La ritualisation de la féminité



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Transcription:

Monsieur Erving Goffman La ritualisation de la féminité In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 14, avril 1977. pp. 34-50. Citer ce document / Cite this document : Goffman Erving. La ritualisation de la féminité. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 14, avril 1977. pp. 34-50. doi : 10.3406/arss.1977.2553 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1977_num_14_1_2553

Zusammenfassung Die Ritualisierung der Weiblichkeit Die nach Themen geordnete Zusammenstellung von Werbefotos aus Zeitschriften und Magazinen erlaubt es, in einer hervorgehobenen Form die wichtigsten Züge des sozial herrschenden Images der Weiblichkeit zu erkennen. Die Darstellung der Frau durch die Werbefachleute ist das Ergebnis einer Standardisierung und Verstärkung von Ausdrucks- und Verhaltensarten, die schon in der Realität stark ritualisiert sind. Die Arbeit des Werbefachmanns, durch die er den Wert seines Produkts hervorheben muss, gleicht einer Gesellschaft, die stark durch Zeremonien und Rituale geprägt ist. Sicher sind die Werbefotos in erster Linie nur «Bilder», bestenfalls «realistische Bilder», aber die Realität, die sie angeblich deformieren, ist selbst in vielen Aspekten, und nicht gerade in den unbedeutendsten, erkünstelt. Aus der doppelt dargestellten Mimik, Haltung, Gestik und Körperstellung kann man die dominierte Stellung der Frau ablesen. Davon zeugen auch die Eigenschaften, die der Frau zugeschrieben werden und die auch oft zur Charakterisierung der Kindheit verwendet werden : Unterwurfigkeit, Gehor-sam, Freundlichkeit, Mutwilligkeit, Verspieltheit, Schüchternheit. Abstract The Ritualization of Femininity The author has grouped together by themes a number of photographs appearing in advertisements in newspapers and magazines. This material enables him to illustrate, in a particularly striking manner, the basic traits of the dominant social image of femininity. The view of women projected by advertisers derives from the standardization and exaggeration of expressions and behavior which, actually, are already highly ritualized. The work of the advertiser who is obliged to show his product in the best possible light is not all that different from the task of a society which impregnates situations occuring in it with ceremonies and ritual signs. To be sure, commercial pictures are in the main «mere pictures», at best «realistic», but the reality they presumably reflect distortedly is itself artificial in many respects -and not the least important ones. In facial expressions, postures, and body attitudes, which are, so to speak, twice removed from reality, we can clearly discern the subordinate position of women. We are, moreover, made aware that the qualities associated with that position are often the same as those used to characterize childhood : submissiveness, docility, kindness, mischievousness, playfulness, shyness. Résumé Le regroupement, par séries thématiques, d'un ensemble de photographies de publicité extraites de journaux et de revues permet de saisir, sous une forme accentuée, les principaux traits de l'image sociale dominante de la féminité. La représentation que les publicitaires donnent de la femme procède en effet par standardisation et exagération d'expressions et de comportements qui, dans la réalité, sont déjà fortement ritualisés. Le travail du publicitaire qui doit mettre en scène la valeur de son produit n'est pas tellement éloigné de la tâche d'une société qui imprègne ses situations de cérémonial et de signes rituels. Certes, dans leur majorité, les photographies commerciales ne sont que des «images», tout au plus «réalistes», mais la réalité qu'elles sont censées déformer est elle-même, par bien des aspects et non des moindres, artificielle. A travers des mimiques, des postures, des attitudes corporelles deux fois représentées, on peut lire la position dominée de la femme, témoin les qualités qui lui sont associées et qui coïncident souvent avec celles qui servent à caractériser l'enfance : soumission, docilité, gentillesse, espièglerie, enjouement, timidité.

34 erving goffman RITUAUSÀTION Cet article enferme un certain nombre de photogra DE LÀ phies sujets commerciales humains. Ces -publicitaires- photographies représentant ont été arbitra des irement choisies dans des quotidiens et des magazi FEMINITE nes à gros tirage, aisément accessibles, du moins que je Etant peux choisir donné qu'il d'appeler n'est un guère thème, de limites ni aux à gen ce pour moi, de telle sorte qu'elles s'assemblent en sé ries permettant, grâce à une disposition non dé res de photographies que je peux rassembler afin pourvue de malice, d'exposer, de délimiter ou d'es d'exposer ce que j'ai d'abord identifié, ni aux a quisser un thème précis ayant trait au sexe, féminin rrangements possibles au sein des séries, on pourrait en particulier. Chaque série est accompagnée d'un croire que rien ne m'interdit de démontrer ce qu'il commentaire simple. me plaît, à partir de quelques points apparemment Quelques mots, tout d'abord, sur la façon communs. En cette matière, le succès ne requiert dont l'analyse sociale peut utiliser les photograp qu'un peu de perversité et d'astuce, et un lot im hies. Je prétends que les thèmes qui se laissent portant de photographies. Car, plus vaste est la col dégager par la photographie possèdent un statut lection dont dispose le chercheur, plus grande est ontologique très mêlé, et que toute tentative pour sa certitude de trouver confirmation de ce qu'il légiférer quant à l'ordre de réalité ainsi repré pense avoir découvert dans tel exemplaire, voire de senté risque fort de se voir déçue. ce qu'il a de toute façon envie de démontrer -preuve Pour qui veut étudier les photographies comm que la représentativité décroît parfois à mesure que erciales, il existe une méthode qui consiste à tirer les données se multiplient. Il s'ensuit que, par elleun échantillon au hasard d'un ou plusieurs numéros même, l'illustration efficace d'un thème ne prouve d'un ou plusieurs magazines, en précisant les titres rien quant à ce qui se laisse découvrir sur des images et les périodes et en refusant de s'intéresser à tout ou, encore moins, dans le monde. Et le fait est que ce qui sort de l'échantillon : la représentativité dé- c'est une méthode assez semblable à la mienne terminable est donc l'une des conditions auxquelles qu'emploient les compilateurs d'albums comiques devrait satisfaire toute collection de photographies et les photographes farceurs qui accouplent l'image ( 1 ) -et à laquelle ne satisfont pas celles que nous al de telle ou telle célébrité en pleine gesticulation lons analyser (soit dit en passant, les résultats ainsi avec celle d'un animal pris dans une pose apparem obtenus à partir d'un échantillonnage systématique ment semblable, ou qui lui superposent des bulles n'ont bien souvent de poids que pour autant qu'on dont le contenu modifie radicalement la situation peut attendre du lecteur qu'il les généralise au-delà et prête aux protagonistes des réactions inconve du domaine présenté, opération dont la garantie nantes. statistique exigerait une nouvelle étude qui, à son Les sujets que j'entends examiner soulèvent tour, conduirait à une sur-généralisation encore trois questions de méthodologie générale qu'il con plus étendue, et ainsi de suite. Mais cela est une au vient de ne pas confondre : la découverte, l'exposi tre question). Remarquons toutefois que ce type tion et la preuve. Seules les deux premières m'im de représentativité appartient aux images en tant portent ici, en tant que prétextes à exploiter, sans que telles et ne nous révèle rien de ce que nous grand investissement, les avantages très particuliers désirons bien souvent connaître, à savoir de quels qu'offre la photographie, qui sont les suivants. aspects de la vie réelle ces photographies sont l'ima Il est une classe de pratiques comportement ge honnête, et quel effet social elles exercent sur la ales -que l'on pourrait baptiser «petits comporte réalité censément dépeinte -limitation dont souf ments»- dont la forme matérielle apparaît assez frent aussi, du reste, nos photographies. bien codifiée alors même que les implications socia les ou la signification des actes en cause demeurent 1 Pour un exemple récent, voir D.E. Robinson, Fashions in en partie vagues, et qui, en outre, s'accomplissent Shaving and Trimming of the Beard : The Men of the Illu intégralement, du début à la fin, en un temps très strated London News, 1842-1972, American Journal of So bref et dans un espace restreint. Elles constituent ciology, 81 (5). des événements comportementaux, enregistrables

