Lycée cantonal de Porrentruy Examens de baccalauréat 2005 Option complémentaire HISTOIRE Examen écrit : Étude de documents LE GENOCIDE EXTREME : L EXTERMINATION DES JUIFS D EUROPE Consignes - Analysez, en appliquant les méthodes pratiquées en classe, les documents évoqués ci dessous et joints en annexe. Documents à analyser - Document 1 : Le procès d Adolf Eichmann à Jérusalem (1961) - Document 2 : Le génocide et ses exécutants - Document 3 : Photographie d Adolf Eichmann, lors de son procès à Jérusalem Matériel autorisé - 1 dictionnaire Le Petit Robert 1-1 notice biographique sur Adolf Eichmann
Notice biographique : Adolf Eichmann EICHMANN Adolf (Né à Solingen, 19 mars 1906 ; mort à Jérusalem, 31 mai 1962). Policier allemand. Représentant de commerce, entré en 1932 dans les S.S. autrichiens, membre du S.D. (Sicherheitsdienst, littéralement «service de sécurité» de la SS) à partir de 1934, il se spécialisa dans la lutte contre les Juifs, créa en 1938, à Vienne et à Prague, une Centrale pour l émigration juive, destinée en fait à dépouiller de leurs biens les victimes de la police raciale du IIIe Reich. En 1940, Heydrich lui confia la section IVB4 a de l Office central de sécurité du Reich (Reichssicherheitshauptamt) qui fut chargée en 1941 de la «solution finale du problème juif», c est-à-dire de l extermination des Juifs européens. Eichmann, devenu lieutenant-colonel en 1941, organise le dépouillement et le transfert des populations juives d'europe vers les camps de concentration et finalement d'extermination. Arrêté en 1945 par les Alliés, Eichmann réussit à s échapper et à se réfugier en Argentine. Découvert en 1960 par des agents secrets israéliens, il fut enlevé et amené en Israël pour passer en jugement. Condamné à mort à l issue d un long procès (avril/décembre 1961) qui se déroula à Jérusalem, il fut exécuté par pendaison le 31 mai 1962. D après Michel Mourre, Le Petit Mourre. Dictionnaire de l histoire, Paris, Bordas, 1990
Document 1 : Procès d A. Eichmann à Jérusalem (1961) Extrait d une de ses dépositions relatant une visite à Auschwitz Interrogé sur les visites qu il a faites dans différents camps, voici ce que Eichmann déclare à propos d Auschwitz où il avait été envoyé afin d établir des rapports confirmant la bonne marche des opérations. «Je ne m intéressais qu au quartier général. Je n ai jamais pénétré plus loin. Je ne l ai jamais demandé. J ai vu de grands bâtiments qui ressemblaient presque à des usines. Et Hoess (le commandant) m a dit : Oui, ici la capacité est de dix mille. Il se passait quelque chose juste à ce moment. On séparait ceux qui étaient aptes au travail et ceux qui soi-disant n étaient pas aptes. Je n ai pas regardé la mise à mort par les gardes. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas. Je me serais certainement effondré. ( ) Hoess m a encore amené au bord d une grande fosse. Je ne peux pas dire quelles étaient ses dimensions. Peut-être 150 ou 180 mètres. Il y avait une immense grille sur laquelle brûlaient des cadavres. Et alors je me suis senti mal, je me suis senti mal. Je l ai écrit dans mon rapport.» Adolf EICHMANN au procès de Jérusalem, dans sa déposition de mai 1961 1 Extrait de la dernière déclaration d Adolf Eichmann «J ai eu le malheur d être mêlé à ces horreurs, mais celles-ci ne furent pas le fruit de ma volonté. Je n ai pas eu l intention de tuer des hommes. Seuls, les dirigeants politiques sont responsables de cet assassinat collectif. [...] Ma culpabilité réside dans mon obéissance, dans mon respect de la discipline et de mes obligations militaires en temps de guerre, de mon serment de fidélité, que j avais prêté en tant que soldat et en tant que fonctionnaire. De plus, j étais soumis aux lois de la guerre. Cette obéissance n était pas facile. Quiconque a jamais eu à commander et à obéir sait ce que l on peut exiger d un être humain. Je n ai pas persécuté les Juifs par passion et par plaisir, comme ce fut le cas pour le gouvernement. Ce n est que par un gouvernement qu une telle persécution peut être entretenue. J en étais, moi, incapable. J accuse les gouvernants d avoir abusé de mon obéissance. [...] L obéissance est rangée parmi les vertus. C est pourquoi je demande de tenir compte du fait que j ai obéi, et non pas du fait à qui j ai obéi.» Adolf EICHMANN au procès de Jérusalem, dans sa déclaration du 13.12.1961 2 1 Cité par J.-M. THEOLLEYRE, Le Monde, 20 et 21 avril 1961. 2 Cité par Léon POLIAKOV, Le Procès de Jérusalem, Gallimard/Julliard, 1963.
