de Shakespeare Mise en scène : Philippe AWAT Mardi 6 & mercredi 7 décembre 20H La Luna MAUBEUGE Durée : 1H40 Le Manège Rue de la Croix BP 105 59602 MAUBEUGE CEDEX Tél : 03 27 65 15 00 / Fax : 03 27 65 93 80
Calendrier des représentations du 15 au 26 Novembre 2011 > MAC de Créteil du 6 au 21 Janvier 2012 > Théâtre Romain Rolland de Villejuif 10 Février 2012 > Théâtre de Chelles 14 Février 2012 > Théâtre de Champigny 13 mars 2012 > Théâtre de Cachan 24 mars 2012 >Théâtre de Saint-Maur 29 mars 2012 >Théâtre de l Onde à Vélizy 3 et 4 avril 2012 >Théâtre de L Agora scène nationale d Evry 6 avril 2012 > Pôle Culturel d Alfortville 17 et 18 avril 2012 > Comédie de l Est de Colmar - centre dramatique régional d Alsace dates à caler Théâtre La Piscine de Chatenay-Malabry Théâtre L Avant Scène de Colombes Théâtre des Sources Contact Estelle Delorme 06 77 13 30 88 estelle.delorme@compagnielefeufollet.org William Shakespeare Mise en scène Philippe Awat Traduction Benoîte Bureau Adaptation Benoîte Bureau et Philippe Awat Assistante à la mise en scène Magali Pouget Effets scéniques Clément Debailleul et Raphaël Navaro compagnie 14 :20 Scénographie Benjamin Lebreton Lumière Nicolas Faucheux Création musicale Victor Belin Création sonore Emmanuel Sauldubois Création Costumes Pascale Robin Travail corporel Véronique Ros de la Grange Maquillages Nathy Polak Avec Eric Challier - Mickaël Chirinian - Laurent Despond Benjamin Egner - Florent Guyot - Estelle Meyer - Pascale Oudot distribution en cours... Coproduction Compagnie Du Feu Follet, Théâtre Romain Rolland de Villejuif, Comédie de l Est... coproduction en cours La Compagnie Du Feu Follet est subventionnée par le Conseil Général du Val-de-Marne
«...La Tempête est l autobiographie philosophique de Shakespeare et la somme de son Théâtre. Elle est le drame des illusions perdues, de la sagesse amère et d un espoir fragile mais obstiné. Les grands thèmes de la Renaissance y renaissent : l utopie philosophique, les limites de la connaissance, l homme maître de la nature, l ordre des valeurs constamment menacé, la nature qui est et n est pas la mesure de l homme. On retrouve dans la Tempête, le monde du temps de Shakespeare, celui des grands voyages, des continents fraichement découverts et des îles mystérieuses, celui des rêves, l homme s élevant dans les airs pareil à un oiseau, des machines pouvant conquérir les plus puissantes forteresses. Une époque qui a vu une révolution s opérer en astronomie, en anatomie, l époque de la communauté des savants, des philosophes et des artistes, de la science qui pour la première fois est devenue universelle, de la philosophie qui a découvert la relativité de tous les jugements humains, l époque des plus beaux monuments de l architecture, l époque des guerres de religion et des buchers de l inquisition, au faste et au raffinement inconnus jusqu alors, tandis que des épidémies décimaient les villes. Un monde merveilleux, cruel, dramatique qui soudain, dévoile toute la puissance de l homme et toute sa misère...» Shakespeare, notre contemporain. Jan KOTT. La Tempête
Note de traduction et d adaptation Notre texte est une adaptation du texte anglais de Shakespeare, qui a privilégié en général le sens concret des mots contre leur sens abstrait (qui n apparaît parfois comme tel que du fait de l éloignement historique), et l efficacité scénique contre la précision technique, et qui a pris le parti de la transposition, souhaitant retrouver certains effets du texte shakespearien par d autres moyens. La concentration Afin de concentrer l intrigue autour de ses axes principaux, un certain nombre de personnages ont été supprimés. L ensemble de la suite du Roi de Naples, Adrian, Francisco et les «autres seigneurs», a été