La Peste Albert Camus

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Transcription:

Classe de Première Le personnage de roman, du xvii e siècle à nos jours La question de l Homme dans les genres de l argumentation, du xvi e siècle à nos jours La Peste Albert Camus Édition de Marianne Hubac Dans les années 1940, une épidémie de peste s abat sur la ville d Oran. Jour après jour, le lecteur suit l apparition et l extension de la maladie. Il découvre les réactions de chacun des personnages face aux souffrances et à la mort : certains fuient, d autres restent pour lutter. À travers ce grand roman, Albert Camus ISBN 978-2-7011-6166-2 352 pages rend hommage à ceux qui affrontent la vie avec modestie et honnêteté, et nous invite à réfléchir sur les valeurs de solidarité, d amitié et d engagement.

Arrêt sur lecture 1 p. 65-69 Pour comprendre l essentiel p. 65-66 La mise en place du récit 1 Camus a choisi comme épigraphe de son roman une citation de Daniel Defoe (p. 6). Expliquez-la et dites comment elle oriente la lecture du texte. Bien que la citation soit extraite de Robinson Crusoé (1719), il faut préciser que Daniel Defoe est également l auteur d un Journal de l année de la peste, publié en 1722, que Camus a lu lorsqu il se documentait en vue d écrire son roman. Le terme «emprisonnement» présent dans la citation retient l attention, puisque Camus, avant d opter pour La Peste, a envisagé différents titres possibles, dont Les Prisonniers. La prison dont il est question désigne probablement la ville d Oran, dont les portes sont fermées à partir du moment où l état de peste est déclaré. Elle peut aussi renvoyer à la condition humaine de manière plus générale, dans la mesure où l homme semble condamné à affronter le mal. Mais la répétition du verbe «représenter» et le déplacement de ce «qui existe réellement» vers ce «qui n existe pas» laissent entrevoir les pouvoirs de l imagination créatrice du romancier et suggèrent la pluralité des niveaux de lecture du texte. La dimension symbolique du roman est donc induite par cette épigraphe : le lecteur sait qu il devra transposer ce qu il lit pour lui donner une autre portée. 2 Le narrateur présente son récit comme une chronique (recueil de faits historiques). Relevez, à partir des deux premiers chapitres, ce qui contribue au réalisme du texte. Dès la première ligne, le texte est donné à lire comme une «chronique», ce qui implique que des événements historiques soient relatés dans l ordre chronologique. Le souci d exactitude du narrateur transparaît ainsi dans la mise en place, au présent gnomique, du cadre spatio-temporel. Dans le premier chapitre, il présente la cité d Oran en soulignant son caractère «ordinaire» (l. 3) et «banal» (l. 72), puis il décrit la vie de ses habitants, la manière dont «on y travaille, [dont] on y aime et [dont] on y meurt» (l. 21-22). Des précisions relatives aux dates apparaissent dans le deuxième chapitre : «le matin du 16 avril» (l. 1), «le soir même» (l. 15), «le lendemain 17 avril, à huit heures» (l. 37), «l après-midi du même jour» (l. 114), «le lendemain matin, 18 avril» (l. 177). Ces mentions sont souvent placées en début de paragraphe, et permettent de contrebalancer l indistinction 3

Arrêt sur lecture 1 sur l année «194.» (l. 2) du tout début du roman. La transcription des dialogues échangés entre les personnages, le compte rendu des actions du docteur Rieux, traduisent également la volonté du narrateur d être au plus près des événements. 3 Le narrateur souhaite rester objectif et extérieur au récit, mais il trahit tout de même sa présence. Montrez-le en confrontant le premier chapitre et le début du deuxième et du troisième chapitres. Dans le premier chapitre, le narrateur s exprime à la troisième personne du singulier : «il se propose» (l. 107, l. 108), le plus souvent en prenant appui sur le pronom indéfini «on» : «on doit l avouer» (l. 6), «on ne doit rien exagérer» (l. 71). Il emploie en outre des formules générales et impersonnelles telles «de l avis général» (l. 2), «un chroniqueur ne peut tenir compte de ces contradictions» (l. 92), qui lui permettent de conserver l anonymat auquel il tient : «le narrateur, qu on connaîtra toujours à temps» (l. 97). Il se replie derrière la position de l «historien» (l. 101), exposant sa méthode dans les lignes suivantes (l. 102-108). Aussi le terme de «chronique» est-il mis en lien avec ceux de «dépositions» (l. 100), de «documents» (l. 103), de «témoignage» (l. 104), puis de «relation» (l. 110). Toutefois, on relève à plusieurs reprises les marques de la première personne du pluriel, signe que le narrateur s inclut dans ce qu il évoque : «notre ville» (l. 22, l. 38, l. 54, l. 74), «chez nous» (l. 48), «notre population» (l. 77), «nos concitoyens» (l. 87). Le deuxième chapitre introduit une rupture, dans la mesure où il installe une narration à la troisième personne du singulier, menée par un narrateur totalement extérieur au récit, et qui s attache principalement au point de vue du docteur Rieux. Néanmoins, les passages de réflexion comme celui qui ouvre le troisième chapitre trahissent la présence du narrateur anonyme par l emploi du pronom «on» (l. 22, l. 23, l. 27, l. 32, l. 35) et des adjectifs possessifs «nos» (l. 4, l. 11) ou «notre» (l. 5, l. 28), ainsi que par des formules telles que «il est possible de le dire» (l. 1) ou «le narrateur croit utile» (l. 16). Grâce à ces indices, le lecteur perçoit que le narrateur a eu partie liée à l histoire qu il relaie, sans pour autant pouvoir identifier sa place exacte face aux événements racontés. Des rats et des hommes 4 La ville d Oran et ses habitants sont longuement décrits. Précisez leurs caractéristiques. Le narrateur semble n avoir aucune affection particulière pour la ville d Oran, qu il décrit dans le premier chapitre. En effet, les termes auxquels il a recours pour la caractériser sont tous connotés négativement : «une ville ordinaire et rien de plus qu une préfecture française de la côte algérienne» (l. 4-5), «laide», «tranquille» (l. 6). Le quotidien des habitants est frappé d une dimension conventionnelle, que soulignent les mentions «on s y ennuie» (l. 24), «la 4 vie n est pas très passionnante» (l. 75-76), et les trois occurrences du substantif «habitudes» (l. 24, l. 73, l. 74). C est ainsi «l aspect banal de la ville et de la vie» (l. 72) que le narrateur cherche à mettre en avant dans ces premières pages, non sans un certain détachement ironique puisqu «on peut dire que tout est pour le mieux» (l. 75). Il qualifie l ensemble de «lieu neutre» (l. 11) ou encore de «ville sans soupçons» (l. 46), pointant l incapacité des Oranais à s ouvrir à «autre chose» (l. 43-44), à l image de leur cité, qui «tourn[e] le dos» (l. 83-84) à une «baie au dessin parfait» (l. 82). Il semble ainsi déplorer la tendance de ses concitoyens à «perdre aux cartes, au café et en bavardages, le temps qui leur reste pour vivre» (l. 41-42). La population est cependant qualifiée de «franche, sympathique et active» (l. 77), bien qu elle semble uniquement intéressée par l argent : «s enrichir» (l. 25), «gagner beaucoup d argent» (l. 31). Par ailleurs, la description d Oran se déploie sous le signe de la négation : c est «une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins» (l. 9-10), une «cité sans pittoresque, sans végétation et sans âme» (l. 79). Cette accumulation fait ressortir «l insignifiance» (l. 61) de la ville. Ce cadre rend encore plus saisissants les événements «sortant un peu de l ordinaire» (l. 3) que le narrateur s apprête à rapporter. 