Église Saint-Denys-de l Estrée Une œuvre de Viollet-le-Duc Ensevelissement de saint Denis et fondation d un prieuré Selon la chronique des Gesta Dagoberti regis, Catulla, matrone gallo-romaine, aurait inhumé Denis et ses compagnons près de la route antique nord-sud (cardo) toujours inscrite dans la voirie de la ville de Saint-Denis rue de la Charronnerie prolongée par la rue Catulienne. Selon les sources hagiographiques, le martyre de saint Denis et de ses compagnons Rustique, prêtre, et Éleuthère, diacre, est daté entre la fin du I er siècle de notre ère et la première moitié du III e siècle. L Église a retenu la date de 250.
La présence des charrons marque bien l importance de la circulation sur cet axe et l Estrée, toponyme francisé de l expression latine via strata lapide ou route empierrée, souligne la qualité de cette voie. L époque mérovingienne a laissé des traces. C est en 1911 que des fouilles effectuées sur la parcelle sur laquelle est construit un immeuble au 86 rue de la République, révèlent la présence de sarcophages des VI e -VII e siècles. En effet entre la rue de la Charronnerie et les remparts du XIV e siècle sur lesquels sont percés les boulevards, et notamment le boulevard Jules Guesde, se situe l emplacement du prieuré de Saint- Denys-de-l Estrée, dépendant de l abbaye. La Vie de Suger (1080-1151) nous rappelle que ce prieuré, dont les bâtiments pourraient remonter aux époques mérovingienne ou carolingienne, est une école monastique dès le XI e siècle. N est-ce pas là que Suger, dès l âge de dix ans, commença ses études classiques, théologiques et spirituelles en compagnie du fils du roi Philippe I er, le futur Louis VI? La ville de Saint-Denis connaît de nombreux troubles avec les guerres féodales que sont la guerre de Cent Ans pendant les XIV e -XV e siècles, la lutte entre Armagnacs et Bourguignons au XV e siècle, puis les guerres de Religion au XVI e siècle, enfin la Fronde pendant la régence d Anne d Autriche (1648-1652). Pourtant pendant la première moitié du XVII e siècle, l École de spiritualité française fonde de nombreux couvents dans cette ville : les Récollets (1604), le Carmel (1625), les Ursulines (1628), les Annonciades (1629), la Visitation (1639). Le prieuré de Saint-Denys-de-l Estrée connaît une modification majeure dans le premier tiers du XVIII e siècle. C est en 1728 que les chanoines de la collégiale Saint-Paul sise au nord et parallèlement au chevet de l abbatiale, abandonnent leur église délabrée pour s installer dans le prieuré. Sa titulature disparaît et le vocable devient Saint-Paul-de-l Estrée. Ses biens et revenus dotent les chanoines dont la collégiale est détruite en 1729. La Révolution À la veille de la Révolution, la ville de Saint-Denis vit à l ombre de l abbaye, de la collégiale, des couvents et des clochers des sept paroisses, dont Saint Martin si proche de Saint-Paul-de-l Estrée (ex- Saint-Denys-de-l Estrée). Toutes les églises sont détruites pendant la Révolution et les années qui suivent, sauf l abbatiale et la chapelle du Carmel, toutes deux vandalisées. Saint-Paul-de-l Estrée est démolie en 1840. Cependant la chapelle du Carmel est affectée au culte selon la Constitution civile du clergé puis fermée pendant la Terreur et rouverte à partir de 1795. C est là que sont placées les reliques des saints martyrs Denis, Rustique et Eleuthère partiellement sauvées en octobre 1793. Leur translation à la basilique se déroula le 20 mai 1819.
Le Second Empire et le triomphe de Viollet-le-Duc La chapelle du Carmel était une trop petite église paroissiale. La population de la ville augmentant régulièrement avec l industrialisation croissante, la municipalité se décide à construire une église. Il est fait appel à Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc, architecte qui inspira fortement le rationalisme archéologique ou rationalisme médiévaliste. Viollet-le-Duc restaure Notre-Dame de Paris de 1845 à 1864, et la basilique, église capitulaire, de 1846 à 1879. En effet, Napoléon Ier y avait fondé en 1806, le chapitre impérial chargé de prier pour les monarques défunts des dynasties mérovingienne, carolingienne, capétienne puis les Napoléonides! L implantation de l église est arrêtée à l ouest de l ancien prieuré et donc au-delà du boulevard, c està-dire dans un faubourg. Mais au moment de la pose de la première pierre, le 20 avril 1864, en présence de Mgr Darboy, archevêque de Paris, la ville s étend jusqu à la Seine, où s écoule l eau du canal et près duquel est implantée la gare ferroviaire. L église, contrairement à l abbatiale et à la tradition, est occidentée et non orientée. Les deux églises se font face aux deux extrémités de la rue Compoise, aujourd hui rue de la République, axe est-ouest ou decumanus du Bas-Empire.
