# 7 : Lundi 13 janvier 2014 «HANNAH ARENDT EST-ELLE UNE NAZIE?»



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Transcription:

Université populaire de Caen Basse-Normandie Année 2013-2014 Contre-histoire de la philosophie par Michel Onfray Conférence N 240 # 7 : Lundi 13 janvier 2014 «HANNAH ARENDT EST-ELLE UNE NAZIE?» 1./ QUELLE JUIVE EST HANNAH ARENDT? a) «Hannah Arendt est-elle une nazie?» Titre du Nouvel Observateur, 1966 : Lors de la parution de la traduction française de Eichmann à Jérusalem, Gallimard. Titre de la double page de réactions de lecteurs. b) Lettre à Gershom Scholem (20 juillet 1963) : 1) Dit être juive comme elle est femme : Sans que ça lui pose problème 2) Récuse l idée qu il lui faudrait, parce que juive, manifester un particulier «amour du peuple juif ou Ahavat (sic) Israel» (Ecrits Juifs, 645). 3) Souhaite obtenir de Gershom Scholem des informations sur cette notion : Ahavath Eretz Israël : «Amour de la Terre d Israël» Ahavath Am Israël : «Amour du Peuple Juif» De quand date-t-elle? Quel rôle a-t-elle joué dans le judaïsme? Qui l utilise la première fois? Quand? Où? Dans la littérature hébraïque? 4) «Vous avez tout à fait raison : je n ai jamais «aimé» de toute ma vie quelque peuple ou quelque collectivité que ce soit ni le peuple allemand, ni le peuple français, ni le peuple américain, ni la classe ouvrière, ni quoi que ce soit du même genre. Je n aime effectivement que mes amis et je suis absolument incapable de tout autre amour. En second lieu, étant donné que je suis moi-même juive, cet amour des Juifs me paraîtrait trop suspect. Je ne m aime pas moi-même, et je n aime pas ce que je sais faire d une certaine manière partie de ma propre substance» (646). 5) Rapporte une conversation avec Golda Meir : Hannah Arendt déplore l absence de séparation en Israël entre Etat et Religion. Golda Meir répond : «Vous comprendrez qu en tant que socialiste je ne crois pas en Dieu, je crois dans le peuple juif» (646) Une déclaration «effroyable» selon Hannah Arendt. Imagine ce qu elle aurait du répondre : «La grandeur de ce peuple est venue un jour de ce qu il a cru en Dieu, et qu il a cru en Lui de telle manière que sa confiance et son amour pour Lui surpassaient sa crainte. Et voici qu à présent ce peuple ne croirait plus qu en lui-même? Que peut-il en sortir? Et bien, c est en ce sens que je n «aime» pas les Juifs et que je ne «crois» pas en eux ; mais il va de soi, et c est un fait, que je fais partie de ce peuple» (646). 6) Etre juif ne donne pas des droits, mais des devoirs : 1

