Marseille grecque Découverte de nouveaux vestiges emblématiques Service Archéologique Municipal, Atelier du Patrimoine Philippe Mellinand Inrap Bernard Sillano Inrap Henri Tréziny Nicolas Weydert Inrap Umr 6573, Centre Camille Jullian, «Archéologie méditerranéenne et africaine» 1 0 m 200 1. Plan de situation des chantiers et des rues mentionnées. 20 Ci-contre, la ville vers 1700 (plan Razaud) et les chantiers archéologiques en vert. A Rue Sainte-Claire B Place de Lenche C Tour Sainte-Paule D Rue de la République 0 m 500 Ci-contre, carte physique vers 1840 (d après Rouby) avec les chantiers ainsi que les différents remparts et lignes de rivage. 1 Parvis Saint-Laurent 2 Collège Vieux-Port 3 Caves Saint-Sauveur 4 Parking Jules-Verne 5 Place Villeneuve-Bargemon 6 Espace Bargemon 7 Rue de la Cathédrale 8 Tunnel de la Major 9 Place des Pistoles 10 Rue Leca 11 Parc des Phocéens 12 Parking République 13 Les Carmes 14 La Bourse 15 République Surverse 16 L Alcazar 17 Quai Rive-Neuve Enceinte Rivage Archaïque Hellénistique Romain Moyen Âge Moderne Actuel
1. Fouilles dirigées par Ph. Mellinand (Inrap) et L.-Fr. Gantès (Atelier du patrimoine, Ville de Marseille). 2. Selon l interprétation de H. Tréziny. Fouilles : A. Hesnard. Nos connaissances sur Marseille grecque et romaine se sont élargies de façon remarquable depuis une quinzaine d années grâce à l extension des fouilles préventives [ill.1]. Nous les résumerons ici en insistant sur l apport des principales opérations menées depuis 2004. La fondation de la ville vers 600 avant notre ère ne fait plus débat. La ville archaïque se développe d abord sur la butte Saint-Laurent, mais aussi sans doute sur la butte des Moulins, bien que sur cette dernière la documentation archéologique soit quasi inexistante. Sur le versant nord de la butte Saint-Laurent, rue de la Cathédrale, ont été dégagés des vestiges du 1er quart (adduction d eau et cabanes construites sur poteaux porteurs) et du 2e quart du vie siècle avant notre ère (maisons en pierre et adobe sur des terrasses soutenues par de puissants murs). arasés et remblayés avant l édification d un grand mur d époque romaine (remplacé à son tour par l église du xiie siècle), pourraient être la trace de l agrandissement au au 2e quart du vie siècle d un sanctuaire primitif. Le symposion Le site le plus important de la butte Saint-Laurent est celui du collège Vieux-Port (près du théâtre romain), en rive nord de la calanque, sur un petit promontoire à proximité immédiate du rivage antique.¹ Des niveaux et des constructions de l époque grecque archaïque (vie-ve siècle avant notre ère), conservés sur 400 m² et environ 3 m de stratigraphie, ont été, pour l instant, reconnus en plan et ponctuellement explorés en profondeur. Classés au titre des Monuments historiques, ces vestiges devraient être plus amplement étudiés lors d une fouille programmée. La plus ancienne séquence d occupation reconnue correspond à des niveaux de circulation empierrés du 1er quart du vie siècle avant notre ère appartenant à une voie reliant le sommet de la butte Saint-Laurent au rivage. Cette voie devait être bordée de constructions en terrasses. C est, en effet, sur son bord sud qu ont été repérées les plus anciennes constructions ; en murs de terre reposant sur des solins en moellons calcaires, à l instar des maisons découvertes sur le parvis de l église Saint-Laurent, plusieurs dizaines de mètres au sud. Les quelques parties dégagées permettent de dire que ces bâtiments du 2e quart du vie siècle avant notre ère ont été construits en suivant une trame relativement régulière et de les rattacher à des types d habitat organisés autour d un espace ouvert, bien connus dans le monde grec pour cette période. Ces bâtiments sont arasés [ill.2] vers le milieu du vie siècle avant notre ère et un monument massif est édifié sur leurs ruines. Il s agit d une enceinte rectangulaire de 8,50 m sur 12,10 m en blocs de calcaire blanc, profondément fondés, à l intérieur de laquelle des niveaux sont rapportés afin de créer une plate-forme dominant les constructions environnantes. Ces dernières ne sont connues que dans leurs derniers développements : une série de pièces alignées contre le monument d est en ouest, et longées au sud par une rue. Les murs sont formés d assises soigneuses en moyen appareil ou en terre crue sur solins de pierre, parfois recouvertes d enduits de chaux