La ritualisation de la féminité 35 et reproductibles au moyen de magnétophones, de magnétoscopes et de caméras. (La bande magnéti que et le film, à la différence de la photographie, fournissent, non pas une seule image d'une occur rence réelle de l'activité considérée, mais toute une collection d'enregistrements de cette sorte. Mieux encore, l'emploi du magnétophone et du magnétos cope pour l'examen des très petits comportements facilite l'étude microfonctionnelle, c'est-à-dire du rôle de tel élément comportemental dans le flux de ce qui précède, coïncide et suit ). Il y a là une ren contre entre un objet d'étude et une technologie qui place le chercheur dans une relation entièr ement nouvelle à ses données et constitue le fon dement pratique de la micro-analyse. Les photographies de toutes provenances sont désormais bon marché et faciles à reproduire sous forme de diapositives. Dès lors qu'on s'en est constitué une collection, rien n'est plus aisé que de les trier, les arranger et les réarranger, bref, se livrer avec elles à une jonglerie faite d'essais et d'erreurs qui contribue merveilleusement à révéler des sche mes et à apporter des exemples, simples illustra tions ou relevés de cas réels. La compétence sociale de l'oeil est énorme et l'accord de ses utilisateurs impressionnant, deux facteurs que le chercheur peut exploiter. Grâce à eux, en effet, la possibilité lui est ouverte d'envisa ger clairement des figures comportementales qu'un talent littéraire insuffisant ne lui permettrait pas d'évoquer au moyen des seuls mots. Ceux-ci, n'ayant plus à restituer la totalité du problème, peuvent alors se limiter à diriger le regard vers ce qu'il faut voir. Du même coup, la notion de «réac tion purement subjective» dévient susceptible d'une promotion académique, car il est bien clair qu'une partie au moins de ce que l'on s'abstient d'étudier par crainte de tomber dans le bavardage possède une réalité spécifique, et se laisse précis ément percevoir, l'errance étant due à l'incapacité littéraire du chercheur et non à la nature des données (2). Dans une collection d'exemples en images 1 qu'il s'agisse d'illustrations ou de représentations de cas réels) sur un thème commun, il y a plus qu'un simple procédé permettant de s'assurer que le phénomène étudié apparaît clairement à la vue du spectateur. Pour cela, il suffirait le plus souvent d'un ou deux exemples. En outre, à la différence 2 L'oreille possède tout autant que l'oeil une compétence impressionnante, et, en cette matière, les phonéticiens (sui vis dernièrement par tous ceux qui s'intéressent à l'analyse du discours) ont fait un effort exemplaire pour élaborer des systèmes de notation qui, tout en étant imprimables, évi tent les limitations de l'orthographe courante et tendent ainsi un pont entre le domaine des sons et celui des publicat ions. Il y a néanmoins un problème : alors même que des chercheurs entraînés sont parfaitement capables de produir e tous une transcription identique pour une séquence so nore donnée, leur formulation écrite peut également bien s'appliquer à des expressions qu'ils entendraient par ailleurs comme significativement différentes. Autrement dit, si l'on dispose d'un enregistrement à écouter, la transcription du linguiste peut s'avérer très utile pour diriger l'attention au ditive vers tel son et exploiter ainsi à des fins savantes toute la compétence de l'oreille. Mais, en l'absence d'enregistre ment, une transcription ne résout rien. Quant à la transcrip tion écrite des analyses des enregistrements au magnétos cope, elle pose des problèmes encore plus graves. des conceptions traditionnelles en matière d'échant illonnage, la taille de la collection n'a nullement pour but de démontrer la prédominance de tels ou tels cas au sein de l'échantillon et (par extension) au sein du domaine d'où celui-ci est tiré. Il s'agit de tout autre chose. Car l'intérêt d'avoir divers exemples en images d'un thème unique, c'est qu'ils apportent un éventail d'arrière-plans contextuels différents, qui viennent éclairer des disparités encore inédites, alors même qu'ils manifestent un dessein identique. Or, d'une certaine façon, la pro fondeur et l'étendue de ces différences contextuell es sont ce qui donne le sentiment d'une structure, d'une organisation unique sous-jacente aux écarts superficiels. Tandis que pour les méthodes tradi tionnelles, les différences entre items à comptabil iser en tant que représentants d'une même chose sont une source d'embarras, et cela en proportion du degré de la différence, c'est le contraire qui est vrai de l'analyse par images qui consiste précis ément à fondre en un tout ces écarts apparents. Et il n'est pas jusqu'à l'inversion dans les faits de cette analyse qui ne demeure intéressante et instructive, ainsi lorsqu'un publicitaire, partant de tels modèles et de tel argument de vente, se met à rechercher di verses scènes possibles où les faire figurer, dans l'espoir de relancer le client par un mélange de ré pétition et de nouveauté. Car, quel que soit son dé sir d'entourer de changements un thème donné, il n'en doit pas moins satisfaire aux exigences de l'i nvention scénique -convenance, intelligibilité, etcmontrant ainsi nécessairement la possibilité et la manière de chorégraphier divers ingrédients pour leur faire «exprimer» la même chose. Le fait qu'un ensemble de publicités puisse manifester une struc ture sous-jacente commune est donc un artefact en tièrement produit par la conception publicitaire elle-même, et le chercheur ne fait que découvrir ce qui a été d'emblée agencé de propos délibéré. Mais il reste que la connaissance des moyens grâce aux quels le publicitaire réussit à trouver divers déguise ments à ses stéréotypes nous renseigne sur les man ières possibles de choisir et de modeler des maté riaux tirés de scènes réelles afin de provoquer 'i nterprétation désirée. Les photographies illustrant le comportement lié au sexe (social) que j'ai ainsi collectées de façon non-aléatoire peuvent d'autre part avoir pour utilité de nous rafraîchir les idées sur trois points : les sty les de comportement lié au sexe, la façon dont la publicité en présente une vision éventuellement biaisée et les règles de production scénîque particul ières à la forme photographique. Quoique mon in térêt porte avant tout sur le premier point, les tex tes qui accompagnent mes photographies abordent toutes les questions qu'elles peuvent soulever. Je précise toutefois que le point essentiel de la discus sion demeure la conception des publicitaires sur la façon de représenter les femmes avec profit. Il me faudra donc me hasarder à des généralisations peu fondées, qui n'ont pour elles que le mérite de por ter principalement sur la manière dont le sexe est représenté, et non sur sa mise en scène réelle. D'une façon générale, je n'ai pas retenu les photographies montrant ce qui, à mon avis, est commun aux deux sexes, au plan de l'image seule-

