LE TEMPS samedi 31 janvier 2015



Documents pareils
«ENFANTS ET INTERNET» BAROMETRE 2011 de l opération nationale de sensibilisation :

Compte-rendu de la rencontre «Etre parent avec une tablette numérique» - le 9 avril 2013

Les Nouvelles Technologies de l Information et de la Communication

ENFANTS ET INTERNET BAROMETRE de l opération nationale de sensibilisation : Un clic,déclic le Tour de France Des Etablissements Scolaires

CONTRAT D ACCUEIL. Parents Assistant(e)s Maternel(le)s. Proposé par les Relais Assistantes Maternelles du Haut-Rhin

Ma tablette et moi. Guide à l usage des élèves et des parents

Les pratiques des 9-16 ans sur Internet

Synthèse enquête CESC Pratique d'internet, du téléphone portable et des jeux vidéo

La diffusion des technologies de l information et de la communication dans la société française

QUELS ÉCRANS UTILISENT LES ANS ET POUR QUELS USAGES?

Parent avant tout Parent malgré tout. Comment aider votre enfant si vous avez un problème d alcool dans votre famille.

Utilisation et usage d Internet

LE HARCELEMENT A L ECOLE

Est-ce que les parents ont toujours raison? Épisode 49

L utilisation de l approche systémique dans la prévention et le traitement du jeu compulsif

Prévention des usages excessifs des technologies numériques. Prévention des usages excessifs des technologies numériques

SAINT JULIEN EN GENEVOIS

Les pratiques de consommation de jeux vidéo des Français

Le Bien-être et les jeunes professionnels

République Algérienne Démocratique et Populaire

Problèmes de rejet, de confiance, d intimité et de loyauté

Ministère délégué à la Sécurité sociale, aux Personnes âgées, aux Personnes handicapées et à la Famille Dossier de presse

Alice Sécurité Enfants (version )

Les adolescents, leur téléphone portable et l'internet mobile. Octobre 2009

Brochure d information destinée aux parents. Bienvenue à Clairival. Informations utiles sur la prise en soins de votre enfant

Rapport de fin de séjour Mobilité en formation :

Tablette tactile : la nouvelle nounou?

Conseils. pour les enfants, les adolescents et les adultes atteints de TDAH

La sécurité sur Internet

Questionnaire pour les enseignant(e)s

Déficiences visuelles et accessibilité du patrimoine historique : synthèse des résultats du sondage

Observatoire des loisirs des Français

Le contrôle parental. Premier partenaire de votre réussite

Apprenez à votre enfant la Règle «On ne touche pas ici».

LA CIBLE Ce que nous savons des 9-13 ans

Informations et conseils destinés aux parents

CHARTE DE QUALITE DE LA MEDIATION PAR LES PAIRS POUR LES

Guide à l intention des parents sur ConnectSafely.org

Questionnaire. sur l évaluation interne Qualité dans les centres d accueil pour enfants, adolescents et jeunes adultes

événements ressources Fête de la science Fête de l internet nuit des musées D Du 9 au 13 octobre 2013 D Mars 2014 Profitez également

Comportements addictifs

C NoVi Festival 2015 Règlement du concours

Différents facteurs impliqués dans l addiction

Ne vas pas en enfer!

ACCUEIL EN CENTRE DE LOISIRS ENFANT PORTEUR DE HANDICAP

Maxicours.com innove avec la création d un service mobile gratuit pour ses abonnés et fait peau neuve pour la rentrée scolaire 2012

Tapori France ATD Quart Monde /5

N 2737 ASSEMBLÉE NATIONALE PROPOSITION DE LOI

CONCLUSION. Echanges I QU EST II - EXISTE-T-IL IL UN ACCOMPAGNEMENT EDUCATIF JUSTE FAVORISANT LE DEVELOPPEMENT DE L ENFANT L L ADOLESCENT?

Nos enfants et Internet

LE Module 04 : SOMMEIL Module 04 :

A vertissement de l auteur

Téléphone mobile et ados : un usage...illimité

Encourager les comportements éthiques en ligne

Devoirs, leçons et TDA/H1 Gaëtan Langlois, psychologue scolaire

Utilisation des portables en classe, des problèmes et des solutions.

Intervention de l association Fréquences Ecoles le mardi 27 Novembre

Programme intercantonal de lutte contre la dépendance au jeu (PILDJ) Actions neuchâteloises

Etude RSA / IFOP : Nos ados sont-ils vigilants sur Internet?

Un logiciel de contrôle parental, c est quoi?

