XI Dimanche du Temps Ordinaire (B) Voyez comme ils sèment Le semeur au soleil couchant (I) Vincent VAN GOGH (Groot Zundert 1853 Auvers- sur- Oise 1890) Huile sur toile, Juin 1888 64 x 80,5 cm Museum Kröller- Müller, Otterlo, Pays- bas 1
Le semeur au soleil couchant (II) Vincent VAN GOGH (Groot Zundert 1853 Auvers- sur- Oise 1890) Huile sur toile, Novembre 1888 32 x 40 cm Rijksmuseum Vincent Van Gogh, Amsterdam, Pays- Bas 2
Évangile de Jésus- Christ selon Saint Marc (4, 26-34) En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : «Il en est du règne de Dieu comme d un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu il dorme ou qu il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D elle-même, la terre produit d abord l herbe, puis l épi, enfin du blé plein l épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé.» Il disait encore : «À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre.» Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier. Commentaire Le peintre Est- ce utile de présenter Vincent VAN GOGH? Les sites à son sujet sont pléthores et je vous liasse vous y reporter pour les aspects biographiques. Notons simplement quelques caractéristiques picturales de l année 1888, date de réalisation de ces deux œuvres. On constate que lors de son passage à Paris chez son frère Théo, qui tenait une petite galerie de peintures, la vision des œuvres japonaises, comme HOKUSAI, influença Vincent qui éclaircit alors les couleurs et améliore sa technique des touches de pinceaux. De plus, le contact avec ses amis peintres français lui font adopter des teintes franches et brillantes. C est cette même année- là qu il quitte Paris pour rejoindre le soleil de Provence à Arles. Il y peint des scènes de genre, employant des touches courbes, tourbillonnantes et des couleurs pures : jaune, vert et bleu. Ses œuvres semblent empreintes d une profonde vigueur physique et spirituelle. C est aussi à cette époque que Paul GAUGUIN le rejoint. Les relations se dégradant entre eux, Vincent, dans un geste de folie, se tranche alors l oreille et entre de son plein gré à l asile de Saint- Rémy- de- Provence. Les deux tableaux Les deux œuvres sont séparées de quelques mois. Elles ont fait l objet de plusieurs passages dans les lettres que Vincent adresse à son frère Théo. Ainsi, de la première peinture en juin 1888, il fait un croquis pour son frère qu il accompagnera d un commentaire : Je travaille à un semeur : le grand champ tout violet, le ciel et le soleil très jaunes. C est un sujet difficile à traiter. Lecture simple De la deuxième œuvre, il lui écrira : Voici le croquis de ma dernière toile que suis en train de faire : encore un semeur. Immense disque citron comme soleil. Ciel vert jaune à nuages roses. Le terrain violet. Le semeur et l arbre bleu. Toile de 30. Il reviendra dans de nombreuses lettres sur la première toile, mais beaucoup plus concis sur la seconde. Je ne peux que vous inviter à lire ses lettres et carnets illustrés! Ce n est pas ici le lieu pour se lancer dans une étude stylistique des deux toiles. Notons simplement quelques éléments qui faciliteront la compréhension des œuvres. Le semeur I (juin 1888) Comment ne pas y voir l influence, si ce n est la copie, d un tableau de Jean- François MILLET? Le personnage du semeur (dont il se plaindra d avoir raté le visage dans une de ses lettres) est la reproduction fidèle du Semeur (1851, huile sur toile, actuellement au Musée des Beaux- Arts de Boston) dont il avait déjà tenté une copie en 1881. La comparaison est flagrante 3
MILLET - 1851 VAN GOGH - 1881 VAN GOGH - 1888 Mais comparaison n est pas raison, comme copie n est pas plagiat! Pourquoi ne pas s inspirer de ce que nous aimons, de ce que nous savons réussi? N est- ce pas une façon de rendre hommage au premier artiste? Et même si l attitude, le geste et l habillement du semeur sont très similaires, ce n est pas le cas des coloris. C est ici une explosion de jaune et de violet. VAN GOGH est ici empli de joie, il est dans l attente de son ami GAUGUIN à Arles. Cet optimisme éclate dans ces couleurs chaudes et vives et dans ce soleil, disque rayonnant d allégresse. La joyeuse lumière de l été et la beauté des champs à