36 Erving Goffrnan ment ou bien également dans la réalité ; ni celles cesse d'être une «infirmière», mais continue d'être qui font état de différences que j'ai supposé con une «femme». nues de tous. Il s'ensuit que toute la partie banale Quelques mots pour finir à propos des pho -ou qui du moins me paraît telle- de la publicité tographies elles-mêmes. Remarquons tout d'abord est nettement sous-représentée. (Gauchissement qu'on y voit des femmes prendre des attitudes «f qui, du reste, se retrouve partout en ethnographie : éminines» non seulement face à des hommes, mais ce sont les différences et les ressemblances inatten aussi face à une autre femme, ce qui nous incite dues avec son propre monde que l'on enregistre). fortement à penser que les stéréotypes liés au sexe En outre, quoique la profession publicitaire (aux -en photographie du moins- reposent sur la notion Etats-Unis) soit concentrée à New York, et bien d'un espace à deux cases, l'important étant de remp que les modèles et les photographes constituent lir ces cases au moyen de sujets différenciés quant une population très particulière, ce qu'ils produi au rôle, mais pas nécessairement opposés quant à sent n'a rien d'extraordinaire aux yeux de ceux qui leur identité sexuelle. le regardent, c'est quelque chose de «tout naturel». Maintenant qu'il est assez clair que ma col En d'autres termes, même si les documents ici pré lection de photographies n'est pas nécessairement sentés ne peuvent être tenus pour représentatifs du à prendre au sérieux, j'aimerais expliquer rapide.comportement lié au sexe dans la réalité, ni même ment pourquoi elle l'est néanmoins. La tâche du de la publicité en général ou de telle publication en publicitaire est de disposer favorablement le spec particulier, on peut néanmoins, me semble-t-il, tateur à l'égard du produit qu'il vante, et son pro émettre à leur propos un jugement négatif de quel cédé consiste, en gros, à en montrer un exemplaire que importance, à savoir qu'en tant qu'images, on éclatant dans un cadre enchanteur, le message im ne les perçoit pas comme quelque chose d'excep plicite étant que, si vous achetez l'un, vous serez en tionnel ou d'anormal. Cela étant, il suffit, pour bonne voie pour vous retrouver dans l'autre -ce que prendre aussitôt conscience du stéréotype, d'imagi vous souhaitez. Il est d'ailleurs intéressant de noter ner pour chaque photographie ce qui résulterait si que l'élément enchanteur est en général assuré pai les sexes étaient échangés. Avec cette possibilité à la présence; dans le tableau, d'une élégante jeune l'esprit, le lecteur sera en mesure de produire ses femme venue apporter au produit son approbation propres commentaires et pourra se faire une idée et l'éclat de sa personne, que le dit produit soit un des mérites éventuels des miens. balai, un insecticide, un siège orthopédique, des Une dernière mise en garde : dans leur imatériaux de couverture, une carte de crédit ou mense majorité, les publicités présentent innocem une pompe à vide. Mais tout cela, bien sûr, n'est ment des scènes fictives dont les sujets, les person que de la publicité et n'a pas grand'chose à voir nages, n'ont rien de commun avec les modèles pro avec la vie réelle. Ainsi parlent les critiques de cet fessionnels qui posent pour l'occasion. Il est donc art d'exploitation. Critiques, il faut bien le dire, bien évident que lorsqu'on dit, par exemple, que naïfs, qui ne comprennent pas vraiment de quoi il les infirmières sont présentées de telle ou telle fa retourne dans cette vie réelle. çon par la publicité, il s'agit d'un raccourci : l'ima Le publicitaire, de quelque façon qu'il veuil ge donnée st en fait celle des modèles habillés en le vanter son produit, est forcé de se soumettre aux infirmières et posant dans une reproduction d'env contraintes du support qu'il utilise. Car, étant tenu ironnement médical. (Sans doute suffirait-il d'une de présenter quelque chose de sensé et d'aisément honnête rétribution pour persuader une vraie infi compréhensible, il ne dispose pour ce faire que de rmière de poser ou de se laisser photographier à son caractères d'imprimerie et d'une ou deux photogra travail ; mais le fait est que les agences de publicité phies dont les personnages, lorsqu'ils ont l'air de estiment d'ordinaire que les véritables infirmières parler, n'en sont pas moins muets. Remarquons dans de véritables hôpitaux n'ont pas l'air assez d'ailleurs que le texte, qui explique plus ou moins «typique»). Il m'arrivera d'user d'une telle simplifi «ce qui se passe», est le plus souvent quelque peu cation et de parler des sujets d'une photographie superfétatoire, l'image racontant à elle seule sa pe comme s'il s'agissait d'exemplifications, d'images tite histoire. enregistrées de la réalité. Mais la complication vient Comment donc des photographies peuventdu fait que poser pour une publicité implique pres elles représenter le monde, monde où des personnes que invariablement un report de sexe, les modèles (mouvantes et jamais fixées dans une position) se féminins apparaissant comme des personnages livrent à des activités étalées dans le temps, où le féminins, et les modèles masculins comme des per son compte presque autant que la vue, sans parler sonnages masculins (Le même report s'observe des odeurs et du toucher, où, en outre, il nous arri pour les tranches d'âge). Il s'ensuit que toute di ve de connaître personnellement les individus que scussion à propos du sexe dans la publicité finit par nous rencontrons, aventure bien improbable s'agistomber sur le point où, en un sens, modèle et per sant des personnages des publicités? sonnage ne font qu'un. Voilà qui justifie de façon particulière la simplification dont nous parlions. Car, s'il est vrai que le publicitaire qui met en scè ne une «infirmière» ne nous présente pas l'enr egistrement photographique d'un tel personnage, au trement dit, ne nous montre pas l'image authenti que d'une véritable infirmière, il reste qu'il nous fait voir une vraie femme, du moins au sens cou rant du mot «vrai» (3). Sorti du studio, le modèle Il y a à ce problème quelques solutions évi dentes. Ainsi, il est possible de monter une scène dont les personnages ont été saisis au beau milieu d'actes capables de résumer aux yeux de tous la s équence d'où ils sont extraits, cela, sans doute, 3 On trouvera des précisions quant à l'expression «vraie femme» chez H. Goffman, Frame analysis, New York, Har per and Row, 1974, pp. 284-285.

