collection mémoire SLIMAN BEN SLIMAN SOUVENIRS POLITIQUES Cérès Productions
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- Angèline Laurin
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1 SOUVENIRS POLITIQUES
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3 collection mémoire SLIMAN BEN SLIMAN SOUVENIRS POLITIQUES Cérès Productions
4 Sommaire PREFACE A V ANT PROPOS 1. SOUVENIRS DE JEUNESSE Collège Sadiki ( ) Admission au Collège Sadiki L'agitation du 5 Avril1922 Atmosphère "particulière" au Collège Une année mouvementée ( ) A Beauvais ( ) Visites à Paris Retour au Lycée Félix Faure La politique Vacances à Zaghouan
5 A Evreux et Paris ( ) Les surveillants Les études supérieures Deuxième année à Paris ( ) Une lettre interceptée Première rencontre avec Bourguiba SOUVENIRS DE NEO-DESTOURIEN ( ) 77 La scission à Paris et mes débuts dans le Néo-Destour. 79 Retour en Tunisie (1936) 89 Le voyage de Vienot à Tunis 94 Retour de Thaâlbi 95 Congrès du Néo-Destour (oct. nov. 1937) 100 Tournée de propagande 101 Complot contre la sûreté (Avril1938-Mars 1939) 118 Tahar Sfar faiblit 129 Retour à la Prison Civile (Mars 1939) 130 Notre vie en prison 135 A Téboursouk 140 Départ pour Marseille (27 Mai 1940) 145 Arrivée au Fort Saint-Nicolas 148 A propos des Alliés et des Allemands 157 La vie au Fort Saint-Nicolas 162 Après la prison 170 Séjour à Rome 178 De retour en Tunisie 184 Le retour de Bourguiba 188 Les Alliés et les Destouriens 191 Contacts à La Marsa 197 Les suites de l'exil de MoncefBey 200 La préparation du voyage clandestin en Egypte 205 Wassila 207 Un Front National? 207 L'après guerre 209 La Fête de la Victoire (8 Mai 1945) 210 Bilan de la situation politique 212 Portrait d'un intellectuel 213
6 La formation des Unions Nationales 216 Dans le monde arabe ( ) 218 Le Congrès de l'indépendance 220 Des Cheikhs au Bureau Politique 228 L'émergence de l'u.g.t.t. 231 La destitution de Mohamed Salah Ben M'Rad 234 Les événements de Zéramdine 235 L'évolution du Néo-Destour 237 Mon voyage au Caire (Janvier 1948) 239 Rencontres et activités au Caire 242 Accrochages avec Bourguiba 253 Renversementd'alliances 255 Les agents de renseignements 256 De mon retour à mon exclusion 258 Palestine 261 Explication avec Salah Ben Youssef 262 La conduite de Salah Ben Youssef 263 La mort de MoncefBey (Septembre 1948) 266 Retour de Salah Ben Youssef du Caire et le Congrès de Dar Slim (Octobre 1948) 268 Les deux blocs 270 Le Parti de Lajimi 279 Retour contesté de Bourguiba 280 Délégation Communiste du comité tunisien pour la paix 284 Autres rencontres avec Bourguiba 287 Bourguiba et les communistes 288 Une réunion houleuse 290 Mon exclusion : suites et remous (mars 1950) 297 Mon activité pendant la période de mon exclusion 305 Le Premier Mai Les raisons de mon exclusion 312 Principaux événements après mon exclusion RENCONTRES AVEC BOURGUIBA 323 Premier repas chez Bourguiba 328 Rencontre à mon domicile (10 Mai 1957) 329 Invité à Monastir par Bourguiba 332
7 Le.s moutons de l'aïd 339 Incident avec Mathilde 340 Humiliation de Materi et Guiga 341 Proposition pour faire partie de l'assemblée Nationale 343 Les offres de Bourguiba (Juillet 1959) 346 Les flatteries de Saïda 348 La réception de Challaye et "Tribune du Progrès" (hiver 1962) 350 Visite à Oueslatia (Avril1962) 351 Dernière invitation avant le complot de Noël L'affaire de" Tribune du Progrès" 354 Rencontre avec Bourguiba à Zaghouan (Mai 1966) 361 Décoration de l'ordre du mérite de Bourguiba ANNEXES 387 Lettre de Ben Abdennebi 389 Lettre de Ahmed M'Barek 391 Lettres de Bourguiba Junior 393 Lettres de Ben Y ahmed 395 Lettre de Cammoun 400 Lettre de 1 bfsia- Horchani 402 Lettre de Soudan y 403
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9 Préface Il est difficile de connaître avec exactitude les raisons qui ont poussé mon père, le Dr Sliman Ben Sliman à rédiger ses souvenirs politiques. Je me souviens que souvent ses amis, de vieux et de jeunes militants destouriens et progressistes l'écoutant parler et commenter un épisode particulier de l'histoire du mouvement national, lui suggéraient l'idée d'écrire ses mémoires et ses réflexions politiques. Il y avait sans doute chez ses interlocuteurs le souci de voir, reflétée par un acteur et un témoin de l'époque, une lecture de l'histoire qui rompe avec l'hagiographie de rigueur. On sait aussi que lors d'une audience accordée le 4 Avril1962 par le Président Bourguiba à une délégation soviétique des "Partisans de la Paix", ce dernier déclara au Dr Ben Sliman que rien ne l'empêchait de rédiger ses mémoires tout en les gardant pour lui. La rédaction effective des dix-sept carnets constitutifs du manuscrit des "souvenirs politiques du Dr Sliman Ben Sliman" remonte à Les dernières notes rapportées dans ce livre datent de Il faut toutefois signaler que l'auteur n'écrivait pas régulièrement et qu'il ne suivait pas 1' ordre chronologique des événements évoqués. Aussia-t-ilcommencélarédaction par"les souvenirs de néo-destourien" qui figurent dans la seconde partie de cet ouvrage et auxquels 1' auteur avait consacré toute l'année 1965.
10 12 Souvenirs politiques En 1966, il rapporte la série de rencontres qui eurent lieu avec Bourguiba après son exclusion du Bureau Politique du Néo-Destour. La cérémonie de remise de 1' ordre du mérite ne sera insérée quant à elle qu'en 1973, date 'de son déroulement. "Les souvenirs de jeunesse" venant en première partie, ont été en réalité rédigés en dernier lieu et ceci en deux temps. La narration des souvenirs de France entreprise durant les quatre premiers mois de 1967, a été interrompue par l'arrestation et l'interrogatoire du Dr Sliman Ben Sliman pour sa participation à la fondation du "Comité de solidarité avec le peuple vietnamien" dontilétaitle président. Les souvenirs du CollègeSadiki n'ont été repris qu'entre Juin 1968 et Avril1969. En consultant les arc hi v es, on réalise que ces souvenirs politiques n'ont été écrits qu'après un travail de documentation minutieux (étonnant pour un médecin non habitué à ce type d'exercice) venant soutenir le récit des événements remémorés. Le fonds d'archives laissé par 1 'auteur est constitué par: - Des agendas où sont consignés quasi quotidiennement ses activités importantes pour une durée s'étalant de 1942 à Des coupures de journaux sur les faits de l'heure et d'autres relatives surtout à l'histoire du mouvement national. -Le courrier du Dr Ben Sliman échangé avec un certain nombre d'amis et de militants nationalistes. -Un carnet de citations tirées d'ouvrages d'histoire de la Tunisie contemporaine, et en particulier le livre de Casemajor sur "1'action nationaliste en Tunisie". La méthode de rédaction adoptée par l'auteur consistait à mémoriser d'abord pour une période déterminée les événements qui feront objet de développements ultérieurs. Ces notes pouvaient se rapporter aussi bien au nom d'un personnage important, à un événement controversé, ou bien encore à la date d'une réunion importante du Néo-Destour. Elles formeront 1' ossature du chapitre avant d'être reprises comme sous-titres coiffant des paragraphes, les explicitant et les commentant. Pour cette raison, le lecteur sera peut-être étonné du nombre important de subdivisions dans le texte. Signalons aussi que la majeure partie du manuscrit a fait l'objet d'une seconde lecture par l'auteur lui-même dont le propos était d'apporter des rectifications à certains noms et dates, temporiser un jugement sans toutefois opérer de modification de style ou de syntaxe sur le texte original. Cette tâche ayant été délibérément négligée par l'auteur. Le manuscrit dont la presque - totalité fut rédigée entre 1965 et 1969 dénote du souci de discrétion due au climat politique de l'époque. Les
11 Préface 13 risques d'une perquisition suivie de saisie des documents était appréhendée. D'ailleurs, les membres de la famille ainsi que Serge et Leila Adda qui étaient des amis très proches, s'efforcèrent de recopier à la main à peu près la moitié des carnets de souvenirs pour en multiplier les traces. Cependant, cette méthode fastidieuse ne satisfpit pas le Dr Ben Sliman (ni d'ailleurs, ceux qui étaient chargés de recopier!) qui examine à partir de Juin 1971 la possibilité de faire dactylographier ses carnets. Et c:est à DanielLumbroso, ancien secrétaire du Parti Communiste Tunisien, qu'échoit la tâche après que l'auteur lui ait acheté une machine à écrire d'occasion. Une autre partie des manuscrits fut tapée sous ma dictée (tant 1' écriture du Dr Ben Sliman est difficilement déchiffrable pour qui n'y ait pas habitué) par une dame française dont le nom a été oubliée. Mais èn définitive à cette époque, seuls "les souvenirs de néo-destourien" ont pu être dactylographiés et des copies mises en lieu sûr. Le reste du manuscrit ne fut tapé qu'après le décès du Dr Ben Sliman en Février Quand Cérès Productions prit en charge 1' édition de ce li v re, la démarche adoptée pour la mise en forme finale du texte, était d'éviter toute modification superflue du texte original au risque même de garder des formulations peu élégantes. L'intérêt - de par la nature du document - tient plus dans la fidélité au texte et à la pensée de l'auteur que dans une écriture au style agréable. Ainsi donc le lecteur a entre ses mains le manuscrit avec en annexes des lettres et photographies choisies dans les archives personnelles du Dr Ben Slimane car jugées intéressantes en raison de leur apport complémentaire à certains passages du livre. Les fautes de grammaire, de conjugaison ou d'orthographe ont évidemment été reprises, ainsi que, à de rares exceptions la construction de certaines phrases. De même certains intitulés de paragraphes dont le nombre élevé provoquait parfois des coupures artificielles dans 1' exposé, ont été supprimés. Moncef Ben Slimane Février 1989
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13 Avant Propos J'ai écrit ces souvenirs à mes heures perdues, particulièrement à mon cabinet l'après-midi et surtout la fin de l'après-midi, entre deux malades ou à la fin de la consultation. Le matin aussi à la maison après avoir pris connaissance du journal quotidien (la Presse) et avant d'aller à l'hôpital Habib Thameurde 8h30 à 9h45. J'ai écrit quelque temps à l'hôpital à mes moments de repos pendant la consultation. Rarement le dimanche. J'avais hâte d'écrire ces souvenirs avant de disparaître, car la mort faisait le tour de ma génération. Ces mots ont été écrits du premier jet, sans recherche de style ou de grammaire. Mon souci était de trouver le mot qui rendait le mieux le sens. Peut-être, aurais-je le temps par la suite de corriger et d'ajouter les choses oubliées. Je continuerai à demander à des camarades ou à des amis des renseignements, des souvenirs, des précisions. Sliman Ben Sliman Mai 1966
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15 l.souvenirs de Jeunesse
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17 COLLEGE SADIKI ( ) Dans ma vie, le Collège Sadiki occupe une place de choix. C'est grâce à lui que mon degré d'instruction ne s'est pas limité à l'enseignementprimaire. La période de mes études à Tunis de 1919 à 1925 a coihcidé avec celle de l'activité politique destourienne, le syndicalisme de M'hamed Ali et aussi la mobilisation de quelques partis de gauche (communiste et socialiste). Vu mes prédispositions pour la lutte nationaliste, ce séjour dans la capitale rn' a permis de me former politiquement. Ces deux facteurs : enseignement secondaire et engagement politique rn' ont aidé et forcé à poursui v re mes études au-delà de l'enseignement secondaire. En tant que nationaliste destourien, il m'était très difficile de devenir un fonctionnaire du Protectorat. J'étais aussiinfluencé par 1 'exemple de quelques anciens politiciens qui nes' arrêtaient pas au diplôme et poursuivaient leurs études soit au Lycée Carnot à Tunis, soit en France tout en travaillant comme surveillants d'internat.
18 20 Souvenirs politiques Jusqu'au premier trimestre 1919, je n'avais jamais entendu parler du Collège Sadiki. Je connaissais le Collège Alaoui puisque l'année précédente j'avais passé à Zaghouan le concours de bourse pour cet établissement. J'avais échoué ayant eu un problème-type que je n'avais pas appris à résoudre en classe de Certificat d'etudes. Après cet échec, je ne rn' étais pas considéré comme battu. A la rentrée des classes, en Octobre 1918, j'avais pris mon père avec moi et, à Tunis, nous avions, pendant une journée, cherché le moyen de me faire entrer comme élève au Collège Sadiki. Cela était possible en tant qu'externe. La solution qui s'offrait était d'habiter une oukala d'adultes propre et d'aller en classe. C'étaithasardeux pour moi, à mon âge. Nous nous sommes longtemps arrêtés à cette solution. L'autre moyen était de vivre avec un Zaghouanais, étudiant à la Grande Mosquée. Enfin, nous nous sommes demandés pourquoi ne pas tenter l'hébergement par des parents, même assez éloignés, comme l'étaient les Boussif, blaghgias à Tunis. Et nous voilà tous les deux nous dirigeant vers le Souk des Blaghgias, fabricants de savates en cuir. Mon père les connaissait bien, puisqu'il lui arrivait de coucher chez eux de temps en temps. La parenté était du côté paternel. Le père B oussif était membre de la corporation des blaghgias, le fils aîné était notaire, les deux autres travaillant avec leur frère. Nous arrivâmes au magasin. Salutations! Mon père exposa mon cas. Avait-il posé carrément le problème de mon hébergement à ses lointains parents? Je ne le crois pas. Le fait est que les deux fils Boussif firent semblant de ne pas saisir 1 'objet de notre visite et se mirent à donner des conseils. Mon dernier recours était rejeté, je me sentais comme un condamné, très malheureux. Nous avions tous les deux repris le chemin de retour à Zaghouan. Une fois rentrés, la vie reprit ses droits et son rythme. Vite oubliées les déceptions de nos randonnées à Tunis et, progressivement, je rn 'insérais dans les conditions de vie de mon jeune âge. D'abord, un peu de farniente. Je fréquentais la famille Rigas, des Grecs installés àzaghouan pour fabriquer du fromage. Je fréquentais ses deux jeunes fils, encore élèves et leur sœur, élève aussi et jolie fille. J'appris à monter à bicyclette. Je vadrouillais toute la journée. Je rentrais à la maison pour manger. Je n'allais plus au magasin de mon
19 Souvenirs de jeunesse 21 père tenu par mon frère Ali. Je passais quelquefois devant comme un étranger. Ensuite, j'ai travaillé quelques temps à la minoterie de Angelo Lilla pour toucher 1 'argent des personnes qui venaient moudre leur grain. J'ai travaillé aussi quelques jours à l'abattoir pour toucher les droits de 1' abattage. ADMISSION AU COLLEGE SADIKI Pendant le premier trimestre 1919, j'appris, par mon camarade Gacem Ouali, dont j'épouserai la fille environ trente ans après, 1 'existence d'un concours d'entrée au Collège Sadiki. Gacem Ouali était, cette année-là, élève en classe de Certificat d'etudes de 1 'école française de Zaghouan, comme moi l'année précédente. Le Directeur de 1 'école lui avait parlé de ce concours. Nous décidâmes de nous présenter à cet examen, surtout pour faire un voyage à Tunis. li y avait tellement de belles choses à voir et surtout à goûter dans la capitale! Nos aînés racontaient tellement de choses! lis me parlaient de leurs "découvertes". De famille modeste, un voyage à Tunis était une espérance lointaine pour moi. Voilà que la participation à ce concours allait me donner la possibilité de réaliser cette espérance. Je fis ma demande au Collège Sadiki et quelques temps après, je fus convoqué avec Gacem Ou ali pour passer le concours à Tunis 1 Cette même année, sans école ni études, j'avais été pris en sympathie par l'interprète du Contrôle Civil de Zaghouan, Si Hassen Fekih Ahmed, qui habitait en face de notre maison. Il me prit avec lui pour 1' aider dans son travail, recopier ou remplir des formulaires. Mon ambition, à cette époque, était de taper à la machine à écrire qui était pour moi un appareil magique. Petit à petit, j'appris à m'en servir. Un jour, mon père était venu au Contrôle Civil rn' apporter la lettre du Collège Sadiki m'annonçant mon succès au concours et mon admission comme interne. Quelle joie! Quel bonheur! Mes rêves se réalisaient: vivre dans la capitale et m'instruire! Si Hassen Fekih était content pour moi. Il rn' acheta un costume européen chez un marchand d'étoffes à Zaghouan. Je continuais à 1 J'ai raconté par ailleurs, ce voyage et ses à-côtés
20 22 Souvenirs politiques travailler au Contrôle Civil. En famille, nous passâmes tout l'été à préparer le trousseau exigé par le Collège. Tout était prêt et j'attendais avec impatience la rentrée scolaire. Le jour de la rentrée coïncida avec une invitation à un mariage juif. Le fournisseur de tissus de notre magasin à Zaghouan nous av ait adressé une invitation à ce mariage qui eut lieu à l'hôtel Saint Georges. Le bal et la cérémonie me plurent tellement que mon père dut me rappeler l'heure de la rentrée au Collège. En effet, il nous restait très peu de temps pour arriver à Sadiki. Nous emportâmes la caisse contenant mon trousseau et nous arrivâmes tout juste à temps. Mon père me quitta à la porte du Collège et me voilà interne pour la première fois de ma vie. Je fis connaissance avec mes nouveaux camarades. Pour les anciens de Sadiki, ce sera plus tard. C'était un nouveau monde. Avec le commencement des cours, l'intégration fut rapide. Je fis connaissance avec les demi-pensionnaires, originaires de la capitale et plus à l'aise que nous, et les pensionnaires originaires des villes de l'intérieur. Une originalité du Collège Sadiki, peut-être unique au monde : c'était la liberté complète le jour de sortie pour tous les élèves internes. Dès le premier jour de sortie de l'am1ée scolaire, les élèves internes-qu'ils le soient depuis trois ou quatre jours ou depuis cinq ans - étaient lâchés librement dans la "nature", dans une capitale avec tous ses inconvénients et ses avantages. Et cela durera pendant les six années de scolarité. Toute la journée de Vendredi et le Dimanche après-midi, nous étions complètement libres dans la ville de Tunis. J'avais un correspondant mais c'était une formalité. C'était l'amine des blaghgias, Haj Boussif, parent éloigné. Ce caractère fmmel du correspondant était tellement vrai que j'ai passé six ans au Collège sans connaître l'adresse de la maison de mon correspondant! Après la fin de la guerre , la vie politique avait replis en Tunisie et surtout à Tunis. Pendant cette guerre, ma famille à Zaghouan a été durement touchée. Mon frère Gacem, l'aîné, a été condamné à six mois cie prison et à la surveillance administrative pour avoir chanté :
21 Le jeune Sliman Ben Sliman au Collège Sadiki en 1920 (2ème rang à partir du haut- 7 ème à partir de la gauche)
22 24 Souvenirs politiques «l,6 ;;J~ l.lll.~l ~ ~15' '~T- J-~J.f'i 4» (Oh! Tunisie, pourquoi es-tu triste? Si c'est pour les Allemands, ils seront demain parmi nous). Moi-même, j'avais failli avoir des histoires en échangeant en classe, avec mon camarade Gacem Ou ali, un papier sur lequel était écrit une phrase favorable aux Turcs, alliés des Allemands. Il s'en fallut de peu! Car le Directeur de mon école ne pouvait pas me sentir. Toute notre famille était "politisée" rudimentairement. On haïssait l'occupant français chrétien et on espérait la victoire des Allemands, alliés des Turcs musulmans. En 1920, le parti destourien commençait à s'organiser: délégation à Paris, réunions à Tunis. Les événements avaient leurs échos au Collège Sadiki. Habib J aouahdou, élève de seconde, originaire de Kairouan, jeune poète et patriote actif, était 1; élément dynamique du Collège et était en relation avec le Destour. J'étais parmi ses adeptes. D'autre part, j'étais à l'affût des événements politiques chez les socialistes et les communistes de Tunisie. Ainsi, j'avais assisté au procès de Louzon, communiste, jugé par le Tribunal Militaire et défendu par le socialiste Me Duran-Angliviel. C'était la première fois que j'assistais à un procès politique. A l'intérieur du Collège, avec Jaouahdou comme principal responsable, il y avait de temps en temps des remous. On prenait prétexte de la mauvaise qualité de la nourriture. Une fois, c'était les beignets sentant le pétrole, une autre fois c'était les macaronis ou le plat de sauce qui laissaient à désirer. C'étaient mes premières participations à 1' agitation scolaire. L'année suivante, , l'autorité politique du Destour s'intensifia, surtout après la libération de Cheikh Thaalbi. Jaouahdou, en relation avec le Parti Destourien, nous prépara pour aller saluer le grand leader Cheikh Thaalbi. Pendant plusieurs jours, il nous apprit à l'intérieur du Collège, des chants que nous devions déclamer lors de notre visite à Th a albi. Le grand jour arriva. Nous nous rendîmes à la Maison Kahia et là nous fûmes reçus par le Cheikh entouré des dirigeants destouriens et d'autres personnalités. Nous avions chanté le poème écrit par Jaouahdou à la louange du Cheikh Thaalbi, grand leader du mouvement national.
23 Souvenirs de jeunesse 25 Je me politisais de plus en plus et cela rn' amena à rn 'intéresser aux événements extérieurs. D'abord à 1 'Egypte et à 1' agitation créée par le Wafd, à l'arrestation de Zaghloul Pacha, son envoi pour les lles Seychelles, sa libération et la proclamation de 1 'indépendance de 1 'Egypte après des négociations menées par une délégation (Wafd) égyptienne présidée par Zaghloul Pacha. Ensuite, à la lutte de Mustapha Kamel, en Turquie et à sa guerre pour chasser les Grecs. A cette époque, les Turcs faisaient paraître une revue illustrée à Paris pour faire connaître leur cause. J'étais un lecteur assidu de cette revue. Mais, c'était surtout la politique française qui m'intéressait le plus car chaque changement en France avait des répercussions en Tunisie. J'ai suivi à cette époque, la naissance du Cartel des Gauches qui donnera la victoire aux radicaux et aux socialistes aux élections de Pendant les vacances d'été à Zaghouan et grâce à mon ami Hmida Abdennebi, facteur à la poste, je lisais le journal "Le Quotidien" créé à cette occasion par le Cartel des Gauches. Mon ami, Hmida, partageait les mêmes idées que moi surtout en ce qui concernait la politique française. Il était de gauche. L'AGITATION DU 5 AVRIL 1922 En Tunisie, l'année 1922 sera une année remplie d'événements. Au début d'avril, un désaccord surgit entre N aceur Bey entouré de ses fils patriotes en particulier le futur Moncef Bey et le Résident Général Lucien Saint, fin diplomate, distributeur de prébendes pour corrompre les hommes politiques tunisiens. Lui aussi était un amas seur d'argent, car il quittera la Tunisie avec une fortune colossale qui lui permettra, en France, de mener une vie de châtelain. Au collège Sadiki, nous vivions les événements grâce à Jaouahdou qui avait quitté le Collège ayant terminé ses études. Bahri Guiga, devenu demi-pensionnaire, nous apportait les journaux, en particulier "Essawab" de Mohamed Jaibi qui faisait paraître des numéros spéciaux pour suivre les événements. Le 3 Avril, le Bey remit au Résident Général un programme revendicatif en dix-huit points. Le 4 au soir nous arriva la nouvelle de
24 26 Souvenirs politiques l'abdication du Bey. Le lendemain matin, nous décidâmes de participer à la manifestation qui devait avoir lieu à Tunis pour appuyer le Bey. Au matin de ce jour, nous faisions savoir aux externes qui attendaient devant le Collège, de ne pas pénétrer et de nous attendre dehors pour participer ensemble à une manifestation nationaliste. Après le petit déjeuner, nous décidâmes de quitter le Collège. Nous avions pe1mis à Ali Kamoun, redoublant en première à la suite de son échec au diplôme, de rester au Collège pour ne pas se faire renvoyer par le Directeur. Objet d'une faveur, il ne devait pas prendre de Iisques. Immédiatement, nous nous mîmes en rang et vite nous quittions le préau pour nous diiiger vers la sortie. Le Smveillant Général, M. Surdon, flairant quelque chose, fenna la porte lui-même. Heureusement qu'il nous restait la parle de communication entre le Collège et 1 'Annexe. Nous nous dirigeâmes vers cette issue. Nous voyant faire, le vieux Surdon cria dans son arabe pittoresque au Meddeb de l'annexe "Ferme la porte!".nous bousculâmes notre brave Meddeb qui, empêtré dans son bumous et sa jebba, s'était laissé faire. Nous voilà dehors! Tous en rang, intemes et exlemes, nous descendîmes la me de la Kasbah déjà déserte et nous nous dirigeâmes vers la mosquée de la Zitouna en passant par la rue Sidi Ben Ziad. Là, je rencontrai un jeune français, originaire de mon village de Zaghouan el fonctionnaire à la Direction des Travaux Publics. Ce n'était pas la première fois que je le rencontrais depuis que j'étais élève au Collège Sadiki. Avant, on se croisait sans se saluer comme si nous ne nous connaissions pas. Ce jour-là, il me salua! Après la mosquée Ez-Zitouna, nous décidâmes d'aller au Collège Alaoui pour faire sortir les élèves tunisiens. Arrivés là, nous nous heurtâmes à la porte d'entrée aux fonctionnaires de 1 'établissement. Nous faisions tout notre possible pour réussir dans nos tentatives mais le responsable français, sans brutalité et sans diplomatie, nous fit échec. Nous reprîmes le chemin de la Porte de France en passant par la me Jazira. Jaouahdou, le leader des Sadikiens, était déjà pmmi nous depuis un moment. D'autres anciens élèves qui avaient quitté le Collège Sadiki après leur diplôme, étaient là, probablement grâce à Jaouahdou qui
25 Souvenirs de jeunesse 27 continuait à maintenir le contact avec le Collège et aussi avec ses anciens camarades. J'aperçus parmi ces anciens Otlunan Kaak et Mokhtar Mamelouk. La rue J azira, qui menait à la rue d'angleterre où se trouvait le local du Destour, était pleine de manifestants. Les Sadikiens étaient toujours ensemble et en colonne. Les chasseurs d'afrique, montés sur leurs chevaux, amenés pour disperser les manifestants, nous bousculèrent et parfois des personnes tombèrent par terre, piétinées par les chevaux. Nous arrivâmes au siège du Destour. Là, Thaalbi, impressionnant par son prestige et sa corpulence, assistait à 1' adhésion des citoyens. Tous les élèves de Sadiki adhérèrent au parti destourien et prêtèrent serment sur le Coran. Après cela, nous rejoignîmes la manifestation qui se dirigeait vers la Porte de France. Les Forces de 1 'ordre, agents de police et soldats zouaves, nous refoulèrent à coups de crosse et à coups de poing. Un homme, porteur d'un drapeau tunisien, refusa de se laisser arracher l'emblème national. Il fut piétiné sauvagement par les zouaves. A partir de là, nous fûmes éparpillés et nous nous donnâmes rendez-vous vers midi denière le Collège, au cimetière Sidi Sakka. La manifestation populaire se poursuivra et l'après-midi, une masse humaine fera le trajet Tunis-La Marsa à pied pour se rendre au Palais Beylical. Quant à nous, nous nous rencontrâmes au cimetière Sidi Sakka et décidâmes de rentrer au Collège à la fin de l'après-midi. Rendez-vous Iut donné au square de la Kasbah, pour rentrerensemble,enforce! Auparavant et dans 1' après-midi, me promenant en ville, je rencontrai un ami de mon père venu de Zaghouan. Je le saluai et il rn 'informa que mon père était à Tunis et que je pourrais le trouver au café de la rue Sidi Béchir. Je rn' y rendis et je trouvai la porte fetmée avec, à 1 'intérieur, mon père et quelques autres Zaghouanais se cachant pour ne pas subir les représailles du service d'ordre. J'ou ulis la porte du café el je me pn.:senlai à eux avec le sourire aux lèvres. I1s se tranquillisèrent. Je leur racontai les événements en quelque mi'ts et leur affirmai que la ville était calme, qu'ils pouvaient quitter ~; nr refuge et qu'ils ne risquaient tien. Pour l.a pre-
26 28 Souvenirs politiques mière fois de ma vie, mon "paternel" était sous ma protection, les temps avaient bien changé! Les vieux et surtout les provinciaux avaient peur de la politique, les jeunes s'y jetaient à corps perdu. Je le pris presque par la main et le promenai à Tunis. De la rue Sidi Béchir, nous nous rendîmes à la Porte de France. J'étais tellement en forme que 1' envie me prit d'aller nous installer à la terrasse du café de France, lieu de rendez-vous des hauts fonctionnaires tunisiens, caïds et autres notables. Nous bavardions quand vint s'installer près de nous un élève du Collège Sadik:i, Abdelhamid Nabli, originaire de Sousse, accompagné de son frère, officier de la garde beylicale avec son uniforme. Je fus encore plus fier puisque j'avais près de moi un camarade de la manifestation du matin accompagné d'un officier en unifonne. Cette fierté ne durera pas longtemps et mon calcul pour en mettre plein la vue à mon père allait se transfonner en déroute. Je n'avais pas fini de parler à mon père de mon voisin que j'entendis 1 'officier beylical de Naceur Bey, héros de cette journée du 5 Avril, en train de passer une savonnade à son frère en raison de sa participation à la manifestation. Je fus dégonflé! et sans trop tarder, je quittai la place avec mon père. J'étais bouleversé et toute ma vie je me rappellerai cette scène. L'heure du retour au Collège approchait. Je quittai mon père et me dirigeai vers le square de la Kasbah, lieu du rendez-vous convenu. Nous nous rassemblâmes et, à un moment donné, une fenêtre de la Direction de l'intérieur s'ouvtit et nous vîmes apparaître un monsieur 1 bien mis, qui faisait le signe de nous appeler. Trois d'entre nous, Hélioui, Mamelouk et Guiga allèrent le voir et revinrent quelques instants après. Il avait proposé à nos camarades d'intervenir pour nous pennettre de retourner au Collège, voyant que nous avions des difficultés. Nos camarades lui avaient fait savoir que nous n'avions pas besoin de cela. Quand tout le monde fut là, nous reprimes le chemin du Collège. 1 M. De lord, Chef de cabinet du Directeur de l'intérieur ou Secrétaire Général du Gouvernement Tunisien. A cette époque, Gabriel Peraux était le chef de cette administration.
27 Souvenirs de jeunesse 29 Après cet événement, les sanctions allaient pleuvoir sur nous. Le Directeur Ballon, un homme effrayant, par son visage sévère et son aspect ascétique, était absent le 5 Avril. Ils' était rendu à Sousse pour faire passer le concours d'entrée au Collège Sadiki. Il allait se sentir doublement outragé par notre comportement. Les sanctions : nous serons privés de sortie le Vendredi toute la journée et le Dimanche après-midi pour un temps indéterminé. Le voyage du Président de la République Française, Millerant, en Tunisie quelques jours après le 5 Avril allait mettre un terme à cette punition. A l'occasion de l'arrivée de Millerant, la Direction du Collège décida notre participation au défilé organisé sur 1' Avenue Jules Ferry. C'était aussi une façon de nous humilier après notre comportement patriotique. Nous avons défilé devant les officiels, parmi lesquels nos professeurs. Seul l'un d'entre eux, M. Lescan, professeur d'arabe, nous applaudira. Les autres, visages fermés, nous regardaient passer. Quelques temps après, la sanction fut levée et la vie reprit son cours normal. La Tunisie, après ce sursaut nationaliste, allait retomber dans une léthargie interrompue cependant par le mouvement syndicaliste de M'hamed Ali en Quelques mois après mourra N aceur Bey et montera sur le trône un Bey qui avait longtemps mangé de la vache enragée et qui n'attendait que ce jour pour se rattraper et jouir copieusement de la vie, lui, sa famille et ses amis. Le Résident Général Lucien Saint distribuera de l'argent, des places et des prébendes pour acheter les consciences au sein du Palais, chez les intellectuels et la bourgeoisie. Les quelques militants qui s'agitaient, il les mettait en résidence surveillée ; par conséquent, pas de grands martyrs. ATMOSPHÈRE "PARTICULIÈRE" AU COLLÈGE Une atmosphère de déliquescence et de dolce vita générale se fera sentir aussi dans notre petit cosmos sadikien. L'année scolaire du 5 Avril1922 se terminera sans autres secousses.
28 30 Souvenirs politiques Après les vacances d'été, j'attendais la rentrée d'octobre et j'espérais que 1' année scolaire verrait, comme c'était de tradition, les élèves de première prendre la relève de l'agitation interne. Malheureusement, ceux-ci et en particulier les éléments valables M$moud Larabi et Jelloul Ben Chérifa, ne bougèrent pas. Avec quelques-uns, je ne manquais pas 1' occasion de leur reprocher leur défection, de leur dire qu'ils avaient trahi la tradition et que c'était par peur qu'ils n'agissaient pas. Le Directeur du Collège créa une équipe de football probablement pour nous occuper et nous détourner d'autres activités. J'ai participé à cette équipe. Jaouahdou, avec lequel j'avais toujours le contact, n'était pas content de cette initiative de l'administration du Collège. Jelloul Ben Chérifa se lança en-dehors du Collège dans des fréquentations d'amateurs de chants et autres plaisirs. C'était la période faste de l'apparition des chanteurs Mohamed Abdelwahab et Oum Kalthoum. Le café de la Kasbah était le rendez-vous de ces amateurs du bel canto. Ainsi, année calme comme celle qui suivra et qui verra en première des élèves sans grande envergure sur le plan politique : les Boussofara, Ben Béchir, Mazigh, Othman, Sfar... Une dégradation morale chez certains élèves, tolérée et peut-être même encouragée par 1' administration du Collège allait s'accentuer. Elle touchera la classe de troisième, celle de Abdelhamid Nabli, Akef, Zayeg, originaires de Béjà. Nous étions doublement malheureux, placés entre une classe de première morte et sans relief et une classe de troisième où fleurissait la pourriture. Quelle déchéance pour Sadiki, sanctuaire du nationalisme et de 1 'esprit de révolte! Nous étions littéralement écrasés par cette dépravation des mœurs sadikiennes. Et c'était le fameux Bollon, qui représentait la rectitude alliée à la sévérité, qui laissait s'installer dans son Collège cette pourriture! Nécessité oblige! La vie au Collège était devenue un enfer pour nous. Notre refus d'entrer dans la "danse" faisait qu'à la fin c'était nous qui étions visés par le comportement chaque jour plus insupportable de cette classe de troisième. Autre facteur favorisant cette transformation : depuis deux ans, nous avions un nouveau secrétaire à l'administration du Collège, le nommé Abderrazak Khéfacha. Son prédécesseur, Si Mustapha, s'occupait de son travail administratif et pas plus. Khéfacha
29 Souvenirs de jeunesse 31 fera du zèle au point de devenir l'allié du Directeur contre les élèves. A Sadiki, les cadres tunisiens du Collège, surveillants et autres étaient du côté des élèves et ne sympathisaient pas avec les cadres français, Directeur, Surveillant Général, Professeurs. Les surveillants tunisiens étaient pour la plupart, des anciens élèves de la Grande Mosquée, musulmans pratiquants, d:un certain âge. Khéfacha fera du zèle et sera du côté des cadres français contre les élèves. De par ses fonctions, il n'avait pas à s'occuper de la discipline. n s'en occupera, mais pas de la même manière que les braves surveillants tunisiens qui avaient toujours pour souci de nous mettre à 1' abri de 1 'intervention des cadres français. Lui, au contraire, sera leur homme. Conséquence de toutes ces transformations pour mon cas personnel : mon bulletin scolaire de fin d'année portera l'observation suivante : "Admis en première mais devra surveiller son attitude et se discipliner lui-même s'il veut éviter l'exclusion". Avertissement solennel pour 1' année prochaine, 1' année de première, où il faudra faire revivre, presque ressusciter, la tradition de 1 'esprit de révolte. J'étais très heureux de cette mission qui allait m'échoir, au point d'oublier l'avertissement solennel de notre Directeur Ballon. La grosse difficulté, c'était cette classe de seconde, gangrénée et qui était le maillon essentiel pour l'unanimité de tous les élèves. UNE ANNÉE MOUVEMENTEE ( ) Dès la rentrée scolaire, nous nous mîmes au travail pour unifier et consolider le front intérieur. D'abord, notre classe. Mis à part deux éléments tièdes, le reste était bon. Khadri, miginaire pourtant d'el Hamm a de Gabès, et Mzali, parent de Mohamed Mzali, sujet choyé par le Protectorat, se laissèrent entraîner. La difficulté, est de taille, c'étaitla classe de seconde, pourrie et docile, avec Akef, originaire de Monastir comme Abderrazak Khéfacha, 1 'homme à tout faire du Directeur du Collège. Ce Akef mit le grappin sur Ahmed Sfar, sans volonté. Le reste de la classe de seconde était valable. Nous avions commencé par contacter la classe de troisième, bonne dans l'ensemble, avec les éléments en vue comme Trad et Kaoual.
30 32 Souvenirs politiques Profitant d'une heure d'étude des trois classes ensemble; nous avions posé le problème de 1 'agitation et proposé 1' oubli du passé qui nous avait divisé. L'accord se fit sans difficulté. De notre temps, le Collège Sadiki donnait à manger à ses internes et demi-pensionnaires une nourriture "minable" pour ne pas dire autre chose. Pendant neuf mois, à midi et le soir, nous avions droit à des macaronis cuits à l'eau, des sauces aux viandes grasses, le tout servi dans de grosses assiettes lourdes avant notre entrée au réfectoire. Nourriture froide et fade. Pas de dessert. Le V endre di, il y av ait couscous et le Dimanche poisson avec, je crois, un dessert. Boursiers à cent pour cent pendant six ans, il nous était très difficile de rouspéter souvent. Mais, quand on décidait de le faire, les raisons ne manquaient pas. Aussi, avions-nous décidé d'attaquer sur ce front. Après accord, nous avions résolu, internes et externes, de ne pas manger le repas de midi. Nous nous assîmes devant nos plats, sans y toucher. D'abord ce furent les surveillants tunisiens qui intervinrent mollement. lis mangeaient la même nourriture que nous: Puis Khéfacha et le nouveau Surveillant Général, ce dernier énergiquement, prirent la relève. Sans résultats. Enfin, on fit appel au Directeur, M. Bollon, qui, lui, était impressionnant. Il dit quelques mots, je lui répondis. Il nous fit remarquer qu'en tant que boursiers, il ne fallait pas que nous soyions trop exigeants. Je lui répondis que notre qualité de boursier était un droit que nous avions acquis. Avec un sourire ironique, il fit une réflexion sur ma prétention au droit de boursier et il n'insista pas. Aussitôt, il se dirigea vers la table des élèves de première demipensionnaires et demanda à chacun d'eux de quitter le réfectoire. Youssef Mahjoub, originaire de Béni Hassan mais demi~pensionnaire, Larbi Tébourbi de la Marsa et Ismail Guellaty de la Marsa aussi, neveu de Me Hassen Guellaty, refusèrent de sortir. Attitude on ne peut plus courageuse des demi-pensionnaires. Puis, le Directeur se dirigea vers notre table de pensionnaires et élèves de première. Il s'adressa d'abord à Khadri qui obéit, se leva et quitta le réfectoire. Désastre! Le Directeur continua et, je crois, s'adressa à Mzali qui sortit comme Khadri. Voyant la situ a ti on empirer, je donnais 1' ordre aux autres carriavades de quitter la table' sans attendre 1 'intervention
31 Souvenirs de jeunesse 33 du Directeur. Pourquoi ai-je agi comme cela? Ce fut une décision spontanée où il y avait du positif et du négatif. Khadri avait brisé l'unanimité, moi j'avais peut-être limité les dégâts. Les dégâts: les trois demi-pensionnaires furent renvoyés du Collège. Nos camarades demi-pensionnaires nous ont amèrement reproché notre attitude mais notre comportement par la suite, effacera cette défaillance. L'agitation allait continuer à l'extérieur du Collège, selon les conseils de notre aîné Jaouahdou. Une entrevue fut réalisée avec les journaux : Kastalli de la N ahda nous reçut. Il écrira quelque chose sur l'événement. Mais la grande bataille fut menée par Youssef Mahjoub qui remuera ciel et terre et fera d'un incident d'établissement scolaire une affaire d'etat. Youssef Mahjoub ne lâchera pas le Directeur Bollon. Il contactera les Grands Conseillers Tunisiens, la Direction de l'enseignement, la Presse, les Anciens de Sadiki et autres organisations. lis seront harcelés par lui comme il savait le faire avec une insistance lourde et sans relâche. La Résidence Générale aussi ne sera pas épargnée. Tout le monde voudra se débarrasser de cette histoire en donnant satisfaction à Si Mahjoub, parce que tous savaient qu'il ne les lâcherait pas tant qu'il n'aurait pas eu gain de cause. Tout le monde fit pression sur le Directeur Bollon mais ce derniers' entêta et ne voulut pas entendre parler du retour de Youssef Mahjoub. On décida de le faire admettre au Lycée Carnot en compensation. YoussefMahjoub fit sensation au Lycée avec son air de paysan lourdaud et futé. li fera parler de lui car, en tant qu'élève musulman, il demandera à l'administration du Lycée.des commodités pour faire ses ablutions et ses prières. C'est là le côté anecdotique de cette lutte entre Bollon et notre classe qui a duré des mois avec des accalmies et des recrudescences d'activité. A la suite de notre agitation au sein du Collège Sadiki et de l'action de Youssef Mahjoub dans tous les milieux de Tunis, un changement radical s'opéra dans le service de la nourriture aux deux principaux repas de la journée.
32 34 Souvenirs politiques Avant ce changement, je crois que la nourriture était médiocre depuis longtemps car Bourguiba, parlant de la chose dans un de ses discours sur son passage au Collège Sadiki, confirma sa mauvaise qualité. Avant ce changement radical, en rentrant au réfectoire, on. trouvait sur les tables des assiettes avec des macaronis cuits à 1 'eau et déjà froids. Après ce plat, on nous servait une sauce de la même qualité avec des morceaux de viande achetée à bon marché, souvent des portions de graisse qu'on offrait à "Am Ali", domestique nègre qui les avalait en un clin d'oeil. Le Dimanche seulement on nous servait un couscous ; c'était la seule journée où on mangeait avec un certain appétit. Six ans de ce régime pour ceux de ma génération et des dizaines d'années pour les générations précédentes! Il y av ait de quoi se révolter! Mais notre agitation avait un autre sens :elle avait un sens politique. Cette bataille que nous avions menée lors de notre année de première coïncidait avec les événements syndicaux de sous la direction de M'hamed Ali El Hammi: grèves et manifestations des syndicats à partir d'août 1924 et qui continuèrent jusqu'aux mois de Septembre, Octobre, Novembre et Décembre Les dirigeants de la CGTI, créée le 3 Décembre 1924, seront arrêtés le 5 Février 1925 et jugés en Novembre Parmi les condamnés, M'hamed Ali, Mokhtar Ayari, Finodori étaient les principaux. En Novembre 1925, j'étais en France, élève au Lycée de Beauvais et surveillant d'internat à l'ecole Professionnelle de la même ville. Pour revenir au changement de la nourriture au cours de 1' année scolaire , il a consisté en ceci: en entrant au réfectoire, à midi et le soir, on trouvait des assiettes vides sur les tables. Les élèves s'installaient à leur place habituelle. Immédiatement, sortaient de la cuisine des domestiques portant des plats avec de la nourriture chaude et fumante. Chaque jour, il y avait une variété différente de soupe. Chaque plat était placé au centre de la table et un chef de table choisi parmi les élèves, servait avec une louche la portion dans chaque assiette. C'était soit une soupe, "la chorba", des "mhammess", des macar~nis et autres variétés de pâtes. Après la soupe, les domestiques apportaient les plats de sauce chaude et fumante et chaque jour, il y en avait une variété. C'était un change-
33 Souvenirs de jeunesse 35 ment du tout au tout en comparaison de la situation qui existait auparavant et cela depuis de nombreuses années. La nomination d'un nouveau Surveillant Général et surtout notre agitatioh et 1' action inlassable de Youssef Mah joub ont été à l'origine de ce changement radical. Le nouveau Surveillant Général s'appelait Hu dry. J'ai interrogé ces temps derniers ( ) des élèves des promotions suivantes, ils rn' ont tous affirmé que ce changement dans la nourriture s'étair maintenu. D'ailleurs, le fameux Directeur du Collège, M. Bollon, prendra sa retraite deux ans après notre année de première. Il sera remplacé par M. Merat qui continuera le même régime du point de vue de la nourriture. Sur la question de 1 'agitation, je crois qu'il faudra attendre la classe où se trouventbéchir M'hedhebi et autres pour voir 1' agitation reprendre sur les problèmes politiques à 1 'occasion du Congrès Eucharistique et du cinquantenaire du Protectorat en Il y a eu des manifestations auxquelles avaient participé les élèves du Collège Sadiki. Revenons à notre année de première. Après les premières actions communes à toutes les classes du Collège, l'action se limita par la suite à notre classe de première et aux multiples demandes de YoussefMahjoub toujouts exclu du Collège après le renvoi de nos trois camarades demi-pensionnaires : Youssef Mahjoub, Larbi Tébourbi et Ismail Guellaty. Le Directeur avait permis à Ismail Guellaty de réintégrer le Collège. Larbi Tébourbi était allés 'inscrire au Lycée Carnot. Quant à Mahjoub qui avait remué ciel et terre, Bollon s'était entêté et avait refusé de le reprendre. Le Gouvernement avait été obligé de l'inscrire comme boursier au Lycée Carnot où il avait fait quelques frasques. Par exemple, il avait demandé un broc d'eau pour les cabinets. Etait-il allé jusqu'à demander une salle pour la prière? Je ne saurais l'affirmer mais il en était capable. Au sein de notre classe, El Abed Mzali commençait à flancher, - peut-être sous les conseils de son parent, Mohamed-Salah Mzali, haut fonctionnaire du Protectorat et qui hou s donnait les cours sur la législation tunisienne.
34 36 Souvenirs politiques Nous avions décidé de demander une entrevue au Résident Général, Lucien Saint, pour lui exposer nos revendications concernant la situation au Collège. Je ne me souviens pas du contenu de ces revendications. Toute notre classe avait signé cette demande d'entrevue. Quelle a été la suite donnée à cette demande? Un aprèsmidi, au moment d'entrer dans les classes d'.étude du soir, alors que nous étions internes et demi-pensionnaires en rang, le Directeur Ballon arriva à l'improviste. Un silence impressionnant s'établit parmi les élèves, on entendait les mouches voler comme on dit en pareille circonstance. Ballon en imposait, vu son air sévère, sa ressemblance avec Clémenceau et le peu de contact avec les élèves. On le voyait deux fois par an quand il venait donner le résultat des examens trimestriels. Le reste de l'année, le contact se faisait avec le Surveillant Général ou Abderrazak Khefacha, secrétaire au bureau du Surveillant Général, dévoué corps et âme à 1' administration du Collège et surtout à Ballon. Ce Khefacha était antipathique et bon à tout faire. Ballon tira un papier de sa poche : c'était la réponse du Résident Général à notre demande d'entrevue. Dans cette réponse, le Résident Général nous demandait de suivre la voie hiérarchique pour obtenir cette entrevue. ll me fallait faire quelque chose pour détruire 1 'effet de Ballon sur les élèves qui étaient tous impressionnés par cet homme. A la fin de la lecture de la réponse du Résident Général, j'ai toussé dans ce silence quasi -total, voulant prouver par cette attitude qu'il ne rn 'en imposait pas. Après ma toux artificielle, Ballon posa cette question: "Qui est-ce qui a toussé?". J'ai répondu : "C'est moi". "Vous aurez de mes nouvelles demain" répliqua Bollonet il partit. Je rn' attendais à une grave sanction. Ballon réagit à la "française", attitude où n'entrait aucun esprit de vengeance. n me donna deux heures de retenue. Cette scène avec Ballon se passa un Samedi après-midi. Le lendemain, Dimanche, nous préparâmes notre demande d'intervention par la voie hiérarchique. Notre demande devait être transmise par la voie du Directeur du Collège, puis par le Directeur de l'enseignement. Nous avions obligé El Abed Mzali qui commençait à faiblir, à écrire ces lettres de sa propre main,. Au moment de la sortie de Dimanche après-midi, après avoir entendu la sanction
35 Souvenirs de jeunesse 37 de deux heures de retenue lue par Abderrazak Khefacha, je quittai les rangs et, au lieu de revenir en arrière pour aller en étude passer mes deux heures de retenue, je rn' étais dirigé vers Khefacha qui ne savait à quoi s'en tenir et qui commençait à dire: "Qu'est-ce qu'il a Ben Sliman?".En arrivant devant lui, je tirai la lettre adressée au Directeur pour 1 'entrevue et lui demandai de la remettre à Bollon. il respira d'aise et je fis demi-tourpour aller faire mes deux heures de retenue. Tous ces événements devaient se passer au milieu de l'année scolaire. Un mois environ avant la fin de l'année, alors que nous étions en classe avec Mohamed Salah Mzali pour le cours de législation tunisienne, entra le Directeur Bollon accompagné d'une personne de forte corpulence : c'était M. Tremsal, haut fonctionnaire de la Direction de l'enseignement, père du Docteur Tremsal qui a longtemps été Président de la Municipalité de Tunis et qui appartient au Rassemblement Français, organisation de droite à laquelle appartenaient Colonna, Barsotti et Cie. M. Tremsal prit la parole pour nous demander de cesser notre agitation et de nous consacrer à la préparation de notre examen de fin d'études qui aurait lieu dans un mois. il poursuivit en disant qu'il allait poser cette question à chacun d'entre nous et que nous lui donnerions notre parole de nous consacrer, pendant le mois qui restait, à la préparation de notre examen de fin d'études. Le Directeur Bollon et M. Tremsal étaient debout entre 1' estrade et nos tables d'élèves. Mohamed Salah Mzali était debout sur l'estrade, derrière Bollon et Tremsal. Sans que nous ayons besoin de nous mettre d'accord, la réponse quis 'imposait était de dire oui à la demande de Tremsal. il commença par les élèves qui n'avaient pas faibli pendanttoute l'année. ils répondirent "oui". Quand il arriva à Abed Mzali, son parent Mohamed Salah Mzali, comme un gosse, se mit à souffler à 1' adresse de Abed, derrière le dos de Tremsal et BoHon: "dis oui! dis oui!". C'était vraiment un spectacle dérisoire : un professeur qui se doit de se respecter ne se retient pas et, comme un gosse, souffle à son parent:" dis oui! dis oui!". C'était d'ailleurs du "pur" Mohamed Salah Mzali, intellectuel sans personnalité, dévoué au régime du Protectorat qui l'avait beaucoup gâté.
36 38 Souvenirs politiques. A partir de ce jour, nous avions cessé toute action et nous nous préparâmes à l'examen du Diplôme de fin d'études. Comme le reste de mes camarades, j'avais répondu "oui" à la question de M. Tremsal. J'avais passé mes examens du Diplôme et fus reçu premier de la promotion. Les années précédentes, 1' élève reçu premier au Diplôme avait des avantages. D'abord, le Collège lui payait un voyage en France avec une caravane organisée par un professeur du Lycée Carnot, M. Nicolas. Le voyage durait à peu près un mois. Il n'était pas question pour Bollon de gratifier Ben Sliman de cette récompense. Ce fut, si mes souvenirs sont exacts, le jeune Nabli de la classe de seconde qui fit ce voyage avec la caravane. L'autre avantage et le plus important, c'était qu'il pouvait continuer ses études au Lycée Carnot pour préparer le baccalauréat et être interne au Collège Sadiki. Au lieu de coucher dans le dortoir avec fes pensionnaires, il avait une chambre spéciale dans le couloir qui menait au jardin du Collège. Cet avantage fut donné à l'un de mes camarades de classe, Mustapha Baffoun. Il avait écrit une lettre de repentir à Bollon que ce dernier lut à la distribution des prix de cette fin d'année Mustapha B affoun prépara son baccalauréat en continuant d'être pensionnaire au Collège Sadiki. Quant à moi, j'ai passé deux ans comme élève au Lycée Beauvais tout en exerçant le métier de surveillant d'internat à l'ecole Professionnelle de la même ville. Ce fut là que je préparais ma première partie du bacca~auréat où je fus reçu avec la mention "bien". Pour la seconde partie, j'avais été obligé de quitter Beauvais pour Evreux. Là, je rn 'inscrivis à la classe de Mathématiques Elémentaires et, en même temps, j'exerçais le métier de surveillant d'internat à l'ecole Professionnelle de la ville. J'étais tombé sur un mauvais professeur de mathématiques. Quand je fus reçu à la deuxième partie, je respirais de soulagement. Après ma sortie du Collège Sadiki, j'av ais continué à rn 'intéresser à ce qui se passait dans cet établissement. Je crois que les années qui ont suivi notre première ont été calmes. C'était d'abord l'année de première des élèves "chouchous" de Bollon et de Khéfacha. Il y
37 Souvenirs de jeunesse 39 av ait dans cette classe : N ab li, Akef et Ahmed Sfar, ami inséparable d' Akef et frère de Tabar Sfar, un des fondateurs du Néo-Destour. li entra à la direction de l'enseignement et devint Inspecteur d'école primaire. Il y avait dans cette classe mon ami Mahmoud Slim, devenu médecin. Dans la classe suivante qui était la classe de troisième en , il y avait TaharTrad, Kaoual, tous deux devenus médecins et peut-être aussi mon ami Fradj Oueslati qui était devenu fonctionnaire au Ministère de la Justice, marié à ma nièce Kandaoui, depuis décédé à la suite d'une pleurésie pulmonaire. Dans les classes d'après, j'avais connu et sympathisé avec Béchir Mhedhebi, actuellement (1974) Ambassadeur de Tunisie au Maroc. C'était un élément agitateur.
38 40 Souvenirs politiques A BEAUVAIS ( ) Avant d'écrire mes souvenirs de France ( ) après mes études secondaires au Collège Sadi ki de Tunis, un regard en arrière n' estpasdetrop. Mes deux dernières années au Collège Sadiki, seconde et première, n'avaient pas été du goût du Directeur du Collège, M. Bol/on. Mon bulletin du troisième trimestre portait l'observation suivante :admis en première mais devra surveiller son attitude et se discipliner lui-même s'il veut éviter l'exclusion. Signé : Bolton. Comme classement : 1er en français sur 7 élèves avec 257 points sur 400 et 9e en arabe sur 15 élèves. Mais c'était le premier classement qui comptait car l'enseignement de l'arabe était négligé. Depuis des années, j'attendais mon arrivée en première pour entreprendre l'agitation traditionnelle au Collège Sadiki. Dès la 6e ( ) j'ai participé à l'agitation dirigée en particulier par Habib Jaouahdou, actuellement pharmacien à Bizerte. C'était l'année de la naissance du Destour. Il en a été de même en , encore avec le Destour et en ' année de la fameuse
39 Souvf!nirs de jeunesse 41 journée du 5 Avril1922. Puis ce fut le sommeil avec Larabi (Docteur Mahmoud Larabi de Béjà), Ben Chérif a (Jelloul B. Chérifa, pharmacien à Sousse, en ) et Boussofara et Ben B!chir (Docteurs Sadok Boussofara et Manoubi Ben Béchir en ). J'attendais ma classe de première pour renouer avec la tradition. Il est vrai que notre première coïncida avec le mouvement syndical de M' hamedali, tandis que les deux précédentes premières coïncidèrent avec une dépression politique en Tunisie : départ de Thaalbi en Orient, politique de la carotte et du bâton du Résident Lucien Saint, plein de ressources pour démobiliser les hommes politiques, mort de Naceur Bey, arrivée au trône de Mohamed Lahbib Bey et décret sur la naturalisation. Notre première au Collège Sadiki correspond à l'année L'agitation était menée à l'intérieur et à l'extérieur grâce surtout à Youssef Mahjoub, exclu du Collège dès le début de l'agitation intérieure. A l'approche de la fin de l'année scolaire, s'était posée pour moi la question: "Que faire après Sadiki?"Devenir fonctionnaire, je n'en n'avais pas l'envie quoique l'ambition de ma famille, et surtout de ma mère, était de me voir devenir un Monsieur comme, par exemple, l'interprète du Contrôle Civil de Zaghouan. Continuer mes études? C'était possible mais pas à Tunis car mon attitude avec l'administration du Collège ne me permettait pas de suivre les cours au Lycée Carnot et de manger et coucher au Collège Sadiki comme cela avait été permis aux meilleurs élèves ayant terminé leurs études. Restait une nouveauté inaugurée depuis quelques années par d'anciens élèves tunisiens : c'était de partir en France comme pion dans une Ecole Professionnelle et de poursutvre ses études dans le lycée de la ville. M anoubi Ben B échir qui était pensionnaire etpoursuivvait ses études aulycée Carnot de Tunis, m'encourageait dans cette voie. Reçu premier au Diplôme de fin d'études du Collège Sadiki, je rentrai à Zaghouan pour passerles vacances en famille et me suis mis aussitôt à la recherche d'un poste de pion en France. Chaque semaine partaient de Zaghouan vers la France plusieurs demandes
40 42 Souvenirs politiques aux Directeurs des Ecoles Professionnelles. Rares étaient les écoles qui n'avaient pas reçu une demande de ma part. Octobre approchait et aucune réponse positive ne me parvenait. Je commençais à désespérer quand je reçus une lettre de M 'hamed Ali Annabi, ancien camarade de sadiki qui me donnait une adresse et ce fut la bonne : Ecole Professionnelle de Beauvais. Je reçus une réponse positive et me voilà en train de préparer mon départ en France. Je demandais quelques renseignements, surtout à Jelloul Ben Chérifa de Sousse, déjà pion en France. ll me mit en contact avec un ancien également envoyé comme pion à 1 'Ecole Professionnelle de Beauvais. ll s'agissait de M'hamed Denguezli, actuellement dentiste à Sousse. C'était la première fois que je prenais le bateau. Mon frère, Ali, mon ami Hmida Abdennebi, mon oncle Boubaker Jlouli avec son neveu et quelques autres personnes étaient là pour me dire au revoir. J'étais heureux de partir en France car j'avais failli rester sur place, en panne, si je n'av ais pas trouvé un poste de pion à Beauvais les tous derniers jours de vacance. Et partir en France, c'était aller voir un autre monde et surtout continuer mes études pour acquérir un métier libéral qui permettait la lutte nationaliste contre le Protectorat. Sur la passerelle, je rencontrais Denguezli mon "guide" mais, dès le prime abord, on ne sympathisa pas beaucoup. Je fis la connaissance de deux autres voyageurs tunisiens : un monsieur Abdelaziz Ben Amor, très à l'aise, francisé, plus âgé que moi de quelques années, et Brahim, un brave type populo qui partait en France pour aller travailler dans le garage d'un tunisien installé depuis longtemps à Paris, Chaffai. Au repas du soir, du porc servi avec des olives me mit en difficulté tandis que mon compatriote, Abdelaziz, était à son aise comme s'il mangeait tous les soirs avec les voyageurs français. Il n'y avait pas eu beaucoup d'autres repas car une mer mauvaise m'avait cloué dans la couchette des troisièmes. Arrivés à Marseille, nous quittâmes Ben Amor et nous voilà, Brahim et moi, pilotés par l'antipathique Denguezli. Il fallait se plier à sa volonté car nous avions besoin de lui. Arrivés à Paris, nous accompagnâmes Brahim qui allait au garage de son nouveau patron. Le garage se trouvait rue de Poissy, près du Jardin des Plantes. Si Chaffai nous reçut gentiment... Il était
41 Souvenirs de jeunesse 43 presque midi, il nous accompagna dans un bistrot-restaurant bù il nous paya un repas. Puis, nous nous sommes promenés dans les environs et nous sommes tombés sur le Jardin des Plantes avec ses animaux sauvages. Mais le temps pressait pour Denguezli et pour moi car nous prenions le train pour Beauvais. Denguezli, toujours désagréable, interpella Brahim mais ce dernier l'envoya au diable car il saurait rentrer seul au garage Chaffai. Je ne pouvais en faire autant car j'avais encore besoin de lui pour aller à la gare du Nord prendre le train pour Beauvais. Arrivés à Beauvais la nuit, nous trouvâmes sans difficulté l'ecole Professionnelle. Ce fut le Surveillant Général qui nous reçut. C'était un jeune vieux encore solide, ancien dans le métier. Le Directeur nouvellement nommé était un homme élégant, blond, originaire du Nord de la France, marié à la sœur d'un député devenu ministre, Daniel Vincent. Le Surveillant Général nous mena au réfectoire pour clfner et ce fut le drame. La première des choses servie était du jambon. li fallait le manger sinon cela n'irait pas. Et me voilà en train de manger quelque chose qui avait le goût de la paille, c'est -à-dire sans goût. Et il paraît que le jambon est délicieux! Par la suite, la plupart de mes camarades tunisiens mangeront du jambon, si délicieux ; et moi à la suite de cette mésaventure où j'ai été obligé d'ingurgiter une viande interdite par ma religion, toute ma vie j'aurai une répulsion pour le jambon. - Après l'histoire du jambon vint 1 'histoire du dortoir. Je devais surveiller de grands élèves. J'arrivais dans le dortoir, les élèves étaient déjà là. Je rentrais dans mon cagibi pour dormir et je soulevais le couvercle du seau de toilette ; il était rempli à ras bord d'urines. Avant mon arrivée, tous les élèves avaient uriné dans mon seau de toilette. J'encaissais et je ne dis rien. Je les entendis rire sous les oreillers. Je m'endormis en réfléchissant aux difficultés du métier. Le lendemain, réveil et la vie de pion commença. Mais ce n'était pas 1 'essentiel pour moi. J'étais venu en France pour continuer mes études. Aussi, les élèves entrés'en classe, je pris le chemin du Lycée Félix Faure de Beauvais, pour aller rn 'inscrire comme élève. J'avais
42 44 Souvenirs politiques déjà écrit de Zaghouan au Proviseur du Lycée pour mon inscription. Sitôt passée la porte d'entrée du Lycée, le concierge rn 'interpella en ces termes secs: "Il n'y a plus de place pour travailler!". Je compris sa méprise vu inon teint basané et mon chapeau sur la tête. J'étais peut-être le premier nord-aflicain comme élève dans cet établissement scolaire. "Je suis venu pourm'insclire comme élève. J'ai déjà écrit une lettre à M. le Proviseur". Il me conduisit auprès de ce dernier qui me reçut gentiment et rn' annonça mon admission. Très content, je le remerciais et le quittais pour retourner à 1 'Ecole Professionnelle. Là, je fis la connaissance de mes collègues, un Français, un Anglais et mon compatriote Denguezli, qui avait déjà lié amitié avec le pion français. Nous étions tous des nouveaux dans l'établissement car, auparavant, le travail de pion était assuré par les grands élèves de l'ecole. Dans le métier de surveillant d'internat j'étais le seul nouveau, mes autres confrères avaienttravaillé auparavant dans d'autres écoles. Je m'organisais très vite. Chaque matin après 1' entrée des élèves en classe, je me dirigeais vers le Lycée. Les autres surveillants déambulaient encore en ville. Le premier Dimanche d'octobre, nous sortîmes les élèves pour la promenade. Ce fut pour une forêt de châtaigniers près de Beauvais. Le surveillant français, Denguezli et moi étions de service. Nous conduisîmes toute l'école, ce qui faisait une longue queue. Mes deux confrères rn' envoyèrent à la tête des élèves et eux restèrent à 1' arrière pour bavarder ensemble. Le "bleu" est tou jours exploité par les "anciens". Tout alla bien jusqu'à l' arlivée à la forêt. Arlivés là, je commençais à recevoir des marrons sur la tête, puis ce fut une pluie de marrons ramassés par terre par les élèves. Je ne perdis pas mon sang froid et battis en retraite lentement pour me mettre à la queue du défilé. Anivé là, j'engueulais mes deux confrères et leur dit ce qui venait de se passer. A eux maintenant de prendre la tête de la promenade. Par la suite, il y aura plusieurs groupes pour la sortie en promenade le Dimanche. Pendant 1 'hiver, la sortie était très dure pour moi avec la neige qui recouvrait la campagne. Il rn' am va souvent d'entrer dans un bistrot, sur la ro~te, pour boire un rhum pour me réchauffer. Le reste de l'année, la sortie n'était pas désagréable. Elle était parfois agrémentée d'un mot
43 Souvenirs de jeunesse 45 d'esprit d'un élève parisien. Passant devant une affiche de fromage Nestlé, il disait à ses camarades : "Regardez la vache qui rit!". Je faisais semblant de ne pas comprendre. La "vache" c'était le pion dur avec les élèves. Une fois, pendant la récréation, profitant d'un tas de sable dans la cour, il construisit comme un tombeau et planta une croix avec "ici-gît Abdelkrim". J'ai oublié de dire que j'avais été surnommé Abdelkrim car, à cette époque, Abdelkrim faisait la guerre à la France dans le Rif marocain. Après 1 'édification du tombeau, à mon titi parisien de prendre la tête du cortège funèbre. Un de mes confrères français se fâcha à ma place et mit au piquet l'élève parisien. A mon arrivée, il me raconta la chose. Je lui dis "les élèves s'amusent! "et nous mîmes fin au piquet du chef de mon enterrement. Lors des vacances de Pâques, l'école était vide et par hasard j'allais aux cabinets des élèves; Qu'est-ce que je vis? tous les murs étaient barbouillés d'écrits à la craie : toutes les in jures et toutes les malédictions sur la tête d' Abdelkrim! Heureusement que les choses s'arrêtèrent là. Il est vrai que je n'étais pas un surveillant facile. Il me fallait instaurer une discipline rigoureuse pendant les études pour pouvoir préparer mes leçons et faire mes devoirs d'élève au Lycée Félix Faure. Pour y arriver, il a fallu distribuer pendant quelques semaines des punitions de plus en plus dures pour les récalcitrants. La Direction de 1 'école m'a aidé pour cela. D'autres surveillants tunisiens étaient venus nous rejoindre :les deux Ben Hassine, de Moknine, anciens élèves du Collège Alaoui de Tunis, l'oncle Mohamed et le neveu Abdesselem. Un autre surveillant originaire de Nabeul, Taieb, d'origine juive, était arrivé aussi. lis étaient là surtout pour s'amuser. La plupart du temps, ils paradaient en ville ou passaient leur temps dans un café tenu par une jeune femme mariée très sympathique. Denguezli n'était pas de leur groupe. D'ailleurs, il n'était pas beau garçon comme Taieb et Abdesselem Ben Hassine, qui faisaient la chasse aux demoiselles de la ville, à la sortie des magasins et à d'autres moments de la journée. Il fallait que jeunesse passe!
44 46 Souvenirs politiques VISITES A PARIS Dès le premier trimestre de l'année, je rn 'étais organisé et déjà je pensais à courir vers Paris dès les premières vacances. La Noël et le Jour de l'an approchaient. Mon collègue anglais qui connaissait bien Paris me donna des renseignements utiles pour un débutant. Dès le premier jour de congé, je volais vers Paris... par le train Beauvais-Paris. Je descendis dans un hôtel près de la gare du Nord. C'était 1 'hôtel du Nord où quelques jours auparavant, Max Linder et sa femme s'étaient suicidés. J'avais hâte de me promener à travers les rues de Paris. A cette époque, se tenait la Grande Exposition Universelle des Arts Décoratifs. C'était la première fois que je visitais une exposition qui se tenait à Paris! Par hasard, je tombais sur une petite exposition représentant l'enlèvement du Professeur Unamino, démocrate de réputation mondiale déporté par le Gouvernement réactionnaire espagnol. Enlèvement préparé en secret et réussi par le Directeur du journal français "le Quotidien", créé à la veille des élections de et qui a été pour beaucoup dans le succès du Cartel des Gauches : les radicaux avec Herriot et les Socialistes. Dès cette époque, je suivais la politique française qui, dans une certaine mesure, conditionnait la politique en Tunisie. Je n'oubliai pas de rendre visite à mon compagnon de voyage, Brahim, qui était venu exprès de Tunisie pour travailler chez le garagiste tunisien Chaffai. Je le trouvais au garage. Je mangeais avec lui un petit plat tunisien préparé par lui. Il dépensait le moins possible pour mettre de 1' argent de côté et il gagnait le plus possible. Ainsi, le Dimanche au lieu de se promener à Paris, il faisait la garde au garage. D'ailleurs, il ne resta pas longtemps en France. Heureusement! Car, à la façon dont il vivait avec les rigueurs du climat français, il aurait attrapé une tuberculose pulmonaire ou une autre affection. Rentré en Tunisie, Brahim réussira modestement sa vie. Il travaillera longtemps comme excellent vendeur au magasin d'étoffes situé au début des souks des blaghgias, à Tunis, puis deviendra Cheikh de Radès.