5 Les principaux personnages de l œuvre sont évoqués dans la première partie du roman. Présentez-les en indiquant, par exemple, leurs traits physiques et moraux, leur métier, leur réaction face aux premiers cas de la maladie. Dans les premières pages du roman, le docteur Rieux (dont la description est donnée page 33 par l intermédiaire des carnets de Tarrou) croise les personnages qui vont devenir les acteurs principaux du récit. Le concierge M. Michel et l épouse du docteur Rieux sont vite écartés de l intrigue : le premier meurt au deuxième chapitre tandis que la seconde, souffrante, quitte la ville pour se reposer à la montagne. Quoique secondaire, le personnage du vieil Espagnol asthmatique «au visage dur et raviné» (p. 14) réapparaît à plusieurs reprises au cours du roman, en tant que patient régulier du docteur Rieux. Le juge Othon, croisé à la gare, est décrit comme «long et noir, et qui ressemblait moitié à ce qu on appelait autrefois un homme du monde, moitié à un croque-mort» (p. 15). S il semble prendre conscience du problème que posent les rats, il se montre hésitant à aborder le sujet de manière frontale, ce que traduit l usage des points de suspension : «Les rats» (l. 108). «L après-midi du même jour» (p. 16), le journaliste Raymond Rambert fait irruption dans le cabinet du docteur. Il a «le visage décidé, les yeux clairs et intelligents», et est présenté comme quelqu un qui va «droit au but» (p. 16). La précision sur sa profession : «Il enquêtait pour un grand journal de Paris sur les conditions de vie des Arabes et voulait des renseignements sur leur état sanitaire» (l. 119-121), n est pas sans faire penser à l itinéraire de Camus lui-même. 5

Arrêt sur lecture 1 En quittant son cabinet, Rieux rencontre Jean Tarrou, «un homme encore jeune, à la silhouette lourde, au visage massif et creusé, barré d épais sourcils» (p. 17). Celui-ci observe l agonie d un rat et déclare à propos de l apparition des rongeurs : «je trouve cela intéressant, oui, positivement intéressant» (l. 160-161). «Le lendemain matin» (p. 18), la mère de Rieux fait son apparition : «C était une petite femme aux cheveux argentés, aux yeux noirs et doux» (l. 183-185). Elle semble d emblée affirmer une force paisible que la peste ne pourra ébranler. Quelques jours plus tard, le docteur croise le père Paneloux, décrit comme «un jésuite érudit et militant [ ] qui était très estimé dans notre ville» (l. 271-272, p. 21). Lorsque Rieux l interroge au sujet des rats, ce dernier répond que «ce doit être une épidémie, et ses yeux sourirent derrière les lunettes rondes» (l. 285-287). L emploi du verbe «sourire» paraît déplacé dans le contexte et laisse supposer une interprétation, un regard particulier. Plus tard dans la journée, Rieux est appelé par «un de ses anciens clients, employé de mairie» (l. 290) : il s agit de Joseph Grand, «un homme d une cinquantaine d années, à la moustache jaune, long et voûté, les épaules étroites et les membres maigres» (l. 299-301). Sa manière de s exprimer est d emblée soulignée : il «semblait toujours chercher ses mots, bien qu il parlât le langage le plus simple» (l. 309-310). Il a contacté le docteur après avoir trouvé son voisin, Cottard, en train de se pendre (p. 22). Les deux hommes se quittent en évoquant les rats : «[Rieux] demanda à Grand si les rats avaient totalement disparu de son quartier. L employé n en savait rien. On lui avait parlé en effet de cette histoire, mais il ne prêtait pas beaucoup d attention aux bruits du quartier» (l. 356-359). La discrétion apparaît dès lors comme l une des qualités principales du personnage. La reproduction des carnets de Tarrou au troisième chapitre offre un point de vue complémentaire sur les événements et éclaire la personnalité de ce personnage qui ponctue ses carnets d anecdotes ou de propos a priori futiles. 6 Le troisième chapitre (p. 27-33) offre un autre point de vue sur les événements en permettant aux lecteurs de lire les carnets de Tarrou. Soulignez ce qui s en dégage. Après avoir évoqué les premiers signes de l épidémie, qui culminent avec la mort du concierge, le narrateur introduit une sorte de détour au troisième chapitre (p. 27-33) en confiant au lecteur «l opinion d un autre témoin» (l. 17) : «il s agit d une chronique très particulière qui semble obéir à un parti pris d insignifiance» (l. 30-31). Les expressions «considérer les choses et les êtres par le gros bout de la lorgnette» (l. 32-33), «se faire l historien de ce qui n a pas d histoire» (l. 34-35), «une foule de détails secondaires» (l. 38) traduisent une vision particulière, qui poursuit un objectif autre que celui annoncé par le narrateur au début du roman. Alors que celui-ci fait part dans le premier paragraphe (p. 27) de la «panique» (l. 4), de la «peur» et de la «réflexion» (l. 13) qui agitent les Oranais, 6 Tarrou privilégie l humour et une forme d absurdité. On peut citer par exemple la transcription de la conversation des deux employés du tramway : «quand on est malade, il ne faut pas souffler dans un piston» (l. 64-65), ou les différents moyens évoqués pour «éprouver [le temps] dans toute sa longueur» (l. 98-104). En outre, Tarrou semble apprécier jouer avec les mots ; il prend ainsi au premier degré l expression «quand les rats quittent le navire» (l. 125 à 127), et s amuse à animaliser la famille qu il croise au restaurant de l hôtel (p. 31-32). Tarrou pose ainsi un regard distancié sur les événements, qui offre au lecteur un contrepoint au récit principal mené par le narrateur, en privilégiant notamment les anecdotes surprenantes. L apparition d une maladie mystérieuse 7 Le caractère peu ordinaire des événements racontés est annoncé d emblée. Montrez comment la surprise laisse