46 ans d apiculture 1) Présentation : - Je m appelle Louis Lanthéaume, je suis apiculteur retraité depuis 1 an, nous exploitions 500 ruches à St Paulien en Haute-Loire avec Marie- Hélène, mon épouse, qui est donc devenue chef d exploitation quand j ai pris ma retraite. Elle a conservé environ 200 ruches pour effectuer les 19 mois qui lui restent à accomplir avant sa retraite. - Je tiens d abord à préciser que cet exposé n est qu un témoignage de notre expérience apicole et qu il n a aucunement la prétention de se poser en exemple. Quand Vincent Girod m a demandé de témoigner de notre expérience, je me suis demandé en quoi notre exploitation pouvait-elle présenter le moindre intérêt pour des collègues apiculteurs? Après mure réflexion, j en ai déduit que les principales caractéristiques de notre exploitation pouvaient se résumer en 2 points : - Le premier réside dans le fait que nous nous sommes installés avec très peu de moyens financiers puisque nous n avons pas pu obtenir de prêt à l installation, que nous ne pouvions pas espérer bénéficier d aides financières familiales et que notre apport personnel au départ ne dépassait pas 2000. Nous avons donc réussi, par nécessité, à auto financer notre exploitation, sans aucun moyen financier au départ, mais après 8 années de travail dont 6 années de pluriactivité apicole. - Le deuxième est que pendant nos 27 années d apiculture professionnelle, nous n avons pas eu d autres revenus que ceux de la production de notre petite exploitation de 500 ruches, bien que la commercialisation de nos miels et de nos produits transformés se soit cantonnée à la Haute-Loire, département dont les prix sur les marchés sont parmi les plus bas de France. Nous n avons pratiquement jamais fait de revente ; la revente, principalement constituée par les savons, les sucettes au miel (car notre machine à bonbons ne permet pas de fabriquer les sucettes), les cuillères à miels et autres gadgets..., n a jamais dépassé 2 % de notre chiffre d affaire. Notre chiffre d affaire moyen annuel, proches des 70 000, nous a permis de finir, sans emprunt, la construction de notre maison, d élever normalement nos 2 enfants, et de finir notre carrière dans des conditions financières acceptables pour notre retraite. 1
Ce témoignage est donc de nature à donner espoir à de futurs apiculteurs ne disposant d aucun moyen financier au départ et qui ne paraissent pas crédibles aux yeux des banques. 2) En ce qui concerne notre parcours apicole : pour faire comprendre notre témoignage, je suis obligé de consacrer quelques minutes à la description de certains de nos choix de vie, sans rapport direct avec l apiculture, et je vous prie de bien vouloir m en excuser. - tout a commencé en 1965, j avais 15 ans, alors que j observais de loin un voisin apiculteur amateur qui était venu visiter ces ruches. Il m a proposé de me prêter un voile et de me montrer l intérieur d une ruche, je me suis approché et quand je l ai vu observer chaque cadre couvert d abeilles, j ai eu le sentiment qu il lisait les pages d un livre vivant: ça a été un véritable coup de foudre et le début d une longue histoire. Il m a aidé à construire ma première ruche et à la peupler. L année suivante j avais 5 ruches, puis j ai rapidement atteint 25 ruches peuplées d abeilles noires. - Pendant 13 ans j ai pratiqué une apiculture de loisir, au début je n imaginais même pas que l on puisse en faire son métier. - En 1976, j avais 26 ans, nous habitions à Nice, j étais technicien dans l industrie de l électronique. C est au syndicat d apiculture des Alpes Maritimes que j ai côtoyé pour la première fois des apiculteurs professionnels. Nous étions salariés depuis 4 ans quand nous avons commencé à envisager de nous lancer dans l apiculture professionnelle. Nos moyens financiers étant très restreints nous avons vite compris que nous ne pourrions pas nous installer dans les Alpes Maritimes. Nous sommes donc revenus en Haute-Loire où résidait ma famille, grâce à laquelle nous avons pu faire l acquisition d une ferme en ruine pour la somme de 1500, ce qui représentait, à l époque, la totalité de nos économies. - Mais à notre arrivée, ce fut le début de grandes difficultés : - - refus de prêt du Crédit Agricole, en 1976, pour financer notre projet d installation apicole, sous prétexte «qu il n était pas raisonnable de laisser un travail de cadre dans l industrie à Nice, pour venir faire son retour à la terre en Haute-Loire avec des abeilles, et bien sûr manque de garanties et d apport personnel». 2