La construction de l église paroissiale est fréquemment à l ordre du jour du conseil municipal entre 1863 et 1866. Elle nécessite une opération d urbanisme, telle la prolongation de la rue Compoise, l ouverture de voies nouvelles autour de l église et la création d un square. Un contentieux naît lors de l expropriation des terrains appartenant aux frères Dezobry ; une transaction interviendra avant de porter l affaire en appel. Le chantier s avère difficile et l augmentation du coût est acceptée par le conseil municipal. En effet, les fondations sont assises sur le fossé du rempart, comportant des amas de remblais et des affleurements d eau dus à la proximité de la Seine, du Rouillon et de la Vieille Mer. Sans aller jusqu à l implantation de pilotis, Viollet-le-Duc indique en août 1864 : Il a fallu établir des tabliers de béton épais pour résister à la pression des constructions et assécher le sol détrempé par des infiltrations considérables. Il ajoute : Sous les points les plus chargés, il a été nécessaire de poser des libages afin d éviter des brisures. Survient un autre surcoût mais bien moindre, la construction d une crypte pour y installer des salles de catéchisme et des magasins, ceci à la demande du maire. Le plan retenu pour l église est la croix latine ; la nef comporte trois travées couvertes par des voûtes d arêtes, deux collatéraux, une chapelle axiale ou chapelle des martyrs desservie par un déambulatoire. La structure interne est ternaire arcades, triforium, verrières hautes. Le baptistère est situé dans une chapelle donnant sur le transept sud. Le chœur profond évoque un chœur monastique ou canonial dans lequel sont disposées des stalles aujourd hui dispersées dans l édifice. Pour des raisons financières et des principes de rationalité, peu de sculptures enrichissent l architecture. Cependant, l arc décoratif qui surmonte chacune des trois grandes arcades du clocherporche repose sur une tête à chacune de ses extrémités. Deux anges juchés sur de courtes colonnes surmontées de chapiteaux ornent ce même clocher en façade. Traités en ronde-bosse, les anges sont retenus à la maçonnerie par leurs ailes artistiquement appliquées. Le clocher doté d un toit en pavillon est agrémenté de chimères accroupies. Il convient de citer Jean-Michel Leniaud, spécialiste de l architecture du XIX e siècle : [A propos de Saint-Denys-de-l Estrée] Viollet-le-Duc s est souvenu des églises de pèlerinage et adopte la formule du narthex sous clocher-porche, mais ajoute une entrée à chacun des bas-côtés ; il éclaire le deuxième niveau du clocher d une triple lancette encadrée par un indispensable arc de décharge dont il souligne par une saillie la fonction porteuse, dispose quatre lancettes avec abat-sons à l étage des cloches, puis une lucarne destinée à l éclairage et à la ventilation du comble. L auteur poursuit : C est au roman inspiré de Vézelay que font référence la coupole du porche et les voûtes d arête quasi domicales de la nef ; c est à l art cistercien que fait penser l organisation du triple percement au flanc de chaque travée de la nef. Jean-Michel Leniaud conclut en rapportant que cette église faisait l admiration de deux architectes célèbres du siècle, Félix Duban et Anatole de Baudot. Quelques semaines après l ouverture de l Exposition universelle, l église est consacrée le 21 mai 1866 par M gr Darboy. L église occupe une surface de 1823 mètres carrés, son prix total, y compris le mobilier, s éleva à 1 343 076 francs, soit 747 francs le mètre carré. L église à peine construite subit les dommages du bombardement prussien pendant la guerre de 1870-1871. L église est classée «Monument historique» ainsi que les vitraux, en 1981.
Les temps préconciliaires Quelques années avant le concile Vatican II (1962-1965), le désir de réaménager les chœurs liturgiques se propage en France. Le parti pris est de retrouver une simplicité liturgique, un esprit de pauvreté et certainement aussi pour cette église la vocation priorale de Saint-Denys-de-l Estrée. C est ainsi qu un bénédictin de l abbaye de Solesmes est sollicité. Si l intention est recevable, le résultat aboutit à une austérité déprimante accentuée par l architecture de Viollet-le-Duc qui manque d âme. L église est mise à nu : le mobilier a disparu, le décor peint des voûtes et des murs est supprimé et un nouvel autel, imposant, est construit sur un emmarchement élevé. Pourtant les volumes sont assez beaux et les vitraux subsistant de belle qualité. Un regard vers les vitraux Les verrières de Viollet-le-Duc sont des grisailles aux dessins géométriques situées dans la nef et les branches orientale et occidentale du transept. Examinons les trois verrières à «grandes figures» structurées en cinq lancettes chacune. Sur les branches du transept lecture de gauche à droite : au nord (à droite), la famille de Jésus Jean- Baptiste, Anne, la Vierge à l Enfant, Joachim, Élisabeth ; au sud (à gauche), les saints et saintes des V e et VI e siècles Clotilde, Rémi, Geneviève, Germain, évêque d Auxerre, Céline en hommage aux mères de sainte Geneviève et de saint Rémi qui portèrent ce prénom. Regardons celles du chœur : les saints inhumés à Saint-Denis entourant le Christ saints Éleuthère, Denis, le Christ, saints Louis, Rustique. Les vitraux de la chapelle des martyrs ont été recomposés dans les années cinquante avec des éléments des vitraux de Viollet-le-Duc et un arrangement moderne. Les vitraux qui décorent le déambulatoire sont des dons de paroissiens et évoquent certainement les saints patrons de ces familles. Tous les vitraux décrits sont l œuvre d Eugène Oudinot. Les vitraux des bas-côtés de la nef ont disparu lors d une tempête dans les années 1950.