supprimée, de même que les personnages de l équipage du navire (le capitaine, le maître d équipage, les marins). Leur suppression permet de travailler la concentration de la pièce et de faire apparaître clairement sa structure, l intrigue principale (la vengeance de Prospéro) et les intrigues secondaires qui lui sont subordonnées (l intrigue politique autour du Roi, l intrigue amoureuse autour de Ferdinand, l intrigue comique, autour de Trinculo et Stephano, qui rejoue en partie l intrigue politique sur un mode différent), chacune menée par des personnages en nombre limité. Vers et prose : l alternance des registres Le texte de Shakespeare est marqué par une coexistence des discours et des registres, qui se multiplient, s opposent et se conjuguent, et connaît une alternance de passages en vers et de passages en prose, parfois au sein de la même scène. Certains personnages ne s expriment qu en vers (c est le cas de tous les habitants de l île : Prospéro, Ariel, Caliban, Miranda, et du Roi et de Ferdinand) ; d autres ne s expriment qu en prose (Trinculo et Stephano), et d autres encore varient, en fonction du destinataire et du sujet abordé (par exemple, Sebastian et Antonio raillent Gonzalo en prose, mais discutent le régicide en vers). La prose est ainsi une caractéristique de la forme autant que des sujets traités, prosaïques. Nous avons choisi de rendre en général cette alternance formelle par une alternance de registres : les passages en vers sont transposés en français dans un registre courant ou soutenu, les passages en prose dans un registre plus familier, voire grossier. Ce sont alors ces derniers qui constituent un écart par rapport aux normes usuelles. Une situation cependant exhibe plus particulièrement dans la pièce la coexistence de ces formes et lui donne un sens tout autre : la rencontre de Caliban avec Trinculo et Stéphano est celle d un personnage qui s exprime exclusivement en vers avec d autres qui s expriment exclusivement en prose. Ces passages ont une qualité particulière, puisque la forme versifiée n y apparaît plus comme la norme du langage des grands de ce monde et des sujets sérieux, mais bien comme un langage autre, celui de la poésie, en rupture avec la toile de fond sur laquelle il se détache. Nous avons choisi, pour rendre cette qualité particulière du langage de Caliban, d utiliser ce qu on pourrait appeler des «marqueurs de poésie» : rythme particulier et audible pour le spectateur (hexamètres, décasyllabes, alexandrins), images et figures culturellement reçues comme poétiques (répétitions, archaïsmes) et emprunts reconnaissables à des poètes, et plus particulièrement à Mallarmé. Le personnage de Caliban, habitant initial de l île, baignant dans la nature qu il décrit admirablement, nous a en effet semblé proche de celui du faune de Mallarmé, auxquels plusieurs passages ont été empruntés.
La place du rire Le corpus shakespearien, très différent en cela du théâtre classique français, mélange les registres et laisse une place importante au comique, y compris dans les histoires et les tragédies réputées sérieuses, comme en témoignent les personnages de Falstaff (Henry IV) ou de la nourrice (Roméo et Juliette). Dans La Tempête, le comique traverse le texte mais est plus particulièrement dominant dans les scènes de Stéphano et Trinculo, le bouffon, qui constituent un contrepoint sur le thème du pouvoir. L intrigue politique est en effet traitée dans le texte shakespearien par la variation : à l intrigue passée, celle de l usurpation du trône de Milan par Antonio, qui produit ses effets dans le présent de la pièce, répond l intrigue présente, celle de l usurpation du trône de Naples par Sebastian. Cette dernière, intrigue sérieuse, prévoit un régicide et menace