place à la panique au fil des chapitres. Dès les premières lignes du roman, le narrateur souligne la nature inhabituelle de ce qu il s apprête à raconter : «les curieux événements» (l. 1), «sortant un peu de l ordinaire» (l. 3), «rien ne pouvait faire espérer à nos concitoyens les incidents qui se produisirent» (l. 86-87). Le caractère apparemment anodin de ces incidents est toutefois mis en perspective par un regard rétrospectif : «[les incidents] qui furent, nous le comprîmes ensuite, les premiers signes de la série des graves événements» (l. 89-90). Dans le deuxième chapitre, la découverte d un rat mort par le docteur Rieux est qualifiée d «insolite» (l. 7). Le concierge, quant à lui, considère cela comme une «farce» (l. 14) complotée par de «mauvais plaisants» (l. 38). La quantité de rats morts pourrait faire l objet, aux dires de Rieux, d un «curieux reportage» (l. 145-146), et Tarrou trouve toute cette histoire «positivement intéressant[e]» (l. 161). Lorsque le nombre de rats morts augmente, par dizaines puis par centaines (p. 18), l attitude des concitoyens évolue : «[ils] commencèrent à s inquiéter» (l. 203). La «stupéfaction» (l. 242) laisse alors place au «désarroi» (l. 252), et d «un accident un peu répugnant» (l. 252-253), le phénomène devient «menaçant» (l. 255). La mort du concierge marque d ailleurs une étape cruciale, au sens où «la surprise des premiers temps se transforma peu à peu en panique» (l. 3-4, p. 27). La «peur» (l. 13) s installe. À la mort des rats succède alors la mort des hommes : les chiffres scandent le récit, et «l addition [est] consternante» (l. 143-144, p. 38). Dans un premier temps, les journaux évitent de relayer ces événements tragiques ; de même, les autorités cherchent à «ne pas inquiéter l opinion publique» (l. 9, p. 54) et ne prennent que de légères mesures préventives, «accueillies avec sérénité» (l. 263, p. 62). Mais l augmentation continue des décès (l. 291-292, p. 63) n est pas sans alarmer la population : «Nos concitoyens qui, jusque-là, avaient continué de masquer leur inquiétude sous des 7

Arrêt sur lecture 1 plaisanteries, semblaient dans les rues plus abattus et plus silencieux» (l. 294-296, p. 63). Lorsque la «peur» (l. 336, p. 64) saisit aussi les autorités, l ordre de fermer les portes de la ville est donné. Vers l oral du Bac p. 67-69 Analyse des lignes 1 à 53, p. 8-10 8 Il paraît improbable que la maladie qui s abat sur Oran soit la peste. Expliquez pourquoi. Au début du roman, l épidémie qui s abat sur la ville est qualifiée de «mal curieux» (l. 146, p. 39) ; le nom de la maladie n est prononcé qu avec difficulté. C est le docteur Castel, parfaitement conscient de ce qui pourra lui être objecté, qui avance la possibilité qu il s agisse de la «peste» (l. 164). Il formule lui-même les oppositions : «C est impossible, tout le monde sait qu elle a disparu de l Occident» (l. 156-157), «Elle a disparu des pays tempérés depuis des années» (l. 166-167). L évocation de la peste appelle des images d agonie et de cadavres, qui occupent les pensées de Rieux (p. 40-44) et expliquent sa réticence à accepter qu elle soit responsable de ces morts : «Le fléau n est pas à la mesure de l homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c est un mauvais rêve qui va passer» (l. 18-20, p. 40). Tout en reconnaissant que les symptômes sont ceux de la peste, le personnage refuse de penser que la maladie pourrait sérieusement sévir : «celle-ci [ ] sans doute ne serait pas sérieuse» (l. 53, p. 46-47). Prononcer le mot n est donc pas chose aisée : «il faut peut-être se décider à appeler cette maladie par son nom» se dit Rieux (l. 15-16, p. 45). Ainsi, lorsque Castel déclare au cours d une commission sanitaire que la question «est de savoir s il s agit de la peste ou non» (l. 19-20, p. 50), il provoque chez les médecins et le préfet des réactions affolées (p. 51). Il faut attendre une nouvelle augmentation du nombre de morts pour qu une dépêche officielle déclare «l état de peste» (l. 337, p. 64), mettant fin aux tergiversations. 9 Les autorités finissent par «déclar[er] l état de peste» (p. 64). Précisez quelles en sont les conséquences à l aide des dernières pages de la première partie. Les autorités ont commencé par prendre des mesures (l. 312-315, p. 64), qui se révèlent insuffisantes : «Si l épidémie ne s arrêtait pas d elle-même, elle ne serait pas vaincue par les mesures que l administration avait imaginées» (l. 258-260, p. 62). Alors que le nombre de morts augmente, un rapport est adressé à «la capitale de la colonie pour solliciter des ordres» (l. 307-308). La dépêche que reçoit le préfet en réponse porte deux impératifs : «Déclarez l état de peste. Fermez la ville» (l. 337), preuve de la gravité de la situation. La fermeture des portes de la ville crée une atmosphère de huis clos qui n est pas sans rappeler l univers de la tragédie, suggéré par l organisation du texte en cinq parties. Ainsi, la montée progressive du fléau et la propagation de la peur au sein de la population constituent le premier acte, autrement dit, l exposition de cette tragédie moderne. 8 Montrer en quoi la description inaugurale d Oran est chargée d une valeur symbolique Analyse du texte I. Oran, une ville anodine a. La ville décrite dans cet incipit est une ville banale. Montrez qu elle est essentiellement définie par des négations et des restrictions. Il est frappant de constater que la description de la ville, tant du point de vue de sa géographie que des habitudes de vie de ses habitants, est effectuée en négatif : la préposition «sans» est ainsi employée dans l accumulation «une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins» (l. 9-10), et dans les expressions «une ville sans soupçons» (l. 46) et «s aimer sans le savoir» (l. 53). L adverbe «ne» est employé en corrélation avec la conjonction de coordination «ni» à la ligne 10 : «on ne rencontre ni battements d ailes ni froissements de feuilles», soulignant ainsi l absence des mouvements les plus minimes qui s observent habituellement en milieu urbain. La négation est très présente, que ce soit sous la forme «ne pas» (l. 35, l. 51), «ne plus» (l. 17) ou sous la forme restrictive «ne que» (l. 12). L adverbe «seulement», employé à deux reprises (l. 13, l. 19), est complété par la locution «faute de» (l. 52). Oran semble ainsi se définir par le manque, l absence (on relève l adjectif «absent» à la ligne 23), elle n est «rien de plus qu une préfecture française de la côte algérienne» (l. 4-5). Privée de beauté, d activité particulière ou d une forme de prise de conscience («il est des villes ou des pays où [ ] Oran, au contraire», l. 42-46), la ville semble renaître seulement en hiver (l. 18-19). b. Les habitants d Oran sont présentés sans relief particulier. Relevez leurs principales caractéristiques. Les habitants d Oran sont évoqués à la suite de la présentation de la ville. Ils sont désignés par l intermédiaire du substantif «concitoyens» (l. 25) et du pronom indéfini «on», dont on relève cinq occurrences en l espace de quelques lignes (l. 21-24). Les deux derniers paragraphes de l extrait évoquent leurs activités et leur manière d aimer. L «ennui» (l. 24), les «habitudes» (l. 24) et surtout la volonté de «s enrichir» (l. 25) semblent les caractériser principalement. En effet, on peut relever les expressions «commerce» (l. 26), «faire des affaires» (l. 27), «gagner beaucoup d argent» (l. 31), «on joue gros jeu sur le hasard des cartes» (l. 36-37). Par ailleurs, les Oranais sont perçus comme un ensemble indifférencié, ce que traduit l emploi du pronom indéfini 9