et associées à des sols de même nature. Les niveaux d abandon, datés de la 1re moitié du ve siècle avant notre ère, ont livré de nombreux éléments d architecture «ostentatoire» : stuc polychrome bleu égyptien et rouge, tuiles de terre cuite Ces bâtiments s inscrivent dans un carré de 17,50 m de côté qui constitue très certainement un lot foncier, mais également un ensemble fonctionnel, actuellement considéré comme dévolu à la pratique du banquet : le symposion des cités grecques. Les céramiques retrouvées constituent un lot exceptionnel [ill.3] évoquant les deux types d activité pratiquée dans l édifice en grand appareil et aux abords: le manger ou deipnon et le boire ou symposion. Les vases du service de la boisson (coupes, skyphoï, cratères, oenochoés et olpés) sont présents dans une quantité surprenante (plus de 60 % des céramiques fines) équivalente à celle de la public dining place de l Agora d Athènes. La richesse de ce mobilier se traduit par l importance des céramiques figurées, œuvres de plusieurs peintres de la seconde génération de la figure rouge (céramique attique de «style sévère» entre 525 et 470 avant notre ère). La trame urbanistique grecque La vocation coloniale de cette fondation justifie les 30 ha qu enserre l enceinte dès le vie siècle avant notre ère, fortification malheureusement disparue, à moins que l on interprète ainsi le «quai archaïque», place Villeneuve-Bargemon.² L ensemble de cette emprise n est, bien entendu, pas aussitôt entièrement bâti. Cette ville archaïque n est que très partiellement connue au travers des «fenêtres de fouille» qui laissent apparaître une trame urbaine relativement ordonnée et rationnelle, bien que soumise aux fortes contraintes topographiques. On hésitera cependant à parler de plan régulier pour la toute première implantation car si les orientations des murs archaïques du collège Vieux-Port sont assez proches de celles du parvis Saint-Laurent, celles de la rue de la Cathédrale sont orientées diversement. Dès le 2e quart du vie siècle avant notre ère se développe, au nord de la butte Saint- Laurent et au nord-ouest de la butte des Moulins, un nouveau quartier d habitation qui semble rigoureusement orthogonal. En 2000-2001, la fouille du tunnel de la Major a apporté d autres informations sur le tissu urbain, de l époque archaïque au Moyen Âge. On a ainsi pu vérifier l ancienneté d un plan orthogonal qui se retrouve DOSSIER 21 ARCHÉOPAGES 20 OCTOBRE 2007
2. Les murs des niveaux grecs archaïques, mis à jour sur le chantier du collège Vieux-Port, ont été largement épierrés durant l Antiquité tardive. 3. La forme et le décor de ce petit plat à tige en céramique à pâte claire massaliète (575-550 avant notre ère) sont de tradition nord-ionienne. 3 22 2
3. Secteur de fortification de la fin du vie siècle mis au jour en 1994 par H. Tréziny dans les fouilles de la Bourse. 4. Conche, 1995. 5. Moliner 1985-1986. 6. Sillano, 2004-2006. 7. Les fouilles de H. Rolland, puis de F. Benoit après la Seconde Guerre mondiale et celles, récentes, du collège Vieux-Port ont permis d en préciser le plan. dans la basilique paléochrétienne et dans la cathédrale médiévale. La maille du tissu urbain peut être évaluée à un peu plus d une trentaine de mètres, avec des îlots antiques mesurant environ 64 à 67 m sur 32 m. L élargissement de l espace intra-muros, rythmé par les pulsations des enceintes successives, est accompagné par une persistance des éléments structurants, notamment des voies, renvoyant ainsi une image de remarquable continuité urbaine à travers toute l Antiquité. Des opérations des années 1980 et 1990 avaient déjà fait entrevoir le développement de la ville à l est, englobant sans doute la butte des Carmes,³ vers la fin du vie siècle avant notre ère, et l implantation, au ive siècle, d un nouveau quartier orthogonal au nord de la Charité, rue Leca⁴ et parc des Phocéens.⁵ L axe de ce quartier était sans doute la route de Gaule et d Espagne, qui le traversait et sortait de la ville par la porte de la tour Sainte-Paule. Le processus de viabilisation a pu être mis en évidence sur le site de la rue de la République.