- - refus de prêt du Crédit Immobilier, la même année, pour financer, en auto construction, les travaux de rénovation de la ferme en ruine que nous venions d acheter. - La seule chose que j ai pu obtenir du Crédit Agricole, ce fut, 1 an plus tard, un prêt de 4600 qui m a servi à acheter le bois pour la fabrication de 100 ruches et l achat de 100 essaims. En 1978, j ai donc fait l acquisition de 100 essaims d Italo-caucasiennes qui sont venues s ajouter à mes 25 ruches d abeilles noires. Par chance un collègue apiculteur nouvellement installé m a permis de profiter de sa miellerie pendant 5 ans en échange de services apicoles. Après 13 ans d apiculture de loisir, j accédais donc enfin, à l âge de 28 ans, au statut d apiculteur pluriactif. Pendant mes 6 années de pluriactivité, j ai donc pratiqué simultanément les métiers de salarié à temps plein, d apiculteur pluriactif, de bâtisseur en tous genres de bâtiments d exploitation et résidentiel, et de menuisier durant les périodes d intempéries. Comme elles sont fréquentes chez nous, j ai pu construire l intégralité de nos ruches. Marie-Hélène qui était mère au foyer en attendant la scolarisation de notre dernier enfant, a ainsi assemblé des milliers de cadres dans la cuisine de notre maison pendant ses moments creux. A cette époque je n avais pas d atelier, nos 400 premières ruches ont été fabriquées au 4 ème étage, dans le grenier de la maison que nous occupions sur la place du village. Nous montions les planches à l aide d une corde et d une poulie, et les ruches redescendaient par le même moyen, ce qui amusait beaucoup le voisinage. Les premières années, comme Cadet Roussel, les corps de ferme que nous avions achetés en dehors du village, pour y installer notre exploitation, n avaient plus de toiture à l exception d une petite grange de 50 m² dans laquelle nous stockions ce qui craignait la pluie. Pendant 5 ans les miels ont été extraits et stockés dans les locaux d un collègue apiculteur. Pendant ces 6 années de pluriactivité, les miels produits étaient presque exclusivement vendus en gros. Le reste étant vendu directement à la maison. Avec notre vieux J7, nous pratiquions une apiculture transhumante, nous produisions également du pollen, et des essaims pour le développement de notre cheptel. - J ai fabriqué ou fait fabriquer par des artisans locaux, la presque totalité de notre matériel : de miellerie, de fabrication des bonbons et de manutention. Ceci nous a permis de réaliser une économie moyenne de 75 % sur le prix du neuf. Nous ne sommes pas des anticonsommateurs, mais le fait de réaliser, sans emprunts et en autoconstruction, l intégralité de notre exploitation, de limiter les 3
investissements au strict nécessaire pour son bon fonctionnement, donc de limiter les charges, nous a permis de vivre confortablement des revenus d une petite exploitation. Comme vous pouvez le constater, le modèle de création de notre exploitation apicole n était pas le fait de notre choix, mais il nous a été imposé par les circonstances. En 1983, j avais 33 ans, nous avions environ 300 ruches d hybrides Italocaucasiennes, abeilles idéales pour le développement du cheptel. Par rapport aux noires, les récoltes étaient plus importantes (surtout pour le pollen et en cas de miellée abondante de sapin), mais ces hybrides étaient difficiles à gérer en période de disette et surtout il fallait impérativement couper les cellules chaque semaine, en période d essaimage, ce qui devenait impossible pour nous au fur et à mesure de l augmentation du cheptel. Nous vendions en gros à cette époque, mais nous savions que notre passage à l apiculture professionnelle avec 400 ou 500 ruches, nous imposerait de transformer et de commercialiser nous-mêmes nos produits en vente directe ce qui nous semblait incompatible avec le temps passé à couper des cellules. En 1983, nous avons donc réméré nos 300 ruches, en reines noires. A la suite de difficultés financières dans l entreprise mon employeur, j ai pu négocier un départ volontaire, ce qui m a permis de pouvoir bénéficier d une formation rémunérée, en BEPA d apiculture à Nîmes en vue de l obtention de la DJA. Je me suis installé apiculteur professionnel en janvier 1984, à 34 ans, sans emprunt ; nous avions alors 400 ruches d abeilles noires, une miellerie opérationnelle, notre maison était avancée à 80% des travaux. En 8 