Arrêt sur lecture 1 «on» («on s y ennuie», l. 24) et du pronom personnel de la troisième personne du pluriel «ils», pris dans une même routine : «Le soir, quand ils quittent leurs bureaux, ils se réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils se mettent à leurs balcons» (l. 31-34). L amour, dans cette perspective, recouvre deux possibilités : «se dévore[r] rapidement dans ce que l on appelle l acte d amour» (l. 49), ou «s engage[r] dans une longue habitude à deux» (l. 50). Les habitants sont compris comme un tout et n ont, de ce fait, aucune caractéristique propre. c. Le rythme de la ville et de ses habitants est plusieurs fois souligné. Précisez-le en vous appuyant sur des exemples. La force de l habitude, évoquée par le narrateur, rejoint les mentions et les adjectifs qui témoignent du rythme très codé de la ville et de ses habitants. Le «changement des saisons» (l. 11-12) impulse une mécanique faite d habitudes, que l on retrouve à l échelle de la semaine puisque les plaisirs sont réservés au «samedi soir et [au] dimanche» (l. 30), tandis que le travail occupe les Oranais «du matin au soir» (l. 41), ces derniers ne se réunissant qu «à heure fixe» (l. 32). La routine et une forme d ennui caractérisent ainsi Oran ; l ensemble dégage en effet une impression «ordinaire» (l. 4), «tranquille» (l. 6), «neutre» (l. 11). Le narrateur souligne par ailleurs la faculté des habitants à «perdre [ ] le temps qui leur reste pour vivre» (l. 41-42), ce qui semble être pour lui le propre d une «ville tout à fait moderne» (l. 46-47). II. Un narrateur mystérieux et critique a. La présentation de la ville d Oran est assumée par l un de ses habitants, qui reste anonyme. Montrez-le. Le narrateur ne se signale à aucun moment à titre individuel ou personnel. Il recourt au pronom indéfini «on» à plusieurs reprises, et à des verbes à l infinitif : «il faut quelque temps pour apercevoir» (l. 7), «comment faire imaginer» (l. 8-9) ou encore «rien n est plus naturel, aujourd hui, que de voir des gens [ ]» (l. 39-40). Toutefois, la récurrence de la première personne du pluriel dans des formules telles que «notre petite ville» (l. 22), «nos concitoyens» (l. 24-25), «notre ville» (l. 38), «nos contemporains» (l. 39), «chez nous» (l. 48), indique sans aucun doute que le narrateur est un témoin, voire un acteur, des événements dont il fait part. b. Le narrateur adopte une distance qui donne à son propos une dimension objective. Dites comment la manière dont il mène sa description contribue à cet effet. Le narrateur a choisi de présenter Oran de manière distanciée ; aussi sa description ne trahit-elle aucune subjectivité. L emploi de verbes simples conjugués au présent de vérité générale, le recours à des formules impersonnelles et au pronom indéfini «on» véhiculent une impression de détachement. De plus, le 10 narrateur procède de manière organisée : il présente d abord la ville, avant de s attarder sur ses habitants, puisqu «une manière commode de faire la connaissance d une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime» (l. 20-21). Ces deux axes constituent d ailleurs la suite de son développement. Il s attache en outre à une forme de fidélité : «selon leur expression» (l. 26-27), et admet de luimême les nuances qu on pourrait lui objecter : «On dira sans doute que cela n est pas particulier à notre ville et qu en somme tous nos contemporains sont ainsi» (l. 38-39). c. Le lecteur perçoit un jugement de la part du narrateur, notamment dans l évocation des Oranais, au troisième paragraphe. Montrez que l ironie n est pas absente de cet incipit. Bien que le narrateur semble prétendre à l objectivité, son point de vue perce à plusieurs reprises dans le texte, en particulier dans l évocation des Oranais. Si la ville elle-même est dépréciée par l indication «rien de plus qu une préfecture [ ]» (l. 4), l ironie la plus forte s entend à l encontre des habitants qui «travaillent beaucoup, mais toujours pour s enrichir» (l. 25). L adversatif «mais» laisse supposer une réprobation du narrateur. À l inverse, les adverbes «naturellement» (l. 27) et «très raisonnablement» (l. 29) masquent une fausse approbation : le discrédit jeté sur le goût des Oranais pour l argent conduit le lecteur à considérer que les «joies simples» (l. 28), les «plaisirs» (l. 29) devraient avoir plus d importance. Le conformisme règne également en ce qui concerne les «désirs» (l. 34) ; le sarcasme ne semble d ailleurs pas loin lorsque le mot «vices» (l. 35) est employé dans un contexte qui semble peu approprié. De la même manière, l amalgame du travail, de l amour et de la mort dans l expression «tout cela» (l. 22) offre un saisissant résumé de l existence des Oranais. Le choix de certains termes résonne d une distance feinte : «commode» (l. 20) souligne une forme de superficialité, tandis que «on s y applique» (l. 24) ne semble pas le verbe le plus adéquat pour caractériser le fait de «prendre des habitudes» (l. 24). Le narrateur cherche certes à rester extérieur aux événements qu il raconte, mais le regard qu il pose sur ses concitoyens ne paraît pas pour autant dénué de tout jugement. III. Une description symbolique a. Dès les premières phrases, le narrateur indique qu il va relater des événements extraordinaires. Mettez en lien l incipit avec le titre du roman, l épigraphe avec la date indiquée à la première ligne du texte et dites ce que ces éléments peuvent laisser supposer au lecteur. Le lecteur est d emblée frappé par le mystère qui sous-tend le premier paragraphe. En effet, celui-ci s ouvre sur le groupe nominal «les curieux événements» (l. 1), immédiatement complété par l idée qu «ils n y 11