45 Souvenirs de jeunesse 47 A 1' approche des vacances de Pâques, je décidais de refaire le voyage à Paris. Cette fois-ci, j'irai passer les vacances chez Bahri Guiga et Tahar Sfar. Je télégraphiais à ce dernier le 27 Mars et le lendemain j'étais à Antony, dans la banlieue parisienne logeant avec Tahar Sfar et Bahri Guiga, tous deux étudiants en Droit et Sciences Politiques. Dès cette époque, je sympathisais avec Bahri Guiga aux idées nationalistes. Je rencontrais chez eux, pour la première fois de ma vi y, Bourguiba, venu les voir un matin. Ce sera 1 'occasion de manger un petit déjeuner de blédine préparé par 'lui. ll ne restera pas longtemps car il habitait ailleurs et vi v ait avec une femme française. Quelques jours après, je la rencontrais avec Tahar Sfar près du Ministère des Finances où elle travaillait: c'était Mathilde, la future épouse de Bourguiba. Je sortis plusieurs fois avec Tahar Sfar, nous vadrouillions dans les rues de Paris, à Montmartre. Avec Bahri Guiga, on fera plutôt des rencontres politiques. Bavardages sur le Boulevard Saint-Michel avec le Tunisien militant communiste Taieb Debab. Au Quartier Latin, je rencontrais aussi mon aîné politique, Habib J aouahdou, qui était à la tête de l'agitation au Collège Sadiki, puis militant destourien à Tunis, et tout cela avec son tempérament de poète. A cette rencontre, je vis pour la première fois Chedli Khairallah qui avait quitté la Tunisie après son fameux article sur le bombardement de Damas. Nous étions en pleine guerre des Druzes en Syrie et en pleine guerre du Rif avec Abdelkrim. Toujours moqueur, Jaouahdou dit à Khairallah : "regarde cette belle jeune fille qui passe sur le trottoir!". Chedli fixe les yeux et qu'est-ce qu'il voit: son frère étudiant en Droit mais aussi beau garçon. Et, Chedli Khairallah, mi-fâché, mi-souriant dit : "As-tu fini, Habib, avec ton jeu désagréable?" et tout le monde de rire. RETOUR AU LYCEE FELIX FAURE Les vacances étaient terminées. Le 8 Avril, je rentrais à Beauvais. Le séjour à Paris avait été pour moi une détente après un trimestre d'adaptation à ma nouvelle vie d'élève et de surveillant en France. Ce séjour à Paris rn' avait permis de renouer avec mes
46 48 Souvenirs politiques camarades politiques car nous étions tous venus en France pour nous préparer aux futurs combats en Tunisie. Le professeur de mathématiques au Lycée Félix Faure était un "j'rn' en foutiste" qui n'habitait pas à Beauvais. Il venait de Paris se débarrasser d'une corvée avec un air jeune. Il l'était en effet et se réclamait du communisme. Pendant longtemps, je l'ai pris pour un Algérien car son nom était Constantini. Je croyais plutôt qu'il était Corse. Pour ma part, au cours de 1 'année passée en seconde avec lui, je n'enregistrais aucun progrès en mathématiques. Ce ne sera pas la même chose l'année suivante, avec un vieux professeur à barbe blanche, ancien de Normale Sup. Le professeur de physique et chimie était lui, un véritable algérien. C'était Ahmed Bahloul, excellent professeur. Lui aussi n'habitait pas Beauvais. Il venait de Paris où il donnait des cours au Collège Sainte Barbe. Il paraît qu'il avait été un brillant élève du mathématicien Painlevé. Il était respecté de ses élèves qui connaissaient son origine algérienne et soupçonnaient que son nom signifiait "simple d'esprit". Interrogé par mes camarades sur cette question, j'avais répondu à côté. Bahloul a joué un rôle effacé dans la politique nord-africaine : il aurait piloté le frère d' Abdelkrim, Si Mohamed, ingénieur sorti des écoles espagnoles, venu à Paris pour acheter des armes lors de la guerre entre 1 'Espagne et le Rif. Par la suite, il a joué un rôle plus ou moins heureux dans la politique algérienne à Paris avec le Docteur Ben Jelloun et avec peut-être le malin N aroun. Le professeur original était celui de la langue anglaise, le "Capitaine" Leclerc, surnommé ainsi parce qu'il était toujours habillé avec un costume ressemblant plutôt à un uniforme militaire avec des guêtres en cuir, une démarche martiale et un caractère tranchant. Il me prit en sympathie à cause de ma volonté de rn 'instruire dans des conditions précaires. Un jour, ils' aperçut que je n'avais pas préparé mon devoir comme il fallait. Questionné, je lui répondis avec les larmes aux yeux, que mon travail de pion ne m'avait pas permis de préparer mon devoir correctement. Bouleversé, il prit sur lui de s'occuper de moi et de me faire obtenir, je crois, une bourse pour poursuivre mes études sans travailler comme surveillant d'internat. Les démarches durèrent quelques jours mais ne don-
47 Souvenirs de jeunesse 49 nèrent pas de résultats. Par la suite, il prendra en sympathie un autre pion tunisien, Sliman Ben Mhamed, actuellement phannacien à Tunis après avoir exercé à Bizerte. Un autre professeur me prendra en sympathie quand je serai étudiant à Paris. Ce sera celui d'histoire et géographie. Avec sa femme, ils fonnaientun couple sans enfants, éternellement amoureux. Bais ers au moment de se quitter polir entrer au lycée, baisers à la sortie du lycée, sans cesse bras dessus-bras dessous. C'était M. Viollet. Charles André Julien, l'historien réputé de l'afrique du Nord, était à cette époque professeur au Lycée de Beauvais. Je n'étais pas dans sa classe et il n'était pas encore l'historien de réputation surtout en Afrique du Nord et en France. Quant à mes camarades de classe, tous étaient gentils. Panni eux il y av ait un Iranien, J ara di. LA POLITIQUE Après six ans d'expérience comme boursier au Collège Sadiki, la vie à Beauvais était un nouveau monde pour moi. J'avais pris 1' engagement de continuer mes études secondaires puis supérieures afin d'échapper au fonctionnarisme et d'acquérir un métier indépendant pour pouvoir lutter contre le colonialisme. Pour cela, je devais travailler comme surveillant d'internat et par conséquent assumer une certaine responsabilité. Aussi, en politique, je devins prudent et, l'occasion ne s'étant pas présentée, je vivais politiquement enfenné sur moi-même. Aucune relation politique, sauf avec mes camarades étudiants à Paris et pendant les vacances. Cet isolement ne m'a pas empêché de suivre intensément les événements politiques. Je suivais avec angoisse la guerre du Rif, ses péripéties pendant les hostilités avec la France, les négociations, 1 'intervention de 1' Amérique en faveur d' Abdelkrim, le jeu français qui a fini par avoir toutlemonde. La lecture du livre de Romain Rolland sur Ghandi, emprunté à la bibliothèque du Lycée, laissa une forte impression sur moi. Ma joie était immense de découvrir par la lecture du petit livre de Romain Rolland, un leader de la taille de Ghandi qui remuait le
48 50 Souvenirs politiques sous-continent de l'inde peuplé de 400 millions d'habitants. Je continuerai à admirer Ghandi et à le considérer comme 1 'idéal des dirigeants. Dans cette vie nouvelle, partagée entre le métier de surveillant d'internat et la joie de poursuivre des études au Lycée, je vivais intérieurement le drame de l'échec d' Abdelkrim, mais aussi j'étais plein d'espoir par la révélation de la personnalité du Mahatma Ghandi : le rayonnement de ce prophète qui rn' avait été révélé par le grand écrivain Romain Rolland, lui -même admirateur de Ghandi, le rayonnement et l'ampleur de 1' action du Mahatma qui débordait les frpntières de l'inde pour se répercuter dans tous les pays colonisés, tout cela a eu raison du découragement provenant de la défaite d'abdelkrim, qui avait suscité tant d'espoir en Afrique du Nord. VACANCESAZAGHOUAN De retour au pays pendant les vacances, je passais celles-ci en compagnie de jeunes gens pour la plupart élèves au Collège Alaoui ou à l'ecole d'agriculture à Sminja, originaires de Zaghouan: les Abdennebi, Jilani Essid, Amara Zahag et autres. Pendant nos promenades à travers les jardins de Zaghouan, on s'attablait à la terrasse des cafés et on bavardait sur les événements du mouvement nationaliste tunisien, sur les événements politiques en France.et ailleurs. Je fréquentais aussi les fonctionnaires du Caïdat, du Contrôle Civil et autres administrations, mais très peu, à cause de nos idées politiques. L'interprète du Contrôle Civil, Mohamed Mazigh était le plus docile à 1 ~administration française. Au Caïdat, le frère du fieffé collaborateur de la France et profiteur, le Caïd Taieb Belkhiria qui sera toujours là pour aider le Protectorat aux heures difficiles (Ministère Baccouche en 1952), ce frère Ahmed, secré~ taire au Caïdat, lui déclara n'avoir aucune confiance dans les intellectuels tunisiens qui s'opposaient à la France car ils finissaient toujours par "se rendre" et monnayer leur reddition. Un autre fonctionnaire du Caïdat, Si Mohamed Jerbi, originaire de Moknine, bon vivant, suivait la coll'versation sans enfoncer les patriotes. Si Mohamed Adhoum, originaire de Kairouan, chargé des habous,
49 Souvenirs de jeunesse 51 lui, était souple car ancien collaborateur de Duran-Angliviel et, ayant longtemps vécu à Tunis, il avait plus d'envergure que les autres. Chaque vacances scolaires passées à Zaghouan, j'assurais 1 'intérim de 1 'interprète du Contrôle Ci vil pendant un mois avec un Contrôleur Civil, André Graignic, colonialiste et reactionnaire. Mais il ne touchait pas un sou de pots de vin ni des simples citoyens tunisiens, ni des autorités tunisiennes (Caïd, Khalifa, Cheikh et autres) qui ne demandaient pas mieux que de graisser la patte à leur supérieur pour lui fermer les yeux sur leurs manigances. Avec le temps et ma prise de conscience nationaliste, cet intérim me pesait de plus en plus et, lors de mon exclusion de la Cité Universitaire ( ), je rompis avec cet administrateur colonia- liste. Par la suite, nommé Contrôleur Civil à Sousse, il se fera remarquer aux événements de Monastir le 7 Août 1933, à l'occasion du décès d'un naturalisé. Rétrogradé par Peyrouton, mis à la retraite par la suite, il reprendra son métier d'avocat à Tunis. li ne quittera pas la Tunisie après 1 'indépendance. Pourquoi? Il était dans le même ca:') que le Docteur Delustre toujours installé en Tunisie (1967) alors qu'il ne pouvait pas sentir les arabes. Lors de mes premières vacances passées à Zaghouan, je reçus la visite d'un ancien camarade de classe à Sadiki, renvoyé à la fin de la quatrième année ( :22) pour refus d'obéissance au surveillantbabakhélifa. Il vint me voir pour l'aider à trouver une place de surveillant d'internat car il désirait reprendre ses études et quitter son métier d'infirmier à l'hôpital Sadiki, dirigé à cette époque par un chirurgien raciste, le Docteur Brun. Il ne sera pas le seul à fuir cet établissement où Brun ne ratait pas une occasion pour humilier ses subordonnés tunisiens. Le Docteur Abderrahman Mami était passé par là. Il reprendra ses études. Nous serons des camarades de faculté et il fera par la suite une bonne carrière de-médecin généraliste à Tunis. Il mourut sous les balles de la Main Rouge pendant les événements de , abattu devant sa maison à la Marsa. La Main Rouge lui reprochait de conseiller Lamine Bey de résister à la pression des autorités françaises pour lâcher les patriotes. Abdesselam Mestiri obtint une place de surveillant d'internat à Beauvais et nous partîmes ensemble à la fin des vacances pour la
50 52 Souvenirs politiques France. A Tunis, il fréquentait les nationalistes, en particulier Bahri Guiga et Chadli Khairallah. Le Docteur B1,un ne l'aimait pas et lui en voulait parce qu'ille soupçonnait d'être à l'origine d'échos sur l'hôpital Sadiki parus dans les journaux nationalistes de l'époque. Aussi, tous les jeunes patriotes étaient-ils heureux de voir leur camarade Abdesselam Mestiri reprendre ses études car il promettait. Nous avons passé ensemble l'année à Beauvais. li était studieux au lycée et ne passait pas son temps à flâner comme les autres compatriotes. A la fin de cette année, j'ai du quitter Beauvais parce que le Directeur de l'ecole Professionnelle voulait me faire surveiller deux dortoirs à la fois en rn 'installant dans un cagibi situé entre les deux dortoirs, éclairé par une lucarne et sentant la pissotière. Etant un bon surveillant, il voulait tirer le maximum de moi car j'étais obéi des élèves. J'avais refusé. A Beauvais, j'avais obtenu ma première partie du bachot avec mention "assez bien". J'avais passé les épreuves écrites et orales à Palis. L'éclit au Lycée Saint-Louis et l'oral à la Faculté des Lettres de Paris. J'av ais comme camarades d'examen, en particulier la fille de 1 'Ambassadeur de Turquie à Londres accompagnée de sa mère et le fils de l'ambassadeur du Japon je crois, à Palis. La jeune fille turque était très impressionnée et avait peur de l'examen. A la fin de l'année scolaire, j'avais obtenu le plix d'excellence de ma classe. Le jour de la distribution des prix, j'étais de service à l'ecole Professionnelle et j'ai été "avantageusement remplacé" par M. Lebret, Directeur de 1' établissement où je travaillais. li revient de la distlibution avec un gros paquet de livres de prix, en particulier la collection de Lamartine. Quand on a appelé mon nom, il s'est levé et s'approchant de l'estrade, a reçu le prix d'excellence à ma place. Il était très content de me le rapporter à 1 'Ecole Professionnelle. Pendant les vacances 1927, il rn' a fallu chercher un autre poste de pion. Mais c'est moins difficile que la première fois. J'avais un groupe de compatliotes à Evreux, à 1 'Ecole Professionnelle.
51 Souvenirs de jeunesse 53 A EVREUX ET PARIS ( ) A Evreux, c 'étaittout différent de Beauvais. D'abord pour ce qui était des études : encouragé par mon succès en première dans les mathématiques avec mon excellent professeur, ancien élève de l'ecole Normale Supérieure, j'avais choisi la classe de mathématiques élémentaires. Malheureusement, je tombais sur un professeur terne, pas dynamique mais honnête homme. Je végétais, mais je réussis en définitive à ma deuxième partie. Je n'avais pas retrouvé la sympathie du Lycée Félix Faure de Beauvais. Là, à Evreux, j'étais comme un passant. A 1 'Ecole Professionnelle aussi c'était différent de Beau v ais qui était une école mixte, professionnelle et primaire supérieure. A Evreux, les élèves étaient durs à mener. La classe que je surveillais était supportable car on rn' avait chargé de la seule classe commerciale qui.existait dans 1 'établissement. La Discipline! Autant à Beauvais il ne fallait pas toucher un élève mais distribuer des retenues et des punitions, autant à Evreux il fallait éviter les retenues et les punitions et se servir de ses mains p0ur distribuer des gifles à longueur de journée. Il fallait rn' adapter aux méthodes nouvelles et, en très peu de temps, j'acquis la technique. Je l'ai tellement bien acquise qu'un jour le Surveillant Général m'envoya dire par un
52 54 Souvenirs politiques confrère smveillant : "dites à M. Ben Sliman de frapper moins fort car j'entends le bruit de ses gifles du premier étage quand il est au troisième". Je me servais très peu de ce moyen dans ma classe commerciale sauf pour un élève très turbulent mais sympathlque, originaire de Paris, Hamburger. Pour lui, je procédais de la façon suivante : à la fin de la séance je lui disais de ne pas sortir. Après, je revenais en classe et me voilà à jouer au chat et à la souris. Il me fallait l'encercler dans un coin et, à ce moment-là, lui distribuer sa ration de claques. Par la suite, à Paris, pendant mes études médicales, nous sommes devenus de bons amis. Un autre élève de la section commerciale, le meilleur de sa classe, quoique calme à 1' étude, se mettait parfois à parler ou à demander quelque chose à un autre élève sans me demander l'autorisation. J'ai supporté cela longtemps mais, à la fin, excédé par cette attitude de mépris, je lui donnais une gifle, la sanction classique à 1 'école professionnelle d'evreux. Il riposta en me traitant.de "sauvage" et, pour mettre fin à ses épithètes, je lui ordonnais de smür de la classe. LES SURVEILLANTS Parmi les surveillants tunisiens, il y avait un nouveau Ben Hassine de Moknine, Abdelaziz, qui fera parler de lui au fil des années en France, en Tunisie, en Egypte et peut-être dans d'autres pays. Voleur de classe internationale, il sera recherché à un moment donné par Interpol. Il avait commencé à se faire la main à l'ecole Professionnelle d'evreux. Un matin, un grand nombre d'élèves ne retrouvèrent pas leur portefeuille ou leur porte-monnaie dans leurs vêtements quittés la nuit. Les portefeuilles et les porte-monnaie vidés de leur argent, furent retrouvés dans un terrain, derrière le mur de clôture de l'école. Ce matin-là le fameux Abdelaziz vint me voir dans ma chambre et, avec son culot imperturbable rn 'interrogea sur le voleur de la nuit alors que les soupçons s'étaient portés sur lùi dès la constatation du vol. Le Directeur, pour ne pas compliquer les choses, le remercia au bout de quelques jours. Quelques temps auparavant, il avait reçu la visite du premier ingénieur tunisien en géologie Ben Salah, originaire de Moknine. Le père d' Abdelaziz lui avait demandé de rendre visite à son fils certainement pour
53 Souvenirs de jeunesse 55 1 'encourager à bien travailler. Je crois que Ben Salah était de passage en France pour aller en Belgique conclure un contrat de travail avec 1 'Union Minière du Katanga car il était chômeur dans son pays après avoir travaillé quelques temps en Turquie. Il ne vivra pas longtemps au Congo Belge, terrassé par une maladie tropicale. Il est encore inhumé dans ce pays lointain. Drôle de rencontre! Ben Salah est venu voir le futur "Slim Driga" qui défrayera la chronique judiciaire internationale. AEvreux, il était le seul surveillant tunisien à avoir de la fréquentation avec une famille française, la famille du député de la région! Je le retrouverai à Paris malheureusement ami avec Mohamed Ben Khélifa, son camarade du Collège Alaoui de Tunis. Mohamed trouvera longtemps cette amitié encombrante malgré mes conseils~ Il faut dire que "Slim Driga" avait du cran et de l'étoffe dans sa spécialité. Beau garçon, bien bâti, teint basané, il sera longtemps un habitué des Champs-Elysées où se rencontraient des femmes riches, d'âge mûr. Bien habillé et plein de bagou, il se servait, le cas échéant, de ses poings et était craint. A côté de cette occupation, il fera du cinéma mais sans jamais terminer ses films ; c'était simplement pour se faire voir et faire parler de lui dans les journaux et revues : "Amenokol" est le titre d'un de ses films sur un chef Touareg. Il en tournera quelques séquences dans le Sud tunisien au moment où les chefs néo-destouriens étaient parqués dans des camps de concentration dans cette région. A cette époque, j'étais à Paris pour lutter contre Peyrou ton. Comme je ne voyais pas la fin du proconsulat de ce Résident Général, j'avais demandé à ma famille de rn' envoyer Francs pour rn 'installer comme médecin à Paris ou dans la région parisienne, en particulier là où habitaient les travailleurs algériens afin d'avoir très vite de la clientèle. J'avais reçu 1' argent et pendant que je réfléchissais à la chose, Mohamed Ben Khélifa vint me voir pour me demander de les lui prêter, harcelé par Slim Driga qui avait besoin d'argent pour son fils ; il me propo.sa en échange de manger chez lui. Ainsi, je n'aurai pas besoin de travailler pour vivre. J'acceptais et voilà comment Slim Driga a "mangé" mon argent par l'intermédiaire de Ben Khélifa.
54 56 Souvenirs politiques Pendant la guerre en Tunisie, en 1943, il viendra proposer à Salah Ben Youssef et au Néo-Destour de faire la navette entre les Alliés et le parti. ll connaîtra les prisons en Egypte, en Tunisie à plusieurs reprises. Il fera un film documentaire sur Bourguiba, achetera ou louera la maison du Baron d'erlanger à Sidi Bou Saïd. En Tunisie, il essayera de faire un film. Il se rabattra sur sa famille pour lui extorquer le peu de fortune qu'elle avait. LES ETUDES SUPERIEURES Fils d'un épicier analphabète qui ne savait écrire qu'une douzaine de noms en arabe ét les chiffres pour les clients qui achetaient à crédit, qui avait inscrit le matin à l'école primaire ses deux garçons, l'aîné et le cadet, pour les retirer l'après-midi du même jour, mes études de l'école primaire jusqu'à la faculté de médecine ont leur petite histoire à chaque tournant. Enfant, il m'a fallu batailler avec mon père pour le décider à m'envoyer à l'école. Pour lui, ce lieu devait être le lieu de perdition des mécréants, tandis que L'école coranique du meddeb, qui était pour moi un enfer, était la porte qui ouvrait sur le Paradis des musulmans. Après les études àsadiki, engagé comme je l'étais politiquement et déjà agitateur en herbe, j'étais condamné à faire le métier de fonctionnaire du protectorat, à préparer mes bachots et à entrevoir des études supérieures en vue d'un métier libéral. Parmi les métiers libéraux, pourquoi avoir choisi la médecine? Parce que c'est un métier que l'on peut exercer sans trop de difficultés dans tous les pays. Or, la répression pratiquée par les autorités du Protectorat contre les hommes politiques depuis la naissance du mouvement national a surtout pris la forme de l'exil, sans parler de l'exil volontaire de certains compatriotes. Même les condamnés à la prison étaient parfois refoulés vers l'étranger: ce fut le cas récent pour nous du chef syndicaliste M'hamed Ali et de ses compagnons. Or, en cas de coup dur, il serait facile d'exercer la médecine à l'étranger et cela dans des conditions meilleures qu'un. autre métier libéral, tel que celui d'avocat, de pharmacien, de professeur. En exerçant la médecine on est plus indépendant à
55 Souvenirs de jeunesse 57 l'étranger qu'en pratiquant d'autres métiers. D'ailleurs, tous ces calculs se sont révélés faux, car les autorités du protectorat ont réprimé, à partir de 1934, par les camps d'internement dans le Sud tunisien, à la porte du désert ou.par la prison. Seulement, le métier de médecins' est révélé être le meilleur dans la Tunisie indépendante car il permettait d'être plus libre quand on voulait l'être. Mais, pour faire la médecine, il fallait avoir de l'argent car ce sont les études les plus longues et peut-être les plus difficiles. Ma famille, aux revenus modestes, ne pouvait pas m'en fournir. Les possibilités en puissance de mon frère Ali me laissaient un vague espoir pour 1' avenir. Mais, il fallait cet argent immédiatement car je devais partir au bout de trois mois pour Paris. L'aide gouvernementale et celle des organisations sociales étaient largement insuffisantes. Continuer à exercer le métier de pion serait difficile à Paris, et il me sem ble que je n'av ais pas prévu la chose. A ma connaissance, à cette époque, tous les Tunisiens qui faisaient des études supérieures à Paris n'exerçaient pas le métier de surveillant. Que faire? J'étais décidé à faire des études de médecine. Comme pour un homme qui ne sait pas nager et qui se jette à 1 'eau, il me fallait me jeter à 1 'eau et réussir à nager. J'étais décidé à réussir mais je voyais d'énormes difficultés sans aucun moyen de les résoudre. Je les résoudrai au fur et à mesure. Je ferai la première année avec les moyens trouvés tout en cherchant en cours de chemin d'autres. C'était l'argent qui manquerait le plus. La volonté et les capacités ne me faisaient pas défaut. Ce problème d'argent a failli me faire faire quelques bêtises, à mon point de vue. Pris à la gorge en première année de médecine, j'avais pensé me présenter au concours d'entrée à l'ecole de médecine militaire ou de la marine. Heureusement, cette crise n'a pas persisté longtemps. Pendant presque toutes mes études, j'avais toujours vécu dans le provisoire au point de vue argent. Une mensualité régulière fomnie par une famille qui en aurait la possibilité, cela n'était pas dans nos moyens. Mon frère Ali commençait à se débrouiller dans le commerce mais n'était pas arrivé au point de me fournir les fonds nécessaires et d'une façon régulière pour mes études médicales. Grosso modo, ma tactique était de faire appel à lui, en cas de besoin. Chaque année, je quittais Zaghouan en Octobre
56 58 Souvenirs politiques avec un petit pécule fourni par lui avec la contribution de mon ami Hmida Abdennebi. Quant à l'aide de l'etat et des organisations, la somme était modique pour 1' Administration, substantielle mais aléatoire pour les organisations. Talonné par ce besoin d'argent, j'avais accepté en arrivant à Paris de me faire aider par 1 'Association des Etudiants Musulmans d'afrique du Nord en France (AEMNA), c'est-à-dire de recevoir une aide financière de camarades étudiants comme moi. D'ailleurs, j'av ais vu pour cette question les étudiants aînés Tahar Zaouche et Ben Romdhane de l'association dans la chambre de l'un d'entre eux à l'hôtel. Je venais d'arriver à Paris. Ils rn 'avaient bien reçu mais je crois. que j'étais un peu gêné. Pour cette démarche, il fallait voir surtout le grand manitou et la cheville ouvrière de 1' Association, Ahmed Ben Miled, très actif et débrouillard pour rendre service afin de gagneràladirectiondel'associationleplusgrandnombred'étudiants, surtout ceux d'origine petite et moyenne bourgeoise.. Comme j'étais 1' aîné des étudiants opposés à lui, dont la plupart étaient d'origine provinciale (Guiga, Boussofara, Larabi, B enbéchir, etc.. ) et qui étaient des anciens camarades de Sadiki, l'entrevue n'a pas été heureuse. En sortant de chez lui, j'avais décidé de ne pas poursuivre les démarches pour l'aide pécunière de l' AEMNA. C'était quelque chose qui avait raté dès le départ à cause de mes idées. D'ailleurs, à plusieurs reprises, celles-ci me joueront de bien vilains tours sur la question de 1' argent qui était vitale pour moi à cette époque. Deux ans après mon arrivée à Paris, je me ferai renvoyer de la Cité Universitaire et la Direction de 1 'Enseignement et le Collège Sadiki me supprimeront le prêt d'honneur et la subvention. Heureusement que l'association "Les Amis de l'etudiant", avait pris la relève de ces défaillants 1. Je m'engageais d<lns la bagarre de l'aemna. Ce fut ma première année d'étudiant à Paris. Je préparais mon PCN (physique, 1 EvénemenJs qui m'ont empêché de continuer la rédaction de ces souvenirs: en particulier, la création du Comité de Solidarité avec le Peuple Vietnamien pendant l'été Les tracas à la suite de la création de ce Comité- police politique : 10 Juirt 1967,30 Octobre 1967,3 Avril1968, etc... Reprise de la rédaction de ces souvenirs le 6 Juin 1968.
57 Souvenirs de jeunesse 59 chimie, histoire naturelle) et j'habitais dans la banlieue parisienne, au voisinage de la Cité Universitaire où étaient logés la plupart de mes anciens camarades de Sadiki (Guiga, Boussofara, Larabi, Ben Béchir). J'avais habité à Arcueil et à Cachan et mon moyen de locomotion était le train de la Gare du Luxembourg, au Quartier Latin. La plupart du temps, je mangeais au restaurant de la cité universitaire en compagnie de mes camarades. Atmosphère sympathique du milieu étudiant. On y pratiquait déjà le self-service qui sera à la mode dans les restaurants de Paris 30 ans après. L' AEMNA créée en était le lieu de la bagarre politique et estudiantine entre les Nord-Africains, surtout entre les Tunisiens, les plus nombreux à Paris. Il y avait très peu d'algériens comme étudiants et quelques fils de bourgeois, surtout de grands bourgeois marocains. Parmi les Algériens, il y avait le "fameux" Naroun qui naviguera entre toutes les tendances nord-africaines et françaises. D'origine kabyle, élevé par les Pères Blancs, il était très sympathique, intellectuel et politicien, tou jours le sourire aux lèvres, il était à 1' aise partout. Zoughailiche lui, était le patriote sérieux. Originaire de Constantine, il étaitl' élément stable et constatlt de 1' Algérie dans 1 'Association. Parmi les Marocains, Mohamed El Fassi et BelAfrej qui deviendront des personnàlités marocaines surtout le second. Les Tunisiens, plus nombreux, étaient la cheville ouvrière de 1 'Association, surtout Ben Miled. Nous étions divisés en trois tendances. Des conditions fortuites secondaires (anciens camarades de Sadiki surtout) rn 'avaient fait pencher du côté des "Citeux" - habitant la Cité Universitaire : Guiga, Larabi et Boussofara qui avaient participé à la création de l'association - pour la plupart originaires des villes de 1 'intérieur de la Tunisie. Ce rapprochement provenait du fait que notre camaraderie de Sadiki se nouait entre les élèves internes tous miginaires de l'intérieur. Notre théoricien était Bahrl Guiga, étudiant en Droit et Sciences Politiques. L'agitation parmi les étudiants eut lieu à 1' occasion de 1' élection annuelle du Comité de Direction de l'association. Cette année-là, 1 D'après Roger le Tourneau dans son livre "Evolution politique de l'afrique du Nord Musulmane" p: 465.
58 60 Souvenirs politiques Bahri Guiga avait préparé un manifeste que nous avions fait imprimer et diffuser. L'essentiel de notre doctrine était que 1 'Association devait être la résultante de trois associations distinctes : 1' algérienne, la tunisienne et la marocaine et non l'union sans distinction. Etaitce un chev al de bataille ou une doctrine bien charpentée? Je ne rn' en souviens plus. TI faudrait retrouver le texte de ce manifeste. Enfin, le fait est que j'étais panni les plus actifs de ce groupe. Nous étions combattus par tout le monde. L'idée d'union nord-africaine était nouvelle, exaltante et pleine de promesses surtout panni les étudiants qui étaient, à cette période de leur vie, pleins d'enthousiasme et d'idées généreuses. Pour la première fois de leur existence, des étudiants nord-africains se rencontraient, sympatlùsaient et mettaient en commun leurs énergies débordantes. Et voilà que certains d'entre-eux leur criaient : "Séparez-vous d'abord et vous vous rencontrerez ensuite''. Ce fut pour cela que notre tendance n'eut pas de succès et ne vécut pas longtemps. Les élections eurent lieu dans un local, en plein Quartier Latin. Précédées d'une campagne électorale, elles avaientmobilisé presque tous les étudiants nord-africains. Ben Miled avait fait le plein. Il avait contracté alliance avec les Algériens, les Marocains et les bourgeois tunisiens. Tahar Zaouche, un des doyens, présidait la séance. N aroun prit la parole au nom des Algériens. Après quelques mots, il sortit notre manifeste et en lut les premières phrases où nous développions les caractères spécifiques de chaque pays nord-africain et, arrivant à la Tunisie, il poursuivit sa lecture, s'arrêta avec le sourire aux lèvres et fit la remarque suivante : "Dans la conquête française, il y a en effet une différence : celle de la Tunisie a été pacifique!". A la suite de cette remarque, je me levais et criais : "C'est une insulte!". La majorité des assistants, Tunisiens, se levèrent aussi et manifestèrent leur colère par des cris. La réunion devint houleuse et malgré les tenta ti v es désespérées du Président de séance aidé de son frère Noureddine Zaouche, le calme ne revint pas et les élections n'eurent pas lieu. Tahar Zaouche pleurait devant son impuissance à ramenerle calme. Ce fut une victoire pour nous. Ben Miled ne devait pas être fier de sa recrue N aroun. Il fallut renvoyer les élections à une autre date. Ces élections eurent lieu et nous fûmes battus par la grande coalition.
59 Souvenirs de jeunesse 61 Ben Miled habitait la Cité Universitaire, à la Maison belge. Après le repas au restaurant de la cité et devant la porte, il y eut un échange d'abord de paroles entre Ben Miled et moi. Je lui rappelais sa trahison "du grand syndicaliste M'hamed Ali". Il se fâcha et rn 'avertit que si je répétais cette insulte, il me casserait la gueule. Je lui répondis que je la répèterai et que, s'il me cassait la gueule, je lui rendrais la pareille. Et nous voilà échangeant des coups de poings. Ben Miled, nerveux et plus fort que moi, me mitraillait le visage. Je ripostai comme je pus. M'hamed Ali Annabi, en tenue de Centralien, essaya de nous séparer. Le pugilats' arrêta et accompagné de M'hamed Ali, j'allais me reposer dans la chambre de Laroussi Chaker. Ainsi, mes dernières élections à l' AEMNA ne se sont pas passées sans histoires. Grâce à Boussofara qui pmtageait avec moi une chambre à deux, j'habitais à la Maison Française Deutch de la Meurthe à partir de Jan vier Je jouissais de beaucoup de commodités pour un prix modique. Malgré cette amélioration matérielle, j'étais toujours préoccupé parle problème de 1' argent, surtout pour 1' avenir, sachant que je n'avais pas derrière moi une famille qui pouvait me fournir une mensualité régulière. J'avais mon frère Ali qui était plein de bonne volonté mais je savais qu'il n'était pas capable, avec son petit magasin d'épicerie à Zaghouan, de rn' envoyer au début de chaque mois un mandat-poste de 500 Francs par exemple. Ces difficultés me poussèrent à chercher une solution. Par exemple, j'écrivis à la Société des Transports Parisiens pour chercher une place de receveur dans les tramways. Rien! L'idée de Médecin Militaire me poursuivit pendant quelques temps. Mais, comment un nationaliste tunisien pouvait-il devenir militaire dans l'armée Française? J'avais honte de cette solution à mes difficultés "financières". Heureusement que les choses en sont restées au stade de projet. Sur le plan des études, tout se passait normalement et, à la fin de l'année, je réussis au P.C.N dans de bonnes conditions. Je rentrais en Tunisie pour passer les vacances en famille, à Zaghouan. Pendant les vacances 1929, j'eus une rencontre avec les dirigeants du Destour pour proposer une action politique à l'occasion et contre le cinquantenaire du Protectorat. Déjà à Paris, notre groupe de la Cité Universitaire - Guiga, Larabi, Boussofara, Slim - avait
60 62 Souvenirs politiques décidé de faire cette démarche auprès du Destour pour pousser ses dirigeants à agir car ils ne brillaient pas dans ce domaine de l'action politique. Les destouriens rencontrés chez les Mestiri de la Marsa, étaient Ahmed Es safi, Mohieddine Klibi, MoncefMestiri. Pour mon compte, je dus visiter le Cap-Bon pour préparer les esprits. DEUXIEME ANNEE A PARIS ( ) Je m'inscrivis en première année de médecine et j'habitais une chambre seul. Je rn' appliquais dans mes stages aux hôpitaux et dans mes cours ettravaux pratiques à la Faculté. Avec Mohamed Slim, je préparais l'externat. Je ne négligeais pas la politique, surtout que l'année fut remplie d'événements en Tunisie: célébration du cinquantenaire du Protectorat après le centenaire de la conquête de l'algérie et surtout la tenue du Congrès Eucharistique en Tunisie. D'autres événements qui se passaient à trois mille kilomètres de Paris auront une grande influence sur moi : les troubles politiques en Indochine, en particulier le soulèvement de Yen Bay, organisé en 1930 par le mouvement nationaliste V.N.Q.D.D. (Viet Nam Quoc Dong Dang) qui n'avait pas d'assise populaire. Ce soulèvement dans la région de Y en Ba y fut le prétexte à une répression sanglante qui frappa la plupart des membres de ce mouvement nationaliste!. La France réprima avec sauvagerie cette agitation politique. La presse française en parla d'abondance. Un grand riombre d'étudiants indochinois faisaient leurs études à Paris. Bao Dai, le fils de l'empereur, était élève dans un lycée parisien et l'etat français construisait une Maison de 1 'Indochine à la Cité Universitaire. Le Petit Parisien, le journal le plus lu en France, envoya en Indochine un reporter qui s'avèrera de grand talent : Louis Roubaud. De 1 Voir le livre de F. Challaye "Souvenirs sur la Colonisation" p.135 "La mutinerie de Yen Bay ou le 9 Février 1930" p.l32; Louis Roubaud: "Vietnam, la tragédie indochinoise" ( 1931) ; AndréViollis: "indochine un SOS" (1935); Le livre "Le Bolchévisme aux Colonies et l'impérialisme Rouge" de Gustave GauthÙot (livre anti-communiste) sur les événements de Yen Bay p: 227- ( 1930).
61 Souvenirs de jeunesse 63 1 'Extrême Orient, il enverra chaque jour sa chronique qui était publiée en première page sur ce journal. Chaque matin, la première des choses que je faisais, c'était de suivre le reportage extraordinaire de Louis Rou baud sur les événements et surtout sur 1 'insurrection de Yen Bay. Roubaud sympathisait avec les patriotes; son style vivant me faisait revivre toutes les péripéties de l'action des nationalistes indochinois. Je rêvais d'en faire autant et je souhaitais à mon pays des hommes et des actions pareils. Parallèlement à ces événements dans leur pays, les étudiants indochinois bougeaient à Paris. Ils allèrent jusqu'à organiser une manifestation devant les portes de l'el ysée. Quelques-uns furent arrêtés. Je rn 'inquiétais et, le jour même, j'allais au local de leur Association dans le Quartier Latin, à la rue Gay Lussac je crois. Ils revenaient essoufflés, sous 1' effet de la poursuite policière. L'air traqué, ils virent dans leur local un étranger. Leur première réaction fut 1 'inquiétude. Immédiatement, je me présentais à eux comme un ami étudiant tunisien qui sympathisait avec leur cause. Il faut croire que, dès cette période, j'eus la police à mes trousses car, quelques temps après, un jeune radical socialiste français se plaignit à Bahri Guiga de mes fréquentations d'étudiants annamites. D'après lui, ce n'était pas des gens à fréquenter pour des Tunisiens calmes et pondérés! D'ailleurs; le nombre de ces étudiants révolutionnaires indochinois qui donnaient le mauvais exemple diminuera brusquement à Paris : arrestations et surtout refoulement en Indochine, peut-être clandestinité. Ils feront parler d'eux encore une fois et ce fut à 1 'occasion de l'inauguration de la Maison Indochinoise à la Cité Universitaire du Boulevard Jourdan 1. C'est le jeune Bao Dai, entouré de la France officielle et coloniale, qui inaugura cette Maison. Le champagne coulait à flot, 1 'euphorie était de rigueur car il fallait faire oublier et surtout noyer dans la collaboration sincère et confiante franco-indochinoise, les 1 Maison construite pour mettre sous surveillance française les turbulents étudiants indochinois. Même une faculté de médecine sera construite à Saigon pour les empêcher de venir en France.
62 64 Souvenirs politiques regrettables événements causés par une poignée d'agitateurs. Mais, le "Vietnamien" était déjà là. Trente ans avant Dien Bien Phu et cinquante ans avant l'offensive du Têt du 21 Janvier 1968, les jeunes Vietnamiens de Paris, impeccablement habillés, tirés à quatre épingles comme ils savaient le faire à Paris - et là-dessus, ils étaient cham-pions - ces jeunes Vietnamiens répandus parmi les officiels, sortirent de leurs poches des tracts et, du haut de la balustrade du premier étage, ils firent voler ces feuilles incendiaires comme si une bombe avait éclaté brusquement dans cette foule officielle. Les événements sanglants d'indochine et leurs répercussions sur les étudiants indochinois de Paris n'avaient pas épargné la Tunisie. Les actions de solidarité des jeunes Indochinois de Paris avec leurs compatriotes victimes de la répression aboutirent aussi au boycottage de la Maison de l'indochine puisque, d'après un bulletin de la Dépêche Tunisienne du 11 Mars 1930 : "Or, sur trois cent étudiants indochinois inscrits à Paris, trois seulement se sont présentés pour profiter de ces largesses et ceci parce que le Président de l'association des Etudiants Indochinois, bénéficiaire lui-même d'une bourse gouvernementale a menacé d'exclure de l'association et de mettre en interdit tous les étudiants qui utiliseraient la Maison qu'on a édifiée pour eux dans un but si généreux et à si grands frais". Face à cet acte de solidarité, la Dépêche Tunisienne préconisait, et je cite la conclusion de ce bulletin : "puisque la mauvaise volonté des indigènes indochinois laisse tant de places vacantes, ne pourrait-on pas essayer sans débours importants, de profiter de cette carence pour loger quelques-uns de nos étudiants d~ Tunisie qui répondront tous à ce geste ave.c l'empressement et la gratitude qu'il mérite?". D'ailleurs, voici le texte intégral de ce bulletin. Dépêche Tunisienne du 11 Mars 1930 Bulletin "On sait les immenses services que rend à la jeunesse studieuse de France la Cité Universitaire de Paris en mettant à la disposition des étudiants des logements sains et confortables à un prix abordable et dans un milieu favorable au travail.
63 Souvenirs de jeunesse 65 Les jeunes Français ne sont pas les seuls à profiter de cette fondation utile, les colonies y ont leur place et certaines d'entre-elles, grâce à l'intervention de mécènes généreux, disposent de nombreux logements pour les étudiants indigènes. L'Indochine spécialement privilégiée, a pu offrir aux étudiants annamites dès appartements dont le prix de revient moyen, construction et ameublement, approche de Francs par appartement. Voilà qui jette un jour singulier sur les incidents récents d'extrême-orient et sur la mentalité des intellectuels indochinois. Ce n'est pourtant pas à des conclusions pessimistes sur les dangers de l'instruction à donner aux indigènes que nous nous arrêterons. Nous sommes persuadés, au contraire, que nous avons le plus grand intérêt à aider la jeunesse de Tunisie, à quelque milieu qu'elle appartienne, à aller chercher en France, avec la formation supérieure de l'esprit, cette mentalité française que nous avons à cœur de voir rayonner en Afrique dun ord. Mais la Tunisie,pays pauvre, ne dispose pas de nombreux millions pour assurer à ses étudiants, qu'ils soient Français ou Tunisiens, de nombreux logements à la Cité Universitaire. Puisque la mauvaise volonté des indigènes indochinois laisse tant de places vacantes, ne pourrait-on pas essayer, sans débours importants, de profiter de cette carence pour loger quelques-uns de nos étudiants de Tunisie, qui répondront tous à ce geste avec l'empressement et la gratitude qu'il mérite? " En collaboration avec quelques amis, j'avais fait signer par les étudiants tunisiens de Paris un télégramme que j'avais rédigé et adressé à Tunis-Socialiste. A la réception de notre télégramme, Duran-Angliviel a écrit une "Fenêtre ouverte" le jeudi 20 Mars 1930 où il exprimait dans son style si particulier et agréable à lire, les réflexions que lui inspirait le bulletin de la Dépêche Tunisienne et notre réaction. Notre télégramme était ainsi rédigé : "Nous protestons contre bulletin Dépêche 11 courant intéressant étudiants tunisiens; respectons idées et attitudes camarades indochinois. Notre pays capable financièrement édification Maison
64 66 Souvenirs politiques Tunisienne puisque assez riche pour payer plus 2 millions Congrès Eucharistique. Signature :Etudiants Tunisiens Paris". Dans sa "Fenêtre ouverte", Duran-Angliviel écrivit, entre autres choses, que"... le télégramme est anonyme. "Etudiants Tunisiens de Paris" peut signifier un, deux ou plusieurs étudiants, ou mieux, pas du tout". Voici le texte de cette "Fenêtre ouverte". Fenêtre ouverte- Tunis-Socialiste- Jeudi 20 Mars 1930 "La Dépêche Tunisienne signalait récemment que les étudiants indochinois boudaient la Maison que le Gouvernement de l'indochine a fait construire à leur intention dans la Cité Universitaire de Paris et préféraient jouir de leur indépendance en vivant au gré de leur fantaisie dans le Quartier Latin. La Dépêche regrettait qu'un si bel immeuble ne fût pas utilisé, indiquait sommairement qu'il pourrait être mis à la disposition des étudiants tunisiens. Nous recevons de Paris le télégramme suivant: "Protestons contre bulletin Dépêche 11 courant intéressant étudiants tunisiens; respectons idées et attitudes camarades indochinois mais notre pays capable financièrement édifier Maison Tunisienne, puisque assez riche pour payer plus 2 millions Congrès Eucharistique Etudiants Tunisiens- Paris". Ce télégramme est anonyme. "Etudiants Tunisiens Paris" peut signifier un, deux ou plusieurs étudiants, ou même pas du tout. Cependant, nous ferons comme s'il voulait dire "quelques étudiants tunisiens". 0 n ne dépense pas trente huit mots de câble pour ne rien dire. Il y a plusieurs idées dans ce papier électrique. D'abord, une idée excellente, à savoir que la Tunisie étant assez riche pour se payer un Congrès Eucharistique doit pouvoir offrir à sa jeunesse universitaire un asile tunisien, sans l'obliger à demander l'hospitalité à l'indochine. Vous voyez donc, tout de suite, l'effet produit par le Congrès Eucharistique sur la jeunesse musulmane : deux millions pour un acte culturel, catholique, alors que les étudiants tunisiens vivent dans des taudis et se sous-alimentent pour parfaire leur instruction.
65 Souvenirs de jeunesse 67 Il y a autre chose dans le télégramme : il y a le respect exprimé à l'égard des idées et des attitudes des "camarades indochinois". Occuper les locaux délaissés volontairement et pour des raisons particulières par les Indochinois, constituerait un blâme à l'égard de ces derniers. Les "étudiants tunisiens" ne veulent pas avoir l'air de juger leurs camarades ni surtout de les condamner. Ils ne veulent pas, même indirectement, s'immiscer dans la querelle qui dresse la jeunesse annamite contre le gouvernement local, et peut-être, à travers le gouvernement local, contre les droits coloniaux de la France. Et, ils veulent réserver l'avenir. Il faut toujours réserver l'avenir d'autant plus que çà n'engage à rien. Maintenant que nous avons donné satisfaction aux noms signataires du télégramme, qu'ils nous permettent de leur dire qu'ils ont fait une dépense inutile de sous et d'indignation. Ils seraient étonnés que je prenne la défense de la Dépêche. En vérité, je ne crois pas que le bulletin incriminé par eux eut une portée ou même une importance quelconque. Je vois plutôt, dans la proposition du bulletin, une idée non creusée,jetée sur un papier qu'il fallait couvrir d'encre, à laquelle personne ne pense déjà plus et dont l'auteur sera sans doute le premier étonné de son retentissement. Nous avons des choses plus graves à reprocher à la Dépêche. Mais, tout compte fait, et puisque c'est fait, l'occasion n'était pas mauvaise defaire entendre une vérité de plus aux entrepreneurs du Congrès Eucharistique". A. Duran-Angliviel A la date du 30 Mars 1930, j'envoyais à Duran-Angliviel une lettre avec les noms et les études suivies par trente jeunes Tunisiens, lettre gu 'il fait paraître dans Turiis Socialiste de Dimanche 6 Avril Voici le texte intégral de cette lettre.
66 68 Souvenirs politiques "Paris 30.Mars 1930 Cher Maître, Votre "Fenêtre ouverte" du 20 Mars 1930 nous est parvenue. Nous l'avons lue avec un vif intérêt. Vous avez écrit que le télégramme est anonyme et qu'" Etudiants Tunisiens Paris" peut signifier un, deux ou plusieurs étudiants ou même pas du tout. Le télégramme en question fut signé par trente étudiants dont les noms suivent: - Mahmoud Slim- Médecine - Sadok Boussofara -Médecine - Bahri Guiga - Droit -Ben Béchir- Médecine -Ben Sliman -Médecine - Rekik- Médecine -Ben Brahim- Médecine - Tébourbi- Médecine -El Haddad- Médecine - Mami- Médecine - Sfar- Médecine -Ben Chadli -Médecine -Trad- Médecine - Larabi- Médecine - Sadok Mellouli- Sciences - M ohamed Sakka - Médecine -Ben Zina -Médecine - Ahmed BenMiled- Médecine - Mongi Slim- Mathématiques -Ben Mahmoud- Lettres - Béji -Droit - Aloulou -Philosophie - Aloulou - Droit -Ben Khélifa - Mathématiques -Bassine Abdesselem- Mathématiques - Mrabet- Pharmacie - Mellouli- Philosophie
67 Souvenirs de jeunesse 69 - Ben Amor - Droit - Jaouahdou- Pharmacie - Somia -Sciences Nous n'avons pas jugé nécessaire d'ajouter 60 mots à un télegramme qui en contenait déjà 38. Et puis, ça gênait lourdement notre maigre budget d'étudiants. Si notre pays est riche, nous, nous sommes pauvres. Nous trouvons notre consolation dans l'amour de notre patrie et la foi dans l'avenir. Vous serez aimable de publier la liste des signataires du télégramme dans votre journal ((Tunis Socialiste". Avec tous mes remerciements et mon profond respect. Sliman Ben Sliman- Etudiant en médecine 21 Bd Jourdan- Paris 14e Quelques jours après, nous avons organisé à Paris une réception de tous les étudiants arabes pour commémorer la journée du 5 Avril Dans cette activité politique, je n'oublierai jamais mes jeunes amis de Zaghouan, et surtout les frères Azouz et Chadli Abdennebi à qui j'écrivais de longues lettres. Dans celles-ci, je donnais d'amples détails sur ces événements estudiantins. A la suite de la réception du 5 Avril1930, j'écrirai une longue lettre à Azouz Abdennebi, élève à l'ecole Normale de Tunis. Lettre 1 qui fut interceptée et suivie d'une réaction des autorités en Tunisie. Nous avions reçu des nouvelles de Tunis sur le renvoi d'élèves qui auraient manifesté à l'occasion du Congrès Eucharistique. Je pris l'initiative de ramasser un peu d'argent parmiles quelques amis tunisiens du quartier de la Cité Universitaire, après le repas de midi et pendant une promenade au Parc Montsouris. Tout le monde donna 1 Franc et quand j'arrivais à Laroussi Chahed, il ne donna rien et me dit que lui-même avait besoin d'être aidé! 1 Cf texte de la lettre en annexe.
68 70 Souvenirs politiques UNE LETTRE INTERCEPTEE Ma lettre relatant la réception organisée à Paris à l'occasion de l'anniversaire du 5 Avril 1922 a été d'abord lue par Azouz Abdennebi et ses camarades tunisiens de l'ecole Normale d'instituteurs. Ensuite, Azouz l'envoya à son frère Chadli, nommé instituteur à Chénini. Ce dernier répondit par une longue lettre qui fera le chemin inverse mais qui ne parviendra pas à destination et qui, en route, fera des dégâts. Dégâts qui atteindront l'expéditeur Chadli, le récepteur Sliman et 1 'intermédiaire Azouz. Ce fut à mon retour en Tunisie, lors des vacances 1930, que j'appris la chose. Chadli écrivit sa lettre et l'envoya à Azouz. Elle dut stationner quelques jours à 1 'Ecole N ormaie pour permettre à ses camarades de la lire. Ce fut pendant cet arrêt que "le pot -aux roses" fut découvert. Un élève français, camarade d'études de Azouz, fut intrigué par cette lecture entre Tunisiens. Il parvint à subtiliser cette lettre cachée dans un livre et la remit à son père, Directeur du nettoiement de la Municipalité de Tunis. De là, elle dut faire quelques voyages dans la haute administration française. Il paraîtrait qu'arrivée à la Résidence Générale de France, celle-ci 1 'a transmise à la Direction de l'instruction Publique pour mesures à prendre. En effet, notre jeune instituteur de Chénini, qui était à sa première année de fonctionnaire, fut remercié et il rentra à Zaghouan au grand désespoir de son père Si Amor Abdennebi. Ma fréquentation des jeunes Abdennebi avait toujours inspiré des inquiétudes à leur père. Etant jeunes, il avait peur de les voir entraînés dans des complications. Mais comme il était patriote pacifique, se limitant à la lecture des journaux, il était partagé entre la peur physique du père pour sa progéniture et son penchant pour les idées nationalistes qu'il ne pouvait pas refuser à ses enfants. Et voilà que ses appréhensions se révélaient être fondées et que Sliman Ben Sliman apportait la ruine dans sa famille. En effet, Chadli fut renvoyé et Azouz qui avait terminé ses études, ne sera pas en~agé par l'administration. Un été pas tranquille. Il fallait riposter à l'attaque de 1 'adversaire. Chadli, qui était encore jeune et qui n'avait que son brevet élémentaire continuera ses études. Je rn' arrangerai pour lui trouver un poste
69 Souvenirs de jeunesse 71 de surveillant en France et il préparera son baccalauréat. Tout le monde était d'accord. Pour Azouz, il faudrait attendre la fin Septembre pour savoir l'attitude que l'administration prendrait à son égard. Ce fut à la suite de la réunion d'une commission à la Direction de l'instruction Publique qu'on sut le sort qui lui était fait. La commission se réunit et nous apprîmes qu'il n'avait pas été renommé instituteur quelque part. Nous ne perdîmes pas notre temps et nous voilà offrant les services d'un jeune instituteur à la Société de Bienfaisance Tunisienne (El Khaïria, rue El Ouerghi) qui hébergeait et instruisait de jeunes Tunisiens de condition pauvre. Quelle aubaine pour cette institution qui, pour la première fois, allait engager un ancien élève de 1 'Ecole Normale! Si M. Gau, Directeur de 1 'InstructionPublique, condamnait Azouz au chômage, ce dernier avait appris un métier et il cherchait à l'exercer. La chose arriva à M. Gau. Quelques jours plus tard, nous apprîmes que M. Gau désirait voir Azouz. Que M. Gau le reprenne ou qu'il enseigne à la Bienfaisance, il ne sera pas réduit au chômage. Le cas de Azouz fut réglé et je rentrais à Zaghouan pour préparer mon départ en France. Quelques bribes de nouvelles me laissaient présager une attaque en règle contre moi. Le prêt d'honneur, nouvellement institué, me sera refusé. Le Collège Sadiki ne me payera plus sa petite subvention et je serai renvoyé de la Cité Universitaire. Heureusement que mon frère Ali plit la relève pour 1' année qui venait et 1 'Association des Amis de 1 'Etudiant, nouvellement créée à Tunis par des mécènes tunisiens, prendra la relève à partir de l'année suivante. Pour donner une idée de l'argent reçu en , voici le détail. Sur francs reçus : francs provenaient de mon frère Ali, francs de la Direction de l'enseignem~nt comme prêt d'honneur, francs du Collège Sadiki, fran ès de mon ami Hamida Abdennebi et 600 francs de la Khaldounia. Pour 1' année , mon frère Ali doublera la mise : francs, Hamida donnera francs et la Khaldounia 600 francs.
70 72 Souvenirs politiques Je partis de Zaghouan début Novembre 1930 avec francs de mon frère Ali et 500 francs de mon ami Hamida. L'année précédente je partais avec francs d'ali et 400 francs de Hamida. Arrivé à Paris, je me rendis à la Cité Universitaire après avoir expédié un télégramme annonçant mon retour. Le taxi me déposa devant la porte de la Cité. Le Directeur était là à m'attendre. li rn' annonça que j'étais renvoyé de la Cité Universitaire. Je fis demitour pour m'en aller avec mes valises à la main. Il me demanda d'aller avec lui à son cabinet et là, il m'informa qu'il avait reçu des instructions concernant mon renvoi mais que, personnellement, avant dè m'en aller, il me serrait la main, n'ayant rien à me reprocher. Après ce renvoi et sans tarder, je pris le chemin de la banlieue sud, comme la première année à Paris, pour loger dans un hôtel à bon marché. Bon marché mais propre. Bref, un hôtel d'étudiants à revenus modestes. Cette habitation à Arceuil-Cachanme permettra de continuer à manger au restaurant de la Cité Universitaire avec mes amis tunisiens. Devenu jeune martyr, les étudiants tunisiens, surtout le groupe de Ben Miled, décidèrent de rn 'honorer en rn' élisant au Comité de 1' AEMN A. Geste de solidarité et de riposte aux mesures répressives des autorités du Protectorat. Election significative car elle permettait à un membre du groupe des "Citeux" - dissidence au sein de l'unité nord-africaine - de participer à l'activité dirigeante de 1 'Association. Il est vrai que 1 'action de notre groupe n'était plus aussi militante que la première année et Ben Miled, homme politique, voulait honorer une victime des idées politiques. Ce geste ne fut pas du goût des "bourgeois" tunisiens, le groupe des Zaouche, Ben Romdhane, Belkhodja et Cie, ni des bourgeois marocains 1, qui 1 Voir le livre de Roger Le Tourneau: Evolution politique de l'afrique du Nord musulmane page194.ennote, aubas de la page, on lit: "On comptait en Novembre 1933 trente trois étudiants marocains en France, 13 dans l'enseignement supérieur, JI dans l'enseignement secondaire officiel et 9 dans des institutions libres de Paris. 9 d'entre eux venaient def ès, 14 de Rabat, 5 dem akn.ès, 2 de Marrakech (tous deux fils de Pacha Glaoui) un de chacune des villes de Salé, Casablanca et Tanger.
71 Souvenirs de jeunesse 73 en bloc, avaient boycotté les élections de cette année et même la vie et l'activité de l'association. Seuls les Algériens, qui ne formaient pas un groupe compact comme les Tunisiens et les Marocains, ont continué comme par le passé leur collaboration avec nous. C'est au cours de cette année scolaire que fut créé pour la première fois le restaurant de l'aemna. J'en fus chargé et l'initiative réussit pleinement grâce à un excellent cuisinier suisse, remplacé par la suite par le père de M 'Hamed SouissF, bon cuisinier. Avec lui, les plats tunisiens avaient commencé à faire leur apparition. Je crois que la pension était de 400 francs par mois pour les deux principaux repas avec rabiot pour les plats ordinaires (soupe, pâtes, couscous, pommes de terre etc.) A ce moment-là, l'association avait son local à la rue Rollin, près de la Place de la Contrescarpe et de la rue Mouffetard. PREMIERE RENCONTRE AVEC BOURGillBA Après avoir assisté au Congrès de la Ligue des Droits de l'homme à Vichy en Mars 193!2, Bourguiba est venu passer quelques jours à Paris. Ce fut ma première rencontre avec lui à la Cité Universitaire. Ce fut aussi notre premier choc car, parlant du problème politique tunisien, Bourguiba entrevoyait la libération de la Tunisie dans le giron de la France. J'avais riposté en parlant de 1 'Indépendance dela Tunisie. Il ne supportait pas la contradiction et, fâché, essaya d'imposer son point de vue. Incident mineur. Cela ne nous empêcha pas de faire un peu de travail ensemble et de sympathiser. Bourguiba décida d'inviter les Challaye (Monsieur et Madame) à manger un couscous au Pavillon tunisien de l'exposition Coloniale de Je l'accompagnais et nous achetâmes ensemble des pièces de tissu en soie travaillées en Tunisie chez El Kooli de Ksar Hellal, qui tenait une boutique dans le pavillon tunisien. Il nous avait fait un prix ou nous les avait offert pour les invités, je ne me souviens plus. 1 Actuellement( 1968) il est pharmacien à Tunis, rue Abou El KacemEch-Chabbi. 2 Voir le livre "La Tunisie et la France" de Bourguiba- page 53
72 . 74 Souvenirs politiques Ce n'était pas la première fois que je visitais cette exposition qui fit sensation à l'époque. Organisés par le Maréchal Lyautey, il y avait là toutes les possessions françaises et les pavillons des colonies des autres puissances européennes. Dans chaque pavillon, il y avait les indigènes du pays qu'il représentait. Un jour, par hasard, je quittai l'exposition au moment de la fermeture. Et qu'est-ce que je vis? un groupe d'indigènes en rang par deux : c'était les indigènes des Indes Néerlandais encore accompagnés de leurs maîtres, les Hollandais, qui les logeaient dans une maison construiteàl 'intérieu.r de 1 'exposition, dans le Parc de Vincennes, pour les empêcher de se mêler à la population parisienne et de rapporter chez eux des idées subversives. L'Italie fasciste n'avait pas pris de telles précautions :interrogés par moi, les Tripolitains m'avaient répondu qu'ils logeaient en ville et qu'ils étaient libres après leur travail. Après avoir réussi à mes examens, je retoumais en Tunisie. Une fois rentré à Zaghouan, il allait falloir rendre visite au Contrôleur Civil, André Graignic, avec lequel j'avais travaillé en remplacement de 1 'interprète Si Mohamed Mazigh, pendant son mois de vacances en été. Avec mes idées nationalistes et mes débuts dans ractivité politique, cette v.isite me pesait. J'avais décidé de me débarrasser de cette obligation humiliante. Je décidais de lui parler de mon renvoi de la Cité Universitaire et de la suppression de l'aide qu'on m'accordait auparavant. Ce sujet explosif pourrait déterminer la rupture. En effet, ce fut ce qui arriva. ll m'apprit qu'il était informé de ma propagande politique auprès des jeunes de Zaghouan. J'ai consommé la rupture et j'ai quitté son bureau en lui disant que dorénavant, je ne le verrai que commè simple sujet tunisien. Heureusement que la rupture était advenue à temps car, quelques années après, il sera nommé fonctionnaire civil à Sousse et sera à l'migine des événements de Monastir de l'été Troisième année de médecine , quatrième année Rien à signaler pendant ces deux années, sinon l'aide du Comité des Amis de 1 'Etudiant et le remplacement de Mohamed Ben Khélifa comme surveillant de midi à deux heures de l'aprèsmidi au Lycée Charlemagne. Je commençais à m'amuser sans
73 Souvenirs de jeunesse 75 négliger mes études qui étaient toujours l'essentiel de mon activité. Pendant mon séjour en France, j'avais écrit un article signé le Montagnard dans le journal sfaxien "La Tunisie Nouvelle" de Ayedi, ancien camarade du Collège Sadiki et unique élève communiste 1. Pendant ces vacances en Tunisie, j'avais rencontré en compagnie de Bahri Guiga et Mohamed Badra, Abdelaziz Laroui au Café La Lorraine (actuellement, 1968, cinéma et café le Parnasse). Ce dernier a parlé de cette rencontre dans sa chronique quotidienne de 19 heures à la radio tunisienne. D'après lui, j'aurais parlé avec passion des événements de l'indochine. Je me souviens de la rencontre m1üs de ce sujet de conversation, je ne me souviens plus. Etudiant à Paris, Février Voir la collection de la Tunisie Nouvelle entre 1925 et 1934.
74
75 2.Souvenirs de N éo-destourien ( ) 1
76 ;{'!J-w.i~6 ~. ' ~ U;VeAMÀ4,r,_a_t:ç ~ ~ h i'ù~l~ ~ '~~ 1 Copie d'une page du manuscrit original du Dr. Ben Sliman.
77 LA SCISSION A PARIS ET MES DEBUTS DANS LE NEO-DESTOUR En 1934, au moment de la création du Néo-Destour, à la suite de la scission entre les futurs dirigeants de ce dernier et le Vieux Destour, trois étudiants à Paris avaient pris une position nette en faveur du Néo-Destour. C'était Salah Ben Youssef, étudiant en droit, moi -même, Sliman Ben Sliman, étudiant en médecine et Hédi Nouira qui était probablement à la fin de ses études secondaires. Nous n'avions pas seulement pris position en faveur du Néo Destour, nous avions adhéré à ce Parti, nous défendions les positions prises par nos camarades de Tunis et nous étions, dans une certaine mesure, les propagandistes de ce nouveau Parti. Nous recevions le journal en arabe, El Amal, que nous diffusions. Nos discussions sur la scission avaient lieu surtout avec Si Abderrahman Y alaoui, ancien militant des tou rien expulsé en Algérie par Lucien Saint pour son activité nationaliste. Il avait séjoumé plusieurs années en Algérie puis était venu en France pour travailler comme comptable. C'était l'élément Vieux-Destour de Paris.
78 80 Souvenirs politiques Nos discussions avec Si Abderrahman Y alaoui étaient assez fréquentes, se passaient dans une atmosphère amicale mais, quand même, sur un ton acharné de part et d'autre. Pour la plupart des étudiants destouriens tunisiens, il semble qu'à cette période, il n'y avait pas de prise de position nette. Peut-être qu'ils attendaient leur retour à Tunis pour se prononcer sur le problème de la scission et la création d'un nouveau Parti. Salah Ben Youssef, ses études de droit et de sciences politiques terminées, rentra à Tunis avant nous deux. Quant à moi, je quittai Paris pour Tunis à la fin de 1 'année scolaire. En arrivant au pays, je rn' attendais à le trouver agité par le problème de la scission. Je fus étonné et même un peu inquiet de ne pas trouver l'atmosphère que je souhaitais. Il semblait que ce problème ne préoccupait pas outre mesure les citoyens tunisiens. Chacun vaquait à ses occupations comme les années précédentes. Lors d'un voyage à Tunis - car je passais mes vacances à Zaghouan - je me rendis compte que le problème agitait une partie du peuple tunisien. Me promenant sur l'avenue Jules Ferry à Tunis, je rencontrai Salah Ben Youssef en grande discussion avec de jeunes intellectuels sur la question de la scission. Pendant ce séjour dans la capitale,j'habitais au Kram chez Bahri Guiga. Elémentimportantde la création dun éo-destour, B ahri Gui ga eut une influence politique non négligeable sur un groupe d'étudiants dont je faisais partie, du temps où nous étions tous étudiants à Paris. Au cours de cette période, j'eus 1 'occasion d'assister à une réunion du Néo-DestOur à Tunis, dans le quartier de Bab Souika où Bourguiba prit la parole. C'était la première fois que je l'entendais parler. Je fus très impressionné par ses qualités d'orateur, par son argumentation et par son pouvoir de persuasion sur son auditoire. Tellement impressionné que, quelques jours après, rencontrant Mongi Slim et quelques uns de ses camarades, je leur demandais de venir à une de ces réunions pour écouter Bourguiba, orateur de grande valeur. Je ne me souviens pas si parla suite j'ai assisté à une réunion avec Mongi Slim et quelques uns de ses camarades. Je me souviens, par contre, d'une autre réunion tenue au quartier d'el Mar. Mon attention fut attirée par la présence d'un jeune étudiant au
79 Souvenirs de néo-destourien 81 milieu de la foule des adultes. Les auditeurs étaient composés surtout de gens simples, artisans, travailleurs et autres. Pas ou peu d'intellectuels ou fonctionnaires. Ce jeune étudiant, c'était Baccar Hélioui, actuellement docteur en médecine. A la même époque, un matin, je me trouvais au café maure de la Kasbah. A une table près de la mienne, j'entendis discuter un militant néo-destourien avec d'autres personnes. Il parlait avec une telle chaleur et tant de conviction que, dès cet instant, j'éprouvais pour lui une grande sympathie. C'était Hassouna Karoui. AvecBahri Guiga, au Kram,j'avais des discussions surie Néo Destour, et particulièrement sur l'activité de Bourguiba qui, à cette époque, faisait des tournées de propagande à travers le pays. Bahri Guiga était opposé à ces tournées. Il prétendait que ces tournées irritaient la Résidence Générale et surtout Peyrouton et qu'elles risquaient de déclencher la répression. Je défendais la nécessité pour Bourguiba de faire ces tournées de propagande. Je disais que le problème de la répression n'était pas le problème essentiel ; le problème essentiel c'était le contact avec le peuple et l'organisation des masses tunisiennes dans le nouveau Parti. Au cours de cet été, une atmosphère politique lourde pesait sur le pays. Les Vieux-Destomiens profitaient de cette situation pour dénoncer le Néo-Destour et en particulier Bourguiba dans leur journal, l'irada 1 Ils dénonçaient l'agitation néfaste des "scissionnistes". Pendant l'absence de Bourguiba qui continuait ses tournées, j'assistais à une réunion du Bureau Politique du Néo-Destour à Radès. Il y avait là M'Hamed Bourguiba, Docteur Materi, Tahar Sfar, peut-être Salah Ben Youssef et Bahri Guiga. Une atmosphère d'inquiétude avait plané sur cette réunion. Toutefois, il n'y eut pas d'hostilité à l'égard del' activité de Bourguiba, cette hostilité que je constatais chez Bahri Guiga dans nos discussions au Kram. Quelques jours après, Bourguiba rentrait à Tunis. Je l'aperçus en coup de vent à son cabinet de Bab Souika, en discussion avec Abderrahman Béji qui avait ses entrées à la Résidence Générale. Il 1 voir collection de l'époque
80 82 Souvenirs politiques venait entretenir Bourguiba du problème de la verlte des terres des fellahs endettés. Après ce séjour à Tunis et au Kr am, je suis retourné à Zaghouan. Le 4 Septembre dans l'après-midi, vint à Zaghouan un militant pour rn 'informer des événements qui venaient de se dérouler dans la nuit du 3 au 4 Septembre. L'arrestation de Habib Bourguiba et d'un certain nombre de ses amis, en particulier le Docteur Materi, M'Hamed Bourguiba et leur transfert dans le Sud Tunisien pour être placés en résidence surveillée. En compagnie de quelques amis de Zaghouan, je descendis vite à Tunis pour me rendre compte des événements et voir les camarades du Parti. Au local néo-destourien du quartier El Mar, je rencontrai un certain nombre de militants qui me mirent au courant de la situation. Parmi les personnes venues aux nouvelles, je rencontrais Tabar Lakhdar, Mongi Slim et Ahmed Ben Miled. Parmi les militants, je fis une nouvelle connaissance : Mohamed Akef, originaire de Monastir. C'était l'hommè à tout faire de Bourguiba, s'occupant aussi bien de son étude d'avocat que du Néo-Destour. Pendant notre agitation scolaire au Collège Sadikien , cet individu avait eu une attitude lamentable. Avec son ami Ahmed Sfar, ils brisaient par leur comportement l'unité des élèves engagés dans une action revendicative contre 1' Administration du Collège. Venu à Tunis aux nouvelles, j'y prolongeais mon séjour. L'activité était intense au siège du Néo-Destour où Tabar Sfar, décontracté et de bonne humeur, recevait les militants. J'assistais à ces rencontres sur les événements graves de Moknine ; Tabar Sfar en discutait avec les militants sans sacrifier quelques traits d'esprit. Les événements de Moknine :un gendarme trouva la mort au cours de la manifestation organisée contre la déportation des chefs destouriens Pendant ces quelques jours passés à Tunis, il fut question à un moment donné d'une tournée pour prêcher le calme. C'était une exigence de Peyrou ton qui, à la suit~ de 1 'intervention de certains éléments du Grand Conseil et d'autres groupements politiques, déclara qu'il était disposé à prendre des mesures de clémence à condition que le calme revienne dans le pays. Cette condition fut transmise aux dirigeants néo-destouriens encore en liberté : Tabar
81 Souvenirs de néo-destourien 83 Sfar, Bahri Guiga et Salah Ben Youssef. On leur demandait de procéder à une tournée à travers le pays pour prêcher le calme. Certains militants étaient opposés à cette tournée. Quelques-uns ne craignaient pas de critiquer publiquement cette manœuvre du Résident Général et de dénoncer les dirigeants néo-destouriens qui accepteraient cette proposition. Après ce court séjour à Tunis, je reçus 1 'ordre du Parti de rentrer à Zaghouan et d'y attendre les directives. Rentré à Zaghouan, j'eus quelques jours après, la visite clandestine d'un militant, Salah Ennaasse. Il venait rn' avertir que les amis de Tunis avaient décidé mon départ immédiat pour la France, qu'il fallait me préparer pour aller à Tunis voir les amis et peut -être prendre le bateau demain. Pour ne pas éveiller 1' attention des autorités locales, surtout la police de Zaghouan, avec mon frère Ali et quelques amis, nous décidâmes de faire partir 1' automobiliste qui devait nous transporter à la capitale en dehors du village sans voyageurs, de faire porter les valises par quelqu'un qui ne traverserait pas la rue principale et de rejoindre l'auto par un chemin détourné. Quant à nous, nous décidâmes de faire semblant de nous livrer à notre promenade quotidienne du soir, sur la grande route. Après le dîner, je fis mes adieux à la famille. Ma sœur Halima préparait à cette période son mariage avec mon cousin Boubak:er Jlouli. J'étais bien ennuyé de partir sans pouvoir assister à son mariage. Après ces discrets adieux, nous quittâmes la maison pour faire notre promenade de camouflage. Arrivés en dehors du village, nous p:rimes la voiture, mon frère Ali, mon cousin Bou baker et moimême. A Tunis, mon premier contact fut avec Salah Ben Youssef. Il me mit au courant de la mission que je devais accomplir en France: être délégué du Néo-Destour, agir en conséquence et suivant les directives du Parti. Au cours de cette soirée, Salah Ben Youssef me présenta un vétéran de la lutte nationale, originaire du Jérid: le Cheikh Chaffai, patriote de vieille date qui a beaucoup sacrifié pour la lutte nationale. J'avais entendu parler de lui auparavant mais c'était la première fois que je le rencontrais.
