (cf. n. 3), lequel pour citer le P. Coste ( Analyse, FN 3,3, pp. 229-230) - peut exprimer «le meilleur de cette Eglise à laquelle Colin renvoyait ses Maristes». Trois visages de l église naissante Quand nous pensons de l église primitive, de l église naissante, nous pensons le plus souvent de l église des Actes des Apôtres. La plupart de ce que j ai à dire au sujet de l église naissante comme seul modèle de la Société de Marie se réfère en particulier à l église après

4 l Ascension du Christ. Pourtant, il est bon de se rappeler que le P. Colin, parlant de l église naissante, peut avoir d autres références à l esprit. Autrement dit, l église naissante a plus d un visage ; en effet, elle en a trois. Un de ces visages ou, si vous préférez, lieux où nous trouvons l église primitive, c est Nazareth. Nazareth est une image familière à Jean-Claude Colin, comme aussi à l ensemble de la tradition spirituelle à laquelle il appartient. Coste rédigea un long article sur Nazareth dans la pensée du P. Colin (ActaSM 31,6 (1961) 297-400). Mais il suffit de consulter l index des Entretiens spirituels pour voir que «Nazareth» se réfère le plus souvent à la vie cachée de la sainte Famille, surtout aux trente années que Jésus y passe avant de commencer son ministère public. Souvent l image s applique spécialement aux Frères (8,1) ou aux Maristes en formation (49,1) ; mais la vie obscure et laborieuse de Nazareth est une référence permanente pour tout Mariste (44,3). Il existe, cependant, un passage des ES (10) qui mentionne Nazareth comme le berceau de l Eglise. Le P. Fondateur s émerveille du fait que la Société de Marie soit née dans la petite ville provinciale de Belley. «Quelqu un dit : Il n y a point d ordre qui ait ainsi commencé dans une petite ville. Il dit : Si. Mais il n y en a qu un. C est l ordre de l Eglise. Nazareth est son berceau. Jésus, Marie, Joseph : voilà l Eglise qui commence. Elle a commencé là.» Cela doit nous rendre prudents en contrastant Nazareth avec l Eglise naissante comme des images-clé pour les Maristes, à supposer que la première symbolise la vie intérieure et la seconde la mission. En effet, le P. Coste a montré que, du moins pour la période avant 1850, la pensée du P. Colin passe facilement entre Nazareth et l Eglise après l Ascension comme des références pour l Eglise naissante (p. 328). Il y a encore un troisième lieu où l Eglise naît, et c est le Calvaire. En effet, Ac 1,14 n est pas absolument unique en fait de témoignage scripturaire sur le rôle de Marie dans l église naissante. Jn 19,25-30 est une péricope qui invite à une comparaison avec Ac 1,12-14 : la mère de Jésus (ainsi que d autres femmes) et le «disciple que Jésus aimait» sont rassemblés au pied de la croix de Jésus, qui, au moment de sa mort, «rend l esprit.» En termes johanniques, c est la naissance de l église. Dans les versets 26 et 27, Jésus, voyant sa mère et le disciple debout devant lui, dit à «la mère» (comme il faut traduire le grec mot à mot) : «Voici ton fils», et, au disciple : «Voici ta mère» ; et, continue l évangéliste, «depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.» Ni l exégèse ancienne ni l exégèse moderne ne sont unanimes dans l interprétation de cette péricope, mais il est possible de la lire et depuis le 12 e siècle c est ce qu on a fait comme conférant à Marie un rôle maternel envers tous les disciples de Jésus, en la personne de ce disciple que Jésus aimait. Autrement dit, Marie est une mère pour l église naissante.