La ritualisation de la féminité 37 parce qu'on ne les estime possibles que dans le cours d'une action prolongée dont ils constituent un moment et que le spectateur est amené à r econstituer (4). Une deuxième solution consiste à utiliser des scènes déjà silencieuses et statiques dans la réalité : sommeil, réflexion, lèche-vitrines et, sur tout, ce regard de côté qui nous sert à communiq uer notre attitude globale envers ce qu'une autre personne -qui ne nous regarde pas directement- dit ou fait. Ou encore, il est possible de disposer les personnages selon une micro-configuration spatiale, en sorte que leurs positions relatives dans î'espace soient l'indice de leurs positions sociales relatives. Et, bien entendu, il y a la solution qui consiste à utiliser des scènes et des personnages stéréotypés que la grande majorité des spectateurs a depuis longtemps identifiés à telle ou telle activité, si bien que la compréhension immédiate est assurée. A ce propos, notons en passant que les publicitaires choisissent presque toujours des types positifs, approuvés de tous (peut-être parce qu'ils préfèrent voir leurs produits associés au bon plutôt que dis sociés du mauvais) en sorte qu'ils nous font voir des personnages idéalisés se servant d'instruments idéaux pour des buts qui ne le sont pas moins -et unis, naturellement, par des relations elles aussi idéales, comme l'indique la micro-écologie de leur disposition. Enfin, il reste la ressource de faire poser des célébrités, personnages que, certes, on ne connaît pas personnellement, mais dont on sait toujours quelque chose. Il est intéressant de noter que les publicitai res ne sont pas seuls à avoir recours à ce genre de méthodes. Les gouvernements et les organismes à but non lucratif les emploient également pour faire passer leurs messages dans la presse ou par voie d'af fiches ; et les groupes d'extrême-gauche et les per sonnes privées dont la photographie est le passetemps ou bien la vocation ne font pas autrement. (En fait, il est assez faux, hélas, de preteridle que seuls les publicitaires font de la publicité. Même les adversaires de la commercialisation du monde se voient contraints de concrétiser leurs arguments au moyen d'images qu'ils choisissent selon des critères finalement très semblables à ceux de l'ennemi). Mais le point essentiel auquel je veux en ve nir, c'est que, tous comptes faits, le travail du pu blicitaire qui doit mettre en scène la valeur de son produit n'est pas tellement éloigné de la tâche d'une société qui imprègne ses situations de céré monial et de signes rituels destinés à faciliter l'orientation mutuelle des participants. Ils ont l'un et l'autre à raconter une histoire au moyen des res sources «visuelles» limitées qu'offrent les situations sociales. Ils doivent tous deux traduire des événe ments obscurs sous une forme aisément interpréta ble ; et tous deux usent pour ce faire des mêmes procédés fondamentaux : parades d'intentions, or ganisation micro-écologique de la structure sociale, idéalisation approuvée, extériorisation gestuelle de ce qui peut sembler une réaction intime. (Ainsi, de 4 Point qui m'a été suggéré il y a quelques années par David Sudnow. Cf. D. Sudnow, Temporal Parameters of Interpersonal Observation, in D. Sudnow ed., Studies in Social Interaction, New York, The Free Press, 1972, pp. 259-279. même qu'une publicité pour Coca-Cola va nous montrer une famille, l'air heureux, les vêtements cossus, dans une station balnéaire chic, on peut voir des familles modestes, réelles celles-ci et habil lées de façon ordinaire, se permettre une petite fo lie en venant passer dix jours de leurs vacances dans un tel endroit, et prendre bien soin, s'étant chang ées, de se photographier dans leur nouveau rôle, comme pour nous confirmer, s'il en était besoin, qu'elles se livrent bien à une parade d'autopromotion). Cela dit, il n'est bien sûr pas question de nier que les parades effectuées par les photogra phies publicitaires constituent un sous-ensemble particulier des parades en général. En gros, le publi citaire doit se contenter de présenter dans l'instan tané des apparences muettes et inodores, limitation que ne connaissent pas les rites de la vie réelle. Voilà qui soulève le problème des «situa tions sociales», définies comme des arrangements au sein desquels les personnes sont matériellement en présence les unes des autres. Il arrive, et même fréquemment, que les photographies publicitaires nous présentent des personnages solitaires, mani festement en dehors de toute situation sociale. Néanmoins, pour que la scène soit interprétable, il est nécessaire que le sujet présente des apparenc es et se livre à des actes qui aient valeur informat ive, procédé qui est précisément celui que nous employons dans les situations sociales réelles pour monter nos propres histoires et nous instruire de celles des autres. Donc, solitaires ou non, les per sonnages des publicités s'adressent implicitement à nous, les spectateurs, qui nous retrouvons logés dans leur entourage par la permission qui nous est donnée de voir d'eux ce que nous pouvons en voir, avec pour effet la production d'une situation qu'on peut dire sociale. Bien mieux, il est fréquent que le photographe ôte d'avance toute ambiguité en d emandant à son sujet de simuler une réponse ges tuelle à quelque fantôme rôdant du côté de l'appar eil, c'est-à-dire, en fait, dans l'espace que nous, spectateurs, sommes censés habiter. Et remarquons en outre que le personnage solitaire, non content d'«extérioriser» l'information destinée à nous don ner une idée de ce qu'on veut nous montrer, s'abs tient de façon tout à fait systématique de se livrer à des comportements tabous ou peu flatteurs, qui sont pourtant bien ceux qu'on peut attendre d'une personne assurée de sa solitude. (Qui sait si l'un des sous-produits du réalisme commercial ne sera pas un renforcement de la censure sur les comporte ments solitaires?). Par suite, l'attention de qui s'intéresse à la présentation des sexes dans la publicité ne devrait pas se limiter à dévoiler les stéréotypes entretenus par les publicitaires, pour significatifs qu'ils puis sent être ; non plus, d'ailleurs, qu'à rechercher dans ces stéréotypes ce qu'ils peuvent nous révéler des modèles dominants, sous-jacents à la distribution des rôles sexuels dans notre société. Il faudrait auss i examiner de quelle façon ceux qui composent (et posent pour) les publicités assemblent les divers matériaux disponibles dans les situations sociales pour parvenir à leurs fins, à savoir présenter une scène signifiante et lisible en un clin d'oeil. Ce fai sant, nous réussirons peut-être à discerner par-delà

