JEAN-JACQUES LE FRANC, LE BIENFAITEUR DE POMPIGNAN PAR THEODORE E. D. BRAUN



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Transcription:

JEAN-JACQUES LE FRANC, LE BIENFAITEUR DE POMPIGNAN PAR THEODORE E. D. BRAUN Comme vous le savez, Pompignan est une petite commune à mi-chemin entre Toulouse et Montauban, qui compte à peu près 1.400 habitants aujourd hui, et environ 750 pendant les années 1760-1770. Bien des communes rurales dans les décennies précédant la Révolution souffraient de la stagnation économique, du chômage, et de l émigration des jeunes gens vers les villes petites ou grandes où ils trouvaient des emplois et où ils pouvaient échapper à l obligation de la corvée. Pompignan, au contraire, dès les années 1760, avait la bonne fortune d avoir un seigneur prévoyant et généreux qui pourvoyait au bien-être économique, physique, religieux et culturel de ses habitants, et qui a su obvier à ces problèmes de la vie rurale communs à l'époque. Je me propose de retracer ici les efforts et les projets de Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan, pour reconstruire le village, l embellir, et enrichir la vie de ses habitants. Je me propose en plus de faire voir que la renaissance de Pompignan était le résultat direct d une planification communale consciente et non le résultat de mesures prises au hasard. Si mon portrait ressemble à une ébauche plutôt qu à une peinture finie, c est que Le Franc a fait beaucoup et que j ai peu de temps pour entrer dans trop de détails. Dès le début de sa carrière de magistrat à la Cour des Aides de Montauban, Le Franc a fait montre d une sorte de vocation d avocat pour ses concitoyens. Il a publié un Discours sur l intérêt public en 1738, dans lequel il a affirmé que les serviteurs de l Etat devraient servir les intérêts du roi et du peuple au lieu de servir leurs propres intérêts. Ce discours a eu le malheur de valoir à son auteur un exil de six mois dans le Massif Central, un exil qu il a eu hâte de comparer à celui d Ovide dans les Tristia. Une vingtaine d années plus tard, Premier Président émérite de la Cour des Aides et Conseiller d honneur au Parlement de Toulouse, il a publié une série de remontrances au roi où il attaquait les nouveaux impôts (le dixième et le vingtième) et les corvées, et il a invité Louis XV à quitter l élégance des cours et à venir voir les souffrances de la France rurale pour comprendre la pauvreté de ses sujets. Pourtant, la première indication de son désir de venir en aide aux Pompignanais date des années 1760. Il a dépensé beaucoup d argent pour rebâtir la petite église du village située à côté de son château, et la décorer avec un assez grand nombre de peintures religieuses de maîtres français, italiens et hollandais des 16e, 17e et 18e siècles et d élégants ouvrages en bois ainsi que des calices, ciboires et d autres pièces d orfèvrerie destinées au culte, l ensemble en provenance pour l essentiel des maisons des Jésuites qui étaient en train d être expulsés de France. La consécration de l église a eu lieu en 1762 au cours d un office qui rassemblait tous les habitants du village. Bien qu il lui ait fallu dix ans ou plus pour faire nommer un curé, les villageois ont pu admirer tout d un coup des ouvrages qui leur auraient été inaccessibles. On ne sait pas si ceux-ci

ont approfondi leur dévotion, mais il est certain qu ils ont enrichi leur vie culturelle et leur ont apporté un plaisir esthétique que la plupart des Français appauvris de l époque n auraient même pas pu imaginer. Mais il savait que cet apport ne suffisait pas. Il a donc proposé la construction ou l élargissement de certaines routes allant de Pompignan à d autres localités dans la région, et un projet de prévention des inondations. Ainsi lisons-nous dans un Mémoire daté du 9 décembre 1768 que, dans les terres qu il possédait, il a fait faire à ses dépens un chemin fort doux, aussi large qu il a été possible et qui l est assez, lequel part de l entrée du village