Arrêt sur lecture 1 étaient pas à leur place, sortant un peu de l ordinaire» (l. 3). Le narrateur annonce «le sujet de cette chronique» (l. 1), qui est de faire le récit des dits événements. Le lecteur ne peut alors que les mettre en écho avec le titre du roman, La Peste. Les deux premières lignes abritent une contradiction apparente entre le terme «chronique» (l. 1) d une part et l indistinction de la mention «en 194.» d autre part, qui semble donner une portée générale aux événements tout en admettant comme cadre une période sombre de l histoire. Aussi le lecteur convoque-t-il nécessairement le contexte de cette époque (Occupation, Seconde Guerre mondiale, idéologie nazie, camps de concentration, etc.), ce à quoi semble l encourager l épigraphe tirée de Robinson Crusoé, notamment la seconde partie de la phrase : «représenter n importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n existe pas». On peut ainsi d emblée se demander si la période des années 1940 ne va pas être évoquée de manière détournée : l épigraphe demanderait dès lors au lecteur une certaine vigilance face au récit qu il s apprête à lire. b. Si le narrateur s emploie à décrire Oran, il souligne à plusieurs reprises qu elle n est qu une ville comme une autre. Justifiez-le. Le nom de la ville apparaît quatre fois dans l extrait, et à deux reprises dans les deux premières lignes. Le cadre de l intrigue est donc très précisément situé, et les détails donnés d un point de vue géographique semblent respecter l image que chacun peut se faire d Oran (on peut, pour ce faire, se reporter à la photographie en deuxième de couverture), tout en étant suffisamment généraux pour qu ils soient aussi représentatifs d autres villes. C est d ailleurs sur l aspect banal, «neutre» (l. 11) qu insiste le narrateur, en employant régulièrement l article indéfini : «une ville ordinaire» (l. 4), «une préfecture française» (l. 4-5), «une ville» (l. 9, l. 20, l. 46). La cité d Oran pourrait être confondue avec d autres, ce que le narrateur souligne à plusieurs reprises : «il faut quelque temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d autres villes commerçantes, sous toutes les latitudes» (l. 7-8), «cela n est pas particulier à notre ville» (l. 38), «à Oran comme ailleurs» (l. 52). Oran ne semble donc pas avoir été choisie en fonction de ses spécificités, elle revêt une dimension symbolique. c. En décrivant les habitants d Oran, Camus semble vouloir tendre un miroir au lecteur. Montrez comment, dans cet incipit, il incite son lecteur à réfléchir sur la condition humaine. Si Oran semble n être qu un cadre symbolique, les habitants eux-mêmes tendent à incarner une humanité plus générale. La récurrence du pronom indéfini «on» dans la formule «comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt» (l. 21-22), les locutions générales telles les «plus jeunes» ou les «plus âgés» (l. 34-35) désignent un comportement partagé par les Oranais et leurs semblables. Le quatrième paragraphe débute d ailleurs par «cela n est 12 pas particulier à notre ville et [ ] en somme tous nos contemporains sont ainsi» (l. 38-39). L orientation symbolique de la lecture trouve ici une prise, réitérée à la fin du paragraphe par la formule «cela non plus n est pas original» (l. 51-52). L ironie du narrateur s adresserait ainsi à tous les hommes soucieux de privilégier l appât du gain sur la recherche des plaisirs simples comme «les femmes, le cinéma et les bains de mer» (l. 28-29), tous ceux qui, après leur travail, perdent «le temps qu il reste pour vivre» (l. 42), et qui «faute de temps et de réflexion, [sont] bien obligé[s] de s aimer sans le savoir» (l. 52-53). Le lecteur qui connaît Camus ne peut qu entendre ses mots derrière les phrases du narrateur, qui, en résumant «comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt» (l. 21-22) offre un saisissant raccourci d une existence humaine qu il méprise, celle qui s enferme dans une routine sans réflexion, qui privilégie l argent par rapport au bonheur de se sentir exister. La présentation des Oranais amène ainsi chaque lecteur à s interroger sur la manière dont il mène sa propre vie. Les trois questions de l examinateur Question 1. Si vous comparez cet incipit à d autres débuts de romans, pouvezvous dire qu il est original? L incipit débute par la description du cadre spatiotemporel de l intrigue, ce qui n est pas sans faire penser au début du Rouge et le Noir de Stendhal (1783-1842) ou de Salammbô de Gustave Flaubert (1821-1880) par exemple. L entrée dans le roman s effectue de manière progressive, loin du début in medias res de La Condition humaine d André Malraux (1901-1976) ou de Zazie dans le métro de Raymond Queneau (1903-1976). Le choix du narrateur de demeurer extérieur à ce qu il relate se traduit par des formules impersonnelles et l emploi du pronom indéfini «on». La Peste se distingue donc des textes où le point de vue d un personnage domine, qu il s exprime par le biais d un pronom personnel de troisième personne Aurélien de Louis Aragon (1897-1982) ou de première personne Lolita de Vladimir Nabokov (1899-1977). De ce point de vue, on ne note donc aucune originalité particulière à ce début de roman, surtout si on le compare avec ceux de La Modification de Michel Butor (né en 1926) ou de Si par une nuit d hiver un voyageur d Italo Calvino (1923-1985). Le mystère que sous-entendent les expressions «les curieux événements» (l. 1) et «ils n y étaient pas à leur place, sortant un peu de l ordinaire» (l. 2-3), dessine toutefois un horizon d attente qui éveille la curiosité. La véritable originalité du début de La Peste consiste peut-être davantage dans la nature du premier chapitre, qui constitue une forme de prologue (à la manière du «petit préambule» de La Vie de Marianne de Marivaux [1688-1763]), le récit des événements ne prenant réellement place qu à partir du deuxième chapitre. 13