ans nous avions donc réussi à créer notre modeste exploitation apicole, à construire en partie notre maison et tout ceci avec un prêt initial de 4600. La DJA nous a permis de troquer notre vieux J7 contre un 4*4 et une remorque. Nous n étions pas peu fiers... nous étions apiculteurs professionnels, et cela sans l aide de personne! Malheureusement la vie a eu tôt fait de nous ramener à davantage d humilité. Durant l hiver qui suivit, la température en Haute-Loire est descendue à 34 pendant 5 jours, sans neige et par vent fort. Après une semaine de temps froid, nos 400 ruches étaient mortes congelées, pas une seule ruche n a survécu. A l époque j avais des ruches en Haute Loire depuis 20 ans et je n avais jamais subi de lourdes pertes. 4
La Haute-Loire étant déclarée en catastrophe naturelle, l assurance nous a remboursé 25% du sinistre et le Crédit Agricole nous a prêté les 14000 manquants. Nous étions tellement ulcérés de devoir emprunter à une banque qui avait refusé de nous aider 9 ans plus tôt, que nous avons remboursé ce prêt par anticipation, dès que nous avons pu, c est à dire 3 ans plus tard. En 1985 nous pensions avoir vécu le pire en perdant, la première année de notre installation, la totalité de notre cheptel. Nous avons donc pris la décision de ne plus hiverner en Haute-Loire, et depuis nous hivernons nos ruches dans la région de Sommières. Nous nous trompions, le pire était à venir car 1985 a été aussi l année de l arrivée de la varroase en Haute-Loire qui, avec son cortège de virus en tout genres entrant en synergie avec les pesticides et de nouvelles maladies, nous ont montré des années plus tard, que l on peut perdre régulièrement la totalité de son cheptel tous les 3 ou 4 ans. Mais comme nous l avait dit un apiculteur retraité de 80 ans à qui nous avons acheté des colonies au printemps 1985 : «ne vous désespérez pas, durant notre vie l apiculture nous a quelque fois mis en grande difficulté mais les abeilles nous en ont toujours tirés». Malgré notre parcours difficile, cette règle a été vraie pour nous également. En 1988 nous étions donc déchargés de toute dette, et à la tête d un cheptel de 500 ruches d abeilles de race indéterminée à dominante noire. Car 3 ans plus tôt, quand nous avons du racheter la totalité des colonies, les abeilles étaient tellement difficiles à trouver en France, que nous ne faisions pas les difficiles sur la race. 3) En ce qui concerne nos productions : Avec nos 500 ruches, nous produisions en moyenne : - 9 à 10 tonnes de miel (composées de 10 à 11 miels différents) principalement commercialisés au détail. - 300 kg de pollen commercialisé à 20% au détail et 80% en gros - 150 essaims sur cadres commercialisés (à la belle époque) à 60% et 40% en autoconsommation, pour finir à 100% d autoconsommation les dernières années. - Le renouvellement des reines n était pas très organisé : la plupart des reines défectueuses étaient simplement tuées à la visite de printemps 5
avec constitution ou non d un essaim en fonction de l état de la ruche. L introduction de reines d élevage n intervenait que dans les cas exceptionnels de sélection d abeille résistantes, principalement au mal des forêts et à la nosémose, ainsi que dans le cadre de notre programme régional de sélection et de réintroduction de l abeille noire en Auvergne. Environ 108 ruches vivaient en sédentaires sur 2 ruchers dans le Puy de Dôme, en Limagne Noire à 2 heures de route, elles produisaient du colza, du tilleul et du tournesol. Environ 108 ruches étaient transhumées mi avril en Isère, elles produisaient du colza, de l acacia et du châtaignier ( à 2 heures de route également). Ces ruches partaient sur le colza sur 4 cadres de couvain afin de limiter l essaimage que nous ne pouvions pas contrôler, après avoir donné à Sommières un ( ou exceptionnellement deux) essaims artificiels. Environ 300 ruches étaient transhumées en Haute Loire, de fin avril (pour le pissenlit) à la mi juin ; elles produisaient du pissenlit, du framboisier, du toutes fleurs de montagne, du sapin et du bruyère. Toutes nos ruches étaient équipées de grilles à reine, 400 ruches étaient équipées de trappes à pollen de dessous et 100 ruches étaient équipées de grilles à propolis. Une partie du miel était transformé sous forme: - de pain d épices - de bonbons au miels - d hydromel - de miel à la noisette - et d hypocras 90% de nos produits étaient, et sont encore, commercialisés au détail sur les marchés et à la ferme et 10% en demi gros. 6