5 Il est vrai que le Calvaire n est pas un symbole caractéristique du P. Colin : vous ne le trouverez pas dans l index des Entretiens spirituels. En revanche, c est un lieu éminemment mariste, car il est nommé dans la «révélation du Puy» selon les souvenirs de Jean-Claude Courveille vers la fin de sa vie. Comme il raconte ses propres expériences, il «entendit» la sainte Vierge qui disait : «Comme j ai toujours imité mon divin Fils en tout, et que je l ai suivi jusqu au Calvaire, me tenant debout au pied de la croix lorsqu il donnait sa vie pour le salut des hommes, maintenant que je suis dans la gloire avec lui, je l imite dans ce qu il fait sur la terre pour son Eglise, dont je suis la protectrice» (OM 718). Remarquez comment ce texte a une structure similaire à celui qui nous est plus familière : «J ai été le soutien de l Eglise naissante, je le serai aussi à la fin des temps» ; de façon pareille Marie se déclare la protectrice de l Eglise. Selon les souvenirs de Courveille, la référence à la fin des temps se trouve un peu plus loin : «dans ces derniers temps d impiété et d incrédulité» Là où la version de Colin parle de «l Eglise naissante», celle de Courveille parle plutôt du Calvaire et de la mort de Jésus sur la croix. Ces deux thèmes, apparemment si différents, convergent dans la croyance traditionnelle que l Eglise est née au Calvaire du côté transpercé du Christ (Augustin, In Johannem 120,5 ; Jean Chrysostome, Catéchèses 3,13-19). Pour une méditation magnifique sur ces thèmes je vous renvoie à l article de Peter Allen dans Forum Novum 6,1 (2003) 61-79. On peut aller plus loin. Selon Jn 15,32, Jésus avait dit : «Voici que l heure vient, et maintenant elle est là, où vous serez dispersés, chacun allant à son côté, et vous me laisserez seul.» La prophétie «chacun allant à son côté» fait allusion à 1 R 22,17, c est-à-dire à la dispersion de l armée israélite après la mort du roi Achab sur le champ de bataille. Elle s inverse au pied de la croix, où les saintes femmes sont rassemblées et où le disciple bien aimé accueille «la mère» - désormais sa mère «chez lui». Ici s accomplit alors la prophétie de Caïphe, à savoir que Jésus devait mourir pour le peuple, et, comme le fait remarquer l évangéliste, «non seulement pour le peuple, mais pour réunir dans l unité tous les enfants de Dieu qui sont dispersés» (Jn 11,49-52). Dans le quatrième évangile comme dans les Actes des Apôtres, le rôle de Marie à la naissance de l église est de rassembler et d unifier la famille de Dieu. L Eglise des Actes Le visage le plus familier de l Eglise naissante, que les Maristes doivent prendre comme leur modèle, c est, bien entendu, celui de l Eglise après l Ascension, comme elle est

6 dépeinte par Luc dans les premiers chapitres du livre des Actes. Mais quelle est la réalité de cette Eglise primitive? Une lecture critique des premiers chapitres des Actes conduit à la conclusion que le développement du christianisme dans le Nouveau Testament ne se produisit que graduellement. La construction de Ac 1-2, dont l origine est probablement liturgique, fait une synthèse qu on peut résumer en deux phases. Premièrement, après l ascension, le réflexe initial des apôtres est d attendre passivement le retour de Jésus Messie qui va venir établir son royaume et restaurer les droits de tous. Une telle perspective n est certainement pas orientée vers une mission quelle qu elle soit. Deuxièmement, l Esprit saint vient sur eux ; ainsi s ouvre la perspective d une mission universelle de conversion dont le succès ne peut être que lointain. Nonobstant cette perspective missionnaire associée à la Pentecôte, le trait le plus remarquable des premiers chapitres des Actes est, à mon avis, la stabilité de la communauté des disciples à Jérusalem. Le Ressuscité leur avait donné cette consigne : «Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu aux extrémités de la terre (Ac 1,8).» Néanmoins, ils n ont aucune hâte à commencer l activité missionnaire, même parmi les juifs. En fait, il semble que l accroissement en nombre soit resté faible ; au lieu de tenir compte des «milliers» de 2,41 et de 4,4, mieux vaut s en tenir à la remarque de 5,13 : «personne n osait se joindre à eux, mais le peuple les louait». C est le tableau d une petite communauté, suivant sa propre manière de vivre et ne s occupant que de ses propres affaires. Ce qui est le plus étonnant : l événement de la Pentecôte ne change pas grand-chose, au moins dans l immédiat. Au lieu de partir tout de suite en mission sous l impulsion de l Esprit, les apôtres restent avec Marie au sein de la communauté de Jérusalem. En Ac 3-5 figure une série de récits qui s enchaînent, à commencer par le paralytique de la Belle Porte du Temple, guéri par Pierre et Jean «au nom de Jésus le Nazoréen», ce qui provoque une confrontation avec les autorités juives. An centre (4,31) intervient le don de l Esprit comme une confirmation de la puissance de Dieu. Le thème dominant est celui de la résurrection de Jésus, à laquelle les apôtres rendent témoignage. Puis Etienne, dont la relation précise avec le groupe rassemblé autour de Pierre n est pas entièrement claire, suscite une violente indignation populaire en prêchant que «le Très- Haut n habite pas dans des (maisons) faites de main (d homme)» (7,48). Selon Ac 8,1, une violente persécution chasse de Jérusalem nombre de croyants (excepté les apôtres). C est l origine de différentes missions, bien qu aucun programme n ait été établi à l avance. Cette observation contient à la fois des faits et une thèse. La thèse est brève et revient tout au long