Arrêt sur lecture 2 Question 2. Quel lien établissez-vous entre l épigraphe et le début du roman? Vous pourrez mettre l art du romancier en parallèle avec les deux documents reproduits au verso de la couverture, en début d ouvrage. L épigraphe interroge le pouvoir de la représentation, et les déplacements propres au travail de l artiste pour suggérer ce qu il cherche à transmettre («représenter une espèce d emprisonnement par une autre»), et plus particulièrement les liens qui existent entre réalité et fiction («représenter n importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n existe pas»). L épigraphe invite ainsi le lecteur à envisager plusieurs niveaux de lecture, dont la portée symbolique serait dès lors proche de quelque chose «qui existe réellement». La mention «194.» joue de cette ambivalence entre réalité et fiction. De la même manière, la cité d Oran, bien qu elle existe réellement, semble être utilisée comme l aurait pu être n importe quelle autre ville ; ses habitants, quant à eux, paraissent d ailleurs représentatifs d une humanité plus large. Le lieu cité paraît donc employé de manière réaliste, mais pour servir de cadre à une évocation qui le dépasse. La couverture de l édition de La Peste de 1947 reproduite en deuxième de couverture semble ainsi très proche de la photographie, tout en laissant le pouvoir de l imaginaire envahir l image puisque le pestiféré et les rats du premier plan ne semblent pas réalistes, particulièrement en terme de proportions. Les rapports entre réalité et fiction sont donc au cœur de la lecture de La Peste, et ce, dès l incipit. Question 3. Si vous aviez une ville à choisir comme cadre d un roman, quelle serait-elle? Pour quelles raisons? Cette question invite l élève à élargir son propos en établissant un lien personnel avec le projet élaboré par Camus (Camus est né en Algérie et Oran est une ville dans laquelle il a séjourné). Ainsi, à la manière d un sujet d écriture d invention, l élève doit se projeter en fonction des contraintes posées par la consigne. On peut lui conseiller de veiller aux différents aspects de la ville choisie (situation géographique, climat, architecture dominante, etc.) et de bien approfondir les éléments de justification. 14 Arrêt sur lecture 2 p. 160-164 Pour comprendre l essentiel p. 160-161 Vivre avec la peste 1 La peste modifie le rapport à la temporalité et aux saisons. Montrez-le en prenant notamment appui sur les pages 83 à 84, 95 et 114 à 115. Alors que le narrateur annonce une «chronique» et que des indications temporelles précises scandent les paragraphes des premières pages (par exemple dans le deuxième chapitre de la première partie), on voit émerger un nouveau rapport au temps à partir du moment où l état de peste est déclaré. Le calendrier devient pour ainsi dire propre à Oran : «la troisième semaine de peste» (l. 29, p. 83), «la cinquième semaine» (l. 39), «la fin du premier mois de peste» (l. 2, p. 95). La répétition devient une modalité importante : «après quelque temps, les cinémas finirent par projeter toujours le même film» (l. 75-76, p. 84), et la ville évolue vers une quasi-immobilité : «l impression trompeuse d une cité en fête dont on eût arrêté la circulation et fermé les magasins» (l. 67-68, p. 84), «la ville close et silencieuse» (l. 64, p. 115). Toutefois, dans ce décor de ville endormie, les indices de changement de saison apparaissent beaucoup plus fortement : «Les couleurs du ciel et les odeurs de la terre qui font le passage des saisons étaient, pour la première fois, sensibles à tous» (l. 46-47, p. 114). L été est caractérisé par «la peste et [ ] la chaleur» (l. 58, p. 115) et le soleil est lui-même présenté comme le «soleil de la peste» (l. 65). Ainsi l épidémie introduit-elle une rupture sans précédent : «tous nos concitoyens accueillaient ordinairement l été avec allégresse» (l. 67-68), mais «chacun comprenait avec effroi que les chaleurs aideraient l épidémie» (l. 47-48). Par le biais de la répétition de «au contraire» (l. 63, l. 70), le narrateur insiste sur les bouleversements négatifs que la peste entraîne : rien n est «plus comme auparavant» (l. 62). 2 La mise en quarantaine de la ville crée un sentiment particulier pour les habitants d Oran, mais aussi pour Rambert. Expliquez-le en vous aidant des pages 75 à 81 et 111 à 112. La fermeture des portes de la ville entraîne, pour de nombreux habitants, une «séparation brutale» (l. 95, l. 108-109, p. 75) d avec leurs proches. Le mot est d ailleurs répété à de nombreuses reprises dans les dernières 15

Arrêt sur lecture 2 pages du premier chapitre. Cette situation crée une «douleur» (l. 172), une «souffrance profonde» (l. 173, p. 77), et instaure un nouveau rapport au temps : «nous étions réduits à notre passé» (l. 141), «ne plus se tourner vers l avenir» (l. 161-162), «vivre avec une mémoire qui ne sert à rien» (l. 174-175), «chacun dut accepter de vivre au jour le jour» (l. 233, p. 79). Le souvenir de l absent devient obsédant, et engendre un sentiment qui s apparente à celui de l «exil», autre terme très fréquent dans ces pages. Le narrateur compare cette mise en quarantaine forcée à la «condition de prisonniers» (l. 140-141, p. 76), et qualifie les Oranais de «prisonniers de la peste» (l. 266-267, p. 80) : «nous ressemblions bien ainsi à ceux que la justice ou la haine humaines font vivre derrière des barreaux» (l. 182-183, p. 77). Certains, comme Rambert, se retrouvent aussi prisonniers d un pays qui n est pas le leur et sont de ce fait doublement exilés, dans le temps et dans l espace (l. 188-208). Les pages 111 et 112 se concentrent plus particulièrement sur l errance de Rambert dans la ville, en proie au désœuvrement : l exil le prive de «rien faire de précis» (l. 124). Les images de Paris sont particulièrement difficiles à supporter pour celui qui est «prisonnier de cette ville» (l. 105-106). 3 Pendant l épidémie, la vie quotidienne est très répétitive. Montrez-le à partir de quelques exemples significatifs. La situation d emprisonnement vécue par les habitants d Oran les livre à un désœuvrement qui se traduit notamment par une errance à travers la ville : «réduits à tourner en rond [ ] Car, dans leurs promenades sans but, ils étaient amenés à passer toujours par les mêmes chemins» (l. 117-120, p. 75-76). Le même phénomène frappe le trajet des automobiles, qui «à partir de ce jour-là, [ ] se mettaient à tourner en rond» (l. 4-5, p. 82). Du fait de la mise en quarantaine, le temps semble suspendu et les activités des habitants deviennent répétitives : «nous fûmes réduits alors à recommencer sans cesse la même lettre, à recopier les mêmes appels» (l. 65-66, p. 74), «les cinémas finirent par projeter toujours le même film» (l. 75-76, p. 84). Les journées du docteur Rieux sont elles aussi affectées : «au bout de cette longue suite de soirs toujours semblables, Rieux ne pouvait espérer rien d autre qu une longue suite de scènes pareilles, indéfiniment renouvelées» (l. 374-376, p. 93-94). Le personnage en conclut que «la peste, comme l abstraction, [est] monotone» (l. 376-377). Rambert est, quant à lui, sans cesse confronté à l obligation de «tout recommencer» (l. 594, l. 609, l. 641, p. 156-158) dans ses démarches clandestines pour quitter la ville ; la définition qu il propose de l épidémie décline d ailleurs cette idée : «vous n avez pas compris que ça consiste à recommencer» (l. 625). 