5 10 Madame Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu elle trouva singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu elle ne l avait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s était assis, il souriait paisiblement, il répondait d une voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aisés. «Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare du chemin de fer d Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C est si vaste, si important, cette administration!» Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, tout fier d être l humble rouage d une grosse machine. Il continua en secouant la tête : «Oh! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze cents francs Son père l a mis au collège ; il a fait son droit et a appris la peinture. N est-ce pas, Laurent? Tu vas dîner avec nous. 15 20 25 Je veux bien», répondit carrément Laurent. Il se débarrassa de son chapeau et s installa dans la boutique. Madame Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n avait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l étonnait. Elle contemplait avec une sorte d admiration son front bas, planté d une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s oublia à considérer les grosses mains qu il tenait étalées sur ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et aurait pu assommer un bœuf. Laurent était un vrai fils de paysan, d allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et précis, l air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout un corps d une chair épaisse et ferme. Et Thérèse l examinait avec curiosité, allant de ses poings à sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau. Camille étala ses volumes de Buffon 1 et ses livraisons 2 à dix centimes, pour montrer à son ami qu il travaillait, lui aussi. Puis, comme répondant à une question qu il 1 Buffon (1707-1788) : naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste et écrivain français. Ses théories ont influencé deux générations de naturalistes, parmi lesquels notamment Charles Darwin. 2 Livraisons : fascicules (souvent de 4 ou 8 pages) envoyés aux abonnés d'une publication périodique.
30 s adressait depuis quelques instants : «Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon? J ai parfaitement reconnu madame», répondit Laurent en regardant Thérèse en face. 35 Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari ; puis elle se hâta d aller rejoindre sa tante. Elle souffrait. Axe Outils d'analyse Relevé Interprétation «petit Laurent», «des cajoleries toutes maternelles» «Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles.» «il répondait d une voix claire» «Figurez-vous(...) cette administration!» «Mais (...) à Vernon?» «Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari» «Figurez-vous(...) cette administration!» «Mais (...) à Vernon?» «Je veux bien» «J ai parfaitement reconnu madame»
«N est-ce pas, Laurent?», «Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?» «par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles.» «Laurent s était assis, il souriait paisiblement, il répondait d une voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aisés.» «l air tranquille» «C est si vaste, si important, cette administration!» «en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres,(...) en secouant la tête» «en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, tout fier d être l humble rouage d une grosse machine.» «il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze cents francs» «Oh! mais, lui, il se porte bien» «Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, pour montrer à son ami qu il travaillait, lui aussi.» «Madame Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu elle trouva singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu elle ne l avait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil
étonné...» «Elle n avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l étonnait. Elle contemplait avec une sorte d admiration ( ) Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s oublia à considérer les grosses mains ( ) On sentait ( ) Et Thérèse l examinait avec curiosité, ( ) éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau.» «Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise.» «Elle souffrait» «Elle n avait jamais vu un homme.» «grand, fort, le visage frais» «regardait ( ) vu ( ) Elle contemplait avec une sorte d admiration ( ) Elle arrêta un instant ses regards ( ) Puis elle s oublia à considérer (...) l examinait avec curiosité ( ) ses yeux rencontraient» «Laurent en regardant Thérèse en face.» «Sous ce regard droit» «le visage frais» «son front bas, planté d une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière», «son cou ; ce cou», «les grosses mains», «ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le
poing», «allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements», «des muscles ronds et développés, tout un corps», «de ses poings à sa face», «son cou» «son front bas, planté d une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d une beauté sanguine.» «ce cou était large et court, gras et puissant.» «ses joues pleines, «large», «gras et puissant», «les grosses mains», «carrés», «énorme» «des muscles ronds et développés», «une chair épaisse et ferme», «son cou de taureau.» «aurait pu assommer un bœuf.» «son cou de taureau» «Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant.», «ses yeux rencontraient son cou de taureau» «carrément», «en face.», «Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer» «la jeune femme éprouva une sorte de malaise.» «Elle eut un sourire forcé» «Elle souffrait.» PLAN DU COMMENTAIRE Problématique :
AXE I : AXE II : AXE III :