de faire vaciller l ordre dynastique et donc l ordre du monde. Le spectateur la voit naître : Antonio convainc Sebastian d éliminer son frère comme il a lui-même éliminé le sien (II,1). Cette intrigue est elle-même redoublée par l intrigue présentée comme comique du projet du meurtre de Prospéro, Caliban convainquant à son tour Trinculo et Sebastian (III,2), pieds nickelés lâches et inefficaces, de tuer Prospéro pour devenir maîtres de l Ile. Mais lire cet emboîtement d intrigues comme un questionnement qui ne porterait que sur l ordre dynastique nous a semblé ne pas rendre compte du questionnement plus large au sujet du pouvoir qui traverse la pièce. Les personnages sont tous pris dans des jeux de domination : Prospéro a soumis Ariel et Caliban par la contrainte et la magie, et domine Miranda ; Caliban se soumet volontairement à Stéfano, Miranda à Ferdinand ; Sebastian le faible s abandonne à Antonio le fourbe... Et ces jeux de domination ne trouvent pas tous de résolution à l issue de la pièce : si Ariel est libéré par Prospéro, rien n est dit du sort de Caliban. Rien ne vient non plus limiter à l avenir la volonté de pouvoir d Antonio et de son complice Sebastian : elle pourra s exercer à l avenir contre Miranda et Ferdinand autant qu elle projetait de le faire contre Alonso, et ce d autant plus que Prospéro renonce à la magie et la préscience qui le caractérisait. Afin de souligner ce thème de la domination dans les scènes initialement franchement comiques, le trio Caliban / Stefano / Trinculo est un trio plus grinçant que franchement drôle, alors que le comique léger est transposé dans les scènes du couple Ferdinand/Miranda, qui apparaissent alors comme un contrepoint rafraichissant. Ferdinand et Miranda n ont en effet rien des amoureux tragiques dont le modèle serait certainement Roméo et Juliette. Certes, ils s aiment au premier regard mais leur amour n est pas empêché par le destin : c est Prospéro qui sème les obstacles, au vu et au su du spectateur, qui jamais ne s inquiète au sujet de ces amoureux. L épreuve imposée, transporter des bûches, est bien peu dangereuse et apparaît comme une dégradation du modèle tragique. Nous avons donc choisi d insister sur le comique de ce couple d amoureux, qui a la maladresse de l amour de jeunesse sans en avoir toujours la grâce. L oralité (anacoluthe, aposiopèse) Le texte d origine est marqué par son caractère lacunaire. La syntaxe, notamment dans les répliques de Prospéro, est marquée par les figures de rupture (anacoluthes, aposiopèses), qui semblent signaler un langage qui s invente et une certaine forme d oralité. Nous avons choisi de travailler ces ruptures, en en conservant la plupart, afin de ne pas éclairer outre-mesure le texte, qui ne peut trouver son sens que lors de sa profération par les comédiens. Benoîte Bureau - février 2011
Le jour se lève sur La Tempête. Une féerie de cinq actes, le rêve éveillé d un souverain déchu, Prospéro, moitié tyran et moitié magicien, dont les sortilèges rendent l amour avec la justice. La Tempête, dernière œuvre majeure de W. Shakespeare, relate l histoire de Prospéro, ancien duc de Milan, déchu et exilé par son frère, qui trouve refuge avec sa fille Miranda sur une île inconnue. Grâce à la magie de ses livres, il commande aux éléments et maîtrise des créatures mystérieuses : notamment Ariel, esprit de l air, et Caliban créature sauvage. Usant de magie et d illusions, Prospéro crée une tempête qui fait s échouer le bateau du roi et du duc usurpateur de Milan. Il fait alors subir aux naufragés diverses aventures destinées à venger leur traîtrise, mais qui se révèleront initiatiques pour tous... Cette tragi-comédie, chant polysémique, constitue l un des textes les plus complexes du corpus