16 Des hommes face à l épidémie 4 La peste est un événement inattendu pour les habitants d Oran. Évoquez les réactions de la population. Le narrateur signale d emblée «la surprise et l inquiétude» (l. 2, p. 72) que déclenche l annonce de l état de peste, puis insiste sur «la détresse générale» (l. 274, p. 80) et «la peur» (l. 15, p. 82) qui s emparent de la population d Oran. La séparation favorise une forme d oisiveté chez les habitants c est le cas notamment de Rambert et entraîne «l effondrement de leur courage, de leur volonté et de leur patience» (l. 158-159, p. 77). C est ensuite la folie qui menace les Oranais : «la population commençait à s affoler» (l. 273, p. 80), les conduisant parfois à commettre «des actes désespérés» (l. 16, p. 103). Ainsi, alors qu ils se déplacent en ville, Rieux et Grand croisent un homme que ce dernier qualifie de «fou» (l. 32, p. 104), Rieux renchérit alors qu «il n y aura bientôt plus que des fous dans nos murs» (l. 35, p. 104) et conclut sur cette remarque : «certains de nos concitoyens en effet, perdant la tête entre la chaleur et la peste, s étaient déjà laissés aller à la violence et avaient essayé de tromper la vigilance des barrages pour fuir hors de la ville» (l. 142-145). En dépit de ces «aspects pathétiques ou spectaculaires» (l. 79-80, p. 115) de l épidémie, «il sembl[e] que le cœur de chacun se fût endurci et tous marchaient ou vivaient à côté des plaintes comme si elles avaient été le langage naturel des hommes» (l. 21-24, p. 113-114). 5 À la suite de sa discussion avec Rambert (p. 92-94) et lors de son échange avec Tarrou (p. 126-130), Rieux présente la manière dont il conçoit son métier et son rapport au monde. Expliquez-la. Ce qui prime aux yeux de Rieux, et qu il formule à différentes reprises dans le récit, est de bien «faire [s]on métier» (l. 686, p. 159). Bien que Rambert l accuse de vivre dans «l abstraction» (l. 276, p. 90), Rieux, par sa fonction de médecin et son activité à l hôpital (p. 92), entretient un rapport direct et concret à la maladie : «Et lui, relevant drap et chemise, contemplait en silence les taches rouges sur le ventre et les cuisses, l enflure des ganglions» (l. 366-367). Sans cesse menacé par la fatigue et la «pitié» (l. 344, p. 93 ; l. 384-385, p. 94), le docteur tente de s en préserver au maximum (l. 385-386, p. 94), afin de continuer à affronter quotidiennement la maladie et la mort (l. 94, l. 120-121, l. 159-160, l. 165, p. 126-128). Il définit la nécessité de «guérir les hommes» (l. 133-134, p. 127) comme sa priorité, car «il faut être fou, aveugle ou lâche pour se résigner à la peste» (l. 103-104, p. 126). Cette conception, que Tarrou nomme «dévouement» (l. 130, p. 127), s accompagne d une absence de croyance en Dieu ; c est cette alliance qui fonde le rapport au monde de Rieux : «peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu on ne croie pas en lui et qu on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait» (l. 172-174, p. 128). Dans 17

Arrêt sur lecture 2 son optique, il ne faut jamais «cesser de lutter» (l. 178, p. 128), quand bien même la peste représente «une interminable défaite» (l. 181). Le champ lexical de la lutte cristallise la vision du monde de Rieux et rejoint la «révolte» (l. 211, p. 211) chère à Camus. Le personnage conclut en faisant de la «compréhension» (l. 237, p. 130) le fondement de sa «morale» (l. 235). 6 Le texte est traversé par une réflexion sur les rapports entre l individuel et le collectif. Prouvez-le en comparant les attitudes des personnages principaux. La peste est d abord appréhendée par les Oranais sur le plan individuel : «la plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs habitudes ou atteignait leurs intérêts» (l. 17-19, p. 82), «nous continuions à mettre au premier plan nos sentiments personnels» (l. 89-90, p. 85). Les inquiétudes sont cependant vite partagées : «un sentiment aussi individuel que celui de la séparation avec un être aimé devint soudain, dès les premières semaines, celui de tout un peuple» (l. 8-10, p. 72). La question des formations sanitaires illustre assez bien la position des personnages principaux du roman vis-à-vis de l épidémie. C est Tarrou qui en propose le projet à Rieux (p. 125), rejoignant ainsi le docteur dans sa lutte : «Parce que la peste devenait ainsi le devoir de quelques-uns, elle apparut réellement pour ce qu elle était, c est-à-dire l affaire de tous» (l. 33-34, p. 132). Se rallient à leur formation Castel, et surtout Grand (p. 133). Le père Paneloux accepte également d y contribuer, bien que le message dispensé lors de son prêche : «Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères vous l avez mérité» (l. 75-76, p. 98) semblait le mettre à part de la communauté des autres hommes. Cottard, quant à lui, incarne une position purement égoïste ; la peste l arrange et il déclare à ce propos : «la seule chose évidente, c est que je me sens bien mieux ici depuis que nous avons la peste avec nous» (l. 49-50, p. 139). Rambert occupe une position d entre-deux : se sentant «étranger à cette ville» (l. 213, p. 88), il souhaite en partir à tout prix. Et lorsque Rieux refuse de lui donner le certificat qui pourrait favoriser son départ, il lui reproche de manquer d humanité (l. 289, p. 91), et déclare que «le bien public est fait du bonheur de chacun» (l. 294). Il finit cependant par intégrer les formations sanitaires en attendant de pouvoir quitter la ville (l. 702-705, p. 159). Il se rallie donc à l idée de Rieux selon laquelle la peste est une affaire qui les «concerne tous» (l. 261, p. 90). La dissolution de l intérêt personnel dans l action collective s illustre ainsi de différentes manières et à différentes échelles à travers les personnages ; Cottard seul s en distingue. 18 Le rapport au langage 7 L épidémie de peste contamine les corps mais semble aussi affecter le langage des personnages. Justifiez cette idée à partir des pages 73 à 74 et 137. La peste affecte le quotidien des personnages, y compris le sens des mots qu ils utilisent : «les mots transiger, faveur, exception n avaient plus de sens» (l. 33-34, p. 73). Le rapport au langage est énoncé en termes vitaux : «les mots qui d abord étaient sortis tout saignants de notre cœur se vidaient de leur sens» (l. 67-68, p. 74), «phrases mortes» (l. 69, p. 74), «monologue stérile» (l. 70, p. 74). Par ailleurs, la restriction des moyens de communication au seul télégramme engendre un rapport très limité et conventionnel au langage : «Des êtres que liaient l intelligence, le cœur et la chair, en furent réduits à chercher les signes de cette communion ancienne dans les majuscules d une dépêche de dix mots. Et comme, en fait, les formules qu on peut utiliser dans un télégramme sont vite épuisées, de longues vies communes ou des passions douloureuses se résumèrent rapidement dans un échange périodique de formules toutes faites comme : Vais bien. Pense à toi. Tendresse» (l. 53-59, p. 73-74). La peste entraîne l exil des habitants d Oran, et les prive de toute communication réelle avec le monde extérieur ; le docteur Rieux est ainsi conduit au constat pessimiste de «la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager vraiment une douleur qu il ne peut pas voir» (l. 207-209, p. 137). 