4) En ce qui concerne l esprit de notre pratique apicole : - nous avons pratiqué une apiculture proche du bio. Nous avons travaillé en biodynamie pendant 2 ans dans les années 90. - Nous avons participé pendant 4 ans au programme collectif de réintroduction de l abeille noire en Auvergne organisé par L ADA, jusqu à sa mise à mort par l Europe qui a brutalement coupé tous les financements de notre ADA en 2007. - nous avons toujours consacré du temps à l expérimentation : - essais sur l acidification et l apport de protéines et de pré biotiques dans l alimentation artificielle des abeilles - utilisation d huiles essentielles et d acides gras dans la lutte contre les maladies du couvain - utilisation des Micro-organismes Efficaces (d après moi totalement inefficaces) - utilisation du thymol dans la lutte contre la nosémose - et dernièrement essais de suppression totale de traitement varroase avec les abeille noires dites résistantes de Mme Bolt. Je dois reconnaître que nos expérimentations se sont souvent soldées par une grande perte de temps et d argent. 5) Avant de répondre à vos questions, je voudrais terminer sur les 2 faits qui m ont le plus positivement marqué durant toute ma carrière apicole : - le 1 er c est au printemps 1985 lorsque nous parcourions la France à la recherche de colonies d abeilles, nous sommes arrivés peu avant la tombée du jour, chez un apiculteur âgé qui vendait ses ruches. Nous n avions pas nos combinaisons d apiculture, mais seulement nos voiles et nos gants. Nous étions en retard à notre rendez-vous et lorsqu il nous a proposé d aller sommairement visiter ses 27 ruches, bien que le soleil soit sur le point de se coucher, nous avons été surpris par son manque d expérience et lui avons objecté que nous allions nous faire massacrer. Lui ne s est pas habillé, il a seulement allumé un enfumoir. Dès la visite de la première ruche, ce qui devait arriver arriva, les abeilles nous attaquaient tous violement. Nous avions la trentaine et lui plus de 80 ans, nous avons donc cru à du gâtisme. 7
Malgré les piqures, il s est mis à parler très calmement aux abeilles, le calme est vite revenu et nous avons pu sortir quelques cadres de couvain. Cette expérience a été reproduite 27 fois, très rapidement. Marie-Hélène et moi étions très mal à l aise, j avais «les jambes en coton» et nous nous demandions s il ne s agissait pas de sorcellerie. Cette expérience nous a profondément marqués et beaucoup fait réfléchir. Grâce à elle, nous avons véritablement pris conscience que la ruche, avant d être un outil de production, est avant tout un être vivant et que nous faisons partie d un même Tout. - le 2 ème fait marquant, conséquence du précédent, est notre expérience en biodynamie quelques années plus tard. A l époque, comme beaucoup d apiculteurs, nous traitions nos ruches avec un brouillard d amitraze diffusé au phagogène, répété 3 à 4 fois à 3 jours d intervalle avec un lange graissé. Pendant 2 ans nous avons mené 400 ruches en biodynamie qui ont reçu un traitement isothérapique à base de cendres de varroas dynamisées dans de l eau, et en parallèle 100 ruches qui recevaient les passages d amitraze. Durant ces 2 années les 400 ruches en biodynamie ont néanmoins toutes fait l objet d un traitement de contrôle à l amitraze en fin de saison ainsi que les 100 traitées en conventionnel. Nous avons constaté durant ces 2 ans, que, quelque soit le mode de traitement : biodynamie ou 3 passages d amitraze, le nombre de varroas résiduels était le même sur toutes les ruches (de 50 à 200 varroas) alors que le 1 er passage à l amitraze sur les 100 ruches qui n étaient pas en biodynamie faisait tomber plus de 500 varroas. Le traitement isothérapique était donc efficace, bien qu insuffisant pour garantir à lui seul la survie des abeilles. Comment 1 gramme de cendre de varroas agité dans 110 000 litres d eau pouvait-il être efficace? Là encore nous touchions à quelque chose d un peu irrationnel. Je termine donc ma carrière avec beaucoup de questions sans réponses et quelques désillusions. Je ne crois absolument pas à l avenir d une abeille que l on maintient en vie artificiellement avec des traitements permanents. Comme beaucoup d apiculteurs de mon âge qui avons connu une situation de l abeille beaucoup plus clémente, j ai le sentiment amer de ne pas laisser les lieux dans l état où je les ai trouvés en arrivant dans le métier. 8