shakespearien. La Tempête est comme un manuscrit dont on aurait effacé la première écriture pour y déposer un nouveau texte... où le monde des modernes se superpose au monde des anciens. L auteur, recourant aussi bien à la mythologie (L odyssée d Homère, l Enéide de Virgile ou encore Les Métamorphoses d Ovide), qu à la situation historique et politique, sociale et culturelle de l Angleterre d alors, mêle dans un imaginaire proliférant les intrigues et les esthétiques. Dans La Tempête s affrontent et se complètent le bien et le mal, la magie et la sorcellerie, la charité et la cruauté, la providence et le hasard, le destin et la fortune, le beau et le difforme, l esprit et le corps, l art et la nature, la prétendue civilisation et la «sauvagerie», l obéissance et la révolte, le pardon et la vengeance, la maîtrise de soi et le désordre des passions, la chasteté et la luxure, la liberté et la servitude, la mer et la terre, la jeunesse et la vieillesse, l amour et la haine, l exil et le retour. Et aussi, par métaphore, le propre de la condition de l homme sur terre, l acheminement pénible vers la vertu, vers le salut, vers la mort. Philippe Awat, après s être confronté à l univers de Brecht, De Ghelderode et Schwartz, retrouve Shakespeare création du Songe d une nuit d été en 1999 confrontant ainsi à une œuvre de jeunesse, l œuvre de maturité qu est La Tempête. Tempête sous un crâne La Tempête est une œuvre désespérée, mais en même temps une œuvre active qui demande à l homme non pas le geste suicidaire de renoncer à sa condition d homme, mais au contraire de l assumer mieux. C est une interrogation ultime sur le destin de l homme, son histoire, ses contradictions, sa poésie, sa marche vers la connaissance, vers la conquête du réel. L œuvre est également - par extension - une interrogation sur le théâtre, parabole la plus proche qui soit sur la vie car La Tempête est méta-théâtre, théâtre qui réfléchît sur lui-même, s analyse, s autocritique, raison pour laquelle Shakespeare s utilise lui-même comme «matériau» si bien que le théâtre est ici décomposé, révélé dans ses secrets, ses mécanismes, ses trucs, son genre. La Tempête me renvoie à des images instantanées : la mer déchaînée, le vent, la foudre, le rivage, l angoisse de la mort, le sentiment d abandon, la découverte, la fascination, un espace en suspension entre vie et mort... une zone de transit... L île m évoque tout à la fois l Eden idéal paradisiaque - et l espace clos, entouré de mer. Sentiment paradoxal de liberté et d enfermement. Cet «espace île» symbolise le monde terrestre, à la fois lieu d exil pour Prospéro et Miranda, patrie provisoire pour la noblesse naufragée mais aussi patrie «usurpée» pour Caliban, l esclave. L île est tout à la fois, le monde entier et un simple rocher, un lieu d illusions et de rêves que chaque être voit comme il peut, comme il veut. Pourtant le thème essentiel n est pas la scène mais la vie elle-même ; les illusions de la vie explorées au travers de la vision pleine de compassion de la comédie humaine. Espace de chimères, d illusions, mais aussi espace de questionnements philosophiques, de connaissance et de doute qui ramène sur le devant de la scène, l universelle question de l homme face à la mort. Sentiment d angoisse qui peut se ressentir à la lecture. L île de Prospéro n est pas une île de lumière, la magie qu il pratique est «chamanique», noire. Ici la lumière laisse la place à l obscurité, provoquée par Prospéro, et une grande partie de l action s y déroule de nuit dans un espace nu, baigné de brume marine. A l image de la «sorcellerie» de Prospéro, la mise en scène se doit de créer l illusion permanente et ainsi «promener» le spectateur entre réalité et hallucination, entre vie et mort.