38 Erving Goffman les efforts artistiques comment, à partir de corps en présence les uns des autres et entourés d'él éments non humains, on peut façonner de l'expres sion. Et, ayant vu ce que les fabricants d'images savent faire des matériaux situationnels3 nous pour rons commencer à envisager ce à quoi nous nous livrons nous-mêmes. Alors, derrière une infinie va riété de configurations scéniques, nous parvien drons peut-être à discerner un idiome rituel unique et, derrière une multitude de différences superfic ielles, un petit nombre de formes structurelles. Maintenant, j'admets volontiers qu'avec tout cela je peux donner l'impression de vouloir faire beaucoup avec pas grand'chose, en l'occurrence : utiliser des matériaux publicitaires aisément acces sibles pour parler du comportement lié au sexe. Mais ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas le compor tement en général, mais seulement les parades que les individus injectent dans les situations sociales, parades qui participent sans nul doute de ce que les publicitaires s'efforcent eux-mêmes de mettre dans les scènes qu'ils montent autour de leurs produits pour les photographier. Certes, dans leur majorité, les photographies commerciales ne sont que des «images», tout au plus «réalistes», mais il va de soi que la réalité qu'elles sont censées déformer est elle-même, par bien des aspects et non des moind res, artificielle. Car la face du réel qui est ici en cause, c'est la manière dont les situations sociales nous servent de ressources scéniques pour élaborer dans l'instant le portrait visible de la nature humai ne que nous revendiquons. Par là, les photographies de composition se révéleront peut-être plus riches de substance qu'on ne le pensait, équivalent en quelque sorte, pour qui étudie l'idiome rituel d'une communauté, de ce qu'est un texte écrit pour qui en étudie la langue (5). Masculin/féminin La scène plupart des hommes des publicités et des mettant femmes' en évoquent plus ou moins ouvertement la division et la hiérarchie traditionnell entre les sexes. Ainsi la femme ap paraît le plus souvent dans des posi tions de subalterne ou d'assistée. I nversement l'homme, dont la taille plus élevée symbolise le statut supérieur, est représenté dans une posture protect rice qui varie suivant le lien social qu'il entretient avec ses partenaires : familial, professionnel, amoureux. 5 -Les thèmes abordés ici ont été développés plus longue ment dans E. Goffman, Gender Advertisements, Studies in the Anthropology of Visual Communication, 3 (2), 1976.

La riíualisation de la féminité 39

40 Erving Goffman Le tact Les femmes, plus souvent que les homlorsque c'est au contraire elle-même mes, nous sont montrées alors qu'elles que la femme touche, c'est, semble-t-il, effleurent du doigt ou de la main les pour faire sentir à quel point son corps contours d'un objet, qu'elles le serrent est une chose délicate et précieuse. contre leur sein ou qu'elles en cares sent la surface (parfois sous prétexte d'en diriger l'action). On les voit encor le toucher à peine, comme de peur que de lui à elles ne passe un courant électrique. Il y a là un attouchement ritualisé, qu'il convient de distinguer de la variété utilitaire, celle qui saisit, manipule et retient : La femme cachée On peut observer une situation sociale de loin ou de derrière une sépara tion -un «écran à la participation»- de façon à n'être pas ou peu vu, auquel cas il devient possible de prendre effe ctivement part aux événements sans s'exposer à être surveillé ou apostro phé par les autres. Il en résulte une scission entre certains des avantages et certains des inconvénients des interac tions face à face. En outre la présence d'un tel écran permet de s'engager s imultanément dans plusieurs interac tions secondaires dissociées les unes des autres sans paraître indisponible à aucun des participants.

