Agriculture & biodiversité L agriculture au secours des pelouses sèches Grenelle de l Environnement, Natura 2000, réglementations environnementales la question de la biodiversité est de plus en plus abordée dans la gestion agricole de nos paysages. L agriculture est régulièrement montrée du doigt pour les atteintes à l environnement que certaines pratiques engendrent. Mais Agriculture peut rimer avec Nature. La préservation de nombreuses espèces dépend du maintien d une activité agricole : fauche des prairies naturelles, pâturage des coteaux calcaires ou des marais Conscient de cela, le Conservatoire du patrimoine naturel de Champagne-Ardenne travaille en partenariat avec de nombreux agriculteurs sur l ensemble de la région pour l entretien de sites naturels remarquables. Parmi les milieux les plus menacés en Haute-Marne, et partout en France, il y a les pelouses sèches. Et sans pâturage, difficile d envisager le maintien à long terme des pelouses sèches et des espèces qui y vivent d où la réalisation de ce document afin que chacun d entre vous puisse participer à la préservation des paysages, de la faune et de la flore locale. Chaque agriculteur a un rôle à jouer.
Qu est-ce qu une pelouse sèche? Pelouse... Le mot «pelouse» désigne une végétation basse, d une vingtaine de centimètres de hauteur moyenne, essentiellement composée de plantes herbacées, dominée par trois ou quatre graminées : le Brome dressé, la Fétuque ovine, le Brachypode penné, et parfois la Seslérie bleue.... sèche Le sol peu épais et très filtrant laisse s écouler l eau profondément dans la roche, ce qui la rend inaccessible pour les plantes poussant en surface. Ce manque d eau est souvent accentué par une situation en pente exposée au sud qui apporte un ensoleillement plus important. Plus localement, on parle de «tiennes» dans les Ardennes, de «savarts» en Champagne crayeuse, ou encore de «chaumes» ou de «charmes» en Haute-Marne. Ces milieux sont également souvent appelés «friches». Comment reconnaître une pelouse sèche? Des plantes caractéristiques Anémone pulsatille Genêt pileux Genévrier Hippocrépide en ombelle Potentille printannière Orchis pyramidale
Pourquoi préserver les pelouses sèches? Un intérêt écologique exceptionnel Un des caractères exceptionnels des pelouses sèches haut-marnaises est que celles-ci accueillent des espèces d horizons divers : méditerranée, montagnes, steppes d Europe centrale. 30 % de la flore protégée en Champagne-Ardenne se trouvent sur les pelouses, et plus de 200 espèces végétales sont liées à ces milieux. L intérêt est tout aussi important pour la faune : Lézard vert, Alouette lulu, Damier de la Succise autant d espèces qui ne peuvent pas vivre en dehors de ces milieux. Un héritage culturel Au-delà des conditions de sol indispensables à leur existence, les pelouses sèches, en Champagne-Ardenne, ont été façonnées par l Homme, et plus particulièrement par les activités agro-pastorales. Du Néolithique Les pelouses calcicoles sont majoritairement apparues au Néolithique ou plus récemment au Haut Moyen Age par défrichement des forêts primitives pour l exploitation du bois, pour les cultures sur brûlis ainsi que pour le pâturage. Avec le développement de l élevage, les débroussaillements s accentuèrent permettant un pâturage itinérant conservant les pelouses pendant des siècles. Des paysages diversifiés à nos jours Les pelouses actuelles constituent les reliquats des anciens parcours à moutons qui existaient dans la plupart des communes jusqu au milieu du siècle dernier. Les meilleures terres étaient réservées à la culture, la forêt s étendait sur les terres improductives en limite de commune, et les parcours extensifs formaient une zone tampon plus ou moins étendue entre ces différents espaces. Ils constituaient alors avec les jachères, la ressource principale du pâturage. Souvent en zone de transition entre forêt et cultures, les pelouses sèches structurent et donnent du relief à notre paysage. Alors que le tourisme de nature se développe en Haute-Marne, la préservation de paysages riches et diversifiés est un atout non négligeable. Des milieux naturels fortement menacés. «Les pelouses haut-marnaises, comme celles des autres départements de Champagne-Ardenne, ne cessent de régresser, victimes des reboisements, des mises en culture (souvent à la suite des remembrements) et plus récemment des retournements préalables à leur mise en jachère. Elles étaient encore très étendues dans les années 50 et couvraient alors plusieurs milliers d hectares ; depuis cette date, leur surface a régulièrement décru.» (ROYER, 2002) S ajoute à cela la dynamique naturelle qui fait évoluer les pelouses vers la forêt lorsque celles-ci ne sont plus entretenues, ce qui modifie les paysages et réduit la biodiversité des sites. D après Françoise Morgan (ROYER, 2002), entre 1956 et 1992, 76 à 99 % (selon les communes étudiées) de la superficie des pelouses de la Montagne Châtillonaise ont disparu. Un écosystème favorable aux insectes pollinisateurs Et même si l on ne considère que la faune «ordinaire», l intérêt de tels milieux n est pas négligeable. Prenons l exemple des insectes pollinisateurs (abeilles, bourdons, papillons ) si utiles pour la reproduction de nos cultures (colza, tournesol ) et de nos fruitiers. Ils y trouvent de quoi butiner, et donc de quoi vivre : serpolet, origan, prunellier, aubépine Rappelons que la reproduction de 84 % des espèces cultivées en Europe dépendent de ces insectes. L intérêt devient donc aussi économique!