82 84 Souvenirs politiques Rentrés à l'hôtel en compagnie de Salah Ben Youssef, nous nous sommes mis à passer en revue la situation dans le pays et à définir ma mission en France. Nous décidâmes de correspondre avec un code simple surtout pour les télégrammes : nous emploierons le langage de deux commerçants en thé, savon et sucre. Par exemple, thé noir signifierait Chenik, Président de la Section Tunisienne du Grand Conseil. Comme aide financière, Salah Ben Youssef me remit cinq cents francs de la part du Parti. Pendant tout mon séjour en France, je n'ai reçu aucune autre aide du Parti. Le lendemain matin, il fallait m'arranger pour ne pas attirer l'attention des autorités. Afin de quitter la Tunisie sans risques d'être empêché ou arrêté, je fis les démarches administratives du passeport dans un commissariat de police du port. De plus, au lieu de prendre le bateau à Tunis, je le pris à Bizerte. Arrivé sur le bateau, je commençais à respirer. Mon départ pour la France coïncidait avec la suspension de Tunis-Socialiste, le 9 Septembre J'appris en arrivant à Paris qu'une action était déjà engagée en relation avec les événements de Tunisie. Je rencontrais certains étudiants, en particulier Hédi Nouira, qui me mit au courant de la situation dans la capitale française. Plusieurs réunions avaient eu lieu entre Tunisiens, en particulier avec Abderrahman Y alaoui, Habib Thameur, Habib Jaouahdou et Mohamed Ben Khélifa. De mon côté, je les mis au courant des événements de Tunisie et des directives que j'avais reçues du Néo-Destour. Je dis à Nouira, après cet échange de vues, que mon souhait était de travailler avec l'organisation créée avant mon arrivée par des Tunisiens, en ma qualité de délégué du Néo-Destour. Sitôt arrivé, une réunion de cette organisation eut lieu au local de l'association des Etudiants Musulmans d'afrique du Nord. Etaient présents à cette réunion Abderrahman Y alaoui, Habib Jaouahdou, Ben Khélifa, Habib Thameur, Hédi Nouira et moi~ même. Je les mis au courant de la situation en Tunisie. Après cela, une discussion sur le travail du Comité s'était ouverte. Je posais le problème de ma participation à ce Comité en tant que délégué du Néo-Destour. Un long débat eut lieu sur cette question.
83 Souvenirs de néo-destourien 85 Abderrahman Yalaoui, militant vieux-destourien, était contre cette formule et soutenait que tous ceux qui feraient partie de ce Comité ne devraient pas représenter un parti quelconque. Mon argument était qu'une rn 'était pas possible de travailler au sein du Comité en désobéissant aux directives de mon Parti qui m'avait chargé de le représenter en France. Habib Jaouahdou et Habib Thameur partageaient le point de vue d'abderrahman Yalaoui, Hédi Nouira et MohamedBen Khélifa étaient de mon avis. La discussions' éternisait sans résultat. Pour couper court à ce bavardage devenu inutile, Ben Khélifa dit alors : "Maintenant, il faut conclure! Que ceux qui veulenttravailler avec Ben Sliman, comme délégué du Néo-Destour, le disent et que ceux qui ne veulent pas travailler avec lui comme délégué du Néo-Destour le disent aussi". S'étaient prononcés pour travailler avec moi Hédi N ouira et Ben Khélifa ; Yalaoui, J aouahdou etthameurn'étaientpas de cet avis. Etc 'est ainsi que s'esttemilnée cette longue réunion. A partir de ce moment, nous nous sommes mis au travail :il y eut création d'un nouveau comité que nous avons appelé "Comité de Défense des Libertés en Tunisie". Quelques jours après cette réunion avec Yalaoui et les autres, rencontrant Habib Thameur dans la rue Gay Lussac, ce dernier vint à moi et comme s'excusant et s'expliquant sur son attitude à cette réunion, me dit : "qu'il n'était pas fort dans ces questions politiques". Après cela, je pris contact avec plusieurs organisations qui se préparaient à mener une campagne contre la politique de répression de Peyrou ton. Il y avait en particulier, le Parti Communiste, le Parti Socialiste, la Ligue des Droits de 1 'Homme et des personnalités de gauche. Les premiers jours s'était instaurée dans les réunions avec ces organisations, une discussion interminable entre le délégué du Parti Communiste et moi-même. Elle commençait à lasser les autres participants. Les communistes tentaient de "rn' absorber" et moi, je défendais ma qualité spécifique de délégué du Néo-Destour. Enfin, à la suite des remarques et de 1 'impatience des autres membres de la réunion, nous avions fini par nous mettre d'accord. A partir de ce jour-là, je pus travailler efficacement et sans arrière-pensée avec les communistes.
84 86 Souvenirs politiques Ces réunions avaient trait à la préparation d'un meeting à la Mutualité où plusieurs orateurs prendraient la parole pour dénoncer la politique de répress~on pratiquée par Peyrouton en Tunisie. Le jour de cette réunion, le 18 Septembre 1934, six jours après mon arrivée à Paris, la salle de la Mutualité était pleine de monde 1 Il y avait des Français de Tunisie qui n'étaient pas encore rentrés à Tunis, en particulier le Professeur Merat, Directeur du Collège Sadiki et franc-maçon notoire. C'était la première fois que je prenais la parole en public. J'étais très inquiet et très ému. Je fis part de cette émotion et de cette peur à André Ferrat, le délégué du Parti Communiste Français, responsable des questions coloniales. Il me dit que des militants chevronnés avaient cette peur et cette angoisse mais que cela disparaissait sitôt qu'on était sur la tribune. Pour la première fois, je prenais la parole en français dans une réunion publique. Une réunion très réussie 2. A la fin, on soumit une motion au vote. Toute 1' assistance a voté pour, sauf un juif d'algérie, étudiant à Paris et qui habitait le même hôtel que moi. Il faut dire qu'en tant que voisins d'hôtel, on ne sympathisait pas beaucoup. Notre action, en collaboration avec les organisations et partis politiques de gauche - à part le Parti Communiste - s'effilochait de plus en plus avec le temps. En fin de compte, elle s'est limitée à des actions préparées en commun avec les Français et les organisations anti-colonialistes de leurs Partis. Après la réunion de la Mutualité, nous avions décidé, les communistes et le Comité, d'effectuer une démarche auprès du Ministère des Affaires Etrangères. La délégation qui verrait, le cas échéant, le Ministre, serait formée d'un député communiste et d'un délégué de notre Comité. On n'était pas ce1tain que notre délégué serait reçu par le Ministre. Le jour J, rendez-vous fut pris dans un café proche du Quai d'orsay. Le député communiste, Montjauvis, qui conduisait cette petite délégation vint nous rejoindre au café désigné. De là, nous nous rendîmes au Quai d'orsay. Montjauvis 1 Voir lettre de Bourguiba à Madame Challaye dans le livre "LeNéo-Destourface à la première épreuve" p.115 dans la collection "Histoire dum ouvementnational Tunisien". 2 Sur cette réunion, voir les journaux de France et de Tunisie.
85 Souvenirs de néo-destourien 87 partit aux informations et quelques instants plus tard revint nous dire que le Ministre ne verrait que le député seulement. L'entretien eut lieu et ne donna pas grand chose. Après le meeting de la Mutualité, nous avions organisé une réunion sous la présidence de Barbusse, à la salle Bullier. Dans notre travail avec les communistes, nous étions en contact avec Leo Wanner, militante dynamique, avec Francis Jourdain, écrivain et architecte réputé. Nous étions aussi en contact avec d'autres militants de moindre importance, ceux de la Ligue Antiimpérialiste qui avait comme permanent un certain Georges, nom de guerre d'un militant communiste réfugié en France. En même temps que s'organisait notre travail à Paris, notre contact avec la Tunisie s'organisait progressivement. La correspondance télégraphique arrivait à une adresse fournie par Rekik, actuellement Docteur en médecine à Sfax. Nous recevions également de la documentation de Tunis par les étudiants tunisiens qui revenaient à Paris poursuivre leurs études. Je recevais personnellement des lettres de "Amara", pseudonyme de MeN oôman, lettres qui étaient souvent des dissertations sur la situation en Tunisie. Nous étions aussi inf01més par la lecture de la presse française. Les étudiants tunisiens commençaient à revenir à Paris et le nombre de ceux qui participaient aux activités de notre Comité augmentait de plus en plus. Il y avait particulièrement Messaadi, Soumer, Békir, Boukhris, Mahmoud Slim et d'autres comme Rahal, actuellement avocat à Béjà 1 Le travail du Comité consistait à préparer les rapports sur la situation en Tunisie pourles journaux, les hommes politiques, etles parlementaires, à participer à des réunions publiques, à prendre contact avec des personnalités politiques et autres. 1 BahiLadgham, lors de la conférence faite àmonastir(voir le journal El Amal du 4! ) à l'occasion des événements du 3.IJ.1934 (répression de Peyrouton) a parlé des personnes qui militaient en France contre cette répression.ll a cité H. Nouira,MongiSlimet SlimanBenSliman. Or, en France, deseptembre1934 àj uin 1936, Mongi Slim n'a déployé aucune activité dans le cadre de l'action menée par le Néo-Destour en Tunisie.
86 88 Souvenirs politiques Les réunions du Comité avaient lieu dans ma chambre d'hôtel, à la rue Cujas. Hédi Nouira, Secrétaire Général du Comité, préparait les documents qui devaient être diffusés. Ceux -ci étaient discutés en réunion du Comité. Hédi N ouira, qui à cette époque n'était pas très fort en orthographe et en français, était souvent taquiné par les autres. Békir qui avait travaillé avec nous pendant l'année scolaire fut, l'année d'après, l'objet de sanctions de la part de la Direction de l'instruction Publique en Tunisie. Celle-ci lui avait supprimé son prêt d'honneur et les autres subventions. Aussi, dès son retour en France pour l'année , lui avions nous conseillé de cesser toute activité politique pour éviter une aggravation des mesures prises contre lui. La plupart des autres étudiants suivaient avec sympathie notre activité. Quelques-uns ne trouvaient pas notre action à leur goût. C'était pour la plupart des étudiants qui avaient des relations avec le Vieux-Destour ou qui étaient auparavant sous l'influence d' Ahmed Ben Miled lequel avail, peut-être, déjà rallié le Vieux-Destour. L'arrivée à Paris d'ali Bélhouane avait réactivé cette petite opposition. Sitôt débarqué à Paris, il demanda une réunion des étudiants tunisiens. Je conseillais à Hédi Nouira d'y assister pour défendre notre point de vue. Au sujet de cette réunion, je lis sur mon agenda de 1935, à la date du 8 Janvier: "j'ai vu Belhouane etmessaadi à la Faculté des Lettres. Belhouane rn' a proposé une réunion pour le soir sous la présidence de Soumer. Je suis de son avis". Sur l'agenda, à la date du 9 Janvier: "Aloulou m'annonce que j'ai été poignardé dans le dos par Belhouane au cours de la réunion de la veille. C'était aussi l'avis de Zerzeri. Slim, Nouira et Soumer parlaient autrement". Heureusement que cette agitation ne dura pas longtemps et entourés de la sympathie des étudiants, nous avions poursuivi notre activité aidés par un certain nombre d'entre eux. Après les meetings de la Mutualité et de Bullier, nous avions décidé d'organiser une soirée dansante afin de recueillir des fonds pour notre action. Soirée très réussie car la grande majorité des étudiants tunisiens y avaitparticipé. Elle était placée sous la présidence de Victor Marguerite, écrivain progressiste. Elle avait duré jusqu'à minuit.
87 Souvenirs de néo-destourien 89 Pour éviter d'attirer des ennuis à l'association des Etudiants Nord-Africains, je décidais de m'y rendre de temps en temps après le départ des étudiants, sitôt le repas de midi tenniné. J'y allais surtout pour prendre des journaux français qu'un Tunisien, installé depuis longtemps en France, apportait au local. RETOUR EN TUNISIE (1936) Après avoir tenu compagnie à Bourguiba pendant un mois lors de son voyage à Paris, je décidais de rentrer en Tunisie après 22 mois d'absence. J'avais quitté la Tunisie le 11 Septembre 1934, jour où le satrape Peyrouton avait suspendu "Tunis-Socialiste". Une semaine après avoir dépmté les dirigeants néo-destouriens et frappé les communistes, il était déjà déchaîné contre les socialistes. A mon retour en Tunisie\ en arrivant au port de Tunis, un grand nombre de militants destouriens avec à leur tête Bahri Guiga rn' attendaient. Reconnu sur le bateau, je fus acclamé par cette petite "foule". AvantderentreràZaghouanrevoirlafamille,j'avaisparlédans une réunion organisée par le Parti, dans une maison de la ville arabe. C'était l'après-midi. Les Tunisiens étaient dans une période d'euphorie :le 26 Avril, Borj Le Bœuf se vidait; en Juin les déportés regagnaient leur foyer; Bourguiba partait pour la France. Le Bureau Politique avec à sa tête le Docteur Mateti avait une entrevue, le 29 Juin, avec le nouveau Résident Général, M. Guillon. Après avoir passé quelques jours en famille à Zaghouan, je regagnais Tunis pour occuper mon poste d'interne à 1 'hôpital Sadiki et poursuivre mon activité politique. J'avais vu Aid Jabari et la situation était favorable pour la reptise du travail destoutien. 1 J' avaisquittézaghouanenévitantd' attirer l'attention de la police et le lendemain je quittais Tunis et la Tunisie de la même manière. J'avais pris le bateau à Bizerte, pouvant être reconnu au port de Tunis. Sur le bateau et pendant les premières heures du voyage,je n'étais pas tranquille. Je craignais un ordre de Tunis pour me faire débarquer et m'empêcher d'aller en France. Je commençais à respirer en haute mer.
88 90 Souvenirs politiques Pour mon poste d'interne, le Dr Brun, Directeur de l'hôpital Sadiki, était d'accord pour mon entrée en fonction mais le Directeur de la Santé Publique, le Dr Marini, ne l'était pas. Avec Bahri Guiga nous avions eu une audience à la Résidence Générale avec M. Honte beyrie pour lever les difficultés. La solution était d'aller occuper le poste d'interne en attendant la décision administrative. Ceci fait, d'autres difficultés surgissaient du fait du Dr Brun. Je voulais faire de 1 'ophtalmologie. Le poste d'interne était occupé. Le Dr Brun, raciste pour des raisons de gros sous, prétendait que les Tunisiens n'étaient pas capables de faire de la chirurgie, alors que son principal aide, Sadok Ben Ammar, auxiliaire principal, était capable d'apprendre aux internes et assistants français les techniques opératoires. Le Dr Brun rn' avait nommé interne chez son nouveau concurrent le Dr Demirleau qu'il avait relégué à la Rab ta. Ce dernier; mis au courant de mon désir de me spécialiser dans les yeux, rn' avait autorisé à fréquenter le service des yeux tout en étant inscrit interne chez lui. Voilà pour le métier. Pour la politique, j'arrivais à Tunis avec tous les souvenirs de mon activité en France et du Front Populaire. Aussi, mes premières prises de parole à Tunis, à Bizerte, portaient surtout sur notre action en France, sur l'etoile Nord-Africaine, le Front Populaire et la solidarité avec les forces populaires. Au mois d'août,le 28,j'avaisprisla parole à un grand meeting organisé par le Parti. Un compte-rendu en a été fait sur Tunis-Soir. J'apparaissais à un certain nombre de journalistes, eux-mêmes de gauche et progressistes, comme un militant de tendance populaire. Pendant cette période, le Parti Communiste Tunisien avait entamé des discussions avec le Néo-Destour. C'était Abderrahman Attaya qui représentait les communistes et moi le Néo-destour. La direction du Néo-Destour avait décidé de ne pas accepter un travail en commun avec les communistes tunisiens. Après deux entrevues au Café de France, je mis au courant Attaya de cette décision. Personnellement, je n'étais pas opposé à un rapprochement avec les communistes tunisiens. Le compte-rendu de Tunis-Soir le soulignait.
89 Souvenirs de néo-destourien 91 Un patriote de la tendance Tahar Haddad avait fait paraître un journal en arabe "El Bouk". Il pensait également la même chose. Le retour de Bourguiba était proche. C'était pour le qébut de Septembre. Nous lui avions organisé une réception au port avec une foule considérable. J'avais lu le compte-rendu de la "Tunisie Française" sur cette arrivée et un mot rn' avait frappé : il qualifiait Bourguiba de "cabotin". Pourquoi? Parce que c'était vrai ou parce que c'était un jugement inspiré par le dépit et la haine? Après la réception du port, les militants de base avaient organisé une réunion dans une maison de la Place aux Moutons, quartier d'habitation de Bourguiba. Ces mêmes militants avaient décoré Bourguiba d'une médaille destourienne qu'ils avaient imaginée et façonnée. Une petite fête eut lieu à la maison de Bourguiba où les frères Ben Ammar, tailleurs de profession et patriotes déportés à Borj Le Bœuf, avaient amené Ali Riahi qui n'avait pas encore chanté ni paru en public. Un grand meeting se tint le 7 Septembre 1936 à Gambetta Park où Bourguiba avait rendu compte de sa mission à Paris. La prépondérance, qui avait gardé le silence par suite de 1 'échec de Peyrouton devant la résistance du peuple tunisien et la victoire du Front Populaire, commençait à relever la tête. Guillon fit une déclaration à Paris et Vienot une interview dans les "Annales Coloniales" en Novembre. Nous décidions au Parti d'être reçu par le Bey. Le 1er Novembre, le Bureau Politique était reçu à La Marsa par Ahmed Bey. Discours. Après l'audience, Bourguiba annonça que nous étions invités à déjeuner chez Ch enik. Tous les amis s'y rendirent sauf moi. Ch enik était toujours, en effet, le premier collaborationniste du Protectorat, de Lucien Saint à Guillon en passant par Manceron et le satrape Peyrouton 1 Quelques semaines après, le Pa1ti rn' envoyait avec Guiga faire une tournée à Kairouan, dans les Zlass et le Centre. Bien reçus par 1 Au moment où j'écris ces lignes, le , Bourguiba inaugure la STUF1T en présence de Chenik! Cela continue!.
90 92 Souvenirs politiques Kairouan, nous avions tenu une réunion où Guiga et moi avions pris la parole. Je restais seul pour continuer la tournée, Guiga rentra à Tunis car c'était un travail qui ne lui plaisait pas beaucoup. Le lendemain, nous décidions de nous rendre à Oueslatia. C'était jour de marché. L'auto était bondée, il y avait les militants de la cellule de Kairouan et le poète en dialectal, El Aiouni, originaire de Ouerdanine. Sur la route Kairouan - El Oueslatia, j'aperçus dans la petite forêt un rassemblement de bédouins. Je demandai à mes compagnons ce que c'était. Ils me répondirent "c'est la tékia". Je ne comprenais pas car cela signifiait, à Tunis, asile de vieillards et d'impotents. Et là, je voyais surtout des enfants et des femmes. Alors ils rn 'expliquèrent que le Contrôleur Civil de Kairouan, pour distribuer des secours contre la disette, avait rassemblé les populations des campagnes dans des endroits qu'on avait surnommé "tékia". Tout cela était ignoré à Tunis. Les enfants et les femmes étaient dans un état lamentable, aussi bien du point de vue santé, qu'habillement et propreté. Nous prîmes des photos. Cela nous permit aussi de dire quelques mots. En cours de chemin, nous rencontrâmes plusieurs "tékia", surtout à Aih Jelloula. Arrivés à Oueslatia, nous avons tenu une réunion dans une boutique. Lors de cette tournée, nous avons visité les Zlass, Sidi Bouzid et Sidi Ali Bouhejla. De retour à Tunis, je racontais ce que j'avais vu. Cette révélation ajoutée au nom qui avait frappé l'imagination, avait déterminé, dans la capitale surtout, une vague de réprobation et un grand élan de solidarité. J'avais publié dans le journal du Parti, avec photos à l'appui, un grticle sur ces rassemblements d'êtres humains parqués comme des animaux en pleine campagne. Un comité a été créé pour ramasser l'aide à ces déshérités. Les dons venaient de toute la Tunisie : argent, dons en nature, surtout nourriture et vêtements ; le Jérid avait envoyé des dattes, etc. Le Parti avait décidé d'organiser une visite à cette région pour distribuer les dons et montrer ce spectacle déshonorant pourle régime colonial à nos amis socialistes. Nous étions accompagnés, Bourguiba et moi, de Marie-Eve Nohelle (sœur de Duran-Angliviel et épouse de Fichetle peintre), de Duran-Angliviellui-même et d'autres personnes. Nous nous étions
91 Souvenirs de néo-destourien 93 arrêtés sur la route de Kairouan à Oueslatia à l'endroit des "tékia". Le spectacle avait impressionné nos amis. Après la distribution, nous avions mangé quelque chose et pris le chemin de retour. Duran Angliviel avait écrit une "Fenêtre ouverte" sur cette randonnée. En voici un extrait : "où.les mains ont à peine la force de se tendre pour demander l'aumône d'une nourriture, où sont enfermés des milliers d'êtres humains ravalés au rang de la bête". A la suite de cette visite, les colons de Oueslatia nous avaient fait dire que si nous remettions les pieds dans leur région, ils nous recevraient à coups de fusil 1 Après cette randonnée dans la région de Kairouan et la découverte des "tékia", le poète populaire El Aiouni avait composé un poème en dialectal commençant ainsi : "Le Dr Sliman est venu, a photographié c~ qu'il a vu et en a informé les autorités... ". Ce qui donnera, après le 9 Avrill938, àmongi Slim, l'occasion de plaisanter avec El Aiouni en prison en ajoutant à ce début de poème : "en a informé les autorités, tar! tar! tar! tar!" n disait aussi à El Aiouni : "Maintenant c'est le moment de dégorger les grands plats de couscous etles tas de viande de mouton bouffés au cours de ces toumées". El Aiouni riait de bon cœur à la plaisanterie de Mongi Slim. 1 Lors d'une audience accordée le 4Avril1962 par le Président Bourguiba à une délégation de Partisans de la Paix soviétique que)' accompagnais à Oueslatia, au pavillon de chasse de la Présidence de la République,je racontais cette histoire de "tékia "pendant le déjeuner à Madame Wassila Bourguiba.femme du Président. Elle m'avait dit que je devrais écrire ces souvenirs. J'avais répondu à haute voix pour être entendu du Président Bourguiba que j'avais peur de Si Lahbib. ll ne m'avait peut-être pas entendu. Madame Bourguiba était revenue sur la question. J'élevais encore la voix pour dire que j'avais peur de Si Lahbib. Cette fois-ci il m'avait demandé de quoi il s'agissait. Je lui avais répondu que Madame Wassila m'avait demandé d'écrire mes souvenirs politiques et que je lui avais répondu que j'avais peur de SiLahbib.ll m'avait répondu que je n'avais qu'à les écrire et les garder chez moi.
92 94 Souvenirs politiques LE VOY AGE DE VIENOT A TUNIS Les colons commencent à relever la tête 1 Le Néo-Destour riposte en décidant une réunion à Gambetta-Park. Au cours de cette réunion, Bourguiba prit la parole et, à un moment donné de son discours sur les "tékia" et la grande misère des paysans d' Aïn Jeloula, il tira de sa poche un paquet de feuilles d'impôts en disant: "Voilà, même à ces pauvres fellahs parqués dans les "tékia", le colonialisme extorque le peu de deniers qu'ils ont". Le geste joint à la parole avait donné une intensité dramatique à cette partie du discours. J'ai vu dans 1' assistance un grand nombre de personnes séchant leurs larmes. Moi-même, j'avais les larmes aux yeux. Quelque temps après, Bourguiba repartit pour Paris 2 Pendant son séjour en France, j'étais chargé de la parution de "L'Action Tunisienne" en langue française. Le 10 Mars 1937, j'avais fait paraître en première page, sous un grand titre, le compte-rendu de l'exposé de Bourguiba devant les représentants du Front Populaire dans une réunion présidée par Francis Jourdain. Cette réunion eut lieu le 1er Mars. Vienotvint en Tunisie le 18 Février Le Néo-Destour est reçu par lui à la Résidence Générale. La délégation était dirigée par le Dr Materi et composée de Tahar Sfar, Bahri Guiga, Salah Ben Youssef et Sliman Ben Sliman. Le Dr Materi prit la parole au nom du Parti. Après le discours, s'ouvrit une conversation. Le Résident Guillon était en retrait dans ses déclarations par rapport à Vienot. On avait l'impression qu'ille corrigeait parfois. Après cette entrevue sympathique, il nous fut demandé de rencontrer un officiel qui accompagnait Vienot. Son bureau était contigu à celui où nous fûmes reçus par Vienot et Guillon. Ce n'était plus Guillon qui corrigeait Vienot, c'était plutôt un "représentant" 1 Voir p. Ble Destour et la France, de Habib Bourguiba. 2 Campagne de Presse ( Perriquet, etc..., lettre de V énèque aurésidentgénéral "le sang coulera")
93 Souvenirs de néo-destourien 95 des colons qui v~mlait nous remettre les pieds sur terre après une entrevue politique entre le représentant de la France et les représentants du nationalisme tunisien. Ce devait être un fonctionnaire du Quai d'orsay. Nous étions pris de cours et n'avions pas à donner trop d'importance à quelqu'un que nous n'avions pas demandé à voir. Vienot parla à la radio de Tunis le 1er Mars Les colons répondirentparundiscours prononcé parle Président de 1 'Association des Colons de la Région de Zaghouan: Guenney. D'ailleurs Vienot ne restera pas encore longtemps au ministère Blum. Une campagne acharnée des colons d'afrique du Nord et de leurs "amis" en France, le fit chasser du ministère. Les événements devinrent de plus en plus graves en Afrique dun ord. L'administration colonialiste se ressaisit. Une fusillade éclatera à Métlaoui: 18 mineurs tués. La gendarmerie française en Tunisie jouera un rôle de premier plan dans ces provocations. En France, l'etoile Nord-Africaine est dissoute. J'ai écrit un article paru sur 1 'Action dénonçant cette mesure et attaquant les tenants du Front Populaire qui commençaient à trahir leurs amis :les colonisés. D'ailleurs, le gouvernement Blum était de plus en plus débile et il finira par s'en aller devant l'offensive de la réaction le 21 Juin RETOUR DE THAALBI A mes yeux, Thaâlbi demeurait le père du Destour. Face à une situation caractérisée par l'amollissement des autres dirigeants du Destour (en particulier des intellectuels comme Ahmed Essafi et Salah Farhat), la scission "conseillée" par la Résidence à Guellaty, la politique de Lucien Saint distribuant des prébendes aux uns et frappant légèrement les autres, avec ces années de bonne récolte et de vaches grasses, Thaâlbi découragé et voyant les destouriens le déserter, choisit 1 'exil. C'était ma conviction malgré les insinuations 1 Voir pour cela le livre ded. Guérin "Front Populaire, révolution manquée" page 148-L'Espagne trahie page 176- On ne tient plus parole aux colonisés, page 178.
94 96 Souvenirs politiques souvent répétées de Mohamed Salah Mzali, fils choyé du Protectorat, qui venait de temps en temps à Sadiki nous faire un cours sur la législàtion tunisienne. Pour décourager nos sentiments nationalistes, il profitait de son cours pour nous apprendre qu'un grand patriote, sans le nommer, devant 1 'indifférence générale et d'autres choses encore, avait préféré quitter ce pays et que ce "patriote", ce "grand patriote" avait reçu de l'argent des autorités du Protectorat. Ces insinuations ne pouvaient avoir aucune influence sur moi venant d'une "créature" de l'administration française, du "fils chéri et choyé" des pontifs du Protectorat. Le problème du retour de Thaâlbi n'était pas une question de première importance pour le Néo-Destour. Le plus favorable à ce retour était Salah Ben Youssef. Materi était pour le retour de Thaâlbi car c'était un homme qui remplissait ses souvenirs politiques. Tahar Sfar et Bahri Guiga n'avaient pas une position spéciale à ce sujet. Bourguiba laissait faire. Personnellement, je considérais Thaâlbi comme le Père du Destour, victime autant du Protectorat que de ses compagnons qui l'avaient laissé tomber par peur des complications que pouvait susciter une action active. Mais depuis son départ, il n'occupait plus le premier plan dans 1 'action nationale aussi bien à 1 'extérieur qu'à 1 'intérieur. Son retour, c'était un acte de justice à rendre à un grand patriote, un hommage à son patriotisme. Il pouvait renforcer le prestige du Néo Destour et il pouvait être une "mauvaise conscience" pour les vieuxdestouriens qui l'avaient laissé tomber. Thaâlbi était arrivé à Tunis le 5 Juillet 1937 par Marseille, accompagné de Salah Ben Youssef. Seul Ali Kahia du Vieux Destour était venu au port pour le recevoir. Je n'avais aperçu aucun autre, ni Ahmed Essafi, ni Salah Farhat. Du port, nous nous étions rendus au local du Néo-Destour, rue du Tribunal. Parmi les intervenants, Azouz Re bai, jeune élève bon orateur, avait pris la parole. Le Cheikh ne parlait pas beaucoup. Une fois le Cheikh Thaâlbi à Tunis, s'est posé pour moi le problème des personnes qui allaient être en contact fréquent avec lui. Il fallait que
95 Souvenirs de néo-destourien 97 ce soit les Néo-Destouriens pour le mettre au courant progressivement de la situation et surtout pour empêcher les Vieux-Destouriens de le chambrer, de le tromper, et comme dit un proverbe tunisien: "Une parole entendue le matin, une parole entendue le soir peut transformer une musulmane en juive". Les dirigeants du Néo-Destour n'avaient pas le temps de tenir compagnie au Cheikh à longueur de journée. Par contre, les Vieux avaient ce temps, n'ayant rien à faire du point de vue action politique et étant aisés du point de vue fortune. Aussi avais-je insisté auprès de nos amis d'hammam-lif, Sadok Ben Brahim et Sadok Boussofara, pour les engager à trouver une belle résidence à Hammam-Lif pour y loger le Cheikh et ainsi être en contact permanent avec lui. Nos amis n'avaient pas pris la question à cœur malgré mes explications. Le Cheikh était revenu à son ancien amour : il aimait la Goulette, plage près de la capitale. Je lui avais rendu visite un après-midi. Puis j'y suis retourné une autre fois avec Bourguiba pour une réunion commune avec la Commission Exécutive du Vieux-Destour. C'était des discussions consacrées à l'unité des deux Destour. Nous étions d'accord pour cette unité mais sur une base qui tienne compte de 1 'importance de chaque Parti. Le Cheikh était pour un Comité Supérieur avec représentation égale. Sur ce point nous étions intransigeants pour éviter la désagrégation de la force nationale que nous avions construite au prix de travail, d'idées neuves et justes, et de sacrifices. Le Cheikh ne démordait pas de l'égalité. Lors d'une réunion commune, un petit incident comique s'était produit. Bourguiba avait parlé le premier un bon moment. Ensuite prit la parole Salah Farhat et à chacune de ses phrases c'était "Monsieur le Président" par ci, "Monsieur le Président" par là. Au bout d'un moment, Bourguiba 1 'interrompit gentiment en lui disant "excusez-moi, pas besoin de Monsieur le Président" croyant que ce titre de "Monsieur le Président" était pour lui. Salah Farhat lui fit remarquer que cela s'adressait au Cheikh Thaâlbi; Bourguiba n'avait pas été démonté pour cela et dit à Salah Farhat de continuer son exposé. Cette rencontre n'avait pas abouti à quelque chose de substantiel.
96 98 Souvenirs politiques Bourguiba et moi, nous avions rencontré le Cheikh une deuxième fois à la fin d'un après-midi, tou jours à La Goulette. Sur le problème des forces respectives de chacun des deux Partis, j'avais fait la remarque qu'à la prochaine réunion commune, on allait faire toucher du doigt aux Vieux-Destouriens leur faiblesse. A cette remarque, le Cheikh se fâcha et se mit à me faire des reproches disant que je ne respectais pas les notables et, ayant continué dans son style grandiloquent, Bourguiba, excédé, lui fit remarquer qu'il n'y avait pas lieu d'en faire un drame. Le Cheikh ne poursuivit pas sa "sortie". L'atmosphère politique déjà lourde par les massacres de Metlaoui (15 personnes) suivis de ceux de Jérissa (2 morts) et de Métline(6 morts), par la chute du ministère Blum remplacé par le radical Chautemps, cette atmosphère allait s'alourdir encore plus par les difficultés en perspective suscitées par l'attitude du Cheikh Thaâlbi. Le nouveau gouvernement Chautemps inaugurait une politique de répression qui allait souffler d'ouest en Est sur toute l'afrique du Nord : arrestation de Messali Haj (27 Août 1937), échauffourée de l'ouenza (30 Août), incidents sanglants de Meknès (1er Septembre). Peu d'espoir restait dans les capacités libérales du Front Populaire avec Chautemps comme chef du Gouvernement. L'administration colortiale à Tunis à sa tête Carteron, un réactionnaire têtu, Secrétaire Général du Gouvernement Tunisien, allait tenter de profiter de notre dispute avec Thaâlbi pour nous affaiblir et nous occuper. Il fallait très vite déjouer la manœuvre, mettre fin à une nouvelle scission à rebours, le Cheikh Thaâlbi voulant faire des tournées qu'encourageait la Prépondérance. Le heurt se produisit le 20 Août 1937 à Mateur, fief du Vieux-Destour. Des jeunes Néo-Destouriens de Bizerte assistèrent à cette réunion qui se termina par une bagarre avec un mort et plusieurs blessés. Plusieurs jeunes Bizertins av aient reçu des balles. Envoyés chez des médecins pour extraire ces balles, ils étaient venus me voir à Tunis, pour se soigner. J'avais écrit dans l'action un compte-rendu non signé sur ces événements de Mateur. Les événements, à Sousse en particulier, ontstoppélamanœuvre des colonialistes. Maintenant, il ne nous restait plus qu'un seul front sur lequel il allait falloir se préparer à résister et v ain cre : le front des
97 Souvenirs de néo-destourien 99 colonialistes. La dernière manifestation, ou plutôt le dernier acte politique du Cheikh Thaâlbi, fut son réquisitoire intitulé "La parole décisive" paru le 3 Octobre 1937 sur quatre pages de l'irada, dans 1 'indifférence générale des milieux politiques car la situation devenait sérieuse et préoccupante pour les milieux nationalistes. Au Front Populaire qui n'a pas tenu ses promesses, aux prépondérants qui relevaient la tête et menaçaient, àl' administration colonialiste appuyée par la gendarmerie qui sabotait et perpétrait des actes sanglants, au radical Chautemps remplaçant Blum et renvoyant Vienot, le seul homme lucide et courageux du Front Populaire, à la répression qui commençait à frapper au Maroc et en Algérie, (Allala El Fassi déporté et Messali Haj emprisonné, après l'interdiction de "L'Etoile Nord-Africzline" en France), à tous ces événements qui annonçaient des jours difficiles en Tunisie, sont venues s'ajouter des frictions avec les fmmations de gauche en Tunisie, surtout les syndicats C.G.T. affiliés à la C.G.T. française. Le Néo-Destour avait décidé d'organiser des syndicats sous l'influence du Parti (syndicats tunisiens). Déjà en 1924/25, au moment de la création de la C.G.T.T. par M'Hamed Ali, les groupements de gauche en Tunisie et surtout les syndicats affiliés à la C.G.T. française avaient réagi violemment avec Durel en tête. Le Destour, à cette époque, avait lâché la C.G.T.T. de M'Hamed Ali. L'erreur de 1924/25 ne sera pas répétée en 1937 : le Néo Destour soutiendra les syndicats tunisiens contre toutes les manœuvres de la C.G.T. dirigée par Bouzanquet. Malheureusement, l'homme mis à la tête de la C.G.T.T., Gnaoui, que nous avions été repêcher à Tronja où il s'était retiré après la dure épreuve de Bmj-Le-Bœuf, ne sera pas à la hauteur de la situation surtout quand le vent de la répression commencera à souffler en Tunisie. Nous avions mis à côté de Gnaoui, Hédi Nouira pour l'aider efficacement. Un jour que je rendais visite à Nouira au local de la C.G.T.T. à Bab Benat, ce dernier me reçut avec colère nous reprochant de l'avoir chargé de ce travail. Pendant cette période, j'avais entrepris une étude sur la gendarmerie en Tunisie à l'occasion de la mort d'un Tupisien tué à Gafsa par les gendarmes.
98 100 Souvenirs politiques J'avais consulté des livres sur la question à la bibliothèque El Attarine. Je montrais à travers cette étude comment la gendarmerie devenait progressivement une force de répression du mouvement nationaliste. J'avais même écrit un article non signé après notre arrestation en Avril Cet article avait paru sur le journal des jeunes destouriens. Le comportement de la gendarmerie de 1938 à 1954 a prouvé la justesse de cette étude. CONGRES DU NEO-DESTOUR (Octobre-Novembre 1937) Pendant ce Congrès, une gran~e activité a été déployée, en particulier par les délégués et les jeunes intellectuels ralliés au Parti: Ali Belhouane, Mongi Slim, Bahi Ladgham et aussi Taieb Slim et Bouchoucha. Devant la Commission Politique, j'avais défendu le principe de l'indépendance car je restais toujours en désaccord avec Bourguiba sur ce point. Au cours d'une séance plénière, les délégués d'el Hamm a de Gabès avaient quitté la salle de séance mécontents. je les avais rejoints et ramenés à la réunion. La motion finale qui retirait le préjugé favorable au Gouvernement de Chautemps a été votée sans difficultés. Au moment de 1' élection du Bureau Politique après la candidature des anciens, Bourguiba, Materi, Tahar Sfar, Bahri Guiga et Salah Ben Youssef, la mienne a été proposée. Après un moment, un groupe de délégués parmi lesquels se trouvait, je crois, Chadli Kallala, avait proposé la candidature de Hédi Nouira. Après le Congrès, El Amal, joùrnal arabe du Parti, avait publié en plusieurs fois le texte du discours de Bourguiba, non pas le texte prononcé mais un autre amplement développé par Bourguiba luimême. Quelques jours après le Congrès, le Dr Materi, Salah Ben Youssef et moi -même avions été ensemble au Café de Paris à Tunis. La conversation roulait sur le Congrès, la situation politique et avait amené le Dr Materi à déclarer, fâché et dans une crise de sincérité mêlée de "témérité" : "Je ne crains personne, j'irai à Bab-Souika et montant sur mon auto, je dirai à la foule : je suis un homme qui a peur". Il déclarait cela à propos de la situation politique qui devenait
99 Souvenirs de néo-destourien 101 de plus en plus dangereuse et explosive. La répression devenait de plus en plus menaçante. Quelques semaines après, le Dr Materi donnera sa démission au Président du Néo-Destour. En effet, réunis au domicile de Bourguiba, Place aux moutons, Bourguiba, Tabar Sfar, Salah Ben Youssef et moi-même, le Dr Ma teri nous avait déclaré qu'il voulait quitter le Néo-Destour parce que la politique n'était pas sa vocation, qu'il y était venu par amitié pour Bourguiba, qu'il avait donné ce qu'il pouvait, qu'il s'en était sorti sans trop de dégâts à Borj-Le Bœuf et que cette fois-ci il voulait éviter la répression. n pleurait. Nous 1' avions compris et il fut décidé qu'il invoquerait son état de santé pour démissionner. Nous n'avions pas insisté. C'était 1' aprèsmidi. Cette démission parut sur le journal "L'Action" le 3 Janvier A l'occasion de la grève de solidarité du 20 Novembre 1937, j'avais demandé à ma famille de Zaghouan (ville où le Néo-Destour était faible) de fermer le magasin comme dans le reste de la Tunisie, même si les autres boutiques restaient ouvertes. Si elle ne le faisait pas, je ne remettrai plus les pieds à Zaghouan. Il fallait faire cela parce qu'il n'était pas honorable que la famille d'un dirigeant du Néo-Des tourne fasse pas son devoirnational et il fallait accepter les conséquences d'une telle attitude. La famille n'avait tenu aucun compte de mes paroles et jusqu'à la répression du 9 Avril1938, je n'avais pas mis les pieds à Zaghouan. Le père et la mère étaient venus me rendre visite à 1 'hôpital Sadiki où j'étais interne, quelques jours avant mon arrestation à Souk-El-Arba. Je ne devais plus revoir mon père, mort en Novembre TOURNEESDEPROPAGANDE Les régions visitées : Kairouan (été 1937) Nous avions, Bourguiba et moi-même fait une tournée à Kairouan et dans les Zlass. Nous avions quitté Tunis le soir à loh. En cours de route, j'avais annoncé le retour de Mestiri, un "espoir" de Bourguiba rentré en Tunisie et interne à l'hôpital Sadiki. il
100 102 Souvenirs politiques rn 'avait chargé à mon retour à Tunis de le contacter, et de lui dire que l'heure d'agir était venue. Bourguiba conduisait sa voiture depuis 22 heures et commençait à être fatigué. Vers 1 à 2 heures du matin, ils' était arrêté sur la route et rn' avait demandé de rester éveillé car il voulait prendre un peu de sommeil pour se reposer. Puis, nous avions repris la route vers Kairouan. Nous étions arrivés entre 3 et 4 heures, avions rencontré un militant et passé le reste de la nuit dans un hôtel 'de province. Le lendemain, nous nous étions mis au travail pour la tournée. Sadok Hamida nous accompagnait. Orateur populaire et d'un ton calme, il avait aidé Bourguiba dans son travail de propagande au Sahel et dans les campagnes. Très sympathique, il était un des espoirs du Parti pour le travail dans la campagne. Malheureusement, il n'avait pas pu suivre le "rythme" après les événements du 9 Avril. Après cette tournée et rentré à 1 'hôpital Sadiki, j'avais été trouver Mestiri, interne à cet hôpital pour lui transmettre les paroles de Bourguiba. Je 1' avais trouvé en train de se raser dans sa chambre d'interne. Après lui avoir parlé en quelques mots du devoir patriotique et de 1 'espoir que nous mettions en lui, je lui dis que Bourguiba l'attendait pour prendre sa place dans la bataille nationale. Quelle a été sa réponse : "J'ai assez mangé de la vache enragée", voulant dire par là qu'il s'était longtemps privé des plaisirs de la vie et que maintenant il voulaitmettre fin à ces privations et jouir del 'existence. La deuxième tournée avec Bourguiba a eu lieu après le Congrès et déjà la situation devenait grave. Ce fut la tournée du Sahel. Sfax (Automne 1936) Lors de cette tournée, Hédi Chaker, que Bourguiba pensait remplacer par le Docteur Rekik, a de nouveau rep1is son prestige et sa place au Néo-Destour dans sa ville de Sfax. Lors de notre séjour dans cette ville, Rekik était perdu dans tout ce que Chaker avait préparé pour nous recevoir. Ainsi, 1 'histoire de Rekik n'avait pas eu de lendemain. Nous l'avions, à Paris, présenté à Bourguiba comme un Tunisien qui avait donné un coup de main lors du travail politique. Bourguiba ne le connaissait pas avant de le rencontrer à Paris.
101 Souvenirs de néo-destourien 103 Menzel"Bou-Zelfa Je me rendis à une réunion à Menzel-Bou-Zelfa accompagné de Moufdi Zakaria, militant du PPA (Parti Populaire Algérien). Ce dernier fut étonné de la force du Néo-Destour, de son prestige et de l'ampleur des libertés (réunions, cortèges, discours). Bourguiba rentra à Menzel-Bou-Zelfa sur un chev al. N ace ur J ellouli le ridiculisa dans le journal "la Dépêche Tunisienne" à la rubrique "Am el Hadj" 1 Au Sahel avec Bourguiba Après le congrès alors que la situation allait en s'aggravant, Bourguiba et moi avions fait une tournée dans le Sahel. Notre premier arrêt fut Enfidaville. Les Destouriens nous attendaient et nous avaient mis au courant des difficultés qu'il y avait avec le Kahia, Aziz Sakka, originaire de Monastir, fils à papa et très gâté par le Protectorat. Bourguiba décida d'aller lui rendre visite. Nous voilà dans le bureau du Kahia. Salutations, bavardages. "Les autorités me donnent comme directives d'empêcher les tournées, le contact, les réunions avec Bourguiba, déclaraaziz Sakka. J eleur ai répondu que le meilleur moyen pour cela, c'est de l'arrêter". Bourguiba sourit, moi je ne dis mot pour ne pas gêner sa manœuvre. Après la visite au Kahia, nous pouvions nous réunir avec les Destouriens. Monastir était notre "quartier général". Chaque matin, nous partions vers un groupe de villageois. Nous tenions des réunions dans des maisons, dans des huileries. Nous accompagnait dans ces tournées Hassouna Zaouali, responsable des Jeunesses Destouriennes. Il était en train d'apprendre à conduire. Unmatin,Bourguibalui avait donné le volant. En arrivant près de Sousse et à la suite d'une légère pluie, la voiture dérapa et culbuta dans un fossé à quelques mètres d'une rivière ; elles' était retournée. On en est sorti avec difficultés, quelques blessures et éraflures. Quelques jours après, les Vieux-Destouriens avaient écrit ou propagé le bruit que nous avions 1 En ce moment(l964), il tùint une rubrique à la radio tunisienne où il doit gagner sa croûte.
102 104 Souvenirs politiques été reçus à coups de pierres pendant notre tournée du Sahel. La preuve! la voiture était cabossée. Les Souassis J'avais fait aussi une tournée dans les Souassis, la première avec Salah Ben Youssef. C'était jour de marché. Il y avait eu des incidents et nous avions rendu visite au Caïd, un certain Lajimi, fidèle aux colonialistes et ami de hauts fonctionnaires de la Direction de l'intérieur. Dans son bureau, il gardait encore la photo de Peyrouton. Je lui en avais fait la remarque: était-ce une preuve de.son hostilité à la politique libérale d'armand Guillon et de sa préférence pour la politique de force de Peyrouton? Il était gêné dans ses réponses. C'était la période où les autorités provoquaient des pillages dans les marchés pour empoisonner l'atmosphère et prouver que la nouvelle politique déterminait 1 'insécurité, surtout dans le bled. Aux Souassis avec Gnaoui c'était un jour de marché aussi. A notre arrivée, nos amis nous avaient dit qu'il y avait une réunion organisée par les Vieux-Destouriens. Nous nous rendîmes à cette réunion. Khalladi parlait. Nous avions pris place à la tribune et écouté son discours. A la fin de ce discours, les Vieux-Destouriens ayant terminé leur réunion s'apprêtèrent à partir. Nous leur avons demandé d'assister à la suite de la réunion où nous allions prendre la parole. Ils avaient refusé et s'étaient retirés. C'était à cette réunion que j'entendis pour la première fois Gnaoui, posé, à la voix simple mais énergique, aux termes populaires mais non vulgaires, un des meilleurs orateurs du Néo-Destour. Fusillade à Bizerte "Tout se passe comme si le gouvernement cherche la bagarre. Il la trouvera" 1 C'est la fusillade à Bizerte qui annonça que la répression allait toucher la Tunisie après le Maroc et l'algérie. li n'y avait plus de doute sur les intentions de l'adversaire. Il allait falloir se préparer pour résister et triompher. 1 Bourguiba -l'action Tunisienne du
103 Souvenirs de néo-destourien 105 Après la fusillade, le Parti avait décidé d'envoyer Hé di N ouira, Mongi Slim et moi-même à Bizerte. Nous avions quitté Tunis au milieu de l'après-midi. Arrêtés sur la route par des gendarmes, on avait 1 'impression d'un pays en état de guerre. Arrivés à Bizerte, on nous avait fait savoir qu'avant de voir nos amis, nous devons rencontrer le Contrôleur Civil Mottes qui voulait nous voir. D'accord! Nous voilà dans le bureau du Contrôleur Civil, assis dans des fauteuils tandis que le Caïd de Bizerte, Mohamed Salah Mzali, était debout, adossé à la bibliothèque. Le Contrôleur Civil fit un exposé suries incidents de Bizerte. A la fin de son exposé, je pris la parole pour donner notre point de vue. Après quelques phrases, le Caïd Mzali, toujours debout, m'interrompit ; je me tournai vers lui, le fixai et lui demandai de ne pas m'interrompre. Le Contrôleur Civil, s'adressant à Mzali lui dit: "Monsieur Mzali, je vous prie de ne pas interrompre le Docteur Ben Sliman". Il me laissa parler sans m'interrompre. Maintenant c'était à lui d'exposer son point de vue sans être interrompu. Et notre Caïd, en bon élève de ses maîtres, obéit et reprit son attitude d'élève docile et respectueux. (Je connaissais mon homme, l'ayant vu à différentes occasions, en particulier au Collège Sadiki). Mottes passait pour un Contrôleur réactionnaire. Après cette entrevue, nous avions rencontré nos amis, encore sous le coup de la fusillade. Bougatfa s'attendait à être arrêté. Le lendemain, j'avais assisté aux obsèques des victimes de la fusillade. Le Parti Communiste Tunisien et les syndicats CGT étaient représentés par El Gharbi, artisan tailleur. Le Caïd était là aussi. Tahar Ben Ammar assistait aux obsèques. Rentrés à Tunis, nous apprenions l'arrestation de Bougatfa. Quelques jours après, je me rendis le soir à Bizerte avec Bourguiba pour tenir une réunion. Nous étions accompagnés de Mahmoud Bourguiba, le journaliste d'el Zohra 1 Avant de rencontrer nos ainis, le commissaire de police nous avait convoqué. Ensuite, nous avions tenu une réunion. Les événements n'allaient pas tarder à se précipiter et la répression commençait à s'abattre sur la Tunisie. 1 Voir ce journal pour plus de détails.
104 106 Souvenirs politiques Au Bureau Politique du Néo-Destour, le clivage commençait à s'effectuer. Bahri Guiga voulait déjà retirer son épingle du jeu. Tahar Sfar laissait faire sans participation active. Guiga eut une conversation avec Bourguiba et demanda à aller en France, pour sauver la situation in extrémis. Bourguiba n'y voyait pas d'inconvénients sans trop croire au succès de cette tentative qui sentait la manœuvre. Parti en France dans 1 'indifférence générale - les dirigeants et les militants avaient d'autres chats à fouetter - Guiga, par son attitude après le 9 Avril confirmera ce jugement sur sa position à cette période. Conseil National (4 Mars 1938) Un Conseil National très important fut tenu à la veille de la grande bataille qu'allait livrer le peuple tunisien contre le colonialisme, bataille qui durera jusqu'au début de L'atmosphère était surchargée, mais la grande majorité des militants était consciente et résolue à tenir tête à la répression. Un problème de détail se posait :celui de remplacer le Docteur Materi. Tahar Sfar refuse. On me fit la proposition, mais je répondis que ma situation matérielle n'était pas à la hauteur de ce poste. J'étais interne à l'hôpital Sadiki. Je vivais dans une chambre de 1 'hôpital, nourri par lui et gagnais 1000 F par mois. On n'insista pas et on passa à des questions plus importantes. Au cours de ce Conseil, ma position était, qu'il fallait résister à l'offensive du colonialisme, se comporter en patriote et accepter les sacrifices nécessaires, sinon nous nous conduirions comme les Vieux-Destouriens qui, par peur des sacrifices, versaient dans le défaitisme :'la résistance ou le Ghamoutisme 1. La réunion du Conseil National a été dominée par 1 'imminence dela répression et les décisions à prendre pour contrecarrer 1 'offensive du colonialisme. Il y avait certainement des délégués qui n'étaient pas à la hauteur de la situation mais c'était une faible minorité. Bourguiba a trouvé le moyen, au cours de cette session, d'engueuler le délégué du Kef, Sadok El Ayachi. 1 Rappel de la rue Gharnouta où les Vieux-Destouriens avaient tenu leur réunion au moment de la scission de 1934.
105 Souvenirs de néo-destourien 107 Les événements se précipitent. Belhouane est révoqué de ses fonctions de professeur au Collège Sadiki. L'agitation estudiantine au Collège était continue. Les élèves étaient en contact permanent avec le Parti. Ali Ben Youssef, élève à cette époque, avait joué un grand rôle dans cette agitation. Attia, Directeur du Collège et Vieux Destourien ayant des relations avec les agents de la Résidence, poussait à la répression. Pendant cette période agitée, il y avait à Tunis un journaliste, Roland Michel de la Hèche, journal frontiste de Gaston Berger y, grand ami des Néo-Destouriens. Il était mêlé à l'activité du Parti, aux réunions, aux rencontres des élèves avec les Néo-Destouriens. Par la suite, il sera interrogé par le Colonel M. De Guérin de Cayla dans notre affaire du complot. Je crois qu'il ne sera pas tendre pour nous 1 Bahri Guiga, parti à Paris dans l'indifférence générale, nous écrit le 19 Mars Je lui répondis après une conversation avec Bourguiba. Je lis ma lettre ensuite à ce dernier qui fut content de sa rédaction et constata qu'elle était le reflet de notre discussion sur la situation. C'est cette lettre qui sera trouvée sur Gui ga au moment de son arrestatiop. Je n'avais pas gardé de copie et ce n'est qu'en 1964 que j'ai pu rn' en procurer une, grâce à un professeur tunisien. Ce dernier en avait reçu communication du Néo-Destour. Voici cette lettre : 'Tunis, le 19 Mars 1938 Cher Bahri, Nous avons reçu la première lettre. Nous t'avons écrit à l'adresse de Béchir M' hedhebi pour te mettre au courant des décisions très graves prises par le Conseil National dans sa dernière réunion. La teneur de ta lettre laisse croire que tu n'avais pas encore reçu la nôtre au moment où tu nous écrivais. 1 Voir déposition de Roland Michel.
106 108 Souvenirs politiques Après la réunion du Conseil National, tenant compte des événements graves qui se déroulent en Europe et qui risquent d'avoir des répercussions tragiques pour la Tunisie, nous avions cru bon de t'indiquer dans quel sens tu dois travailler à Paris. D'abord le problème des revendications. Le dernier congrès destourien et la propagande faite depuis quelques mois ont limité ces revendications à une seule : un gouvernement national issu d'une Assemblée Tunisienne élue par les masses populaires. Aussi, la question du Conseil Législatif ne peut être une satisfaction sérieuse pour notre Parti et une déclaration officielle dans ce sens ne changera rien à la position nette du Néo-Destour. Le Parti et ses troupes ne peuvent entrer en discussion avec les responsables de la politique française en Tunisie que sur une question précise, une question de vie ou de mort pour le mouvement et pour notre pays, une question qui dépasse les cadres du Conseil Législatif composé de Grands Conseillers et de fonctionnaires dévoués à la politique du Gouvernement. Cette question qui se résume dans notre unique revendication, nous y sommes arrivés après une longue expérience et bien des tâtonnements. Si la France accepte d'entrer en pourparlers avec nous pour l'octroi d'un Gouvernement National issu des masses populaires, les discussions peuvent commencer sur les modalités d'application de cette revendication. Notre sentiment est que le Gouvernement Français après la reculade devant la décision des maires d'algérie ne pourra pas faire quelque chose de mieux pour les Tunisiens s'il n'y est pas contraint par les événements. Ces événements peuvent être de deux sortes: un mécontentement profond se traduisant par une agitation des masses tunisiennes et c'est l'événement le plus efficace pour aboutir, ou alors une situation internationale très tendue et une menace de guerre en Afrique du Nord etc' est le cas aujourd'hui. Malheureusement, cette qernière éventualité que nous vivons aujourd'hui n'a pas l'air d'émouvoir la France et elle continue à ignorer le problème essentiel pour parler de la radio-diffusion et du paysannat indigène. Notre devoir est d~ attirer son attention sur la
107 Souvenirs de néo-destourien 109 gravité de l'heure et c'est l'objet de notre dernier article sur l'action Tunisienne et ce sera aussi l'objet de ton voyage et de ton séjour à Paris. Le problème ainsi posé et chacune des deux parties, la France et le Néo~Destour, placées devant ses responsabilités, le caractère secret d'une entrevue possible ne peut plus se poser sérieusement. D'ailleurs, dans le passé, nous avons eu une pareille prise de contact etc' était dans les moments calmes. A ce moment-là, nous avions jugé indigne de notre part et de notre cause d'entrer dans un ministère par la porte de service. Aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement de question de dignité et làdessus nous pouvons faire des sacrifices pour le bien de nos compatriotes. Il s'agit surtout de discuter cartes sur table vue la gravité de l'heure. Nos compatriotes qui risquent demain d'être. mêlés à une guerre effroyable aussi bien en France que dans nos propres campagnes ont les yeux fixés sur nous et attendent de nous des décisions courageuses. Vue sous cet angle, la question tunisienne ne peut se réduire alors à l'arrêt des poursuites et autres satisfactions profitables aux dirigeants et aux militants du Parti, à une éternelle monnaie d'échange qui permet d'ignorer le véritable caractère du problème tunisien et qui nous ramène toujours au même point de départ. Le mouvement a dépassé ce stade. Pour la question de Férid, arrange les choses au mieux. Cependant, le Bureau Politique juge sévèrement l'attitude de la section qui n'a pas articulé de raisons sérieuses contre les articles de Férid. Le Parti n'a jamais cédé devant le chantage d'une démission. Nous sommes peinés de voir nos jeunes de Paris, les futurs dirigeants du mouvement, ne pas réaliser la gravité de la situation de leur pays. En conclusion, ta mission à Paris se résume à poser aux responsables français la question tunisienne sur le plan de la satisfaction d'une unique revendication : un Gouvernement National. Ceci acquis et nous le souhaitons tous de notre cœur, la prise de contact avec la France ne peut être qu'au grand jour.
108 110 Souvenirs politiques Je t'écris parce que Habib est malade depuis 6 jours. Il est fatigué et a besoin de repos. Le Docteur Moatti lui a conseillé de garder le silence et la chambre. Cette lettre est l'expression de la pensée du Bureau Politique. Bien à toi et bonjour aux amis. Sliman (pour copie conforme Cohen)" Pendant la période qui avait précédé le 9 Avril, un Grand Conseiller du groupe Chenik était venu rendre visite à Bourguiba avec une somme de Frs de la part de Chenik. Il s'agit du Grand Conseiller Majoul. Après les graves décisions prises par le Conseil National en Mars 1938 et qui seront tenues secrètes une grande tournée de propagande à travers toute la Tunisie fut décidée. Il s'agissait d'informer les militants et les masses populaires de 1 'imminence de la répression et des actions à entreprendre pour lutter contre cette répression et gagner la bataille en définitive. Youssef Rouissi et moi-même étions désignés pour une tournée dans la région de Béja, Souk El Arba et Aïn Dra ham. La première réunion eut lieu à Med jez El Bab. C'était une grande réunion avec El Azabi, militant qui se transformera au moment du procès en témoin à charge. Il était mécontent que nous soyons arrivés avec un peu de retard. A cette époque, il tenait un garage. Puis ensuite, ce fut la réunion dans la région de Béjà avec comme quartier général cette ville. La deuxième réunion eut lieu à Béjà le jour du marché, non loin du local du Parti : une grande réunion où j'avais pris la parole. Pendant mon discours, le drapeau tunisien a été levé au dessus de la coupole du siège de la cellule destourienne de Béja. Ce fut un instant d'intense émotion pour tous les patriotes tunisiens rassemblés su( le lieu de la réunion ou dispersés sur les terrasses des maisons environnantes. Personnellement, j'étais très ému, transfiguré, ce qu'avait remarqué un témoin à charge qui le dira dans sa déposition. C'est qu'à cette période, des arrêtés avaient été pris empêchant les Tunisiens d'arborer leur drapeau, ceci n'étant réservé qu'aux offic;iels et aux" coll abos". L'administration coloniale, avec à sa tête
109 Souvenirs de néo-destouricn 111 Catteron, voulait nous empêcher d'arborer le drapeau pendant nos tournées, soit sur 1 'auto, soit dans les défilés des Jeunesses, soit sur les locaux du Parti. Déjà, le Résident Général Guillon était mis sous la table, comme cela sera dit après le 9 Avril, quand le Général Hanotte prendra tout en main. Cette levée du drapeau à Béjà était une réponse aux provocations de Carteron et Cie, un acte de désobéissance et une vision de l'avenir. Un cri général avait salué la montée du drapeau. Que disions-nous dans ces discours de Béjà et des autres réunions qui allaient suivre? La répression qui approchait, la lutte pour faire échouer cette répression ct faire triompher nos aspira Lions; les moyens de lulle? les manifestations, les cortèges, les grèves et d'autres mots d'ordre nouveaux dits soit crûment soit à mots couverts (la désobéissance civile et militaire, le refus de payer 1 'impôt, le refus du service militaire, les sabotages des voies ferrées, poteaux téléphoniques, ponts, le boycottage, etc). Il était nécessaire de ne plus prendre de précautions oratoires et d'engager la bataille avec tous les atouts possibles. Nous savions que la bataille allait être dure, d'autant plus que la France était à la veille d'une guerre avec 1 'Axe. Il fallait employer tous les moyens pour affaiblir 1 'adversaire et 1 'obliger à composer à brève et surtout longue échéance. Après les réunions, on rencontrait les Dcstouriens et autres patriotes pour discuter, on passait des soirées avec les principaux dirigeants. Un desprovcrbes employé fréquemment dans les discours et cher à Bourguiba était : «1 L>-)I ~ ~~.JJI» "Une petite force qui maintient sa pression sur une grande finit par la vaincre". La persévérance. Parmi les dirigeants de Béja, il y avait le fameux Mokrani, agriculteur d'origine algérienne, malin et ayant bcaucoupd 'entregent. Il s'arrangeait toujours, au moment de la lutte, pour donner juste ce qui pouvait lui éviter la répression ct cela par un jeu entre Destouriens et autorités françaises. Cela f'cra que Béja ne sera pas gravement frappée en Par la suite, elle emploiera toujours les moyens les moins dangereux. Par exem pie, elle battra le record dans l'envoi des lettres de vœux à l'occasion des fêtes aux détenus politiques. Ces lettres, ce n'était pas négligeable, c'était comme une petite manifestation de masse.
110 112 Souvenirs politiques Si Youssef Rouis si avait fait un soir une conférence au local de la cellule néo-destourienne de Béjà sur la sourate : «.J.,I ~ ç.~ 1~1 >> Une conférence très réussie. Chaque jour, nous allions dans une cellule de la région pour tenir une réunion. Au bout de quelques jours, nous avions changé de quartier général et ce fut Souk El Arba. Le Néo-Destour était de création récente dans cette partie de la Tunisie occupée par les gros colons. Parmi ces gros colons, l'un d'eux Peignon, né en Tunisie, pratiquait une politique de sourire et fréquentait les arabes aussi bien pour les dépouiller de leurs terres que pour jouer au français ami des arabes. Il avait des soutiens parmi les Tunisiens bourgeois et petitsbourgeois, tous intéressés. Au moment de la création de la cellule par Aissa Sakhri, fils de fellah, Peignon avait suscité la création d'une cellule concurrente au nom de ses amis. Les dirigeants de cette cellule étaient même venus à Tunis pour se présenter comme les plus représentatifs. C'était un groupe de gens habillés richement de burnous et jebba qui juraient avec l'aspect simple de nos camarades destouriens qui venaient nous voir dans leurs habits de tous les jours, tandis que ceux-là avaient mis leurs atours de grands seigneurs, croyant nous tromper ainsi. Leur accoutrement nous avait, au contraire, mis la puce à l'oreille. Leur manigance n'avait pas tluré longtemps. Ce même Peignon avait aussi comme ami et aide un cadhi poète, Cheikh M'balla, originaire de Monastir, qui rendait visite de temps en temps à Bourguiba. Il avait rédigé le contrat de ce dernier avec Mathilde au 158 rue Bab Souika, entre 1936 et J'avais assisté à cette cérémonie simple. Je crois que j'étais le seul témoin. Après la cérémonie, nous avions mangé un couscous dans la pièce, devenue salle d'attente quand ce local a été occupé par le Néo-Destour, quelques années après, en A l'avènement du Ministère Chenik, Salah Ben Youssef, Ministre de la Justice, avait fait monter en grade ce cadhi-poète. Il paraît que lorsque les destouriens avaient reproché cette promotion à Salah Ben Youssef, ce dernier avait répliqué qu'il ne voulait pas le faire, mais que c'était Bourguiba qui l'avait obligé. Cheikh M'balla avait récolté de sa collaboration avec Peignon, une propriété dans la région.
111 Souvenirs de néo-destourien 113 Après la réunion de Souk El Ar ba, nous en avions tenu d'autres au grand marché de Souk El Ahad, à Aïn Draham et Tabarka. A Tabarka, nous étions mal à l'aise. En y arrivant, nous avions l'impression de débarquer dans un village de France. Nous n'avions pas une bonne cellule néo-destourienne et il y eut très peu de gens à la réunion organisée avec difficulté, faute de militants, dans un lieu peu spacieux. Le public était louche, on avait 1 'impression de parler à un public composé de flics, de mouchards qui vous collaient à la peau, avec des regards antipathiques. Bref, ce fut une mauvaise journée avec un repas de midi qui consistait en un casse-croûte acheté chez 1 'épicier et mangé sur la plage rocheuse de Tabarka, loin des regards. C'est vrai que nous étions arrivés à l'extrême nord de la Tunisie, là où 1 'implantation néo-destourieime était presque nulle. Nous avions rebroussé chemin et repris la route pour notre quartier général à Souk El Arba. Chaque après-midi, nous nous promenions à travers la ville, histoire de dire et de prouver que nous étions le pays réel et Peignon, flanqué du colon algérien Mahiouz et du collabo tunisien Ben Henda, en faisaient autant pour prouver qu'ils étaient le pays légaf. La tension montait dans le pays et le Résident Général Guillon était venu prononcer des discours à Béjà et Souk El Arba, le Dimanche 3 Avril, la veille de notre arrestation. C'était pour dire : "Depuis quelques jours, il y a des agitateurs qui entendent la troubler (la collaboration franco-tunisienne). Des propos ont été tenus publiquement qui constituent une propagande coupable, criminelle. Ces responsables seront poursuivis. Sous la garantie des lois, ils auront à répondre de leurs actions... ". Nous avions appris la nouvelle de cette tournée du Résident dans l'après-midi du Dimanche 3 Avril. Mustapha El Ichi, gros propriétaire à Souk El Khemis et ami du Néo Destour, était venu nous inviter à dîner chez lui. Plusieurs membres de cette famille sympathisaient avec le Néo, l'un d'eux était un 1 D'ailleurs Ben Henda, dont la fille est mariée au pharmacien el brave citoyen tunisienkabani, deviendra une notabilité liéo-destourienne après l'indépendance tandisquelescommunistesdesoukelarba,paysdemohamedennafaa,dirigeant du Parti Communiste Tunisien, seront pourchassés.
112 114 Souvenirs politiques responsable dans la cellule de Souk El Khémis. Nous avions accepté 1 'invitation. Après avoir dîné, nous avions repris le chemin de Souk El Arba pour rentrer à notre quartier général. Au milieu de la route, notre voiture a été arrêtée par une autre et quelques personnes sont descendues de cette dernière. Une conversation à mi-voix entre Mustapha El Ichi et ces personnes qui essayaient de ne pas être dévisagées par nous, nous avait paru suspecte. Ce devait être des inspecteurs de police chargés de nous suivre et de nous surveiller à Souk El Arba, qui avaient perdu notre trace et qui étaient à notre recherche. Peut-être leur fut-il répondu que nous étions là. Rentrés à 1 'hôtel, Si Youssef Rouis si me dit que le repas était lourd et qu'il n'était pas à l'aise. 'Le lendemain matin, 4 Avril, nous devions tenir une réunion à Oued Melliz. Nous nous préparions à partir avec Mohamed Ben Amara, un bon et sympathique militant de Souk El Ar ba lorsqu'on est venu nous avertir que nous étions convoqués au commissariat. Avant de nous y rendre, nous avions revu Mohamed Ben Amara et nous lui avions dit de partir déjà pour Oued Meliz et d'y tenir la réunion prévue. Ce fut une réunion sur un fond d'événements sanglants et il restera dans l'esprit des Tunisiens que nous étions présents à cette réunion et à ces événements. Au commissariat, nous avions attendu un bon moment avant de voir le Commissaire. Pendant ce temps, nous avons remarqué un vaet-v~nt insolite. Debout à la porte d'entrée, un autre va-et-vient d'habitants de Souk El A rb a se faisait autour du caïd at. A un moment donné, on vit un groupe de trois à quatre personnes qui, revenant du caïdat 1, discutait avec force paroles et gestes. Arrivés en face de nous, 1 'und' eux cria qu'il ne servirait pas de témoin. Probablement, on était en train de préparer l'inculpation au caïdat et ailleurs pour nous incarcérer. En effet, quelques instants après, on est venu nous avertir que nous étions arrêtés. Conduits à la prison, nous avons été enfermés ensemble dans une cellule. Si Youssef me dit que le repas des Ichi était une mauvaise augure. De notre cellule, nous entendions de temps en 1 Le Caid était Mohamed Daoud,futur beau-père de Ali Belhouane.