«L injustice commise par mon propre peuple m émeut naturellement plus que l injustice commise par d autres peuples» «La peine que j éprouve ainsi n est pas destinée à être proclamée, même si elle commande, au plus secret de moi-même, certaines actions et certaines attitudes» (647). 7) Concernant Eichmann : «Ce qui vous déconcerte, c est que mes arguments et ma manière d aborder les questions sont imprévisibles. En d autres termes, c est le fait que je suis indépendante. J entends par là, d une part, que je n appartiens à aucune organisation et que je ne parle jamais qu en mon propre nom ; et, d autre part, que je ne tire profit que du Selbstdenken, (MO : penser par soi-même, une invite faite par Lessing) si bien que, quelles que soient vos objections quant aux résultats, vous-même ne les comprendrez que si vous réalisez qu ils sont vraiment de mon cru et de celui de personne d autre» (649). 2./ LE SIONISME D EICHMANN (MAUVAISE FOI I) a) Eichmann à Jérusalem a été mal compris : Y est-elle pour quelque chose? b) Dans sa lettre à Scholem, s étonne qu on puisse croire qu elle a fait de lui un sioniste : «Si vous n avez pas saisi l ironie de cette phrase, qui est en outre on ne peut plus clairement au style indirect, c est-à-dire qui explique la manière dont Eichmann se présentait lui-même, je n y peux vraiment rien» (647). Ironie? Elle écrit que son supérieur hiérarchique, Von Mildenstein, «lui enjoignit de lire Der Judenstaadt de Theodor Herzl, le grand classique de la littérature sioniste qui convertit Eichmann, immédiatement et pour toujours, au sionisme. Il semble que ce fut là le premier livre sérieux qu il ait jamais lu et il en fut durablement marqué» (1057). c) On peut être sioniste et nazi Eichmann travaille plusieurs années à un projet de déplacement des Juifs à Madagascar Projet soutenu par les nazis jusqu à Wansee (1942). d) Hannah Arendt écrit que Eichmann souhait alors (selon son expression) : «Mettre un peu de terre ferme sous les pieds des juifs» (1057). e) Un chapitre intitulé : «Un spécialiste de la question juive» Montre la cohésion sioniste de Eichmann de 1933 à 1942 Souscrit à l extermination par obéissance plus que par idéologie Cette obéissance illustre la banalité du mal. f) Elle écrit : «Il peut être utile de mentionner qu en 1939 encore il semble avoir protesté contre ceux qui profanaient la tombe de Herzl à Vienne et certains comptes-rendus font état de sa présence, en civil, à la commémoration du trente-cinquième anniversaire de la mort de Herzl» (1057) Autrement dit : le 3 juillet 1939. g) Poursuit sa démonstration que Eichmann était sioniste : Fait des conférences sur le sionisme Etudie scrupuleusement l organisation du mouvement sioniste Est en contact avec des responsables juifs sionistes Fait savoir qu il aime chez les Juifs «leur idéalisme» (1058) A savoir : la cohérence de leur engagement : 2

Ils vivent les idées auxquelles ils croient Dit sa préférence pour les Juifs sionistes : */ Aux Juifs assimilationnistes Ils diluent leur identité dans un peuple qui n est pas le leur */ Aux Juifs orthodoxes : Qui l ennuient. Apprend l hébreu, Mais juste pour lire un journal en yiddish, Un ancien dialecte allemand écrit en langue hébraïque compréhensible par n importe quel allemand Lit un livre de Böhm, mais le confond avec celui de Herzl. h) Portrait d Eichmann Capacités intellectuelles limitées Mélange ses mots à l oral : Fait rire le tribunal par ses fautes d expression Orateur qui juxtapose les clichés Piètre sujet sans mémoire : Confond Madagascar et l Ouganda (1092) Incapable de construire une phrase : En fait «un cas bénin d aphasie» (1064) Signale son «incapacité à penser» (1065). Ne lit pas les livres de la bibliothèque familiale Ne lit que les journaux. Conclusion : «Tout le monde pouvait voir que cet homme n était pas un monstre ; mais il était vraiment difficile de ne pas présumer que c était un clown» (1071). 3./ UN CLOWN SIONISTE ET KANTIEN a) Hannah Arendt dénie qu il puisse se dire kantien Lors de son procès, Eichmann «déclara soudain qu il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition kantienne du devoir. A première vue, c était faire outrage à Kant et c était aussi incompréhensible, dans la mesure où la philosophie morale de Kant est étroitement liée à la faculté humaine de jugement qui exclut l obéissance aveugle» (1149). b) Pourtant : c) L un des juges lui demande ce qu il en est de son rapport à Kant : «A la stupéfaction générale Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte de l impératif catégorique : «Je voulais dire, à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu il puisse devenir le principe des lois générales». (Ce qui n est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple, car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait aux autres le droit de le voler ou de l assassiner). Interrogé plus longuement, il ajouta qu il avait lu la Critique de la raison pratique de Kant» (1150). Difficile, pour Hannah Arendt, de pouvoir écrire en même temps, du même homme «qui, de son propre aveu, avait toujours été complètement réticent à lire quoi que ce fût, à part les journaux, et qui, au grand désespoir de son père, n avait jamais profité des livres de la bibliothèque familiale» (1058). 3

