Fernando Pessoa - Je ne suis personne

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Transcription:

Fernando Pessoa - Je ne suis personne Je ne suis personne et je m'en suis rendu compte aujourd'hui pour la première fois, Absolument personne et devant moi, devant ma ville, je ne vois qu'une plaine, Elle est déserte, il n'y a pas de ciel. Je suis tout ce qui n'existe pas, n'a jamais existé, Pas même un personnage d'un livre, je flotte peut-être dans le rêve d'un autre? Si je ne suis personne, je pense encore, je pense sans cesse, mais c'est du brouillard, Un brouillon sans émotion, comme dans un cauchemar, je tombe dans un trou noir, Une chute sans direction, infinie, vide. Mon âme est un vertigineux rien, Tournoyant dans un océan sans horizon, et toutes les eaux brassent les images De ce que j'ai vu et entendu dans les maisons, mais aussi dans les visages, Les livres, la musique, indifféremment. Je, moi, est au centre de tout cela, Un centre qui n'existe pas, si ce n'est cette géométrie de l'abîme qui tourne, Qui tourne pour tourner, rien de plus, un rond sphérique, un puits. Un homme a dit : "Je pense, donc je suis"... ça le regarde! Moi, je pense Et cela m'a abîmé gravement, m'a disséqué inutilement : je me suis multiplié. Et tout, absolument tout ce qui se passe autour de moi, est récupéré pour entrer Dans un théâtre, mon intérieur à moi et j'éveille ainsi ma nostalgie, mon désespoir. À chaque évènement je suis autre, je me renouvelle dans la souffrance, Je vis d'impressions qui ne m'appartiennent pas, je me dilapide, et c'est là Que je me reconnais. Je me suis créé diverses personnalités, j'en créé à chaque instant, Sans arrêt, je me dédouble comme un comédien sait le faire Sur les planches de son cinéma. Pour être, je me suis détruit, Miné, rongé tellement que maintenant je ne suis vraiment personne. En ville, je ne suis qu'un simple aide-comptable et le contraste ne me dérange pas, Au contraire, j'en ai besoin, il me fait vivre, me tient la tête haute. Inconnu de tous, je me sens grand et cela m'élève au rang des meilleurs. Assis à ma table, seul dans ma chambre, je continue à écrire des mots, Seront-ils le salut de mon âme? Vivre, c'est être un autre se renouvelant À chaque instant, sinon c'est de la répétition, rien d'intéressant. Laver sa mémoire tous les matins, tout effacer pour se retrouver neuf, virginal, C'est ça l'idéal. Redécouvrir à chaque instant les couleurs des choses, leurs formes, Redécouvrir le temps, seconde après seconde, le bruit, le gout des choses, de soi-même Comme pour la première fois. Demain ne m'occupe pas, il est un autre jour.