7 des Actes, à savoir que la mission ne peut progresser que grâce aux persécutions. Le premier cas, dirigé contre Jésus, a permis que l Écriture s accomplisse grâce à Judas et aux autorités juives et romaines, qui ne savaient pas ce qu ils étaient en train de faire. Le deuxième cas provoqua l exil hors de Jérusalem qui devient mission auprès des Juifs et des Samaritains, puis vers les nations païennes et jusqu à Rome. Manifestement, rien ne serait arrivé dans la perspective narrative des Actes sans les événements entourant l épisode d Etienne. En ce sens, Paul, même avant sa conversion, aidait déjà, sans le savoir, la communauté primitive à se développer. Les faits ainsi interprétés par les Actes furent certainement dans la réalité moins tranchés, voire moins significatifs : une persécution à Jérusalem, plus ou moins étendue, liée certainement à une agitation messianisante mais qu il n est pas facile de dater (probablement lors d un pèlerinage). Sans ces événements, pourtant, l église resterait peut-être jusqu à aujourd hui à Jérusalem en attendant le retour du Messie Jésus. Cor unum et anima una En décrivant l Eglise primitive de Jérusalem, les premiers chapitres des Actes mettent l accent sur la qualité de sa vie commune. Le sommaire d Ac 2,42 nous présente quatre traits principaux de cette vie apostolique : les croyants restent fidèles à la doctrine des apôtres, à la communion, à la fraction du pain et aux prières. En particulier la communion n est pas un simple sentiment d être unis : les apôtres et leurs compagnons ont une communauté de vie et des biens (cf. 2,44-45 et 4,32-35). Les premiers croyants pratiquaient, selon peut-être plusieurs modèles détaillés, un partage effectif des biens et une sorte de protection sociale. Luc nous le fait remarquer : ils accomplissent ainsi les exigences de l Alliance, qu il n y ait pas de pauvre parmi eux (cf. Ac 4,34, renvoyant à Dt 15,4) ; en même temps ils accomplissent les devoirs de l amitié telle que les Grecs la concevaient «entre amis tout est commun.» La communauté des biens n était sans doute pas le moindre des attraits que l église primitive exerçait sur ses contemporains (cf. Brian J. Capper, The Church as the New Covenant of Effective Economics: The Social Origins of Mutually Supportive Christian Community, International Journal for the Study of the Christian Church 2 (2002) 83 102.) La qualité de la vie commune des premiers croyants s exprime dans les mots d Ac 4,32 : «un seul cœur, une seule âme.» Cette expression vient souvent dans la bouche de Jean-Claude Colin, généralement en sa forme latine : cor unum et anima una. Nous en avons déjà vu quelques exemples. En effet, c est la caractéristique de l église naissante que le P.

8 Colin relève quand il parle de cette église comme modèle de la Société de Marie : que les maristes soient un cœur et une âme, comme les premiers fidèles ainsi anticipant déjà l unité de l église des derniers temps. Il est clair que dans les Actes cette unité est loin d être un simple souhait ou un vague sentiment ; clair également qu elle ne va pas de soi. L unité n existe pas du simple fait que tout le monde a les mêmes idées. Au contraire, il faut construire l unité, quelquefois difficilement et douloureusement. Et l unité dont parle Luc n est pas l uniformité non plus. Enfin, comme nous l avons vu, l unité des premiers croyants se crée autour de Marie.