4./ UN KANTIEN CHEZ LES NAZIS (MAUVAISE FOI II) a) Dans Conférences sur la philosophie politique de Kant (1970) Affirme que, contrairement à Platon, Aristote, Augustin, Thomas, Spinoza, Hegel et autres, Kant «n a jamais écrit une philosophie politique» (21) La philosophie de l histoire? La politique «y est traitée comme un thème secondaire» (21) Le projet de paix perpétuelle? Kant ne le «prenait pas trop au sérieux» (22). La Doctrine du droit? «Si vous la lisez, passablement ennuyeuse et pédante -, il est difficile de ne pas être de l avis de Schopenhauer : «Tout se passe comme si ce n était pas l œuvre de ce grand homme, mais ce qui est sorti de la médiocre pensée d un homme du commun»» (22). Or la Doctrine du droit aborde dans sa II partie : La question du «Droit public» «Le droit politique», Les droits du souverain, «Du droit de punir et de gracier» : Eloge de la peine de mort Casuistique de l infanticide et du duel «Du rapport juridique du citoyen avec la patrie et avec l étranger» : Eloge de la «déportation» (Vrin, 221) Interdiction de l insurrection (223) Fidélité au serment «Le droit des gens» : Sur le droit de la guerre «Le droit cosmopolitique» b) Eichmann a lu Kant, incité par son père : La Critique de la raison pratique Qui sauve le christianisme : les postulats de la raison pure. c) Arendt ne veut pas qu Eichmann ait pu être kantien : «A première vue (sic), c était faire outrage à Kant et c était aussi incompréhensible, dans la mesure où la philosophie morale de Kant est étroitement liée à la faculté humaine de jugement qui exclut l obéissance aveugle» (1149). Pourquoi pas dans un second temps? d) Compatibilité kantisme & nazisme : A. Dans La Doctrine du droit : 1. Distingue et sépare moralité et légalité 2. Invite le citoyen à se soumettre à la loi Parce que c est la loi Pour sa forme, et non son contenu Parce qu elle cristallise la souveraineté «Obéissez à l autorité qui a puissance sur vous» parce qu elle a puissance sur vous. Hitler arrive légalement au pouvoir Il incarne la souveraineté. 3. En politique : légalité = moralité Le souverain bien = l Etat dans lequel règne l ordre juste 4. Interdit l insurrection : 4

Kant interdit au peuple de résister aux «abus» et à «l insupportable» commis par un tyran : «Le principe du devoir du peuple de supporter un abus, même donné comme insupportable, de la part du pouvoir suprême, réside en ce que sa résistance contre la législation suprême ne peut jamais être considérée que comme illégale, voire même comme détruisant toute constitution légale. Une modification de la constitution (mauvaise) de l Etat peut bien parfois être nécessaire, mais elle ne peut être accomplie que par le souverain lui-même au moyen d une réforme, et non par le peuple, donc par une révolution» B. Dans Qu est-ce que les lumières? 1. Kant : «Il serait très dangereux qu un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l opportunité ou l utilité de cet ordre ; il doit obéir». Transposons dans la configuration du procès de Jérusalem : «Il serait très dangereux que l officier Eichmann à qui un ordre a été donné par son supérieur Müller, voulût raisonner dans son service sur l opportunité ou l utilité de cet ordre ; il doit obéir». 2. Distingue usage privé et usage public de la raison Le fonctionnaire peut trouver une décision de l Etat injuste Mais il doit lui obéir. C. Il manque, chez Kant, les droits de : 1. désobéir (à l arbitraire), 2. refuser (l injustice), 3. résister (à l oppression), 4. se rebeller (contre l iniquité), 5. dire non à la loi (inique), 6. récuser le droit (de classe ou de caste), 7. contester les règles (despotiques). 5./ «L IMPENSABLE BANALITE DU MAL» a) Hannah Arendt a brossé le portrait d un être : Vil, veule, vantard, menteur, inculte, illettré, ignare, quasi demeuré Elle sous-titre : un Rapport sur la banalité du mal. Il lui faut donc un homme banal, aux franges de la pathologie : Incapable de communiquer, n ayant pas le sens d autrui, clos sur lui-même, protégé par des mécanismes de défense, déconnecté de la réalité (1065). b) Son analyse se veut une «longue étude sur la méchanceté humaine» Conclut en invoquant «la leçon de la terrible, de l indicible, de l impensable banalité du mal» (1262). Où y a-t-il banalité? Pas de démoniaque, pas de mal absolu Mais «la mesquinerie de cet assassinat collectif sans conscience de culpabilité, et (dans) la médiocrité dépourvue de pensée de son prétendu idéal : les meurtriers ont tué non pas pour tuer, mais parce que cela faisait partie du métier» (Ecrits Juifs, 669). Quand y a-t-il banalité? Journal de pensée (avril 1953) : «Le mal radical existe, mais pas le bien radical. Le mal radical naît toujours lorsqu on espère un bien radical» (I.371). c) Malentendu terrible : On a cru qu elle avait banalisé le criminel de guerre, donc le crime de guerre 5