Magie nouvelle, une poétique de l Illusion Dans La Tempête, Shakespeare radicalise la poétique de l illusion, rendant toute relation au réel subjective et sujette à caution «...nous sommes de l étoffe dont les rêves sont faits, et notre petite vie est entourée par un sommeil.» Prospero, acte IV, scene 1. Il existe aujourd hui plusieurs procédés, utilisés dans le spectacle vivant, qui permettent de transfigurer le réel. L avénement récent de la magie nouvelle dans les arts vivants ouvre à mon sens une dimension évidente et nécessaire permettant de troubler la perception du spectateur et tenter de répondre ainsi aux énigmes émanant du texte. C est à partir de cette réflexion qu est née l idée de confronter un texte classique comme La Tempête à la magie nouvelle, un art contemporain à part entière. Il ne s agit pas d utiliser la magie pour la magie mais de la mettre au service de la dramaturgie. Le maître mot de l incursion de la magie dans le spectacle vivant, c est l illusion. Avec le final de La Tempête, l illusion de la réalité devient la réalité de l illusion. Dans ce temps théâtral devenu subtilement réel, les métamorphoses se terminent, les personnages du drame reviennent, comme les spectateurs, au monde réel, l action se meurt entre apparence et réalité, entre image et essence. Une fois atteint le monde réel, le mirage disparaît... le théâtre est ici une répétition du monde réel. Il ne s agit pas d un spectacle de magie mais d un spectacle de théâtre. Il nous faut trouver l endroit de la magie, en prenant soin de ne rien souligner, sans pléonasme; ainsi, lorsque le texte évoque la magie il n est pas question alors de la représenter, celle-ci doit intervenir et exister au plateau là où on ne l attend pas. Une manière de rendre grâce à l envergure de Prospéro, est de travailler le personnage afin qu il nous surprenne sans cesse, sans pour autant en faire un magicien qui soit dans la démonstration. Pour exemple, le public peut avoir la sensation de le voir à un endroit du plateau alors qu il surgit tout à coup ailleurs ; ce grand mage auquel obéissent les éléments, sur l ordre duquel les tombes s ouvrent pour laisser les morts errer en liberté, capable d obscurcir le soleil en plein midi, de déclencher les vents comme la pluie, doté de la faculté d apparaître et de disparaître en un nuage palpable... Tous ces procédés, que la magie nouvelle offre techniquement, permettent de donner une dimension puissante et spectaculaire à la magie de Prospero. La Tempête est une pièce inquiétante et sévère, lyrique et grotesque, elle est comme toutes les grandes œuvres de Shakespeare un règlement de compte passionné avec le monde véritable, et il faudrait être sourd pour ne pas y entendre d émouvants accents personnels. Nous avons à travailler sur les paroles d un grand poète pour inventer des rêves, des images, des sons, des significations qui deviennent une prise de position active, un refus du néant, une tentative énergique de s opposer à cette dissolution de la raison. La danseuse Fatou Traoré dans Vibrations de la compagnie 14:20 Photo Clément Debailleul
Principaux caractères La Tempête est comme une toile d araignée avec en son centre Prospero/Shakespeare observant le processus de sa propre création, de même, l ensemble de la pièce, tous les éléments, tous les personnages nous parlent de la création shakespearienne. Shakespeare/Prospéro (le grand créateur) se présente comme le reflet de l humanité et s interroge sur le sens de la vie, sur la destinée de l homme qui semble plongée dans un avenir noir à l image de cette île perdue au cœur de l univers. Prospéro est un dramaturge moderne mais aussi un «chaman», personnage central de la pièce, il assume toute action, tout récit, toute connaissance, toute magie et se place au cœur de tout les paradoxes. Prospéro est pompeux, satisfait de lui-même, autoritaire et théâtral à l extrême, c est