La ritualisation de la féminité 4 1 II existe une version ritualisée de ce comportement qui consiste à se pré senter en quelque sorte à l'extrême bord de la situation ou bien à l'abri d'une protection quelconque, alors même qu'en réalité, on est tout à fait accessible aux participants. Cachée derrière un objet : La femme lointaine La femme des publicités paraît sou On regard de communication, peut équivaut considérer à se cela retirer que afin détourner du de courant rega le vent détachée de ce qui l'entoure («l'esprit ailleurs») alors qu'elle est gner, à l'abri de toute surveillance di aux côtés d'un homme, comme si la recte, la* maîtrise de ses émotions. vigilance de celui-ci, prêt à affronter Comme d'autre part il n'est pas ques tout ce qui pourrait arriver, suffisait tion de fuite dans un tel comporte pour deux. (Parfois, d'ailleurs, l'hom ment, celui-ci paraît impliquer une cer me a l'air sur ses gardes). «Dérive», taine soumission, une certaine condonc, mais «à l'ancre». Quant aux ob fiance en la personne source du stimu jets sur lesquels la femme fixe alors lus (6). son regard, ils sont divers. Les mains constituent un objet inté ressant auquel attacher le regard que l'on a détourné, car cette pose, outre qu'elle peut suggérer un certain re nfermement, demande le plus souvent de baisser la tête, d'où la possibilité d'y voir une attitude de soumission : Derrière une personne (avec alors la possibilité d'exprimer quelque chose en plus de la simple prise de distance, pouvant aller jusqu'à la trahison collu soire de la personne derrière qui l'on s'abrite) : ï.stc CROW LIGHT x < ' V. ' i'u > f^l h'- v tin \incrici. fastest-growing Ce peut être, par exemple, une pièce du vêtement de l'homme, qu'elle tor tille distraitement : m. 6 Cf. M.R.A. Chance, An Interpretation of Some Agonistic Postures : the Role of «Cut- Off» Acts and Postures, Symposium of the Zoological Society of London, 8, pp. 71-89.

42 Erving Go ff man Parler au téléphone entraîne nécessa irement une certaine distraction par rapport à l'environnement immédiat, d'où une impréparation aux événe ments qui pourraient y survenir. On y remédie en général en limitant la durée de rappel et en ne s'engageant pas trop dans la conversation. Les publicités, au contraire, nous montrent des femmes rêveuses, plongées avec délice dans des communications qu'on peut présumer fort longues. La femme soumise Les lits et les planchers constituent en Les femmes fréquemment, les hommes situation sociale des lieux tels que qutrès rarement, posent «le genou tim iconque s'y étend se trouve plus bas que les personnes assises ou debout. Le plancher correspond aussi aux parties les moins propres, les moins pures, les qui renonce à se préparer tout à fait moins nobles d'une pièce : c'est l'en aux aléas de la situation sociale, car droit que l'on réserve au chien, où l'on elle ne peut que retarder légèrement range les paniers de linge sale, les tout mouvement pour se battre ou chaussures de ville, etc. D'autre part, s'enfuir. C'est donc là encore une att la position couchée est celle où l'on itude qui paraît présupposer le bonpeut le moins se défendre et qui, donc, vouloir de quiconque pourrait s'avérer nous rend le plus dépendants de la dangereux dans l'entourage. Mais r bienveillance de l'environnement. (Et emarquons qu'il s'agit plus ici de bâtir il va de soi qu'être étendu sur le plan une scène que de typer sexuellement cher, sur un canapé ou sur un lit cons titue aussi, semble-t-il, une façon con ventionnelle d'exprimer une disponibil ité sexuelle). L'important pour nous est que, apparemment, les enfants et les femmes nous sont montrés couchés plus souvent que les hommes. idement fléchi». Quoi qu'il en soit par ailleurs, cette flexion du genou pourr ait s'interpréter comme la position de un sujet. Ainsi, l'image peut fort bien représenter deux femmes, dont l'une fléchit le genou, tandis que l'autre lui sert de support scénique. En d'autres termes, il y a répartition de deux rôles, qui ne correspondent pas nécessair ement à deux sexes :

La riíualísation de la féminité 43 D'une distribution assez identique à la précédente est la position penchée. Bien qu'on puisse distinguer entre pen cher le corps et pencher la tête, les conséquences ne diffèrent guère. Dans les deux cas, le niveau de la tête se trouve abaissé par rapport aux autres, dont, indirectement, le spectateur de l'image. Il s'ensuit une attitude qu'on peut lire comme l'acceptation d'une subordination, comme une expres sion insinuante, soumise et conciliante. On peut admettre que le sourire fait souvent fonction d'adoucisseur rituel, signalant qu'aucune hostilité, voulue ou provoquée, n'est à craindre, que la signification des actes d'autrui a été comprise et acceptée, que sa personne même a été jugée digne d'approbation. Et il n'est pas jusqu'à la personne qui suit d'un oeil soupçonneux un agres seur potentiel qui ne se surprenne à sourire de façon automatique lorsque son regard se trouve surpris par celui qui en est la cible, lequel, de son côté, n'est pas toujours tenté de sourire en retour. D'autre part, répondre aussi tôt par un sourire (ou, mieux encore, par un rire approbatif) à une boutade peut vouloir dire que l'on appartient, au moins pour le connaître, à l'entou rage de celui qui l'a lancée. Toutes ces variétés de sourires paraissent donc constituer l'offrande d'un inférieur à un supérieur, plutôt que 'inverse. Quoi qu'il en soit, on constate que, dans la société américaine, au cours des rencontres mixtes, les femmes sou rient plus et de manière plus expansive que les hommes, situation que la publi cité reproduit, peut-être sans inten tion bien consciente (7). 7-Voir les commentaires de N. Weisstein, in N. Weisstein, Why We Aren't Laughing Any More, MS, 2, 1973, pp. 49-90.