113 Souvenirs de néo-destourien 115 temps les cris des manifestants dans la ville. Le geôlier nous en avait dit un mot à la sauvette. On ouvrait d'autres cellules pour de nouveaux destouriens. Le soir arrivé, il a fallu se coucher sur la dure. Ce n'était ni facile ni agréable. Si Youssef était déjà un vétéran. Je faisais mes premières armes. Quelques heures après, dans la nuit noire, on entendit ouvrir énergiquement la porte de notre cellule et, réveillés, on vit des lampes électriques tenues par des hommes trapus qui criaient : "Allez, levez-vous!". Levés, nous fûmes conduits devant la prison où, après quelques conciliabules entre les gendarmes et les civils, nous fûmes installés dans une auto qui démarra. Nous étions encadrés par des inspecteurs de police et silence pendant tout le voyage. En cours de route, on procéda à un changement de gendarmes de l'escorte. Arrivés Mardi 5 Avril au petit jour à Tunis, nous fûmes transférés au Palais de Justice. Le juge d'instruction, Darrodes, nous inculpa et nous voilà envoyés à la prison civile 1 L'atmosphère générale était encore détendue. Installé seul dans une cellule, j'apprenais 1' arrivée de Salah Ben Youssef et Hédi Nouira. Nous n'étions pas complètement isolés çle l'extérieur. Les premiers jours de la prison se passaient sans trop de secousses. Ce sont les événements de l'extérieur qui influaient, sur la "Vie de la prison. C'est à partir du 9 Avril que les choses ont commencé à changer. Pendant notre courte promenade de 1' après-midi de ce même jour, le bruit de la fusillade nous arrivait nettement et à l'ampleur du drame qui se jouait dans les rues entre les Tunisiens désarmés et les forces de répression brutale qui souhaitaient impatiemment ce jour, l'angoisse me prenait au cœur. Au moment de la fusillade, il y eut 1 Lors d'une conversation avec Youssef Rouissi- Avrill967- celui-ci m'apprit qu'au moment de notre arrestation àsoukel Ar ba, puis de notre transfert à Tunis, nous avions décidé, lui et moi, de déclarer devant le juge d'instruction français tous les mots d'ordre de notre dernière tournée, en particulier: sabotages des voies de communication, refus de payer l'impôt,de répondre à la mobilisation pour le service militaire, etc. Tahar Sfar qui était notre avocat à cette époque, était venu nousvoirpournous transmettre les directives de Bourguiba: taire ces mots d'ordre extrémistes devant le juge d'instruction.
114 116 Souvenirs politiques un branle-bas dans 1' administration de la prison. Je crois qu'on avait même tiré du mirador. Troublés, angoissés, car nous étions dans le tunnel sombre de la lutte, avec la répression implacable de 1' ennemi et la résistance inflexible des patriotes, il fallait rester debout et ferme devant les souffrances et la mort des autres, et surtout, il ne fallait pas succomber soi-même devant les souffrances et la mort. Angoisse et fermeté! Nos ennemis appelaient cela "jeux des apprentis sorciers" (c'était nous les "apprentis sorciers" qui déclenchaient des forces qu'ils ne pouvaient plus contrôler). Vers la fin de la journée du 9 Avril, des cris de manifestants nous arrivaient de l'extérieur. Le lendemain, 10 Avril, ce fut l'arrestation de' Bourguiba et d'autres destouriens. L'après-midi, nous étions tous réunis dans une chambrée. Tout le monde discutait des événements quand, dans la salle, Sadok Boussofara commença à pleurnicher comme un gosse. Personne ne fit attention à lui, occupés comme nous l'étions, par les événements. Quelques instants après, la porte de la chambrée s'ouvrit et les gardiens entrèrent avec une liste. Nous nous sommes mis en rang et 1' appel commença. Ceux qui venaient de nous rejoindre, Bourguiba et les autres amis, étaient de nouveaux rassemblés et quittèrent la chambrée. La nuit tombait. Nous étions inquiets sur le sort des amis si vite enlevés et surtout arrêtés au moment le plus grave des événements. Nous parlions à voix basse par petits groupes dans une pièce sombre quand, tout à coup, des coups de feu déchirèrent le silence de la nuit. Encore des coups de feu, comme si on fusillait des personnes. Spontanément, nous regagnions nos lits et, dans ce silence, je fus envahi, de nouv~au, par 1' angoisse. Etait-ce l'exécution de nos amis? Le lendemain matin, aucune nouvelle. Toujours sans nouvelles! A notre tour, nous fûmes amenés et transférés au Tribunal Militaire. Arrivés là, nous étions installés dans des cellules et les militaires et gendarmes qui nous surveillaient s'amusaient à nous faire peur en parlant entre eux de l'exécution de nos amis, et en disant que nous étions là pour être exécutés à notre tour. Nous étions soustraits individuellement de la cellule etc' était... pour aller devant le juge d'instruction qui nous informa de notre inculpation. Après cela, nous fûmes transférés à la Prison Militaire
115 Souvenirs de néo-destourien 117 et c'était de nouvelles insultes et humiliations. Nos affaires étaient piétinées et 1 'harissa tâchait nos vêtements et autres objets. Après cette fouille, nous fûmes placés chacun dans une cellule. Je respirais un peu après tant de secousses. Alors commença la vie à la Prison Militaire de Tunis qui durera jusqu 'à la fin des interrogatoires. Quelle a été, lors de ces événements, 1 'attitude de nos prétendus amis politiques? Tous ou presque tous nous avaient lâché. Les colonialistes avaient fabriqué un faux : "la lettre d'anfuso" pour nous couler aux yeux de ces derniers et pour frapper un grand coup contre le Parti. Dans cette lettre, nous passions pour des agents de Mussolini. Les socialistes, avec Duran-Angliviel en tête, seront les plus acharnés à nous piétiner. Duran, dans une "Fenêtre ouverte", nous traitera de "crapulards". Ille regrettera dix ans plus tard en reconnaissant qu'il avait été pour quelque chose dans la répression de Les communistes nous attaqueront aussi parce que nous n'étions pas alignés sur Moscou. Pour Moscou, l'ennemi n l à ce moment là, c'était le fascisme 1 Quant à Chenik que Bourguiba considérait comme un ami du Néo-Destour, ils 'était laissé convaincre par Guillon que nous étions des agents de Mussolini. Il nous avait lâché! D'ailleurs, Bourguiba lui écrira une longue lettre de la Prison Militaire de Tunis pour lui. lancer un avertissement et le menacer dans le cas où il persisterait dans son attitude. Cela n'avait den donné. A la veille des événements du 9 Avril, Bourguiba avait reçu un jeune tunisien Ali Chérif, qui devait se rendre à Rome pourtravailler comme journaliste. Il lui avait donné une recommandation sur sa carte de visite. Celle-ci avait été trouvée par la police sur Ali Chélif et une "feuille de choux" dirigée par un juif suspect de contacts avec la police, avait parlé de cette carte de visite. Quelques jours après les événements,j 'avais échangé quelques propos avec Bourguiba sur 1 'éventualité d'envoyer Ali Belhouane à Rome pour faire pression sur la France en cas de coup dur. Les événements se précipitant, nous nous étions occupés d'autre chose. 1 Voir document VII de l'histoire du Mouvement National Tunisien, p. 157.
116 118 Souvenirs politiques COMPLOT CONTRE LA SURETE (A vrill938 - Mars 1939) Le juge d'instruction chargé de notre affaire étaitle Lieutenant Colonel De Guérin de Cayla. Il se flattait d'avoir envoyé à l'échafaud des hommes politiques en Afrique Noire et en Indochine 1. Après les interrogatoires préliminaires, les interrogatoires définitifs avaient commencé par celui de Bourguiba. Cela avait duré plusieurs jours. Bourguiba était isolé dans une cellule, mais il arrivait par des moyens multiples, à entrer en contact avec nous pour nous mettre au courant du déroulement de son interrogatoire : une fois par l'intermédiaire d'un billet écrit et envoyé à l'intérieur d'un thermos, d'autres fois, nous faisions semblant d'avoir à faire devant sa cellule et nous communiquions. Dans un de ces billets, il rn' avertissait qu'il n'avait pas répondu à une question qui pouvait rn 'intéresser et rn' être posée à 1 'occasion de mon interrogatoire. A la fin de son interrogatoire, il nous dit qu'il était très content et qu'il avait fait une forte impression sur le juge d'instruction. Puis, vint le tour de Salah Ben Youssef. Cela n'av ait pas duré autant que pour Bourguiba. Ce fut un bon intenogatoire. Puis vint mon tour. J'avais une forte appréhension et une angoisse. Quand j'arrivais devant le juge d'instruction tout cela disparaissait et faisait place à une attitude ferme et même agressive le cas échéant. J'avais de l'appréhension et de l'angoisse en 1938; en 1963, sous le régime de Bourguiba, j'éprouvais en face du juge d'instruction Bouslama, une sorte de torture : le cerveau sur le point d'éclater, la bouche à l'estomac et le cœur serré surtout quand les interrogatoires se suivaient sans repos ni interruption. Pendant mon interrogatoire, en 1938, j'avais eu une crise d'entérite. J'avais demandé une suspension au juge d'instruction qui rn' av ait renvoyé au médecin militaire de la prison pour avoir son avis. Ce dernier 1 Il sera écarté de l'armée du temps de Vichy, souspétain,parce-qu' il était francmaçon. Il finira par devenir en Tunisie Président de lalig ue des D raits de l'homme et du Citoyen et appuye ra lenéo-destouravec certains français libéraux et d'autres anciens colonialistes comme Bertholle, conseiller de Peyrouton.
117 Souvenirs de néo-destourien 119 avait conclu que je pouvais être interrogé et l'interrogatoire continua. De Guérin, satisfait, me disait que j'avais peur. Pendant la période de mon interrogatoire, De Guérin se flattait à qui voulait l'entendre, avocats, inculpés et autres, que parmi les témoins à charge, dans mon cas, il y avait un responsable destourien de la région que je venais de parcourir. Il disait que nos arguments contre les autres témoins à charge traités par nous de "policiers", indicateurs, gens payés pour témoigner contre nous, gens qui avaient peur des autorités, gens qui avaient subi des pressions ou des sévices, nous servaient à fuir nos responsabilités et allaient se trouver en défaut avec l'un des nôtres, responsable néo-destourien. C'était un témoin contre Youssef Rouissi et contre moi. De Guérin devait nous confronter avec lui. J'essayais de deviner qui c'était et même, lors d'un interrogatoire, j'avais dit que c'était un fellah grand de taille et foncé de teint. De Guérin me répondit que ce n'était pas cela Le jour de la confrontation approchait et j'étais vraiment inquiet devant la trahison d'un destourien. C'était en été. On était venu nous extraire de nos cellules et nous conduire au Tribunal Militaire pour la confrontation. Il était environ 3 heures de 1' aprèsmidi. Il faisait chaud, le soldat qui nous accompagnait nous fit asseoir sur le banc qui se trouvait en face du cabinet de De Guérin. Au bout d'un instant, chacun de nous se tourna vers l'autre et tous les deux, nous étions en train de réciter à voix basse, des sourates du Coran pour appeler Dieu à notre aide, et de dire à Si Youssef: "Tu récites le Coran! " et lui de me répondre : "Toi aussi" Quelques instants après, nous étions introduits au cabinet du juge d'instruction et voilà que nous y trouvons le militant El Ichi pour la confrontation. Au lieu de nous faire asseoir, De Guérin nous laissa debout dans un coin de son cabinet qui était devenu étroit en la circonstance, car, en plus du juge et de son secrétaire avec leurs grandes tables, il y avait aussi Me Hassen Guellaty et le Commandant Ayoub, interprète pour le témoin El Ichi. Après un instant de - silence, De Guérin prit la parole et, s'adressant à l'interprète pour traduire au témoin : "Demandez-lui avec qui ont dîné les deux inculpés présents". En entendant cette question de De Guérin, j'avais vite réâlisé qu'il avait échoué dans sa tentative mille fois
118 120 Souvenirs politiques affirmée de nous confondre, prouver nos mensonges, etc. La pièce maîtresse de De Guérin dont il se flattait depuis plusieurs mois auprès de nos avocats et à qui voulait l'entendre, cette pièce maîtresse éclatait entre ses doigts comme un ballon d'enfant. Ayant réalisé la situation, j'allais contre-attaquer. A la question du juge, le témoin El Ichi avait répondu: "C'est mon cousin un tel qui a dîné avec eux non pas Mustapha". De Guérin se tourna vers moi et me dit: "Vous avez prétendu avoir dîné avec Mustapha El Ichi", et moi de répondre sur un ton ferme : "Est-ce qu'on est venu pour être confronté sur la question de savoir avec qui nous avions dîné?". Et De Guérin, pour se donner une contenance de me répondre : "Qui est-ce qui dirige ici 1 'interrogatoire? "C'est vous" lui ai-je répondu, sur un ton qui en disait long. De Guérin continua à se donner une contenance et me dit: "Vous n'avez pas dîné avec Mustapha?" et moi de lui répondre: "Cela n'a pas d'importance, avec Mustapha ou avec un autre". La confrontation était terminée, ma joie était à son comble. L'interprète s'adressa à El Ichi, lui demanda le montant de ses dépenses pour son déplacement et il a jouta, parlant toujours à El lchi mais s'adressant surtout à la cantonade : "Vous voyez, ici, il n'y a que la vérité qui apparaît! ". De Guérin nous renvoya à nos cellules. J'eus d'autres mésaventures avec de Guérin de Cayla. Elles valent la peine d'être toutes rapportées. Une petite : depuis quelque temps, je venais chaque matin pour mon interrogatoire définitif. Un jour, j'arrive au cabinet du juge, j'entre et je rn' asseois. Aussitôt De Guérin rn 'interpelle et me dit sur un ton énergique : "Levez-vous! Qui vous a autorisé à vous asseoir?". Je me lève et De Guérin poursuit sur le même ton: "Vous attendrez que je vous autorise à vous asseoir". Je réponds: "Je me suis assis comme je le fais chaque matin". "Dorénavant, vous attendrez que je vous y autorise. Asseyez-vous maintenant!". Je rn 'assis et l'interrogatoire reprit. Une autre fois, la confrontation eut lieu alors que j'étais fatigué. De Guérin lisait sur un journal déplié devant lui (il avait l'habitude de le faire pour étayer ses questions). Moi, j'étais un peu dans les nues. De Guérin lisait un compte-rendu d'une réunion que j'avais faite à Oueslatia, au moment de la découverte des tékias à Aih
119 Souvenirs de néo-destourien 121 Jelloula. En écoutant cette lecture, je me représentais la scène de la réunion. Puis, brusquement, il lit le nombre des participants à cette réunion: 500. Mais la réunion avait eu lieu dans une petite boutique qui, avec la porte fennée, ne pouvait pas contenir plus de 50 personnes,. 500! Voilà comment nos ennemis les colonialistes, défonnent la vérité et j'allais sauter sur l'occasion pour les dénoncer, montrer leurs mensonges. J'allais ouvrir la bouche et crier mon indignation, quand, brusquement, je me réveillais de ma torpeur et réalisais que ce qu'il lisait était ce que j'avais écrit moi-même sans le signer sur 1' Action Tunisienne, à mon retour de la tournée du Kairouanais. ll était temps! J'avais stoppé ma protestation au bord des lèvres. Une autre fois, en présence de Me Hassen Guellaty et au début de l'interrogatoire définitif, il prétendit que nous faisions de la politique parce que nous étions incapables de gagner notre vie par le métier que nous avions choisi, que nous étions soit des avocats sans clients, soit des médecins sans malades. J'avais répondu que ce n'était pas juste, la preuve, le cas de Bourguiba qui ne manquait pas de clientèle vu son talent et je me tournais vers Me Guellaty pour le prendre à témoin. Me Guellaty ne dit mot! J'avais compris et n'insistais pas. Au début de l'interrogatoire définitif, De Guérin lisait ma notice individuelle. Il lisait que j'appartenais à une famille de condition modeste. Je crois que j'av ais protesté ou fait une remarque sur cette appréciation inexacte et un tout petit peu humiliante. Et De Guérin de riposter que cela a été pris dans une demande de bourse oudeprêtd'honneur. Jerne suis tu etn'aiplus rien dit! C'estlejeune Guellaty qui rn 'assistait qui avait clos la discussion par ces mots : "Disons une famille à revenus modestes". Et maintenant, il reste le feu d'artifice de la fin. C'était peutêtre le dernier jour de l'interrogatoire. M'assistait Me Hassen Guellaty. De Guérin me posa la question de savoir les raisons de la démission de Materi : "Est-ce que vous allez maintenir votre explication sur la démission du Docteur Ma teri, basée sur son état de santé alors que vos ca!llarades reconnaissent maintenant qu'il est parti parce-qu'il était en désaccord avec eux?" Je lui répondis
120 122 Souvenirs politiques immédiatement : "Oui, il est parti pour raisons de santé! ". De Guérin ne se contint plus, il était en colère et sur un ton irrité me lança : "Estce que vous allez continuer à faire l'imbécile en prétendant que le Docteur Ma teri a démissionné pour raisons de santé?" Sans hésiter, je demandais à ce que ces paroles de De Guérin soient consignées au procès-verbal de l'interrogatoire. li ne s'attendait pas à celle-là! Il était désarçonné et le Lieutenant-Colonel De Guérin De Cayla, l'homme qui avait envoyé à l'échafaud des dizaines de patriotes en Afrique Noire et en Extrême-Orient, qui espérait en faire autant en Tunisie et qui en imposait à tous - avocats et autres- s'empêtra dans les explications et essaya de corriger sa gaffe : "Qu'est-ce que je vous ai dit?". "Vous m'avez dit: est-ce que vous allez continuer à faire l'imbécile en prétendant...". "Non, je ne vous ai pas dit que vous alliez continuer à faire 1 'imbécile. Je vous ai dit (et De Guérin de s'empêtrer dans les mots), je vous ai dit : est-ce que vous allez faire de telle façon comme si vous vous conduisiez comme quelqu'un qui fait l'imbécile". Et, en bon joueur, je n'insistais pas et lui demandais de consigner cela. Et voilà mon De Guérin en train de dicter à son greffier des phrases ambiguës, lui 1 'homme des phrases dures, percutantes, le maître de jeu pendant des mois d'interrogatoire, qui insultera des patriotes âgés et respectables comme Si El Hédi Ben Attia de Testour, notre doyen, au point que le Commandant Ayoub refusera de continuer à traduire dans ces conditions arguant qu'il n'était pas là pour traduire des insultes. Il sera remplacé par la "Chelaka" 1 Ben Chaâbane. Après avoir terminé de dicter la phrase, origine de cet accrochage, De Guérin, fâché, déclara qu'il ne voulait plus continuer 1 'interrogatoire. li bourra sa pipe, se cala dans son fauteuil et remit à Me Guellaty la liste des questions. Il demanda à ce dernier de terminer 1 'interrogatoire en répondant aux dernières questions qui restaient. Avec Me Guellaty, nous prenions connaissance des questions qui restaient et je répondais pendant que De Guérin continuait à tirer, à tirer sur sa pipe et à nous bouder. L'interrogatoire terminé, je rejoignais ma cellule, débarrassé de /ce supplice éminemment intolérable pour moi. 1 Terme dialectal signifiant minable.
121 Souvenirs de néo-destourien 123 Pour les interrogatoires des autres camanides, il y avait un classement. D'abord au sommet, les "durs" puis les "flanchards" ou modérés suivant leur appellation. Parmi les "durs" Bourguiba était en tête, suivi de Salah Ben Youssef qui a rallié les durs pour 1' épreuve du 9 Avril, alors qu'à Borj Le Bœuf, en 1935, il était parmi les "flanchards" 1 Après Bourguiba et Salah Ben Youssef, il y avait moi-même. Le reste du Bureau Politique : Tahar Sfar et Bahri Guiga voulaient se retirer de 1' affaire et se représenter comme des dirigeants qui n'avaient pas voulu ce qui était arrivé et qui n'étaient pas d'accord avec nous pour pratiquer une politique de violence. Eux étaient pour la modération et contre la violence. Cette différenciation venait de très loin et s'accentuait avec 1' approche de la répression. Tahar Sfar prenait la chose avec bonhomie, Bahri Gui'ga s'y préparait avec malice. Cependant, en prison, nous étions tous des détenus et pratiquions déjà la coexistence pacifique. Après le Bureau Politique, venaient les membres du Conseil National, presque tous inculpés de corn plot contre la sûreté extérieure et intérieure de 1 'Etat et risquant la peine de mort. 11 y av ait les sûrs et durs comme Belhouane, Mongi Slim, Nouira, Bougatfa, Youssef Rouissi, Ali Dargouth et un certain nombre d'autres. On était sûr d'eux à cause de leur attitude en prison et avant les événements. Quelques indices pouvaient permettre de prévoir l'attitude de 1 'inculpé devant le juge d'instruction. Je ne parle pas de Boussofara qui était perdu déjà dès le premier jour: on le considérait comme un pauvre bougre et chacun s'attendait à le voir quitter la prison grâce aux interventions en sa faveur. Son interrogatoire devant De Guérin était même l'objet de rigolades entre nous. Pour les autres, c'était plus sérieux. Nous craignions la divulgation de ce qui s'était passé au Congrès, en commission, et surtout la divulgation de ce qui a été dit et décidé au dernier Conseil National. Au cours des perquisitions, Mongi Slim avait pu sauver le compte-rendu de ce Conseil. On avait soin de ne pas nous opposer 1 En 1948 ou49, dans une discussion ayec moi, il dira qu'il regrettera sa prise de position au moment du9 Avril parce qu'il croyait que la crise allait se résoudre une semaine ou deux après l'émeute du 9 Avril.
122 124 Souvenirs politiques aux éventuels flanchards pour éviter de les pousser à vendre toute la mèche. Et le champion des flanchards ce fut El Mokh, originaire du Sud tunisien, notaire de profession, soumis depuis 1 'installation du Protectorat au régime de l'administration militaire. De son nom, j'avais fait un verbe«p1»qui veut dire "il nous a vendu" et nous l'appliquions à tous ceux qui flanchaient. On le disait sans trop d'animosité, d'abord parce que les jeux étaient faits et ensuite, pour ne pas pousser les flanchards à vendre trop la mèche, enfin pour limiter les dégâts. Il fallait prendre son parti de ce qui allait arriver et essayer de le corriger, dans les limites du possible. Après tout, ce n'était qu'une minorité, ceux qui ont faibli et cela se rencontrait au sommet de la hiérarchie destou-rienne, la base était saine et composée de jeunes et de gens du peuple. Il fallait tenir compte aussi des avocats des inculpés qui, par déformation professionnelle, pour sauver leurs clients, les poussaient peut-être à la modération. Ce fut certainement le cas de Me Guellaty avec Guiga et Sfar disposés déjà à se tirer d'affaire. Pour les durs, Guellaty a été correct et intelligent dans son attitude. Mention spéciale doit être faite pour Me Noômane quis' est comporté dans ces jours difficiles comme un militant prenant des risques alors que de jeunes avocats comme Tahar Lakhdar ont ~u peur. A un moment donné, De Guérin lança des allusions à Me Noômane pour lui faire comprendre qu'il était au courant de son jeu. Il n'eut pas peur. Pour amadouer De Guérin, il s'était rendu une fois à une réception organisée par ce dernier dans son domicile. Au cours de mon interrogatoire, Me Noômane qui correspondait avec moi quand j'étais en France en 1934 pour lutter contre Peyrouton, avait craint que ses lettres ne fussent dans mon dossier. J'ai du le tranquilliser, car elle~ ne furent pas prises au cours des perquisitions. Il transmettait les ordres du Parti et était en relation avec des militants. Il nous faisait sortir de la cellule pour le rencontrer au parloir des avocats et cela constituait pour nous un moment de détente. Nous lisions les journaux qu'il apportait avec lui. Il faisait même des commissions ordinaires. Nous avions gardé de cette attitude une reconnaissance infinie pour le brave et honnête Noômane.
123 Souvenirs de néo-destourien 125 Un avocat français, Mc Gazounaud est également à citer.ll était le défenseur de Mongi Slim qui fut quelque temps stagiaire chez lui. Fils d'un ancien Général de l'armée française, De Guérin lui reprocha d'avoir comme stagiaires des dirigeants néo-des tou riens ennemis de la France. Cette remarque lui a été faite quand Me Khéfacha, actuellement avocat à Sousse, a été arrêté pour activités néo-destouriennes. Lui aussi était son stagiaire au moment de son arrestation. Pour Tahar Sfar et Me Hassouna Ayachi, avocat à Sousse rallié au Néo-Destour, malgré son âge, l'interrogatoire a réservé de désagréables surprises. Me Ayachi, vu son âge, ne se souvenait pas de tout, aussi était -il difficile à De Guérin de le mettre en contradiction avec sa propre personne, même en lui sortant ses lettres ou ses articles qui n'étaient pas conformes à ses réponses modérées pendant l'interrogatoire. Quant à Tahar Sfar, il lui sortait ses anciennes lettres de jeunesse adressées à Bourguiba où il était feu et flammes et le mettait en contradiction avec ses prétentions de dirigeant modéré. Ces secousses avaient ébranlé psychiquement Tahar Sfar. Dans l'ensemble, l'attitude de la majorité des "comploteurs" a été une attitude de patriotes résolus. Pour certains autres, d'ailleurs mis en liberté ou relâchés, leur attitude a été mitigée, surtout conditionnée parleur souci de se tirer d'affaire. "Se tirer d'affaire" c'està-dire, pour certains, échapper à une répression qui s'annonçait implacable. L'atmosphère générale, aussi bien en prison que dans le pays, était une atmosphère de courage, de résistance et de patriotisme. Nous étions convaincus de l'impérieux devoir de rester debout devant l'ennemi, gage de notre victoire à longue échéance. Cette atmosphère faisait que ceux qui flanchaient n'étaient pas fiers de leur attitude et essayaient de s'en aller sur la pointe des pieds. Il est vrai qu'ils n'avaient pas pris une part active dans la vie du Parti à 1 'approche des événements. Certains n'étaient pas des militants de premier plan malgré leur appartenance au Conseil National comme Meftah Farhat, Tahar Rachdi, Ben Aissa. Il n'en était pas de même pour Mohamed Braham de Ksar Hellal et Si Haj El Béchir BenFadhel de Menzel-Témime, tous deux
124 126 Souvenirs politiques personnalités connues et actives du Néo-Destour. Pour Haj El Béchir Ben Fadhel, qui avait été malade psychiquement pendant sa détention, sa mise en liberté provisoire semblait ne s'accompagner d'aucun tort à ses compagnons demeurés en prison. Quant à Mohamed Braham, il avait constitué un avocat douteux et son attitude n'était pas celle d'un résistant. li nous avait "laissé tomber" en nous "souriant de loin". Ksar Hellal a parfois des défaillances incompréhensibles. Est -ce la profession de commerçant qui est à 1 'origine de cela?. En plus des inculpés du complot, il y avait à la Prison Militaire toute une chambrée de jeunes destouriens, en majorité étudiants de la Grande Mosquée, inconscients, pleins de vitalité et d'optimisme, parmi lesquels on comptait les frères Khabthani, Mustapha, Ahmed et Abderrahman. Le Collège Sadiki était représenté par le jeune Brahim Abdella, toujours souriant. Les déshérités étaient représentés par le fameux Mohamed El Mabrouk. Ce Mohamed El Mabrouk était un mendiant de la ville européenne, âgé d'environ une vingtaine d'années. Faisant toujours la navette sur le trottoir du Théâtre Municipal avec une serviette sur la tête, il abordait les passants en découvrant son visage et son cou, spectacle horrible à voir à cause d'une cicatrice reliant son menton à sa poitrine, trace d'une ancienne grave brûlure. li cachait toujours cette infirmité et la découvrait brusquementdevantles passants pour les apitoyer et obtenir 1' aumône. Il me fit ça plusieurs fois et je ressentais à son égard une certaine antipathie pour son exploitation de cette difformité, alors que par ailleurs, c'était un gars qui pouvait travailler et gagner sa vie. Le 9 Avril, jour de la révolte populaire, Mohamed El Mabrouk opérait à la place de Bab Alouj avec une barre de fer, attaquait toutes les voitures qui passaient par là. Le déshérité de la société se déchaînait à sa manière. Il fut arrêté et après quelque temps, condamné à mort. Un matin, je 1' attendai à la sortie des cellules pour lui dire quelques mots d'encouragement. Dès mes premiers mots, il me répondit que ce n'était rien, que c'était la rançon du devoir accompli. Je fus impressionné par cette attitude que je rencontrais chez un homme qui n'était pas un destourien organisé, qui n'avait pas à ma connaissance, une formation politique et qui n'était pour
125 Souvenirs de néo-destourien 127 moi qu'un mendiant qui, le 9 Avril, avait voulu se venger de sa condition de déshérité. La peine de mort n'a pas été exécutée. A la Prison Militaire de la Kasbah, il y avait un militant, Mustapha, menuisier à Hammam-Lif, qui était malade. ll était détenu pour activités à Hammam-Lif. Il souffrait de l'estomac et, malgré ses passages fréquents à la consultation des médecins, à la prison, il ne fut jamais hospitalisé. ll mourut d'une perforation d'un ulcère del' estomac, un soir dans sa cellule. Aussi, quand Belhouane eut sa crise d'appendicite, il fut immédiatement hospitalisé et opéré. Quant à Si Haj El Béchir Ben Fadhel, il avait des hallucinations, il croyait que sa femme était détenue à la Kasbah, dans la cellule située derrière sa propre cellule, et souvent, il croyait entendre sa voix. Un jour, la discussion avait porté avec Bourguiba sur cette question dans la cour de la prison. Ce dernier se fâcha de 1 'entêtement de Si Haj BenFadhelmalgré nos assurances. SiElHaj se fâcha à son tour et menaça de se jeter du haut du passage situé de v antles cellules. J'ai dit à Bourguiba qu'il fallait le laisser tranquille et que ce n'était pas des assurances de notre part qui allaient le guérir de ses hallucinations. ll fut guéri quelque temps après de la façon suivante : sa femme était venue le voir comme visiteuse. Il crut que c'était là un "truc" de notre part pour lui faire croire que sa femme n'était pas détenue à la Kasbah. Pour la mettre à 1 'épreuve et en difficulté, il lui demanda de se faire accompagner la prochaine fois par un enfant d'un parent habitant à Tunis. Il disait qu'il voulait voir cet enfant qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. A la prochaine visite, sa femme était venue avec 1 'enfant et Si El Béchir avait été guéri de ses hallucinations. Pendant le premier Ramadan passé en prison (Septembre 1938), dans la nuit calme, nous arrivaient la musique et les chants des soirées organisées au café de la Kasbah. On avait 1 'impression de vivre dans un monde qui n'était pas à l'heure des détenus de la Prison Militaire située à quelques centaines de mètres de là. Le monde ne pouvait pas porter éternellement le deuil du 9 Avril. La vie de tous les jours reprenait son cours normal. Le monde continuait son petit train-train de vie quotidienne; il ne nous avait pas oublié mais il ne pouvait maintenir une tension indéfiniment. Nous, nous étions là dans les cellules pour entretenir le feu sacré, pour trans-
126 128 Souvenirs politiques mettre le flambeau aux combattants des générations futures, pour servir d'exemple. C'est ce qui mc faisait dire quelquefois aux amis: "Je suis prêt à mourir en prison pour ne pas permettre, dans 1' avenir à un Tunisien, de crier ou de dire à un autre Tunisien : «~JY. :.r.ji». Je voulais dire que l~s Tunisiens sont capables de résister, de souffrir et de mourir pour lutter contre le colonialisme et pour la liberté de leur pays ; que Bourguiba avait atteint dans la résistance un degré tel, qu'à l'avenir, il sera difficile de l'atteindre; que ces hommes qui ont atteint ce degré, s'ils défaillent, faiblissent et se rendent, risquent d'être donnés comme preuve qu'il n'y avait rien à attendre des citoyens du pays où Bourguiba et ses compagnons n'ont pas résisté et se sont rendus. -.:.,~1 _J -::._.,~.)~ _?\.;... l..iî» «~))"!:_;;~y _;>-1 }i '-?_..;y..\ J~ '-?_..;y ~~ L..)~ De nos cellules, on entendait d'autres bruits, ceux des Des touriens qui, à 1' occasion de la venue de Daladier du 3 au 5 Janvier 1939 en Tunisie, avaient organisé des manifestations. Ils venaient le soir défiler et crier leurs mots d'ordre dans les rues avoisinant la prison. C'était la preuve que le feu sacré se transmettait, que l'idée était toujours vivante et n'attendait que l'occasion pour renaître de ses cendres. Nous étions rassurés sur 1' avenir de notre pays. Notre tâche à nous, c'étaitd'occuperles cellules des prisons de l'ennemi. A chacun de remplir sa tâche avec résolution. L'été 1938, Bergery était venu de Tunis. Il avait demandé à voir Bourguiba en prison. Il y fut autorisé. Une fin d'après-midi, après la fermeture des cellules, Bourguiba a été extrait de sa cellule et a rencontré Bergery au parloir. Au cours de la conversation, Bergery l'avait informé que le Gouvernement Français pensait envoyer six ou sept d'entre nous dans une île du Pacifique, probablemenj 1 'île du Diable. Les six ou sept, c'était Salah Ben Youssef, Sliman Ben Sliman, Mongi Slim, Hédi Nouira el Mahmoud Bourguiba, ceux qu'on avait gardés au Fort Saint-Nicolas en 1941 avrès la mise en résidence surveillée à Trets, dans les environs de Marseille, de douze autres inculpés de complot. Un jour, au cours d'une sortie, nous étions Salah Ben Youssef, Bourguiba et moi en train de discuter d'une question politique concernant l'activité dans le pays. Sur une observation de ma part
127 Souvenirs de néo-destourien 129 pendant la discussion, Bourguiba s'arrêta de parler et me répondit: "merde! ". J'ai compris qu'il voulait dire par là : "Tu peux te taire! Ton avis est de trop!".la chose s'était arrêtée là. Elle n'avait pas créé d'animosité entre nous par la suite. Le Capitaine Oudiardo était le Chef de la prison. ll était Lieutenant au moment de notre arrivée en Avril n nous avait maltraité au début, mais avec moins de brutalité que le sous-officier Garvais qui nous traitait d'arrivistes. Par la suite, on a eu des relations correctes. Une fois, le bruit de notre prochaine libération avait circulé. n nous avait convoqué à son cabinet et avait demandé à chacun de dédicacer la brochure de Bourguiba : "Le Destour et la France". Garvais voulait un souvenir de nous. TAHAR SFAR FAIBLIT Ceux qui avaient terminé leurs interrogatoires définitifs étaient transférés à la prison civile de Tunis, relâchés, ou mis en liberté provisoire. La prison militaire de la Kasbah se vidait progressivement. Les derniers jours, j'avais assisté au départ de Tahar Sfar de la prison civile, après sa confrontation avec Bourguiba, (ce dernier avait demandé sa confrontation avec Sfar et Guiga pour essayer de les faire revenir sur leur déclaration défavorable au reste de leurs camarades du Bureau Politique et qui confirmait l'accusation dè la justice militaire). Guiga, calme et conscient du danger qu'il courait en quittant sa position de modéré, resta inébranlable. Il maintenait toutes ses déclarations, ne se laissant pas impressionner par la présence de Bourguiba. Ce ne fut pas le cas de Tahar Sfar. Ce dernier, bonhomme de grande taille, intellectuel sensible, sans calcul, ne pouvait pas résister à la présence et à l'influence dé Bourguiba. A la confrontation, il revint sur ses déclarations anti Bourguiba. Déjà secoué par De Guérin qui le mit, lors de son interrogatoire, en contradiction avec ses idées de jeunesse (lettres, articles), Tahar Sfar sortit de cette confrontation atteint psychiquement. C'était vers la fin d'un après-midi. Il était debout devant la grande porte de sortie de la Prison Militaire, avec ses affaires et il attendait d'être transféré à la Prison Civile. Il avait le visage d'un
128 130 Souvenirs politiques homme qui venait de subir un mallieur. il avait des larmes aux yeux, il pleurait presque. Il avait espéré se désolidariser des extrémistes et von'à qu'il s'identifiait à eux en faiblissant devant Bourguiba et en perdant sa position de modéré. Il avait l'air malheureux et désemparé. La Prison Militaire se vidait de plus en plus de ses détenus destouriens. Mon tour vint et, un matin, les gendarmes sont venus nous prendre pour nous transférer à la Prison Civile. J'étais dans la même camionnette que Si Youssef Rouissi, enchaînés ensemble. Parmi les gendarmes qui nous surveillaient, il y avait un gendarme musulman algérien Mokrani, qui connaissait Si Youssef Rouis si pour avoir travaillé au J érid et ille détestait. Après avoir dit quelques mots à Si Youssef pour lui rappeler ce qu'il faisait au Jérid, il se mit à le frapper à coups de poing et à le gifler. Dans la camionnette en marche, Si Youssef et moi, enchaînés ensemble, nous étions jetés et bousculés d'un coin à l'autre de la voiture cellulaire. Si Youssef essayait de se protéger de la main qui lui restait libre, quand à moi, je tombais quand lui tombait. Et c'est notre arrivée à la Prison Civile qui mit fin à ce déchaînement d'un frère musulman. Nous avions passé onze mois de détention à la Prison Militaire. Durée de 1 'interrogatoire des inculpés de complot. RETOUR A LA PRISON CIVILE (MARS 1939) Nous avions quitté la Prison Civile en Avril 1938, quelques jours après le 9 Av dl. De la justice civile, nous passions à la justice militaire, immédiatement après la proclamation de l'état de siège. Nous avions passé environ 11 mois à la plison de la Kasbah, le temps qu'a duré l'interrogatoire pour aboutir à notre inculpation de complot. De Guérin voulait instruire de main de maître 1 'affaire du Néo Destour. Il voulait faire un chef-d' œuvre. Il y a réussi. Mais en même temps, il nous a fait gagner du temps. Un Capitaine qui instruisait les affaires des militants néo-destouliens, aurait déclaré à certains
129 Souvenirs de néo-destourien 131 d'entre-eux qu'à la place de De Guérin il aurait, en quinze jours, instruit l'affaire et traduit immédiatement les inculpés devant le Tribunal. Installés à la Prison Civile, nous en avions enfin terminé avec 1 'instruction de 1' affaire. Nous respirions un peu. ll restait le cas de Tahar Sfar. En arrivant à la prison, ce fut 1 'objet des conversations avec les camarades en particulier avec Bourguiba et Salah Ben Youssef. Après son arrivée à la Prison Civile, Tahar Sfar avait constitué un autre avocat de confession israélite et déconstitué Me Guellaty, parce qu'il n'av ait plus confiance en lui ou parce qu'il ne se serait pas livré à des tractations entre lui et le juge De Guérin. En effet, à la suite de ces tractations, un rapport a été demandé à Tahar Sfar par De Guérin. Préparé, ce rapport a été refusé par le juge d'instruction parce qu'il partageait la responsabilité des événements entre les principaux inculpés :Bureau Politique et membres intellectuels du Conseil National comme Nouira, Belhouane et Slim. De Guérin voulait un rapport qui concentrait la responsabilité sur Bourguiba. Il fut rédigé et remis par le nouvel avocat au juge. Tahar Sfar a accablé Bourguiba pour payer sa mise en liberté. Cependant Tahar Sfar était, en ces jours, psychiquement perturbé avec des périodes de rémission. Les amis, en particulier Bourguiba et Ben Youssef, 1' accusaient de simuler la folie pour se tirer d'affaire et diminuer sa responsabilité. Pendant ses crises, il avait un visage congestionné, il ne simulait pas la folie, il était malade. Mais cela ne diminuait pas sa responsabilité. Au bout de quelques jours, il fut libéré. Il ne restait plus que les inculpés de complot. Au bout de quelque temps, il y eut du nouveau, du nouveau pas très réjouissant. Hédi Chaker avait constitué comme nouvel avocat Me Bahri Guiga qui venait d'être mis en liberté après nous avoir enfoncé, après avoir aussi résisté à l'influence de Bourguiba pendant la confrontation, après avoir donné à nos ennemis des armes contre nous. Les amis avaient essayé de le raisonner, de lui faire comprendre que ce n'était pas possible de constituer Bahri Guiga, devenu témoin à charge
130 132 Souvenirs politiques Moi-même, j'en fis autant 1 Assis avec Chaker contre le mur de la cour, je lui fis comprendre que son argument de l'amitié avec Gui gan' était pas valable dans la circonstance, que la constitution de Gui ga pou v ait être interprétée comme une tendance à la faiblesse. A cette occasion, j'avais trouvé un mot pour caractériser cette,attitude de faiblesse. Ce mot "la queue" «<...f".r."!» voulait dire qu'il était le dernier dans la caravane des résistants. Nos arguments ne firent rien et Chaker maintint Bahri Guiga comme défenseur. Ce dernier venait le voir de temps en temps. Nous avions organisé notre vie à la Prison Civile. Nous étions répartis dans des cellules. J'étais dans une même cellule avec Bourguiba, Youssef Rouissi et Ali Zlitni. Nous étions dans le pavillon des cellules des condamnés à mort. En arrivant à la prison, les aniis m'avaient montré un jeu d'échec fabriqué par les condamnés à mort en mie de pain durcie. Nous voilà installés à la Prison Civile, suivant les événements, participant parfois à la vie politique, hors de la prison. Une première occasion nous a été donnée par le journal Tounès El Fetat, créé par de jeunes destouriens comme Mokhtar Belhouane, Rachid Driss, Youssef Ben Achour, Chamakh et tant d'autres. Nous avions écrit des articles publiés dans les journaux des jeunes. Personnellement, j'avais écrit un article sur la gendarmerie, suite de 1 'étude que j'av ais faite sur le journal du Parti quelques mois avant les événements du 9 Avril. J'avais fait ressortir dans cet article, le rôle important joué par les gendarmes pendant la répression. 1 Conversation avec YoussefRouissi (Octobre 1967) sur cette question : Bougatfa et lui-meme n'étaient pas d'accord avec nous pour boycotter Chaker après la constitution de Bahri Guiga. Y oussefrouissi donnait comme argumentation de son attitude la constitution par nous de Maître Guellaty (un homme dévoué aux Français) et la constitution par lui-même de Maître Duran-Angliviel qui nous avait attaqué enavri/1938. D'après lui, nous étions des traîtres comme Chaker puisque nous avions constitué des avocats vendus aux colonialistes. Je lui répondis que le cas n'était pas comparable. Guiga était impliqué avec nous dans le complot et nous avait enfoncé et était devenu témoin à charge. Tandis que Guellaty et Duran Angliviel n'étaient pas inculpés avec nous dans l'affaire. Histoire du poisson reçu par Chaker de Sfax et offert à Rouissi. Bourguiba aurait demandé à Rouissi de retourner ce cadeau à Chaker.
131 .,, Souvenirs de néo-destourien 133 Nous avions aussi fait paraître dans la presse l'audition de Cheikh Thaalbi par le juge De Guérin pour le dénoncer comme un allié des colonialistes. Nous étions sur le point de faire paraître celle du Docteur Materi. Ce dernier, flairant le danger prit l'initiative d'attaquer avant d'être dénoncé. Nous avions alors décidé de nous abstenir 1 Materi avait écrit dans un journal de langue arabe, probablement la Zohra. Pour 1' agitation dans le pays, les militants avaient pris 1 'habitude d'agir de leur propre initiative. Il arrivait rarement que nous soyions consultés. Cela était arrivé pour une action d'envergure dans la région de Bizerte: Nous avions donné notre avis et nos directives. Pour ce travail, nous limitions la responsabilité des décisions aux membres du Bureau Politique restés en prison, Bourguiba, Ben Youssef et moi-même. Sur la question de Bizerte, Bougatfa voulait être consulté. Il a fallu lui faire comprendre que ce n'était pas possible vu les risques de voir le secret nécessaire dans ces circonstances divulgué. li ne fut pas convaincu. Le désaccord n'avait pas porté préjudice à notre entente. 1 Conversation avec Youssef Rouissi (Octobre, Novembre 1965) Quand, en 1939, Bourguiba avait pris des copies de.tous les interrogatoires, celui de Y oussefrouissi contenait des insultes contre lui. Rouis si avait nié cela et il décida d'envoyer un mémoire sur cette question au juge De Guérin de Cayla. D'après Rouissi, cette falsification de son interrogatoire avait été possible parce-que l'interprète n'était plus le Commandant Ayoub qui, au contraire, aidait Rouissi contre De Guérin d'une façon discrète, mais l'inspecteur de police Kad.our Ben Chaabane, une loque, monanciencamarade de classe au Collège Sadiki.Avec lui, De Guérin pouvait se livrer à toutes les manigances. Rouissi convoque Duran A ngliviel et lui remet le mémoire à transmettre au juge. Cela a été fait. Quelques temps après, De Guérin voit Duran-Angliviel et se plaint du mémoire envoyé par Rouissi qui risque de lui porter préjudice. Il demande à Duran de voir Rouissi pour retirer son mémoire et en échange lui proposer d'être très compréhensif: possibilité d'une mise en liberté provisoire. Duran vient voir Rouissi pour cela. Rouissi s'étonne que Maître Duran-Angliviel, un militant socialiste, se livre à un trafic pareil, lui qui doit respecter les hommes politiques qui défendent leur idéal. Après cette histoire, toujours d'après Rouissi, Duran-Angliviel aurait écrit un article contre De Guérin dans Tunis-Socialiste, l'accusant de falsifier les interrogatoires (voir Tunis-Socialiste. -1er trimestre 1939 ).
132 134 Souvenirs politiques Ali Dargouth lui, agissait à sa guise. Il lui semblait que les gens ne faisaient pas leur devoir, qu'ils nous avaient oubliés. ll se fit porter malade et fut amené à l'hôpital Sadiki pour être examiné. Arrivé à la hauteur du café de la Kasbah, il tança les gens attablés à la terrasse en leur criant leurs quatre vérités. Il était accompagné d'un gardien. Aussi, dès son retour à la prison, il fut mis en cellule de correction. En 1936, lors de la manifestation qui avait groupé des étudiants surtout de la Grande Mosquée et des militants des quartiers Halfaouine et avoisinants, Ali Dargouth a été blessé au visage et avait perdu sa chéchia. Il descendit avec son sang sur le visage à 1 'Avenue Jules Ferry' et là, il tança les intellectuels tunisiens attablés à la terrasse des cafés, leur rappelant leur devoir de patriote. Il leur lança à la figure leurinsouciance ou plutôt leur indifférence coupable alors que les autres tunisiens étaient dans les camps de concentration du Sud ou matraqués par la police dans les rues de Tunis. D'après Mahmoud Ouichka 1, un militant des premières années du Néo Destour, ce fut 1 'une des manifestations organisée et préparée à l'avançe. D'après Ouichka, les premiers temps du Néo-Destour, les manifestations étaient spontanées. Lors d'un événement, on ameutait les gens, on parcourait les souks et la manifestation se formait avec les personnes "mobilisées" sur les lieux et sur-le-champ. D'après Belhassine Jerad, avant c~tte manifestation du début de l'année 1936, il avait rencontré Ali Dargouth dans un café de Halfaouine. Il s'arrangea de façon à ce que Dargouth participe à la manifestation et lui s'esquiva. Cette manifestation eut une grande influence sur le cours des événements en Tunisie et en France. Depuis des mois, la Tunisie était calme. Peyrou ton prétendait avoir maté le Néo-Destour. Ce réveil de l'agitation était un démenti aux prétentions du satrape. Les élections qui allaient voir la victoire du Front Populaire et 1' échec de Peyrou ton a v aient précipité son départ et son transfert de Tunisie. Tou jours d'après Mahmoud Ouichka, les manifestants s'étaient réunis place Bab Souika et ce cortège s'était dirigé vers Bab Benat. 1 Actuellement propriétaire d'un café près de la rue de la Kasbah.
133 Souvenirs de néo-destourien 135 C'était une petite manifestation réussie, sa signification était grande après un long sommeil. D'après Ouichka, les manifestants s'étaient heurtés aux forces de 1' ordre après avoir parwouru quelques centaines de mètres au niveau de l'actuel Ministère de la Santé, peutêtre à mi-chemin entre la rue Bab Allouj et la Kasbah. Ils furent refoulés avec bru,talité et beaucoup d'entre-eux laissèrent sur le terrain leur burnous et leur chéchia. Il y avait au niveau de 1 'entrée de la rue Sidi Mehrez, un tas de burnous et chéchi,as ramassés par la police. Avant de quitter la prison, Béchir Zarg Ayoun prit contact avec Bourguiba et cela au moment de la promenade dans la cour. Il fit semblant de se promener et s'approcha de la fenêtre de notre cellule située au fond de la cour. Et là, il parlait avec Bourguiba chaque fois qu'il passait devant la fenêtre. Cela se passait en été NOTRE VIE EN PRISON. Bourguiba se faisait apporter des livres prêtés par la bibliothèque El Attarine. Parmi les livres, il reçut trois tomes d'une histoire des croisades écrite par René Grousset. Un chef-d'œuvre! De temps en temps, il nous lisait des chapitres de cette histoire. Moi-, même, je lisais parfois des passages intéressants. Un jour, il nous demanda à Salah Ben Youssef et à moi d'écouter la lecture d'un épisode de cette guerre interminable entre 1 'Islam et la Chrétienne té.. Nous étions installés dans notre cellule, Bourguiba au milieu, Salah Ben Youssef à sa gauche et moi à sa droite. Il commença la lecture sur l'invasion de Bagdad par l'armée de Houlakou, formée de Tartares alliés aux Croisés. Il rapportait la mise à sac de Bagdad et la chute de la dynastie abasside sous les coups de l'invasion des hordes tartares. L'auteur avait décrit ce tragique malheur subi par 1 'illustre dynastie des Abassides d'une main de maître et Bourguiba lisait avec tant de talent qu'à un moment donné, lui et moi avions fondu en larmes, regardés par Salah Ben Youssef impassible. Il avait également fait apporter"chanteclair" d'edmond Rostand et seul,jouait tous les personnages dela pièce avec un art consommé. En tout cas, c'était un plaisir de 1' entendre lire" Chant eclair". Il dira un jour, en 1963, devant des acteurs, que dans sa jeunesse, il avait
134 136 Souvenirs politiques fait du théâtre et que cela lui avait servi dans la lutte politique. ll faisait apporter la Revue des Deux Mondes et Sisco, le directeur de la prison, signait sur la couverture pour pouvoir l'introduire dans notre cellule. Parfois Bourguiba faisait entrer en cachette des revues etimitaitla signature de Sisco. J'étais continuellement à la chasse de ces signatures imitées pour les effacer. Les gardiens tunisiens av aient, en général, de la sympathie pour nous. Quelques-uns nous l'exprimaient. L'un d'eux, le Chef Allala Ben Salah Ben Naceur avait été éloigné du service des détenus et chargé de la surveillance de la boulangerie en raison de sa sympathie pour nous. Quand il pouvait nous voir, il nous adressait de loin un regard de solidarité. Mais le plus courageux, c'était un gardien d'origine corse, Nicolai, ancien ouvrier de 1 'arsenal de Ferryville et ancien communiste. Lui alors, exprimait ouvertement sa sympathie sans se cacher. Peut-être la solidarité corse jouait-elle car le directeur de la prison Sisco était aussi d'origine corse, ce qui mettait Nicolai à l'abri des sanctions car les Corses se soutiennent quelle que soit leur tendance politique. Nicolai nous apportait quelquefois les journaux. ll nous cornmuniquait les nouvelles intéressantes, il nous avertissait d'avance quimd il y avait des fouilles. Mais tous les gardiens français n'étaient pas des Nicolai. Le vieux surveillant Casalta m'avait amplement malmené à notre retour de la Prison Civile. Quand je rn' étais plaint de cela, on fit valoir que Casalta était un ancien combattant traumatisé du crâne. Un autre surveillant, brave homme, avait été surnommé par nous Zanaoui. Un jour, nous entendîmes Si Ali Dargouth appeler ce surveillant par ce nom de Zanaoui, car il croyait que c'était son véritable nom. Et de courir vers Si Ali pour lui expliquer la chose. La nouniture était vraiment infecte. Bourguiba, à cause de son régime, recevait de la nourriture de 1' extérieur. C'était Mathilde qui l'apportait. Elle faisait à manger pour deux, car, étant ensemble dans la même cellule, nous mangions ensemble. Mon frère Ali apportait à Mathilde ce qu'il fallait pour ma part. Avec ce qu'on vendait à la cantine (harissa, huile,... ),les amis arrivaient à améliorer la pitance de la prison.
135 Souvenirs de néo-destourien 137 Un jour, Béchir Ben Youssef fut pris d'ufi hoquet dans sa cellule commune. ll était incommodé et n'arrivait pas à arrêter ce hoquet. A la sortie, il vint me voir et je lui conseillai de faire de petits attouchements de ses narines avec le coin enroulé de son mouchoir. Cequ 'ilfitetlehoquets 'arrêta. Au moment où il avaitlehoquetdans sa cellule, il était entouré de ses livres jaunes dela Grande Mosquée. Pour lui montrer que l'enseignement scolastique de la Grande Mosquée était en retard et d'un autre siècle, je dis : "Pendant qu'il avait le hoquet, il était entouré de la science scolastique, il avait son mouchoir dans sa poche, le nez à son visage et toute cette science était incapable de le soulager". Après le 9 Avril, et la répression brutale qui frappa dans le dos le Néo-Destour à travers ses dirigeants et principaux militants, le Parti subit une pause qui ne dura pas longtemps. Bien que décapité, le Parti reprit progressivement son activité clandestine 1. Le Parti se regroupa,çt grâce au contact avec l'extérieur (Me Noômane, visites), les directives purent être transmises, mais les Néo-Destouriens avaient déjà appris à se débrouiller tout seul. 1 Note tirée du livre "Voici la Tunisie" du Docteur Habib Thameur p. 98 : "Après quelques mois, le mouvement national (Néo-Destour) se réorganisa de nouveau sous la directiondudocteur H. Thameur; des cellules dupartifurent créées dans les villes et les villages, dans une organisation clandestine bien au point. Les nouveaux organismes se mirent à agir dans la clandestinité et à appliquer les directives qu'ils recevaient de la nouvelle direction du Parti. En résumé: diffuser des tracts et journaux clandestins, manifestations dans les rues de temps en temps. La première de celles-ci, manifestation au Port de Tunis, à l'arrivée du nouveau Résident Général Eric Labonne, Novembre 38. A cette manifestation participaient des femmes tunisiennes dont quelques-unes furent arrêtées et aussi arrestations de militants. Devant son impuissance à réduire ZeN éo Destour, le Gouvernement Français envoya une délégation présidée par le député La Grosillière. Cette délégation fut une occasion pour que des délégations de toute la Tunisie lui rendent visite et demandent la libération des chefs destouriens et la satisfaction des aspirations du peuple tunisien; le nouveaurésident laissa paraître quelques journaux en arabe comme Tounès-El-F atat et Tounès. A l'occasion de l'arrivée de Daladier(Janvier 1939), manifestations à Tunis, Bizerte, Bardo, Sfax. Arrestation de centaines de destouriens à la suite de ces manifestations et leur condamnation à des peines sévères".
136 138 Souvenirs politiques D'ailleurs, les grandes lignes des moyens de résistance av aient été largement diffusées avant la répression du 9 Avril. Avec le retour de quelques-uns des éléments du Parti, la lutte clandestine allait s'intensifier progressivement. Hédi Khefacha et Habib Thameur rentrèrent de Paris et se mirent immédiatement au travail. Déjà, la libération des suspects (plus d'un millier) avait remis en activité un grand nombre de militants et de sympathisants. L'amnistie de la plupart des peines prononcées par les tribunaux militaires ou correctionnels remit en activité d'autres militants. Telle était la situation à la veille de la déclaration de la Deuxième Guerre Mondiale (Septembre 1939). Situation quin' avait fait qu'empirer pour la France depuis plus de deux ans avec 1 'Anchluss ou rattachement de 1 'Autriche à 1 'Allemagne (Mars 1938) à la veille des événements du 9 Avril et six mois après, 1' affaire des Sudètes ou rattachement d'une partie de la Tchécoslovaquie à l'allemagne et la "Paix de Munich" (Septembre 1938). "" Pendant ce temps, la France allait porter la répression en Syrie et au Liban, puis enfin, en Indochine. Elle allait affronter la guerre avec Hitler minée dans ses possessions coloniales et en proie à des divisions internes. Nous étions optimistes et confiants en l'avenir. D'abord parce que le Néo-Destour, réorganisé sous l'égide de Thameur, allait reprendre la bataille et parce que notre adversaire était assailli de partout par ces peuples opprimés décidés à reconquérir leur liberté, peuples qu'il voulait coûte que coûte maintenir sous sa domination. Cet adversaire voulait résister partout, ses forces étaient éparpillées aux quatres coins du monde. La déclaration de la Deuxième Guerre Mondiale (Septembre 1939) nous avait trouvés encore à la Prison Civile. Les événements avaient progressivement évolué vers la guerre, comme nous 1 'avions d'ailleurs prévu. Dans les jours qui ont sui vi cette déclaration, un matin que nous étions en train de nous promener dans 1 '"aréa" (la cour ou le préau),. Bourguiba nous appela Salah Ben Youssef et moi pour nous rendre dans notre cellule. Arrivés là, un peu ému, il nous dit : "Je veux rn' engager dans 1' armée". Spontanément, nous lui répondîmes que
137 Souvenirs de néo-destourien 139 ce n'était pas possible. Il n'y eut pas de discussion et la choses' arrêta là. Nous revînmes au préau et cette question ne fut jamais soulevée par la suite. Nos discussions et conversations tournaient autour de la guerre et de ses implications. Si El Hédi Ben Attia disait quant à l'issue de la guerre (la plupart d'entre nous ne souhaitait pas la victoire du fascisme surtout de 1 'Italie de Mussolini avec sa politique sauvage en Libye) qu'il acceptait tout pourvu qu'il soit débarrassé de la France, qu'il accegtait même le diable monté sur un cochon «J_,b- Jç- ys'~j 0\k..:,.';.» et pas la France. Je rn 'étais chargé de lui expliquer, pendant les cent pas sous le préau, que celan' était pas un bon choix. TI n'y avait rien à faire tellement son cœur était gros de haine et de ressentiment. C'était le plus vieux des dix-huit inculpés du complot. Il en avait plein le cœur. Nous comprenions son attitude et nous ne lui en voulions pas pour cela. En tout cas, 1 'expression était bien trouvée et souvent répétée par nous. Quand la porte de notre cellule se refermait sur nous, nous pratiquions le jeu d'échec dont les pièces avaient été fabriquées par les condamnés à mort avec de la mie de pain. Un jour, je rn 'étais pris de querelle avec Bourguiba à ce propos. La querelle avait pris quelques proportions, au point qu'il a fallu que je change de cellule. J'ai été daris la cellule de Mongi Slim, Béchir Ben '-Youssef et ' d'autres camarades. Je n'y ai pas passé beaucoup de temps. Une nuit, les gendarmes sont venus nous réveiller pour nous transporter à Téboursouk. Nous avions passé environ 9 mois à la Prison Civile, un Ramadan et un été comme à la Prison Militaire. L'été à la Prison Civile a été terrible parce-qu'un vent de sirocco a soufflé pendant neuf jours. Pendant le Ramadan, nous faisions la prière dans la cellule et 1 'Imam était Youssef Rouissi. Nous étions quatre dans la cellule :Bourguiba, Rouissi, Ali Zlitni et moi. Rouissi, Zlitni et moi, nous étions liés de bonne camaraderie. De ce point de vue, Bourguiba vivait comme seul. A trois, nous discutions, plaisantions et faisions des remarques. Rien de tout cela avec Bourguiba. Par contre, les discussions sur les questions du Parti étaient réservées à Bourguiba, Salah Ben Youssef et moi -même. Pour notre affaire en justice, nous discutions parfois Salah Ben Youssef, Mongi
138 140 Souvenirs politiques Slim, Hédi Nouira, Allala Belhouane et moi. Les "avocats" Slim, Ben Youssef, Nouira se faisaient apporter le~ livres de droit et de procédure et discutaient à perte de vue sur les articles. Je leur disais toujours : "Notre affaire est une affaire politique, elle sera résolue politiquement et non par la justice. vous perdez votre temps. C'est de la défonnation professionnelle". De notre passage à la prison civile, nous avions gardé un terrible souvenir d'une nuit d'insomnie et d'angoisse. A la fin d'un après-midi, au moment de la fenneture de la cellule, Said, un détenu bossu, méchant avec les autres, "diplomate" avec nous, nous infonna que quatre des détenus condamnés à mort allaient être exécutés à l'aube. Nous n'avions pas pu donnirtoutela nuit et, vers le matin, nous avons entendu arriver les magistrats, les avocats et ouvrir les cellules des condamnés à mort. Quelques instants après, nous entendîmes le bruit du couperet de la guillotine tomber à quatre 'reprises. Le surveillant Nicolai qui assistait à l'exécution, était revenu le visage blême. Il racontait qu'il n'avait pas pu remettre chaque tête avec le reste de son vrai corps. A TEBOURSOUK Notre transfert à Téboursouk signifiait que le jugement dans notre affaire n'était pas pour demain. La déclaration de la guerre en Septembre 1939, la lutte des Destouriens qui continuait en dépit de la répression, tout cela n'était pas fait pour faciliter la tâche des Français. Quelques principaux événements indiquaient l'ampleur des actions des militants néo-destouriens. Le 26 Septembre 1939 : incidents dans un dépôt de réservistes tunisiens à Kairouan. Le15 Octobre 1939: actes de sabotage importants à Tunis. Fin Octobre : affaire de la lettre de Berlin. Le même mois, arrestation de Hédi Saidi, Hassouna Karoui, Bahi Ladgham, Hédi Khefacha. Le 11 Novembre : Habib Thameur fait l'objet d'un avertissement des autorités.
139 Souvenirs de néo-destourien 141 Arrivés à la prison militaire de Téboursouk, nous sommes installés dans des cellules individuelles. Il y avait deux blocs de cellules entourés par un mur avec une cour interne. Les deux blocs communiquaient avec leur cour respective par une porte. Le tout était situé loin des principaux bâtiments de la prison : autres cellules, administration, salle de travail. A un coin du mur d'enceinte de nos cellules, il y avait une guérite pour le soldat de garde. En arrivant à la prison, nous y avions trouvé des communistes qui étaient d'accord avec nos adversaires pour la répression des événements du 9 Avril1938. Nous n'avions fait que les précéder et ils nous ont rejoints. Les communistes et les destouriens sont des alliés naturels. Quand 1 'un trahit 1 'autre, il ne tarde pas longtemps à payer le prix de sa trahison. C'était des travailleurs à l'arsenal de Ferryville, tous Français, dont Aubert, un des dirigeants du Parti Communiste Tunisien. C'est là que j'ai fait la connaissance de Venturini, communiste franctireur à cette époque, ancien militant du Parti Communiste Tunisien et des syndicats d'obédience communiste. Il y avait aussi Cal vez, un ami des communistes, employé à l'arsenal. En plus des communistes, il y avait d'autres européens, un mélange de tout: agents de renseignements, etc. Nos relations avec ces nouveaux compagnons de détention étaient très distantes, sans animosité. Aubert et son ami d'origine corse nous évitaient, surtout Aubert. Quant à Venturini, le franctireur, il avait sympathisé avec nous tous et surtout avec moi. Nous faisions les cent pas ensemble dans la cour pour discuter politique et parler des événements. Quand le Corse, ami d'aubert, oubliait la consigne de ce demier et bavardait avec nous, il ne manquait pas de la lui rappeler. Il avait aussi essayé de raisonner Venturini, mais ce demier l'envoyait au diable et lui répondait qu'il était libre de fréquenter qui il voulait. Malgré tout cela, nos relations avec les communistes étaient toujours correctes. Au bout d'un certain temps, les européens non commmli.stes ont été évacués et il ne restait plus que les destouriens et les commumstes. Nous avions, au bout de quelques jours, commencé à nous organiser. La vie paraissait plus libre. On n'était pas toujours sous les regards des gardiens comme à la prison civile ou à la prison
140 142 Souvenirs politiques militaire de Tunis. La sentinelle sénégalaise n'avait pas pour tâche de nous surveiller particulièrement. On nous avait donné une "occupation". Le matin, c'était d'éplucher les légumes de la cuisine, surtout les pommes de terre. On se mettait autour du récipient contenant les légumes et, avec des couteaux adéquats qu'apportait le soldat de service, on épluchait en bavardant. Ça n'allait pas mal quand il ne faisait pas froid. La nourriture n'était pas trop mauvaise, mais on se débrouillait avec la cantine et Venturini, bricoleur, nous avait fabriqué des lampes à huile avec des boîtes de conserve soit pour s'éclairer la nuit en cachette dans la cellule, soit pour faire la cuisine avec des lampes à plusieurs mèches. Allala Laouiti était arrivé à préparer de la chakchouka avec ces lampes de fortune. Grâce à un soldat français détenu, infirmier et débrouillard, on avait les journaux. Je les lisais le matin de bonne heure, à 5 heures, dans la cellule éclairée par la lampe à huile. Nous étions au courant de tout. Le journal clandestin, c'était généralement la Dépêche Tunisienne. Au bout de quelques semaines, Bourguiba et Salah Ben Youssef furent transférés à Tunis pour répondre d'une nouvelle inculpation. Le froid s'étant accentué, nous avions décidé de demander au Capitaine Cam y le jour de la visite hebdomadaire, de nous dispenser de la corvée de l'épluchage. Les communistes devaient ne pas se solidariser avec nous, toujours sur les conseils d'aubert. Sur cette question, V enturini n'était pas d'accord avec Aubert. Quand le capitaine fit sa visite, je pris la parole pour lui demander de nous supprimer la corvée de l'épluchage pendant la période du grand froid. Sa réponse, ironique, était qu'il nous fallait faire travailler nos doigts et qu'on ne savait les faire travailler que pour écrire, qu'on ne savait faire fonctionner que nos cerveaux. Ma réponse était que mes doigts, avant de venir ici, opéraient chaque jour plusieurs malades, que ces doigts faisaient le travail physique et que, par conséquent, le reproche n'était pas juste. Pendant cette conversation avec le Capitaine, les communistes, qui étaient alignés sur le même rang que nous, gardaient le silence. La situation allait s'aggraver pour mon cas. Au cours d'une nuit, je fus réveillé par une douleur au côté gauche, dans la région
141 Souvenirs de néo-destourien 143 rénale. Au début, j'avais résisté à la douleur, puis celle-ci devenant plus forte, je poussais des cris de souffrance au point de réveiller mes camarades. La sentinelle avait dû avertir le surveillant de garde. L'infirmier, accompagné d'un gardien, était venu me voir. Le lendemain, à la visite médicale, le toubib avait, je crois, pensé à un calcul du rein. Et cette crise, aussi douloureuse qu'un accouchement, je l'eus plus de trente fois. C'était surtout la nuit, vers deux heures du matin. Et mes cris réveillaient toujours mes camarades. L'infirmier venait quelquefois pour me faire une piqûre de morphine. Le médecin avait décidé, à un moment donné, de me faire cette piqûre à la fermeture de la cellule, 1' après-midi, pour l'éventuelle crise de deux heures du matin. Sur ma remarque, ce traitement ne fut pas appliqué. Le premier médecin avait un nom de consonance espagnole. C'était un brave homme. il fut remplacé par un autre qui allait s'acharner sur moi. Français d'algérie, il portait le même nom que le futur porte-parole de la colonisation en Tunisie : Colonna. Il avait commencé par mettre en doute ma maladie et était allé jusqu'à me sanctiormer. Il m'avait privé de préau et j'étais condamné à ne pas sortir de ma cellule pendant huit jours. Au cours de ces huit jours, nous avions la pesée de fin de mois. On nous faisait déshabiller complètement et au moment de la pesée, en plus d'une forte baisse de poids, il s'avéra que j'étais squelettique. L'infirmier, d'après ce qu'il rn' a raconté par la suite, en fit la remarque à Colonna. Après la pesée, la sanction fut levée et la porte de ma cellule fut ouverte pendant les heures de promenade comme pour les autres détenus. Devant l'aggravation de mon état de santé et la persistance des crises, j'avais demandé au médecin de me faire hospitaliser à Tunis à l'hôpital militaire. Il refusa. Devant son refus, mes amis envoyèrent un télégramme sur cette question au Général, à Tunis. Le Général répondit que, de l'avis du médecin de la prison, l'hospitalisation n'était pas nécessaire. Il faudra, pour aller dans un hôpital: attendre la déroute française après 1' attaque des panzers et des stukas allemands et notre transfert à Marseille. Mais même à Marseille, ce ne sera pas chose facile. Heureusement, il n'y avait pas que cela à Téboursouk. On avait des heures de détente et, avec la fin du froid et le retour du soleil, on
142 144 Souvenirs politiques a pu se payer même une séance de mal ouf. C'était par un après-midi ensoleillé. Nous étions assis devant une de nos cellules, entourant Si El Hédi Ben Attia, notre doyen, originaire de Testour, village andalou. L'orchestre était représenté surtout par Mongi Slim qui tapait des doigts sur une boite d'allumettes. Si El Hédi Ben Attia chantait "Y a chouchana" et nous tous, nous répétions le refrain. Nos occupations n'étaient pas seulement faites de maladie, d'épluchage et de chants. Il va de soi que notre préoccupation était la lutte politique, l'avenir de notre pays et les événements internationaux avec leurs répercussions sur le destin de la Tunisie. Je me rappelle d'une conversation avec YoussefRouissi. Nous étions tout deux assis contre le mur, en face des cellules de devant, et je fis un rêve éveillé : d'abord la défaite de la France par l'allemagne, ensuite 1 'Angleterre continuant la guerre et finissant par la gagner, après avoir occupé les possessions françaises, en particulier la Tunisie. Ainsi, la France était évincée et, avec l'angleterre, il y avait moyen de s'entendre et de progresser vers 1 'indépendance. L'exemple de l'egypte et de l'irak étaient là pour nous faire espèrer la même évolution tandis que la France occupait toujours ses mandats de la SDN : La Syrie et le Liban. Avec Venturini, je discutais aussi politique et, pendant la guerre rosso-finlandaise, nous étions étonnés et déçus par la faiblesse de l'armée soviétique. Quant à Aubert, il ne discutera pas politique avec nous pendant tout notre emprisonnement commun. Les communistes et leurs amis quitteront Téboursouk avant nous. Nous resterons les demiers détenus politiques dans cette prison militaire. Chaque fois que nous allions à la douche, certains détenus militaires tunisiens qui travaillaient sur des machines à coudre dans une grande salle, s'approchaient de la fenêtre et nous saluaient avec joie, nous exprimant leur sympathie. Nous n'avions pas à nous plaindre des gardiens. Quant aux soldats sénégalais, j'avais entrepris un discret travail politique auprès d'un ou de deux parmi eux. L'un d'eux savait que Allala El Fassi était déporté dans son pays, à Libreville. Au moment de notre départ de Téboursouk, ils sont venus nous saluer devant les gardiens et les gendarmes.