Qu elle avait minimisé la catastrophe de la Shoah Or elle a voulu aborder le mal non comme essence Mais comme fait. d) Les essentialistes voulaient Le mauvais Nazi et le bon Juif Un bourreau coupable et des victimes innocentes. e) Au lieu de cela, elle présente : Eichmann comme : Un clown grotesque, un pitre, un raté, une pauvre type Le personnage d une comédie pitoyable Le jouet d une parodie de procès théâtralisée «Cet homme n était pas un monstre» (1070). Les Juifs comme co-responsables d une partie de leur destin. 6./ LE ROLE DES CONSEILS JUIFS a) Car il y eut des «Conseils Juifs» (1130), Judenräte, Puis une «police spéciale juive» (id), Constitués exclusivement de Juifs qui collaboraient avec le régime nazi et aidaient à la déportation des leurs. b) Hannah Arendt : «Eichmann attendait et reçut, à un degré absolument extraordinaire leur coopération» (1131). c) «Si les juifs n avaient pas aidé au travail de la police et de l administration j ai déjà mentionné comment la rafle ultime des juifs à Berlin fut l œuvre exclusive de la police juive il y aurait eu un chaos complet, ou il aurait fallu mobiliser une main d œuvre dont l Allemagne ne pouvait se passer ailleurs» (1131). «Pour un juif, le rôle que jouèrent les dirigeants juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de toute cette sombre histoire» (1132). d) Que faisaient les Conseils Juifs à Berlin, Amsterdam, Varsovie et dans d autres grandes villes d Europe? 1. Dresser la liste des personnes à déporter et de leurs biens, 2. Obtenir d elles les fonds avec lesquels elles paieraient les frais de leur déportation, puis de leur extermination, 3. Remettre en main propre au nazi les sommes ainsi obtenues, 4. Recenser les appartements vides, 5. Fournir les forces de police qui contribuent aux arrestations, 6. Faire monter les juifs dans les trains de la mort, 7. Distribuer les étoiles jaunes, (l occasion d un commerce lucratif car les brassards en toile étaient de moins bonne qualité que les versions plastifiées donc lavables ) e) Les choix effectués par les Conseils validaient des distinctions nazies entre : Juifs allemands & Juifs polonais, Juifs anciens combattants décorés & «Juifs ordinaires», Juifs aux familles implantées depuis longtemps en Allemagne & Juifs récemment naturalisés, Juifs éminents & Juifs sans réputation. f) La police juive ne fut pas plus douce Mais plus brutale, moins corruptible. g) «Les nazis considéraient la coopération des juifs comme la pierre angulaire même de leur politique juive» (1138). 6