Document 2 : Le génocide et ses exécutants Après les affrontements, les contestations et les violences civiles de l époque de Weimar, le IIIe Reich aurait donc été vécu par beaucoup d Allemands comme une restauration pleine et entière [du monopole étatique sur l usage légitime de la violence]. Le consensus sur cette restauration, autorisant ensuite le pouvoir monopolistique de l État-parti, rendrait possible l organisation administrative et technocratique du génocide. L essentiel du crime est en effet accompli sans émotion par d innombrables exécutants agissant dans le cadre d une division légalerationnelle du travail et d une conformité à la volonté de l État, incarnée par la personne du Führer. ( ) L aspiration à se soumettre et à offrir ses compétences et son ingéniosité à un État rendu à ses monstrueuses tâches régaliennes, est l axe central de l œuvre de Raul Hilberg 3 ( ). L idée est qu un processus administratif aussi vaste, de l identification à la destruction d un groupe dispersé à l échelle d un continent, ne pouvait être mené à bien par un organisme policier unique mais concernait toute la communauté organisée. «Le projet pris dans son ensemble, écrit Hilberg, apparaît, rétrospectivement, comme une mosaïque de petits fragments, chacun très terne et très banal. Or cette succession d activités ordinaires, ces notes, mémorandums et télégrammes, incrustés dans l habitude, la routine et la tradition, se transformèrent en un processus de destruction de masse. Des individus parfaitement ordinaires allaient accomplir un travail qui, lui, ne l était pas. Une phalange de fonctionnaires, dans les bureaux de l État et les entreprises privées, oeuvrait à l objectif ultime.» Ainsi se révèle la structure invariable inhérente au processus de destruction, les opérations complexes qui sont autant de phases organiques dans l annihilation de millions d êtres humains dispersés : la définition du groupe-cible, la spoliation, la concentration, l anéantissement. Ici, l enchaînement des étapes du processus destructeur est déterminé, chacune contient en germe la suivante avec force utilisation d un vocabulaire technicien codé : «traitement spécial», «éloignement», «installation spéciale», «nettoyage», «solution»... Mais, qu il s agisse de rédiger 3 Raoul HILBERG, La Destruction des juifs d Europe, Paris, Fayard, 1988, 1099 pp. : Hilberg a consacré trente ans de sa vie à décrire et préciser, dans un ouvrage qui est une véritable somme historique, le processus menant au génocide.
les décrets qui définissent le «Juif» 4, d organiser l expropriation (l «aryanisation» est «volontaire» jusqu en novembre 1938, «forcée» ensuite) ou de procéder à la concentration des individus en ghettos (elle démarre le 21 septembre 1939 en Pologne pour s étaler jusqu en avril 1941), l administration civile (Chancellerie, ministères de l Intérieur, des Affaires judiciaires, du Travail, des Finances et des Transports) en est l agent principal. Le complexe de contraintes démographiques, économiques et logistiques nées de la guerre allait lui permettre de franchir un pas qualitatif. Pour une majorité d historiens désormais, la guerre est l accélérateur principal du processus génocidaire. Le débat sur l Holocauste s est longtemps polarisé autour de l affrontement entre deux thèses, dites «intentionnaliste» et «fonctionnaliste». Pour la première, Hitler a dès le début l intention de détruire physiquement les juifs et la «Solution finale» est l aboutissement d un programme planifié qu il supervise et ordonne en personne. Pour la seconde, les mesures antijuives résultent d initiatives improvisées et multiples de la polycratie 5 nazie et l anéantissement terminal, loin de constituer l issue d un plan rationnel, apparaît comme une «solution» bureaucratique fonctionnelle aux contraintes politico-militaires à partir de l année 1941. Ce débat apparaît aujourd hui un peu daté, dans la mesure où ces deux thèses sont moins incompatibles qu il n y paraît, le vrai problème étant de déterminer comment l idéologie raciste, chronologiquement première (les «intentions» de Hitler), s est concrétisée dans les pratiques d une machine gouvernementale en proie à la fragmentation (la «fonction» de mise en cohérence du génocide). Si les aléas de la politique antijuive antérieure à 1941 ( ) infirment la thèse d une intention meurtrière planifiée depuis les origines du IIIe Reich, la radicalisation idéologique permanente opérée par Hitler fait naître un climat favorable à la prise d initiatives en matière d élimination physique, initiatives que le cadre de la guerre d extermination politico-raciale engagée contre l URSS facilita de façon déterminante. Bernard BRUNETEAU, Le Siècle des génocides. Violences, massacres et processus génocidaires de l Arménie au Rwanda, Paris, Armand Colin, 2004, pp. 113-115 4 La «Loi pour la protection du sang et de l honneur allemand» de novembre 1935 reconnaît comme «Juifs» les «Juifs intégraux», c est-à-dire issus de quatre grands-parents juifs, et les demi-juifs pratiquant la religion judaïque ou ayant épousé un ou une Juive. 5 Dans la polycratie allemande, des groupes et des hommes se font concurrence : chaque autorité, selon ses liens avec le Fuhrer, cherche à devenir autonome et y réussit souvent, de sorte que le système ne présente pas l apparence d une organisation centralisée et hiérarchisée.
Document 3 : Eichmann photographié lors de son procès à Jérusalem Photo de Micha BAR AMI (Agence Magnum) illustrant un article de P.-A. STAUFFER, «Adolf Eichmann confesse la Shoah», in : L Hebdo, 30.03.2000