143 Souvenirs de néo-destourien 145 Pour ce qui était de la résistance des camarades, rien n'a changé, sauf qu'à Chaker, qui continuait d'avoir comme avocat Bahri Guiga, s'était joint le militant de Souk El Arba, Aïssa Sakhri. On les voyaittoujours ensemble, évitant les autres camarades. A part cela, aucun autre signe de défaillance chez eux. DEPART POUR MARSEILLE (27 MAI 1940). Après qu'on nous ait remis, au mois de Mai 39, 1 'ordonnance de renvoi préparée par De Guérin de Cayla, nous nous sommes occupés un certain temps de la question de notre procès : constitution de Me Ladmiral, avocat martiniquais installé à Alger, pour nous défendre devant la Chambre de mise en accusation. Avec la précipitation des événements, nous nous étions progressivement désintéressés de cette question. C'est en lisant en 1964 Casemajor 1 que j'ai appris le sort réservé à cette question pendant la procédure devant le juge d'instruction militaire puis à la Chambre de mise en accusation à Alger, ensuite devant la Cour de cassation à Paris, 1' affaire ayant traîné jusqu'en Juillet Visiblement, on hésitait à engager le grand procès : Août ce sont les vacances ; Septembre c'est la guerre. Tout cela se passait alors que nous étions à Téboursouk, coupés de Tunis et de nos avocats. La drôle de guerre, chacune des armées s'étant installée dans ses positions de chaque côté de la Ligne Maginot, cette drôle de guerre allait changer avec l'approche du printemps. En effet, la campagne de France commença le 15 Mai et dura jusqu 'à l'armistice, le 25 Juin D'abord, il y eut l'attaque allemande par la Hollande et la Belgique avec la capitulation de ces 1 Casemajor "L'action nationaliste en Tunisie", paragraphe intitulé "Renvoi du procès des chefs destouriensdevant le TribunalM ilitaire de Marseille le 29 Février La Tunisie et la France de Bourguiba, p.175 : "... deux arrêtés successifs rendus par la cour de cassation le 29 Février 1940, renouvelèrent l'intérêt du procès: la 1ère décision rejeta le pourvoi formé par les inculpés pour "incompétence de la juridiction militaire" ; le second arrêt, par contre, renvoya l'affaire devant le Tribunal Militaire de Marseille "pour cause de sûreté publique".
144 146 Souvenirs politiques deux pays du 15 au 28 Mai. Hitler ne touchera pas à la Ligne Maginot. TI la contournera et le Blitzkrieg, la guerre éclair, avec les "Panzer divisionnen" et "les Stukas" (attaques des blindés et des avions Stukas) commencera dans la campagne de France. L'armée française est coupée en morceaux et les réfugiés mêlés aux soldats en débandade sont pourchassés par les piqués des Stukas, nouveauté effrayante qui accroîtra la démoralisation du peuple français. Les dirigeants français voulaient résister partout : devant Hitler, devant les patriotes en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Extrême Orient. ils se croyaient capables de tout cela et ceux qui avaient une opiîlion différente étaient traités avec dérision. A la fin de mon article intitulé "Menaces de guerre et politique Nord-Africaine", le Procureur Militaire avait placé un point d'exclamation après ma signature. J'ai vu cette remarque sur notre journal l'action Tunisienne qui se trouvait entre les mains de De Guérin. Nous suivions ces événements avec beaucoup d'intérêt à Téboursouk : le châtiment de nos oppresseurs commençait et les événements nous donnaient raison. La France divisée fondait à vue d'œil devant l'allemagne gonflée à bloc par Hitler. Le peuple tunisien et les destouriens en particulier profitaient de 1 'occasion pour accentuer leur action : révoltes de soldats à Kairouan et à Gabès à tel point que les militaires français en Tunisie décidèrent de désarmer les soldats tunisiens. Devant cette situation catastrophique, la France prit la décision de nous éloigner de la Tunisie. Dans la journée du 26 Mai, la direction de la prison était venue nous avertir qu'on allait changer de cellule dans un autre quartier de la prison. Il fallait ramasser nos affaires pour les transporter dans notre nouveau "domicile". Le changement a été fait en fin d'après-midi. Juste le temps d'arriver à nos nouvelles cellules, aussitôt refermées sur nous à la nuit tombante. Nos amis Bourguiba et Ben Youssef, de retour de Tunis, étaient dans leur cellule. Quelques paroles échangées d'une cellule à l'autre et nous voilà couchés. Au milieu de la nuit, les gardiens frappèrent à nos portes pour nous avertir qu'il fallait préparer nos affaires à nouveau pour partir. Telle était l'explication du changement de cellules et de l'arrivée de nos deux camarades de Tunis. Nos affaires étaient à moitié prêtes et nous voilà réunis près de la porte
145 Souvenirs de néo-destourien 147 de sortie. Dans la cour, j'avais retrouvé par hasard mes deux valises prises au moment des perquisitions et des arrestations le 9 Avril chez Boussofara. Les gardiens venus nous prendre les avaient apportées avec eux. Je retrouvai quelques objets personnels mais pas tout. Les soldats sénégalais qui nous surveillaient parfois étaient venus à la cour pour nous dire au revoir. Quelques instants après, nous étions emb.arqués en vitesse dans des cars sans aucune explication. Nous obéissons etc 'est à l'arrivée que nous apprenons notre lieu de destination. C'était le Capitaine de gendarmerie Couthure, devenu célèbre dans les affaires destouriennes, qui était chargé de notre transfert. C'était lui qui nous avait transportés de Tunis à Téboursouk six mois auparavant. On était en pleine bataille de France. La défaite française se confirmait de plus en plus; les Allemands étaient à Ste Adresse près du Havre. Une fois installés dans le car, un gendarme de notre garde se mit à faire des observations désobligeantes à notre égard. Mongi Slim et moi, remarquâmes en arabe que le bonhomme avait du culot et de 1 'inconscience pour parler ainsi alors que les Allemands «~~» étaient à Ste Adresse «JI~ o~-..11». Nous avions traduit Ste Adresse en arabe pour ne pas être corn pris. Sur ce, était arrivé le Capitaine Cou thure qui fït une observation au gendarme pour qu'il cesse ses provocations. C'était la méthode de Couthure : «~J y~»se faire passer pour un homme raisonnable à la hauteur de ses responsabilités et faire passer le gendarme pour un voyou. Notre gendarme s'était arrêté. Le car s'ébranla et nous voilà hors de la prison de Téboursouk. Tout le long du chemin, nous essayions de deviner la direction de notre voyage. Mais comme il faisait nuit, cela était difficile. C'est en approchant d'un port que nous avions deviné Ferryville ou Bizerte ct aussitôt arrivés, nous étions embarqués sur un navire de guerre. Installés dans la cale nous avions fait le voyage sans encombre. Au cours de la traversée, nous pouvions monter sur le pont. C'étaitun contre-torpillcurqui nous transportait, "1 'Alcyon", qui coulera quelques jours après dans la bataille de Dunkerque. L'après-midi, nous étions devant Marseille.
146 148 Souvenirs politiques ARRIVEE AU FORT SAINT-NICOLAS Débarquement, traversée de la ville. Un visage nouveau de la France à l'heure de Ste Adresse. Il y avait très peu de monde dans les rues et surtout pour Marseille! Il se passait quelque chose de terrible en France. Il se passera quelque chose de terrible pour nous en arrivant à la prison militaire de Marseille, le Fort Saint-Nicolas. Nous avions été accompagnés du départ jusqu'à natte arrivée par une escorte habillée d'uniformes marron clair. C'était, paraît-il, les gendarmes de la Marine. A la prison, ils nous ont remis aux gardiens. Alignés près de la porte d'entrée, un gardien se mit à faire l'appel. Au bout d'un instant, se dirigeant vers Salah Ben Youssef, il lui cria au visage: "Tu rigoles! Tu vas voir" et joignant le geste à la parole, il lui donna deux coups de poing sur la poitrine. Les autres gardiens se mirent de la partie et les coups allaient pleuvoir pendant la fouille. D'abord, un gardien prit en charge Si El Hédi Ben Attia et 1 'obligea à se mettre tout nu. Avec la ceinture tunisienne de Si El Hédi qui lui servait pour son hernie, le gardien (on saura parla suite que c'est un soulard et quelque temps après il mourra écrasé par un train dans les rues de Marseille) asséna à notre ami des coups sur tout le corps nu. D'autres gardiens procédèrent avec moins de sauvagerie. Affolement parmi nous! Et au bout de quelques instants une queue importante se dessina devant le gardien non violent. J'étais dans cette queue, mais pas en tête. De peur d'être récupéré par un autre gardien qui a fini de fouiller son groupe, je demandais à mes amis, vu mon état de santé, de passer parmi les premiers. Ce que je fis et je fus fouillé sans bastonnade. Si El Hédi Ben Attia se rhabilla. Après la fouille, nous fûmes de nouveau alignés et conduits encore avec des coups par derrière. A ce moment -là, je portais un fez et un coup sur la nuque suivi du "Tu fais le caïd" me jeta en avant mon fez roulant devant moi. Je le ramassai et ne demandai pas mon reste, évitant de me retourner, courant toujours en avant. Conduits sous les coups et les insultes, nous arrivâmes devant une porte fermée. Nous étions tous agglutinés sur la porte comme des abeilles. ll a fallu nous tirer 1 'un après 1' autre pour nous éloigner et 1 'ouvrir. Cela rn' av ait rappelé des souvenirs de jeunesse à Zaghouan quand les gardiens des olivettes à l'approche de la récolte prenaient en
147 Souvenirs de néo-destourien 149 flagrant délit de pacage un troupeau de bovins. Ces derniers étaient, dès la forêt, frappés à coups de bâton jusqu'à l'arrivée devant le fondouk et les pauvres bêtes, pour éviter les coups, courraient devant elles, loin des gardiens et elles s'agglutinaient aussi devant la porte du fondouk. Après nous avoir écartés de la porte, celle-ci fut ouverte et le gardien qui avait frappé Salah Ben Youssef se mit sur le côté. A chaque fois que 1 'un de nous entrait, il lui envoyait un coup de poing. Nous saurons par la suite que c'était un ancien boxeur. J'avais reçu mon coup derrière 1 'oreille gauche. Pendant quelques jours, je sentis encore la douleur à cette place. Chacun de nous s'arrangeait pour éviter le coup qui lui était destiné. Certains se baissaient, d'autres passaienttrès vite. Après cette distribution de coups, nous arrivâmes dans une pièce appelée le dépotoir. Sur le sol il y avait une couche de paille.. De nouveau alignés, on reçut une avalanche d'insultes, de grossièretés proférées par les gardiens qui se flattaient d'avoir vécu dans mon pays ct par conséquent de nous connaître sous toutes les coutures :nous étions une bande de tapettes, de pédérastes et tout le langage des casernes nous était débité. Nous attendions la fin de ce calvaire. Après leur départ, sans prononcer un mot, chacun de nous s'endonnit. Seul, j'étais éveillé en proie à une angoisse indescriptible, étant fatigué par la maladie. Puis je me mis à espérer la mort, à souhaiter la fin de cette nouvelle existence avec, pour les prochains jours, des coups et des insultes. Si j'avais pu mourir, j'aurais été soulagé de tant de souffrances. Cela aurait été 1 'issue la plus heureuse et la fin de ces souffrances intolérables. Alors que ces idées de pré-suicide rn' assaillaient, tous les autres camarades dormaient comme si rien n'était arrivé. J'avais, cette nuit-là, éprouvé le sentiment des suicidés avant leur fin. Le suicide, c'était la dé li v rance, c'était la fin de 1 'enfer, des souffrances intolérables; c'étaitle bonheur. Je donnis un peu vers la fin dela nuit après avoir vu courir un rat parmi nous. Le matin, il fallait aller au greffe pour les fonnalités. Les premiers revenus du greffe ne parlaient pas de brutalités. J'étais moins oppressé et la vie de tous les jours allait revenir. Le temps de
148 150 Souvenirs politiques nous familiariser avec notre nouvelle vie et nous voilà installés au Fort Saint-Nicolas de Mai 40 à Novembre 42 :deux ans et demi. Après avoir passé cette terrible nuit du Fort Saint-Nicolas, nous reprîmes notre vie ordinaire. D'abord le démon de la politique se remit à nous agiter: avoir des nouvelles sur la Bataille de France et l'effondrement de l'armée française devant la poussée allemande. Nous étions arrivés à nous débrouiller le journal "1 'Auto" qui publiait des informations sur le front. Aussitôt rentrés du dépotoir, après le repas de midi pris sur la terrasse, nous nous jetions sur le journal que Bourguiba lisait entouré de nous tous. La marche des événements nous remplissait de joie, cette même joie que devaient éprouver tous les patriotes d'europe quand ils écoutaient la voie de Londres annoncer l'effondrement de l'armée allemande sur le front russe. Nous aussi nous éprouvions de la joie en apprenant l'effondrement de 1 'armée de nos oppresseurs. Cette joie était générale, il n'y avait pas de fausse note. Peu de commentaires car la situation n'avait pas besoin de commentaires. Avec la débandade de la défaite, la nourriture à la prison variaitd'unjour à l'autre en qualité et en quantité. Ce n'était pas le moment de faire des réclamations. Nous mêmes, nous mangions tout. Un jour, on nous avait servi de la purée avec un morceau de viande gras. Quelques-uns disaient que c'était du porc, d'autres du mouton et du veau et pendant qu'on bavardait sur ce tendre morceau de viande la faim le fàisait manger à tout le monde. Quand le soldat qui nous servait revint, nous lui avions posé la question. C'était en effet du porc, mais il était déjà mangé par les Musulmans. C'était de la viande tendre comme du beurre. Un jour que la quantité de nourriture était insuffisante et qu'li y avait quelques grognements, j'ai lancé aux amis«â..ïl...:.. 1 ~ _;.:s-» "Ajoutez à votre repas la joie que procure la défaite de l'ennemi". La guerre allait arriver jusqu'à nous. Un jour que nous étions dans la cour, nous avions entendu des bruits d'avion puis des bombes éclater. Les Allemands pour ajouter à la débandade étaient venus bombarder le port de Marseille. Affolement dans la prison. Tout le monde a été dirigé vers les caves, sauf nous. On nous avait
149 Souvenirs de néo-destourien 151 enfermés dans notre dépotoir et pendant tout le bombardement si proche de nous, les murs tremblaient et des éclats de maçonnerie tombaient du plafond. Nous étions tous réunis près de la pmte sous le porche. Nous avions protesté plus tard contre ce traitement spécial. Pendant ce bombardement, nos gardiens français ne nous avaient pas perdu de vue car, nous l'avons su par la suite, une note spéciale était jointe à notre dossier avec la mention "Dangereux, à surveiller de près". Les Italiens allaient bientôt se mettre de la partie et un aprèsmidi que nous étions dans notre dépotoir, assis sur la paille, nous avons vu à travers les lucarnes, arriver en prison des hommes bien habillés. C'était les Italiens de Marseille qu'on ramassait, car 1 'Italie venait de déclarer la guerre à la France. Il y avait de tout dans cette prison, même un groupe de Juifs enfuis de 1 'Europe Centrale. Parmi les gardiens, il y en avait un qui était dur mais régulier. C'était 1' Adjudant Césari. Son caractère d'homme juste mais sévère allait me servir. A la suite d'une crise terrible de colique néphrétique qui avait duré des heures pendant lesquelles Allal a Laouiti me tenait compagnie et essayait de rn' aider, pendant cette crise où je vomissais à vide au point de sentir que j'allais me retourner comme un doigt de gant, le médecin de la prison était venu me voir avec l'adjudant Césari. Je priais mon confrère de m'hospitaliser. On voyait qu'il hésitait peut-être à cause de cette fameuse note "Dangereux, à surveiller de près". Devant mon insistance, ils' adressa à l'adjudant Césari et lui demanda si on pou v ait rn 'hospitaliser et ce dernier lui répondit: "Il est comme n'importe quel détenu, s'il est nécessaire de l'hospitaliser, il faut l'hospitaliser". J'étais sauvé! Quelques instants après on avait apporté le brancard. Pendant ce temps les amis étaient à la cour pour leur sortie du matin. Couché sur le brancard et transporté, j'éclatais en pleurs ainsi qu'allal a Laouiti. A ce moment, les amis avaient fini leur sortie et revenaient au dépotoir. Devant ce spectacle et en entendant mes pleurs et ceux d' Allala, certains d'entre-eux se mirent aussi à pleurer à haute voix. J'av ais l'impression que c'était pour la dernière fois que je les voyais. Pendant mon transport dans une voiture am bulan ce àl 'hôpital, je rn' étais un peu calmé. J'observais les passants dans la rue et je vis deux tunisiens, les étudiants en médecine Tahar M'haouel et Abid,
150 152 Souvenirs politiques probablement sur le chemin du retour en Tunisie après les derniers événements militaires. Cette "vision" dans l'état où j'étais me fit réfléchir sur les deux mondes des intellectuels tunisiens. Arrivé à l'hôpital, je fus installé dans le pavillon des détenus avec porte en fer pour éviter la fuite. Je tombais sur un médecin, le Dr Tristani, gentil et aimable. Il essaya de rn' aider etc' est à la suite d'un examen au service d'urologie que mon état commença à s'améliorer. Un matin, je fus envoyé au service d'urologie avec mes radios de reins. Je fus examiné par un médecin en tenue de Capitaine. Pendant cet examen était entré un médecin Colonel et ils bavardèrent ensemble sur la guerre, sur les militaires français qui avaient quitté Marseille, surtout sur le départ de 1 'Amiral. Je saurais par la suite qu'ils' agissait de 1' Amiral Muselier qui avait rejoint De Gaulle à Londres. Le Capitaine qui rn 'examinait avait d'autres préoccupations que le cas d'un détenu au teint basané et devait considérer qu'après tout, je n'étais pas dans un état grave. Je pris la parole pour me présenter comme un médecin pour lui préciser que j'avais eu plusieurs crises de colique néphrétique et je le priais de faire quelque chose pour me soulager. Il me dit que ce qui restait à faire c'était un examen avec la sonde et que c'était très douloureux. Je lui répondis: "Cher confrère, faites-moi cela". En effet, c'était très douloureux parce que l'instrumentation de 1 'hôpital Michel Levy de Marseille datait du siècle dernier. Le médecin Colonel me questionnait sur mes études pour me faire supporter la douleur. Le Capitaine passa la sonde et après quelques tentatives pour forcer l'obstacle, me dit en retirant 1 'instrument qu'il ne pou v ait pas passer. Ces tentatives de forcer 1' obstacle avaient brisé le calcul en plusieurs morceaux et je 1' ai évacué avec des douleurs intolérables dans la journée, mélangé à une quantité considérable de sable. Tout cela passait à travers un urètre blessé par un urétroscope du calibre d'un petit doigt. Ces souffrances colhcidaient avec la signature de 1 'Armistice et les conditions imposées à la France impériale, à la France de De Guérin, d'antoine Gaudiani et Cie. Lors de ce séjour à 1 'hôpital, les Italiens étaient aussi venus bombarder Marseille. L'alerte fut donnée et le Sergent quis' occupait de notre pavillon avait fait descendre tous les détenus malades sauf moi. Ilm'avaitempêché de descendre et mit une sentinelle pour me
151 Souvenirs de néo-destourien 153 surveiller: la même chose qu'en prison. Aussitôt le Sergent parti, la sentinelle et moi avions rejoint,tout le monde aux abris. Quelques instants après,je vis le Sergent en proie à une peur panique, chercher à droite et à gauche jusqu'au moment où il me trou v a. Il mit une sentinelle auprès de moi et rouspéta parce qu'onn'avait pas obéi à ses ordres. Cela devait être à cause de la mention "dangereux, à surveiller de près" qui était jointe à notre dossier. Quelques jours après, j'était renvoyé en prison. mes amis n'étaient plus au dépotoir. On nous avait mis dans des cellules contiguës avec des portes en barreaux de fer. Etant encore malade, j'étais dans une mêine cellule avec Allal a La oui ti qui s'occupait un peu de moi, qui me tenait surtout compagnie. A ce moment-là, il y avait une pénurie de cigarettes chez nous. Allala Laouiti était arrivé à fumer une cigarette faite avec plusieurs mégots et encore une cigarette faite avec des mégots de mégots. Mon état de santé s'améliorait. Pendant cette période, deux détenus s'étaient suicidés: un Allemand qui devait être un espion et un cheminot français qui a été condamné pour vol de colis adressés à des soldats sur le front. Quelques jours plus tard, j'eus une petite crise de colique néphrétique. J'ai été de nouveau hospitalisé et cette fois, j'ai passé un bon moment à Michel Levy 1 J'avais comme compagnons des suspects communistes, évacués de la région parisienne. C'étaitpour la plupart des militants. Il y avait là un vieux maire de la banlieue parisienne, un horloger de Paris, Titeux. C'était un soldat français, d'origine grecque, qui s'occupait du pavillon ; c'était la pagaille complète. Les détenus sortaient en ville, on jouait au poker et cela avait duré un bonmomentjusqu'àl'arrivée d'un autre médecin qui avait mis de l'ordre dans le pavillon. Pendant ce séjour, je fis la connaissance d'un commerçant grec de Marseille, originaire de Smyrne, il me raconta 1 'histoire des prêts qu'il faisait aux Turcs de 1 Conversation avec Si Youssef Rouissi (Août 1964) Pendant cette 2ème hospitalisation, Si Youssef Rouissi était venu me rejoindre comme malade. C'est pendant ce séjour commun à l'hôpital que Si Youssef avait écrit une longue lettre donnant tous les détails de notre tragique arrivée à la prison du Fort Saint Nicolas. Cette lettre était adressée à Moussa Rouissi, son cousin, à Degache. D'après Si Youssef, celte lettre avait été imprimée en tracts et distribuée parmi la population. Elle avait été à l'origine de la révolte de M ouldi El H orchani.
152 154 Souvenirs politiques Smyrne contre dépôt des reliques religieuses (IBADA1E). Je fis aussi, la connaissance d'un fameux ancien sous-lieutenant en retraite qui travaillait au Centre de Recrutement et dont le scandale avait défrayé la chronique marseillaise et même française. Il avait sous la main un tuberculeux surnommé "Moustique" qu'il présentait au médecin de recrutement à la place de ceux qu'il voulait dispenser du service militaire. Il fit cela pour un grand joueur de football d'origine algérienne. La chose finit par se savoir et le scandale éclata. Un jour, j'ai été appelé par le médecin de 1 'hôpital pour servir d'interprète au cours de 1 'examen médical d'un soldat nord-africain. Parmi ses réponses, il disait avoir été hospitalisé en France, à Aih Essouda (œil noir). J'avais répété le nom de cette ville au médecin et nous n'arrivions pas à savoir le nom français de cette localité. Alors le médecin militaire avait demandé au soldat pour quelle affection il avait été soigné dans ce centre. Sur la réponse du malade: pour affection nerveuse, le médecin trouva le nom de la ville. Issoudun, devenue Ain Essouda. Cette anecdote me rappela qu'à. Téboursouk nous bavardions souvent avec un soldat noir originaire du Gabon qui connaissait Allala El Fassi, déporté à Libreville, et dans sa conversation il parlait souvent de Toumroussou et nous n'arrivions pas à comprendre la signification de ce mot. En insistant un peu, nous avions fini par savoir qu'il s'agissait de Téboursouk, transformé dans le langage des soldats noirs en Toumroussou. Après un séjour à Michel Levy, je fus transféré à la prison militaire où j'avais trouvé mes camarades dans des cellules individuelles avec petites cours. Nous avions passé le reste de l'été ensemble. J'étais encore très maigre, ce qui faisait dire à Allala Laouiti que je n'avais plus de cou etqu 'on voyait à travers tellement j'étais amaigrp. 1 Conversation avec Si Youssef Rouissi sur nos souvenirs politiques le 26 Avril 1966, à mon cabinet. Si Youssef me rappelle qu'à Saint-Nicolas( été1940,peut-être Septembre ou Octobre), Bourguiba avait écrit une lettre àbergery pour lui parler de notre détention qui n'avait plus de sens après l'armistice et lui disait que d'autres pouvaient venir nous libérer. Cette lettre, d'abord discutée par le bureau politique
153 Souvenirs de néo-destourien 155 Samedi 26 Octobre, nous fûmes convoqués par le Capitaine directeur de la prison qui nous avait annoncé qu'on allait quitter la prison pour une résidence surveillée. C'était une bonne nouvelle pour nous et notre joie était grande. Le lendemain, on nous avait demandé de préparernos affaires pour quitter la prison 1 'après-midi. Vers 3 heures, j'avais mis mes habits neufs et même craché sur les murs de la cellule et, inst.allé avec mes valises dans la petite cour, j'attendais le moment du départ. On entendait les gardiens ouvrir les cellules, puis s'arrêter pour reprendre quelques instants après. Puis, plus d'ouverture de cellules pendant un long moment. Le brouhaha qui accompagnait l'ouverture des cellules avait cessé. On était retombé dans le silence de la prison. Nous étions toujours dans les petites cours. Ons 'interpellait d'une cellule à 1 'autre pour savoir ce qui se passait et progressivement on était arrivé à savoir quels étaient ceux qui n'étaient pas partis. C; était les sept : Bourguiba, Salah Ben Youssef, Nouira, Belhouane, Mongi Slim, Mahmoud Bourguiba et moi-même. L'enthousiasme commençait à tomber et la joie du début était mêlée de doutes. Toutefois je ne perdais pas 1 'espoir. Après une longue attente, les gardiens étaient venus ouvrir nos cellules mais c'était pour aller sur la terrasse pour la promenade quotidienne. Et là, nous nous sommes livrés à toutes les suppositions. Un faible espoir persistait, mais chaque jour qui passait après le départ de nos amis confirmait notre maintien au Fort Saint Nicolas, d'autant plus que 1 'autorité de la prison ne savait pas grand chose ou feignait de ne rien savoir. Au bout de quelques semaines, il n'y avait plus d'espoir et nous voilà réinstallés en prison pour x temps. Nos amis avaient été mis en résidence surveillée à Trets, village près de Marseille. Nous commencions à recevoir leur correspondance. Après leur départ, (Bourguiba, Salah Ben Youssef et SlimanB en Sliman) avait été communiquée aux autres camarades. Rouissi et Bougatfa - toujours d'après Si Youssef Rouissi - auraient fait des remarques et je m'étais chargé - vu le caractère autoritaire de Bourguiba- de les lui communiquer. Il aurait pris la chose avec mauvaise humeur et se serait fâché. Enfin, il tint compte de certaines remarques mais maintint les phrases: "Nous voulons être libérés par la France et sortir par la grande porte". J'avais donné cette lettre à quelqu'un pour la porter en-dehors de l'hôpital
154 156 Souvenirs politiques nous endurâmes un hiver très rigoureux. Au mois de Décembre, une quantité considérable de neige était tombée sur Marseille. Elle avait jusqu'à un mètre de hauteur dans la grande cour de la prison. Je souffrais beaucoup du froid et malgré les couvertures, pardessus et autres choses que Mongi Slim- qu'on avait autorisé à coucher avec moime mettait sur le dos, je n'arrivais pas à dormir, tellement il faisait froid dans la cellule avec sa lucarne ouverte au-dessus de la porte. Mon état de santé empirait et devant le danger que je courrais, nous décidâmes d'envoyer des télégrammes à Tunis pour alerter nos avocats, surtout Me Guellaty, quant à notre situation. Le Directeur de la prison faisait preuve de mauvaise volonté dans ces circonstances, mais finit par céder après l'envoi de ces télégrammes. Les militaires français n'avaient plus l'assurance ni la morgue d'avant la défaite. Au cours de ces tentatives pour améliorer par tous les moyens notre situation et surtout la mienne et pour éviter les conséquences néfastes d'un froid et d'un hiver qui s'annonçaient rigoureux, nous reçûmes la visite d'un officier supérieur de la justice militaire de Marseille - le Colonel Rondin. Dès 1' abord il fut compréhensif et nous fûmes installés dans 1 'ancien réfectoire, une grande salle de 15 mètres de longueur et 6 mètres de largeur environ. Dans la journée même, on av ait installé un poêle à charbon. Notre condition changeait du tout au tout. Nous étions sauvés et surtout moi avec ma maigreur et ma sensibilité extrême au froid. Et progressivement, nous avions obtenu le régime politique en ce qui concernait les journaux et la nourriture spéciale que nous recevions de la prison. Nos familles étaient autorisées par Tunis à nous envoyer chaque mois un colis, disons plutôt une caisse, remplie de toutes choses pour améliorer notre subsistance. Avec ce qu'on nous donnait en prison et nos colis, nous préparions nous-mêmes nos repas sur notre poêle. Trois d'entre-nous étaient de "bons cuisiniers" : Bourguiba, Nouira et Slim. Bourguiba était le champion, venaient ensuite Nouira et Mongi Slim. Belhouane était un cuisinier de second ordre ; Salah Ben Youssef, Mahmoud Bourguiba et moi-même nous étions des ignorants sur le chapitre de la cuisine. La Direction de la prison mettait à notre disposition un soldat pour balayer et essuyer notre salle, laver la vaisselle et faire quelques autres petits travaux. Le
155 Souvenirs de néo-destourien 157 premier soldat était un jeune français, maigre à l'arrivée, tout rond au départ. Le deuxième était un soldat allemand qui chaque matin venait pour faire la vaisselle. Il nous tournait le dos et faisait son travail comme un soldat allemand fait son service militaire. Aucune familiarité avec ce dernier alors qu'avec le soldat français c'était autre chose. Le repas de midi, nous mangions une nourriture légère, surtout des légumes cuits à l'eau. C'était le repas du soir qui était préparé à tour de rôle. Un jour de Ramadan, Bourguiba nous avait préparé un repas formidable avec carte. Cela rn 'avait fait dire que Pétain n'avait pas un repas pareil. A PROPOS DES ALLIES ET DES ALLEMANDS Au point de vue politique, nous suivions avec intérêt la Bataille d'angleterre. Les Allemands s' achamaient sur les Anglais pour leur faire plier genoux el ces demicrs résistaient avec une opiniâtreté toute anglaise. Pendant cette période, il n'y avait pas de controverses entre nous ; nous étions tous dans 1 'expectative. C'est après 1 'échec des Allemands dans leur Ba taille d'angleterre que Bourguiba et Salah Ben Youssef crurent en la victoire des Alliés. En ce qui me concernait, je croyais en la victoire des allemands car avec leur guerre éclair, ils liquidaient en quelques jours la Grèce et d'autres pays. Je ne commençais à prévoir leur défaite qu'au moment de l'attaque contre l'u.r.s.s. le 21 Juin Si au bout de six mois ils n'avaient pas vaincu 1 'Union Soviétique, ils risquaient de perdre la guerre : telle était mon opinion. Aussi étions-nous divisés en deux groupes : les partisans de la Grande-Bretagne «~1 l:ilk...;..y ~» ct de 1 'Allemagne 1 «j 7 (,._. '-:-".!-L.o :_..- J 7<...». Sur celle question, nous avions quelquefois des discussions qui n'allaient pas jusqu 'à altérer notre vie commune. 1 Croix gammée
156 158 Souvenirs politiques A l'occasion d'événements politiques ou stratégiques nouveaux, ces discussions se ravivaient. Par exemple, au moment de la révolte de Raclùd Ali El Kilani, Bourguiba et Ben Youssef étaient contre lui ; quant à moi, je le défendais et lui donnais raison de profiter des difficultés de l'angleterre pour libérer son pays. Dans leurs relations en prison, Bourguiba et Ben Youssef aimaient à fréquenter les gaullistes, moi je fréquentais surtout les communistes mais jamais les Allemands ou leurs "amis". Je n'avais pas de sympatlùe pour les gaullistes, ni non plus de 1 'antipathie. Ma sympatlùe pour les Allemands provenait du fait qu'ils étaient les ennemis héréditaires de nos maîtres, les Français. D'ailleurs cette sympathle remontait à très loin. Pendant la guerre de , alors que j'avais 1' âge de 10 ou 12 ans, le soir nous montions toute la famille, père, mère et frères, sur la terrasse ct nous cherchlons dans le firmament le passage des avions allemands ct nous prenions les déplacements des étoiles pour des avions allemands qui volaient à haute altitude. Mon frère aîné Gaccm avait été arrêté ct condamné pour avoir chanté chez un coiffeur: "0 Tunisie pourquoi es-tu triste? (ou ne soit pas triste!) Les Allemands demain seront chez nous" «4 ÔJ-li:-.j\1~1 L>~ ~\) ~.r- _))~...;,y ~» La veille à la maison, cachés dans une "maksoura", mes deux frères et moi, nous chantions ces paroles alors que père ct mère veillaient dans la chambre à coucher où se trouvait la "maksoura". Moi-même j'avais failli avoir de graves ennuis. A l'école primaire, pendant une leçon d'arabe, j'avais écrit sur un bout de papier que les Turcs, alliés des Allemands, avaient gagné telle bataille. Ce bout de papier que j'avais passé à Gaccm Ouali, a été confisqué par 1 'instituteur. Il rn' avait appelé près du tableau cl avait envoyé un élève chercher le Directeur Mr Mrad, un Tunisien de Monastir, d'origine turque, qui n'avait pas beaucoup de sympalhle pour moi parce que j'étais le fïls d'un petit épicier. Il aimait les fils des bourgeois de Zaghouan. A l'entrée du Directeur dans la classe, j'avais perdu connaissance le Lemps d'un éclair. Le maître d'arabe avait jeté mon papier dans le panier. Je respirais. Tout ce qu'il pouvait dire au Directeur après avoir jeté le papier compromettant n'était plus grave. J'avais frôlé la catastrophe.
157 Souvenirs de néo-destourien 159 Toujours mes souvenirs de jeunesse à Zaghouan pendant la guerre J'avais un livre de lecture arabe; dans une de ses pages, il y avait une photo de Napoléon. J'avais découpé une photo d'enver Pacha, le général turc, si j'ai bon souvenir, que j'avais collé sur celle de Napoléon. Lors d'une perquisition chez moi après un vol de craie et autres objets scolaires à 1 'école franco-arabe, dont j'étais le balayeur pour cinq francs par mois, je fus pris de panique et décollai la photo d'enver Pacha de mon livre de lecture. En plus de la haine du colonisateur, les premières semences politiques que je recevais dataient de mon enfance. Elles rn 'ont été inculquées par notre instituteur d'arabe, Si Ham ou da Fénira, originaire de Turki près de Grombalia. Il avait suivi les cours d'histoire de Béchir Sfar à la Khaldounia et, de temps en temps, il nous apportait son registre de notes et nous en lisait quelques chapitres. Au milieu de la guerre , les Français avaient amené à Zaghouan des prisonniers allemands pour faire des routes. J'allais les voir et progressivement, j'étais arrivé à échanger quelques mots avec eux. Mais voilà qu'un jour, la sentinelle française qui les surveillait cria de mon côté et même me mit en joue. Aussitôt je pris la fuite et cessai d'aller du côté des prisonniers. Cette sympathie pour 1' Allemagne et les Allemands, ennemis héréditaires de nos maîtres les Français, je ne faisais rien pour la refouler. Par ailleurs, mon comportement politique rn 'était dicté par mes responsabilités de patriote tunisien et surtout de dirigeant responsable. Cette position écartait de mon choix la victoire de 1 'hitlérisme basé sur la suprématie des races blanches et en premier lieu de la race allemande et sur la déchéance des races de couleur placées au bas de la hiérarchie des races, les derniers étant les Juifs, les avant-derniers les Nègres et les Arabes ne devant pas être très loin. Circonstance aggravante : l'alliance de l'allemagne avec 1 'Italie de Mussolini faisait, qu'en cas de victoire de cette dernière, la part de l'italie c'était la Tunisie réclamée à cors et à cris par le fascisme. Après la victoire allemande sur la France, je rn' attendais à une amélioration de notre sort et peut-être à notre libération, les Al-
158 160 Souvenirs politiques lemands nous ayant largement exploités dans leurs radios avec le fameux Younès El Bahri. il n'en fut rien. Aussi ma sympathle n'était-elle plus sans mélange. D'autant plus que des amis et partisans avaient contacté des Allemands dans le but de nous faire libérer. Un jour, nous avions reçu la visite de Chamakh, alors étudiant. il nous fit part, à Bourguiba et à moi, de ses démarches auprès des Allemands pour nous libérer. Au cours de la conversation, Bourguiba s'était fâché contre lui, alors j'ai intervenu pour dire qu'il fallait le laisser faire. Une autre fois, lors d'une visite de Ben Nila, qui était mon correspondant au Fort Saint-Nicolas, ce dernier rn' avait rapporté qu'il était en contact avec un officiel allemand au sujet de notre sort. Je lui ai prodigué des conseils de prudence pour ces contacts qui risquaient- s'ils étaient connus des Français - de lui créer beaucoup d'ennuis. D'autres étudiants tunisiens avaient un tout autre comportement. Je citerai le cas de Mohamed Boujemaâparce qu'il avaittenté de se servir du Néo-Destour pour sa collaboration intéressée avec les Allemands. Un jour, nous recevons la visite d'un jeune homme tunisien qui était venu porteur d'une revue allemande illustrée. Il demandait notre consentement et notre soutien pour la faire diffuser en Tunisie. Ce document consistait en une revue illustrée avec textes en arabe, portant en première page un soldat français levant les bras et se rendant. A l'intérieur, c'était des pages pleines d'illustrations, portant en particulier sur les rencontres d'hitler avec les leaders arabes ou musulmans dont, en premier lieu le Mufti Amine El Housseini. Renseignements pris, il s'avéra que ce jeune homme faisait, en zone occupée et surtout à Paris, un commerce avec les Allemands qui lui rapportait des millions. Notre réponse a été catégorique :refus. Il aurait tenté de contacternos amis de Trets pour le même travail et aurait obtenu quelque chose. Ce comportement n'avait pas empêché Bourguiba de le voir quelques mois après quand il vint nous rendre visite. Je n'étais pas d'accord pour revoir un tel personnage, surtout après sa tentative de nous diviser ceux de Trets et ceux de Fort Saint -Nicolas, dans l'intérêt de son marché noir et des millions qu'il voulait amasser sur le dos des patriotes tunisiens.
159 Souvenirs de néo-destourien 161 Au chapitre des Allemands, ces derniers allaient nous rendre visite sans le vouloir. Avec l'éviction de Laval par Peyrouton, ce dernier était devenu une personnalité importante auprès de Pétain. A cette période, le tribunal militaire de Marseille nous avait annoncé notre prochain jugement. Un greffier était venu nous voir pournous demander les adresses de nos avocats afin d'entrer en contact avec eux. Nous sentions que c'était là un coup de jarnac de Peyrouton. La date de notre jugement approchait quand brusquement les Allemands chambardèrent tout chez Pétain à Vichy. Parmi les ministres qui avaient sauté, Peyrouton, notre ennemi "héréditaire," et notre jugement fut renvoyé de nouveau aux calendes grecques. A part cette visite intéressée de Mohamed Boujemâa, nous recevions d'autres visites de patriotes tunisiens. D'abord, il y avait les visites régulières de nos "correspondants" de Marseille, tous étudiants : Ahmed Zouiten et Abderrahmane Dziri étudiants en pharmacie pour Bourguiba, Sadok Mokaddem pour Salah Ben Youssef et Ben Nila pour moi. A noter en particulier les visites de Khélifa Haouas, qui faisait la navette entre Marseille et Tunis comme marin. Khélifa Haouas servira beaucoup à cause de ce v a-etvient et surtout à cause de ses capacités d'homme actif, audacieux et aussi débrouillard. D'ailleurs, il servira encore le jour où je le chargerai personnellement de préparer le départ d'ali Belhouane pourl'egypte. Cela se passait en hiver Je venais de Zaghouan pour passer quelques jours à Tunis afin d'entrer en contact avec les amis du Parti. Chaque fois que je venais pour cela à Tunis, j'assurais la permanence au siège du Parti au 158, rue Bab-Souika. A cette époque, nous cherchions quelqu'un de débrouillard pour préparer le départ d'ali Belhouane pour le Caire. Un jour que j'étais au bureau du parti, Khélifa Haouas ouvrit la porte et entra. C'était l'homme qu'il fallait pour cette tâche. Je le mettais au courant de la question et lui demandais de s'en charger. Il accepta d'emblée. Parmi les visites, il faut aussi signaler celle de Mme Bourguiba Mathilde, accompagnée de son fils Bibi, celle de Mohamed Ben Khélifa accompagné de sa femme Lucienne, de nos camarades de Trets en particulier Allala Laouiti et Ali Zlitni, celle du Dr Tahar. Zaouche venu en France pour préparer le concours de chef de service, celle du commerçant et patriote jerbien Si Taieb Maameri
160 162 Souvenirs politiques et tant d'autres. Une visite aura eu des conséquences heureuses alors qu'à l'origine c'était celle d'un inspecteur de police tunisien, Ben Romdhane, qui actuellement vit en France fuyant la Tunisie indépendante. C'était un jeune intellectuel tunisien, Ben Abdeljaouad, qui se prétendait patriote, qui 1' avait amené avec lui à Saint-Nicolas sans que nous sachions qu'il était inspecteur de police en Tunisie. Comme à chaque visiteur, Bourguiba lui fit part de sa conviction de la victoire des Alliés. Cet inspecteur aurait rapporté cette conversation à ses chefs en Tunisie. LA VIE AU FORT SAINT-NICOLAS J. Zay, ancien Ministre de l'education Nationale des gouvernements du Front Populaire, avait passé quelques jours à Saint Nicolas. Nous 1' avions croisé quelquefois. Il était inculpé au procès de Riom avec Blum, Daladier, Raynaud et autres. Quand on se rencontrait, il semblait gêné peut -être parce qu'il avait participé aux gouvernements qui nous avaient envoyés là où il nous rencontrait. n donnait l'impression d'une personne traquée et cela n'était pas impossible vu le traitement que les pétainistes et les Allemands lui avaient réservé par la suite. n avait été assassiné traîtreusement lors d'un transfert et jeté dans un précipice. Nos amis eurent comme voisins les communistes français lors de leur transfert en Algérie. Nous les avions aperçus au moment où on les réunissait dans la cour centrale avant leur départ. C'était le Colonel Ronsin qui procédait à ce transfert. On les éloignait de France pour leur éviter de tomber entre les mains des Allemands. Comme gaullistes détenus, il y avait le Capitaine Kurt, grand ami de Bourguiba et un peu de Salah Ben Youssef, simple camarade de détention pour le reste de notre groupe ; Sanson, un jeune intellectuel, avocat de profession, sympathique, devenu après la libération de la France, haut fonctionnaire (il viendra en Tunisie en 1964 et rencontrera le Président Bourguiba) ; un Capitaine de réserve - je crois ancien chef de rayon dans un grand magasin de Paris - inculpé de désertion pendant la campagne de France. Sa femme, brillamment fardée et bien habillée, venait le voir. C'était un spectacle "casino de Paris" pour nous, sevrés de ce genre de
161 Souvenirs de néo-destourien 163 spectacles depuis plusieurs années. Belhouane et moi, nous discutions quelquefois avec lui, surtout de la guerre en U.R.S.S. Au moment de Stalingrad, nous soutenions que c'était une bataille décisive et qui aurait des répercussions sur la marche future de la guerre. Le Capitaine répondait que c'était une bataille comme une autre, qu'hitler et les Allemands y envoyaient la quantité de soldats et de matériel que cette bataille requérait et que cela n'avait rien de particulier. Il y avait un peu de tout comme détenus. Quelques fils de grande famille ou de grands noms étaient souvent inculpés d'espionnage ou de collaboration avec les Allemands. Nous avions eu un descendant de De Lesseps. Cette sorte de détenus recevait des visites de beaux Messieurs et d'officiels. Leur détention ne durait pas longtemps. Toute cette agitation et ces vagues successives de détenus, c'était le spectacle de tous les jours, pour nous, étemels pensionnaires de Saint-Nicolas. Les gardiens, qui nous avaient si odieusement maltraités le premier soir de notre arrivée, avaient beaucoup changé par la suite. Ils venaient nous rendre visite à notre chambre. C'était l'occasion pour nous de leur offrir une cigarette ou des gâteaux pour leurs enfants. Seuil 'adjudant Cesari était resté le même, sévère et juste dans ses services. Il y avait dans le service administratif, un Adjudant d'origine martiniquaise qui ne nous aimait pas beaucoup et qui parfois cherchait à nous humilj.er. Un jour de visite du Capitaine, Bourguiba s'était plaint de l'attitude de cet Adjudant. Le Capitaine nous demanda son nom. "L'Adjudant B odie! " répondit Bourguiba. Très vite nous avions pris la parole pour dire qu'il s'agissait de 1 'Adjudant martiniquais car Bodie n'était pas_son nom. Bourguiba nous entendant parler de lui en l'appelant 1 'Adjudant B odie, crut que c'était son nom. C'était un sumom que je lui avais donné parce que les Martiniquais mangeaient la lettre R. dans leur prononciation. Ainsi pour dire "broderie" ils prononçaient "bode ie". Un poste à galène nous avait été apporté clandestinement par les amis : nous écoutions la radio à tour de rôle et le premier disque entendu d'oum Kalthoum était pour nous comme un rêve des milles et une nuits. A tour de rôle, on écoutait une partie du disque.
162 164 Souvenirs politiques Il éclatait très peu de querelles entre nous. Une querelle survenue entre Bourguiba et son frère Mahmoud rn 'avait beaucoup impressionné au point que je fondis en larmes tandis que Mongi Slim essayait de me calmer. Je me souviens aussi d'une autre querelle entre Salah Ben Youssef et Belhouane où ce dernier avait sorti toute la gamme des réflexions injurieuses contre le Jerbien Salah Ben Youssef. Mongi était le camarade au comportement tou jours égal. C'était lui qui partageait entre nous sept tout ce que nous recevions comme colis de la Tunisie. Les jeux qui nous occupaient étaient les jeux de cartes : la chkouba, la round a et le trissiti. Bourguiba jouait assez, moi très peu. Vers la fin de notre séjour à Saint-Nicolas, Belhouane avait brusquement cessé de faire son tour de cuisine et s'était mis à manger la nourriture de la prison... cela n'av ait duré que quelques jours et nous fûmes transférés à Lyon. Par suite des restrictions, on faisait manger aux détenus des légumes cuits à l'eau et très salés, pour leur faire boire beaucoup d'eau et ainsi leur remplir le ventre et leur donner la sensation d'être rassasiés. Je crois que Me Berthon, lors d'une de ses visites au Fort Saint Nicolas, nous avait proposé de tirer profit des clauses de 1' armistice pour nous faire libérer : nous avions refusé. Lundi 22 Août 1941 :Me Guellaty était venu nous voir après un voyage à Vichy où il avait rencontré Louis Marin, ancien leader de la droite française. Bourguiba lui fit part de sa conviction quant à la victoire des Alliés. Guellaty était très sceptique là-dessus. Cela se passait au début de Sur Pétain, j'étais en désaccord avec Bourguiba et Salah Ben Youssef. Eux défendaient la position de Pétain. Moi, je soutenais que la France n'avait pas le droit de signer un armistice séparé avec l'allemagne, quand d'autres, qui n'avaient rien à voir dans la querelle, continuaient le combat. C'était le cas de la Hollande dont la Reine s'était réfugiée en Angleterre et de la Belgique dont le Roi était prisonnier des Allemands. Je disais que Pétain avait porté préjudice à l'honneur de la France, à la parole de la France.._;...>~ L. J1 :.;}- ~\ J1..:..iJ ~ ~.f~ J.:l-1.fJ~ L. -s-_;ji Jy» «~..LJ Jl G.J,_,ft> ôîfl l?l-j \..Gr j!-o j.;t;. -s-rji -) J>-,:)
163 Souvenirs de néo-destourien 165 La France avait entraîné d'autres dans la guerre et voilà qu'elle tirait son épingle du jeu. «~.,::.,~..~..ouj <...!"\.; J.;J L;)» L'argument de Bourguiba et Salah Ben Youssef était qu'il fallait rendre supportable au peuple français 1 'occupation allemande après la défaite. Pour le contact avec les Alliés : Salah Ben Youssef rn' avait mis au courant, à l'approche du débarquement en Afrique du Nord, du contact entre Hédi Chaker et un agent anglais qui lui avait demandé quels seraient les meilleurs ports pour le débarquement. J'étais d'accord pour ce contact. Décembre 1941, les Allemands s'enlisaient dans la guerre de Russie. Le départ de Brauchitch, Chef d'état-major d'hitler et la prise par ce dernier de toutes les responsabilités militaires, stratégiques et autres, parce-qu'il était sujet à des "révélations", étaient à mon avis un signe avant-coureur de revers et peut-être de défaites dans la guerre de Russie. Les militaires commençaient à douter de la victoire. Remettre la stratégie entre les mains d'un illuminé était une grosse erreur. Et, pour démontrer la faiblesse progressive de l'armée allemande,je disais que les Allemands avaient attaqué la 1ère année sur un front de kms,la 2ème année surunfrontde 600kms et la 3ème année sur un front de 60 kms. Les nouvelles de l'accession au trône de Moncef Bey nous parvenaient en prison. Un jour nous avions décidé d'écrire à Tahar Lakhdar une lettre pour donner notre point de vue et nos directives. Bourguiba fut chargé de la rédiger. Après 1 'avoir fait, il commença à nous la lire dans notre chambre. La sortie pour la promenade survint au début de cette lecture. Tout le monde commençait à tiquer, sauf Si Mahmoud, le frère de Bourguiba. Entre le début de la lecture dans notre chambre et sa poursuite sur la demi-lune (la terrasse du Fort Saint-Nicolas), les amis Ben Youssef, Nouira, Mongi Slim et Ali Belhouane rn 'avaient demandé de faire quelques remarques à la reprise de la lecture. J'acceptais. Nous voilà réunis autour de Bourguiba sur la terrasse et ce dernier reprit son compte-rendu. Je fis une première remarque. Bourguiba la reçut avec mauvaise humeur ; à la deuxième remarque il se fâcha et à la troisième il mit fin à la lecture et quitta notre groupe pour aller s'asseoir seul à quelques mètres de là. Tout le monde le suivit et me laissa seul.
164 166 Souvenirs politiques Après rn' avoir chargé d'une tâche qu'ils étaient incapables d'assumer, ils m'avaie=1t laissé tomber et avaient rejoint Bourguiba. Je restais seul après cc'.te colère suscitée par mes observations, lesquelles rn avaient été suggérées par les autres. Quelques jours après, je leur ai dit : "Vous rn' avez lâché et vous avez rejoint et suivi celui qui distribuera un jourles fauteuils de ministres. Quant à moi, je n'ai rien à distribuer". Et à partir de ce jour-là, je leur dis: "Vous ne m'y reprendrez plus!... " Avec le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, il y eut un regain de problèmes politiques. En particulier, surgissait la préoccupation sur notre maintien au Fort Saint-Nicolas après l'occupation allemande de toute la France, les Alliés risquant de bombarder le port de Marseille. Quelque temps avant ces événements, j'avais été consulter à l'hôpital pour pigmentation sur les avant -bras et les tempes. Le médecin pensait à une maladie d'addison ou de l'addisonisme. Mohamed Ben Khélifa m'avait apporté du Syncorthil pour cette maladie. Nous l'avions chargé de voir à Paris son ami Me Michel pour le consulter sur notre cas et notre sort. NOTRE DEPART DU FORT SAINT NICOLAS 19 Novembre L'Adjudant Cesari nous avertit que nous devions partir pour une autre prison, le Fort Saint-Nicolas étant évacué. Nous préparons nos caisses. 20 Novembre Le télégramme pour tranquilliser!afamille est parti à 9h Novembre Visite du Commandant Roussin qui nous annonça notre départ pour la prison de Lyon accompagnés d'une note sur notre régime politique. Départ de Marseille à 2 h du matin pour Lyon, accompagnés 1 Notes prises sur Agenda "domestique" 1942 : àpartirdejuin1941 jusqu'à juin 1942, j'inscrivais sur des agendas appelés exprès agenda "domestique" des notes sur notre vie de tous les jours et surtout sur les questions domestiques (de la vie ordinaire de tous les jours) me concernant. J'évitais de consigner des questions politiques de crainte d'une éventuelle perquisition, les perquisitions d' avri/1938 nous ayant corrigé la-dessus. Quelques fois, je consignais quelques informations politiques et autres.
165 Souvenirs de néo-destourien 167 de gendarmes. Il fait froid. Je fus obligé de me couvrir avec la couverture de Si Mahmoud. On a reçu beaucoup de colis. 1 Une fois arrivés à Lyon, le matin, une camionnette nous attengait. Elle était arrêtée devant 1 'Hôtel de la Gare. Un garçon de l'hôtel voulant faire de l'esprit sur notre compte s'adressa à son camarade et lui dit : "Tu vois ces Messieurs, ils vont dans un hôtel où le logement et la nourriture sont gratuits. Ils ont de la chance! " Et le plus beau, c'est que. quelques jours après nous mangerons et nous ferons la sieste gratuitement dans leur Hôtel dela Gare, quand les Allemands viendront nous libérer à Fort VanCia. Transportés à la prison de Montluc, nous y rencontrions un ancien Adjudant de Téboursouk, responsable de Montluc, prison célèbre dans la résistance française. Ici, cet Adjudant n'a plus le visage des militaires de Tunisie. Il essayait de nous tranquilliser sur notre régime. Mais tout semblait en désordre. On nous installe dans deux chambres éloignées des autres et généralement réservées aux officiers détenus. Notre régime n'était pas mauvais tenant compte de la situation des français après 1 'occupation totale de la France par les Allemands. Mais les Français tenaient jalousement à nous, à leur "trésor" précieux. lis nous trimballaient d'un endroit à un autre de la France. Or à cette période, les Allemands étaient à notre merci! «... 1 )1..;_j. jk:-» Obligés d'occuper la Tunisie après le débarquement allié en Afrique du Nord, ils étaient soumis à la pression des Tunisiens sous le règne de Moncef Bey. Et malgré cette pression, cela n'a pas été facile. Ils voulaient pratiquer en Tunisie la même politique qu'avant le débarquement : "Les Tunisiens et la Tunisie, c'est du ressort du gouvernement français". Cela devait résulter d'un marchandage entre Vichy et les Allemands. Mais les destouriens à Tunis, en-dedans et en-dehors de la prison, avec un - Bey patriote, avaient empêché ce marchandage de fonctionner impeccablement. Les destouriens de la prison avaient payé cela d'un certain nombre de patriotes tués lors d'une tentative d'évasion. Après ce massacre, Moncef Bey avait menacé Esteva, Résident Général français, d'aller lui-même ouvrir la porte de la prison pour libérer les destouriens. Esteva répondit par la menace : "Vous 1 Fin des notes de l'agenda domestique de 1942
166 168 Souvenirs politiques trouverez des tanks sur votre chemin". "Je n'ai pas peur des tanks". Devant la résolution inébranlable de Moncef Bey, Esteva libéra Habib Thameur et ses compagnons. Eux libres, ce fut alors les destouriens qui exercèrent une pression sur les Allemands pour nous libérer. En France allait commencer un jeu de cache-cache entre les Allemands qui nous recherchaient pou mous libérer par ordre de leur gouvernement et les Français qui voulaient nous garder à tout prix. D'après les Allemands, qui nous le diront par la suite, ils étaient venus nous chercher à Montluc. Les Français leur avaient fait visiter toute la prison, sauf les deux chambres situées loin du bâtiment central où ils nous avaient logés. Le jour de cette visite, nous avions flairé quelque chose d'anormal. En effet, d'habitude, les gardiens allaient et venaient de notre côté. Cet après-midi là, personne n'était venu. C'était le désert du côté de notre logement. Nous avions une sonnerie pour appeler quelqu'un le cas échéant. Nous avions sonné et le gardien venu à notre appel était agité. Une deuxième fois nous avions sonné et le gardien, toujours agité, était venu nous demander de ne plus sonner. Après cette chaude alerte pour les Français, nous n'avions pas tardé à quitter Montluc. Nous fûmes transportés à Vancia, fort ou caserne désaffectée en pleine forêt. Nous y avions trouvé quelques-uns de nos anciens gardiens de Marseille. ll y avait surtout des prisonniers politiques, des gaullistes, semble-t-il. Pendant le court séjour à Montluc, j'avais été consulter, pour mon addisonisme, dans les hôpitaux de Lyon. La nourriture était supportable. Les gardiens de Montluc étaient dans une misère noire. Un de nos gardiens, pauvre bougre, nous demandait de lui laisser nos mégots et les restes de poire. Il venait les prendre le matin. A Fort-V ancia, aucun chauffage n'était utilisé et la nourriture était passable. Il faisait froid. Je restais toute la journée dans mon lit et mes réclamations auprès du Capitaine Directeur restaient sans effet. - Mercredi 2 Décembre Le Principal de la prison Montluc vient nous voir de bonne heure pour nous annoncer que nous quittons Montluc. 1 Suite des notes prises sur l'agenda domestique de 1942.
167 Souvenirs de néo-destourien 169 -Jeudi 3 Décembre Départ à 2 heures de l'après-midi pour le Fort Vancia. Nous traversons Lyon,Rilleux, Vancia et nous arrivons devant un fort. L'Adjudant qui remplace le Capitaine Gros nous reçoit et s'étonne qu'on nous transfère dans une prison démunie de tout avec un régime politique. Nous avons passé une nuit et une après-midi terribles. - Vendredi 4 Décembre Télégramme pour le Président Laval refusé par le Capitaine Gros. Il nous dit d'écrire une lettre. La lettre fut écrite puis refusée par le Capitaine. SiLahbib rédige le soir une deuxlème lettre. Poêle de tranchée, lits de forteresse. -Jeudi 10Décembre TélégrammeàMeMichelsur notre situation difficile à Vancia et sur le climat rigoureux. Le Capitaine commandant la prison vient dans notre chambre accompagné de l'adjudant H eidelberger et me demande si ça va. Je lui réponds que "non". -Mercredi 16Décembre J'ai vu le médecin de la prison. Il ne veut pas mettre à ma disposition la voiture sanitaire pour aller en consultation à Lyon (insuffisance surrénale) n'ayant pas beaucoup d'essence et conseille d'aller à pied jusqu'à Sathonay et ensuite de prendre le train : "Je ne peux pas le faire et décide d'attendre la prochaine hospitalisation pour profiter de la sanitaire. -Jeudi 17 Décembre Le jeune étudiant en médecine 1 m'appelle pour soigner un détenu de la chambre A. Aérophagie. -Vendredi 18 Décembre Le matin nous sommes appelés par le Capitaine de la prison. Avant d'arriver à son bureau, nous rencontrons un officier allemand (le Capitaine Barbie) qui nous annonce qu'il vient pour nous libérer. Nous préparons nos affaires, faisons nos adieux aux camarades détenus, aux surveillants, au Capitaine et nous partons. Arrivée à Lyon. Hôtel Terminus. IJ.épart pour la zone occupée (Z.O.). Nous arrivons le soir à Chalon-sur-Saône. Nous passons la nuit au Centre d' H ébergement. 2 1 Françaisdétenu. 2 Fin des notes de l'agenda de 1942.
168 170 Souvenirs politiques APRES LA PRISON 18 Décembre Dans la matinée, nous sommes appelés et nous nous dirigeâmes vers le bureau du Capitaine. Au bout du corridor de sortie du fort, nous rencontrâmes un officier allemand. On nous avait réunis pour aller le voir. S'adressant à nous, il nous annonça que le Chancelier Hitler avait pris la décision de nous libérer. Bourguiba le remercia pour cette mesure et lui demanda de transmettre au Fuhrer nos remerciements 1 L'officier allemand nous demanda de préparer nos affaires pour partir. Quelle joie! Les détenus civils, pour la plupart gaullistes, rn' appellaient dans leur chambre pour me demander ce qui se passait. Je leur dis que les Allemands étaient venus nous libérer. Il n'y eut aucune remarque de leur part. Nous quittâmes la prison dans une camionnette. Un lieutenant allemand était avec nous à 1 'arrière. Il laissa la porte arrière ouverte et se tient prêt avec sa mitraillette à riposter en cas d'attaque de la part des gens du Fort. Avant d'arriver à la porte de smtie nous avions 1 Dans une interview à la radio tunisienne donnée par Bourguiba à propos de cette journée, il dit avoir posé cette question à l'officier allemand: Savez-vous à qui vous avez affaire "?et l'officier allemand de répondre: "Vous êtes bien M. Bourguiba et ses compagnons?" 1 e ne me souviens pas de cette question et de cette réponse".
169 Souvenirs de néo-destourien 171 voulu lui parler, il nous fait le geste de ne pas le déranger. Après la sortie, il nous a expliqué qu'il était occupé à surveiller les gens de la prison qui pouvaient tirer sur nous avec leur mitraillette installée dans le corridor ou avec toute autre anne et qu'il était prêt à riposter avec sa mitraillette. Concernant notre libération, les officiers allemands nous ont dit qu'ils étaient à notre recherche depuis quelque temps ; ils seraient venus à Montluc sans résultat. C'est à la suite d'un renseignement donné par un soldat allemand venu au Fort de Vancia pour une commission et qui avait remarqué panni les détenus faisant les cent pas dans la cour, un homme portant la chéchia (probablement Si Mahmoud Bourguiba qui a toujours porté la chéchia) qu'ils nous avaient retrouvés 2. Sur ce renseignement, le Capitaine Barbie des S.S., très connu dans la lutte c9ntre la Résistance française,jeune et dynamique, était venu au Fort accompagné d'un Lieutenant S.S. Arrivés dans le bureau du Capitaine, directeur de la prison, Barbie lui posa la question : Vous avez des détenus tunisiens? - Oui! répondit le Capitaine français- Je suis venu pour les prendre, dit Barbie- Je vais téléphoner pour en référer à mes supérieurs, fait remarquer le directeur de la prison. -Je n'ai pas besoin de l'autorisation de vos supérieurs pour cela, rétorqua Barbie et s'adressant au Lieutenant S.S. qui l'accompagnait, il lui demanda de surveiller le directeur de la prison et de tirer sur lui s'il téléphonait. Après cela il demanda au Capitaine français de nous appeler pour le rencontrer. Nous avions su par la suite- d'après des infonnations puisées dans les milieux français - que si Barbie avait hésité ou si le Capitaine français avait eu plu_s de sang-froid, les gardiens français nous auraient fait quitter la prison par derrière. Les Français traqués par les Allemands qui nous recherchaient pour faire un cadeau au peuple tunisien, et acharnés à nous garder et à ne pas nous lâcher, nous auraient peut-être fusillés pour se débarrasser de Bourguiba et de ses compagnons considérés comme ennemis jurés de la France. Le destin en avait décidé autrement. Barbie nous conduit à 2 Bourguiba dit dans son interview à la radio qu'il av ail demandé ànouira de porter sa chéchia pour être reconnu dans le cas où on nous chercherait pour nous libérer.
170 172 Souvenirs politiques 1 'Hôtel de la Gare presque un mois après notre arrivée à Lyon pour la prison de Montluc (22 Novembre). Peut-être avons-nous été servis au restaurant par le garçon qui avait dit à son ami, pour plaisanter : "Regarde! lis vont dans un hôtel où ils mangent et couchent pour rien". Après le repas, nous voilà dans des chambres d'hôtel! On avait l'impression qu'on venait d'un autre monde! Une glace! Un lavabo! Un lit! Bref, nous étions comme dans un rêve. Après h; repas à 1 'hôtel Terminus et un brin de toilette dans les chambres, le Capitaine Barbie assista à notre départ dans une camionnette pour, peut-être, l'ancienne zone occupée où les Allemands étaient plus en sécurité que dans la nouvelle. Il embarqua avec nous un Français d'une soixantaine d'années environ dont le silence laissait penser qu'il s'agissait, en l' occurence, d'un résistant tombé entre les mains des Allemands. Pendant tout le trajet entre Lyon et Chalon-sur-Saône, aucune parole ne sera échangée entre cet homme et nous. A cause de mon état de santé, je fus placé à côté du chauffeur et del' officier qui nous accompagnaient. En cours de chemin, les Allemands s'arrêtèrent dans une laiterie et prirent un gros rn orceau de beurre, quelque chose qui nous parut fabuleux dans la France des tickets d'alimentation, du rationnement et de la rutabaga. En cours de route, le spectacle des forêts, des champs, de la route, me donnait 1 'impression de vivre dans un monde irréel, tellement nous avions perdu l'habitude de l'air libre! A vril193 8 à Décembre J'avais l'impression d'être assis dans un fauteuil en train de regarder des paysages sur un écran de cinéma. Tout cela se mêlait à une grande joie et à la sensation de quelqu'un qui a commencé à vivre, mais à vivre dans un paradis, camous avions pris l'habitude depuis cinq ans de considérer tout ce qui était hors de la prison comme un monde qui n'est pas pour nous. Nous étions condamnés à le perdre, ce monde! En tout cas, nous avions le sentiment d'avoir perdu la possibilité d'y vivre, d'y revivre. li nous était permis de l'apercevoir de temps en temps à travers les vitres d'une auto d'ambulance, d'un train ou du dessus de la terrasse d'un Fort, mais ce n'était plus un monde pour nous.
171 Souvenirs de néo-destourien 173 Nous approchions de Chalon-sur-Saône, ville sur la ligne de démarcation entre la France occupée et la France libre avant le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Nous voilà à Chalon. La camionnette s'arrêta devant une porte que nous reconnûmes très vite. Il y avait près de cette porte, des femmes qui attendaient avec des paquets et devant, un gardien. C'était une prison. En effet, arriva un soldat allemand qui fit descendre le Français qui voyageait avec nous. C'était un transfert de prisonnier. Immédiatement, il fut introduit dans la prison. Après cela, le soldat allemand vint avec nous et nous parlant en allemand prononça quelques paroles que nous ne comprenions pas. Devant notre silence et notre immobilité, le soldat allemand cria et du geste nous intima l'ordre de descendre comme l'avait fait le Français. Il se fâcha et mit sa main sur son révolver. Pendant quelques secondes, nous avions cru que nous avions été floués et que les Allemands ne nous avaient pas libérés, mais plutôt pris aux Français pour nous enfermer chez eux, car il était assez connu que nous étions favorables aux Alliés. Face à notre étonnement et notre instinctif refus de descendre pour aller en prison, les Allemands qui nous accompagnaient, alertés, avaient mis au courant le soldat menaçant, de notre situation. La camionnette démarra et c'est devant une école qu'elle s'arrêta. Une école désaffectée et servant de quarantenaire pour l'armée allemande. Ce n'est plus l'hôtel Terminus de Lyon, c'est encore mieux: la Liberté. Nous sommes logés dans une école primaire désaffectée qui devait servir aux Allemands de lieu de transit pour les personnes à propos desquelles une décision n'a pas encore été prise. Nos lits en bois, superposés, sont installés dans une classe. Nous sommes nourris par 1' atmée allemande. La nourriture nous est apportée dans de grands the1mos en métal. Pas désagréable. La plupart du temps, c'était des kartoffel. (pommes de terre). Le lendemain de notre arrivée, nous avons pris une douche en ville 1, puis avons fait une promenade accompagnés de deux soldats allemands. Au bout de quelques jours, nous attirions 1' attention de 1 Le 18 Décembre Arrivée à Chalon
172 174 Souvenirs politiques la population qui nous observait avec une curiosité mêlée de sousentendus. Les regards étaient interrogatifs mais sans animosité. Lors de quelques achats, des gens nous interrogeaient avec beaucoup de précaution. Plusieurs boutiquiers avaient un sourire entendu quand nous passions devant leur magasin. Nous répondions. Chaque jour, nous sortions avec un soldat allemand qui nous ramenait au centre d'hébergement. Le chef de ce centre était 1' adjudant J oos, un homme sympathique et très actif. Très vite nous sympathisions. c'était un ancien socialiste avant d'adhérer au nazisme. C'était un militaire politisé. ll essayait de nous donner satisfaction avec beaucoup de bonne volonté. A cause de mon état de santé, il me procura un lit ordinaire avec matelas. Un médecin militaire vint me voir, mais il m'examina avec tant de mauvaise volonté que l'affaire s'arrêta là. Un matin, nous entendîmes un chant militaire. C'était les soldats allemands qui chantaient et on n'entendait dans la ville silencieuse que cela. C'était la France à l'heure allemande. Quand le chant s'est arrêté, le silence planait de nouveau sur la ville. Avant le bruit de ce chant, je ne me rendais pas compte que la ville était muette et silencieuse. On dirait une ville morte. Quelquefois, nous allions dans un café. Une fois, un garçon de 7 à 8 ans était venu à notre table pour ramasser les mégots. Mais un autre spectacle m'avait aussi frappé. A un moment donné, un officier allemand était entré dans le café. Quand il fut à 1 'intérieur et près de la porte d'entrée, il fit un garde-à-vous sonore et salua de la main. Ensuite il alla s'asseoir. En repartant, arrivé près de la porte il se retourna vers les consommateurs, fit un second garde-à-vous sonore et salua avant de sortir. Tout cela dans 1 'indifférence voulue et même hautaine des consommateurs français. Aucun n'avait levé la tête ou regardé du côté de cet officier qui se li v rait à des gestes de politesse militaire. A cette époque, à Paris, les Allemands disaient qu'ils ne voyaient plus les yeux du Français. En effet, si ces derniers les regardaient au début de l'occupation, après leurs revers sur le front russe, les Français commençaient à relever la tête, à faire comme s'ils n'existaient pas. Un des soldats allemands partant bientôt en permission, nous avait priés de lui acheter un réveil qu'il voulait offrir à son retour
173 Souvenirs de néo-destourien 175 chez lui. Il disait que les Français ne voulaient pas leur vendre certains objets. Un soir, le Dimanche 20 Décembre 1942, à la sortie du cinéma La Scala où l'on jouait" Antoine le Magnifique", nous tombions sur pne alerte et toute la ville était plongée dans 1 'obscurité. Le soldat allemand nous conseilla d'abord de nous serrer les uns contre les autres pour former un bloc et vérifier si nous étions tous là. Il prenait ces précautions pour éviter toute agression ou toute autre mésaventure car il avait notre responsabilité. Nous tenant les uns aux autres, nous prîmes le chemin du centre d'hébergement. D'autres scènes de rue sont caractéristiques. Les jeunes soldats allemands couraient après les jeunes filles françaises, etles uns etles autres étaient tout à leurs sentiments juvéniles et loin des calculs politico-militaires. Une jolie jeune fille française venait de temps en temps rendre visite à Mr Joas et aux soldats allemands qui nous accompagnaient pendant nos promenades en ville. Quelquefois, on voyait un groupe de détenus français encadrés par des militaires allemands passer dans la rue. La France à l'heure allemande, c'était aussi le grand drapeau à croix gammée du Grand Reich flottant sur la Kommandature. A 1' occasion du réveillon (du jour de l'an ou de lan oël), notre amil 'Adjudant Joas nous avait fait inviter à une soirée organisée par l'armée allemande. Il y avait là des officiers et parmi eux quelques héros de la guerre. On nous montrait un jeune officier qui avait fait sauter à lui seul un tank sur le front russe. Un orchestre de musiciens français faisait danser l'assistance. Ce soir-là, on ne servait pas des kartoffel mais du poulet et des gâteaux. C'était sympathique ; surtout qu'on était sevré de ces spectacles depuis plusieurs années. Mais il y avait en moi une légère appréhension d'un attentat de la part de la Résistance française. Pendant notre séjour à Chalon-sur-Saône, l'adjudant Joos avait essayé de nous faire passer le temps. Il commença d'abord par nous donner quelques leçons d'allemand. Le soir de la Noël, il nous invita à écouter la radio allemande qui diffusait une émission spéciale consistant en conversations par radio entre les soldats au front et leurs parents ou amis. C'était en pleine bataille de Stalingrad. J'écoutais la radio mais le drame de Stalingrad était là.