un être reclus dont la vocation est de se délivrer du rapport aux autres. Il est motivé par sa vengeance envers son frère et ses complices et assoit son pouvoir magique en libérant Ariel et Caliban de leur servitude, dans le seul but de les asservir - à son tour - à sa volonté de puissance, mais également en leur accordant la liberté qu ils lui réclament depuis le début. Prospero, qui pourtant à la fin a récupéré son duché, s est vengé de ses ennemis, a découvert la valeur du pardon mais également son propre futur de solitude et de mort «une pensée sur trois sera sur ma tombe..» découvre en même temps, la faillite de son rêve Faustien de dominer la nature et de posséder vraiment l île. La seule vraie victoire de Prospéro est son triomphe sur lui-même puisqu il vient à bout de son désir de vengeance. Caliban, qualifié d esclave par Prospéro mais également de «monstre» par Trinculo, est un être à la révolte lucide et bourrue, que sa candeur pastorale a livré, tour à tour, à des maîtres abusifs. Son nom peut faire penser à l anagramme «cannibale». Poète de la vie sauvage, il se passe de magie car il est le seul sensible à l harmonie de l île, avec ses bruits, ses lumières, ses ombres. «... N aie pas peur, l île est pleine de bruits, de sons, de doux airs, qui donnent du plaisir et ne font pas de mal. Parfois mille instruments vibrants bourdonnent à mes oreilles ; parfois des voix, qui, si je me réveille après un long sommeil, me font à nouveau dormir, et alors dans mes rêves je crois voir des nuages s ouvrir et dévoiler des richesses prêtes à tomber sur moi, si bien qu en m éveillant je pleure du désir de rêver encore...» La Tempête Il semble difficile de concevoir que Shakespeare, en créant ce monstre de Caliban, pensait avant tout à son œuvre et à son théâtre. Caliban symbolise le sentiment poétique à l état pur, à l image de l œuvre de Shakespeare et tel qu il le définit lui-même, informe, immoral, dangereux, répréhensible et néanmoins indispensable à la création. Caliban est à la fois le produit le monstre mythique et le processus qu il engendre. Le monstre incarne cet étrange paradoxe d aveuglement et de perspicacité, il semble parfois à ce point stupide qu on doute de son humanité, et parfois, il donne au contraire l impression d une intelligence supérieure à celle de tous les autres personnages. Par opposition, Ariel représente un mode littéraire raffiné et noble, celui dont Shakespeare rêvait de substituer à ses œuvres monstrueuses et cet aspect de l opposition Ariel/Caliban n est pas négligeable. Le personnage d Ariel introduit l élément spirituel dans la pièce, non pas celui d un ange, créature supérieure à l homme, non plus celui d un gnome ou d un démon, inférieur à l homme, Shakespeare lui accorde les facultés et les avantages de la raison et le dépouille de tous caractères mortels. C est dans l air qu il vit, c est de l air qu il tire son existence, c est dans l air qu il agit et toutes ses facultés semblent lui venir des cieux. Il se meut à l aise dans les quatre éléments et assure la fonction de messager diligent auprès de Prospéro. Par sa docilité envers lui, son «libérateur», il peut se changer en esprit des eaux, ou allumer des feux mystifiant pour créer une tempête plus vraie que nature. Ariel est un être délicat et délicieux, doué d une simplicité enfantine et qui détient cependant des pouvoirs surnaturels. Ses facultés magiques lui donnent la maîtrise des éléments mais aussi des actions des hommes ce qui l apparente au Puck du Songe d une nuit d été - C est le seul qui saura suggérer à Prospéro d abandonner le besoin de vengeance, pour accéder à la sérénité du pardon. Leur liberté ultérieure, à l un comme à l autre, est à ce prix pour que Prospéro pardonne même à son frère Antonio, abject non repenti, et puisse rejoindre son duché de Milan et ainsi Ariel pourra rejoindre la matière immatérielle, son élément.