Axe Outils d'analyse Relevé Interprétation Champ lexical de la douceur/de la maternité «petit Laurent», «des cajoleries toutes maternelles» Madame Raquin éprouve une affection quasimaternelle pour Laurent. (D'ailleurs, dans la suite du roman, elle va le considérer comme son fils) Discours direct / indirect «Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles.» «il répondait d une voix claire» «Figurez-vous(...) cette administration!» «Mais (...) à Vernon?» «Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari» Les paroles de Madame Raquin et de Laurent (en tout cas, ses premières paroles) sont rapportées au discours indirect (voire même, sont résumées : on parlerait plus volontiers de récit de paroles ou de discours narrativisé). A l'inverse, les paroles de Camille sont rapportées au discours direct : ses propos sont ainsi mis en valeur. Il parle beaucoup. Il présente Laurent à sa place, ne le laissant pas se présenter lui-même. Thérèse, elle, ne parle presquue pas dans ce passage : «qui n avait pas encore prononcé une parole». On n'entend pas sa voix. Son prénom apparaît pour la première fois à la ligne 17. Longueur des répliques «Figurez-vous(...) cette administration!» «Mais (...) à Vernon?» «Je veux bien» «J ai parfaitement reconnu madame» Les répliques de Laurent sont beaucoup plus brèves que celles de Camille. C'est un homme très posé. Questions rhétoriques ou oratoires «N est-ce pas, Laurent?», «Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon?» Camille pose des questions à Laurent : il mène l'échange. Il n'attend pas de réponses de la part de Laurent : il montre seulement qu'il est le maître de la maison. Répétition ou anaphore «par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles.» Adverbe et adjectif «Laurent s était assis, il souriait paisiblement, il Laurent est calme (ses réponses sont courtes), par répondait d une voix claire, il promenait autour de opposition à Camille, qui est agité, excité : verbes lui des regards calmes et aisés.» «l air d'actions, anaphore tranquille»
Répétition ou «C est si vaste, si important, cette Camille est fier de présenter Laurent à sa mère et à anaphore (+ administration!» safemme. Il est fier aussi de lui, tout simplement, il exclamation) se considère comme quelqu'un d'important. verbes d'actions, «en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, anaphore (...) en secouant la tête» gradation «en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, tout fier d être l humble rouage d une grosse machine.» «il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze cents francs» Insistance sur le «Oh! mais, lui, il se porte bien» Camille installe une sorte de rivalité entre lui et pronom personnel «lui» «Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, pour montrer à son ami qu il travaillait, lui aussi.» Laurent : il essaye de lui montrer qu'il a réussi, lui aussi, qu'il est cultivé. C'est la raison pour laquelle il lui montre ses livres. I, 1 Les points de vue «Madame Raquin se souvint brusquement du petit Le narrateur adopte deux points de vue différents Laurent, qu elle trouva singulièrement grandi. Il y dans cet extrait : le point de vue (interne) de avait bien vingt ans qu elle ne l avait vu. Elle voulut Madame Raquin, puis, surtout, celui de Thérèse lui faire oublier son accueil étonné...» (interne aussi) : la description physique de Laurent «Elle n avait jamais vu un homme. Laurent, grand, n'est faite qu'à travers le regard du personnage fort, le visage frais, l étonnait. Elle contemplait avec éponyme. II, 1 une sorte d admiration ( ) Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s oublia à considérer les grosses mains ( ) On sentait ( ) Et Thérèse l examinait avec curiosité, ( ) éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau.» «Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise.» «Elle souffrait» Hyperbole «Elle n avait jamais vu un homme.» Le narrateur insiste sur le caractère viril de laurent, par opposition à Camille. Gradation «grand, fort, le visage frais» Elle souligne l'émerveillement de Thérèse. II, 1 bis Champ lexical du regard «regardait ( ) vu ( ) Elle contemplait avec une sorte d admiration ( ) Elle arrêta un instant ses regards ( ) Puis elle s oublia à considérer (...) l examinait avec curiosité ( ) ses yeux rencontraient» «Laurent en regardant Thérèse en face.» «Sous ce regard droit» Thérèse examine Laurent sous tous les angles, en détails : elle est fascinée («contemplait»). A la fin du texte, les regards s'inversent : cette fois, c'est Laurent qui observe Thérèse. Ce regard est gênant pour la jeune femme : «en face», «droit». II, 1 L'ordre de la description «le visage frais» «son front bas, planté d une rude Deux parties seulement sont regardées : le visage chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres et les mains. (ouverture : les mains serviront à tuer rouges, sa face régulière», «son cou ; ce cou», Camille et le cou sera mordu par ce même Camille)
Champ lexical du visage Anaphore son, ses, sa «les grosses mains», «ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le poing», «allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements», «des muscles ronds et développés, tout un corps», «de ses poings à sa face», «son cou» «son front bas, planté d une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d une beauté sanguine.» Thérèse n'est pas émerveillée par la beauté de Laurent. La couleur rouge est importante : dans le livre, les couleurs sont plutôt sombres, sales. II, 3 II, 2 gradation/énumératio n Champ lexical de la force «ce cou était large et court, gras et puissant.» Le dernier mot insiste sur la force. «ses joues pleines, «large», «gras et puissant», «les grosses mains», «carrés», «énorme» «des muscles ronds et développés», «une chair épaisse et ferme», «son cou de taureau.» II, 2 bis Hyperbole «aurait pu assommer un bœuf.» II, 2 ter Métaphore «son cou de taureau» Répétition du mot «cou» «Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant.», «ses yeux rencontraient son cou de taureau» Le cou est la partie la plus regardée par Thérèse : ce cou jouera un rôle important dans la suite (Thérèse aime s'y blottir : chapitre VII ; la morsure de Camille) Champ lexical de «carrément», «en face.», «Sous ce regard Laurent est sûr de lui. A la fin du texte, il ose l'assurance droit, qui semblait pénétrer» «défier» Thérèse. Champ lexical de la souffrance «la jeune femme éprouva une sorte de malaise.» A la fin seulement, Thérèse a du mal à soutenir le «Elle eut un sourire forcé» «Elle souffrait.» regard gênant de Laurent.