174 176 Souvenirs politiques A Chalon, nous avions aussi fait la connaissance d'un autre militaire allemand qui, lui, était loin d'être un nazi. Intellectuel, il laissait percer dans sa conversation son peu d'enthousiasme pour le nazisme et laissait sentir qu'il était conscient que la situation n'était pas brillante. Joas, ayant appris que nous étions en contact avec ce dernier, nous avait dit que ce n'était pas un "bon" Allemand. Un jour, un jeune officier S.S. était venu au centre d'hébergement et, comme je n'étais pas sorti avec les camarades, il rn' amena avec lui à leur siège à Chalon. Arrivé là, j'étais resté à attendre au rez-dechaussée. Pendant mon attente, je remarquais un va-et-yient incessant d'employées françaises qui faisaient semblant d'aller d'un bureau à l'autre et qui surtout me dévisageaient et m'observaient. Pour un résistant, ce n'était pas difficile à comprendre. Cela ne me gênait pas, au contraire, cela rn' amusait. Ensuite, le jeune SS rn' amena dans son bureau et me parla de la nécessité pour les Allemands de parachuter des gens derrière le front allié en Afrique du Nord et me dit qu'il nous proposait ce travail. En entendant ce langage effarant, je lui répondis que nous avions à notre tête un responsable et qu'il valait mieux qu'ille rencontrât. J'en fis part aux amis et Bourguiba rencontra les responsables S.S. Quelques jours après cette rencontre, un fonctionnaire du Ministère des Affaires Etrangères, le Dr Boujare, était venu nous voir. Notre désir était d'aller d'abord à Paris. Nous donnions comme argument la nécessité pour nous, après 5 ans de prison, d'acheter des costumes, des chemises et autres effets. Ensuite, nous rentrerions en Tunisie. Après l'entrevue avec Boujare, ce dernier retourna en Allemagne pour consultation. Quelques jours plus tard, le 6 Janvier 1943, il était de retour à Chalon-sur-Saône. Nous devions le rencontrer à la gare pour partir. L'ami Joos nous avait aidé à préparer nos bagages. Aidé par des soldats allemands, il transporta le tout à la gare. Le long du chemin, il jouait de son petit harmonica des airs entraînants. En arrivant à la gare, nous rencontrâmes le Dr Boujare : salutations et embarquement. Le train, au lieu de se diriger vers le Nord, vers Paris, comme nous l'espérions, se dirigeait vers le Sud. Les Allemands n'avaient pas répondu à notre désir d'aller à Paris.
175 Souvenirs de néo-destourien 177 Tant pis. Le fait de quitter Chalon et de prendre le chemin qui mène à la Tunisie, c'était notre joie qui continuait. Vingt jours après avoir quitté les prisons françaises, nous voilà, grâce toujours aux Allemands, sur le chemin du retour en Tunisie. Un autre citoyen allemand d'un certain âge accompagnait le Dr Boujare. Il était venu exprès pour nous. C'était un Allemand Musulman. Les responsables allemands étaient encore au stade de la propagande par la religion musulmane en ce qui nous concernait! C'était dans le même goût que la fameuse revue allemande pour les pays arabes avec des photos d'hitler recevant le Mufti de Palestine. C'était quand même décevant cette "attention" confessionnelle de la part des autorités allemandes. Un homme politique accompagnant Boujare aurait signifié une autre appréciation de leur part. Passons! Après avoir bavardé quelques instants avec nous, le Musulman Allemand avait rejoint le Dr Boujare qui était dans un autre compartiment. Puis ce dernier revint nous voir avec une grande valise. Après l'avoir déposée dans notre compartiment, il nous dit qu'il y avait dedans des habits pour nous, car nous avions exprimé le désir, lors de sa première visite, de nous rendre à Paris pour acheter des vêtements et autres objets après 5 ans de détention. Il nous dit - en nous remettant la valise- que 1' armée allemande avait des stocks de vêtements, de chemises et autres effets de bonne qualité ramassés lors des perquisitions dans les domiciles des Juifs à Paris. Mes amis s'étaient levés, avaient ouvert la valise et chacun d'eux se mit à choisir parmi les choses apportées. Il y avait surtout des chemises. Quant à moi, je les regardais faire, ayant jugé l'attitude des Allemands à cet égard incompatible avec notre dignité. Les Allemands auraient du nous dire qu'ils regrettaient de ne pas répondre à notre désir d'aller à Paris pour l'achat de vêtements et s'abstenir de nous apporter les restes de ceux qu'ils avaient malmenés. Nous avons passé la nuit dans le train et le matin nous sommes arrivés à Marseille. La gare de Marseille! C'était le souvenir de toute la période de nos études en France, le va et vient pendant les vacances entre la France et la Tunisie. J'avais l'impression de rajeunir, de me sentir
176 178 Souvenirs politiques encore étudiant sur les quais de la gare de Marseille. J'avais déjà oublié le Fort Saint-Nicolas. C'était une atmosphère d'homme libre que je respirais. Nous repifmesle train pour Nice. Nous y arrivions le 7 Janvier. Nous logeâmes dans le plus luxueux hôtel: "Negresco", le Palace des Rois. Nous avons passé ce jour-là à Nice entre promenades et farniente. Bourguiba savait que les beaux-parents de l'un de ses neveux habitaient Nice. Il a été leur rendre visite. li en était revenu énervé et fâché. Le beau-père, officier français en retraite, avait fait des remarques sur notre libération par les Allemands. Bourguiba avait tenté de lui expliquer la situation mais sans grand résultat. li semblait avoir regretté cette visite. Autre nouvelle sur la Tunisie : on nous avait dit que Naceur Jellouli, le scribe du journal colonialiste la "Dépêche Tunisienne" était réfugié à Nice en tant que "gaulliste". Arrivés ànicele 7 Janvier 1943, nous partions pour Rome dans la journée du 8 et nous arrivions le 9 au matin dans la capitale italienne : voyage sans histoïre. SEJOUR A ROME A l'arrivée à Rome, deux Italiens nous attendaient à la gare. lis seront nos compagnons pendant tout notre séjour. L'un, était Italien de Tunisie, agriculteur dans la région du Kef, parlant couramment l'arabe; l'autre Italien de Rome, faisant partie de la garde personnelle de Mussolini, un "mousquetaire", bel homme de visage et de taille. Ils dépendaient du Commandant Daidone, du Ministère des AffairesEtrangères, le principal responsable de notre séjour. Homme d'un certain âge, un tantinet mondain, Daidone a du faire de l'espionnage pourle compte de son pays enegypte et peut-être dans d'autres pays, voyageant à travers le Sahara. Parfois il nous parlait de Nahas Pacha et des "fredaines" de sa jolie femme. N ahas, dominé par celle-ci, la laissait faire toutes les bêtises (achat de bijoux très chers, pots-de-vin sur maisons de rendez-vous, etc... ). Ses beauxparents en faisaient autant. Sitôt arrivés, nous fûmes transportés à la Villa Respighi, située dans les environs de Rome, près d'une autre villa occupée par les
177 Souvenirs de néo-destourien 179 collaborateurs du Mufti de Palestine, Amine El Housseini, luimême résidant à Berlin. Hitler voulait avoir les grosses têtes auprès de lui en Allemagne :le Mufti et Rachid Ali El Kaylani. Pour 1 'Italie, il laissait les collaborateurs d'amine El Housseini et un ancien ministre de Rachid El Kaylani. Bourguiba, Salah Ben Youssef et moi-même fûmes installés à la,villa Respighi, les autres amis furent installés dans un grand hôtel de Rome, près de la gare" Albergo Continentale". Dans le même hôtel, il y avait des réfugiés italiens de la Libye, chassés par la guerre. Dans la Villa Respighi il y avait deux parties : une partie de style ancien qu'occupait Respighi de son vivant parce-qu'il aborrait le style moderne, et une autre partie où habitait sa femme. On avait installé Bourguiba dans cette dernière où se trouvait la salle de bain. Je lui avais demandé de me laisser sa place, étant malade et ne pouvant pas venir de l'autre pavillon pour prendre un bain. Ce qu'il fit de bonne grâce. li venait souvent luimême prendre un bain. Les trois, nous prenions nos repas dans une salle à manger située dans l'aile style ancien. Il y avait tout le confort, avec un grand jardin autour de la Villa. Les autres amis mangeaient et habitaient à l'hôtel aussi confortable. Une auto était mise à notre disposition pour aller en ville et revenir. A peine arrivés à la Villa Respighi, et avant d'avoir eu le temps de vider nos valises, nous fûmes rejoints par quelques journalistes italiens qui demandaient une interview à Bourguiba. J'av ais jugé de mon devoir d'assister et d'intervenir au cours de cette interview pour éviter des prises de position qui me paraissaient nuisibles. Ce que je fis et, alors que Bourguiba n'en éprouvait aucune gêne, mes remarques ne furent pas du goût des journalistes italiens. li est vrai que je cherchais à éviter une prise de position favorable à 1 'Axe. D'ailleurs, je crois que rien n'a paru de cette interview dans la presse italienne. J'étais le seul à avoir pris le risque de contrôler Bourguiba pendant cette conversation avec les journalistes italiens. Les autres amis avaient préféré être loin, loin c'est-à-dire à la Villa Respighi parce que ce jour là nous étions encore ensemble. Par la suite, Bourguiba ne me fit aucune observation. Ce ne fut pas le cas à 1 'occasion d'une réunion qui eut lieu dans ma chambre. Nous étions les sept ensemble. Au cours de cette réunion, Mongi Slim ayant fait une intervention, Bourguiba se fâcha et se mit à 1 'humilier. Aussitôt, je
178 180 Souvenirs politiques pris la parole et lui reprochai cette attitude. La réunion continua dans le cabne et se termina sans autre incident. Après la réunion, Bourguiba vint me voir et me dit: "C'était compréhensible que tu te défendes, mais tu ne vas pas maintenant te mettre à défendre les autres?" Après avoir réfléchi quelques secondes, je lui répondis : "C'est vrai, tu as raison!",~~ ~i...u'jl J.,.W of! J~ 1..!».«-.;J-1.!l~ ~4,.:.r?~',_,..u~ ~ ~~...u._;;,:. r' Pendant nos visites aux institutions italiennes faites en compagnie de nos deux cicerones, ces derniers s'ingéniaient à traiter Bourguiba comme un chef. Il était seul devant notre groupe et encadré par les deux Italiens et les officiels qui nous recevaient. A plus d'une reprise, j'avais essayé de rompre cette différenciation qui n'existait pas en notre sein et que les Italiens essayaient d'introduire parmi nous. Aussi plus d'une fois, je pris place auprès de Bourguiba au devant du reste du groupe. Je me rappelle nettement de cela lors de la visite de la piscine et de la salle de culture physique réservées à Mussolini. Ni Bourguiba ni les Itlli;iens ne rn' avaient fait de remarques sur cette attitude. Quand aux autres camarades, ils continuaient à marcher derrière le cortège. Toujours lors de ce séjour à Rome, j'ai eu d'autres divergences avec les amis 1, particulièrement à propos de la question de 1 'argent reçu des Italiens. Nous avions quelque argent français avec nous en arrivant en Italie. Nous avions demandé à nos hôtes de nous le changer en argent italien. Nous a vions insisté. Sur cette question, les Italiens firent preuve de mauvaise volonté. Ils nous fournirent des arguments qui n'étaient pas convaincants, d'autant plus qu'il s'agissait de petites sommes et que les Italiens occupant Nice, pouvaient se servir de notre argent français. Je m'étais cabré devant leur mauvaise volonté. Aussi, quand ils nous proposèrent de nous donner ou de nous avancer de l'argent, j'ai été contre sauf s'ils commençaient par nous changer notre argent et ensuite, en cas de besoin, nous ferions appel à leur aide ou à un prêt. Il me semblait 1 Au, début de notre séjour à Rome, une discussion sur MonceJBey avait eu lieu entre Bourguiba, Nouira et moi. Les deux premiers étaient hostiles,_ sur certaines questions, à ce souverain patriote et moi je le défendais.
179 Souvenirs de néo-destourien 181 qu'ils voulaient nous "tenir" par leur argent. Face à cette attitude, Bourguiba avait tenté un autre moyen pour rn 'amadouer. Un matin, après avoir reçu l'argent italien et acheté des chemises et d'autres choses, il vint me voir avec deux ou trois chemises neuves. J'étais à ce moment-là dans la salle de bain. Il déplia les chemises et me "fit l'article". Après l'avoir écouté un instant me proposer ces belles chemises, je lui répondis que je refusais de les prendre. li se fâcha bien, mais pas pour longtemps, et partit en emportant les chemises. A partir de ce jour, je vécus à Rome sans pouvoir acheter ni consommer quoi que ce soit, même de la valeur d'un sou.la veille de cet incident, j'avais été dâns un café-concert avecmongi Slim et Ali Belhouane qui avaient payé pour moi. Ali Belhouane me prêtait de temps en temps son livre suries monuments historiques de Rome. Le fameux Ali Chérif que nous avions retrouvé dans la capitale italienne voulait lui aussi me prêter de l'argent ; j'ai refusé. Il travaillait à la radio italienne et était reçu dans certaines familles de la bourgeoisie romaine. Aussi sans le sou, j'ai gardé un souvenir plein d'amertume de la Ville Eternelle. Quand je descendais en ville, je passais mon temps à visiter les monuments historiques situés non loin de 1 'Albergo Continentale ou les églises environnantes. J'avais en particulier visité l'endroit où avait été emprisonné Jugurtha, la Roche Tarpéenne, et quelques autres sites. Je rn 'asseyais dans un jardin public où les fascistes avaient installé le Lion de Judé arraché à Addis-Abéba lors de la conquête de 1 'Ethiopie. Et, rn' adressant symboliquement au Lion je lui disais qù'un jour il reviendra à Addis-Abéba et il y est revenu. J'étais également passé devant la demeure où habitait la maîtresse de Mussolini. Je passais aussi de temps en temps devant le balcon du Palais de Venise d'où se montrait, le torse bombé, Mussolini, à la foule délirante. Il m'arrivait de rester à la Villa Respighi sans descendre en ville. Un Tripolitain, au service du gouvernement italien chargé du contact matériel avec les collaborateurs du Mufti, venait bavarder de temps en temps avec moi. Alafindenotre séjour, il avait fini par me faire quelques confidences, par exemple sur 1 'interdiction qui était faite aux Tripoli tains dans leur pays de mettre une jambe sur l'autre quand ils étaient assis dans un lieu public. Je
180 182 Souvenirs politiques me rappelle aussi le cas d'un employé italien de la Villa qui venait de temps en temps écouter en cachette la radio de Londres sur le poste installé dans notre salon. Une bonne partie de mon séjour à Rome a été consacrée à me soigner et sur ce plan j 'ai réussi. J'a v ais. été examiné en premier lieu par un spécialiste des voies urinaires, le Dr Cassuto, d'origine juive, et cela le 14 Jan vier On rn' av ait f~ittoutes les anal y ses. J'av ais vu aussi le 16 Janvier 1943, un jeune médecin, le Dr De Bernis, dermatologue italien qui a été à l'origine de mon traitement par le Professeur Pende, une sommité mondiale dans le traitement de la maladie. d'addison par des inclusions sous la peau de comprimés d',acétate de désoxycorticostérone. On m' avait pratiqué ce traitement le 8 Février 1943, ce qui rn' avait beaucoup soulagé. J'avais vu le Dr Pende le 7 Février Chacun de nous soignait une maladie, qui ses dents, qui son estomac, etc... Cela faisait l'affaire des Italiens qui voulaient nous retenir le plus longtemps possible à Rome, jugeant indésirable notre retour à Tunis. Mais tout a une fin. Nous avions visité le Stade, le Coliseum, Saint-Pierre, l'université, d'autres églises, assisté à un opéra, pris des photographies ensemble, donné un repas avec nos macaronis de semoule pure rapportés de France, en 1 'honneur de M. Mellini, Daidone et nos compagnons à la Villa Respighi. Cela faisait contraste avec les spaghettis gris du temps de guerre. Notre stock de macaronis, c'était du Rivoire et Carré reçu au Fort Saint Nicolas en vertu de notre régime politique. Au bout de quelque temps, il ne restait plus rien à soigner, pas grand-chose à visiter et notre impatience de revoir la Tunisie commençait à s'exprimer. Nous demandions de plus en plus et avec de plus en plus d'insistance à retourner en Tunisie. Les autorités italiennes répondaient par 1 'intermédiaire de nos deux cicérones que cela allait venir, qu'elles avaient demandé l'avis des autorités militaires italiennes à Tunis, que la réponse ne venait pas encore et un tas d'autres excuses qui cachaient leur volonté de nous garder chez eux ou au mieux de nous faire rentrer le plus tard possible. ll fallait employer les grands moyens ; aussi avions-nous décidé de leur dire que si nous n'étions pas partis d'ici quelques jours, nous nous considérerions comme prisonniers de Mussolini. Et nos "amis"
181 Souvenirs de néo-destourien 183 italiens de faire les étonnés, de lever les bras au ciel, de dire "mais pourquoi ce langage?"et nous de répondre que notre patience était à bout, que nous avions le sentiment d'être bernés, que nous avions fini par supposer qu'on ne voulait pas de notre retour en Tunisie. Et nos "amis" italiens de jurer leurs grands dieux qu'il n'y avait rien de tout cela et que d'ailleurs la réponse de Tunis n'allait pas tarder, que ce n'était qu'une question de deux à trois jours. Et en effet, deux à trois jours après, on nous annonçait notre prochain départ, mis à part Bourguibaquidevaitresterencore quelque temps à Rome. D'accord nous avions accepté la transaction, il fallait que quelques-uns rentrent. Avant de partir, Bourguiba dans une conversation à deux sur le Via Veneto le long des grands hôtels, m'avait personnellement recommandé de veiller à ce que Salah Ben Youssef aille chez les Alliés, de 1 'autre côté du front. J'avais promis de vei~er à cela. Nous avions, avant de partir, rendu visite au Ministre Irakien gardant la chambre parce qu'il était malade. Pendant notre séjour, nous avions demandé aux autorités italiennes de permettre à Bourguiba de se rendre en Allemagne pour voir le Mufti, si ce dernier n'avait pas de voyage en vue pour Rome. Les amis du Mufti préparaient eux-mêmes la plupart du temps leurs émissions à la radio de Rome en direct aux pays arabes. Aux Italiens nous avions demandé aussi la libération de nos amis en résidence surveillée à Trets près de Marseille. Cela sera fait après notre départ et ils rentreront en Tunisie en même temps que Bourguiba, le 9.Avril1943. Avant notre départ pour Tunis, j'avais fait cadeau de mon burnous tunisien au Commandant Daidone. ll en était très content. Enfin, le jour de notre retour était arrivé. Le matin du 25 Février 1943, je pris le chemin de l'aérodrome dans une auto accompagné de Bourguiba. En cours de route, il rn 'annonça que les amis destouriens de Tunis avaient envoyé de l'argent pour nous par l'intermédiaire des Italiens. Je lui répondis : "C'est bien comme ça!". C'étaitla première fois de ma vie que je prenais l'avion. Il était llh 30 mn.
182 184 Souvenirs politiques J'avais une certaine appréhension aggravée par les risques d'attaque de la part des Alliés sur le chemin du retour. Nous avions fait une escale à Castel- Vetrano en Sicile. A 1' atterrissage, j'eus ma première frayeur. Avant qu'on ne se pose, j'avais vu un avion qui lançait des engins qui explosaient sur la piste. Je croyais à une attaque ennemie juste au moment de notre arrivée. C'était des pétards que lançait l'un des avions qui nous accompagnait pour annoncer notre arrivée et pour que le terrain soit évacué. Une peur gratuite. A Castel-V etrano, nous avions mangé au mess des officiers aviateurs. L'officier supérieur était un homme aimable, pas un fasciste excité. Au contraire, on sentait qu'il avait des vues exactes sur la situation miliaire, peu favorable à ce moment-là aux armées de l'axe. Le soir, Salah Ben Youssef et moi avions couché dans la maison du Préfet, qui servait à Rommel et au chef de l'armée italienne lors de leurs déplacements entre la Libye et l'italie. Les autres amis avaient couché dans un hôtel. Le lendemain, nous prenions le chemin de la Tunisie. Les aviateurs eux-mêmes étaient inquiets à cause des fréquentes attaques des Alliés. Au moment de notre arrivée à Tunis, eut lieu une attaque du terrain d'aviation où nous nous posions. L'avion n'av ait pas terminé sa course sur la piste que déjà le mitrailleur de l'équipage avait ouvert la porte, sauté sur le sol ferme suivi aussitôt des aviateurs qui courraient eux aussi vers la porte de sortie sans s'inquiéter de leur cargaison: les voyageurs. A notre tour, nous avions quitté l'avion. DE RETOUR EN TUNISIE Partis de Sicile le 26 Février 1943 à 10 heures, nous arrivions à Tunis à llh 15 mn. Il y avait là à nous attendre Boussofara, H. Thameur, Jellouli Farès que j'avais laissés en 1938 non destouriens et que je retrouvais parmi les dirigeants destouriens. La première des choses à faire était de rendre visite au Bey patriote, au Bey destourien, MoncefBey. Aussitôt arrivés à Hammam-Lif, nous fûmes introduits au Palais pour saluer le Bey. Tête sympathique et simple avec un entourage compliqué.
183 Souvenirs de néo-destourien 185 La deuxième visite fut destinée à Lamine Bey, successeur éventuel de Moncef et que ce dernier avait engagé dans la bataille. ll logeait loin du Pa1ais et moi je voulais rentrer le plus tôt possible à Zaghouan pour revoir la famille. De plus, Lamine Bey ne me faisait pas la même impression que Moncef Bey. Je crois que je ne fis pas cette visite. Mon frère Ali était venu rn' attendre. Après une ha1te à la maison de Boussofara, je partis pour Zaghouan. Au cours de mon passage chez Boussofara, ce dernier rn' avait dit que Bahri Guiga attendait devant la maison et voulait me voir et me sa1uer. Je lui répondis que je ne voulais pas le voir. n y avait là à nous attendre d'autres patriotes comme Si Mohamed Mohsen, le bourgeois patriote et conséquent, Si Sadok Ben Brahim, le commerçant patriote mais qui ne mettait pas tous ses œufs dans le même panier etc... Arrivé à Zaghouan, j'appris la mort de mon père, décédé au début de Novembre, au moment de l'entrée des Allemands à Zaghouan. Ce fut pour lui la dernière bonne nouvelle. On avait couru la lui annoncer sur son lit de malade. Il paraîl qu'il était heureux, qu'il avait le visage épanoui. Cette joie, c'est celle que je trouverai dans le village de Zaghouan où le peuple était presque déchaîné, surtout la jeunesse. ll y avait de quoi! Les Français n'étaient plus les maîtres du pays; les maîtres du pays, c'était le Néo-destour et Moncef Bey. La rue était envahie, occupée à longueur de journée par les défilés des Jeunesses Destouriennes, chantant les hymnes patriotiques. Elles faisaient des haltes surtout devant les domiciles des Français. Ceux qui organisaient ces défilés, ce n'était pas en particulier les des-touriens mais c'était les révoltés. Il y avait là mon frère Ga cern quin' avait jamais été destourien et qui a été emprisonné pour avoir chanté : "0 Tunisie pourquoi es-tu triste! Quant aux Allemands, demain ils seront chez nous! " Ma position politique dans tout cela était délicate. J'étais avec eux sans trop m'engager. Je ne défilais pas avec eux, mais quand ils me rencontraient dans la rue, ils s'arrêtaient pour chanter un hymne et je rn' arrêtais aussi pour les écouter. Il ne fa1lait pas briser la joie du peuple mais il ne fallait pas trop se compromettre avec 1 'Axe car les Alliés n'allaient pas tarder à arriver, eux qui pourchassaient les Halo-Allemands depuis El-
184 186 Souvenirs politiques Alamein. D'ailleurs c'était là la tactique du Néo-Destour appliquée par Habib Thameur. Les connaisseurs voyaient dans les yeux des Français la colère résignée et en même temps l'espoir que cela n'allait pas durer longtemps. Les autorités tunisiennes nous étaient favorables. n y avait là comme Caïd le frère de Si Ali Dargouth, notre compagnon du complot, Kebair Darghout qui sera sanctionné par les Français à 1 'entrée des Alliés et qui ne redeviendra Caïd que dix ans après. Il y avait comme khalifat, le fils du Cheikh N akhli, d'origine kairouannaise. ll avait fait une conférence à la cellule destourienne. Lors d'une cérémonie à la Municipalité sous l'égide des autorités légales (Caïd, Khalifat, Contrôleur Civil), le Caïd m'ayant aperçu dans le public, rn' avait invité à se joindre à eux. N'ayant pas répondu à son appel, il avait insisté et fini par rn 'installer près d'eux. Cela ne devait pas beaucoup plaire au Contrôleur Civil qui était lors de cette cérémonie voisin d'un "ennemi" de la France. A côté de 1 'immense majorité des Tunisiens qui étaient heureux en ces jours, quelques autres, qui se comptaient sur les doigts de la main pour la plupart Vieux-Destouriens, spahis ou autres ayant vendu leur âme aux Français, partageaient les peines et les espoirs de ces derniers. Le peuple les appelait les "De Gaullistes", ce qui était synonyme de traîtres. ll y avait entre autres les Vieux-Destouriens Hamouda et Mrad Fadhel, nos beaux-frères. D'ailleurs, quelques mois après ils défileront montés sur un camion dans la principale rue de Zaghouan avec les français De Gaullistes lors du débarquement des Alliés en Italie. A veel' approche des Alliés, toute cette atmosphère allait changer. Les défilés se ferçmt plus rares et rassembleront moins de monde. On entendait de moins en moins d'hymnes chantés. Les désaccords avec les Allemands commençaient à apparaître. Les Allemands voulaient des ouvriers pour réparer un terrain d'aviation bombardé par les Alliés dans les environs de Zaghouan. Les gars ne voulaient pas aller travailler sous les bombes. Les Allemands ne 1 'entendaient pas de cette oreille. lls se rendirent chez les autorités et leur demandèrent de réquisitionner les personnes dont ils avaient besoin. Le refus des autorités avait suscité la colère des soldats allemands. D'autres incidents avaient aussi empoisonné l'atmosphère.
185 Souvenirs de néo-destourien 187 Les soldats allemands se promenant ivres dans les quartiers de la ville entraient dans les maisons et se livraient sur les femmes à des "épanchements a.moureux", d'où cris des femmes, scandale, affolement. Un jour, je revenais avec le Dr Zouiten, dentiste, d'une visite au Temple des Eaux et, arrivés sur une petite place, des enfants nous arrêtèrent et nous dirent qu'il y avait des Allemands qui étaient entrés dans une maison pour agresser les femmes. Je descendis de l'auto et j'entrai dans la maison. Je trouvai les femmes retranchées dans une chambre dont elles av aient fermé la porte et un jeune soldat allemand en train de forcer cette porte. J'allai vers lui et lui adressai la parole. Furieux, il se retourna et criant et menaçant mit la main sur son revolver. Je n'étais pas tranquille et le hasard voulut qu'il continuât à vociférer sans mettre à exécution ses menaces, puis progressivement, il quitta les lieux. Le Docteur Zouiten, Président du Croissant Rouge, créé du temps de Moncef Bey, était venu me rendre visite à Zaghouan accompagné de Sadok Mokaddem et de Salah Azaiez qui étaient aussi membres de cette organisation. Pour les soldats italiens, ils faisaient acte de présence. Les gens plaisantaient à propos de leur première préoccupation : acheter de la volaille et la manger. Si le jour était pour 1' Axe et les destouriens, la nuit était pour les Alliés car ils nous imposaient 1 'obscurité complète lors de leurs raids. De Zaghouan on voyait le ciel de Tunis éclairés par leurs fusées parachutes eton entendait le bruit des bombes qu'ils lâchaient sur la capitale. Et les gens de surveiller en même temps les logis des gaullistes qui voulaient renseigner les aviateurs alliés et attirer sur nos têtes leurs bombes destructrices. Dans toute cette atmosphère de Zaghouan, j'avais un peu "oublié" la recommandation faite par Bourguiba de contacter les Alliés par 1 'intermédiaire de Salah Ben Youssef. Il est vrai que l'atmosphère trouvée par les camarades à Tunis, n'était nullement favorable à cette action risquée. Ils avaient été embarqués dans les potins, les histoires, les manœuvres d~ miiùstères et autres combinaisons échafaudées par Chenik et surtout Jellouli et Cie. Mongi Slim était venu me voir avec d'autres compagnons, en particulier Thameur, à Zaghouan. Jel 'avais pris à part et avais beaucoup insisté
186 188 Souvenirs politiques sur le départ de Salah pour la région tenue par les Alliés. Je n'aurais pas du me contenter de cela. LE RETOUR DE BOURGUIBA A la veille du retour de Bourguiba, les amis de Tunis rn' avai~nt envoyé une auto pour quitter Zaghouan et venir les rejoindre. C'était chez Boussofara à Hammam-Lif que j'avais élu domicile. Sa femme était à Mahdia. Dans une voiture allemande, conduite à une vitesse vertigineuse par un casse-cou allemand, nous avions été attendre Bourguiba à Menzel Témime. Aussitôt qu'il arriva nous rentrâmes à Hammam Lif. D'abord, nous rendîmes visite à Moncef Bey. A l'entrée du Palais, il y avait foule et parmi ceux qui étaient venus saluer était présent Me Guellaty. ll servait aussi à autre chose: faire passer Bahri Gui ga pour lui permettre de saluer Bourguiba sans incident. Il y av ait réussi. Bahri Guiga se tenait derrière Guellaty. Après avoir embrassé ce dernier, Bourguiba avait embrassé Bahri Guiga. Les jours suivants, on rendit visite à Rahn, le représentant d'hitler. C'était du côté de Dar Mohsen. Comme à Chalon chez les S.S., beaucoup de Français de la Légion de Guilbaud étaient là pour "aider" les Allemands. Nous étions Salah, Habib et moi accompagnés du jeune Bourguiba, Bibi. Nous fûmes bien reçus, la conversation allait bon train et voilà que 1 'on apporta un paquet de billets de banque à Rahn. Je dis à Bourguiba dans l'oreille de refuser cet argent. Il était d'accord. Avant de terminer la visite, Rahn nous offrit un million. Poliment nous lui avons expliqué que c'était inutile, que nous avions ce qu'il nous fallait; enfin nous sommes arrivés à laisser 1 'argent entre les mains de Rahn. On se quitta aimablement. Pendant cette entrevue, Rahn s'était plaint de Thameur ; d'après lui il ne savait pas à quoi s'en tenir avec lui. Après la visite à Rahn, il y eut la visite à 1 'Amiral Esteva. Nous étions ce jour-là les trois ensemble, Bourguiba, Salah et moi du côté du "Petit Matin". Bourguiba et Salah me dirent d'attendre ; ils allaient d'abord voir. Ils tardèrent et puis revinrent en me disant qu'ils avaient vu l'amiral Esteva. Je n'ai pas insisté, ayant compris qu'ils ne voulaient pas m'amener avec eux, surtout Bourguiba.
187 Souvenirs de néo-destourien 189 Pourquoi? Peut-être à cause de ma sympatlùe pour les Allemands. Parmi les visites que j'ai faite de moi-même, il y avait celle du Bey du Camp que je n'avais pas faite à mon arrivée de Rome et celle aussi au Consul d'italie Bombini. J'éttùs accompagné de Mongi Slim. Bon accueil. Les trois fils du Bey du Camp se tenaient assis sur un banc en face de leur pèn~. Lamine Bey fit remarquer que je ne lui avais pas rendu visite à mon arrivée et ce fut Mongi qui répondit en faisant valoir mon état de santé. Rien de particulier ne se passa lors de cette visite. n semble qu'au retour de Bourguiba, les militants destouriens étaient au bout de leurs tentatives pour faire participer le parti au Gouvernement Chenik. Lors de mon arrivée de Rome, Thameur m'avait parlé de tentatives auprès du Palais pour nommer Jellouli Farès comme Ministre de l'instruction Publique. Au fond de moimême, la candidature de Farès -nouveau venu au Néo-Destourrn 'avait étonné. n fallait croire que Farès gagnait très vite la sympatlùe des gens. Ces tentatives avaient continué pendant mon séjour à Zaghouan. L'entourage du Bey, avec l'éminence grise Hassine Bey son frère, croyait, peut-être, qu'en éloignant le Néo-Destour du pouvoir il diminuerait les risques de complications avec les Alliés qui n'étaient pas très loin de Tunis. Ajouter à cela le prestige du Néo Destour, ce qui signifiait, en cas de participation au gouve.mement, le pouvoir réel aux mains du Parti. Le Vieux-Destour et la bourgeoisie ne nous portaient pas dans leur cœur. Nous-mêmes nous étions dans l'expectative quant à la victoire des Alliés 1 A un moment donné, il a même été question dans l'entourage familial du Bey, de la création d'un parti politique qui tiendrait la dragée haute au nôtre. Ce bruit avait circulé pendant quelques jours, peut -être pour nous.intimider, mais la température était retombée. A 1 Cette attitude peu sympathique à notre égard de la part de l'entourage, nous l'avions remarquée même pour des choses sans importance.pour loger Bourguiba, nous avions demandé de mettre à sa disposition une des nombreuses villas vides de la plage. Même cette chose insignifiarue, nous n'avions pas pu l'obtenir. On nous faisait marcher. Bourguiba a dû habiter dans un minuscule appartemeru coniiguà la villa du Dr B oussofara. C'était le logis de Ali Chehimi, infirmier de ce dernier. Encore célibataire, il disposait d'une chambre à coucher qui servait de tout.
188 190 Souvenirs politiques notre égard, on pratiquait un peu le chaud et le froid. Aziz Jellouli, Ministre aussi, était celui qui s'occupait du contact et il s'en tirait pas mal du point de vue formel. Je le voyais assez souvent à la terrasse du café de 1 'Hôtel Thermal en compagnie de Si Mohamed Mohsen. Il parlait la plupart du temps pour ne rien dire. ll était fort en démagogie. «6_,;.aï» Il s'agissait pour le groupe Chenik de nous laisser en dehors du pouvoir sans se brouiller avec nous. Si nous n'avions pas partagé le pouvoir avec la bourgeoisie, nous avions par contre contracté quelques petits défauts inhérents à l'atmosphère de Hammam-Lif, de la cour et d'autres influences indéfinissables. Le principal défaut, c'était de nous embrasser chaque fois qu'on se voyait et cela en particulier avec le bourgeois Mongi Slim. Si on se voyait plusieurs fois par jour, on s'embrassait à chaque fois. Cette petite habitude qui n'existait pas entre nous avant et qui disparaîtra après Hammam-Lif, m'avait frappé. Les frères BenAmmar, tailleurs, nous avaientoffertundéjeuner. Il y avait avec nous nos compagnons italiens de Rome, ce qui donnera des frayeurs aux frères Ben Ammar avec l'arrivée proche des Alliés 1 L'approche des Alliés nous posait des problèmes qu'il fallait résoudre. Nous devions résoudre, en premier lieu, le cas de nos amis Thameur, Taieb Slim et autres qui avaient tempéré l'influence des Allemands sur le peuple tunisien et de ce fait pris des risques qui pouvaient être mal interprétés par les Alliés ou déformés par les Français pour se venger et faire coup double en massacrant des dirigeants néo-destouriens. Nous avions décidé, d'accord avec Thameur et ses compagnons, de leur départ avec les Allemands. En plus de cette précaution nécessaire pour leur sauver la vie, ils devaient par leur travail en Allemagne et avec les Allemands servir de moyens de pression sur les Alliés le cas échéant. Je crois que les Italiens cherchaient à amener avec eux Salah Ben Youssef. Personnelle- 1 Bourguiba après le repas, s'était retiré dans une chambre pour faire la sieste comme à son habitude. D'après certains, ce serait ce jour-là qu'il aurait rencontré (vu) WassilaBenAmmar,parmi d'autres femmes qui l'avaient salué avant sa sieste. Mathilde soutint que c'était un "complot" monté contre elle par Bibia, la femme de SiAhmedBourguiba.
189 Souvenirs de néo-destourien 191 ment, je n'avais pas été contacté ni par les Allemands ni par les Italiens. Les derniers jours, nous nous étions déjà séparés: Bourguiba était à Tunis, Salah Ben Youssef à Tunis et à Hammam -Lif, Mongi Slim.à Hammam-Lif. LES ALLIES ET LES DESTOURIENS A 1 'approche des Alliés de la région de Zaghouan, j'ai pensé amener la famille à Hammam-Lif, ville ouverte. Ce que je fis. Mais en art?-vant à la ville ouverte, nous constatâmes que les Alliés bombardaient la gare. Drôle de ville ouverte! Et la suite allait être du même goût. Vers la fin de 1 'après-midi de ce même jour, le bruit circula à Hammam-Lif que les Allemands allaient résister et qu'ils avaientdéjàinstallé des canons et des tanks aux endroits stratégiques. Moncef Bey fut informé par un officier allemand qu'hitler avait décidé de résister dans la ville qu'il avait promis de considérer comme ville ouverte (ce qui avait déterminé un afflux de réfugiés venus de Tunis et d'ailleurs). A cet officier allemand, Moncef Bey répliqua ainsi : "Dites à Hitler que si j'étais à sa place j'aurais préféré perdre une bataille plutôt que ma parole!" Moncef Bey avait toujours de ces paroles pleines de bon sens. A Esteva, il aurait dit : "Moi je suis un Bey pour de bon!". La ville, brusquement, se mit à se vider de ses habitants qui gagnaient la montagne. J'étais très perplexe. Les gens fu y aient leur maison qui risquait de les ensevelir en cas de bombardements. Avec deux femmes et deux fillettes qui venaient de Zaghouan, qui n'avaient rien avec elles et qui ne connaissaient pas la montagne, je ne savais que faire. La nuit était venue. La ville était déserte et silencieuse alors que de la montagne montait un bruit de ruches, un brouhaha, une chose étrange. C'était comme si les habitants de Hammam-Lif avaient décidé de faire un pélerinage à la montagne car les bruits qui sortaient du Bou-Kornine n'étaient pas ceux d'une population qui avait peur, qui voulait se cacher, sé terrer pour éviter d'attirerl'attentiondel'ennemi. Mais, s'il y avait du bruit, par contre il n'y avait pas de lumière. J'avais passé la nuit dans la maison du Dr Boussofara, pas très rassuré.
190 192 Souvenirs politiques Aux premières heures, je réveillais tout le monde et on partit en direction de la montagne. Nous avions été rejoints par Lamine Ben Khalifa et ses fils Sliman et Hédi, puis par Mathilde, la femme de Bourguiba et son fils Bibi, enfin par Béchir Zarg Aioun flanqué de sa sacoche contenant une grosse somme d'argent et d'une malle pleine de quoi? Nous avions passé la plus grande partie de la journée dans un ravin nous cachant pendant les bombardements. Les obus passaient par-dessus nos têtes ; quand leurs sifflements étaient ralentis nous savions qu'ils allaient éclater près de nous. Et en effet, nous recevions les éclats encore brûlants. Heureusemen.t, nous n'avions pas été btessés. Au début de l'après-midi, les Alliés n'étaient plus loin de la ville ; il fallait quitter le ravin. On allait chercher refuge dans la villa où étaient cachés Mongi Slim, sa mère et ses parents, d'autant plus que les soldats allemands qui étaient dans la montagne voulaient rester près de nous dans le ravin. On eut beau leur dire d'aller ailleurs: rien à faire. il fallait les laisser sur place et se rendre à la villa. Mais pour aller d'un endroit à un autre dans le Bou-Komine, on courrait le risque d'être blessé ou tué. il fallait avancer par petites étapes et se cacher. Plus d'un avait trouvé la mort dans ces instants. Enfin nous étions arrivés à la villa. Il fallait vérifier si tout le monde était là. Heureusement, tout le monde y était. Il y avait un monde fou dans cette villa et la mère et les sœurs de Mongi Slim avaient été à la hauteur de leurs tâches ; toujours le sourire, la bonne parole et se pliant en quatre pour que tout le monde soit à 1' aise et ne manque de rien. Le soir, nous les hommes, nous avions mangé ensemble. Il y avait là des Ministres du pauvre Moncef Bey qui commentaient l'enlèvement du Souverain par les Alliés et son transfert à Tunis. il y avait là le Dr Ma teri et Aziz Jellouli. A ce moment, j'avais réalisé le risque que nous avions évité, car si nous avions participé au gouvernement, on aurait mis la déposition du Souverain sur notre dos, sur notre compte. L'entrée en force des Alliés avait déterminé un sauve-qui-peut d'autant plus que c'était 1' armée et ses engins infernaux qui tenait le pays et avec l'armée il n'y a pas de politique qui tienne. Rien que la brutalité et pas autre chose. Aussi après la déposition de Moncef
191 Souvenirs de néo-destourien 193 Bey, chacun cherchait à se faire oublier et se terrait dans son trou, d'autant plus que l'entourage du Bey (exp. : Chenik, Materi, Salah Farhat et Cie) ne brillait pas par son courage. Tout cet Hammam -Lif du règne de Moncef Bey était dispersé aux quatre coins. Pour ce qui me concernait, il fallait quitter Hammam-Lif et rejoindre Tunis pour entrer en contact avec les militants et mettre à l'abri les belles-sœurs de Zaghouan chez des amis ou des parents dans la capitale. Quant à Mathilde, Sai da et Bibi, je les avais quittés après le séjour dans la villa de Mongi Slim. Rencontrant les Bourguiba (Si Mahmoud et autres) réfugiés à Hammam -Lif, je leur avais reproché d'avoir laissé tomber Mathilde et Bibi pendant le danger et d'avoir seulement pensé à eux-mêmes. Après l'entrée des Alliés à Tunis!, la joie et l'abattement avaient changé de camp. Une grande animation agitait la ville européenne sous le soleil éclatant d'un temps printanier. Toutes les terrasses des cafés étaient occupées par des personnes portant leurs plus belles toilettes. Cette partie de la ville où quelques jours auparavant on voyait peu de monde, grouillait de gens heureux. On ne manquait pas de spectacles: d'abord celui des différents soldats des Alliés et aussi un défilé ininterrompu de camions remplis de prisonniers, surtout allemands, qu'on montrait à la population européenne.. Très peu de Tunisiens Musulmans se joignaient à cette foule parce que ces derniers étaient les vaincus en même temps que 1 'Axe et parce-qu'il y avait un risque à se hasarder dans ces lieux. Dans la ville arabe, dominait la tristesse mêlée à une appréhension des actes de vengeance de ~a part des soldats alliés excités par les européens et les juifs. Il y avaittrès peu de monde dans les rues, les cafés étaient désertés, les boutiques pour la plupart fermées et dans les maisons régnait la peur d'une action de représailles. Les Alliés n'avaient pas reculé pour maltraiter le Souverain du pays dont on n'avait pas de nouvelles. Les bruits les plus extravagants circulaient dans la population musulmane. Heureusement, cela n'avait pas duré longtemps. J'avais commencé par installer la famille de Zaghouan chez Si Tahar Saïdi à Tunis. n n'était pas question de la ramener à Zaghouan vu que les 1 Le8Mail943
192 194 Souvenirs politiques routes étaient occupées par les engins de guerre, les opérations militaires continuant dans certaines zones et surtout parce qu'il ne s'agissait pas de tomber entre les mains des Français de mon village qui n'attendaient que cela pour nous faire payer toutes les humiliations subies pendant 1 'occupation nazie. Après cette petite corvée vite exécutée et tranquillisé sur le sort de ma famille, je rn' étais mis en contact avec les amis du Néo-Destour. Une première décision urgente était à prendre : se cacher pour éviter l'arrestation et les représailles et travailler à partir de notre cachette. Mais avant de nous cacher, j'avais, le 10 Mai, avec Mongi Slim, pris contact avec le Consul des Etats-Unis, M. Doolittle qui revenait à Tunis avec les Alliés. Avant l'arrivée des Allemands, il était déjà dans la capitale. C'était l'ami des Tunisiens. Mongi Slim et moi, délégués par les amis, nous nous étions rendus à 1 'immeuble de la Nationale où se trouvait le Consulat et très vite nous fûmes reçus. Il venait d'arriver avec son adjoint et était encore couvert de la poussière du voyage. Tête très sympathique. Doolittle se mit à nous écouter avec gentillesse. Très détendu, il était sensible à nos arguments. Il fallait lui expliquer toute la situation. Il était de notre côté. Ce n'était pas le cas de son adjoint qui nous servait les arguments des Français et des Alliés contre les Tunisiens collaborateurs des Allemands. En tout cas, ce fut une bonne entrevue puisque le principal responsable était avec nous. Nous avions rendu compte de cette rencontre aux amis. Dans le même après-midi, je rn 'étais rendu à la cérémonie des funérailles du jeune J ellouli, membre du Parti Communiste Tunisien, mort dans un accident d'auto. Cela se passait devant" la grande porte de la mosquée Ez-Zitouna. J'allais là pour essayer d'entrer en contact avec les communistes tunisiens qui venaient de sortir de la clandestinité. C'était à notre tour d'y entrer poûr quelque temps. Le temps de neutraliser les tentatives des colonialistes de Tunisie et d'ailleurs, ceux venus du Maroc et d'algérie avec le G~néral Giraud, ayant la haute main sur la politique en Tunisie. Ils voulaient nous arrêter et nous incarcérer arguant que nous avions été libérés par l'axe malgré les autorités françaises. Nous avions pu les neutraliser grâce surtout à Doolittle et un peu aux communistes et gaullistes qui étaient les adversaires de Giraud et de ses hommes.
193 Souvenirs de néo-destourien 195 L'argument des communistes et des gaullistes était qu'il n'était pas possible d'arrêter des néo-destouriens qui étaient favorables aux Alliés,la preuve en étant, un rapport de Casemajor dans les archives de la Résidence. Les Giraudistes ne pouvaient rien répondre détenant cette preuve dans les archives de la Résidence Générale qu'ils occupaient et dirigeaient. Et le document qui a emporté la décision ce fut l'appeldéclaration signé par le Bureau Politique du Parti Destourien en faveur de l'alliance avec les démocraties contre la dictature :"Le Néo-Destour aux côtés des Puissances alliées". Le document préparé par Bourguiba, avait donné lieu à des discussions animées de la part des autres membres du Bureau Politique élargi: Salah Ben Youssef, Mongi Slim, Hédi Nouira, Ali Belhouane et moi-même. La plupart des amis trouvaient qu'il était trop favorable aux Alliés après la période de l'occupation allemande et qu'il risquait de porter à faux. Il fallait aussi garder un ton digne qui ne faisait pas trop contraste avec l'attitude du peuple tunisien pendantl'occupationnazie etle régime de MoncefBey. En plus, il pouvait être interprété comme une attitude dictée par la peur des représailles de la part des Français et des Alliés. A ce moment-là, nous étions cachés chez les Metaouas. Bourguiba n'était pas dans la même maison que les autres. Devant mon attitude hésitante à prendre l'initiative de discuter avec lui le texte de cette déclaration, Nouira essaya de me raisonner. Je lui ai rappelé leur lâchage au Fort Saint-Nicolas quand ils m'avaient poussé à faire des remarques à Bourguiba sur une lettre qu'il adressait en notre nom à Me Tahar Lakhdar concemantmoncefb ey. Nouira me dit qu'il fallait oublier cela et que la situation actuelle. nécessitait une autre attitude de ma part. Enfin, Bourguiba tint bon sur cette question et le manifeste parut sans modification 1. 1 Dans une déclaration faite à la radio ces dernières années, Bourguiba prétendit que ses compagnons à cette période dangereuse et pleine d'inconnus n'avaient d'autres soucis que de sauver leur tête. Or la vérité est toute autre. Ils avaient pour unique souci, en voulant modifier le texte du manifeste rédigé par lui, de sauvegarder la dignité de leur Parti, qui est en même temps celle du pays et la leur. Il n'entrait pas dans leur calcul le souci de sauver leur tête; au contraire ils risquaient
194 196 Souvenirs politiques Pendant cette période de clandestinité nous étions cachés chez nos amis destouriens originaires de Metouia, des "gars" sérieux et batailleurs. Belhassine Jerad, débrouillard et serviable, s'occupait de nous. Cela ne l'empêchait pas de faire son marché noir, surtout de thé qui coûtait à ce moment-là mille francs le kilo. D'ailleurs tout le monde faisait du marché noir. Mon frére Ali Ben Sliman avait amassé. ainsi beaucoup d'argent. Nous avions été bien traités dans cette maison grâce à nos amis de Metouia et en particulier grâce à Lasfar Jerad et à sa femme, sœur de notre compagnon dans le complot Mohamed Salah Jerad qui était caché avec nous. Cette femme voilée faisait la navette pour une partie du travail clandestin. Une petite fille, Yasmina, qui travaillait dans la maison, et qui n'avait pas encore dix ans, était aussi serviable et capable qu'une adulte. Pendant cette période de clandestinité, j'avais été désigné par les amis pour rencontrer les communistes tunisiens qui voulaient nous voir. Cela s'est passé dans une maison voisine de la nôtre. Il y avait là à m'attendre Ali Jerad, Maurice Nisard et Velio Spano, un communiste italien réfugié en Tunisie. Spano deviendra par la suite député et sénateur, responsable du Mouvement Italien de la Paix et dirigeant actif du Mouvement International de la Paix 1. Après les salutations, la discussion commença et voilà que les amis communistes se mirent à faire le procès du Néo-Destour. Je leur dis alors: "Est -ce que je suis ici pour écouter le procès du Néo-Destour ou pour discuter avec vous?". La conversation changea de ton. Je devais les revoir une deuxième fois. Rien d'extraordinaire n'était sorti de ces conversations. C'était une simple prise de contact. A cette époque, nous avions les mêmes adversaires : les Giraudistes qui faisaient la pluie et le beau temps, De Gaulle étant encore éloigné par les Américains et les Anglais. leur tête en voulant être dignes. D'ailleurs, ils avaient laissé faire parce que Bourguiba ne voulait rien modifier en prenant cela sous sa responsabilité. Lors de la parution dans les journaux de cette déclaration, j'avais envoyé à "El Amal'' une mise au point personnelle pour dire que mon seul souci n'était pas de sauver ma tête, mais de sauver mon pays. Dans la même mise au point,je disais que Bourguiba n'avait pas été le seul à prévoir la victoire des Alliés, mais que Salah Ben Youssef était du même avis que lui. Bourguiba parlant de cette questibn dans sa déclaration disait qu'il avait été le seul à prévoir la victoire des Alliés. 1 Il vient de mourir d'une crise cardiaque en Italie (fin1964)
195 Souvenirs de néo-destourien 197 Mais l'action décisive qui avait sauvé la situation fut celle de Doolittle avec lequel Bourguiba était entré en relation. Presque un mois après l'entrée des Alliés à Tunis, Bourguiba rencontrait le 9 'Juin 1943 le Général de gendarmerie Mourot, délégué à la Sécurité Générale, collaborateur de Giraudl. A 1 'issue de cette entrevue, notre cas était réglé, la menace était levée et nous sortions de la clandestinité. Néanmoins pendant que nous étions cachés, un certain nombre de nos amis de Trets furent arrêtés et tabassés. n fallait se rendre à la police pour répondre à certaines questions et 1 'on était libre. CONTACTS A LA MARSA Libre! Mais il n'était pas question d'aller passer l'été à Zaghouan. Les colonialistes enragés n'attendaient que mon retour pour me régler mon compte. Je fis une apparition rapide : tout juste pour prendre la famille et nous installer à la Marsa. Il paraît que les enragés rn 'ayant aperçu se rendirent chez le Commissaire de police et lui demandèrent de rn' arrêter. Ce dernier leur répondit : "A vezvous un mandat d'arrêt? Je l'arrêterai. Apportez-moi un mandat d'arrêt". Ce Commissaire de police av ait été maltraité et humilié par les Zaghouanais lors de l'arrivée des Allemands. Il avait été arrêté par ces derniers et embarqué dans une camionnette sous les insultes et autres humiliations. A La Marsa, nous avions habité dans une maison que Si El Hédi Saïdi nous avait prêtée pour l'été. Cet été passé à La Marsa rn 'avait permis de me reposer et de me détendre un peu sans négliger pour cela un travail politique mené au ralenti vu mon état de santé. Je souffrais d'addisonisme caractérisé par une fatigabilité extrême, une grande sensibilité au froid, avec tension basse et pigmentation sur les avant-bras, aux tempes et aux gencives. L'inclusion sous la peau de comprimés d'acétate de désoxycorticostérone à Rome sur le conseil du Dr Pende avait beaucoup amélioré mon état. 1 D'après le livre édité par lem inistère de l' 1 nformation en 1966 sur Bourguiba. Celui-ci serait sorti de la clandestinité le 7 Juin 1943.
196 198 Souvenirs politiques Au cours de cet été à la Marsa, je fréquentais surtout Me Noômane, notre dévoué avocat pendant la répression du 9 Avril 1938 et mon correspondant de Tunis quand je dirigeais avec Nouira à Paris, le Comité pour la Défense des Libertés en Tunisie de 1934 à 1936 pendant le proconsulat du satrape Peyrouton. Il était souvent accompagné de fonctionnaires : un ancien interprète du contrôle civil Ben Miled, un ancien interprète militaire, et parfois SiJ ehan, de la Direction des Finances. Les amis du parti, pour la plupart à Tunis, multipliaient les contacts avec les Américains. Doolittle était encore en Tunisie. Nous avions organisé à son intention une soirée de musique et danse orientale au Borj Esselassel (chez les Oueslati). Ali Belhouane, Mongi Slim, Slaheddine Bouchoucha et d'autres amis avaient contacté un jeune Lieutenant de l'armée américaine chargé des contacts politiques. Ils' appelait Roosevelt et était apparenté au Président Roosevelt. Ils lui préparaient des rapports sur la question tunisienne. D'après eux, il leur aurait dit que la rencontre des militaires chargés des problèmes politiques était plus profitable que celle des civils. Aussi avions-nous décidé de leur organiser une réception à la Marsa chez les Belkadhi. C'était un repas suivi d'une soirée musicale. Il y ayait là plusieurs officiers de haut grade. Avant de se mettre à table, j'avais bavardé avec le jeune Roosevelt en lui exprimant notre espoir fondé enl' aide américaine pour notre lutte de libération. Quelle a été sa réponse? La voici: "Vous comptez sur ceux qui ont détruit en Amérique les populations autochtones pour prendre leur place?". Je n'ai pas continué la conversation. Pendant le repas il y eut échange d'idées, discussions. Enfin, pressé par nos questions sur la position de 1 'Amérique à 1' égard de la Tunisie après la guerre, le principal responsable répondit: "La situation ne sera pas comme avant". Ce fut tout. Nous n'avions pas pu en savoir plus. Notre raisonnement était qu'après la victoire, les Américains et avec eux les Anglais, voudront tirer profit de leur suprématie, des sacrifices et des efforts fournis et essaieront de prendre la place de la France, surtout en Afrique du Nord. Nous nous disions que la colonisation anglo-américaine débouchait sur quelque chose tandis qu'avec la France 1 'horizon était bouché : témoin le cas de 1 'Egypte où la colonisation américaine est économique tandis que la France menait une colonisation de peuplement.
197 Souvenirs de néo-destourien 199 Je me promenais de temps en temps avec les jeunes destouriens de la Marsa. Taieb Méhiri, encore élève au secondaire, aimait se promener avec moi. C'était le premier néo-destourien de la famille M'hiri qui était Vieux-Destour et sectaire. Son père était membre de la commission exécutive du Vieux-Destour. Aussi avait -il du mérite à ne pas imiter les siens. Quarid il rencontrait le fils de Me J , autre membre de la commission exécutive, il n'oubliait pas de me raconter que ce jeune, du même âge que lui, le plaisantait et se moquait de lui en lui criant le début du chant néo-destourien : "N amoutou! N amou tou! ", voulant dire par là : "Vous nous avez cassé la tête avec ces cris du temps des Allemands! et maintenant!". Je rencontrai aussi Azouz Rebai, jeune militant de vieille date qui cherchait à se faire oublier des autorités françaises parce-qu'il avait été très actif du temps de 1 'Axe. Il cherchait la protection des familles beylicales. J'avais fait la connaissance d'autres jeunes comme Derouiche et Khayachi, ce dernier par la suite devenu fonctionnaire et peintre comme son père. Ces jeunes m'avaient donné l'adresse de Bahi Ladgham incarcéré en Algérie et une correspondance limitée à quelques lettres s'établit entre nous deux. Il rn' écrivit une lettre que je garde encore où il m'apprit, qu'à un moment donné à Lambèse, lui et les autres camarades destouriens avaient cru que j'étais mort au Fort Saint-Nicolas à Marseille. J'avais revu à La Marsa Ben A ba, emprisonné avec nous en Il était l'ami d'alibey, ancien élève du Collège Sadiki vers la fin de mes études. Ali Bey était patriote et Moncefiste. Ben Aba lui disait toujours d'instruire ses enfants pour pouvoir vivre le jour où il n'y aura plus de Bey. C'est ce qu'il avait fait et il ne doit pas le regretter aujourd'hui (1965). A côté de tout cela, je voyais aussi évoluer la vieille et la nouvelle bourgeoisie du Protectorat. D'abord la famille Ben Achour dont le palais était à quelques dizaines de mètres de la maison où j'habitais. De même, l'ancien Ministre Jellouli, que je croisais monté sur son cheval et paradant non loin du palais Ben Achour. Enfin, il y avait BenMansour, champion dans le langage des voyous et futur collaborationniste à la Municipalité de Tunis. L'été touchait à sa fin et il fallait rentrer à Zaghouan. La guerre continuait et les
198 200 Souvenirs politiques Alliés allaient d'une victoire à 1 'autre. Hitlerne se relevait plus après sa défaite de Stalingrad. LES SUITES DE L'EXIL DE MONCEF BEY En Tunisie, la situation était encore sous le coup de 1 'entrée des Alliés. Le cas Moncef Bey semblait réglé par l'exil. Lamine Bey, lâchant l'homme qui lui faisait déjà partager le pouvoir avant qu'il y accède, occupait le trône et commençait à en tirer profit pour lui et pour les siens. Déjà il commençait à marier ses nombreuses filles, les candidats-profiteurs ne manquant pas. Doolittle avait été déplacé sur intervention du Général Giraud, auprès de Roosevelt. L'activité de notre Parti était réduite, mais Bourguiba par ses contacts avec la nouvelle équipe qui gouvernait la Tunisie, essayait de limiter la vengeance française. Par contre, c'était la belle époque pour le Parti Communiste Tunisien, membre de la France combattante. Il organisait les syndicats, avait un journal et tenait des réunions. Dans l'une d'elles à Tunis, le 7 Novembre 1943 au Théâtre Municipal, Ali Jerad commit 1 'erreur monumentale de dénoncer Moncef Bey. Cette erreur porta un coup terrible au prestige des communistes tunisiens. C'était dans une réponse à un auditeur de la salle quis 'interrogeait sur 1' attitude des communistes à l'égard du problème demoncefbey qu'ali Je rad commit cette bévue monumentale. Il avait essayé de la corriger par la suite mais le mal était fait. Le souvenir de Moncef Bey était encore vivace chez le peuple tunisien. L'état de guerre empêchait toute action de masse en sa faveur. Les gens étaient encore victimes des représailles des Français; beaucoup étaient incarcérés. Quant à Lamine Bey, qui avait profité de l'occasion pour monter sur le trône et avait oublié son aîné et compagnon, il était honni de tout le monde. Il avait sa petite cour et certains de ses courtisans étaient les amis de Ben Ham ou da pharmacien et ami de Mongi Slim, Belhouane, Slaheddine Bouchoucha... Ancien camarade d'étude à Paris, très affable, il avait fait de sa pharmacie le lieu de rendez-vous d'un tas de gens. Malheureusement parmi ces gens il y avait des inspecteurs de police, surtout des inspecteurs politiques comme Bousnina, Ben Romdhane et autres...
199 Souvenirs de néo-destourien 201 Ben Hamouda connaissait Lamine Bey etle voyait de temps en temps, en plus de ses liens avec Taieb El Haddad et autres personnages de l'entourage du Bey. Aussi les amis du parti étaient-ils au courant d'un tas de choses plus ou moins intéressantes comme tous les potins de cour. Ainsi on apprit que le Bey avait demandé de 1' argent -déjà! - au Résident Général Mast qui fit la sourde oreille. Devant ce re~s, le Bey était fâché et boudait les Français. Les camarades du parti d'accord avec Salah Ben Youssef, décidèrent d'organiser une manifestation de sympathie en faveur de Lamine Bey. Des destouriens assez nombreux ayant à)eur tête Salah Ben Youssef se rendirent à Hammam-Lif dans ce but. Pendant qu'ils étaient rassemblés devant le Palais, le Bey reçut Salah Ben Youssef. Ce dernier'lui dit: "Nous avons appris que vous avez demandé un emprunt aux Français qui n'ont pas répondu à votre demande. Le peuple tunisien est prêt à vous offrir ce dont vous avez besoin". Bien reçus par Lamine Bey, Salah Ben Youssef et les destouriens retournèrent à Tunis et ce fut le début d'une tentative du Néo-Destour d'arracher Lamine Bey à l'administration du Protectorat. Chacun manœuvra de son côté et 1 'affaire finit par la réconciliation du Bey avec la Résidence française après bourse déliée. Cette manifestation du 16 Décembre 1943 dirigée parsalah Ben Youssef fut suivie par des visites ininterrompues de délégations néo-destouriennes qui venaientexprimerleursympathie au Bey fâché avec l'administration française. Le Bey ouvrait toutes grandes les portes de son Palais à ce défilé de citoyens tunisiens venus des quatre coins de la Régence et cela pour faire monter les "enchères". Quand les Français, alertés parce rapprochement entreleur Bey etles nationalistes, s'amollirent, le Bey changea de tactique. Il fit paraître un communiqué organisant les réceptions des délégations qui souhaitaient venir le voir. Il fallait obtenir une autorisation préalable. De plus, le Bey disait vouloir mettre sur pied un nouveau ministère - autre menace pour faire fléchir les Français. Il ouvrit des consultations. Toutes les délégations destouriennes lui conseillaient un ministère présidé par Bourguiba. Il étendit ses consultations aux non-destouriens. Recevant Tabar Ben Ammar du Grand Conseil, ce dernier lui aurait dit: "Il n'y a pas que les destouriens en Tunisie. D'autres courants sont à considérer".
200 202 Souvenirs politiques Quand le fruit fut mûr et que l'administration française ouvrit sa bourse, c'est-à-dire le Budget Tunisien, Lamine Bey fit courir le bruit que les Tunisiens n'étaient pas d'accord sur les personnalités qui devaient former le ministère projeté. Les uns disaient Bourguiba, les autres rétorquaient: "Il n'y a pas que Bourguiba en Tunisie". Ayant obtenu ce qu'il voulait par ce chantage, le Palais se referma comme auparavant. La réconciliation Lamine Bey-Général Mast fut scellée par une visite commune à Bizerte le 26 Mars Et le Bey récolta de nouveau le mépris du peuple, ce peuple qui l'avait cru un moment donné capable d'un sursaut. Si le peuple se détourna du Bey, nos amis avec à leur tête Salah Ben Youssef conti-nuèrent à entretenir des relations "clandestines" avec Lamine Bey et son fils Chedli, l'éminence grise de son père. J'étais au courant de tout cela parce que je quittais de temps en temps Zaghouan et venais passer quelques jours à Tunis pour m'informer et tenir la permanence du parti pendant mon séjour. Lors de ces passages à la capitale, je descendais soit chez Mohamed Lasfar Jerad, soit chez les Belhouane, soit chez le Dr Boussofara. J'avais essayé de revenir à l'hôpital Sadiki comme interne d'ophtalmologie. J'avais adressé une demande dans ce sens au Dr Demirleau, Directeur de 1 'Hôpital et mon ancien patron. Il me répondit que cela ne dépendait pas de lui et qu'il fallait s'adresser à 1' administration. C'est ce que je fis et voilà que c'est la Direction des Affaires Politiques qui me convoqua sur cette question. Je rn 'y rendis, prêt à la riposte et ça n'avait pas manqué. Reçu par le Capitaine Daré, il me dit entre autres : "Vous allez vous consacrer... ". Je lui répondis que je n'allais pas me consacrer à mon métier d'interne, que j'avais autre chose à faire en tant que dirigeant néo-destourien. Je rendis compte à Mongi Slim de cette entrevue et retournai à Zaghouan. A Zaghouan, la vie était assez misérable. Je vivais avec ma mère et mon frère Ahmed. Mon frère Ali subvenait à nos besoins. Les effets de l'implantation de Percorten (5 comprimés de 50 mg) à Rome commençaient à fondre entièrement et les symptômes de
201 Souvenirs de néo-destourien 203 fatigabilité, sensibilité extrême au froid, de tension basse réapparaissaient. J'avais essayé, grâce aux relations des amis et des 'connaissances avec les Américains, de me faire procurer ce médicament nouveau et très efficace contre la maladie d'addison. J'avais même rencontré des militaires américains, médecins et non médecins et j'en ai parlé avec eux. Aucun résultat. Aussi mon état de santé déclinait de plus en plus. En plus del' addisonnisme, j'avais une dilatation d'estomac, un estomac atonique. Avec les restrictions de la guerre et la vie aux dépens de mon frère, c'était un cercle vicieux. J'occupais mon temps à lire les journaux, les revues et à mettre sur pied une cellule néo-destourienne car Zaghouan était en retard pour l'organisation nationaliste. Je m'appuyais sur des jeunes comme Ahmed El Ghariani, Ahmed Ben Mbarek, M'hamed Ben Mbarek, Abdennebi et quelques autres. N'ayant pas trouvé de local pour tenir la première réunion - la peur des autorités françaises y étant pour quelque chose - je tins cette réunion dans notre maison dans la chambre à coucher. Pendant mon séjour à Zaghouan (Octobre Octobre 1945), je conseillais ces jeunes et les aidais. Pendant cette période j'avais ainsi que ma mère, attrapé à deux reprises la gale - qui était à l'état endémique dans le pays - par manque de savon et du mauvais état général par suite de la guerre. Je crois que cette vie au ralenti et dans des conditions ternes avaient donné des espoirs aux autorités françaises du Protectorat. En effet, le 30 Janvier 1945 je fus convoqué par le Contrôleur Civil de Zaghouan, Quilichini. Ce dernier était trop connu par moi pour que je le respecte: ancien Contrôleur Civil adjoint dans mon village, il ne brillait pas par son honnêteté, surtout comparé au Contrôleur Civil Graignic qui était à cheval sur les principes bien qu'ayant une mentalité colonialiste, nationaliste chauvine, mais souple le cas échéant. Pendant la guerre, Quilichini fut nommé Contrôleur Civil à Zaghouan. A son arrivée, des discours furent prononcés et des doléances exprimées. Parmi ces doléances : le manque de ravitaillement et par contre-coup le marché noir. A ce moment-là, il y avait à Zaghouan un èaid froussard. Pris de panique, il montra son énergie en emprisonnant mon frère Ali, un des commerçants du marché noir.