44 Erving Goffman Jeux de mains Plus que les hommes, les femmes nous sont montrées dans des dispositions qui les éloignent mentalement de la situation sociale environnante, les y laissant inorientées et désorientées, et donc, semble-t-il, à la merci de ia pro tection et du bon-vouloir éventuels des autres participants (présents ou possi bles). D'autre part, lorsqu'une person ne perd le contrôle de ses traits, lorsque son émotion «déborde», elle a, pour dissimuler en partie sa défaillance, la ressource de se détourner des autres ou bien de se couvrir le visage, la bouche en particulier, de ses mains. Il s'agit là de la ritualisation d'un geste associé à l'enfance : un tel acte ne saurait diss imuler que quelque chose se dissimule et entraîne en outre une cécité mo mentanée à l'environnement, ce qui en fait une réaction particulièrement vaine et désadaptée lorsqu'elle répond à une menace réelle. La timidité : Le rire \ Who's 30 and who's 20* ome a s Ions wa- IM De peut cher porter son même tour lg être un vjsag^ une doigt que version Qn façon à se peut ses couvrir atténuée affaiblie lèvres admettre constitue la de bouche que la se pre ca- de à mière action. Toutefois, il semble qu'on ait affaire là plus communément à une autre sorte de ritualisation : une manière atténuée de se sucer ou de se mordre le doigt. Ce geste donne en ef fet l'impression qu'un certain courant d'anxiété, ou une certaine rumination, ou quelque chose de ce genre s'est vu détacher du foyer d'attention et se maintient à part, dissocié et plus ou moins inconscient. Une chose est sûre : la face se trouve en partie couverte, et tout se passe comme si, pouvant voir sans être vu, l'on était libre de sous traire son visage et l'une de ses mains à l'engagement né dû face à face : True Confessions or. changed in How typewriters a my chango ufe ]

La ritualisation de la féminité 45 Quant aux doigts joints, ils expriment, semble-t-il, le même retour sur soi dis socié que le geste précédent, mais sous une forme encore plus atténuée. On peut d'ailleurs imaginer un mouvement à partir de la bouche.

46 Erving Goffman La femme docile Toute instruction paraît impliquer une Lorsque, par nécessité ou par courtois certaine subordination de l'élève, qui ie, un adulte reçoit l'aide d'autrui fait preuve de déférence envers son ins pour accomplir une action corporelle, tructeur. Ces traits expressifs propres à c'est rarement sans collaboration de sa la situation d'apprentissage sont enpart : il guide l'exécution et/ou reprend core renforcés par le lien qui, pour la l'initiative pour les derniers mouvem plupart des gens et à tous les stades, ents. (Deux exemples de cette situa unit cet apprentissage à la hiérarchie tion : passer le sel ; aider quelqu'un à des âges. Il existe en outre dans notre enfiler son manteau). De cette façon, société une forme d'apprentissage par le bénéficiaire peut conserver le sent ticulièrement associée, semble-t-il, au iment de son autonomie. Et il le peut statut infantile : l'apprentissage kines- encore mieux, naturellement, en ac thésique, où il s'agit pour l'élève de quérant l'habileté qui lui permettra de mouler son action sur celle de l'ins'occuper lui-même et efficacement de structeur qui le guide physiquement (8). ses propres besoins. Cela étant, les jeu Or, il est plus fréquent de voir un homnes enfants, eux, doivent supporter de me instruire une femme de cette façon que l'inverse : voir leur collaboration dédaignée par l'adulte qui s'affaire à prendre soin d'eux (9). On conçoit donc qu'une photographie qui nous montre, par exemple, un adulte nourri à la cuiller s'efforce de donner à la scène un tour caricaturai, sans doute pour éviter que le moi projeté par le fait d'être ainsi nourri ne soit pris pour un reflet du moi réel. Mais il faut constater que les femmes, qui nous sont montrées plus souvent que les hommes dans une telle position, ne sont pas pour autant dépeintes comme donnant à leur ac tion un aspect particulièrement comi que :," * 8-Cette notion d'apprentissage kinesthésique est tirée de G. Bateson, M. Mead, The Balinese Character, New York, New York Academy of Science, 1942, pp. 85-86. Leur ouvrage innovait brillamment quant à l'em ploi des photographies pour l'étude de ce dont on peut avoir une image claire. Il a en couragé toute une génération d'anthropolo gues à prendre des photographies. Pourtant, l'analyse des documents ainsi rassemblés 9 11 convient en outre de tenir compte de n'a guère été faite -et peut-être ne pouvait- l'idée généralement admise selon laquelle les il en être autrement. D'une certaine façon, il membres des classes à tendances aristocrati y a eu une confusion entre l'intérêt humain ques avaient pour tradition d'engager des et l'intérêt analytique. D'admirables films serviteurs auxquels ils demandaient des ser et photographies ont été rapportés, nous vices intimes que les bourgeois ont toujours montrant des gens merveilleux et des événe préféré assumer eux-mêmes, la pudeur ser ments fascinants, mais sans grand profit. On vant ici de support à la démocratie. Natu a montré beaucoup de respect et d'affection rellement, le corrélat de ces services int pour les autochtones, mais fort peu pour imes était le statut de non-personne de ceux l'exploitation analytique des images. qui les rendaient.

La ritualisation de la féminité 47 La femme enfant Etant donnée la position subordonnée des enfants, soumise à la seule indul gence des adultes, il paraît évident que «faire le bébé», c'est appeler sur soi un traitement semblable au leur. Dans quelle mesure cette conduite se rencontre-t-elle réellement dans la vie? On peut se le demander. Ce qui est sûr, c'est qu'elle se rencontre dans les pu blicités.

48 Erving Goffman La femme jouet «Attends-que-je-t'attrape» est un jeu couramment pratiqué entre adultes et enfants. Ceux-ci se voient traités, pour rire, comme s'ils étaient des proies as saillies par un prédateur. Au cours du jeu, certains objets (oreillers, jets d'eau, ballons de plage) servent de projectiles qui frappent mais ne blessent pas. D'autres (lits, couches de neige, étangs, bras) constituent autant d'endroits où jeter sans danger le corps du petit capt if. Or, il s'avère que les hommes jouent à de tels jeux avec les femmes, qui y collaborent en faisant mine de s'enfuir, en poussant de faux cris d'alarme, d'effroi ou d'apaisement. (La danse en est une occasion institution nalisée où le partenaire arraché du sol n'est jamais l'homme). Il se peut fort bien, en outre, que, par en-dessous, l'homme se livre à une démonstration plus profonde, qui entend suggérer ce qu'il serait capable de faire si jamais il devenait sérieux. La femme joueuse La note comique apportée par les a ttitudes infantiles peut l'être encore par un autre déguisement du moi, limité, peut-être, au domaine publicitaire' qui consiste à faire de tout son corps un instrument de gesticulation amus ante, une sorte de marionnette clow nesque : Welcome tothebettless, lmsless vour i>jinh ho-