moissonner nous illuminent. Cette joie paraît même partagée par les oiseaux qui viennent grappiller les grains à peine semés. L espérance domine l œuvre. Nous sommes invités à entrer dans cette joie, à prendre le chemin qui s ouvre au premier plan. Peut- être que ce chemin ouvert au milieu des labours de notre vie mène à la maison? Peut- être que cet homme, pieds plantés dans le sol, et tête dans le ciel, vient ensemencer nos vies? Le semeur II (novembre 1888) Déjà au terme de quelques mois de vie commune, les relations entre les deux artistes se dégradent. On ne peut, en regardant cette deuxième toile, que ressentir l influence de GAUGUIN sur le sujet et sur la palette des couleurs de Vincent. Les formes sont moins nettes, les aplats plus nombreux, les ouches plus larges. De plus, on ressent comme une dramatisation du sujet. Le semeur se cache et se courbe. Et cet arbre presque décharné, perdant les dernières feuilles de l automne, au premier plan barre la scène comme une interdiction. Le contraste entre ce ciel jaune, signe d une espérance meilleure, et ce sol sombre est particulièrement marqué, tel le signe des émotions violentes qui secouaient VAN GOGH, état de son désespoir intérieur et avertissement du drame qui allait se jouer, sa dispute violente avec GAUGUIN qui lui fera se couper l oreille. C est le sol des labours de l automne, d une sorte de crépuscule marqué des sillons de la vie. Peut- être que les gros grains semés donneront de nouveau un beau fruit à l été Lecture spirituelle Si nous regardons ces deux toiles en écoutant l Évangile de ce jour, la Parole de Dieu s illustrent sous nos yeux. Mais sous un mode divers de l une à l autre. Le semeur I (juin 1888) Le Règne de Dieu est là, sous nos yeux. Un règne empli de lumière, avec un soleil qui divin, rayonnant de son Esprit, et qui nous attire. Il éclaire la Maison du Père, là où nous pourrons trouver notre demeure, après avoir parcouru le chemin de la vie qui s ouvre devant nous. Un chemin difficile, de labours, aux mottes rondes et lourdes, collantes comme la vie! Sur nos labours, un homme, tête au ciel et pied dans l humanité, un Christ pleinement homme terreux et adamique, et pleinement Dieu illuminé de l Esprit, sème. Il sème dans notre humanité. Il vient jeter le grain. Il a la patience de le laisser grandir. 4
Il sait même, bien qu il ne s en inquiète, que certains grains tomberont sur le chemin, d autres seront mangés par les oiseaux. Mais il sait aussi ce que va donner le grain tombé en terre. On le voit, chauffé par le soleil, arrosé par l amour, il a grandi, poussé dans le fond de la toile pour donner ce superbe champ à moissonner, peuples d hommes et de femmes sanctifiés. Le semeur II (novembre 1888) Peut- être nous sentons- nous à l automne de notre vie? Peut- être nous disons- nous qu il est bien tard pour semer? Peut- être sommes- nous courbés sous le poids des années, avons- nous l impression que beaucoup d arbres sur lesquels il reste si peu de feuilles, viennent barrer notre route? Peut- être nous disons- nous qu il est temps d essayer de semer une dernière fois Oui, la joie du premier tableau semble avoir laissé place à une lourdeur, un drame en attente Celui de la mort? Celui de l arbre de la Croix? Pourtant, il n est jamais trop tard pour bien faire! Il n est jamais trop tard pour continuer de semer dans nos vies. Ce n est pas nous qui faisons grandir, c est Lui. Et même, ce qui grandit, c est souvent ce que nous n avons pas semé! Voire, ce qui pousse, c est ce que nous ne nous rappelions plus avoir semé. Continuer, inlassablement, à jeter la semence de la vie et de l amour dans le sol de l humanité. Même si le grain n est plus aussi raffiné, même s il devient un peu gras et gros Semer! Et semer quelle graine? Celle de l amour! Car derrière nous, il brûle ce soleil d amour. Quand nous retournerons à la Maison du Père, celle qui paraît cachée entre les arbres, nous serons alors illuminés, réchauffés de la lumière divine qui continuera à faire grandir ce que nous avons modestement semé. Il faut semer de l amour dans nos vies, semer inlassablement, pour que ceux qui nous voient puissent dire de nous : «Voyez comme ils s aiment / Voyez comme ils sèment!» 5