202 204 Souvenirs politiques Le Caid croyait que le Contrôleur Civil débarqué dans le" village allait instaurer la justice comme du temps du Prophète et Saidna Omar. Aussi voulut-il commencer par se mettre à couvert. Au moment de cette arrestation de mon frère, j'étais à Tunis comme j'avais l'habitude de le faire de temps en temps pour me mettre au courant et travailler au siège du Parti. En apprenant la nouvelle, je me mis à agir pour le sortir de cette his toi re. J'ai d'abord constitué un avocat. J'avais pensé à Salah Ben Youssef, mais il n'était pas dans son cabinet. Alors que je me démenais, un inspecteur de la police politique, Romdhane Ben Romdhane, un des habitués de la pharmacie Ben Hamouda apprit la chose et vint me rejoindre sur la place de Bab-Souika. Il rn' offrit d'intervenir et de libérer mon frère. Je refusai. J'avais été voir Boussofara et nous avions décidé d'envoyer deux amis du Caid pour le faire fléchir. Boussofara et le Capitaine Zouari se rendirent à Zaghouan sans résultat. La situations' aggrava car on parlait de faire passer mon frère devant la justice française alors qu'il était pour cette question justiciable de la justice tunisienne. Aussi avions-nous décidé d'employer les grands moyens. Boussofara me suggéra de faire intervenir un commissaire du gouvernement français contre monnaies sonnantes et par 1 'intermédiaire d'un ancien camarade de Sadiki, fonctionnaire à la justice tunisienne. D'accord. j'allais à Zaghouan et rapportais cinquante mille francs (50.000) que je remis au camarade ancien sadikien qui les porta immédiatement au commissaire du gouvernement. Le frère fut libéré après avoir été déjà transféré de la prison au dispensaire de Zaghouan. Le dossier, qu'on menaçait d'envoyer à la justice française fut réclamé par la juridiction tunisienne à Tunis et, je crois, classé. Par la suite, le Contrôleur Civil Quilichini se mit à toucher des pots-de-vin directement de mon frère Ali. Il rappelait 1 'inculpation faite à mon frère lors de sa nomination à Zaghouan en regrettant qu'on ne se soit pas directement adressé à lui. Il aurait arrangé les choses sur place! C'est ce fonctionnaire qui me convoqua le 30 Janvier Je lis sur mon agenda (dont les dernières pages me servent encore à noter les événements saillants) : "le Contrôleur Civil de Zaghouan me convoqua. Il me lit une lettre dè la Résidence qui dit qu'étant en résidence surveillée à Zaghouan, le Général Mast serait disposé à
203 Souvenirs de néo-destourien 205 lever cette mesure si je lui écrivais une lettre où je déclarerais que je serais respectueux du Protectorat à l'avenir. Je réponds :"Il ne rn 'a jamais été notifié que j'étais interné à Zaghouan; quand à la lettre au Général Mast je ne la ferai pas". Le Contrôleur Civil insista sur: "mon état de santé, le peu d'importance du geste, la sévérité du militaire en cas de refus, etc... " Je réponds : "Inutile d'insister. Je regrette de ne pouvoir écrire cette lettre que je considère comme une soumission". Le Contrôleur Civil déclare alors qu'il va répondre à la Résidence seulement sur la non-notification de l'internement, et qu'il gardera le silence sur la question de la lettre". C'est là la note écrite sur l'agenda à cette époque. C'est un résumé mais d'autres sentiments m'avaient agité à cet instant. Je voyais Quilichini dans le même bureau où quelques années auparavant, j'avais rompu mes relations avec le Contrôleur Civil Graignic l'homme incorruptible et réactionnaire qui avait régné sur mon village pendant plus de dix ans. Le pauvre Quilichini avec son Général Mast, c'étaient des pygmées qui n'inspiraient même pas le respect D'ailleurs pendant cette entrevue, Quilichini, gêné, allait de temps en temps, remuer le feu de sa cheminée. Avant mon voyage suivant à Tunis, j'avais téléphoné aux amis pour leur raconter cette histoire. Salah Ben Youssef qui avait des contacts avec les hauts fonctionnaires de par sa profession, avait posé la question à ces messieurs. Ces derniers répondirent qu'ils n'étaient au courant de rien. La manœuvre ayant raté, chacun se défilait. LA PREPARATION DU VOY AGE CLANDESTIN EN EGYPTE C'était pendant cet hiver que se situait ma "découverte" de Khélifa Haouas comme l'homme qui allait préparer le voyage clandestin d'ali Belhouane pour l'egypte. Comme d'habitude, je faisais de temps en temps une apparition à Tunis qui durait environ une semaine et ensuite regagnais mon village. Le Général Mast avait refusé le visa à Bourguiba qui voulait se rendre en Egypte. Nous avions décidé de passer outre cette interdiction et d'envoyer quelqu'un clandestinement. Le choix s'était fait sur Ali Belhouane et ce dernier se préparait à partir. li fallait trouver
204 206 Souvenirs politiques l'homme qui organiserait ce voyage clandestin à travers la Tunisie et surtout le passage de la frontière, la traversée de la Libye et l'arrivée en Egypte. Au moment où nous étions à la recherche de cet homme rare, j'étais à Tunis et j'assurais la permanence du parti au 158 rue Bab Souika. Un matin que j'étais installé au bureau principal, discutant avec Abdessemed et Mohamed Salah Jerad, quelqu'un frappa à la porte. Je dis: "Entrez!" et qu'est -ce que je vis devant mois, Khélifa Haouas, l'homme de Marseille, le navigateur débrouillard et intelligent. C'était l'homme qu'il nous fallait pour ce voyage clandestin en Egypte et sans attendre d'être seul avec lui, tellement j'étais pressé et heureux de ma découverte, je lui parlais de la question en présence de Mohamed Salah J erad et Abdessemad. Je 1' ai regretté par la suite mais heureusement il n'y eut pas de "dégâts", c'est-à-dire de fuites. n avait accepté cette mission et allait se mettre à sa préparation. Quelques jours plus tard, je quittais Tunis et rentrais àzaghouan. Peu de temps après,je vis arriver à ZaghouanMohamed Salah Jerad. Il venait me voir de la part de Khélifa Haouas. Quand j'appris par qui il était envoyé je fus très ennuyé. Je pensais au risque d'échec de la mission de Haouas si 1' attention des autorités françaises était attirée par le voyage de ce militant dans mon village. Mohamed Salah J erad coucha chez moi. C'était l'hiver et le lendemain matin, il reprit le chemin de Tunis. Par précaution on ne s'était pas montré ensemble dans le village. Je dis à cet émissaire indésirable: "Tu diras à Haouas que maintenant il n'a plus à prendre contact avec moi. Il doit voir à ce sujet Ali Belhouane". Quelques semaines après la nouvelle parvint que Bourguiba était parti clandestinement en Egypte. J'étais très content 1 1 D'après le livre du Ministère de l'information sur Bourguiba ( 1966), la date de ce départ est le 26 Mars Ces dernières années.j'ai réfléchi sur ce changement de personne, sur ce départ de Bourguiba au lieu de Belhouane. Tout ce qui s'était passé pendant l'absence dç. Bourguiba :déviation dans la ligne du Parti, contact avec les masses populaires abandonné, appui recherché auprès de la bourgeoisie, liensaveclaminebey, la campagne anti-bourguibaallantjusqu' à une réunion du Consei/N ational, l'opposition à son retour entunisie, au cours de l'été 1949, tout ce/ame laissait supposer une tenjative pour éloigner Bourguiba. EtanJ àzaghouan,
205 Souvenirs de néo-destourien 207 Lors d'une visite à Tunis, j'appris que Belhouane était fâché. J'allais le voir. il se retirait du parti ne voulant plus, suivant son expression, "couvrir la marchandise de Bourguiba". Il signifiait par là qu'il ne voulait plus avaliser ses agissements. Je crois qu'il s'agissait d'une question d'argent dans le parti. Si je me rappelle bien, Bourguiba à ce moment avait pris de l'argent au parti pour payer les frais des fiançailles de sa nièce Saida. J'avais insisté pour calmer Belhouane mais rien n'y fit. Je le quittai sans réussir à le fléchir. Par la suite, il revint au parti. WASSILA La première fois que j'entendis parler de Wassila Ben Ammar ce fut chez Boussofara. Nous étions Bourguiba, Boussofara et moi en train de parler dans la cour de la villa. Au milieu de la conversation, Bourguiba sortit une petite photo et, s'adressant à Boussofara, lui parla de son grand amour pour Wassila Ben Ammar, épouse d'ali Ben Chedli. Alors qu'il était lancé dans sa tirade sur la beauté de Wassila et qu'il montrait la petite photo, je lui fis remarquer qu'il n'avait pas le droit de se conduire comme cela surtout qu'étant Chef d'un parti, il devait donner 1 'exemple et ne pas prendre comme amie une femme mariée. il fit semblant de ne pas rn' entendre et continua sa déclaration d'amour. UN FRONT NATIONAL? Pendant ces deux années , surtout pendant l'année 1944, des tentatives ont été faites pour former un front national avec les partis politiques Néo et Vieux-Destour, les Cheikhs de la Grande Mosquée (qui commençaient à se regrouper surtout sous la direction de Fadhel Ben Achour), les Grands Conseillers (en particulier Tabar Ben Ammar, Chenik et très peu Mohamed Ben Romdhane qui je ne fus pas consulté pour ce changement de personne. A cette époque,je n'avais pas soupçonné cette lentative.ll n'y avait pas de quoi apparemment.llfaudrait un jour interroger Nouira sur la question. Pour les autres (Mongi Slim et Bahi Ladgham), ils ne pourront pas contredire SalahBen Youssef si ce dernier avait une idée derrière la tête.
206 208 Souvenirs politiques restait encore fidèle aux Français) et aussi les intellectuels (parmi lesquels on pouvait citer Tabar Lakhdar, les frères Zaouche et tant d'autres). Résultat : des réunions, des programmes et même un document définitif envoyé au Résident Général. Au Néo-destour, notre représentant était Salah Ben Youssef. Bm,1rguiba était en retrait par rapport à cette question. J'av ais assisté à une réunion très large. Nous étions, les néo-destouriens, noyés dans ce nouveau monde, nous étions comme des parents pauvres. Mais au fond de nous-mêmes, nous étions conscients de notre force. On laissait faire. Vers cette période commençait à apparaître un groupe de jeunes intellectuels, surtout des médecins, qui voulaient jouer un rôle dans la vie politique tunisienne. Ils étaient sympathisants néo-destouriens, màis ils jouaient leur propre jeu. C'était Sadok Mokaddem, Salah Azaiz, Ali Fourati, Sadok Ben Yahmed. Ils organisaient des banquets mensuels pour les médecins.
207 Souvenirs de néo-destourien 209 L' APRES GUERRE Mon frère Ali me poussait à rn 'installer à Tunis comme médecin oculiste. Un tas de difficultés et mon état de santé déficient me décourageaient. Mais en fin de compte, je me mis à chercher un local. Ce n'était pas facile. J'avais pensé à un appartement situé audessus de la pharmacie de Daoud à B ab-souika. Ce dernier demandait en échange un appartement à la Cité des Poètes à Montfleur y. C'était une acquisition presque impossible. Très recherchés, ces appartements étaient occupés et coûtaient chers. L'agriculteur Ben Henda de Souk El Arba, lié aux colons, en avait achetés quelquesuns. Je m'adresse à son gendre le pharmacien Kabani sans résultat. Puis, je pensais à un appartement habité par les Ben Moussa à Souk Bel Khir, mal situé dans les ruelles près de Bab-Souika. Mais je n'étais pas très chaud pour cet endroit. A cette époque, j'avais à ma disposition une villa à l' Ariana, héritage de mes belles-sœurs Fadhel. Ce moyen d'échange me facilita les recherches. Le Dr Sadok Mokkadem me trouva un appartement en face de Bab Jedid au 55 Bd Bab Menara, contre la villa de l' Ariana. C'était une aubaine vu les difficultés rencontrées auparavant, d'autant qu'il n'était pas mal situé. Je m'installai comme médecin-oculiste le 5 Octobre 1945.
208 210 Souvenirs politiques LA FETE DE LA VICTOIRE (8 MAI 1945) Nous nous préparions à fêter la victoire des Alliés. On était déjà loin de l'occupation nazie et du règne de Moncef Bey. Le Néo Destour, malgré les manœuvres pour le compromettre avec l'occupation nazie, avait acquis un prestige dans la vie politique tunisienne grâce à son activité au sein du bloc national et au départ de Bourguiba pour 1 'Egypte. Le Général Mast pratiquait une politique tempérée avec parfois des coups d'épingle : refus du visa pour Bourguiba, arrestation pendant quelques heures de Salah Ben Youssef et Belhouane le temps de la manifestation des Tunisiens le 8 Mai au défilé de la Victoire. J'étais à Tunis à 1 'occasion de ce défilé. Nous le préparions depuis quelques jours. Mongi Slim se démenait. La Grande Mosquée avait organisé un cortège imposant formé d'étudiants et de professeurs. J'avais été étonné par l'organisation et le nombre de participants à ce cortège. C'était pour moi une nouvelle force qui apparaissait sur la scène politique tunisienne. On sentait que les professeurs auparavant indifférents à la politique étaient les dirigeants de cette force et qu'ils venaient d'acquérir un atout en mettant les étudiants dans leur jeu et sous leur direction. Dans le passé, les étudiants de la Grande Mosquée étaient l'avant -garde du Mouvement National et leurs professeurs en grande majorité étaient loyalistes à l'égard du Protectorat à 1 'exception de quelques-uns qui se comptaient sur les doigts : Chedli Bel Kadri, etc... Cette alliance nouvelle entre les étudiants et leurs professeurs aura des répercussions inattendues sur l'avenir. Elle aboutira à mettre les étudiants sous 1 'influence de professeurs qui n'étaient pas toujours les meilleurs. Convoqués par la police, Salah Ben Youssef et Belhouane ne réapparaissaient pas au local du parti alors que Ben Youssef devait être à la tête du cortège avec d'autres personnalités. Aussi avionsnous décidé de le remplacer. Je fus désigné à la place de Salah. Les Néo-Destouriens-dé:filaient en grand nombre et certains, en brassard, s'occupaient du service d'ordre. Départ de Bab-Souika. En cours de route, je fus plusieurs fois bousculé par les grands pontifes de la tête du cortège. Il y avait là le Vieux-Destour représenté par
209 Souvenirs de néo-destourien 211 Salah Farhat, des Princes moncéfistes et des représentants des Cheikhs de la Grande Mosquée. J'étais un inconnu pour la plupart d'entre-eux surtout pour les Princes et vaguement connu de Salah Farhat et de quelques Cheikhs. Aussi n'avaient -ils aucun égard pour moi et plus d'une fois je fus éjecté de ma place à la tête du cortège. J'appelai" au secours" Mongi Slim qui leur fit la remarque et à partir de ce moment, je fus au centre du premier rang avec Salah Farhat à mes côtés. Par suite de 1 'arrestation de Salah Ben Youssef et de B elhouane nous n'étions pas rassurés suries intentions des autorités françaises. TI fallait être ferme sans tomber dans la provocation. Avant d'arriver à la ville européenne il y eut peu ou pas d'accrochages. Nous venions par 1 'Avenue Gambetta si mes souvenirs sont justes. Arrivés au bout de cette A venue près dela statue de Jules Ferry, nous nous heurtâmes au Cheikh el Medina d'alors, Chédli Ha y der, qui était plus royaliste que le roi car le Commissaire français qui l'accompagnait était moins agressif. Tous les deux essayèrent de nous empêcher de défiler sur l'avenue Jules Ferry. Nous avions tenu bon et le Contrôleur Civil de Tunis, le libéral De Montéty, principal responsable de l'ordre, nous laissa défiler. Pendant la discussion, le Commissaire nous fit remarquer avec un air narquois, que les brassards que portait le service d'ordre destourien étaient ceux du temps de l'occupation allemande. Me Dakhlaoui, homme louche et informateur camouflé en patriote, vint élever la voix avec les autorités françaises. Mais je 1' avais depuis longtemps classé et le lui avais dit plus d'une fois. Nous avions continué notre marche et, arrivés devant le soldat inconnu, place de la Résidence, nous avions, Salah Farhat et moi, déposé une gerbe de fleurs. C'était la fin du défilé. Après cela, je rn 'étais rendu chez Jellouli Farès, surveillant général au Collège Sadiki. Le soir il y avait le banquet mensuel des médecins. A mon arrivée à ce banquet, je fus longuement applaudi car le défilé avait été un succès pour les Tunisiens, malgré les tentatives de sabotage de la Résidence Générale. A la fin de la journée, Salah Ben Youssef et Belhouane fyrent relâchés.
210 212 Souvenirs politiques BILAN DE LA SITUATION POLITIQUE Le départ de la Tunisie de Doolittle obtenu par le Général Giraud, les réponses yagues des militaires américains responsables des problèmes politiques, la reprise de 1' administration de la Tunisie par les Français sans partage ni contrôle, le coup porté à un souverain patriote, les Français quis 'installaient en Afrique du Nord, tout cela n'était pas de bonne augure pour un changement radical de politique. Nos relations avec les Américains devenaient de plus en plus espacées et sans grand résultat ni perspectives claires. L'Administration française en Tunisie répondait à tous les désirs des Américains sur tous les plans. Les Français ne leur opposaient aucune résistance ; au contraire ils agissaient selon les vues des Américains. Notre calcul basé sur une éventuelle résistance française à une extension de 1 'influence américaine en Afrique du Nord, s'avérait faux. Aussi devant la bonne volonté française, les Américains n'avaient aucun intérêt à s'appuyer sur nous. Nous ne pouvions plus être un appoint dans leur jeu. Tout cela nous le sentions confusément mais les jeux n'étaient pas encore faits et nous étions en pleine guerre. Toutefois, un travail dans les pays arabes était utile, d'autant plus que les Arabes commençaient à s'organiser au sein de la Ligue Arabe qui venait de voir le jour. A côté de cette situation équivoque et peu encourageante, il y avait toutefois l'éviction progressive de la France, par le jeu de 1 'Angleterre, de ses anciens mandats en Syrie et au Liban. Les massacres de Mai 45 en Algérie qui nous donneront aussi à réfléchir. Telle était la situation à la fin de la guerre. A l'intérieur, un parti puissant, autour duquel d'autres forces sont venues s'agglomérer, un Lamine Bey dévoué aux Français, mais une masse unie par 1 'exil de Moncef Bey. Du point de vue international, un avenir incertain avec un monde arabe qui pourrait devenir une force sur 1' arène internationale. Pendant quelques années, le problème de MoncefBey sera très mobilisateur en Tunisie surtout auprès des masses. Pour le Néo-Destour, le cas Moncef Bey était complexe. Durant son règne, son entourage ne portait pas le Néo-Destour dans
211 Souvenirs de néo-destourien 213 son cœur, de peur de voir le pouvoir lui échapper. En particulier Hassine Bey, l'éminence grise, était très distant vis-à-vis du Néodestour. Le Bey patriote écoutait les conseils de son frère et de son entourage composé en grande partie d'hommes sans influence politique dans les masses : Chenik, Salah Farhat, Jellouli, Guiga, etc... Durant les premières années de son exil, le Néo-Destour marchait en communion avec les masses parce que le retour de MoncefBey aurait été une grande victoire pour le peuple tunisien et par conséquent pour la cause tunisienne. Pour la défense du Bey exilé il y avait une sorte d'unité d'action entre les Vieux et les Néo-Destouriens. Mais Lamine Bey et son fils Chedli ne restaient pas inactifs : grâce à leur entourage lié d'amitié avec le pharmacien Ben Hamouda et ses amis Mongi Slim, Ali Belhouane, Slaheddine Bouchoucha, un travail d'approche se faisait en direction de Salah Ben Youssef. Ce dernier "élaborait" une nouvelle tactique pour la lutte politique 1 Elle se résumait en une mise en sommeil de 1' action des masses et une organisation des au tres forces surtout bourgeoises (commerçants, agriculteurs, etc... ) et un travail en direction des hauts fonctionnaires tunisiens du Protectorat (ce qu'il appelait vider le Protectorat). Ce travail et cette nouvelle tactique iront en s'accentuant de 1945 à 1949, année du retour de Bourguiba. Devant ce changement, mon attitude ira en se durcissant et mon désaccord avec Salah Ben Youssef ira en s'accentuant. PORTRAIT D'UN INTELLECTUEL Pendant l'été 1945, mon frère Ali, qui rn 'avait aidé pour mes études en France et qui m'avait soutenu pendant mes années de prison, s'était occupé de me préparer à Tunis mon cabinet de travail et le logis attenant. Pour le cabinet, il avait fait les choses proprement; pourlelogis, c'était passable mais propre. Pourl'unetl'autre, les meu bles furent achetés d'occasion. Je garde encore - vingt ans 1 Voir la Voix du Tunisien de Chedli Khairallah avec une déclaration de SalahBen Youssef
212 214 Souvenirs politiques après -le même bureau. J'avais atmoncé 1 'ouverture de mon cabinet pour le 5 Octobre 1945 dans les journaux. Mon premier malade fut une fille tunisietme accompagnée d'une européetme, une française, je crois. J'avais comme aide mon frère Ahmed, ancien infirmier de la marine pendant son service militaire. Il rn 'a été d'un grand secours, s'occupant de tout, du cabinet comme de la maison. Nous avions notre vieille mère qui était la maîtresse de maison avec une nièce et Fatma, une petite domestique. Ma mère et ma nièce resteront avec moi jusqu'en Juillet 1947, atmée de mon mariage. Fatma restera jusqu'en Ahmed restera avec moi jusqu'en 1955 et ne sera rétribué qu'après son mariage. Avant de rn 'installer, j'avais fait le tour des confrères oculistes pour être aidé au point de vue instruments. La réponse du Dr Rais, un ancien camarade fut : "Pourquoi t'installer à Tunis? Va à l'intérieur", tandis que pour les instruments, c'était "pas possible". il me fallait rn 'installer à Tunis en raison de mon activité politique qui représentait l'essentiel dans ma vie. J'avais en effet écrit sur ma thèse en 1935: "Amon pays, mon plus grand stimulant et l'objet de mes espoirs". Le Dr Kortobi ne m'avait pas demandé d'aller m'installer ailleurs, mais il ne pouvait pas non plus me prêter les instruments. C'est auprès des confrères européens que j'avais trouvé un accueil sympathique. Le Dr Nataf était disposé à me prêter toutes les boîtes d'instruments à condition de les rapporter dans la journée après utilisation. Ma boîte de verres, je l'ai achetée chez lui pour anciens francs parce qu'il avait trouvé une nouvelle boîte à vendre chez un opticien de Bizerte. LeDr Morana, Italien, rn 'avait prêté l}n javai~t un périmètre. Pour les instruments de chirurgie oculaire, j'avais été servi par une grande chance. Je m'étais adressé au Dr Somîa, camarade d'études à Sadiki et à Paris, un homme très débrouillard. Il m'avait envoyé toute l'instrumentation nécessaire pour les opérations sur les yeux. Au moment de rn 'installer, il ne me manquait rien, saufla santé. J'étais très fatigué. Je ployais et j'étais écrasé parles itmombrables vêtements que je mettais pour combattre ma grande sensibilité au froid. Il y avait belle lurette que les cristaux de Percorten du
213 Souvenirs de néo-destourien 215 Dr Pende avaient fondu et, auprès des Américains, il n'y avait pas beaucoup d'espoir d'en avoir d'autres. Quant au trafic avec la France, il fallait encore attendre quelques temps pour recevoir des Laboratoires Ciba de Lyon les cristaux de Percorten qui me transformeront. TI me fallait faire un effort pour lever les mains et les bras afin d,'examiner un malade. L'effet des cristaux de Percorten de Rome avait duré environ un an, l'année J'étais donc installé au 55 Bd Bab-Menara. J'avais comme voisin de quartier le Dr Benzina, un camarade de Paris, dentiste à l'avenue Bab-Jedid. Au moment de mon installation, il m'avait conseillé de rendre visite aux intellectuels du quartier, en particulier à son ami Me Abdelkader Belkhodja. Son cabinet était face au mien dans l'immeuble de Ahmed Essafi, l'ancien Président du Vieux Destour. J'avais répondu à Benzina qu'en effet j'allais rendre visite à mes voisins, le cafetier, le patron d'une oukala mais pas à Abdelkader Belkhodja, un produit du Protectorat. Par la suite, il prouvera amplement cette vérité: autant il avait du mépris pour ses "compatriotes", autant il était soumis et docile devant ses maîtres les Français. TI fit partie du Gouvernement de Mustapha Kaâk et était prêt en tant que Ministre de 1' Agriculture à inaugurer la statue de De Carnière sur la place située en face de son ministère et au-dessous du Collège Sadiki. Mais les Français, en dernière heure, avaient changé d'avis jugeant le lieu trop provocateur. En effet en 1947, il n'était plus possible d'imposer le buste de celui qui avait dit : "Quand tu rencontres une vipère et un Arabe, écrase l'arabe", il n'était plus possible du moins de le placer près d'une rue passante. Peut-être l'a-t-on caché dans un square perdu au fond d'un quartier désert. Belkhodja fera partie de la délégation française qui ira défendre le dossier de la France devant l'o.n.u. après Lors d'une journée de grève générale contre Lamine Bey qui devait visiter en cortège la ville de Tunis, alors que les boulevards de Bab-Jedid et de Bab-Menara étaient quasiment déserts, ce personnage avait ouvert une fenêtre condamnée et d'une façon ostensible s'était mis à saluer son souverain. Il sera toujours disposé à courir au secours de 1 'administration française. Il fera aussi partie du ministère fantôme de cet autre produit du Protectorat Mohamed Mzali. Ce ministère durera quelques jours et s'enfuiera sous la
214 216 Souvenirs politiques menace des patriotes. La première fois, c'était le Résident Général Mons qui voulait sortir de 1' ornière le char franco-tunisien avec un ministère Kaâk, la deuxième fois, c'était Voizard qui voulait sauver in extrémis 1' édifice du protectorat qui craquait sous les coups répétés des patriotes tunisiens. Et Belkhodja était toujours mobilisable pour ces tâches de "kollabos". Et dire que pour cet homme-là, Bourguiba et Salah Ben Youssef auront des politesses. Bien avant qu'il ne verse dans le youssefisme, Moussa Rouissi fâché contre Salah Ben Youssef me rapporte que quand ce dernier le rencontrait dans la rue, il faisait semblant de ne pas le voir, lui le militant destourien et quand il voyait Abdelkader Belkhodja sur l'autre trottoir, il courait à sa rencontre pour lui serrer la main ou le serrer dans ses bras. Quant à Bourguiba et la chose rn 'avait été rapportée par les étudiants de Paris- il avait reçu le sieur Belkhodja venu lui rendre visite quand il avait quitté 1 'île de Groix pour la région parisienne, après toutes ses récentes trahisons, la dernière en date étant la participation au ministère Mzali. De v a nt 1 'étonnement des étudiants, Bourguiba tou jours capable de s'en tirer par une réponse de circonstance leur avait répondu : "Moi, je le reçois, mais vous, vous avez le droit de lui casser la gueule à la sortie". J'ai parlé longuement de ce cas pour donner une idée d'un intellectuel tunisien, hautain et méprisant pour le peuple, mais reptile rampant devant ses anciens maîtres français ou ses nouveaux maîtres tunisiens 1 LA FORMATION DES UNIONS NATIONALES Me voilà installé à Tunis. Cela coïncidait avec un renouveau de l'activité politique généràle. La guerre terminée, il allait falloir se préparer à en tirer le plus de profit possible pour la Tunisie. D'abord en essayant de faire l'union nalionale autour des revendications politiques avec pour toile de fond le retour de Moncef Bey, le Souverain patriote. Un travail avait déjà commencé pendant la guerre pour réunir toutes les forces politiques, même celles qui 1 Je laisse de côté quelques autres anecdotes significatives que je raconterai dans d'autres occasions.
215 Souvenirs de néo-destourien 217 collaboraient avec l'administration française, en particulier les Grands Conseillers : Chenik, Ben Ammar, Ben Romdhane si possible. n y avait une certaine cohésion dans cette union très large, mais son aile droite restait sensible à 1 'influence française. L'union qui s'était formée dans la rue à l'occasion du défilé de la Victoire le 8 Mai 1945 était plus solide. Elle résista un peu plus aux vicissitudes politiques. Mais elle éclatera elle aussi et sa désintégration retentira sur 1' évolution de la situation politique. Le retour de Duran-Angliviel, auréolé du prestige d'ancien résistant victime du nazisme et de Vichy, le retour en force des nationalistes tunisiens sur la scène politique, tout cela avait créé une intense activité politique~ Le peuple tunisien comme tous les peuples asservis, posait ses problèmes. En Tunisie, il nous fallait faire le plein. L'activité du Parti Communiste Tunisien s'étendait à diverses catégories sociales. En plus des travailleurs, les co mm unis tes organisaientles commerçants, les artisans, les agriculteurs et autres professions. La pénurie de différents produits, ça usée par la guerre, obligeait les commerçants et autres professions à se mobiliser pour obtenir satisfaction auprès des autorités. Les communistes avaient profité de cette situation pour organiser les différentes branches de 1' activité nationale. A notre tour, il nous fallait créer des unions nationales dans les principaux secteurs :Union Nationale des Agriculteurs Tunisiens, Union Nationale des Artisans et Commerçants. Nous avions commencé par cette dernière. Salah Ben Youssef, qui dirigeait le parti, avait trouvé en Brahim Abdellah, un homme de grande aptitude pour ce travail. Auparavant, Brahim Abdellah travaillait à la Résidence Générale à l'écoute des radios arabes. Je lui avais reproché ce travail dans la citadelle du colonialisme. C'était une déchéance pour lui que de se mettre à 1 'écoute des radios des pa ys frères pour renseigner nos ennemis, lui qui était originaire de Ksar-Hellal et qui, jeune élève du Collège Sadiki, s'était fait arrêté en Avril1938. Il aurait pu faire un autre travail et cela ne manquait pas à ce moment-là. Il m'avait répondu que Salah Ben Youssef était d'accord et que de plus, il pouvait nous apporter les compte-rendus de ces écoutes. Cela ne rn 'avait pas convaincu car je considérais qu'un autre que lui pouvait
216 218 Souvenirs politiques faire ce travail peu honorable pour un destourien ancien résistant. Bref, à la fin, il avait lâché ce travail pour se mettre à la disposition du parti afin d'organiser d'abordles commerçants et artisans et ensuite les agriculteurs. Ce travail devait se réaliser durant les années 46, 47 et 48. Quant aux travailleurs, les communistes, avec les socialistes, avaient organisé des syndicats partout. La Centrale, au 1 Lamine Debaghine était venu me rendre visite le 15 Mars 1965 comme il avait l'habitude de le faire chaque fois qu'il venait à Tunis. Je lui avais demandé des détails sur sa mission de coordination de l'action politique des trois pays nordafricains en Il me dit qu'il était venu à Tunis le jour de l'aïd El Kébir qui tombait en Décembre Il était venu habillé en militaire muni d'une feuille de convalescence, le tout fourni par un militant qui travaillait à l'hôpital militaire de Souk-Ahras.Arrivé à Tunis, il mit une gandourah sur ce "déguisement". C'était sa première visite en Tunisie pour proposer et discuter de la coordination de l'action entre les trois pays nord-africains.il était accompagné d'un autre militant dup.p.a. Fil ali qui par suite versera dans le mess alisme pendant la guerre de libération. Pour le contact avec le Néo-Destour, il discutait avec MongiSlimet Belhouane. Il avait rencontré aussi F adhel BenAchour qui se disait représentant des "60" et qui était accompagné de Chedli Belkadhi. Ce dernier l'avait mis en contact avec le Vieux Destour représenté par Mohieddine Klibi. Les Algériensvoyaient tout le monde en Tunisie. CeNéo-Destourien leur aurait fait comprendre que l'essentiel en Tunisie c'était le Néo-Destour, que les autres éléments politiques étaient des compagnons pour un bout de chemin qui n'iront pas jusqu'au bout de l'action révolutionnaire. Il s'agissait pour les Algériens de coordonner une même action pour un même but. Les données de cette action seront deplus en plus précisées: action révolutionnaire mais action armée pour l'algérie et agitation politique pour la Tunisie, les Tunisiens faisant valoir son contexte et ses méthodes. Après ce premier voyage en Tunisie, Lamine s'était rendu au Maroc. D'après lui, les Marocains mettaient l'accent sur le cas spécifique de leur pays lié par l'acte d' Algésira. Il avait aussi discuté avec les Marocains et présenté le document "pacte" élaboré à Tunis.Il avait fait le va-et-vient entre les deux pays extrêmes Maroc- Tunisie deux ou trois fois. Enfin de compte, un pactefùt signé; en Tunisie par Mongi Slim, au Maroc les discussions se faisaient avec l'istiqlal. A cette période, Alla/a Fassi était encore au Gabon. Quant j'avais demandé à Lamine lors des a dernière visite ( 15 Mars 1965) pourquoi en 1946 il s'était plaint à moi que ça n'allait pas avec Mongi Slim et Belhouane, alors qu'en fait un pacte avait été signé couronnant ces entretiens, il me répondit qu'il ne se rappelait pas les raisons de ces récriminations. Puis, en faisant des efforts, il ajouta qu'il croyait se rappeler qu'il s'agissait de l'exécution des clauses de ce pacte, en particulier concernant la livraison aux Algériens des armes de guerre récupérés en Tunisie.
217 Souvenirs politiques ERRATUM Cette page remplace la page 218. faire ce travail peu honorable pour un destourien ancien résistant. Bref, à la fin, il avait lâché ce travail pour se mettre à la disposition du parti afin d'organiser d'abord les commerçants et artisans et ensuite les agriculteurs. Ce travail devait se réaliser durant les années 46, 47 et 48.Quant aux travailleurs, les communistes, avec les socialistes, avaient organisé des syndicats partout. La Centrale, au début, était affiliée à la C.G.T. française. L'organisation nationale des travailleurs tunisiens partira de Sfax avec Farhat Hached. DANS LE MONDE ARABE ( ) En plus de ces événements nationaux, il y avait d'autres événements encourageants, surtout ceux de Syrie, du Liban et du Viet-Nam, ces trois pays étant en traind'acquérirleurindépendance. Ajouter à cela la création de la Ligue Arabe qui avait soulevé l'enthousiasme des Tunisiens en tant que nouvelle force dans 1' arène internationale. Pendant cette période , Lamine Debaghine, dirigeant du Parti du Peuple Algérien de Messali Haj, faisait la navette clandestine entre les trois pays de 1 'Afrique dun ord. Il était venu à Tunis pour essayer de coordonner l'activité des trois principaux partis nationalistes de 1 'Afrique du Nord : 1 'Istiklal pour le Maroc, lep.p.a. pour 1 'Algérie et le Néo-Destour: J el' av ais rencontré avec les camarades du parti chez les Belkadhi. A Tunis, il devait éviter de se faire repérer par les autorités françaises. Je l'ai rencontré à d'autres occasions quand il venait discuter avec Mongi Slim et Allala Belhouane de l'unité d'action. Nos deux amis étaient chargés du contact avec Lamine Debaghine. Au bout d'un certain temps, ce dernier était venu me voir à mon cabinet pour me dire que les choses n'avançaientpas et me demander mon avis. Je lui avais répondu que sur le moment je ne pouvais pas lui donner de réponse, que j'allais rn' enquérir de la question et qu'il devait me donner un délai pour lui répondre à propos de la coordination de l'action des trois partis nationalistes. Rendez-vous fut pris pour sa prochaine visite à Tunis. Après son départ, j'avais vu les amis du parti et j'avais tiré la
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219 Souvenirs de néo-destourien 219 conclusion qu'au Néo-Destour on ne voulait pas de cette coordination mais qu'on n'osait pas le dire carrément à Lamine Debaghine. Aussi lors de son voyage suivant, je lui avais confirmé son impression et lui dit qu'il n'y avait rien à tirer de ces contacts. C'est ainsi qu'il les interrompit. Nous sommes restés jusqu'à ce jour (1965) bons amis, Lamine Debaghine et moil. Il me rend visite 1 Lamine Debaghine était venu me rendre visite le 15 Mars 1965 comme il avait l'habitude de le faire chaque fois qu'il venait à Tunis. Je lui avais demandé des détails sur sa mission de coordination de l'action politique des trois pays nordafricains en Il me dit qu'il était venu à Tunis le jour de l'ai a El Kébir qui tombait en Décembre Il était venu habillé en militaire muni d'une feuille de convalescence, le tout fourni par un militant qui travaillait à l'hôpital militaire de Souk-Ahras.Arrivé à Tunis, il mit une gandourah sur ce "déguisement". C'était sa première visite en Tunisie pour proposer et discuter de la coordination de l'action entre les trois pays nord-africains. Il était accompagné d'un autre militantdup.p.a. Fil ali qui par suite versera dans le messalisme pendant la guerre de libération. Pour le contact avec le Néo-Destour, il discutait avec M ongi Slim et Belhouane. Il avait rencontré aussi F adhel BenAchour qui se disait représentant des "60" et qui était accompagné de ChedliBelkadhi. Ce dernier l'avait mis en contact avec le Vieux Destour représenté par Mohieddine Klibi.Les Algériens voyaient tout le monde en Tunisie. CeNéo-Destourien leur aurait fait comprendre que l'essentiel en Tunisie c'était le Néo-Destour, que les autres éléments politiques étaient des compagnons pour un bout de chemin qui n'iront pas jusqu'au bout de l'action révolutionnaire. Il s'agissait pour les Algériens de coordonner une même action pour un même but. Lesdannéesde cette actionseront de plus en plus précisées: action révolutionnaire mais action armée pour l'algérie et agitation politique pour la Tunisie, les Tunisiens faisant valoir son contexte et ses méthodes.après ce premier voyage en Tunisie, Lamine s'était rendu au Maroc. D'après lui, les Marocains mettaient l'accent sur le cas spécifique de leur pays lié par l'acte d' Algésira./1 avait aussi discuté avec lesmarocainsetprésenté le dacument "pacte" élaboré àtunis.il avait fait le va-et-vient entre les deux pays extrêmes Maroc - Tunisie deux ou trois fois. Enfin de compte, un pacte fut signé; en Tunisie par Mongi Slim, au Maroc les discussions se faisaient avec l' 1 stiqlal. A cette période, Allal a Laouiti était encore au Gabon. Quant j'avais demandé à Lamine lors de sa dernière visite ( 15 Mars 1965) pourquoi en 1946 il s'était plaint à moi que ça n'allait pas avec Mongi Slim et Belhouane, alors qu'en fait un pacte avait été signé couronnant ces entretiens, il me répondit qu'il ne se rappelait pas les raisons de ces récriminations. Puis, en faisant des efforts, il ajouta qu'il croyait se rappeler qu'il s'agissait de l'exécution des clauses de ce pacte, en particulier concernant la livraison aux Algériens des arm-::s de guerre récupérés en Tunisie.
220 220 Souvenirs politiques toutes les fois qu'il vient à Tunis. En ce moment, il est installé comme médecin dans la région de Sétif et ne s'occupe plus de politique. D'après lui, Ben Bella avait fait ses premières armes dans le P.P.A en 1946 dans la région d'oran, quand lui était le principal responsable du parti. Des militants de Marnia le lui avaient présenté. (fin 1946). LE CONGRES DE L'INDEPENDANCE Le parti, en collaboration avec les autres forces politiques du pays, en particulier le Vieux-Destour, les Cheikhs de la Grande Mosquée Zitouna, les intellectuels, préparaient le futur congrès de 1 'indépendance qui devait avoir lieu au mois de Ramadan (Août 46). La réunion devait avoir lieu dans un endroit secret pour empêcher les autorités françaises de l'interdire. Il fallait s'abstenir d'inviter des gens douteux. Parmi les intellectuels, il fallait particulièrement éviter Me Dakhlaoui qui était soupçonné d'avoir des liens avec la police. Il s'arrangea toul de même pour avoir l'adresse et, malgré la consigne donnée, saura pour tromper la vigilance de celui qui était chargé de garder la porte d'entrée. Quelques instants après son arrivée, la police fera irruption dans le lieu de la réunion. Par contre, nous avions cherché à inviter Me Kaâk. Ce dernier, difficilement contacté, n'avait pas répondu à notre invitation. Chenik, qui était plus lié avec l'administration française, avait répondu à l'invitation et était présent le soir de la réunion. Celle-ci avait eu lieu dans une maison de nos amis et militants les Métaouas. Le Cheikh Fadhel Ben Achour, aidé par le Cheikh Chédli Belkadhi, avait beaucoup travaillé à la préparation de cette réunion. En arrivant à la maison indiquée, j'avais trouvé déjà beaucoup de monde. Il y avait une petite tribune qui était déjà assez occupée sans que le Néo-Destour soit encore représenté. Il avait fallu pousser du monde pour me faire une place. Salah Ben Youssef n'était pas encore là. Le premier orateur fut Salah Farhat parlant au nom du Vieux-Destour. Puis ce fut le tour de Salah Ben Youssef pourle Néo Destour. C'est pendant son intervention que la police avait forcé la porte et avait envahi le lieu de la réunion. Ils étaient deux ou trois commissaires accompagnés de quelques inspecteurs. Le premier
221 Souvenirs de néo-destourien 221 commissaire à parler fut Nullet (frère du Contrôleur Civil de Kairouan en au moment des tékias). Il ne réussit pas à interrompre la réunion. Il fut "relayé" par un autre à l'allure énergique et qui était décidé à tout pour mettre fin à 1 'assemblée. Aussi Salah Ben Youssef avait-il tout abrégé et mis au vote la revendication de l'indépendance. Celle-ci fut votée et ainsi nous avions évité le sabotage total du but de ce rassemblement. La séance fut levée. C'était maintenant à la police de faire son travail. Nous étions progressivement canalisés, dirigés vers la porte de sortie, encadrés dans la rue par une double haie d'inspecteurs de police de toutes sortes et au bout de la rue, transférés à droite si on était libre ou à gauche si on était mis en état d'arrestation et embarqué dans une camionnette. J'avais suivi le chemin des arrestations. Dans la rue, j'avais aperçu debout contre le mur un concitoyen à moi, originaire de Zaghouan, inspecteur de police pour les affaires de vol et autres et qui avait été mobilisé pour la circonstance. Je lui dis :"Tu aurais mieux fait de cirer les chaussures plutôt que de faire ce travail-là". Il paraît qu'un inspecteur de police français lui aurait demandé ce que j'avais dit et qu'il aurait répondu pour rn' éviter des ennuis : "il rn' a demandé si j'avais été à Zaghouan parce que nous sommes du même pays". J'étais dans la même fourgonnette que Fadhel Ben Achour et peut-être le Dr Materi. Nous fûmes transportés à la caserne de la Kasbah. Là, le Dr Ma teri a été soustrait du groupe. La police était en liaison constante avec le Résident Général Mast. Mis au courant de la liste des personnes arrêtées, il paraîtrait que Mast consultait son entourage parmi lequel on citait le haut fonctionnaire tunisien Saadallah. Et, à la suite de cette consultation, la police relâchait les personnes soutenues. C'est dans ces conditions que le Dr Materi fut relâché. Quelques instants après on nous conduisait au siège du Tribunal Militaire. Dans les couloirs, on avait relâché Me J , atteint de la maladie de Parkinson. On avait constaté probablement qu'on ne pouvait pas maintenir en état d'arrestation une personne malade. Des couloirs, nous fûmes transférés à la salle d'audience du Tribunal Militaire. Il y av ait là en particulier Ch enik et Salah Farhat. J'avais discuté avec Chenik qui était calme et d'allure humble. Le matin, il fut à son tour libéré. Le reste du groupe a été transféré à la
222 222 Souvenirs politiques prison civile. Hédi Nouira avait échappé à ces arrestations. Les agents de police qui nous accompagnaient étaient sous les ordres d'un ancien brigadier de police zaghouanais. A Zaghouan, il était actif et recrutait ses informateurs chez les Fadhel, Hamouda et son frère Mrad, ainsi que leur ami Mohamed Ben Amara. Arrivé à la prison civile, je me retournai et aperçu cet ancien brigadier devenu chef de la police de Tunis. Il avait fait du chemin! M'apercevant, il me salua d'un geste de sa tête. Je le regardai et ne lui répondis pas. Nous fûmes installés dans une grande chambrée. Nous avons été ménagés par la direction de la prison. Nous recevions notre nourriture chaque jour du dehors. Les amis et beaucoup d'au tres citoyens s'ingéniaient à nous envoyer chaque jour beaucoup de choses à manger. Gacem Ouali, le père de ma future femme, m'avait apporté à son tour quelque chose à manger. Des pains de glace aux gâteaux et aux fruits en passant par les plats les plus variés, vraiment nous étions gâtés! Un juge d'instruction avait été désigné et il avait commencé à interroger quelques-uns d'entre nous. On passait notre temps à des occupations diverses parmi lesquelles plusieurs "émissions d'informations". Fadhel Ben Achour était très actif dans ce domaine. Son frère Abdelmalek se faisait remarquer par ses mots d'esprit. Un jour il avait essayé de plaisanter avec moi. Je l'ai appelé et lui ai fait remarquer que je n'avais pas l'habitude de plaisanter avec lui. Il ne recommença pas. Me Dakhlaoui, suspect de renseigner la police à sa façon - le style intellectuel- était comme de juste parmi nous. Un jour, je le vis griffonner sur un papier. J'allais le voir et mi-plaisant, mi-sérieux, je lui demandais ce qu'il griffonnait. Il me répondit qu'il était en train d'écrire une lettre à un de ses amis de France pour lui raconter notre vie en prison. Je lui dis- pure invention de ma part- que j'étais le responsable du contrôle des lettres écrites par les compagnons détenus. Il me montra quelques passages. Je lui fis remarquer qu'une telle lettre ne pouvait pas être expédiée et qu'il fallait la déchirer. Ce qu'il fit, sans trop d'empressement. Le jour de la fête de 1' Aid Es-Seghir, on s'était réuni dans la cour autour du cheikh Fadhel Ben Achour qui nous fit un "speech" sur la signification du jeûne de Ramadhan et sur la fête - comme cela
223 Souvenirs de néo-destourien 223 se faisait d'ordinaire dans les mosquées le matin du premier jour de l' Aid-Es-Seghir. Hédi Nouira, resté libre, s'était constitué comme notre avocat et venait nous voir surtout pour les questions politiques et pour le parti. Tahar Lakhdar, qui rn 'avait lâché en 1938, avait demandé à se constituer pour moi. J'acceptai. Pourl'instruction, il avait été décidé que nos militants répondront aux questions matérielles ; quant aux questions politiques, ils déclareront que cela était du ressort du Secrétaire Général Salah Ben Youssef. Ce qu'ils firent. Quand mon tour vint, je déclarai qu'en tant que dirigeant, je devais répondre aux questions politiques qui me seraient posées sans faire d'exposé général. BahiLadgham n'était pas d'accord et il était le seul dans ce cas. J'essayais de le convaincre, rien à faire. Je maintiens ma position. Le jour de l'instruction, mon avocat Tahar Lakhdar était là. Etait venu le voir Me Kebaili, le fils de 1' avocat Kebaili Président et porte-drapeau des naturalisés français au moment de la vogue des naturalisations, cette épreuve pénible pour le peuple tunisien mais aussi bénéfique parce-qu; elle avait réveillé la conscience patriotique en sommeil depuis les événements de Naceur Bey en Avril Me Kebaili s'était assis et avait l'intention d'assister à mon interrogatoire. Je dis à Me Lakhdar que je ne voulais pas le voir assister à mon interrogatoire. Quand il apprit cela de mon avocat, Me Kebaili se lev a et partit. La séance ne fut pas longue et je répondis à toutes les questions. C'était des douceurs parrapport aux méthodes du Colonel De Guérin de Ca y la. Ce juge d'instruction était le fils d'une française qui vivait à Zaghouan, Mme Vitte. Après cet interrogatoire, Bahi Ladgham avait continué à rn 'empoisonner la vie avec son point de vue et me reprochait de ne rn 'être pas soumis à la règle générale. Ceci d'autant plus que le juge d'instruction avait déclaré que mon interrogatoire était sincère par rapport aux précédents. Je fus mis en liberté provisoire le 2 Septembre Ayant appris cette remarque, j'écrivis une lettre à ce juge dont voici le texte.
224 224 Souvenirs politiques M. le Juge d'instruction, "Je viens par la présente élever la plus véhémente protestation contre ma mise en liberté provisoire. Je vous prie de bien vouloir ordonner mon incarcération pour retourner auprès de mes camarades restés en prison. Je proteste aussi contre le motif invoqué pour ma libération qui est, paraît-il, ma sincérité. Je considère ce motif comme une insulte pour_ mes camarades et pour moi-même. Veuillez agréer, etc... ". Après chaque interrogatoire, on était mis epliberté provisoire. Quand vint mon tour, je dis que je refusais de quitter la prison à cause de mon désaccord avec Bahi Ladgham. Sur 1 'insistance de Salah Ben Youssef, Mongi Slim et Belhouane, je quittai à mon tour la prison. J'habitais en cette saison estivale la ville d'hammam-lif. Après ma libération, les traditionnelles visites des amis, des militants et autres personnes rn' avaient pris quelques jours. Ensuite, il a fallu prendre la permanence du parti jusqu'à la libération complète de tous les camarades, ce qui eut lieu le 23 Septembre 1946, un mois jour pour jour après la tenue du Congrès de 1 'Indépendance. Pendant ce mois nous avions, par 1 'intermédiaire du parti, entrepris une campagne de signatures de la motion votée en vitesse au congrès. il fallait essayer de faire signer quelques hauts fonctionnaires du protectorat. Nos amis avaient éprouvé des difficultés à faire signer deux présidents de la magistrature tunisienne : le père de Me Fethi Zouhir et le beau-père du pharmacien Sadok Ben Yahmed, Si El Malki. Chacun d'eux attendait la signature de l'autre pour apposer la sienne. J'avais décidé d'aller voir le beau-père de Sadok Ben Yahmed que je connaissais un peu. Il habitait Franceville. J'étais accompagné de Fethi Zouhir et de Ben Yahmed. Il nous reçut aimablement, mais rien n'y fit pour le décider à signer comme tout le monde. Il avait encore peur des autorités françaises. Nous n'avions pas fait la même démarche auprès du président Zouhir, que je ne connaissais pas, parce que nous avions échoué auprès du président Malki.
225 DIRECTION... SERVICES de SECURITE UIJIISIUOII tumi!wii OanUne N -?jj,"'j- Itorou N PROTECTORAT FRANÇAIS - liegencf DE TUNIS Prison Civile d~-- BILLET DE SORTIE...,... Le montant des relanues effectuées sur son pécule, ~.~-;;p;: 6 LI Sua nilr..urr-cau Document de mise en liberté daté du2 septembre 1946, délivré par l'administration de la prison civile de Tunis
226 226 Souvenirs politiques Au cours de cette période de permanence au parti, je reçus la visite d'une délégation du Parti Communiste Tunisien qui venait me voir avec un militant du Parti Communiste Français arrivé en Tunisie à l'occasion des événements du Congrès de l'indépendance. Les communistes étaient accompagnés de M. Skandrani, commerçant tunisien lié au groupe Ch enik. Cela se passait un après-midi à Hammam-Lif dans la petite maison que j'habitais en été. Reçus dans ma chambre à coucher, nous avions discuté des événements. Il y avait là Ali Jerad et Maurice Nisard pour le Parti Communiste Tunisien 1 A cette époque, le Parti Communiste français participait au Gouvernement. Il est probable que les communistes français étaient pour quelque chose dans les mesures de détente après l'arrestation massive du 27 Ramadan. Cette rencontre était une prise de contact qui n'a pas eu de suite. Si les communistes cherchaient notre alliance, les colonialistes eux cherchaient à nous enfoncer plus et à stopper la détente. Leur représentant à la Constituante à Paris le sieur Colonna, affirmait devant la Commission des Affaires Etrangères : "qu'il aurait été inadmissible que 1' autorisation de reprendre son activité soit donnée à un mouvement dissous dont la collaboration avec l'ennemi a été nettement établie", insistant sur le caractère pro-hitlérien de 1' action du Parti Destourien pendant 1' occupation allemande de la Régence. Ces informations étaient données par la "Dépêche Tunisienne" dans son numéro du 11 Septembre A la suite de cette campagne de calomnies, j'adressais le télégramme suivant à Georges Bidault, Président de la Commission des Affaires Etrangères - Paris : "Protestons contre affirmations mensongères devant Commission des Affaires Etrangères Constituante Colonna ennemi déclaré peuple tunisien. Dr Sliman Ben Sliman". Avant d'envoyer ce télégramme, je 1 'avais rédigé dans d'autres termes et en vitesse, étant pris par d'autres occupations politiques. 1 Un détail: pendant la conversation j'avais apporté de l'orgeat. Ali Je rad ne pouvait pas tenir son verre d'une seule main, tellement il tremblait par suite de ses excès d'alcool. Il fut obligé de tenir le verre avec ses deux mains pour le porter à sa bouche.
227 Souvenirs de néo-destourien 227 Je le montrai à'chédli Khalladi, responsable du Vieux-Destour et occupant le bureau de Me Salah Farhat. Le style n'avait pas plu à Khalladi et ill' avait gardé un jour ou deux pour lui donner une forme valable. Le Président de la Municipalité d'hammam-lif, Barsotti, était un des membres du Rassemblement français, organisation colonialiste et réactionnaire dont l'élu aux assemblées françaises de la Métropole était le sieur Colonna. Barsotti était lui-même un élu du Rassemblement français au Grand Conseil en Tunisie et à la Municipalité d'hammam-lif. Mais il se faisait passer pour l'ami de certains tunisiens en particulier de la famille beylicale régnante, en 1 'occurrence Lamine Bey et son entourage. Pour gagner à sa cause quelques autres tunisiens, il leur rendait service le cas échéant. En bon politicien, il distribuait sans compter des saluts et des sourires à droite et à gauche. Il serrait des mains sans se fatiguer. Parmi sa clientèle il y avait des destouriens. Dans les heures difficiles ils pouvaient compter sur lui. C'est le cas du Dr Boussofara qu'il avait aidé en Avrill938 et à l'entrée des Alliés en Mai En Septembre 1946, au moment où nos amis étaient encore incarcérés et au moment des déclarations venimeuses de Colonna, Barsotti, toujours en quête de mains à serrer, s'était par un certain après-midi, dirigé vers notre groupe attablé à la terrasse d'un café à Hammam-Lif. Il y avait là en particulier Si Mohamed Mohsen, membre de la haute bourgeoisie, grand sympathisant du Néo Destour et ancien du groupe Guellaty du fameux cercle de la rue de la Commission ; il y avait Si Sadok Ben Brahim, commerçant joaillier qui était conseiller municipal à Hammam-Lif et aussi sympathisant néo-destourien ; il y avait le Dr Boussofara ; Me Ahmed Hamza et quelques autres amis. Arrivé à notre table, Barsotti nous salua et se mit à serrer des mains. Parvenu au niveau de Si Mohamed Mohsen, ce de mi er refusa de lui serrer la main et lui dit d'un ton de colère à peu près ces termes :"Vous ne voulez pas que je vous serre la main quand nos dirigeants sont encore dans vos prisons!". Barsotti voulut insister mais Si Mohamed Mohsen continua à l'invectiver et à refuser sa main. Devant l'insistance idiote de B arsotti et la colère de notre ami, je dis à B arsotti de ne plus
228 228 Souvenirs politiques insister et de le laisser tranquille. Il se déplaça et continua à serrer les autres mains. Quand il arriva à mon niveau, je refusai aussi de le saluer. Il partit, mais après son départ, quelques présents, en particulier Boussofara, Ben Brahlm et Me Hamza, se mirent à adresser des reproches à Si Mohamed Mohsen. Déjà pendant la scène, ils avaient la tête basse et étaient très ennuyés par 1' attitude courageuse de notre ami. J'avais 1 'impression qu'ils étaient plus humiliés et plus tristes que 1 'intéressé. Au lieu de continuer à passer l'après-midi ensemble notre groupe s'était dispersé et Boussofara ne cessa pas de nous reprocher notre comportement à l'égard de son ami Barsotti. Pendant mon séjour à Hammam-Lif et ma permanence au parti quand la plupart des amis étaient encore incarcérés, Sadok Ben Yahmed, pharmacien, venait chaque matin me prendre avec son auto et me ramenait à midi. Il habitait à ce moment-là Mégrine. En cours de route, on bavardait politique. Il prévoyait une nouvelle guerre mondiale dans dix ans. Je lui disais qu'il n'y aurait pas de guerre mondiale pendant quinze ou vingt ans. On avait parié sur ces délais. Nous sommes en 1965 et l'année I?rochaine, on sera à vingt ans de ce pari fait en DES CHEIKHS AU BUREAU POLITIQUE Le 23 Septembre 1946le reste des détenus fut libéré. Quelques jours après, nous avons tenu une réunion du Bureau Politique élargi au cabinet de Salah Ben Youssef. Il y avait làn ou ira, Slim, Belhouane, Bahi Ladgham et par hasard Messaadi. La question d'inclure au Bureau Politique élargi les cheikhs Fadhel Ben Achour et Chedli Belkadhi- vedettes des derniers événements- était débattue. J'étais seul contre cette inclusion. Je ne voulais pas élargir le Néo-Destour sur son aile droite. Je disais qu'il était largement suffisant qu'il n'y ait actuellement à la direction du Parti que des porteurs de fez, c'est à dire des intellectuels, que je ne voulais pas voir s'ajouter aux fez, les turbans des cheikhs, qu'au contraire je voulais adjoindre aux fez des porteurs de chéchia et de blouse, c'est-à-dire des dirigeants d'origine populaire 1 Je.fus le seul de cet avis et la décision fut prise d'inclure les deux cheikhs.
229 Souvenirs de néo-destourien 22~ J'exécutais cette décision du Bureau Politique correctement, mais je ne regrettai pas le départ de ces éléments de la bourgeoisie, et même de la haute, lorsque Salah Ben Youssef finit par exprimer son opposition à ces nouveaux venus. Après la libération des amis, j'avais repris mon travail de médecin et je prenais le train d'hammam -Lif pour venir à Tunis. Un jour, j'y rencontrais Me Mustapha Kaâk, qui avait tout fait pour ne pas assister au Congrès de l'indépendance. Il rentrait lui-aussi à Radès. Il y avait avec moi Si Moussa Rouis si, actuellement Ambassadeur de Tunisie en Arabie Saoudite (1965) et cousin de Si Youssef Rouissi, militant destourien de vieille date, actuellement député de la région de Gafsa après avoir séjourné plusieurs années (de 1947 à 1964) dans le Moyen-Orient surtout en Syrie. Ayant aperçu Me Kaâk, je n'hésitais pas à me diriger vers lui après avoir appelé Si Moussa Rouissi. Quand je fus près de lui, je criais à haute voix, en le montrant à mon ami : "Je te présente Si Mustapha Kaâk le peureux"«! Jl,;ll!l\...SJI ~ 1.5" ~J..4j» Il encaissa sans rien dire. Je donnais d'autres détails à Si Moussa sur nos efforts pour le faire participer au Congrès et ses efforts pour éviter cela. Le but de son abstention était de se réserver pour une éventuelle expérience politique tentée par la Résidence Générale et le Gouvernement français. Cela se fera avec le nouveau Résident Général Mons en Juillet Quelques jours après cette scène du train, je me trouvais au bureau du parti quand Kaâk vint rendre visite à Salah Ben Youssef. Au milieu de la conversation, il plaça cette remarque: "Il n'y a que les imbéciles quine changent pas". Comme la remarque nes' adressait pas directement à moi, je ne voulus pas créer un incident lors de cette visite à un camarade du parti. Après la libération de Salah Ben Youssef et des autres amis, nous avions rendu visite au cheikh Tahar Ben Achour, père de Fadhel Ben Achour, et au Cheikh Ben Mrad. Avec Tabar Ben Achour la conversation fut un vrai régal ; quant à Ben Mrad, c'était 1 En politique, j'aime m'exprimer par images.
230 230 Souvenirs politiques du coq à 1' âne. Leur honnêteté était en fonction inverse de leur intelligence et de leur patriotisme aussi. Ben Achour, marié à une femme dispendieuse d'après le témoignage de son parent SiMahmoud Mohsen, était toujours à cours d'argent et il était prêt à aider le Protectorat pour tous les mauvais coups : naturalisation, sabotages politiques pendant les événements qui ont sui vile 18 Jan vier Quelque temps plus tard, Fadhel Ben Achour organisa un banquet d'honneur pour les "emprisonnés du 23 Août 1946". A ce banquet, les dirigeants du Néo-Des tour ne furent pas placés comme ils auraient voulu 1' être vu 1 'importance de leur parti. Leur principal représentant, Salah Ben Youssef, n'était pas à la table d'honneur. Les autres membres furent éparpillés autour de petites tables aux quatre coins de la salle. Nous avions ressenti une humiliation et nous en avions voulu à Fadhel Ben Achour que nous venions d'admettre au Bureau Politique. Je crois qu'à l'occasion d'une réunion ultérieure, nous lui avions reproché ce comportement à l'égard des représentants de la principale force du nationalisme tunisien. La lune de miel avec Fadhel Ben Achour ne dura pas longtemps et la sympathie des premiers jours allait être progressivement remplacée par de 1' antipathie surtout chez Salah Ben Youssef, alors qu'il était le plus décidé pour 1 'inclusion des cheikhs au Bureau Politique. L'ampleur prise par la popularité grandissante de ce cheikh - personnage cabotin et voyant avec sa corpulence et surtout son costume de Cheikh - portait ombrage à Salah Ben Youssef, leader du Néo Destour. Lors de la célébration du 2ème anniversaire de la fondation de la Ligue Arabe, le 22 Mars 1947, Salah Ben Youssef habillé à l'européenne était passé presque inaperçu tandis qu'une ovation formidable avait accueilli Fadhel Ben Achour arrivant au Vélodrome du Belvédère. Les liens avec les deux Cheikhs se relâchaient de plus en plus. On les convoquait de moins en moins aux réunions du Bureau Politique. Progressivement ils furent écartés du Néo-Destour. Les relations assez lâches qui existaient avant le Congrès de l'indépendance entre les diverses forces politiques se défaisaient aussi et le néo-destour allait bientôt faire cavalier seul.
231 Souvenirs de néo-destourien 231 L'EMERGENCE DE L'U.G.T.T. Le départ de Mast et la nomination d'un nouveau Résident général, syndicaliste d'obédience socialiste, allait ouvrir en Tunisie une période de manœuvres politiques qui aboutiront au Ministère Kaâk en Juillet Arrivé en Février 194 7, le nouveau Résident général Mons voulait changer quelque chose. Le ministère Baccouche n'était plus de saison. li voulait le remplacer par un autre moins discrédité. Au Bureau Politique du Néo-Destour, c'était une période creuse avec des jeux parallèles : Salah Ben Youssef avec Kaâk, Slim, Belhouane, Ladgham et aussi Salah Ben Youssef avec le Palais. Tout cela en sourdine et sans décision expresse du Bureau Politique. D'ailleurs nos réunions devenaient de plus en plus un échange de potins sur le Palais, le ministère et autres combinaisons. Les choses sérieuses- s'il y en avait- étaient discutées en vitesse quand nous étions déjà levés pour partir. Une heure ou deux pour les potins, quelques minutes pour la vie du parti. Voici une brève conversation qui se déroula entre Salah Ben Youssef et Bahi Ladgham lors de l'une de ces réunions du Bureau Politique et qui est assez significative. Salah Ben Youssef soutenait la candidature de Kaâk pour un nouveau ministère qui remplacerait celui de Baccouche. Bahi Ladgham était totalement pour Chenik. Salah Ben Youssef persistait sur sa position. Cette brève conversation et cet échange de propositions n'avaient pas suscité une discussion au sein du Bureau Politique, aucun des autres membres ne faisait de remarques. Ce n'était pas une question à l'ordre du jour et c'était un problème qui se débattait dans les coulisses. li faisait 1 'objet de tractations entre le Palais beylical et la Résidence générale avec probablement la participation secrète de Salah Ben Youssef soutenu par Mongi Slim, Bahi Ladgham et Ali Belhouane. Pendant cette période de flottement à la direction du Néo Destour et de jeux politiques qui prenaient le pas sur 1' action basée sur les masses et l'agitation, une autre force se créait dans le pays grâce à un groupe de syndicalistes à la tête desquels se trouvait Farhat Hached. Le Néo-Destour avait beaucoup aidé l'u.g.t.t., cette nouvelle centrale syndicale. Farhat Hached prenait de plus en plus d'importance et pour certains, en particulier pour Salah Ben
232 232 Souvenirs politiques Youssef, il prenait trop d'indépendance à l'égard du Parti. Farhat Hached écrivait chaque semaine un long article dans la "Jeune Tunisie", le journal de Ben Aba créé en Juin En plus de Ben Aba, d'autres tunisiens collaboraient à ce journal: Dr Ahmed Ben Miled et Slaheddine Tlatli, d'obédience Vieux-destour, Férid Bourguiba, ancien néo-destourien... Mais ce n'était pas le journal du parti. Salah Ben Youssef était mécontent de tout cela. J'avais vu pour la première fois Farhat Hached en été 1946 à Bab-Souika. Nous avions parlé un bref moment. Je lui avais dit que Rodière, le Secrétaire Général du Gouvernement Tunisien, le deuxième personnage dans la hiérarchie du Protectorat après le Résident général, avait encouragé la division syndicale croyant affaiblir les travailleurs. Le calcul de Rodière était faux parce que la division avait débouché sur la création d'une centrale syndicale puissante. FarhatHached n'étaitpas d'accord avec moi et ne voulait pas reconnaître que Rodière avait aidé à la division 1 Mongi Slim était revenu au barreau en reprenant son stage chez Me Gazounaud. Or, à ce moment là, le parti avait besoin d'un permanent. J'allais le trouver à l'étude de Me Gazounaud et lui expliquais que le parti avait besoin de lui et qu'il devait laisser tomber le barreau et prendre la permanence du parti. Ce qu'il fit sans récrimination. Salah Ben Youssef avait toujours refusé de prendre la permanence. Le Parti ne pouvait pas subvenir à ses besoins en argent qui commençaient à grossir. Seul son cabinet d'avocat pouvait le faire. C'était déjà le cabinet d'un homme politique de taille. Mongi Slim, en bon militant à la vie austère pouvait faire ce sacrifice. Et ille fit. Pendant cette période de 1946 lors de l'emprisonnement de Salah Ben Youssef et d' Ahmed Ben Miled à la suite des incidents sanglants suscités par les tabors marocains (dernier trimestre 1945), nous devions tenir une réunion du Bureau Politique élargi, Nouira, Slim, Belhouane, Ladgham et moi-même. Comme j'étais le plus 1 Ce point de vue exp rimé par moi sera repris par Bourguiba dans une étude sur le mouvement syndical en Tunisie parue dans la Revue "Temps modernes" de Sartre en 1953 ou 1954.
233 Souvenirs de néo-destourien 233 ancien, j'avais écarté Jellouli Farès ayant jugé qu'il n'avait aucun titre pour cela. C'était un bon ami du Collège Sadiki depuis 1919 et mon ancien camarade de classe. Je n'avais jamais essayé de 1' entraîner dans une action politique, lui-même n'ayant pas fait preuve de prédisposition: la raison tenait peut-être au fait que sa famille avait été malmenée et surtout son frère aîné, pendant la guerre dans une histoire de révolte en liaison avec les Turcs. Son premier acte politique, d'ailleurs bien timide, en direction du Néo-Destour avait été la publication sur le journal du parti "1' Action Tunisienne" du compte-rendu d'une excursion de la Jeunesse Scolaire à travers la Tunisie. C'était à la veille des événements du 9 Avrill938 et à ce moment-là, je m'occupais avec d'autres amis de la correction du journal à l'imprimerie du "Petit-Matin". Il était venu nous voir avec sa prose que nous avions publiée. Si de 1919 à 1938 il ne s'était pas occupé de politique, par contre il avait travaillé avec le professeur d' arabemarçais qui était une des personnalités françaises de 1 'époque. Sa collaboration avec cet homme, mi-scientifique, mi-politique, ne me plaisait pas. Quelque temps après mon opposition à sa participation à cette réunion du Bureau politique, Farès me reprocha cette attitude. C'était un dimanche et il rn' accompagnait à mon retour à la maison après une courte promenade ensemble. Arrivés devant la porte de la maison, il me sortit tout ce qu'il avait sur le cœur, parlant de mes soupçons sur sa collaboration avec Marçais. Il disait que je lui en voulais pour cela. J'étais tellement sûr de moi-même que je n'avais pas jugé nécessaire de discuter avec lui de cette question. A la fin, il avaitl'airde dire: "Nous verrons!". Je répondis par un sourire qui voulait dire: "L'avenir sera juste et chacun sera à sa place!''. Cet incident n'avait pas créé de malentendu entre nous deux et Farès fit son petit chemin de militant, puis de dirigeant et enfin de personnalité après 1 'indépendance (il fut Président de la Constituante et de l'assembléenationalejusqu'en 1964). Quant à moi, je fus exclu du Néo-Destour en Mars En politique, il ne faut jurer de rien!
234 234 Souvenirs politiques LA DESTITUTION DE MOHAMED SALAH BEN MRAD Au début de l'année 1947, le Cheikh Mohamed Salah Ben Mrad, qui avait eu une attitude courageuse lors des événements survenus à 1' occasion du Congrès de 1' Indépendance en Août 1946, avait été destitué de son poste de Mufti Hanéfite sous l'instigation de Lamine Bey.ll fut remplacé par le Cheikh Damergi qui n'avait pas une bonne réputation dans les milieux de la Grande Mosquée. Des manifestations furent organisées, surtout par les étudiants de la Grande Mosquée, contre le Cheikh Damergi. Au début, ces manifestations avaient eu la bénédiction du Néo-Destour et les Cheikhs Fadhel Ben Achour et Chedli Belkadhi, encore membres du Bureau Politique, déployaient une grande activité. A un moment donné, sous 1 'influence des contacts clandestins entre Lamine Bey et Salah Ben Youssef, d'accord avec Mongi Slim, Belhouane et Bahi Ladgham, le Néo-Destour laissa tomber cette agitation contre le candidat du Palais beylicaf. Un jour, nous devions avoir une réunion du Bureau Politique sur cette question dans mon cabinet au 55 Bd Bab-Menara. C'était 1 'après-midi. Les deux cheikhs étaient déjà là. Les autres camarades n'étaient pas venus. Je sentais, depuis quelque temps, qu'il y avait quelque chose qui se tramait entre le parti et Lamine Bey, abhorré du peuple tunisien. C'était comme un contact honteux que Salah Ben Youssef et son groupe entretenaient en secret pour ne pas s'attirer la réprobation du peuple tunisien. Sur cette question j'étais intraitable. J'étais comme le peuple attaché à Moncef Bey, ayant oublié les réserves de son entourage à l'égard du Néo-Destour. Comme le peuple,je considérais Lamine Bey comme un homme qui avait trahi un souverain patriote et qui régnait contre la volonté du peuple tunisien grâce au soutien de la France. C'était le Bey des 1 Dansunedeseslettres,BourguibaécrivaitdesUSA àkamel(paris)endécembre 1946 et parlant dubureaupolitique à Tunis disait: "ajoutez à cela que je n'ai rien reçu de Tunis en fait de notes, documents, rapport, que je réclame depuis plus d'un an et tu me diras si je n'ais pas le droit de me fâcher contre une bande de "zèbres" qui ne savent ni agir, ni aider ceux qui agissent... "
235 Souvenirs de néo-destourien 235 Français. Aussi étais-je mécontent et inquiet de ces contacts menés par 1 'intermédiaire de Ben Ham ou da le pharmacien ami de Lamine Bey. Ce jour-là, malgré mon opposition à l'entrée des Cheikhs au Bureau Politique, je n'avais pas pu me retenir pour dire au Cheikh Chédli Belkadhi mon inquiétude devant l'attitude des amis dans cette affaire Damergi. LES EVENEMENTS DE ZERAMDINE Habib Thameur et ses compagnons, qui avaient quitté la Tunisie en Mai 1943 avec les Allemands pour échapper à la vengeance des Français, rejoignirent Bourguiba au Caire en Juin Les événements de Zéramdine survenus à la même époque, avaient été magistralement exploités dans la presse égyptienne grâce àl 'activité de nos amis au Caire. Pour la première fois la presse égyptienne parlait pendant des jours des exactions commises par les autorités françaises dans un village du Sahel. Un an après, à la suite de la sécheresse qui sévit en Tunisie, une campagne de solidarité a été organisée sous l'impulsion du Néo Destour pour venir en aide à nos compatriotes touchés par la fatnine 1 Un comité tunisien a été formé, présidé par Hédi Nouira. Hassouna Karoui, militant très actif, participait à ce comité. Une campagne de solidarité a été également déclenchée en Egypte et le gouvernement égyptien avait décidé d'envoyer des denrées sur le patrouilleur "Emira Faouzia". Cette situation avait beaucoup inquiété les autorités françaises qui cherchaient à ne pas être isolées, surtout dans les milieux intellectuels. AussilaRésidence Générale avait-elle décidé de créer de son côté un comité de solidarité avec des éléments tunisiens à sa dévotion. Le Président de ce comité franco-tunisien était le ''v alet des français'' Taieb B elkhiria. 1 Consulter sur cette question de la famine et ses répercussions en Orient et en Tunisie le document "La Tunisie vous parle" du 5 Mai 1947 édité par le Bureau Tunisien d'information à Paris.