8 Le personnage de Grand essaie d écrire une première phrase de roman. En vous aidant des pages 105 à 107 et 134 à 136, dites les difficultés qu il rencontre et le sens de sa démarche. C est le choix des mots qui entrave la progression de l écriture de Grand. Il explique ainsi à Rieux combien il est difficile de choisir le bon terme entre plusieurs conjonctions (l. 82-86, p. 105-106), ou plusieurs adjectifs qualificatifs (p. 134). Grand cherche à ce que sa phrase soit au plus près de la réalité : «Quand je serai arrivé à rendre parfaitement le tableau que j ai dans l imagination, quand ma phrase aura l allure même de cette promenade au trot, une-deux-trois, une-deux-trois, alors le reste sera plus facile et surtout l illusion sera telle, dès le début, qu il sera possible de dire : Chapeau bas!» (l. 125-129, p. 107). Dans cette perspective, il tente de fuir tout ce «qui l apparentait [ ] à un cliché» (l. 135, p. 107). Le spectre du langage conventionnel constitue donc l une des menaces principales aux yeux de Grand, qui, très impliqué dans sa démarche, se retrouve «accablé» (l. 140, p. 135) lorsqu il réalise que «trois génitifs» (l. 139, p. 135) forment la fin de sa phrase. 19

Arrêt sur lecture 2 9 La situation tragique de la ville n empêche ni le narrateur ni Tarrou de recourir à l ironie et à l humour. Montrez-le en prenant appui sur le début de la conversation entre Rieux et Grand (p. 105) et sur les carnets de Tarrou (p. 116-122). Des mentions pleines d humour parcourent le texte. C est le cas par exemple de la pensée que développe Rieux, lorsqu il accueille au sens propre l expression «chapeau bas!» (l. 61, p. 105) employée par Grand, sur le mode de la syllepse : «Quoique peu averti des usages de la littérature, Rieux avait cependant l impression que les choses ne devaient pas se passer aussi simplement et que, par exemple, les éditeurs, dans leurs bureaux, devaient être nu-tête. Mais, en fait, on ne savait jamais, et Rieux préféra se taire» (l. 67-71, p. 105). Cette remarque pleine de bon sens se double d une ironie subtile, qui s entend dans les expressions «quoique peu averti des usages de la littérature» (l. 67) et «mais en fait, on ne savait jamais» (l. 70). Les carnets de Tarrou regorgent de phrases brèves et définitives, qui s apparentent à de petites maximes liées aux anecdotes qui y sont racontées : «En temps de peste, défense de cracher sur les chats» (l. 103, p. 116), «Cette peste était la ruine du tourisme» (l. 130-131, p. 117), «Est-ce un saint? [ ] Oui, si la sainteté est un ensemble d habitudes» (l. 206-207, p. 119). Le détachement avec lequel Tarrou appréhende les événements s exprime par une forme d humour à froid, qui met en relief les incongruités et les absurdités de certaines situations. La mention de la création d un journal consacré à l épidémie alors «que la crise du papier [ ] devient de plus en plus aiguë et [ ] a forcé certains périodiques à diminuer le nombre de leurs pages» (l. 226, p. 120) est d autant plus savoureuse qu elle confronte les intentions du journal à sa production réelle : «en réalité, ce journal s est borné très rapidement à publier des annonces de nouveaux produits, infaillibles pour prévenir la peste» (l. 236-238, p. 120). Le relevé d anecdotes comme celle du «vieillard inspiré» (l. 289, p. 122) qui appelle à Dieu, mais à qui la foule oppose «quelque chose qu ils connaissent mal ou qui leur paraît plus urgent que Dieu» (l. 292) sert le propos athée du personnage. À travers ces différentes mentions ironiques, Tarrou, plus encore que le narrateur, manifeste une distance par rapport à l épidémie qui s abat sur la ville et ses habitants. 20 Vers l oral du Bac p. 162-164 Analyse des lignes 58 à 112, p. 97-99 Montrer que le père Paneloux présente la peste comme un châtiment divin Analyse du texte I. Un prêche théâtral a. Le portrait du père Paneloux est brossé en quelques phrases. Analysez ce qui se dégage de ce personnage. Les premières lignes de l extrait esquissent rapidement le portrait physique du père Paneloux, à l aide de quelques éléments très généraux, qui s attachent principalement à sa silhouette : «une forme épaisse et noire» (l. 72). Les indications «taille moyenne, mais trapu» (l. 70), «ses grosses mains» (l. 71), «forme épaisse» (l. 72), «voix forte, passionnée, qui portait loin» (l. 73-74) suggèrent une puissance physique, qui traduit la force de sa conviction. Deux couleurs semblent le caractériser : le noir et le rouge («forme épaisse et noire»/«taches de ses joues, rubicondes», l. 72-73). Le noir peut être perçu comme la couleur de la peste, contre laquelle s érigent la foi et l ardeur (que connote la couleur rouge) que l homme d Église met dans son propos. Le personnage est dépeint comme un homme passionné et d un tempérament fort. b. L attitude du père Paneloux contribue à conférer de la force au discours qu il tient à la foule. Montrez-le. Du haut de sa chaire, le père Paneloux «ser[re] le bois [sur lequel il prend appui] entre ses grosses mains» (l. 71) ; cette attitude traduit une tension et annonce un discours important. Une autre mention indique la manière dont le prêtre met en scène son corps et sa voix au service du message qu il souhaite transmettre : «Paneloux se redressa alors, respira profondément et reprit sur un ton de plus en plus accentué» (l. 96-97). Sa gestuelle soutient ainsi ses effets oratoires, et contribue à dramatiser le propos qu il adresse à la foule. Le contenu de son discours est relayé par le champ lexical de l agression : «lorsqu il attaqua l assistance d une seule phrase véhémente et martelée» (l. 74-75), «comme on assène un coup» (l. 81). Le ton et les gestes du père Paneloux annoncent le contenu accusateur de son prêche. c. Le narrateur ponctue le récit du prêche par des allusions aux éléments naturels. Expliquez en quoi ces indications renforcent la mise en scène du moment. La description des abords de la cathédrale, dans le premier paragraphe, est assortie d une précision concernant les conditions climatiques : «le ciel s était 21