UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE ÉCOLE DOCTORALE 2 HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE UMR 8138 Identités, Relations internationales et civilisation de l Europe T H È S E pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE Discipline : Histoire contemporaine Présentée et soutenue par : Guillaume Juin le : XX mois en lettres 200x Romain Rolland dans le contexte suisse de la Grande Guerre Sous la direction de : Georges-Henri Soutou Antoine Fleury (cotutelle) Professeur émérite, Université Paris-Sorbonne Professeur émérite, Université de Genève JURY : François Chaubet Alain Clavien Antoine Fleury Georges-Henri Soutou Maitre de conférences, Université de Tours Professeur, Université de Fribourg Professeur émérite, Université de Genève Professeur émérite, Université Paris-Sorbonne
Romain Rolland dans le contexte suisse de la Grande Guerre Position de thèse Romain Rolland ne choisit pas la Suisse en 1914. Il s y trouve lorsque la guerre éclate et il décide d y demeurer afin de mener un combat humaniste et pacifiste au nom de valeurs alors menacées. Il est rejoint en Suisse par d autres dissidents français en 1915, alors qu il décide de quitter le combat éditorial qu il avait initié. Il devient dès lors une figure morale pour beaucoup, bien malgré lui. La question de la portée, du rayonnement et de l influence du combat mené par Romain Rolland au nom de l idéal de justice et de vérité entre 1914 et 1919 mérite d être posée. Il est d abord pertinent de replacer toute étude scientifique sur Romain Rolland dans un contexte plus général d histoire des intellectuels au XX ème siècle. La postérité et l inscription historiographique de Romain Rolland, de son action comme de sa pensée, doivent être confrontées à la question de sa réelle influence. Le dualisme entre son rôle d intellectuel et la question de son engagement et donc de son action pourrait expliquer pourquoi cette incessante hésitation entre deux états ne permit pas à l intellectuel français d incarner l autorité morale que ses contemporains attendaient qu il incarne. Romain Rolland ne fut-il pas lui-même dépassé à certains moments par la portée humaine de sa propre pensée? Nous nous interrogerons sur l amplitude atteinte par les effets de l action de Romain Rolland, nous analyserons la diffusion et la manière dont se sont répandus à travers l Europe et le monde son message et son appel, nous mesurerons le pouvoir social de l intellectuel, l empreinte de son action morale et intellectuelle d un point de vue historique au sein des mouvements européens d après-guerre. Il s agira de préciser les conditions dans lesquelles Romain Rolland résida en Suisse, de s intéresser au contexte dans lequel l intellectuel se trouvait alors et d étudier la manière dont l engagement de Romain Rolland cessa dès 1915 à partir du moment où d autres réfugiés français avaient décidé de le rejoindre. Ce retrait momentané pendant l été 1915 verra alors le début d un autre combat à mener pour l écrivain français, celui d une défense à l égard de ses propres alliés qui tentent notamment d utiliser son nom.
Les nombreux témoignages reçus par Romain Rolland ainsi que sa vaste correspondance prouvent la portée de sa pensée tout comme la très grande résonnance que Romain Rolland eut auprès de nombreux acteurs du conflit (soldats du front, anonymes, journalistes, écrivains, scientifiques ). Il revenait alors à l intellectuel français de se montrer à la hauteur des attentes de tous ceux qui partageaient avec lui le fond de sa pensée. Il devait jouer un rôle qu il n avait pas demandé, pas souhaité, mais que les observateurs lui demandaient de prendre. Le poids de l autorité morale que ses partisans et défenseurs souhaitaient qu il incarne fut constamment repoussé par Romain Rolland. Il ne souhaitait ni être enrôlé, ni être le représentant moral du rapprochement des pensées libres d Europe. La dichotomie perpétuelle entre l état d écrivain, de penseur, de conscience morale et celui d intellectuel engagé se manifeste chez Romain Rolland dès le début de la guerre, alors que son message trouve un écho favorable. Conscient de cet écho, il utilise alors la tribune qui lui est offerte pour asséner un discours humain et moral, moralisateur même. Il parvient à transmettre un discours profondément politique accusant à la fois les gouvernements en place, les intellectuels et l Eglise qui ne réagissant pas face au déclenchement du conflit. Romain Rolland vise les intellectuels français qui prennent parti pour la guerre en entretenant la haine de l Allemagne. Dramatisant la trahison des intellectuels, il devient le porte-parole d un idéal de justice abandonné par d autres. Malgré lui, il véhicule une autorité morale qui est à la fois une réalité étant donné la portée de son message mais aussi une sacralisation du rôle qu il croit devoir symboliser. Il se veut exemplaire dans ses prises de position, et reproche à ses pairs de ne pas le suivre. Il accuse directement les intellectuels : «Leur rôle dans cette guerre a été affreux ; on ne saurait leur pardonner. Non seulement ils n ont rien fait pour diminuer l incompréhension mutuelle, pour limiter la haine ; mais à bien peu d exceptions près, ils ont tout fait pour l étendre et l envenimer. Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de leur vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L histoire ne l oubliera pas.» 1 1 Romain Rolland, Les Précurseurs, Paris, p. 197.