et... va jusqu au haut de la montagne où devroit commencer celui de Fronton qui n est pas loin. Cette route remplaça un chemin escarpé, inutilisable dans les mauvais temps et dont on voit toujours des traces. La route construite par Le Franc est devenue une rue dans Pompignan, et la route de Fronton est actuellement une route départementale. Il propose encore des réparations et la construction de nouvelles routes, dont une croisant la grande route et reliant certaines routes secondaires, un projet, assure-t-il, qui serait nécessaire à la vie économique de toute la province. D ailleurs, poursuit-il, il ne faudrait qu une courte route de liaison passant par Pompignan. Il note qu il avait déjà fait construire une partie de cette route. Il conclut son mémoire en exprimant son désir de rebâtir le village tout entier, et il propose la construction d une auberge si les Etats de Languedoc exécutent ce projet. Tout cela est exprimé en peu de mots: M. De Pompignan ne néglige rien pour embellir en tout ce qui dépend de lui la grande route de Toulouse à Paris et à Bordeaux dans la partie qui traverse sa terre. Il se propose de faire aligner et rebâtir uniformément les maisons du village, et de le décorer d une belle fontaine à l usage des habitans et des voyageurs. Si les Etats trouvent convenable de rebâtir et de perfectionner les chemins de communication entre Grenade et Villemur, il fera construire aussi un grand cabaret sur le chemin de Toulouse à l endroit où les deux embranchemens proposés se réuniront. Lors d une visite que j ai faite le 3 juin 1975 accompagné de l ancien maire de Pompignan, M. Adrien Rigal, j ai pu constater que tous ces projets avaient été réalisés. Les maisons, toutes avec un étage mais pas uniformes en ce qui concerne leur grandeur, sont unies par leur style architectural. Bien qu on ait modernisé plusieurs de ces maisons, là où on voit le travail en brique et en pierre même un non-expert comme moi reconnaît que la construction en date du 18e siècle. La façade de quelques maisons a été recouverte de ciment au rez-de-chaussée mais les murs de l étage sont restés à leur état original, ce qui en simplifie la datation. Ces maisons sont bien alignées dans toutes les rues du village. Ces rues, même les plus petites, sont assez larges pour laisser se croiser facilement deux carrosses. Près de l endroit où un pont mène aux routes de Grenade et de Villemur, et où la rue qui sert de lien avec la route de Fronton se joint à la route de Toulouse, on voit l auberge, appelée à l époque le Grand Soleil. A côté du terrain du château sur la route de Fronton, pas loin de la grande route il y a une jolie fontaine qui épargnait aux villageois quelque 500 mètres (un kilomètre aller-retour) qu il fallait faire pour retrouver la source de l eau potable dans le parc du château; ce projet avait l avantage de garder 2

privé le parc derrière le château. Chaque maison possède un jardin assez grand. Quelques-unes sont pourvues d une porte cochère arrondie, un motif incorporé dans un certain nombre de celles qui ont été remodelées dans les temps modernes. Selon la largeur de chaque bâtiment, il y a deux, trois ou quatre grandes fenêtres à l étage; au rez-de-chaussée on voit répété ce schéma, avec une fenêtre remplacée par une porte. Les plafonds sont assez élevés, à peu près trois mètres de haut. Ces maisons sont spacieuses, symétriques où c est possible, et décorées de corniches et moulures. Pour la plupart, elles sont construites, comme nous l avons indiqué, de briques rouges typiques de la région toulousaine ou de pierre. On dirait que Pompignan ressemble moins à un village rural qu à un quartier de petite ville. Et cela ne devrait pas nous surprendre : on se rappelle que Le Franc grandit dans la petite ville de Montauban, et puis à Toulouse et à Paris où il a fini son éducation et sa formation intellectuelle, et où il resta pendant plusieurs années, fréquentant des salons littéraires et s occupant à écrire des poèmes et des