PRINT, TABLETTES, AUTRES ÉCRANS Les nouveaux usages des moins de 20 ans

MONITEUR-EDUCATEUR ANNEXE I : REFERENTIEL PROFESSIONNEL. Le moniteur-éducateur intervient dans des contextes différents :

1/ LES CARACTÉRISTIQUES DU CYBER-HARCÈLEMENT

Atelier 1 Parlons Stratégie, multi- canal et multi- écran!

Animations pédagogiques TANINGES. - Ecoles primaires - Cycles 2 et 3. Arcade MAISON du PATRIMOINE

Qu est-ce qui différencie une bonne photo d une mauvaise? Trois éléments sont importants : La composition L éclairage La qualité et la résolution

Internet et les nouvelles technologies : «Surfer avec plaisir et en sécurité»

Et avant, c était comment?

L enfant sensible. Un enfant trop sensible vit des sentiments d impuissance et. d échec. La pire attitude que son parent peut adopter avec lui est

Attirez-vous les Manipulateurs? 5 Indices

Section 3. Utilisation des ressources informatiques et du réseau de télécommunication

Les aspects psychologiques de la paralysie cérébrale : répercussions et enjeux dans le parcours de vie.

Conférence sur l addiction au numérique du 21 mars 2013

J AIDE MON ENFANT À GRANDIR AU QUOTIDIEN

Guide d utilisation du contrôle parental FreeAngel (version 0.87)

LA CHARGE DE TRAVAIL: UN

COMMUNIQUÉ PRESSE CIM DATE 22/04/2015

Faire face aux addictions des jeunes Les «Consultations Jeunes Consommateurs», une ressource pour agir précocement et aider les familles et les jeunes

Campagne de communication Jeunes Noyonnais Avril 2013

GROUPE DE SPECIALISTES SUR UNE JUSTICE ADAPTEE AUX ENFANTS (CJ-S-CH) QUESTIONNAIRE POUR LES ENFANTS ET LES JEUNES SUR UNE JUSTICE ADAPTEE AUX ENFANTS

Le référentiel professionnel du Diplôme d Etat d Aide Médico-Psychologique

Service de presse novembre 2014

Expérimentation «Tablettes Tactiles en maternelle» (Octobre Février 2014) Ecole maternelle Les Alouettes, Champhol

I. LE CAS CHOISI PROBLEMATIQUE

Code de vie St-Norbert

Rentrée Charte du restaurant scolaire

Fiche de synthèse sur la PNL (Programmation Neurolinguistique)

Dangers potentiels d Internet et des jeux en ligne

NOM:.. PRENOM:... CLASSE:.. STAGE EN ENTREPRISE. des élèves de...ème Du../../.. au./../.. Collège...

(septembre 2009) 30 %

FORCE DE VENTE : une approche commerciale efficace

Bonnes pratiques RÉSEAUX SOCIAUX DES

PARAMÉTRER SON COMPTE

SCIENCES DE L ÉDUCATION

Questionnaire pour les parents

Nouveaux médias. Guide pour les écoles obligatoires. Utilisation des téléphones mobiles Le cyber-harcèlement

AVIS DE LA FÉDÉRATION QUÉBÉCOISE DE L AUTISME DANS LE CADRE DE LA CONSULTATION PUBLIQUE SUR LA LUTTE CONTRE L INTIMIDATION

Planifier avec les expériences clés pour les enfants de 3 à 5 ans

9.1- Sur les réseaux sociaux, j ai toujours le choix!

Transcription:

LE TEMPS samedi 31 janvier 2015 Abus d écrans, responsabilité de parents Par Rinny Gremaud Les enfants peinent à décoller de leurs tablettes, téléphones ou ordinateurs. Et les adultes? Quel exemple donnent-ils? Par Rinny Gremaud «C est l horreur, on ne sait plus comment faire.» «Il ne se passe pas un jour sans qu on en parle à la maison, souvent pour se fâcher.» «Le pire, c est en hiver, quand on ne peut même pas sortir.» «Attendez seulement que vos enfants grandissent, à partir de l adolescence, c est ingérable!» Paroles de parents, sur ce qui est devenu le principal sujet d angoisse et de conflit familial de notre époque: les écrans. Angoisse mêlée de fascination. D un côté, la peur que l abus de ces appareils nuise au développement et au sommeil des petits, qu ils en deviennent dépendants et ne soient plus capables d autres loisirs. Pour les pré-ados et les ados, que les écrans charrient de mauvaises rencontres, du harcèlement, fassent chuter les résultats scolaires. En même temps, la fascination reste. De constater cette aisance, dès le plus jeune âge, avec les écrans tactiles. Et le développement de cette dextérité, cette rapidité, qui, dans le regard parental, inscrit leurs petits en plein dans l avenir. Ces enfants ne sont-ils pas, après tout, amenés à vivre dans un monde que l on n imagine pas encore, où l aisance numérique sera la condition même de la survie? Pas de modèle familial Cause et conséquence de ces sentiments paradoxaux, le nombre d écrans dont disposent les ménages suisses ne cesse d augmenter. D après l Office fédéral de la statistique, 43% des ménages possèdent deux ordinateurs ou plus, 55% possèdent deux téléphones portables ou plus, 17% ont au moins deux téléviseurs. Et encore, ces chiffres sont déjà anciens, ils datent de 2011. Cette multiplication des écrans personnels a des conséquences sur le climat des foyers. Gérard Salem, psychiatre et thérapeute de famille: «Cela fait environ cinq ans que nous constatons, en consultation, que les écrans sont devenus un problème. Leur usage dans les familles, mais aussi dans les couples, est une entrave à la communication naturelle, à l attention commune que l on prête à l être ensemble. Il est aussi l un des principaux sujets de conflits. Parfois, nous sommes consultés uniquement pour cela.» Car autant de nouveaux outils appellent un encadrement nouveau. Et pour les parents, les règles sont d autant plus dures à fixer, et à tenir, qu ils se sentent, face au numérique, seuls et sans repères. «Ces questions nese posaient pas dans mon enfance, je n ai pas de modèle familial sur lequel m appuyer»,