La ritualisation de la féminité 49 Bonheur de femme Nous avons déjà remarqué que les femmes des publicités, plus que les hommes, ont tendance à se retirer de la situation sociale qui les entoure, du fait, entre autres, de leurs réactions émotionnelles. Parmi celles-ci, il y a celles qui traduisent le plaisir, l'e nchantement, la joie, l'allégresse -autant de façons d'être transporté de bonheur. Leur sens est peut-être que la femme -pareille à l'enfant qui mange une glace- est capable de trouver une sorte de satisfaction ultime et définitive dans des objectifs pleinement réalisa bles dans l'instant présent (10). Une exultation consommante, en quelque sorte. AKh II WITH 10-Ko ordre in Moran, York, pp. télévision, Advertising, 306-307. in misar eds., New L. la Ko Woman développe A plupart misar, American en in croire V. in des The Sexist une Gornick Américaines les Image Library, idée publicités Society, of du and Woman même 1972, tom B.K. New de la bent dans d'incontrôlables extases à la vue et au sentir de tables ou de commodes, qu'elles ont amoureusement imprégnées de la caresse des cires vaporisables, durables, sa tinées et parfumées au citron. Elles sont saisies de ravissement devant la blancheur étincelante de leur linge -et l'envie noire de HARPE leurs voisines. La ménagère que nous mont re la publicité pour la cire Johnson serre dans ses bras la table de salle à manger qui brille si merveilleusement ; puis elle cire son plancher jusqu'à ce que, s'étant emprison née dans le dernier coin, elle doive sauter par-dessus les meubles pour sortir. Et telle lessive nous fait voir une femme profondé ment déprimée parce que son linge ne brille pas autant que celui de la voisine. Remarquons en outre que certaines publicités, au lieu de nous montrer le ravi ssement d'une femme recevant un cadeau d'un homme, nous font voir la scène qui précède parfois, je veux dire celle du «de vine!», où l'homme tient quelque chose que la femme (qu'il a parfois obligée à fe rmer les yeux) ne peut voir, et taquine celleci pour qu'elle devine ce qui va enrichir son existence et qui la plonge dès maintenant dans un si heureux tourment. Dans une au tre version, le donateur fait jaillir son cadeau sans avertir, à la suite de quoi la bénéficiaire perd provisoirement tout contrôle d'ellemême et se pâme de plaisir. Cette taquinerie dans la générosité est, du reste, couramment pratiquée par les parents à l'égard de leurs enfants, et il convient de la rapprocher de cette autre atteinte à l'équilibre qu'est l'as saut pour rire dont nous avons parlé.

50 Erving Goffman Rituel et sur-ritualisation Nous venons donc de découvrir un rémonies brèves, expressions de symp certain nombre d'expressions «natur athie, rencontres d'amis, etc., répartis elles» de la féminité et de la masculin tout au long de notre ronde journalière ité, pour autant qu'elles se laissent selon un plan qui nous est encore mal représenter dans les images publicitai connu. Bref, que ce soit dans les publi res par le truchement de styles de com cités ou dans la vie, nous voulons des portements visuellement perceptibles. poses brillantes, nous voulons nous ex A l'examen, me semble-t-il, ces expres sions apparaissent comme autant d'i llustrations d'unités comportementales de type rituel, portraits d'une concep tion idéale des deux sexes et de leurs relations structurelles, réalisés en part ie grâce à l'indication, là encore idéal e, de l'attitude des acteurs au sein de la situation sociale. Certes, les photographies publi citaires sont faites de poses soigneu sement étudiées pour apparaître «toutes naturelles». Mais je soutiens que les expressions réelles de la féminit é et de la masculinité procèdent, elles aussi, de poses artificielles, au sens étymologique de ce terme. Quelle est donc, du point de vue des rites, la différence entre les scènes que nous dépeignent les publicités et celles de la réalité? La notion d'«hyper-ritualisation» constitue une pre mière réponse. En effet, la standardi sation, l'exagération et la simplifica tion qui caractérisent les rites en général se retrouvent dans les poses publicitaires, mais portées à un degré supérieur et souvent mises au diapason de l'infantilisme, de la dérision, etc. D'autre part, il y a les procédés de montage. Une photographie publicitai re constitue une ritualisation d'idéaux sociaux, telle que tout ce qui empêche l'idéal de se manifester a été coupé, supprimé. Dans la vie courante, en r evanche, nous avons beau travailler sans cesse à produire de semblables expressions «naturelles», nous n'y par venons qu'au moyen de certains styles de comportement, ou en certains points particuliers de nos activités : térioriser ; mais, dans la vie, une bonne partie de la pellicule est sans intérêt. Cela dit, il reste que, dans les deux cas, que nous posions pour une photogra phie ou que nous exécutions une véri table action rituelle, nous nous livrons à une même représentation idéale à ca ractère commercial, censée décrire la réalité des choses. Chaque fois qu'un homme réel allume la cigarette d'une femme réelle, son geste présuppose que les femmes sont des objets de va leur, quelque peu limités physique ment et qu'il convient d'aider à cha que pas. Il y a bien là, dans ce petit rite interpersonnel, une expression «naturelle» de la relation entre les sexes, mais qui, peut-être, n'est pas plus le reflet réel de cette relation que le couple d'une publicité pour des ciga rettes n'est un couple représentatif. Les expressions naturelles ne sont au tres que des scènes commerciales, jouées dans le but de vendre une cer taine version du monde, et cela dans des conditions au moins aussi douteus es et périlleuses que celles que con naissent les publicitaires. D'une façon générale, donc, les publicitaires ne créent pas les expres sions ritualisées qu'ils emploient. Ils exploitent le même corpus de parades, le même idiome rituel que nous tous qui prenons part aux situations sociales, et dans le même but : rendre lisible une action entrevue. Au plus, ils ne font que conventionnaliser nos conventions, styliser ce qui l'est déjà, faire un usage frivole d'images décontextualisées, bref leur camelote, si l'on peut dire, c'est l'hyper-ritualisation. Traduction A. Kihm