Face à ces grandes figures singulières s exprime le parcours moral et existentiel d autres protagonistes nobles et ignobles de la pièce, qui forment un quatuor symbolisant le pouvoir politique et ses stratèges, reflet d une certaine mafia locale sans scrupule ; comme Alonso, roi de Naples, et son frère peu fiable, Sébastian, qui ne songe qu au régicide influencé par le duc usurpateur et frère de Prospero, Antonio, dont l ambition demeure sans borne et qui poussera Sébastian au complot. Seul, mais bien différent, le bon Gonzalo fidèle conseiller du duc reste une image de fidélité et d amitié mais qui s avère également, beau parleur et amuseur et bien des scènes le montrent par ses plaisanteries aussi bornées que grossières, voire sinistres, et ses raisonnements sans substance. Une mise en miroir grotesque de cette noblesse se rejoue au travers des personnages de Trinculo et Stephano, personnel d équipage du bateau naufragé, ivre d alcool et de domination et qui, par jeu, tentent d asservir le pauvre Caliban ; s ensuit alors une succession de scènes à la fois drôles et cruelles entre les trois protagonistes. Seuls les amoureux, dans leur parcours initiatique, parviennent à retirer un bénéfice de cette expérience. Miranda, fille de Prospéro, ne connaît de l espèce humaine que son père et le repoussant Caliban, si bien que lorsqu elle voit Ferdinand pour la première fois, elle croit voir un esprit, un être divin. Quant à Ferdinand, il est mystifié et immédiatement sous les feux de l amour, lorsqu il est conduit jusqu à Miranda par la musique de l invisible Ariel. C est Miranda qui s offre à lui et qui prend l initiative de le demander pour mari. Ce que Ferdinand acceptera tout en respectant la règle de ne jamais succomber au désir avant la nuit nuptiale invoquée par Prospéro. Mais Miranda et Ferdinand, dont l amour est l élément le plus riche et le plus positif qui naît de l île, doivent néanmoins en reconnaître les limites. Sur l image splendide d une parfaite harmonie (acte V, scène I), les deux personnages qui jouent aux échecs échangent quelques rares répliques qui jettent une ombre «Mon adoré, tu triches...». L interprétation nécessite une grande part d inventivité et de virtuosité afin de couvrir tous les registres du théâtre que convoquent La Tempête, qu il s agisse de la tragédie (chaos initial du naufrage, complot politique, vengeance de Prospéro, servitude de Caliban et Ariel), que de la comédie (scènes clownesques des ivrognes, facéties d Ariel, scènes d amour des jeunes premiers). Un immense tissu sonore La musique, très présente dans l œuvre, agit comme instrument de l action dramatique, elle lit le réel, saisit le rythme, le mouvement, le mécanisme de la vie. Le bruit de la mer est omniprésent dans toute sa variété - du rugissement initial au calme final et puis il y a les sons de cette île dans laquelle l ouïe compte davantage que la vue et où chacun peut entendre des musiques, des bruits et des voix. Cette île est comme un grand coquillage sonore dans lequel résonnent toutes les vibrations du microcosme, où la voix des éléments se fond avec celle de l homme et des animaux. A cet intense tissu sonore s ajoute la grande variété des langages utilisés : la langue savante et incantatoire de Prospéro, celle poétiquement sauvage de Caliban, triviale et clownesque de Trinculo, subtile et aérienne d Ariel, désuète et raffinée de Gonzalo. Un véritable univers linguistique, par les sons des mots, par les allitérations et les onomatopées, par les répétitions régulières d adjectifs, noms, adverbes... une musique verbale qui tantôt s étire en mélodies poignantes, tantôt dissonante, âpre et syncopée.
Magie Nouvelle, l émergence d un art contemporain L engouement suscité par la magie nouvelle n a de cesse de s amplifier depuis plus de huit ans et on la retrouve au sein de plusieurs disciplines (les formes circassiennes, le théâtre, la danse...). Pourtant, la magie moderne, imposée comme discipline artistique par l illusionniste français Robert-Houdin au XIXème siècle, est longtemps restée confinée à la simple attraction de cabaret. C est en 2002 que, soucieuse de briser ses limites formelles, la notion de magie nouvelle voit le jour. Le projet est alors porté par le duo Clément Debailleul et Raphaël Navarro (la compagnie 14 :20) initiateurs du mouvement et tous deux issus des arts du cirque. Ils ont en commun d avoir été emportés par la magie ; une magie nouvelle qui créée la surprise, bouleverse nos repères, questionne