regrette ce père de deux enfants. «Avec tout ce qu on entend sur la nocivité des écrans, sur les phénomènes d addiction, mais aussi sur les vertus pédagogiques des jeux vidéo, on ne sait pas sur quoi se baser!» se lamente une mère de trois enfants en bas âge. «Quand nous avons découvert que notre fille, qui avait 13 ans à l époque, ne dormait plus et passait ses nuits à surfer sur Internet avec son smartphone, j ai instauré cette règle: tous les appareils électroniques doivent être déposés dans ma chambre avant l heure du coucher», raconte ce père. D autres choisissent de couper le Wi-Fi à partir d une certaine heure. Et ceux qui comptent sur les solutions techniques: filtres parentaux ou logiciels de captures d écran à intervalles automatiques. Ceux qui délimitent des plages horaires: jamais le matin avant l école, ou jamais le soir avant de dormir. Ceux qui délimitent des espaces physiques: pas de téléphone à table, ni dans les chambres à coucher, les écrans uniquement dans les pièces communes. Beaucoup accordent un «crédit écran», qui va croissant avec l âge de l enfant, par exemple une demiheure deux fois par semaine. A lui de choisir s il ira sur Internet, jouera à des jeux ou regardera un dessin animé. Certaines familles vont jusqu à négocier une charte écrite, que tout le monde contresigne. Privilégier le lien physique Oui, tout le monde. Car ce que beaucoup de parents omettent de préciser, c est que les enfants ne sont pas les seuls à avoir un rapport désordonné et compulsif aux écrans. Les parents eux-mêmes ne savent pas se mettre des limites. «Notre fille de 17 ans passe tout son temps sur sa tablette. Couper le Wi-Fi? Le problème, c est qu on s en sert tous Il arrive que nos soirées en famille se passent chacun devant son écran», admet ce père de deux grands enfants. «Ma fille de 8 ans m a dit un jour: on ne peut jamais discuter avec toi, t es toujours en train de répondre à des messages», dit cette mère, honteuse. «C est un comportement qui résulte d une absence d éducation à ce que permettent ces appareils», commente le psychiatre Serge Tisseron. «Nous vivons une période de grande insécurité psychologique. Les gens ont sans arrêt l impression qu ils sont en train de rater quelque chose d important. C est un sentiment entretenu par les médias, pour lesquels tout se joue dans le présent, ou dans l avenir immédiat.» La faute, aussi, à la possibilité de travailler en permanence, à coups de petits messages vite rédigés. «Ce n est pas que ça amuse les parents, estime Gérard Salem, mais aussi que la pression professionnelle est importante.» «La règle de base devrait être de toujours privilégier les personnes qui sont physiquement présentes avec nous, en particulier les enfants, rappelle Serge Tisseron. Donner toute son attention, sans interruption, c est montrer que l enfant compte pour nous. Avec des parents qui sont sans arrêt avec leur téléphone, comment voulez-vous que les petits se sentent valorisés et aient confiance en eux?» Sentiment d abandon «Les écrans sont un point de fuite vers un espace alternatif, loin de tout ce que l ici et maintenant peut avoir de contrariant», commente Gérard Salem, pointant la porosité grandissante de l espace familial. Chacun entretient sur son écran