Je vois un voyageur penché sur le bastingage du bus qui va D'un point à un autre de la ville, le ciel est d'une lumière sinistre, toutefois, Il révèle les oiseaux blancs, tumultueux, agités. Je n'ai pas senti l'orage venir comme d'habitude dans mes os, Il avait dû éclater de l'autre côté de la rive, dans la basse ville. Quand il fait ce temps-là, ma pensée va vers une méditation vide me révélant Tel que je suis dans ma solitude avec ce fond sombre connu des poètes. Sans que je sache comment, mon âme se souvient d'un autre temps, En dehors de tout, avec ses images propres, tristes évidemment. C'est un paysage pour canards sauvages, j'ai terriblement l'impression d'être l'un d'eux. Il y a des chasseurs, je les vois, j'angoisse, car des roseaux m'empêchent de marcher. Le ciel se vide enfin de ces nuages gris et morts, je regarde l'autre rive, Celle où je ne suis pas. Là-bas, il n'y a personne, il n'y aura jamais personne. Et si je pouvais m'évader dans ce paysage-là, je passerais mon temps à attendre, Et la nuit tomberait inexorablement. Je ressens soudain un froid profond pénétrer mon corps... Chacun d'entre nous pense être le seul à exister dans son originalité propre, Je veux dire par rapport aux autres, ces autres si pénibles, dans le fond! On en arrive à se dire, ils ne sont pas comme nous, ils sont différent, mais en quoi? Ça, c'est mon obsession et c'est terrible à vivre... Lorsque je les vois agir, Je constate qu'ils me ressemblent en tout, ce qui n'arrange pas mes affaires, Ce sont mes semblables, c'est la réalité de la vie et je ne le conteste aucunement. Ce sentiment persiste jusque dans les livres lus, les images vues, Les rêves faits au quotidien... En fait, pour résumer, Il y a les autres et puis il y a moi, ce sont deux univers et ils s'affrontent et C'est pour tout le monde pareil, y a rien à faire, c'est ainsi. Bon! On peut imaginer une personne proche, aimée, qui sait, et a qui on accorderait Un niveau d'égalité à soi, mais enfin ce serait rare, faut pas exagérer, Trop tirer sur la corde des bons sentiments... Nous ne sommes que des humains, invisibles dans l'ensemble. À comparer, les gens côtoyés au quotidien et ceux trouvés dans un livre par exemple, Franchement, y a pas photo, mon choix est fait, les seconds l'emportent sur les premiers. À se demander si finalement ce n'est pas la chair le principal coupable?

À parler de ces choses, des associations dégoutantes me traversent l'esprit. Je me trouve devant l'étal de mon boucher, la barbaque, les abattoirs, Le sang, l'odeur de la vergogne. En m'ouvrant ainsi à vous, N'allez pas croire que je rougis de honte, tout le monde pense comme cela, c'est moche, Mais pourquoi se voiler la face et ne pas reconnaître que L'homme est l'ennemi de l'homme! Parfois il m'arrive de regarder mon épicier ou son commis faire un geste, Avoir un comportement, et je me dis là, à ce moment précis, celui-ci est mon semblable, Peut-être parce que ce geste, ce mouvement ne me sont pas étrangers, Je les faits sans faire attention, chez moi, au bureau, dans la rue. Mais dans l'ensemble, tout m'est indifférent. La semaine dernière, un gars s'est suicidé. J'achetais chez lui mon tabac, Je n'avais même pas remarqué qu'il existait, avant ce jour où il a mis fin à ses jours. Je me dis, il devait avoir une âme comme tout le monde Puisqu'il est mort de passion, de soucis ou de je ne sais quoi d'autre encore... Et s'il s'était suicidé de notre indifférence? Il était pour nous, pour moi du moins, transparent, invisible... Mais à quoi servirait de culpabiliser maintenant, il est trop tard pour lui, Pour moi, pour nous tous. Il ne perdra pas ses cheveux comme nous, pauvres mortels, Ni n'aura quelques bonnes rides sur le front, des cernes sous les yeux. Au cimetière en voyant sa tombe plombée, j'ai eu l'idée qu'il était l'humanité, L'humanité tout entière. Heureusement, cette pensée troublante ne dura pas longtemps Et je pus reprendre le cours normal de la vie sans plus jamais penser À cet homme des cigarettes si nocives à notre santé. Donc, les autres n'existent pas, Le monde n'existe uniquement que pour moi, et pour moi seul, c'est tout. Le ciel, je ne le regarde pas toujours, mais là, maintenant, je lève la tête. Des nuages le parcourent et réveillent les sens du citadin que je suis, Mais pas les bons, les mauvais. J'ai l'impression aujourd'hui que tout Va me tomber sur la tête, je ne suis pas superstitieux, mais je sens mon destin En danger, pour une cause inconnue à cet instant où je vous parle. Ces bulles d'air et d'eau recomposées par je ne sais quelle chimie atmosphérique Vont de là-bas à ici, dansant quelque chose de macabre, de noir. Ces éclairs,