l invisible, une magie qui éveille nos sens au merveilleux. Si la littérature, le cinéma, la peinture peuvent créer une surréalité dans un espace plastique ou textuel, la magie permet de la figurer dans l espace physique : un détournement du réel dans le réel. La magie nouvelle s affirme comme un mouvement artistique autonome et tente de renouer avec le sentiment magique. L heure n est plus au simple «divertissement» mais ouvre une nouvelle voie et un champ d expérimentations sans limite. Ses champs d applications sont infinis. La magie nouvelle permet d approfondir, de manière originale, l interrogation sur la perception du réel au théâtre. Elle étudie le réel, sous toutes ses formes, pour mieux le détourner - en faisant appel aussi bien aux formes traditionnelles, qu aux nouvelles technologies - La magie nouvelle a cette faculté de détourner le réel dans le réel, en rendant palpable l imaginaire, en donnant corps à l invisible, en se jouant de nos perceptions : s affranchir de la pesanteur, entrer en lévitation, apparaître, disparaître, créer des hologrammes... Il en résulte des images que l on n oublie pas et le spectateur, fasciné, est alors projeté dans un monde ou la logique n est plus de mise. Une fenêtre imaginaire s ouvre. Le spectateur ne pouvant trouver aucune explication rationnelle, pénètre dans les images comme dans un rêve. La magie nouvelle est appréhendée comme un langage d expression autonome et luxuriant, ou le déséquilibre de la perception est pensé comme un enjeu artistique, ou le corps n est plus contraint par le réel. Solo S - Compagnie 14:20 Photo Manuel Couette Les Impromptus 2009 de la compagnie 14:20 à l Académie Fratellini - Photo Christophe Raynaud de Lage
Philippe AWAT Comédien Philippe Awat se forme au Conservatoire National d Art Dramatique de Marseille, au Studio Pygmalion et au cours de stages avec Simon Abkarian, Declan Donellan et John Wright. Au théâtre, il a joué sous la direction de : Magali Léris (Sniper Avenue de Sonia Ristic, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes de Wajdi Mouawad), Adel Hakim (Mesure pour mesure de William Shakespeare, Ce soir on improvise de Luigi Pirandello et Les Jumeaux vénitiens de Carlo Goldoni), Elisabeth Chailloux (Deux amours et une petite bête de Gustavo Ott), Moïse Touré (Rêves de théâtre - fragments), Declan Donellan (Antigone de Sophocle), Gérard Desarthe (Electre de Giraudoux), Christophe Rauck (Comme il vous plaira de William Shakespeare), Mario Moretti (Le Procès de Giordano Bruno de Mario Moretti), Marc Moro (Le Misanthrope de Molière), Catherine Herold (La Ronde de Arthur Schnitzler). Au cinéma, il a tourné avec : Martin Valente dans Les Amateurs, Fodil Chabi dans Des Illusions, Rémi Besançon dans Ma vie en l air, David Roulet dans L œil écarlate, Eddy Matalon dans Sweet Killing. Metteur en scène En 1999, Philippe Awat crée la Compagnie du Feu Follet et met en scène Le Songe d une nuit d été de Shakespeare co-produit et accueilli par Ariane Mnouchkine et la troupe du Théâtre du Soleil. S en suivront les créations de Têtes rondes et Têtes pointues de Bertolt Brecht (2004), Pantagleize de Michel De Ghelderode (2007) et Le Roi nu d Evguéni Schwartz (2009). Dans ses mises en scènes, Philippe Awat s inscrit dans un théâtre du geste et de l image destiné à un large public et défend l idée d un théâtre populaire. Axée sur un travail de recherche, la compagnie revisite des classiques et innove en imposant un univers formel et visuel fort qui associe au travail physique et corporel des comédiens, une recherche sur l image et l esthétique. Parallèlement à ses créations, la compagnie conduit un travail d actions culturelles et de formations depuis 1999, et dirige divers ateliers de pratiques théâtrales auprès d amateurs (milieux scolaires, universités, maisons d arrêt, ateliers...) en partenariat avec différentes structures et théâtres, établis pour la plupart en Ilede-France et principalement dans le Val-de-Marne. Elle organise également des stages auprès de comédiens professionnels en partenariat avec l AFDAS et l ANPE spectacle. Depuis 2006, les activités de la compagnie bénéficient d un accompagnement régulier de la DRAC Ile-de-France (aide à la production), de l ARCADI et du soutien d autres partenaires institutionnels comme le Conseil Général du Val-de-Marne (aide au fonctionnement). En 2010, Philippe Awat devient artiste associé et conseiller à la programmation au Théâtre Romain Rolland, scène conventionnée de Villejuif.