⁶ Durant la période grecque classique, le terrain est voué à l agriculture, et plus probablement à la viticulture comme l atteste un réseau orthogonal de traces agraires. À cette époque, la ville ne semblait donc pas s étendre jusque-là. Un fossé, coulant du sud-est vers le nord-ouest, canalise les eaux pluviales. Il matérialise, avec les traces agraires, une trame vouée à un grand avenir puisqu elle prévaut sur tout le quartier jusqu à l époque moderne. Le percement de la rue sous le second Empire a en effet épargné l intersection de deux voies construites dans le même temps, après le milieu du iie siècle avant notre ère. L une d elles est créée juste à l aplomb du fossé, dans lequel prend place alors un collecteur couvert, souvent refait, récupéré à l Antiquité tardive. Maintes fois rechargées et rehaussées, ces voies restent en fonction jusqu à l époque moderne, sauf peut-être entre le vie siècle et le Moyen Âge, où d immenses fosses qui les transpercent suggèrent leur abandon. Des constructions hellénistiques accolées aux rues ne restent que les fondations, en grès et poudingues liés à la terre. Elles sont réutilisées à l époque augustéenne, alors que l urbanisation du quartier atteint son apogée. Une boutique, matérialisée par un seuil à glissière, un sol de béton de tuileau et des dolia, prend place à l angle des deux rues. En face, l insula accueille un édifice de grandes dimensions pourvu de nombreux sols de béton de tuileau. L un d eux est richement décoré d éclats de pierre de quatre couleurs [ill.4] et correspond probablement au sol de la salle de réception d une villa ou d un établissement public. Sa grande dimension, 5,30 m de long, à l instar de celle de l édifice, le distingue de ceux habituellement rencontrés dans le cœur de ville. Ici, l absence de contraintes liées à un urbanisme précoce semble avoir autorisé des constructions plus étendues, assez proches des villae extraurbaines. Cette extension progressive de la ville dut être accompagnée de la construction de nouvelles fortifications, que nous connaissons surtout dans leur état du iie siècle avant notre ère dans le jardin des Vestiges de la Bourse. Les espaces et monuments publics La parure monumentale de Marseille grecque est largement conjecturale et il faut attendre le iie siècle avant notre ère pour voir les premiers équipements publics conservés. Signalons la découverte dans une maison du ive siècle avant notre ère d un sol d opus signinum avec frise de postes peinte (une rareté dans le monde grec), d un édifice monumental et de plusieurs maisons d époque romaine avec des sols en opus signinum mosaïqué. Pour l époque romaine, l agora (place de Lenche?) et le forum (place basse au pied de la place de Lenche et des caves Saint-Sauveur) sont encore à documenter. Seul le théâtre d époque romaine est mieux connu.⁷ Cet édifice, dont ne subsistent qu une portion du sol de l orchestre ainsi que la partie inférieure de la cavea, a été réétudié par A. Badie, J.-Ch. Moretti et D. Tardy à la lumière de nouvelles données issues de sondages réalisés en 2000 et de la fouille de 2005. Une série de puissantes tranchées d épierrement de murs, creusées dans le substrat marneux et larges de 2 m, ont pu être rattachées à ce monument et permettent de mieux appréhender un plan jusqu ici très hypothétique. La nouvelle physionomie est celle d un édifice imposant de l époque augustéenne, qui se distingue nettement des autres théâtres contemporains de Gaule narbonnaise. Sa cavea d un diamètre minimal de 100 m, très largement adossée à la colline et bâtie en blocs de grand appareil, le bâtiment de scène de taille réduite et le profil des gradins sont autant d éléments qui permettent de rattacher cet édifice à la tradition architecturale hellénistique. La zone portuaire Lors de l arrivée des Phocéens dans la calanque du Lacydon, celle-ci est bordée par une plage de galets couverte de ramilles et de cônes de pins, qui décrivent des collines couvertes de pinède s avançant très près du rivage. Dès le vie siècle avant notre ère, la pression humaine sur les collines conduit à une crise écologique qui se traduit par une ouverture du milieu et une fragilisation des sols. L apport massif de sédiments transforme la plage de galets originelle en une grève sableuse dont la ligne de rivage va se déplacer vers le sud, tandis que le niveau de la mer monte. Il en résulte un espace divisé en deux : sables émergés roux au nord, sables et argiles de décantation immergés gris au sud. DOSSIER 23 ARCHÉOPAGES 20 OCTOBRE 2007