Bien lumineux, audibles à mille lieux à la ronde, secouent tous les morts. Avec le temps, le vent emportera inexorablement ces nuages comme toujours, Pourtant j'ai l'impression de les voir prendre plaisir à faire du surplace Juste au-dessus de ma tête, hérissant mes cheveux en perte de vitesse Depuis quelques mois dans ces ruelles étroites de notre petite ville loin de Thornton Wilder. Je dois regarder en face le bon côté des choses, mais malgré Ces bonnes résolutions, une chose est sure, j'exciste sans le savoir, Passant du stade embryonnaire à celui de poussière Se mêlant à celle s'entreposant jour après jour sur les maigres meubles Du lieu où je vis, où je survis apparemment. Conscient, je marche debout, le cou bien droit, j'accepte ma vie Et les motifs la faisant encore viable, mais pour combien de temps encore? Tout cela me paraît abstrait, je n'ai pas dit vain, abstrait seulement. Je ne devrais pas être dans la conscience des choses, cela provoque chez moi Des angoisses existentielles inutiles dont ni le ciel, ni les nuages ne viendront à bout. De fait, qu'elles soient grosses ou maigres, j'ai la sensation affolante De les voir manger tout sur leur passage, le passage du temps, L'air que je respire, le peu de moral qu'il me reste Pour mettre un pied devant l'autre sans me casser la tronche. Parfois, voyant en double ce qui pourrait m'atteindre, J'imagine ces nuages être des cellules vivantes se divisant en deux, Se multipliant à l'infini pour me coincer, étouffer la moindre illusion Restant encore aux confins d'une âme aussi sensible que la mienne. J'éprouve une sensation étrange, tout cela me paraît vain maintenant À l'heure où je vous parle, le ciel est bas, las de tout, fatigué comme je le suis, Le monde se joue de sa toute-puissance, détruit tout sur son passage, Tel un enfant le fait avec ses cubes de bois, par colère ou pour s'amuser. Les nuages s'amoncèlent d'un seul côté pour former peut-être plus tard Un bataillon de nuages pour une pluie tsunamique. Je m'interroge sur moi pour me procurer plus de souffrance que je n'en ai Naturellement depuis ma naissance, avec ma mère pour support existentiel auquel Jamais je n'ai pu me défaire pour des raisons incompréhensibles. Qu'ai-je donc fait d'intéressant dans la vie sinon de savoir que je ne suis rien? Est-ce suffisant pour continuer à vivre en ce bas monde,

À me délecter de tout pour pas grand chose, un verre d'eau, un morceau de pain? J'ai gâché ma vie à l'écrire d'une manière si obscure qu'il n'y a que moi Pour y comprendre le contenu. J'en arrive maintenant à en avoir la nausée De mes histoires personnelles, réelles ou imaginaires, elles m'ont épuisé. J'y ai mis toute mon énergie, toute la force dont j'ai hérité le jour de ma naissance, Alors je lève la tête au ciel et les nuages me réconfortent, car ils me rappellent Le dérisoire de toute chose en ce bas monde, l'inutilité de toute démarche, Et j'imagine au-delà d'eux un ciel toujours bleu, un ciel qui n'existe pas. S'ils me voyaient, ils devineraient mon désespoir, il les contaminerait À de les faire pleurer une pluie diluvienne sur nos épaules rachitiques. En ce moment, tout est gris en mon coeur, à qui la faute, à quoi l'attribuer? Nuages, je vous regarde et me reconnais en votre absence de couleur, Le non-sens de votre existence entre ciel et terre rappelle le poète que je suis, Le cul posé entre deux chaises, assis, debout, nulle part. Parfois, Votre colère se réveille avec ce bruit déchirant dont j'ai la plus grande peur Ébranlant nos consciences endormies de vivants presque morts. Éternellement, siècle après siècle, vous passerez au-dessus des têtes des hommes, Vous les arroserez selon votre caprice, ou bien alors, vous les assécherez tous Pour les voir étouffer de soif, de faim, de misère. Pour moi deux choses existent : l'art et la Vie. Je m'explique. Là où je passe Une grande partie de la journée, à mon bureau avec mon patron et mes collègues, C'est ma Vie dans la mesure que sans ce travail je ne pourrais pas Subvenir à mes besoins et je serais un SDF : j'habiterai dehors. Ce qui n'est pas le cas, je demeure heureusement dans la rue de mon travail, Un petit appartement, au deuxième étage, auquel j'associe le noble mot d'art. Dans la même rue donc cohabitent et la Vie et l'art, mais À deux endroits bien distincts, comme s'ils ne pouvaient jamais se rencontrer, Seulement se frôler, se regarder, mais surtout pas copuler ensemble. Alors je vis cela tant bien que mal, plutôt mal, je ne sais faire autrement, C'est un métier d'être heureux et ce n'est pas le mien! À ma fenêtre je regarde le soleil se coucher, et me reviennent Des images vécues dans la journée, une promenade, le trottoir d'une rue, Et ma lenteur, accompagnant mon esprit dispersé, soulève la tête pour y fixer