Quand les agriculteurs ont un rôle à jouer dans la préservation des pelouses sèches. La majorité des pelouses sèches ne peuvent se maintenir que par l intervention de l Homme. Plusieurs moyens d entretien peuvent être utilisés, et ce en fonction de la surface et des contraintes de terrain (pente, présences de dalles rocheuses ), mais aussi en fonction du contexte local (présence à proximité d un éleveur ). Le pâturage L idéal, pour un entretien efficace et durable, est le maintien ou la mise en place d un pâturage, méthode traditionnelle d entretien des pelouses sèches. Concernant le choix des animaux, les moutons (et les chèvres) seront préférés puisque plus légers et donc moins traumatisants pour le sol. Mais les bovins et équins peuvent convenir. L important est de gérer le chargement animal de manière à éviter le surpâturage (impact négatif sur la faune et la flore). Tout comme une pression trop faible ne permet pas de contrôler l embroussaillement du milieu. La fauche Dans le cas de sites trop petits pour être pâturés, et/ou quand la parcelle est facilement accessible avec un engin agricole (pente faible et sol relativement peu accidenté), il peut être plus simple de faucher l herbe. L idéal est que la matière fauchée soit exportée afin d éviter un enrichissement du sol néfaste aux espèces végétales de pelouses, adaptées aux sols pauvres en éléments nutritifs. En terme de période d intervention, il est préférable de faucher avant avril ou après août pour limiter l impact sur les espèces présentes. Mais il est évident que cette contrainte est difficilement compatible pour une exploitation du foin, d où la nécessité d une adaptation des pratiques au cas par cas. Fertiliser conduit à dégrader la pelouse Les plantes typiques des pelouses étant adaptées à une faible disponibilité en éléments nutritifs, le moindre apport de fertilisation entraîne une modification de la flore et la disparition de nombreuses espèces, au profit d espèces plus communes et moins exigeantes. Le débroussaillage Le débroussaillage (manuel ou mécanique selon les cas) peut suffire à entretenir certains petits sites où la dynamique arbustive est lente. L écobuage Cette méthode, utilisée traditionnellement dans certaines régions, s avère néfaste si elle est répétée régulièrement. Non seulement les impacts sur la faune peuvent être importants, mais surtout le feu favorise le Brachypode, cette herbe qui tend à fermer les pelouses et que l entretien vise à faire régresser. Il est donc préférable de ne pas utiliser le feu, à part peut-être pour la restauration de la pelouse, donc très ponctuellement. Quelques recommandations - Eviter le débroussaillage entre mars et août (période d activité biologique de la faune) - Maintenir quelques bosquets, arbres et arbustes (genévriers et fruitiers en particulier) - Ne pas fertiliser
De l action individuelle En maintenant du pâturage sur des parcelles de pelouses de son exploitation, chaque agriculteur contribue à la sauvegarde de ces milieux et espèces remarquables. à une démarche de préservation plus large Ces pratiques peuvent également s intégrer dans des démarches partenariales avec l Etat, des collectivités territoriales et des associations de protection de la nature. Une parcelle dans un site Natura 2000 Un certain nombre de pelouses sont incluses dans des sites Natura 2000, et peuvent de ce fait, bénéficier de financements spécifiques pour des actions d entretien et de gestion écologique. Un agriculteur possédant ou louant une parcelle de pelouse dans un site Natura 2000, a la possibilité de signer une Mesure Agri-Environnementale. Cette mesure repose sur un contrat d une durée de 5 ans qui est financé en parité Etat/Europe. En échange de la mise en œuvre de l action prévue sur la parcelle, à condition de respecter un cahier des charges précis (pas de fertilisation, limitation du chargement animal ), l agriculteur signataire perçoit une aide financière, variable en fonction des conditions. Partenariat avec le Conservatoire du patrimoine naturel de Champagne-Ardenne Le Conservatoire est une association chargée de la préservation et de la gestion des espaces naturels remarquables : pelouses sèches mais aussi marais et tourbières, forêts, prairies humides, sites à chauves-souris Cette association, gestionnaire d environ 1800 hectares sur l ensemble de la région, travaille le plus souvent possible avec des agriculteurs pour entretenir ses sites. En 2008, près de 300 ha sont gérés en partenariat avec des agriculteurs et éleveurs locaux (fauche de prairies, pâturage extensif de pelouse et de marais ). Le principe général est que les terrains gérés par le Conservatoire soient mis gratuitement à disposition des agriculteurs. Les travaux de restauration sont effectués par le Conservatoire (débroussaillage, bûcheronnage) ainsi que l éventuelle pose de clôture. L agriculteur fait pâturer le site ou le fauche (en gardant le bénéfice du foin) en échange du respect d un cahier des charges précis.