ouvrages pour le théâtre, et qu il finit par épouser une Parisienne. Il voulut sans doute donner au village un air plus urbain. D ailleurs, le village ainsi renouvelé et le grand et élégant château qui le regarde d en haut se complètent parfaitement, chaque élément dépendant de l autre pour son effet esthétique comme il en allait de même pour l'unité économique et sociale : le style architectural liait ensemble dans chaque aspect de la vie tous les habitants de la localité. Il va sans dire que tous ces projets et les travaux sur le château et son parc créèrent beaucoup d emplois pour les Pompignanais pendant les années 1760 et 1770. Pourtant, leur occupation principale était l agriculture, surtout la culture du blé. C est pourquoi Le Franc a publié en 1768 une Lettre... sur le commerce des blés, des farines et du pain. Dans ce court document de 47 pages, où il laisse voir l influence des physiocrates sur sa pensée économique, il présente des arguments pour le commerce sans restrictions des blés et des farines, pour une méthode économique de la mouture, et pour la permission sans exceptions de faire du pain à la maison pour la consommation domestique. Le libre-échange, croit-il, assistera et le peuple et les riches, élèvera le standard de la vie en général, encouragera la productivité et aboutira à un développement économique continuel, du moins dans le Languedoc. Les restrictions sur le commerce, dit-il, mènent inéluctablement à la pauvreté, alors que le libre-échange permet l enrichissement du peuple qui peut donc payer l augmentation du prix des denrées. Quels que soient les mérites de cette argumentation, Pompignan se trouvait dans une région agricole riche, où les vignobles et les champs de blé étaient assez vastes. Dans les deux mémoires envoyés à l archevêque de Toulouse en décembre 1768, Le Franc avait proposé des projets de prévention des inondations qui n avaient pas été exécutés en 1787, comme l indique l entrée pour le 13 juin dans les Travels in France (Voyages en France) d Arthur Young. Il note le contraste entre les maisons à Grisolles, qui est à deux kilomètres de Pompignan, et celles de Pompignan ; Young loue les champs de blé dans la région, et vérifie l existence de l auberge que Le Franc avait promis de faire construire. Je m excuse par avance de ma mauvaise traduction. Nous passons par Grisolles, où il y a des chaumières bien bâties [mais] sans verre [aux 3

fenêtres], et quelques-unes sans lumière si ce n est ce qui entre par la porte. Nous dînons à Pompignan [Young écrit Pompinion, une transcription de sa façon de prononcer le nom du village], au Grand Soleil, une auberge exceptionnelle. [...] Ici est survenu un orage de tonnerre et d éclairs, avec une pluie que j ai pensé beaucoup plus forte que j en ai jamais connu en Angleterre ; [...] car la destruction qu il avait versé [le calembour vient de Young, pas de ma traduction!] sur la noble scène, qui un moment auparavant souriait d exubérance, était terrible à voir. Maintenant, tout était une scène de détresse; les meilleures cultures de blé [étaient] comme fauchées par terre, de sorte que je ne crois pas qu elles reviennent jamais ; d autres champs si inondés qu on doutait que ce que nous voyions ait été vraiment la terre ou l eau. Les fossés avaient été rapidement remplis de boue, avaient inondé la route, avaient couvert le blé de terre et de rochers. [Mais un peu plus loin] nous traversâmes un des plus beaux champs de blé qu on puisse voir ; l orage n avait donc été que partiel. Le Franc avait décrit les ravages des inondations dans des termes semblables dans son Mémoire. La prévention des inondations n est pas le seul projet que Le Franc n a pas pu réaliser. Un projet proposé dans le même Mémoire, selon lequel les Etats de Languedoc lui donneraient du terrain pour permettre la plantation de mûriers le long d un canal reliant la Garonne au canal latéral, afin d encourager l industrie de soie, ne fut jamais approuvé, probablement parce