Ce ciel opaque d'un bleu verdi, blanchâtre, fait pour le peintre malheureux, Et de l'autre côté de la rive, je regarde un nuage, sa couleur est indéfinissable. Je rêve d'atteindre ce niveau de paix que cette image m'inspire, Elle est un tableau abstrait pas encore fait, je souffre sans raison Pour une sérénité n'existant que dans les livres des imbéciles... Le ciel ce jour-là formait un tableau digne des plus grands maîtres, Un tableau aux nuances de couleurs infinies, proches de ce que nous voyons Du monde lorsque halluciné, pour des raisons réelles ou futiles, Nous les approchons exceptionnellement. Mais le bonheur est un oiseau Se posant sur le rebord de votre fenêtre pour vous dire bonjour Et à peine vu, il ne se soucie plus de vous, il s'en va, vous quitte sans remords Pour d'autres rebords, d'autres bonheurs. Heureusement, Je suis au fait de ces choses-là, ne prenant jamais pour argent comptant Ces rêves fugaces nous caressant doucement dans le sens du poil Pour nous rejeter ensuite, puisque c'est là leurs seules raisons d'être, d'exister. Non, je ne crois en rien, ni au bonheur, ni aux hommes. Lucide, tel un navire, Je ne fais que traverser la mer houleuse, capricieuse. Parfois c'est un pincum d'avoir à vivre l'expérience de la vie parce que vos parents À un moment donné l'ont décidé sans vous demander votre avis. Ces lâches, Ces irresponsables, qu'ont-ils fait sinon mettre un grain de sable supplémentaire À la marée qui va et vient inlassablement, indifféremment au gré du vent? Rien. Alors, vous comprendrez, vous mes lecteurs, mon manque d'entrain À faire comme tout le monde, à singer ces gens pour procréer à mon tour, Cette idée m'apparait insupportable, je ne veux jamais vivre ça, c'est clair, Qu'on se le dise une fois pour toutes. Regardez, regardez la beauté, De l'autre côté du fleuve, le soleil s'éteint, l'agitation du jour peu à peu Fait place à plus de sérénité, le bureau, le travail, les tâches à accomplir, Sont derrière moi maintenant, je ne pense ni à demain, ni aux jours suivants, Seul compte ce moment où m'envahit une plénitude qu'aucun vin Ne pourrait m'apporter, une paix intérieure s'installe. Dans ces instants-là, vous pourriez tirer de moi tous les secrets De ma morne existence de comptable dans cette maison d'import-export M'employant encore puisque je n'arrive pas à trouver un emploi plus noble

Et surtout plus proche de mes aspirations en rapport à l'écriture. Ainsi va mon destin, ce n'est pas une plainte que vous entendez ici, C'est un coeur s'ouvrant à cette heure où le jour tend la main à la nuit, Où ces caresses sont les prémices de tout ce que je ne connais pas Et ne veux en aucune façon approcher. Mais pourquoi donc fais-je maintenant Ces rapprochements aux humains, alors que seule la nature m'importe? Il est difficile de se défaire de cette famille dont je fais partie et si peu intéressante. Je ne peux me départir de moi-même, élément corps du monde, Condamné à vivre et personne, pas même moi, ne peut m'en défaire l'attachement.