4 4. L opus signinum décoré mis au jour lors des fouilles de la rue de la République, (daté entre le milieu du ı er siècle avant notre ère et la fin du suivant) est d un type déjà bien connu à Marseille. La richesse de son décor, qui joue aussi bien sur les couleurs que sur la taille des tesselles, en fait une pièce majeure. Il témoigne de l ultime développement d une technique abandonnée dans les autres contrées nouvellement romanisées, où l opus tesselatum règne en maître. 5. À partir du ıv e siècle avant notre ère, les plages (Espace Bargemon) accueillent des chantiers navals ainsi que le montre une membrure, disposée dans une fosse d eau saumâtre à fleur d eau, qui n a jamais été utilisée. La différence de couleur des sédiments dessine la ligne de rivage qui s est déplacée vers le sud. 24 0 m 1 5
8. Mellinand, 2002-2003. 9. A. Hesnard, 1991-1993. 10. Cf. Archéopages 18. 11. Boissinot, 1993 ; Sillano, 2002 ; Weydert, 2006. 12. Bouiron, 1999-2000. Le trait de côte antérieur à l arrivée des Grecs à Marseille et les premiers niveaux de plage du vie siècle [ill.5] avant notre ère ont été repérés sur le site Espace Bargemon,⁸ qui a complété les données issues de l opération place Jules-Verne.⁹ Des chantiers navals s installent sur les plages naturellement gagnées sur la mer. Place Jules-Verne, à l ouest, une tranchée témoigne de l existence d un quai en grand appareil, dès la fin du vie siècle. Bordé au nord par une surface caladée, cet édifice restera en usage jusqu à l aube du ive siècle avant notre ère. Les chantiers sont remplacés durant la période hellénistique par des cales de halage permettant de tirer les navires au sec. Ces cales ont été vues sur une grande partie du littoral, depuis les docks romains à l ouest de la place Jules-Verne, jusqu à Villeneuve-Bargemon à l est. En rive sud, le site du quai de Rive-Neuve a révélé des cales similaires, bien que plus modestes, montrant que l occupation du littoral ne se limitait pas au pied de la cité. Un ensemble de blocs en travertin, d axe est-ouest, découvert rue de la République, permet d imaginer une jetée s avançant vers l ouest, le littoral se situant plus au nord, utilisée dans le courant du ive siècle avant notre ère. Dès le début du iiie siècle, les cales de la place Villeneuve- Bargemon sont remplacées par un ensemble de loges destinées à abriter des navires de guerre. Ces neoria, longs de 50 m pour 5 à 6 m de large, sont perpendiculaires au rivage. Ils dénotent l importance de la flotte militaire phocéenne, dont on connaît le rôle décisif dans les guerres puniques. Au ier siècle, le littoral est encore visible place Jules-Verne où des quais bordent des entrepôts, et rue de la République où le rivage est aménagé avec des quais en grand appareil¹⁰ dès la période augustéenne. Mais la ville était aussi tournée vers son terroir, ce que l on savait déjà par l importance des exportations de vin marseillais. Les fouilles suburbaines de Saint-Jean du Désert¹¹ et celles de l Alcazar¹² ont permis de retrouver jusqu aux portes de la ville des traces de cadastre rural et de cultures. Les traces de plantation de vigne retrouvées sous l ancienne rue Sainte- Claire (cf. supra, site de la rue de la République) montrent que l axe du quartier du iie siècle avant notre ère suit les orientations cadastrales de la campagne marseillaise. Cette découverte, complétée par les trouvailles récentes rue Bernard-du-Bois et boulevard Charles- Nédelec sur la colline Saint-Charles, offre à la recherche sur le territoire de Marseille grecque et romaine des perspectives qui étaient encore inespérées il y a quelques années. DOSSIER 25 6. Exemples de céramiques retrouvées sur les plages de Bargemon. Les vases grecs présents dans les contextes fouillés (terrestres et marins) sont abondants et d origines variées. Certains fragments de l époque grecque archaïque sont d un grand intérêt: De la Grèce proprement dite (Corinthe) est issu l aryballe sphérique (petit flacon pour l huile ou les onguents parfumés) (A) qui remonte aux premières décennies du vı e siècle avant notre ère. De l Attique (Athènes) provient l amphore à tableaux à figures noires décorée d un sphinx ou d une sirène (vers 575-550 avant notre ère) (B) De Grèce de l est est originaire le plat éolien (région de Phocée) du style des Chèvres Sauvages (C) daté des alentours de 600 avant notre ère, ainsi que l amphore ou l oenochoé du style des Chèvres Sauvages du 2 e tiers du vı e siècle avant notre ère. (D) A C B D ARCHÉOPAGES 20 OCTOBRE 2007