Par ses propos, il s ouvre de plus en plus à la critique : «Je ne demandais qu une voix, une seule, qui fût libre Aucune voix n a parlé. Et je n ai entendu que la clameur des troupeaux, les meules d intellectuels aboyant sur la piste ou le chasseur les lance [ ] Que vous êtes maladroits! Je crois que de tous vos défauts, la maladresse est la pire. Vous n avez pas dit un mot, depuis le commencement de cette guerre, qui n ait été plus funeste pour vous que toutes les paroles de vos adversaires. Les pires accusations qu on ait portées contre vous, c est vous qui en avez fourni, de gaieté de cœur, la preuve ou l argument.» 2 L attaque est acerbe de la part de Romain Rolland. Son ressentiment est à la mesure de sa conception du rôle de l intellectuel engagé qui doit véhiculer un idéal de justice et d humanisme. Son opinion très ferme à l encontre de ses compatriotes intellectuels engendre forcément une haine contre lui. Sa posture d opposant, sorte de conscience de l Europe qui s évertue à demeurer au-delà des clans des nations ne pouvait que générer une profonde antipathie en France où régnait alors un sentiment de nationalisme exacerbé, y compris chez les intellectuels. Pour autant, cette conscience de l Europe allait bel et bien trouver un écho dans de nombreux pays. Au-delà des frontières suisses, l intellectuel français allait toucher de très nombreux esprits qui bientôt décidèrent de se mettre en contact avec lui, de lui écrire, de lui rendre visite, ou de relayer son message : un commerce spirituel international se mettait alors en place suite à l appel solitaire de Romain Rolland qui entendait par là créer un vaste mouvement collectif. Cet appel ne fut possible que précisément dans le contexte suisse de la Grande Guerre. Il pouvait agir librement, avec d autres venus le rejoindre en Suisse, exilés dans un pays neutre au chevet d une Europe en train de se déchirer. Les messages assenés depuis la Suisse se matérialisèrent par de nombreuses actions éditoriales (articles, brochures, revues, déclarations). Les thèmes qui furent abordés (la question des responsabilités, du pacifisme, de la faillite d une civilisation, du rôle des Etats-Unis, du rapprochement entre l Europe et l Asie, de la réconciliation franco-allemande, de l avenir de l Europe) avaient tous été analysés bien en amont par Romain Rolland. Il les diffusa auprès d autres intellectuels en Europe et dans le monde. Cette diffusion eut une influence importante après-guerre. Les premiers mois qui suivent la signature de la paix furent ceux d une nouvelle espérance et d une nouvelle croyance en un idéal démocratique européen de la part d un certain nombre d intellectuels qui avaient depuis 1914 écouté le message «rollandien» venu de Suisse. La 2 Romain Rolland, Au dessus de la Mêlée.
dynamique des mouvements qui suivirent (Clarté, la revue Europe, le mouvement paneuropéen) prouve que les différentes actions menées depuis 1914 par Romain Rolland n avaient pas été un échec : dans le contexte suisse de la Grande Guerre, ce dernier avait assené pendant six années le même message, tenu la même posture. Il prouva à tous qu il était possible de construire une nouvelle Europe, à partir d une nouvelle donne politique en temps de paix. Mais fidèle à ses choix, Romain Rolland refusa dans les années 1920 d être assimilé à ces courants et mouvements d unification intellectuelle en Europe : il décida de suivre de plus ou moins loin le mouvement Clarté, il garda une relative distance à l égard de la revue Europe qui fut créée sous son patronage et qui cristallisa le pacifisme intellectuel né pendant la guerre et dont il porte la paternité. Dès lors, il s agit pour Romain Rolland de répondre aux défis du temps et aux positions idéologiques qui se dessinent à partir de 1926-1927. La montée du fascisme l inquiète de même que l attitude des pays occidentaux à l égard de l Allemagne et de l URSS. Rolland cherche des réponses, notamment auprès de Gandhi : la non-résistance est-elle une action individuelle trop isolée? Les objecteurs de conscience peuvent-ils influencer les guerres qui continuent de s annoncer dans l avenir? Doit-il de nouveau se lancer dans un combat humanisme alors qu il observe la montée de racismes ivres de revanches au cours des années 1930?