son réseau relationnel personnel, au détriment des personnes en présence. «Les écrans sont une brèche dans la membrane invisible qui entoure la famille et sert de filtre à ce qui provient de l extérieur. On a en permanence accès à d autres mondes, régis par d autres règles de socialisation. En conséquence, le système familial s en trouve fragilisé, mal territorialisé.» Parfois, les enfants eux-mêmes s en plaignent. Un adolescent que l on autorise à passer dix-huit heures de suite à jouer aux jeux vidéo, pendant que ses parents sont absorbés par leurs écrans, se sent aussi abandonné, rappelle encore le thérapeute. «Quand elle nous voit chacun devant notre appareil, notre fille aînée, qui a 21 ans, nous traite de beaufs», raconte encore ce père. Aujourd hui, nombre de parents avouent avoir péché par ignorance, accordant un trop grand libre accès aux écrans. «Par peur d être de mauvais parents», estime Gérard Salem. Débordés à l adolescence, ces adultes tentent alors de fixer des limites et doivent faire face à de violentes oppositions. Mais pour la génération des nouveaux ou des futurs parents, la conscience d un nécessaire encadrement, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, apparaît beaucoup plus aiguë. «Je suis frappé de voir que certaines jeunes familles instaurent, très tôt, des règles beaucoup plus strictes, avec des interdits plus clairement énoncés, et c est de bon augure. Cela participe d ailleurs d un mouvement général. On sent dans cette génération un sens éthique nouveau.»

DIVERS samedi 31 janvier 2015 La règle «3-6-9-12», pour se rappeler des choses simples Pour répondre aux questions des parents et des éducateurs, le psychiatre français Serge Tisseron a élaboré des repères très pratiques Regrettant «l extraordinaire pauvreté des propositions qui sont faites pour guider les parents» face à la multiplication des écrans, le psychiatre Serge Tisseron a établi une série de recommandations, aujourd hui relayées par un grand nombre d institutions et de professionnels de la santé et de l éducation. En pratique, la règle «3-6-9-12», c est: La TV, pas avant 3 ans. La console personnelle, pas avant 6 ans. Internet, après 9 ans. Les réseaux sociaux, après 12 ans. Dans le détail, les recommandations de Serge Tisseron développent trois axes: l apprentissage de l autorégulation dans l usage des écrans; l encouragement à d autres activités mobilisant les cinq sens et les dix doigts; la nécessité de l accompagnement: faire raconter à l enfant ses expériences d écran lui apprend à construire le récit de ce qu il a vu, pour passer de la pensée spatialisée propre aux écrans à la pensée linéaire du langage parlé ou écrit. Ainsi donc: > Avant 3 ans L enfant a besoin de construire des repères spatiaux et temporels. Le meilleur des jouets, c est celui qu il fabrique; le meilleur des écrans, c est le visage des adultes. Je préfère les jeux traditionnels et les histoires lues ensemble à la télévision et aux DVD. Je laisse à mon enfant le temps de s ennuyer pour imaginer ses prochains jeux. La tablette, c est fait pour jouer à deux. > De 3 à 6 ans L enfant a besoin de découvrir toutes ses possibilités sensorielles et manuelles. Je fixe des règles claires sur le temps d écrans. Je respecte les âges indiqués pour les programmes. La tablette, la télévision et l ordinateur, c est dans le salon, pas dans la chambre. Je privilégie les jeux vidéo qu on joue à plusieurs plutôt que ceux auxquels on joue seul. > De 6 à 9 ans L enfant a besoin de découvrir les règles du jeu social. Je fixe des règles claires sur le temps d écrans et je parle avec lui de ce qu il y voit et fait. La tablette, la télévision et l ordinateur, c est dans le salon, pas dans la chambre. Je paramètre la console de jeux. Je parle du droit à l intimité, du droit à l image, et des trois principes d Internet: tout ce que l on y met peut tomber dans le domaine public; tout ce que l on y met restera éternellement; il ne faut pas croire tout ce que

l on y trouve. > De 9 à 12 ans L enfant a besoin d explorer la complexité du monde. Je détermine avec lui l âge à partir duquel il aura son téléphone mobile. Il a le droit d aller sur Internet, je décide si c est seul ou accompagné. Je décide avec lui du temps qu il consacre aux différents écrans. Je parle avec lui de ce qu il y voit et fait. Je lui rappelle les trois principes d Internet. > Après 12 ans L enfant commence à s affranchir des repères familiaux. Il surfe seul sur la Toile, mais je fixe avec lui des horaires à respecter. Nous parlons ensemble du téléchargement, des plagiats, de la pornographie et du harcèlement. La nuit, nous coupons le Wi-Fi et nous éteignons les mobiles. Je refuse d être son ami sur Facebook. Source: www.sergetisseron.com.content ArticleEnd #content