que la cession de terre publique à un particulier était contraire à la coutume, même si les mobiles du particulier étaient altruistes. Il n y a pas trace de mûriers dans le village, et ni le maire ni son adjoint n avaient jamais entendu parler d une telle culture. Il faut aussi considérer les importants services sociaux que le Marquis initia et soutint au bénéfice des Pompignanais. Une dotation de quelque 42.000 livres payait les frais d établissement d une école, d une sorte de bureau de charité, et d un petit centre hospitalier, qui comprenait aussi des logements pour les vieillards et pour les orphelins. Ce sont les Soeurs de la Charité qui en assuraient le service, avec Le Franc lui-même en qualité d administrateur. Ces institutions recevaient d autres fonds le cas échéant; par exemple, les dépenses médicales ordinaires ont été payées directement par le châtelain et la châtelaine. Malgré le manque de preuves que M. Carral vient d indiquer, je crois que cette dotation initiale fut doublée après la mort de Le Franc, grâce à la vente de sa bibliothèque. Je m appuie sur des sources secondaires, principalement les panégyristes de Le Franc. Il est vrai que ceux-ci ont l air d exagérer aussi lorsqu ils ne font que rapporter les faits. Bertrand Barère de Vieuzac dit de lui qu il avait fait des choses extraordinaires pour les villageois de Pompignan: il rendit à l agiculture des bras oisifs et des terres négligées. Il fit plus : il ouvrit un asile à l infirmité et à la maladie, un refuge à la vieillesse et à ces enfans infortunés qui n ont d autre père que l Etat. L Abbé Maury, élu à son fauteuil à l Académie Française, dit que Le Franc montra de la piété chrétienne en action, une qualité que l on voit rarement accompagnant un génie littéraire. C est donc peu surprenant que les Pompignanais le considérèrent comme une sorte de dieu tombé des nues selon M. André Hinard, ancien président de l Académie de Montauban (qui fut 4

fondée par Le Franc en 1730 comme Société littéraire et qui reçut ses lettres-patentes comme Académie en 1744). Petit à petit, Le Franc de Pompignan projeta et érigea une nouvelle commune, remplaçant complètement l ancienne ; il fournit aux habitants maisons et boutiques, une auberge, une source d eau potable, des routes et des rues, des services médicaux et éducatifs, une église refaite qui servait aussi de petit musée d art. Il coordonna ses propres efforts avec les travaux décidés par la puissance publique. Et ses propres contributions en temps, en argent et en idées furent considérables, et venaient à un moment où les frivolités à Versailles coûtaient des sommes énormes et où le gaspillage de la grande richesse de la nation s accomplissait avec habileté, expertise, et rapidité. Ce qui m amène, comme par hasard, à un épilogue. Après la mort de Le Franc à l âge de 75 ans, la France était au bord d une révolution, seulement cinq ans avant la prise de la Bastille. Les ravages soufferts par les édifices de l Eglise et de l Ancien Régime sont bien connus, et le Midi n en fut pas exempt. Pourtant, rien ne fut détruit à Pompignan : quelques tableaux et d autres objets d art ont été transférés à Toulouse, mais la plus grande partie resta à Pompignan, et l église et le château ne furent pas touchés. D ailleurs, les descendants des gens qui ont bénéficié directement de la philanthropie et de la planification urbaine de Le Franc ne l ont pas oublié : quand il fallut remplacer l ancienne église en 1847, les Pompignanais toujours reconnaissants demandèrent que les restes de leur bienfaiteur et de son épouse soient placés dans la nouvelle église malgré une loi prohibant de telles ré-inhumations. En 1975, quand j ai visité l église pour la dernière fois, on voyait le lieu où étaient enterrés le Marquis et la Marquise de Pompignan à côté du sanctuaire, et tout près une plaque en marbre noir commémorant la vie et les œuvres de cet homme qui avait pris pour sien le nom du village, mais qui lui rendit le centuple. 5