Dans le transept sud derrière l orgue de chœur, se trouve un beau vitrail du XX e siècle, œuvre de Mauméjean, tristement endommagé, représentant saint Germain bénissant sainte Geneviève. Les reliquaires des saints martyrs Trois reliquaires contenant des ossements des saints Denis, Rustique et Éleuthère sont acquis, exécutés par la manufacture Trioullier, sise rue du Vieux-Colombier orfèvrerie et bronze et payés en trois fois, d octobre 1873 à août 1874. Ils sont composés de tubes en cristal et de monture en bronze doré. Il n est pas sans intérêt de noter que ce fabricant a repris le fonds de l orfèvre Paraud qui sous la Restauration et la monarchie de Juillet fut l orfèvre attitré du chapitre royal de Saint-Denis.
Les orgues Les grandes orgues construites par le facteur Merklin-Schütze en 1868 sont classées depuis 1987. Il se compose de vingt-quatre jeux dont huit au récit, douze au grand orgue et quatre au pédalier. Le récit comprend : bourdon harmonique 8, octavin 2, basson-hautbois 8, clarinette 8, voix humaine 8, gambe 8, voix céleste 8, flûte d écho 4. Le grand orgue : bourdon 16, bourdon 8, montre 8, flûte harmonique 8, salicional 8, prestant 4, bombarde 16, trompette 8, clairon 4, quinte 2 2/3, cornet 8, doublette 2. Le pédalier : sous-basse 16, flûte 8, trombone 16, trompette 8. Les tirasses : grand orgue, récit. Combinaison : grand orgue-récit, appel des jeux d anches, pédale expression, pédale tremolo. L orgue subit de graves dommages lors de la chute du contrepoids de l horloge en 1923. Un devis de la manufacture d orgues Aristide Cavaillé-Coll détaille les travaux de restauration.
L orgue de chœur dont le buffet est peut-être du XVIII e siècle et les jeux en partie, mérite une recherche approfondie. Il pourrait provenir d une chapelle Carmel ou Hôtel-Dieu? Les cloches Quatre cloches d un poids total de 5875 kg sont fondues dans les établissements Rosier-Martin situés à Vrécourt dans les Vosges. Elles furent bénies le jour de la consécration par l archevêque de Paris et furent baptisées : la Gauloise, la Dionysienne, Louise et l Impératrice [Eugénie]. Une peinture murale Au transept sud, le mur de la sacristie possède une peinture murale de belle facture : sainte Véronique présente un linge au Christ portant sa croix. Dans les années 1930, le curé de la paroisse passe commande de cette œuvre à un artiste désargenté. La signature de l artiste est passablement effacée. Juin 2012 Brigitte Lainé
Illustrations p. 1 : clocher-porche. p. 3 : baiser de paix représentant saint Denis, argent, œuvre de l orfèvre Cahier (ca 1819), musée d Art et d Histoire de Saint-Denis. p. 5 : acte de baptême d Eugène Émile Paul Grindel dit Paul Eluard (1 er janvier 1897), Archives départementales de Seine-Saint-Denis, 5 J. p. 6 : vitrail de Mauméjean : saint Germain d Auxerre bénissant sainte Geneviève. p. 7 : reliquaire de saint Denis, bronze doré, 1873. p. 7 : console du grand orgue. p. 8 : orgue de chœur. p. 9 : peinture murale : sainte Véronique présentant un linge au Christ. p. 10 : vues du chœur et de la nef de la tribune du grand orgue. Sources manuscrites Archives municipales : 1D1/23-26 ; 2M/22-25. Bibliographie - Michael WYSS (dir.), Atlas historique de Saint-Denis des origines au XVIII e siècle, Éditions de la maison des sciences de l homme, Paris, 1996, p. 209-211. - Chantal BOUCHON, Catherine BRISAC, Nadine-Josette CHALINE, Jean-Michel LENIAUD, Ces églises du XIX e siècle, Encrage Le Courrier picard, 1993, 270 p. - Jean-Michel LENIAUD, Viollet-Le-Duc ou les délires du système, Mengès, 1994, 225 p. - Dossiers de la conservation des Antiquités et Objets d art du département de Seine-Saint-Denis. Crédits photographiques tous droits réservés.