Aucun membre de ces Conseils n a été appelé à la barre à Jérusalem. h) Certains Juifs travaillaient à l extermination Couper les cheveux Arracher les dents Creuser les tombes Effacer les traces i) Des techniciens construisaient les chambres à gaz à Teresienstadt Hannah Arendt oublie qu ils sont dans les camps, Elle les trouve aussi responsables que ceux qui sont à l extérieur L amalgame a pu blesser 7./ LA SERVITUDE VOLONTAIRE a) «Partout où les juifs vivaient, il y avait des dirigeants juifs, reconnus comme tels, et cette direction presque sans exception, a coopéré d une façon ou d une autre, pour une raison ou une autre, avec les nazis. Toute la vérité est que, si le peuple juif avait vraiment été non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le nombre total des victimes n aurait pas atteint quatre et demi à six millions» (1139). b) Pulvérise une autre idée reçue : il n y a pas eu d opposition de gauche La gauche ne s opposait pas à Hitler : «Par principe (elle) n accordait aucune signification aux problèmes moraux et encore moins à la persécution des Juifs - une pure «diversion» destinée à faire oublier la lutte des classes qui, aux yeux de la gauche, dominait toute la scène politique» (1112). c) La construction des camps et la politique de réarmement restaure le plein emploi La gauche est déstabilisée L opposition : démoralisée par «la tactique du Parti Communiste qui invitait à rejoindre les rangs du parti hitlérien afin de s y installer tel un Cheval de Troie» (1112). d) Ni les communistes, Ni les socialistes : «il n y eut aucune résistance socialiste organisée en Allemagne pendant la guerre» (1113) Ni les non juifs, Ni même les Juifs, donc, n ont résisté L administration, l armée, l Etat-Major, l université, la magistrature, le monde des affaires, les intellectuels, tous ont collaboré 8./ POUVAIT-ON RESISTER? a) Oui répond Hannah Arendt Des SS ont refusé et n ont pas été tués Pas un seul document du procès de Nuremberg ne fait état d une seule exécution (Ecrits juifs, 648) Eichmann n encourait donc pas la cour martiale, mais le tribunal de police et de SS. b) Lettre à Scholem concernant les Juifs qui ont collaboré : «Il n y avait aucune possibilité de résistance, mais il y avait la possibilité de ne rien faire. Et pour ne rien faire, il n était pas nécessaire d être un saint ; il suffisait de dire : je ne suis qu un simple Juif et je ne désire pas autre chose». Puis : «En outre, ces gens n étaient pas soumis à la pression immédiate de la terreur, mais seulement à une pression indirecte. Je sais à quoi m en tenir en ce qui concerne les différences de degrés à ce sujet. Il existait toujours un espace pour la liberté de décision et d action. ( ) Etant donné qu en politique nous avons affaire à des hommes 7

et non à des héros ou à des saints, cette possibilité de non-participation est décisive pour porter un jugement sur l individu, et non sur le système» (Ecrits juifs, 648). CONCLUSION a) Dans la fin de Eichmann à Jérusalem : Les nazis on effacé leurs traces : Mais l oubli n a pas été possible b) La leçon de cette histoire? «Politiquement, elle est que, dans des conditions de terreur, la plupart des gens s inclineront, mais que certains ne s inclineront pas ; de même, la leçon que nous donnent les pays où l on a envisagé la Solution finale, est que «cela peut arriver» dans la plupart d entre eux, mais que cela n est pas arrivé partout. Humainement parlant, il n en faut pas plus, et l on ne peut raisonnablement pas en demander plus, pour que cette planète reste habitable pour l humanité» (1243). BIBLIOGRAPHIE : Hannah Arendt, Ecrits juifs, Fayard Hannah Arendt, Gershom Scholem, Correspondance, Seuil Hannah Arendt et Joachim Fest, Eichmann était d'une bêtise révoltante, Fayard Hannah Arendt, Juger, Points Seuil Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Folio Kant, Doctrine du droit, Vrin Michel Onfray, Le songe d'eichmann, Galilée Hannah Arendt (le film), Margarethe von Trotta (2012) 8