Parole d éleveur Pierre Denis, éleveur ovin à Eriseul, travaille en partenariat avec le Conservatoire depuis 2007 pour l entretien de la Butte de Taloison à Bay-sur-Aube. Retour sur une année de pâturage, après la remise en état du site (débroussaillage) et la pose d une clôture fixe grâce aux financements européens liés au site Natura 2000. «Eleveur de moutons depuis 2003, je viens auparavant des milieux de l animation autour de la Nature, et j ai un long passé de militant dans les associations de protection de la Nature. C est donc sans hésitation que j ai accepté la proposition du Conservatoire de mettre des bêtes sur la Butte de Taloison, sur laquelle j étais déjà intervenu deux fois dans le passé avec Nature Haute-Marne pour du débroussaillage. C est de cette époque que mon opinion s est forgée : il n est pas possible d entretenir ces milieux uniquement avec des chantiers de jeunes, par ailleurs coûteux pour la collectivité. Ces espaces doivent retrouver une place économique dans nos sociétés si l on souhaite maintenir une flore et une faune originales. Leur utilisation du passé en tant qu espaces pâturés, même si c est temporairement, doit redevenir prioritaire. C est ainsi qu après avoir revu sur place l état du terrain, j ai accepté de tenter une première expérience de pâturage avec 20 antenaises. Le chiffre assez élevé de bêtes (2 UGB par hectare) était destiné à assurer une limitation des repousses du débroussaillage de la zone centrale et une ouverture des deux zones boisées en pins. De fait, assez rapidement le choix des bêtes s est porté sur les plantes les plus appétentes, puis sur les feuilles facilement accessibles avant de s étendre à l intérieur des bois et en hauteur, y compris en «dansant» dressées sur les pattes arrières. Toutes les espèces arbustives sont consommées tôt ou tard. Il faut souligner que ce mode d alimentation se fait en trois dimensions, ce qui permet aux animaux de se nourrir plus vite et très efficacement, et de se garder du temps pour ruminer tranquillement à l ombre. En 10 semaines, le terrain était bien tondu et les bois quasi totalement accessibles, la strate herbacée y reprenant vigueur. Les animaux étaient en bon état, vigoureux. Sans boiteries, alors que le travail de débroussaillage avait laissé des branchettes de prunellier, redoutable pour ses épines. Sur un terrain non pâturé depuis longtemps il n y avait pas de problèmes parasitaires, et le fait de consommer des tanins dans les feuilles d arbustes limitant le niveau d infestation. Les animaux sont alors retirés. Cinq semaines plus tard, après quelques pluies, un lot de 25 jeunes agnelles est réintroduit et continue l entretien de manière satisfaisante pendant 4 semaines. Cette année (2008), ce seront une quinzaine d antenaises qui vont être introduites et nous pourrons mesurer si leur impact est identique.» Pour tous renseignements n hésitez pas à contacter le Conservatoire : Conservatoire du patrimoine naturel de Champagne-Ardenne Romaric LECONTE Antenne Haute-Marne Maison de Pays BP 9 52160 AUBERIVE Tél. : 03.25.88.83.31 Mél. : cpnca.52@wanadoo.fr Ce document est réalisé avec l aide financière du Conseil Régional de Champagne-Ardenne Directeur de la publication : Eric Belnot Conception : Mathilde Poulain Rédaction & relecture : Romaric Leconte Crédit photo/dessin : A. Brouillard, Y Brouillard, E. Gaillard, A. Laforest, H. Lagrange, R. Leconte, L. Pont, Impression : Imprimerie Félix - juillet 2009