236 236 Souvenirs politiques Panni-eux, il y avait le Dr Mahmoud Materi. Le Dr Tabar Zaouche et d'autres médecins tunisiens aidaient, eux, le comité national. L'opinion publique était très montée contre les Tunisiens qui venaient en aide à la Résidence Générale pour lui sauver la face. Aussi l'attitude du Dr Materi a-t-elle été sévèrement jugée par les Tunisiens. "L 'EmiraFaouzia" fut empêché d'accoster à Tunis pour débarquer l'aide égyptienne au peuple tunisien. Cet incident avait électrisé l'atmosphère. D'ailleurs, ce premier semestre 1947 avait été chargé en événements : - Incidents à 1 'occasion de la nomination du Cheikh Damergi à la place du Cheikh Mohamed Salah Mrad. -Février: arrivée du nouveau Résident Général Mons. -Mars : Célébration du 2ème anniversaire de la création de la Ligue Arabe avec une grande manifestation au Vélodrome du Belvédère. -Mai : Grève et deuil public à 1 'occasion de la commémoration de 1 'instauration du Protectorat, de la déposition de Moncef Bey et des événements du Constantinois de Juin : "Emira Faouzia". Puis ce fut la détente du mois de Ramadan dont le début avait coïncidé avec la mi-juillet. Je venais de me marier avec Zohra Ouali. Je passais le mois de Ramadan et les premiers jours du ma~age à Zaghouan. Kaâk venait de fonner son ministère. Lors d'un voyage que j'effectuai à Tunis, le Bureau Politique se réunit en vitesse au cabinet de Salah Ben Youssef et sans s'asseoir nous avions discuté le problème du ministère Kaâk. J'étais contre ce ministère et demandais de le combattre. Hédi Nouira était contre aussi. Salah.. Ben Youssef soutenu par les autres n'était pas de notre avis. De par son attitude passée et ses contacts avec Kaâk, Salah Ben Youssefn'était pas contre ce ministère. Pendant cette période, dans l'euphorie du mariage, j'avais été prié par Si Ali El Ayachi, de recommander à Bahi Ladgham, Secrétaire à la Chambre de Commerce de Tunis,
237 Souvenirs de néo-destourien 237 deux commerçants juifs candidats àl 'obtention du "Nic han Iftikhar", décoration beylicale. Si Gacem Ou ali, père de ma femme et Si Ali El Ayachi étaient mariés à deux sœurs. J'avais rencontré Bahi Ladgham à l'entrée du local du parti installé dans l'ancienne étude de Bourguiba. Je lui avais parlé de cette question de décoration. Ils' est retourné vers moi et me dit quelque chose dans ces termes : "Depuis quand nous recommandons des candidats aux décorations?" Il avait raison. Je lui répondis :"C'est vrai! Tu as raison"! L'EVOLUTION DU NEO-DESTOUR Le Congrès de l'indépendance suivi d'une répression passagère et modérée n'avait pas obligé la France à des concessions spectaculaires. L'union nationale, créée à 1 'occasion de ce Congrès, s'était désunie progressivement. La collaboration avec les cheikhs n'avait pas duré longtemps et avec le Vieux-Destour non plus. Le Néo-Destour dirigé par Salah Ben Youssef avec l'appui de la majorité du Bureau Politique, face à ces échecs successifs, penchait de plus en plus vers les combinaisons politiques par voie de contacts officieux ou secrets avec le Palais, avec Kaâk et d'autres personnalités influentes du Protectorat. Par ailleurs, le parti sous 1 'impulsion de Salah Ben Youssef et d'une conjoncture favorable, organisait des forces nouvelles d'origine bourgeoise et petitebourgeoise : organisation des agriculteurs, commerçants, artisans dans des formations nationales. A côté de l'activation de ces forces modérées, la mise en sommeil des forces révolutionnaires était pratiquée graduellement. Les tournées à 1 'intérieur étaient de plus en plus abandonnées. Le contact avec les destouriens se faisait par l'intermédiaire des dirigeants des cellules qui venaient au siège central, à Tunis. Deloinenloin, une Conférence Nationale se tenait à la capitale avec la participation des principaux militants. Une des figures les plus en vue de ces réunions et qui parlait souvent au nom des militants était T. Battikh, dirigeant de la cellule de Ksar-.Rellal. Par la suite cet homme se révèlera être un trafiquant du marché noir, tenu par la police de Sousse. Il sera soumis à un chantage et obbc <de livrer traîtreusement les fellagas de Zéramdine
238 238 Souvenirs politiques au commissaire Albertini. TI finira tué par les amis de ces fellagas et peut-être par des destouriens pour laver la honte dont cet homme a couvert le village de Ksar-Hellal. Cette drôle d'époque dans 1 'histoire du Néo-Destour avait les militants qu'elle méritait. Malgré cela, l'élan révolutionnaire persistait dans le pays entretenu par l'exil de Moncef Bey, toujours debout et toujours fidèle à son passé. A la faveur de ces élans révolutionnaires, le Néo Destour marchait avec le peuple, ses militants restés sains organisaient des actions de masse et les dirigeants s'en servaient pour faire pression sur les autorités en vue d'assurer le succès des cornbinaisons politiques. C'est ainsi que Kaâk, 1 'hom me que Salah Ben Youssef préférait à Chenik, sera giflé lors d'une cérémonie dans une mosquée à Tunis. Parmi les nouvelles amitiés de Salah Ben Youssef et du Néo Destour, il faut citer Cheikhrouhou, un affairiste très capable, originaire de Sfax. Je l'avais vu pour la première fois le jour où Abdessemad, militant responsable au siège du Parti à Tunis, était venu me chercher à Zaghouan où je passais ma lune de miel. En cours de route, Cheikhrouhou au volant de sa voiture parlait de ses connaissances et de ses fréquentations parmi lesquelles des membres du Vieux-Destour comme Me Ezzedine Chérif. J'avais l'impression qu'il disait cela pour faire corn prendre qu'il n'était pas néo-destourien. Je n'avais pas réagi. J'étais conscient de cette évolution du Néo-Destour. On en était aux signes précurseurs. Je combattais toutes les positions modérées de Salah Ben Youssef. Tout n'était pas encore perdu. Si les dirigeants pratiquaient une politique de compromis, de combinaisons, d'alliances secrètes avec le Palais honni par le peuple, les forces populaires étaient encore mobilisables grâce à la résistance de Moncef Bey dans son exil. La cohésion entre le peuple et les dirigeants pouvait se refaire. C'était une question de circonstances. D'ailleurs, cette cohésion se refaisait effectivement dans les circonstances exceptionnelles. Mais j'étais inquiet de cette tendance au compromis et aux manœuvres politiques de mes amis du parti. Hédi Nouira était en dehors de tout cela, mais sans le combattre. Je
239 Souvenirs de néo-destourien 239 supportais cette évolution avec mauvaise humeur. Toutefois, je n'étais pas trop inquiet car l'heure des grandes actions n'avait pas encore sonné. Ainsi, le travail pour gagner à notre cause le Monde Arabe était à ses débuts. Les Arabes avaient aussi leurs problèmes, la Palestine en premier lieu. En dépit de ces jeux politiques, la Tunisie n'était pas calme. Les événements d'origine syndicale du 5 Août 1947 à Sfax avaient remué tout le pays. A cette date, j'étais encore à Zaghouan. MON VOY AGE AU CAIRE (Janvier 1948) Pendant cette période , je pensais à établir un relais en Libye entre nos amis du Caire et le parti à Tunis. Un jour, j'avais rencontré Laouiti dans une rue de la capitale. ll y avait un bon moment que je ne le voyais plus. Lui-même était en-dehors de l'activité destourienne. Il travaillait comme employé et menait son petit train de vie sans tristesse. Je lui avais dit que je voulais le voir. ll vint à mon cabinet au 55, Bd Bab-Menara. Je lui avais expliqué 1 'utilité d'un relais en Libye entre Tunis et Le Caire. Il était d'accord pour remplir cette mission. Quelques jours après, j'appris qu'il était parti. Mais il ne resta pas longtemps au relais et je le trou v ais au Caire en Janvier Bourguiba lui avait demandé de le rejoindre. Une épidémie de choléra s'était déclarée en Egypte. Dans le corps sanitaire tunisien s'était déclenché un élan de solidarité. Beaucoup de médecins et d'infirmiers avaient demandé à partir pour l'egypte. J'étais du nombre. Les Autorités françaises, aidées par le Ministère Kaâk, avaient manœuvré pour saboter cet élan de solidarité. Le Ministre de la Santé, Ali Bouhajeb, fort en la matière, fut mis à contribution. Il alla jusqu'à organiser une réunion avec les médecins pour fournir des explications. Ainsi l'épidémie s'était éteinte sans que les volontaires tunisiens aient été autmisés à partir pour voler au secours de leurs frères égyptiens. Quelque temps après, je recevais de 1' Am bassa de d'angleterre à Tunis, une con~ocation rn' annonçant que ma demande de visa pourl'egypte a été agréée et rn 'invitant à passer àl 'Ambassade pour
240 240 Souvenirs politiques la retirer. J'avais complètement oublié cette histoire d'autant plus que l'objet essentiel de ce voyage avait disparu. Il est vrai qu'en partant comme volontaire pour combattre l'épidémie de choléra, j'aurais aussi pu entrer en contact avec Bourguiba et les amis du Caire. A 1' Ambassade britannique, on me confirma 1 'obtention du visa égyptien. L'idée d'aller au Caire, cette fois-ci dans un autre but, me vint à l'esprit. En effet, les réfugiés politiques tunisiens, algériens et marocains, déjà réunis au Bureau du Maghreb Arabe au Caire, venaient de créer sous la Présidence de 1 'Emir Abdelkrim le Comité de Libération du Maghreb Arabe. La création de cet organisme avait fait naître en moi 1 'espoir de remédier par son intermédiaire à la modération de mes compagnons de Tunis. J'avais espéré que ce Comité, solidement organisé et sous la direction de 1' ancien chef de la révolte rifaine, donnerait à partir du Caire les directives révolutionnaires, les dirigeants de chaque pays nordafricain ne faisant qu'exécuter ces directives. C'était à mon avis le remède à la carence des amis du Bureau Politique qui, sous la direction de Salah Ben Youssef, s'étaient ramollis. Mais il fallait aller voir sur place et, le cas échéant, organiser la coordination entre le Caire et Tunis. Ce voyage me permettrait d'entrer en contact avec Bourguiba et les autres amis, de les mettre au courant de la situation en Tunisie sans aller jusqu'au point de leur révéler mes inquiétudes en ce qui concernait la modération des camarades du Bureau Politique. Pour moi, l'espoir c'était de trouver dans le nouveau Comité de Libération du Maghreb Arabe une organisation révolutionnaire qui ferait du Bureau Politique à Tunis un exécutant. J'avais informé Salah Ben Youssef et les autres camarades de l'obtention du visa égyptien et de mon intention d'aller au Caire pour entrer en contact avec Bourguiba et ses compagnons et leur apporter quelque argent car depuis quelque temps ils se plaignaient de notre carence sur ce chapitre. Ils avaient écrit une lettre pleine d'amertume à Mongi Slim. Ils lui disaient entre autres qu'il était, comme certains: «~~ (,>;Y- 'Y) ~ 'Y» "qu'il ne nie pas, mais qu'il n'avoue pas aussi, qu'ilnenie pas sa dette, mais qu 'ilnelapaye pas non plus".
241 Souvenirs de néo-destourien 241 Mon désir de faire ce voyage n'avait pas été accueilli avec enthousiasme par les autres. Quelques jours après j'insistai encore auprès d'eux. ils m'avaient dit que ce n'était pas très nécessaire. J'avais répondu que j'étais décidé à faire ce voyage. Devant ma résolution, ils avaient fini par accepter. Quand Mongi Slim et Allal a Belahouane rn' avaient apporté le billet du voyage payé par le Parti, Belhouane, mi-souriant mi-sérieux me dit: "Tu vas te plaindre de nous!" «~ ~ ~L.»voulant dire par là que j'allais rapporter leur défaillance aux amis du Caire. Je crois que je n'avais rien répondu 1 il ne fallait toutefois pas partir sans argent. Transférer de la monnaie ou des devises, c'était interdit. Nous avions pensé à l'achat de toutes sortes de bijoux d'homme, les plus lourds possible et en or. Mongi Slim et son frère Hédi s'étaient chargés de ces achats. Aussi rn 'étais-je présenté au douanier français pour la fouille à l' Aouina avec une montre en or pendue à une grosse chaîne du même métal comme en portent les bouchers riches, de grosses bagues trop larges pour mes doigts et enfin une chaîne autour du poignet comme "un zazou", nouvelle vague. Le douanier, très strict sur la fouille, rn 'avait fait enlever mon couvre-chef pour passer ses doigts dans mes cheveux. Pour tes bijoux j'étais en "règle". Le jeune Slim avait apporté une liasse de dollars que mon frère Ali m'avait passée au moment des adieux. C'était mon second voyage en avion. Le premier datait de 1943 au moment de notre retour d'italie. Je voyageais dans un quadrimoteur de la TW A. Nous avions survolé pendant la nuit toute la Tunisie, du Nord au Sud, la Libye et le matin nous avions atterri près du Caire. C'était le samedi 31 Janvier 1948, Habib Thameur, Taieb Slim, Hassine Triki, Rachid Driss rn 'attendaient à l'aérodrome. Ce 1 "Les divergences politiques et personnelles entre les deux partis (Vieux et Néo Destourien) et entre Bourguiba et ses camarades de Tunis, prirent une telle acuité que le DocteurSlimanBenSlimanfut dépêchéenegypte le31 J anvier,pour régler sur place le différend" CASEMAJOR p. 329 Erreur!
242 242 Souvenirs politiques fut une grande joie réciproque de se retrouver après plusieurs années d'absence et de dangers. Nous avions pris un taxi pour nous rendre au Caire. En cours de route, nous échangeâmes des nouvelles sur ceux qui n'étaient pas à l'aérodrome et sur ceux de Tunis. Nous voilà arrivés en ville puis à l'appartement habité par la famille Triki. J'avais gardé les bagues, la chaînette au poignet et la montre avec sa grosse chaîne pendant à mon gilet. Je faisais semblant de porter mon accoutrement de tous les jours pendant la conversation dans le salon des Triki. Quand je fus sûr d'avoir fait mon petit effet - par la suite Thameur me dira qu'en me voyant accoutré de la sorte ils' était dit: "Pauvre Sliman, c'est sa femme qui en a fait un homme pareil!" j'enlevais les bijoux et les remettais aux amis. En allant au lavabo, je fus rejoint par Triki qui me dit qu'à ce moment il y avait une fâcherie entre Bourguiba et les autres tunisiens. Je saurai parla suite les péripéties de cette dispute. Ce jour -là, il fallait d'a bord rencontrer tous les amis. RENCONTRES ET ACTIVITES AU CAIRE Nous nous rendîmes au bureau du Maghreb Arabe, situé rue du Mausolée de Saâd Zaghloul. En face se trouvait la maison habitée par l'emir Abdelkrim et sa famille. Quelq~es instants après, arrivait Bourguiba. Chaleureuses embrassades. Puis arrivèrent les autres amis : Laouiti, Khélifa Haouas et les jeunes que je connaissais de nom. Après ce furent les Marocains, surtout Allala El Fas si, un ami de vieille date. Ons' était connu à Paris et on av ait sympathisé du premier coup. Je ne l'avais pas vu depuis quinze ans. On me présenta les autres amis marocains. Chaque pays de l'afrique du Nord avait un bureau avec son dirigeant. Il y avait une grande pièce pour le travail commun. Le représentant de 1' Algérie était absent; il boudait le local du Maghreb Arabe. Ils' appelait Chedli El Mekki. C'était un drôle de coco 1 Puis ce fut la visite "protocolaire" au palais royal Abidine avec la signature sur le registre des visites. Ensuite, la visite à 1 'Emir Abdelkrim. 1 D'après Lamine Debaghine, il enseigne en ce moment (1965) en Algérie.
243 Souvenirs de néo-destourien 243 TI fut décidé que je logerai chez les Triki. Avant mon arrivée, Bourguiba et Thameur logeaient chez eux. L'appartement, situé au rez-de-chaussée, était moyennement spacieux dans un immeuble récemment construit dans un quartier bourgeois. Près de là, il y avait un quartier résidentiel. Bourguiba n'habitant plus avec Thameur chez Triki et sa famille (composée de sa femme, ses deux filles et son garçon). ll les avait quittés à la suite d'une dispute et habitait avec Laouiti et Khelifa Haouas en banlieue. D'après un récit de Thameur, cette querelle avait pour origine le refus de Madame Triki de lui servir le café dans le lit de sa chambre alors qu'il était en compagnie d'une femme. D'après le même récit, il recevait de temps en temps cette femme mariée dans sa chambre chez les Triki. C'est quand il avait exigé de Madame Triki de leur servir le café dans sa chambre que celle-ci a refusé. Bourguiba se fâcha et chassa les Triki de 1' appartement. Thameur n'était pas d'accord. La chose s' énvenima au point que Habib Thameur réunit les Tunisiens, fit voter une sanction contre Bourguiba et lui envoya une lettre pour l'informer de cette mesure. A mon arrivée tout était revenu au calme. Ce dernier n'habitait plus avec Thameur et Triki. La sanction votée écartait Bourguiba du bureau du Maghreb Arabe. De cette question, je n'avais pas parlé avec les autres, d'autant plus que tout était rentré dans l'ordre. Rien ne subsistait de cette petite tempête. Accompagné de Habib Thameur, Bourguiba me fit rendre des visites à quelques Ministres, à Taha Hussein 1 le grand écrivain égyptien et à d'autres personnalités. Partout nous fûmes bien reçus. Nous étions toujours accompagnés d'un photographe qui prenait plusieurs photos. Aussitôt prêtes, elles étaient expédiées au parti à Tunis avec un petit mot pour la propagande. Aussi pendant tout mon séjour au Caire, les journaux arabes de Tunis paraissaient presque chaque jour avec une photo et un compte-rendu de notre activité. 1 le Ministre de l'instruction Publique à 11h30 le 8 Février 1948 Le Ministre des Travaux Publics à 13h00 le 8 Février 1948 TahaHusseinà 17h30 le mardilo Février 1948
244 244 Souvenirs politiques Le Jeudi 5 Février, nous fûmes reçus par Azzam Pacha, Secrétaire général de la Ligue Arabe. Son bureau se trouvait dans une pièce comportant des travées comme dans une petite salle de cours. A notre arrivée, il parlait avec une autre personne. Nous avions attendu notre tour comme des étudiants qui allaient passer 1 'oral d'un examen. Après nous, c'était le tourd 'El Azhari, le leader soudanais partisan de 1 'union avec 1 'Egypte. Azzam sourit très peu. TI est grave mais sympathique. Il ne bavardait pas beaucoup. TI avait l'air maladif. Le soir de ce premier Jeudi du mois de Février, nous fûmes invités Bourguiba et moi par Allala El Fassi à écouter la grande chanteuse Oum Kalthoum au théâtre d'el Azbakia. C'était la traditionnelle soirée mensuelle de Kaoukab Ech Chark. Depuis des années je 1 'écoutais à la radio et souvent le premier jeudi de chaque mois. De loin, cela faisait un effet extraordinaire. Quand j'entendais la foule applaudir, crier, hurler, je disais à Si Frej Oueslati, un grand admirateur d'oum Kalthoum :"ils doivent être saouls"- "Non, me répondait-il, c'est elle qui les énivrc!".et c'était vrai puisque j'en fis 1 'expérience moi-même. Pendant toute la soirée, je ne tins pas en place, tellement j'étais énivré, remué par la voix d'oum Kalthoum. Etait-ce de l'autosuggestion? Peut-être. Les autres compagnons, Bourguiba, Allala El Fas si et les autres marocains étaient calmes. Un des deux marocains était légèrement exubérant. Au cours de cette soirée, j'ai eu la preuve de l'ascendant d'oum Kalthoum sur la foule. A un moment donné, elle chantait "Dhalamouni" de son film "Fatma" et la foules' était mise à taper des mains sur le même rythme que la chanson. Au bout de quelques instants Oum Kalthoum se tut brusquement. Instantanément un silence absolu se fit dans la salle comme sous l'influence d'une baguette magique. Ce silence dura jusqu'au moment où elle reprit la chanson. Ce soir-là, elle écourta son récital, s'étant fâchée avec son public. Le Samedi 7 Février, on visita le Palais Royal. Il s'agissait de voir une des personnalités qui composaient le "ministère" réel de 1 'Egypte car, quand le Wafd n'est pas au pouvoir, le Ministère issu du Parlement n'est pas le pouvoir réel. Farouk installait dans son Palais des personnalités qui supervisaient les Ministres en son nom. On était au temps du ministère
245
246 246 Souvenirs politiques Nokrachi. Lors de ces visites officielles, nous parlions de la situation en Tunisie. Bourguiba en profitait pour faire un exposé politique qui était écouté avec intérêt. Pour la visite au Palais Royal, il n'y avait pas de photographes car, si le "ministère" réel était au Palais, on tenait à sauver les apparences. Le jour même, je rencontrai l'emir Mohamed, frère de 1 'Emir Abdelkrim. Ce fut la première fois que j'entendis parler du Comité de Libération de l'afrique du Nord, objet de mes espoirs. Avant ce jour les autres amis ne rn' avaient pas parlé de cette organisation qui, de Tunis, me paraissait être le remède à la modération des camarades du parti. Contrairement aux autres, l'emir Mohamed voulait organiser la révolte au Maghreb. Cette conversation avec lui fut sans lendemain. Les amis tunisiens et marocains, pour plusieurs raisons, ne parlaient pas de ces questions. Peut-être que les frères El Khatabi et surtout Mohamed, qui était le cerveau de la famille, voulaient acquérir de l'autorité grâce à cette organisation, autorité que ni les Tunisiens, ni les Marocains du Caire ne voulaient lâcher ni transférer. Les Marocains avaient à sauvegarder l'autorité du Sultan et celle du Parti Istiqlal. Les Tunisiens, et surtout Bourguiba ne voulaient pas se faire coiffer ni transférer leur pouvoir de décision à un autre. Dans la conjoncture maghrébine du Ca:ire, cette situation ne rn' av ait pas surpris outre LQesure. La principale raison, redresser la situation à Tunis, pour laquelle j'avais fait le voyage en Egypte s'évanouissait. Il me restait à faire de la propagande pour la Tunisie et à donner aux amis du Caire 1' occasion de faire connaître encore plus le problème nord-africain. En effet, quelques jours après, le Lundi 9 Février, je donnais une conférence de presse au local du Bureau du Maghreb Arabe. Il y avait foule. Les deux Emirs étaient là, ainsi que leur suite, la Ligue Arabe, les organisations égyptiennes, la presse locale et étrangère et beaucoup d'autres amis sans parler des Tunisiens, des Marocains et des Algériens. Le représentant de l'algérie, Chedli El Mekki, était venu ce jour-là et pour cause 1. La préparation de cette conférence de presse 1 Il ne fréquentait pas le Bureau dum ag hreb A ra be, mais de temps en temps faisait une apparition lorsqu'il y avait une réception ou un anniversaire. Lors d'un anniversaire, il était venu pour se faire valoir auprès de l'emir, inventant tout un travail auprès de la radio égyptienne. Mais le mensonge était trop flagrant; aussi
247 Souvenirs de néo-destourien 247 rn 'avait donné du travail car il me fallait préparer en arabe littéraire l'exposé que je devais faire et l'arabe littéraire n'était pas un instrument de travail pour moi, médecin. Je fis un court exposé. Après moi, Bourguiba, Allala El Fassi et Chedli Mekki prirent la parole. On me posa quelques questions et 1' on passa au buffet. A la fin de la réception tous les Maghrébins étaient contents, car ce fut un succès. Une des personnes à qui nous avions rendu visite à plusieurs reprises était Mohamed Ali Tabar, patriote palestinien qui avait un local où il recevait ses amis, ses connaissances et beaucoup de personnalités de passage au Caire. Mohamed Ali Tahar était un vieux combattant de la cause arabe. Il éditait un journal au Caire qui était bourré d'informations sur la lutte nationale des pays arabes et musulmans. Quelques numéros arrivèrent en Tunisie pendant les années obscures et ils étaient lus avec avidité. En plus de ce passé de patriote arabe et musulman, c'était un homme d'un commerce agréable, spirituel, quelquefois taquin, parfois méchant. Il était toujours assis sur un tabouret ayant devant lui sa théière qu'il conservait chaude, recouverte d'une étoffe en laine. Autour de la théière il y avait plusieurs petites tasses qu'il remplissait pour les amis qui venaient le voir et qui se rencontraient entre eux pour parler de toutes choses. Un jour nous avons fait chez lui la connaissance d'un écrivain égyptien spécialisé dans les livres d'enfants, un autre jour d'un membre de 1 'Académie Arabe - peut -être d'origine tunisienne- de la famille Dargouth. Mohamed Ali Tahar aimait parler de ses amitiés avec les grands du jour. Il avait connu Abderrahman Azzam quand il était simple volontaire dans la guerre tripolitaine contre les Italiens. Sur un mur, il y avait une photo de cette époque qu'il montrait à ses visiteurs. Il aimait rappeler que Riadh Solh, actuel Chef du Gouvernement libanais, venait souvent chez lui quand il était réfugié au Caire. Il l'oublia quand, rentré chez lui, il devint un personnage gouvernemental. Il essaya de se réconcilier avec Mohamed Ali Tabar, mais ce dernier, fier et intransigeant, refusa la réconciliation. n'avais-je pas pu me retenir de lui adresser des reproches en présence de l'emir. Il encaissa sans rien dire.
248 248 Souvenirs politiques Nous allions le voir à son local le soir. Un jour, il vint nous rendre visite au Bureau du Maghreb Arabe accompagnant un des Emirs des petits Emirats de l'arabie. Il aurait aidé Bourguiba d'après ce dernier, surtout lors de son arrivée en Egypte. Actuellement ( 1965) il vit au Liban. De temps en temps, il vient en Tunisie pour rendre visite à Bourguiba. Je l'avais rencontré lors de l'une de ces visites au Dr Ben Miled et aussi chez le Cheikh Chadli Ennaifer. Nous avions rendu visite aussi aux cénacles d'ahmed Amine, homme de lettres égyptien. Il y avait là les grands noms de la littérature égyptienne, en particulier Taoufik El Hakim. Lors de cette visite Bourguiba fit un brillant exposé sur la question tunisienne. Il était écouté avec intérêt par cet aéropage d'hommes de lettres. Le mercredi 11 Février 1948 je fis la connaissance de deux personnes dont 1 'une deviendra une personnalité de la vie politique du Brésil. Déjà à ce moment-là elle ne passait pas inaperçue dans la ville du Caire. Il s'agissait de Carlos Lacerda. D'ailleurs, c'est vers 1952 que je saurai par Taieb Slim et Miss Poppe, que celui que j'av ais rencontré au Caire et 1 'homme fort du Brésil qui faisait sauter les Présidents de cette République étaient la même personne. Il av ait commencé par Vargas qui s'était suicidé à la suite d'une campagne de presse. Puis ce fut le tourd 'un autre Président qui, excédé par les attaques de Lacerda, démissionna et s'en alla. Le dernier, Goulars fut plus dur à déloger. Il quitta le Brésil sous les attaques conjuguées de la réaction et du fameux Carlos Lacerda. En février 1948, il était venu au Caire comme journaliste. Mais il avait apporté avec lui un instrument qui à cette époque était une nouveauté extraordinaire. Il s'agissait d'un magnétophone. L'Amérique venait d'en sortir quelques-uns. La nouveauté c'était de parler et de s'entendre parler sur le champ. En tant que journaliste, il réalisait sans difficulté des interviews avec cet instrument étonnant. Il en avait recueilli un grand nombre. Nokrachi, le Premier Ministre, y était passé, Bourguiba aussi. Nokrachi, avant d'enregistrer son interview, lui avait reproché la politique de son pays à l'égard de l'egypte. Je l'avais rencontré chez Miss Poppe, journaliste anglaise, correspondante de!"'observer". C'était un homme jeune, sympathique, débrouillard et qui mettait à l'aise rapidement.
249 Souvenirs de néo-destourien 249 Miss Poppe était panni les Maghrébins un drôle de personnage, très sympathique d'ailleurs. Venant de 1 'Inde, elle avait fréquenté le Bureau du Maghreb Arabe, se lia d'am~tié avec Taieb Slim puis ensuite avec un marocain. Lors de mon passage au Caire, elle vivait dans son appartement avec les deux. Ils habitaient chez elle, chacun ayant sa chambre à coucher. Pour se donner encore un air plus mystérieux, elle se disait la fille d'un homme de couleur et d'une anglaise. Elle n'avait rien d'une métisse. D'ailleurs, elle n'insistait pas beaucoup là-dessus, ayant donné cette infonnation au cours d'une conversation. Par la suite Miss Poppe suivra Taieb Slim quand il sera chargé de représenter le Néo-Destour en Inde après les événements de Janvier Taieb Slim reviendra en Tunisie accompagné de Miss Poppe après l'autonomie Interne. Il y avait quelques années que j'étais exclu du Néo-destour. Celan' avait pas influencé son attitude à mon égard ce qui n'était pas le cas des autres. Ils' affichait avec moi à la terrasse des cafés. Revenons au Caire! Miss Poppe nous avait invité à manger chez elle le Mercredi 11 Février. Une conversation suivit le repas puis on alla prendre le thé chez les Triki avec d'autres tunisiens. Pendant la discussion chez les Triki, je fus amené à annoncer qu'en cas de répression française en Tunisie dans le proche avenir, si nous étions lâchés par les Etats amis de la France, je n'hésiterais pas à m'allier aux communistes. Le lendemain, je me rendais au grand hôpital Masr Aini pour visiter le service ophtalmologique. Bonne impression. J'avais promis, avant mon départ de Tunis, à des compatriotes et voisins de Zaghouan d'aller voir leur fils qui av ait quitté la Tunisie pour s'instruire à l'université El Azhar au Caire. J'y allais le vendredi. Cela me pennit de voir cette grande mosquée et le quartier populaire avoisinant. La Mosquée était propre, sans fioritures, mais le quartier avoisinant sale et grouillant de monde. Le Samedi 14, je fis une visite, avec Bourguiba, Thameur et peut -être YoussefRouissi à l'ambassade de Syrie pourvoir Mardam Bey, Président du Conseil Syrien. YoussefRouissi était venu exprès
250 250 Souvenirs politiques de Damas pour me voir. li s'était plaint de l'indifférence "financière" du gouvernement de Mardam Bey à l'égard du Bureau du Maghreb Arabe de Damas. Au cours de la conversation avec Mard am, nous avions effleuré la question. Je n'avais pas retrouvé la chaleur des contacts ressentis chez les Egyptiens. Mardam n'avait pas beaucoup d'envergure. Le même jour, nous avions été invités à manger chez Allala El Fassi. En allant chez lui, on se rendit compte de la différence des moyens financiers entre Tunisiens et Marocains; sans parler des Algériens qui étaient au bas de 1' échelle. Allala El Fassi habitait une maison de maître dans un quartier résidentiel. Maison de maître avec sa domesticité, ses meubles riches, sa vaisselle d'argent et son parc. Après le repas, nous avions bavardé étendus sur des chaises-longues dans une véranda. J'appris qu'au parti d'el Istiqlal, 1' adhésion n'était pas démocratique. Cela rn' av ait étonné. Je serai encore invité par Allala El Fas si quelques jours après pour un repas avec plusieurs autres invités. Il y avait là en particulier le Père Abdeljelil, frère de mon ami Omar Abdeljelil, converti au christianisme depuis plusieurs années. En son heure sa conversion avait fait beaucoup de bruit. Je ne rn 'attendais pas à le trouver là, chez le leader du nationalisme marocain. li fallait croire que le Père Abdeljelil était un atout dans la bataille des patriotes marocains. L'église catholique 1' avait fait monter en grade très vite. C'était un intellectuel converti. Jeune, décontracté, il n'avait rien d'un prêtre. Assistait également à ce repas un réfugié espagnol, délégué du Parti Socialiste Espagnol. Le Délégué espagnol était réfugié en Egypte avec sa famille et habitant à Hélouane, banlieue du Caire, il nous invitera aussi chez lui. Il était surtout en contact avec les milieux marocains, l'istiqlal comme l'emir Abdelkrim. J'avais rencontré chez Allala El Fassi, un militant algérien qui trouvera la mort en même temps que Thameur dans l'avion qui les ramenait d'un congrès islamique au Pakistan fin Le lundi 16 Février, fut une grande journée au Bureau du Maghreb Arabe. En effet, ce jour-là le Bureau recevait les délégués des pays arabes venus au Caire pour la réunion de la Ligue Arabe. li y avait là pour les recevoir 1 'Emir Abdelkrim et son frère ento.urés des leaders nord-africains, Bourguiba, Allala El Fassi et peut-être Chedli El Mekki.
251 Souvenirs de néo-destourien 251 La délégation irakienne avait réservé une visite particulière au. Bureau du Maghreb Arabe. Les pays arabes étaient à la veille de la mobilisation en faveur de la lutte palestinienne. Beaucoup d'hommes politiques arabes étaient au Caire. Thameur, Taieb Slim et moi-même avions rendu visite au frère de Riadh Solh, Takieddine Solh, descendu à l'hôtel Shepearth, le grand palace de la capitale égyptienne. C'était le matin entre 9 et lob. Nous avons été reçus par Solh dans sa chambre. Il était encore au lit. Bientôt arrivèrent deux autres personnes, un diplomate irakien et un autre arabe. Nous étions assis en face du lit sur un canapé observant sagement les jeux des trois autres personnes autour du plateau du petit déjeuner. Ils se disputaient les croissants et les bananes. Sur le moment cela m'avait déplu. Ce n'était pas un spectacle sérieux, car nous venions pour des choses sérieuses. Le Dimanche 15 Février à midi, nous rendions visite avec Bourguiba à Hassen El Benna, leader des Frères Musulmans. J'attendais avec impatience de le rencontrer pour régler avec lui un compte à propos de l'interview de Slaheddine Baccouche publiée par son journal et reproduite à Tunis par"tunis-soir" le 8 Novembre En arrivant au siège des Frères Musulmans, nous fûmes reçus par un Algérien, En-N aceur, un aventurier que j'avais vu en Tunisie. li était chef de la "Jeunesse de Mohamed" en 1943 au moment de l'occupation allemande. Cet homme à tout faire n'était-il pas à l'origine de l'interview du collaborateur Slaheddine Baccouche?. Après les paroles de bienvenue, j'attaquais sur cette question démontrant le tort que cet acte portait aux patriotes tunisiens. El Benna essaya de se justifier mais devant mes arguments irréfutables, il reconnut que c'était une erreur. Pendant cette conversation En-Naceur gardait le silence. On rendit visite le Mercredi suivant à 19 heures aux Jeunes Musulmans, Organisation plutôt religieuse et sociale que politique et révolutionnaire. Pendant mon séjour au Caire, Bourguiba avait reçu de Jellouli Farès à Paris un rapport rédigé par Mohamed El Mili (actuellement Ingénieur auxi T.T.) sur la situation au Bureau Politique du Néo-
252 252 Souvenirs politiques Destour. Avant de rédiger ce rapport, El Mill avait fait un séjour à Tunis. Le rapport était rédigé en français et la lettre d'envoi de Farès en arabe. C'était un réquisitoire contre le Bureau Politique, assez long. Et comble de renversement de situation, il me fallut essayer de défendre les camarades de Tunis, moi qu'ils avaient accusé de faire le voyage pour aller me plaindre d'eux aux amis du Caire! Quel était mon argument ou plutôt ma réponse à ce réquisitoire de Jellouli Farès: "Non ce n'est pas grave, ce sont des habitudes prises par les camarades à Tunis". Comme Bourguiba ne me demandait pas plus de détails, je n'entrais pas dans des développements, car je n'étais pas venu au Caire pour cela. Pendant tout mon séjour, la grande recommandation de Bourguiba pour Tunis, avait été d'envoyer Salah Ben Youssef au Caire pour le voir et discuter avec lui. Il voulait discuter, faire ses observations et donner ses directives au principal responsable du Parti. D'ailleurs je ne manquerai pas, arrivé à Tunis, d'insistersurle désir de Bourguiba de voir Salah et il faudra six mois et beaucoup d'insistance et de remous pour le décider à faire ce voyage. Il partira pour le Caire à la fin Août Je ferai la connaissance de Mill à Tunis au moment de la "petite révolte", de quelques militants contre la politique de Salah Ben Youssef. Peu de temps avant mon départ, je rendis visite, accompagné de Si Youssef Rouissi, au Mufti Amine El Housseini. Beaucoup de précautions et une garde l'entouraient pour éviter les attentats. J'avais revu avec plaisir les compagnons du Mufti que j'avais connu à Rome. J'avais 1 'impression que ce dernier faisait trop de manières pour se faire remarquer et se faire valoir. Parmi mes dernières visites, celle faite avec Bourguiba à Slaheddine Bey, ancien Ministre des Affaires Etrangères du Wafd et Directeur ou Président de la Compagnie des Eaux. C'était un ancien camarade d'études de Bourguiba à Paris. Je visitai aussi avec Youssef Rouissi, le siège de la Ligue Arabe.
253 Souvenirs de néo-destourien 253 ACCROCHAGES AVEC BOURGUIBA Concernant les relations entre Tunis et le Caire, nous avons essayé toutefois de mettre quelque chose sur pied. Pour cela, j'avais demandé à Bourguiba de nous adjoindre, pour discuter et décider de ces questions, Habib Thameur et YoussefRouissi qui était venu de Damas pour me rencontrer. Il accepta sans beaucoup d'enthousiasme. Habib Thameur avait dirigé le Parti pendant longtemps après les événements du 9 Avril et pendant 1 'occupation allemande. li était le principal responsable du groupe qui avait quitté la Tunisie avec les Allemands. Au Caire il était la cheville ouvrière du Bure au du Maghreb Arabe après les leaders. YoussefRouissi avait rompu avec Bourguiba en 1954 et il était à la tête du Bureau du Maghreb Arabe à Damas. li y eut une réunion à quatre, mais le lendemain matin je fus appelé par Bourguiba à son bureau et là il me dit : "J'ai réfléchi hier soir après la réunion, il y a des choses à modifier", et il se mit à m'expliquer ces choses. Je l'interrompis et lui dis que nous ne pouvions pas les modifier nous deux seulement. Il allait falloir revoir ces modifications avec les deux autres camarades. Il se leva et entra dans une grande colère, criant: "Tu est le seul à avoir des idées pareilles. Tous les autres me reconnaissent une position privilégiée dans le parti. Tu es le seul à vivre dans l'abstrait! Tu vis dans les nues!"se mettant les mains à la gorge comme pour s'étrangler et joignant la parole au geste, il me dit: "Je vais m'étrangler". ~~ e-*-1,..5::., ~~.!J..~.>-J ul»,ji;ll J ~~.!J..~.>-J ul.y_)-1 J v"'l>- y_,.. <.,?J.:s- )1 ~~.«'-?--..-.A:,.yi- oy.>k...ji J ~~ Ses larmes coulaient. Quand il fut un peu calmé, je lui répondis tranquillement: "Cela ne me regarde pas si les autres délaissent leurs droits (ou prérogatives). En ce qui me concerne, je n'abandonne pas mes droits. Ceux qui ont voté pour moi pour être membre du Bure au Politique ne rn 'ont pas dit : Quand, il y a un désaccord au Bureau 1 Il ne lui était pas possible d'entrer dans une colère chaque fois qu'il était en désaccord avec Bourguiba.
254 254 Souvenirs politiques 9 spéciale dans le parti, tu es le Combattant Suprême, l'orateur impétueux, celui qui a une plume, mais au Bureau Politique Slimag Ben Sliman et Lahbib Bourguiba sont égaux". 015" 1~1 ~ c.?j.:.>. J-1» 0~-lll ~ J~l Jl u-8'1'~ ~ rl ~L. l;l ~ ~ 0.~i-.: -:;,?-':il j1..:,.;jj '~Jy.J 1 WI..,_J(5:JJ 0;?~1 4i.5JI 0J'~ Jl..:..;J ~_,J\i L. 9 ~1 y_}-1 ~ U"L> '_r.!.\j.:.>..i~l4>.k_rll j>-1-lll 0jWI ~ _;.L:J L. y_rjj..:,..l.:...) ~1 0~-lll ~ u5j 't))l..,_jts::ll ul -,~1 ~~ ul,~1..1.4>~1 ul.(( 44~JY.~~0~J.0~ Après cela, Bourguiba s'était calmé et j'en profitais pour rn' excuser de 1' avoir mis en colère. Et nos relations reprirent comme si rien ne s'était passé. Un jour j'avais discuté avec Thameur de ses rapports avec Bourguiba. Il me dit qu'il ne pouvait pas lui résister à chaque fois 1 et qu'il accumulait les désaccords pour éclater quand il en avait assez. Je lui fis remarquer que c'était là une mauvaise méthode parce-qu' au moment où il éclatait pour tel désaccord, sa réplique ou sa riposte devait être disproportionnée par rapport à l'objet du désaccord. Je crois que le dernier désaccord sur le cas de la famille Triki devait être de cette sorte, parce-qu'on n'imagine pas Bourguiba exclu du Bureau du Maghreb Arabe. Un soir, nous étions quelques-uns dans la grande salle du local du Bureau du Maghreb. Il y avait parmi nous Rachid Driss. Bourguiba dont le bureau était attenant à la salle où nous étions, appela Driss à son cabinet. Au bout de quelques instants voilà notre Bourguiba parlant à haute voix puis criant et engueulant Driss, enfin joignant le geste à la parole, il donna un coup de poing sur la table de travail au point de casser en mille morceaux la vitre la recouvrant. Quelques instants après, Rachid Driss sortait et s'en allait. Je rejoignis Bourguiba après cette engueulade, et notai la vitre brisée. Interrogé par moi, il me répondit qu'il s'était fâché contre Rachid Driss. Je ne me souviens plus pour quelle raison. ill ne lui était pas possible d'entrer dans une colère chaque fois qu'il était en désaccord avec Bourguiba.
255 Souvenirs de néo-destourien 255 RENVERSEMENT D'ALLIANCES Au Caire, il y a eu renversement des alliances entres les anciens alliés Thameur, Taieb Slim et Rachid Driss, Hassine Triki. Cette ancienne alliance datait de à la prison de Tunis et surtout de l'occupation allemande. En effet, Rachid Driss et Triki avaient, après leur libération en 1943, joué la carte allemande et édité un jouj!ial "Ech-Chabab" quin' avait pas 1' approbation du Néo-Destour. Cependant, même après le renversement des alliances, Thameur et Taieb Slim continuaient à entretenir de bonnes relations. Thameur vivait chez les Triki. De plus, il était responsable des problèmes financiers du groupe tunisien et quand il avait des difficultés d'argent, c'était Hassine Triki qui allait à droite et à gauche et revenait avec quelque chose pour les besoins immédiats. Cela arrivait souvent d'après le témoignage de Thameur. Après les incidents chez les Triki, Bourguiba avait loué une petite villa neuve, dans la banlieue du Caire et y vivait avec Laouiti et Haouas. Elle était simplement meublée. Deux jeunes femmes égyptiennes s'occupaient de la cuisine et du ménage. Après le repas, composé du traditionnel riz au pigeon et la sieste, Bourguiba s'installait à la véranda et lisait à cette époque le livre de Kravchenko dénonçant le régime en Union Soviétique. J'étais près de lui. Il critiqua avec véhémence le régime communiste en Russie. ll n'admettait pas un régime où les ouvriers mettent au piquet un ingénieur. Il dénonçait d'autres méfaits rapportés par le livre de Kravchenko. Je ne fis aucune réponse. Un autre jour, lors d'une conversation, Bourguiba me révéla qu'il avait rencontré un haut fonctionnaire de la diplomatie américaine en voyage en Egypte. Ce diplomate lui avait dit quel' Amérique ne comptait plus aider les pays colonisés dans leurs luttes pour la libération et cela à cause de leur évolution après 1 'indépendance. Bourguiba lui rétorqua que c'était là une politique qui ne concordait pas avec l'attitude de l'amérique à l'égard des pays européens qui ont été libérés du nazisme sans condition. C'était une politique de deux poids et deux mesures. Ce qui était valable pour les pays européens libérés du nazisme pourquoi ne le serait-il pas pour nous?
256 256 Souvenirs politiques LES AGENTS DE RENSEIGNEMENTS Dès mon anivée, les amis m'avaient signalé un étudiant tunisien qu'ils soupçonnaient de renseigner 1' Ambassade française sur le Bureau du Maghreb. En effet, il venait assez souvent et s'installait dans un fauteuil dans le hall d'entrée. Aussi chaque fois qu'il venait je 1 'interpellais et lui disais : "Tu n'es pas venu au Caire pour t'asseoir et perdre ton temps ; va travailler tes cours". J'insistais jusqu'à le faire partir. Une autre fois, c'était vers 10 ou 11 heures du matin, j'étais dans le hall et voilà qu'une femme européenne assez âgée entra. Aussitôt Thameur me dit que c'était une Française qui venait bavarder avec Bourguiba pour renseigner l'ambassade. Je n'hésitai pas et allai au-devant d'elle pour lui demander ce qu'elle voulait. Elle voulait voir M. Bourguiba. Je répondis qu'il n'était pas là alors qu'il était dans son bureau. Elle insista: je lui dis que c'était inutile et progressivement la reconduisis vers la porte. Par la suite, Bourguiba me demanda ce qui s'était passé. Je lui dis que j'avais renvoyé la Française. Il qe fit pas de remarques. Une autre fois, c'est au Sheppard Grand Palace du Caire qu'un incident eut lieu. Bourguiba rencontra un égyptien que les amis rn' avaient signalé comme un informateur del' Ambassade française. Bourguiba lui serra la main ; moi je refusai et après son départ, j'en fis la remarque à Bourguiba qui me répondit qu'il lui apportait des informations sur 1' Ambassade. Un soir, nous étions trois ou quatre au Bureau du Maghreb quand le téléphone sonna. Taieb Slim prit l'écouteur. Il y avait à l'autre bout du fil un égyptien qui se déclarait être notre ami et qui nous mettait en garde contre des informateurs dont il nous donna les noms. Il accusait un parent d' Abderrahmane Azzam qui travaillait à la Ligue Arabe et qui serait en relation avec ces informateurs. Je quittais 1 'Egypte le 8 Mars à deux heures du matin et arrivais à Tunis six heures après. Mon voyage n'a pas été inutile. Il est vrai que je n'avais pas réalisé l'objectif essentiel de ce déplacement. Je croyais trouver dans le Comité de Libération du Maghreb Arabe un remède à la modération des camarades responsables du Néo-Destour.
257 Souvenirs de néo-destourien 257 Toutefois, j'avais acquis une idée du Bureau du Maghreb Arabe, de la Ligue Arabe et de l'egypte. Durant mon séjour Habib Thameur rn 'avait dit qu'il comptait former des Tunisiens venus en Egypte à la technique des télécommunications : T.S.F et radios pour servir au moment de la lutte armée. Il ne mit pas Bourguiba au courant de cela parce que ce dernier n'aurait pas gardé le secret. Avec Taieb Slim nous avions essayé de nous mettre d'accord sur l'emploi d'un code pour la correspondance. Alors que j'étais encore en Egypte, un Palestinien, d'origine tunisienne d'après ses dires, était venu se réfugier au Caire et demandait aux Tunisiens du Bureau du Maghreb de le loger avec sa famille. Ils l'ont installé au sous-sol du Bureau.
258 258 Souvenirs politiques DE MON RETOUR A MON EXCLUSION J'étais de retour à Tunis le 8 Mars. Mon frère m'attendait à l' Aouina. C'était un Dimanche. L'aéroport était désert à l'arrivée de l'avion T.W.A. venant du Caire. Et, brusquement, j'aperçus Me Ammar Dakhlaoui qui était venu me serrer la main. La police, ou la douane, m'avait enlevé toute la documentation que j'avais apportée avec moi, avec promesse de me la rendre après.contrôle. Mon retour fut annoncé par la presse et beaucoup de monde était venu me voir. J'avais d'abord rencontré les amis du Bureau Politique et insisté surtout sur le désir de Bourguiba de voir Salah Ben Youssef faire le voyage au Caire pour le rencontrer et discuter avec lui. Salah n'était pas très enthousiaste pour partir. Par la suite, j'insisterai encore sur la nécessité de ce voyage qui, peut-être, servirait à redresser la situation au sein du Bureau politique. Salah Ben Youssef faisait la sourde oreille. Dès mon retour, je constatais que la situation était peu brillante. Hassouna Karoui, que j'avais envoyé fermer des magasins par la force lors d'une grève (20 Novembre 47) était condamné à la prison. Salah était très mécontent de cela et déclara que H. Karoui l'empoisonnait avec ses récriminations. Il ne supportait pas que des militants soient frappés par la répression.
259 Souvenirs de néo-destourien 259 Les calculs de Salah Ben Youssef se rapportant à Kaâk s'avérèrent peu rentables. D'autre part, l'anniversaire de la Ligue Arabe au mois de Mars fut insignifiant comparé à l'ampleur de cette cérémonie les années précédentes. Le 11 Avril, les fellagas de Zéramdine étaient tués par la police. Cet événement créa un malaise dans le pays. Ces fellagas avaient à un moment donné, tenu la vedette dans la vie du pays 1. Le village de Zéramdine avait, lui, tenu la vedette non seulement en Tunisie mais dans les pays arabes et surtout en Egypte grâce aux amis du Bureau du Maghreb Arabe qui avaient inondé la presse égyptienne d'informations sur les exactions des Français contre la population de ce village. Les fellagas de Zéramdine étaient considérés comme la préfiguration des futurs maquisards tunisiens. Et voilà qu'on les liquidait en cinq sec. Aussi des bruits avaient circulé sur cette histoire. Des gens accusaient le parti. Salah Ben Youssef aurait donné le feu vert pour ce massacre. Une chose était vraie : Tahar Battikh le "fameux leader" des conférences nationales de ces dernières années avait trempé dans l'affaire. Par la suite je saurai les détails de cette trahison. Après la mort des fellagas, Battikh, certainement inquiet et. peut -être menacé, était venu me voir un après-midi à mon cabinet. D'habitude quand il venait me voir il était calme et souriant. Cette fois-là, il entra et avant de me serrer la main et de s'asseoir, il parla de la nécessité pour le Bureau Politique d'intervenir pour le laver des accusations qui circulaient sur son compte. Au lieu de l'inviter à s'asseoir je m'étais levé et, irrité par ce ton de reproche, je lui répondis que le Bureau Politique le lavera de ces reproches s'il en était innocent et s'il lui devait cela. Du ton de reproche, il passa à un ton de menace voilée disant que si le Bureau Politique ne le faisait 1 "D'autre part, ils (les néo-destouriens)furent tout autant déçus par la disparition, le 11 Avril, de la bande de fellagas qui terrorisaient le Sahel depuis plus de quatre ans, en tenant en échec toutes lesforces de police lancées contre eux, et qui faisaient déjà figure de héros nationaux et de premier maquis de la résistance tunisienne!" CASEMAJOR "l'action Nationaliste en Tunisie" p. 332
260 260 Souvenirs politiques pas, il aurait des choses à dire. Je le mis doucement à la porte en lui disant que je n'acceptais pas ses menaces. Par la suite, j'eus les détails de cette triste affaire. Il panuî:rait que des conseils furent donnés aux fellagas de quitter la Tunisie et de se réfugier en Libye en attendant des jours propices pour la lutte armée. Tahar Battikh entretenait des contacts avec eux. Il leur aurait donné ce conseil. Ils auraient hésité mais comme ce conseil était donné par un destourien et par conséquent par un homme d'honneur et de courage, ils avaient accepté cette proposition. Battikh avait organisé le voyage en deux étapes. L'une du Sahel à la montagne d'el Guettar, et pendant cette étape ils seraient accompagnés de Tahar Battikh lui-même ; et la deuxième, de cette montagne à la Tripolitaine. Au moment de prendre l'auto, ils auraient dit qu'ils n'auraient jamais pris une auto avec toute autre personne, mais comme il s'agissait d'un destourien, ils s'en remettaient à sa parole d'honneur et à la confiance qu'il inspirait. Arrivés au Jebel El Guettar, Battikh les aurait quittés car un autre devait les conduire en Tripolitaine. Le lendemain matin de bonne heure, ils étaient encerclés par la police et une fusillade nourrie s'établit entre les fellagas et les policiers. Ils devaient mourir tous. C'était le Commissaire Albertini de Sousse qui avait été chargé de leur capture. Je crois qu'il était aidé par 1 'Inspecteur Ben Said, (fils du spahi Said que je connus à Zaghouan). D'après Mazigh, professeur d'arabe et ancien camarade du Collège Sadiki, Battikh aurait été soumis à un chantage de la part de la police de Sousse. Quelques mois après la capture des fellagas, j'avais rencontré Mazigh. Il rn' a raconté qu'étant professeur d'arabe à Sousse, Battikh qui le connaissait était venu lui demander conseil. Battikh lui avait révélé qu'ayant fait du marché noir sous l'œil bienveillant de la police, celle-ci 1' avait menacé de lui sortir toutes les affaires de marché noirs 'il ne 1 'aidait pas à liquider les fellagas. Il était venu voir Mazigh pour lui demander conseil. Je crois que Mazigh a voulu éviter de prendre position mais qu'à la fin, illtii a conseillé d' aiderla police. C'était 1' Inspecteur Ben Said qui était chargé de presser Battikh. Ce dernier a-t-il consulté Salah Ben Youssef? Toujours est-il que ses menaces de dire des choses quand il était venu me voir laissaient planer le doute. Le bruit
261 Souvenirs de néo-destourien 261 avait circulé à Tunjs que Salah Ben Youssef avait donné le feu vert pour se débarrasser de ces "bandits". Le cas Battikh s'était posé quelque temps au Néo-Destour. La chose semble être parvenue au Caire puisque Mongi Slim m'avait montré le chapitre ayant trait à l'affaire Battikh dans une lettre de Bourguiba. Je crois que ce dernier demandait à passer l'éponge et à le récupérer. Mais le peuple était là et Battikh paya sa trahison. Jusqu'à maintenant je ne sais pas où il est enterré. Quelque temps après mon retour, le parti avait organisé une réunion des principaux militants au cours de laquelle j'avais donné quelques infonnations sur mon voyage en Egypte. Après un exposé, j'avais répondu à quelques questions. Au cours de cet échange, j'avais éprouvé, à un moment donné, de 1 'irritation et Mongi Slim était intervenu pour tout apaiser. Pendant cette réunion le photographe Osman prenait les présents sous tous les angles. Il avait sur sa pellicule tous les cadres du parti. A près la réunion, je l'appelais et lui demandais de me donner la bobine. J'insistais caril résistait un peu. La bobine en main, je l'ouvris en plein air pour supprimer toute trace de ce rassemblement des principaux militants du parti. Qui sait? Ces photos pouvaient tomber entre les mains de la police. Je ne doutais pas de 1 'honnêteté d'osman mais il était tellement brave homme et la police avait plus d'une astuce dans son sac! PALESTINE Au mois de Mai 1948, la guerre de Palestine avait suscité un vaste élan de départ de volontaires de tous les coins du pays. Les départs étaient spontanés. Les partis politiques étaient dépassés. On avait organisé à Tunis un comité comprenant particulièrement des néo et vieux-destouriens. Je faisais partie de ce comité. Nous n'avions pas grand chose à faire. Les nouvelles des départs parvenaient des villes et des villages de Tunisie. ll y avait dans ce comité Me Mohamed BenN aceur, Ou kil, un Néo-Destourien, et Mohamed Salah Khatteche, Vieux Destourien. Ce dernier, richard du Vieux Destour, se comportait comme un enfant gâté au cours des réunions. Me Mohamed Ben Naceur, excédé, le remit en place et le tança vertement.
262 262 Souvenirs politiques La guerre de Palestine ne dura pas longtemps et les Arabes ne purent guère réaliser leurs objectifs. Ce fut une grande déception pour tous. Pour moi, ce fut la preuve de 1 'impuissance de la Ligue Arabe et des gouvernements arabes. Certains d'entre eux avaient trahi, en particulier le Roi Abdallah de Jordanie. Les gouvernants arabes avaient peur de leur peuple et surtout de leur peuple retournant victorieux de la Palestine. EXPLICATION AVEC SALAH BEN YOUSSEF J'avais l'habitude, chaque fois qu'il y avait une grève des commerçants, de prendre le trolleybus et de faire le circuit de mon domicile au local du Parti, pour vérifier qu'il n'y avait pas de boutiques ouvertes. Quand il y en avait, j'appelais les militants présents au local et leur donnais l'ordre de les fermer par tous les moyens. C'était à la suite d'une fermeture violente d'un café de Bab Souika que Hassouna Karoui avait été appréhendé par la police, arrêté, jugé et condamné. Après cette condamnation Salah Ben Youssef n'avait cessé de ronchonner prétextant les ennuis que lui créait Hassouna Karoui incarcéré. Jusque là rien de grave. Mais, lors d'une nouvelle grève, ayant procédé comme à l'accoutumée, et alors que j'étais à la permanence du Parti attendant le retour des militants alertés pour la fenneture des locaux, voilà que quelqu'un ouvrit la porte brusquement. Qui est -ce que je vis entrer? Salah Ben Youssef l'air coléreux et sans salut ni bonjour, il m'interpella en ces tennes: "C'est fini! Je ne te laisserai plus agir ainsi! J'en ai déjà assez avec Hassouna Karoui qui m'empoisonne la vie! C'est fini! Ces méthodes d'agitation, de manifestations n'ont rien donné! Si je vous avais suivile 9 Avril1938 c'est parce que je croyais que la crise allait se résoudre au bout de 3 à 4 jours. Rien! Preuve que ces méthodes n'ont rien donné!". J'étais pris de court. C'était la première fois que S al ah Ben Youssef exprimait nettement ses idées. J'eus le temps et la présence d'esprit d'exprime ri' essentiel de ma riposte: "Je continuerai à agir ainsi, non pas seulement pour envoyer Hassouna Karoui en prison mais toi aussi et t'y rejoindre
263 Souvenirs de néo-destourien 263 ensuite"! "Nous verrons!"répondit-t-il. "Nous verrons!"furent mes dernières paroles et il s'en alla. Je n'étais pas très étonné par ces paroles révélatrices de Salah Ben Youssef. Elles confirmaient mes appréhensions. Depuis plusieurs mois, je sentais qu'appuyé par le reste du Bureau Politique, Nouira excepté, il voulait engager le Néo-destour dans la voie de la modération, répudier la lutte révolutionnaire basée sur l'agitation des masses et faire pression sur la France par des méthodes politiques misant sur la bourgeoisie et les contacts directs avec le Palais. A l'occasion, il pourrait faire appel à une agitation modérée des masses (fermeture des magasins sans incidents). HédiNouirane faisait pas partie du groupe appuyant sans réserve cette nouvelle politique mais il ne faisait rien pour la contrecarrer. Par la suite dans ses articles de "Mission", il se révèlera partisan de la politique des négociations plutôt que de 1 'agitation amenant les négociations. Lors d'une grève précédente, mon épicier, dont le magasin se trouvait en-dessous de mon logement, n'avait pas fermé comme les autres. Je dis à mon frère Ahmed, qui était mon infirmier, d'aller le voir et de lui dire de fermer son magasin par solidarité. Mon frère Ahmed avait marmonné quelques paroles et n'avait pas voulu faire ce que je lui demandais, il ne voulait pas avoir d'ennuis 1. J'ai été moi-même voir notre épicier pour lui demander de fermer son magasin comme les autres, par solidarité. J'ai été aussi à l'origine de l'emprisonnement de Mahmoud Ellafi lors d'une grève des commerçants. Ayant constaté qu'un café de 1 'avenue Bab Jedid était ouvert, il vint me voir à mon cabinet pour rn 'en informer. Je lui dis d'aller le faire fermer par tous les moyens. A la suite d'une bagarre avec le cafetier, la police 1' a arrêté et il a été condamné à la prison. LA CONDUITE DE SALAH BEN YOUSSEF Même marié, Salah Ben Youssef avait continué à fréquenter une artiste danseus e de concert oriental, Donia Zad. Ils étaient deux 1 Actuellement (1965 ), Ahmed est membre de la cellule néo-destourienne de Zaghouan.
264 264 Souvenirs politiques avec 'cette femme. L'autre était une autorité, fils d'un ancien caid. Cette aventure défrayait la chronique de la capitale. Plus que cela, Salah Ben Youssef sortait le soir avec Me.Ammar Dakhlaoui pour fréquenter les boîtes de nuit. Ammar Dakhlaoui avait des accointances avec la police. J'avais protesté contre cette conduite sans aucun résultat. J'en vins à un moyen plus fort : je convoquais quelques militants de Tunis entre autres Abdessemad, Ali Zlitni à mon bureau et aussi SalahBen Youssef. Quand ils furenttous réunis, je critiquais la conduite de Salah Ben Youssef et terminais en disant qu'il ne m'était pas possible de poursuivre et de travailler avec quelqu'un qui entretenait une danseuse et fréquentait un Ammar Dakhlaoui connu pour être un "informateur" de la police. Salah n'était pas satisfait de cette sortie. Personne ne dit mot et l'on se sépara. Par la suite, il semble que la fréquentation de Dakhlaoui cessa. Un groupe de militants avait décidé, en dehors du Bureau Politique, de tenir une réunion pour discuter de la situation 1 Quelquesuns de ces militants étaient venus me voir. Je me rappelle de Chedli Kallala (Monastir), Belhassine Jerad (les Métaouas de Tunis), peutêtre Charchour (de la Grande Mosquée Ez-Zitouna) et d'autres dont j'ai oublié les noms 2 La convocation était écrite à la main sur du 1 Nous lisons dans le livre de Casemajor p. 336 Mai-Juin 1948 "Dissensions au sein du Néo-Destour? Bien mieux, les premiers signes d'une dissidence se dessinèrent de la part d'éléments jeunes et ambitieux désireux de remplacer les membres dub ure au Politique jugés trop modérés et pas assez actifs". 2 J'ai rencontré Amor Hamida le Dimanche 23 Janvier Il était parmi ce groupe de dissidents. Il m'a confirmé la présence de Chedli Kallala, Belhassine Jerad, Mahmoud Charchour,et d'autres. D'après Amor Hamida, le groupe de dissidents avait chargé B elhassine J erad et M ahmoud C harchour de la rédaction de la lettre de convocation à la réunion qui avait beaucoup inquiété les membres dubureaupolitique et en particulier SalahBen Youssef. Il me fit part, aussi, de la mission dont avait voulu le charger Sa/ah Ben Youssef pour faire pression sur les Grands Conseillers Tunisiens récalcitrants à l'orientation dunéo-destour. L'ayant rencontré en compagnie de Belhassine J er ad, Salah Ben Youssef lui avait proposé un acte de terrorisme au sein du Grand Conseil pour faire peur aux Grands Conseillers Tunisiens rebelles à l'influence dunéo-destour. Il s'agissait defaire éclater une bombe pendant une réunion. Salah Ben Youssef était disposé à lui fournir les
265 Souvenirs de néo-destourien 265 papier à lettre ordinaire. La signature? Ils m'avaient montré un exemplaire de cette convocation. La réunion devait se tenir dans le quartier des destouriens originaires de Metouia. Ces derniers étaient réputés être sérieux et d'une certaine influence au sein du Néo Destour. Par conséquent, leur attitude à cet égard ne laissait pas indifférents les dirigeants du Parti. J'étais d'accord avec l'initiative des militants qui avaient lancé cette convocation malgré mon appartenance au Bureau Politique. D'ailleurs ce comportement me sera reproché par les autres dirigeants, sauf par Hédi Nouira qui gardera le silence lors de la réunion où cette question sera soulevée. J'étais d'accord avec cette initiative parce que ça n'allait pas du tout au Néo-destour depuis plus d'un an. Ce à quoi s'ajoutait le refus de Salah Ben Youssef d'aller voir Bourguiba. Cette réunion projetée, qui risquait de déboucher sur une scission, inquiétait le Bureau Politique. Faisant semblant de ne pas y attacher trop d'importance, au début, il réagit à l'approche de cette assemblée "an ti -statutaire". A une réunion au siège du Parti une fin d'après-midi, il me fut reproché parles membres du Bureau Politique d'admettre et d'être d'accord avec un acte d'indiscipline. Cela était d'autant plus grave car venant de la part d'un membre du Bureau Politique. J'en convins. Mais c'était le comportement politique des dirigeants et surtout le relâchement des contacts avec les militants et en particulier avec les masses, l'affaiblissement de leur pouvoir d'agitation, enfin l'embourgeoisement du Parti qui étaient à l'origine de la révolte de ces militants. li fut décidé de convoquer l'un des principaux instigateurs de ce projet de réunion et de lui demander de l'annuler avec promesse renseignements matériels pour ce travail. Amor Hamida, qui ne portait pas dans son cœur Sa/ah Ben Youssef refusa cette mission. D'abord parce que ce dernier avait écarté les masses, base essentielle de la lutte nationaliste, et préconisait la politique qui consistait à faire le vide autour du régime du protectorat en gagnant des cadres tunisiens. De plus, Amor Hamida considérait que Salah Ben Youssef avait commis une errew en le chargeant de cette action terroriste en présence d'une deuxième personne, Belhassine Je rad, car les règles de l'action terroriste veulent qu'un seul soit au courant de l'affaire pour éviter de faire arrêter d'autres en cas d'arrestation par l'ennemi.
266 266 Souvenirs politiques d'une prochaine convocation d'un congrès. Il fut, peut-être, promis le voyage de Salah au Caire. Et c'est ainsi que tout rentra dans l'ordre. Le voyage au Caire eut lieu en Septembre 1948 et le Congrès en Octobre En fait d'embourgeoisement du parti, un rapport fut rédigé par Hédi Nouira pour le Bureau Politique sur l'influence grandissante des forces bourgeoises au sein du parti. Rapport assez long, de 10 à 20 pages. Il fut distribué seulement aux membres du Bureau Politique. J'en avais deux exemplaires quand Mongi Slim, quelque temps après, était venu me voir pour me les demander car il en avait grand besoin, dit-il. Je crois maintenant qu'il voulait avec son groupe du Bureau Politique en enlever toute trace. Mohamed Mili, étudiant à Paris, qui avait rédigé le rapport contre le Bureau Politique envoyé par Farès à Bourguiba pendant son séjour au Caire, était rentré à Tunis. Mécontent, il était entré en contact avec le groupe des dissidents : Chedli Kallala, Belhassine Jerad, Charchour et autres. Son "adversaire" de Paris, l'ingénieurtahar Amira était rentré aussi. J'avais eu une conversation avec lui au siège du parti. Mais, comme on le disait "adversaire" de Mili, pendant ma conversation je ne fus pas détendu 1 LA MORT DE MONCEF BEY (Septembre 1948) Quand la nouvelle de la mort de Moncef Bey parvint à Tunis, Salah Ben Youssef était en route pour le Caire. Il y allait contre son gré, contraint parles remous au sein du Néo-Destour, en particulier par la tentative de dissidence. Je n'exclus pas l'éventualité de contacts de Bourguiba avec certains de ces dissidents, en particulier Chedli Kallala et peut-être Charchour. Là-dessus je n'ai aucune preuve pour le moment. Toujours est-il que Salah Ben Youssef 1 A un. moment donné, le parti était représenté à Paris par un étudiant, Lamine Bel/agha, intelligent et sympathique. Nous apprîmes qu'il avait reçu et guidé Taieb Haddad de l'entourage de Lamine Bey. Devant cette attitude, j'avais été d'accord, malgré ma sympathie pour lui, de le remplacer par un autre.
267 Souvenirs de néo-destourien 267 malgré son désir de ne pas répondre à 1 'invite de Bourguiba dûment transmise par moi, a été contraint de faire ce voyage. Pendant son voyage et à la faveur de certaines circonstances, je devins responsable du Néo-Destour. Cela s'était fait lors du retour de la dépouille de MoncefBey. La famille de Lamine Bey avait fait intervenir des amis communs au Néo-Destour et au Palais pour la laisser assister à l'arrivée de la dépouille ou aux obsèques (5 Septembre 1948). Pour ces deux cérémonies, la mobilisation populaire avait été extraordinaire. A l'époque j'habitais Hammam-Lif pour la saison estivale. Les camarades, en particulier Mongi Slim, s'occupaient de l'organisation des manifestations. Ali Chehimi infirmier du Dr Sad ok Boussofara et ami de Kamel Ayari de la garde beylicale et commerçant en bijoux, lié à Chedli Bey, l'éminence grise de son père, vint me voir pour me demander, en ma qualité de représentant du Néo-Destour, mon accord pour permettre à Lamine Bey et ses enfants qui ont lâché Moncef Bey, d'assister à 1' arrivée de sa dépouille ou aux obsèques. J'ai répondu que cela n'était pas possible. C'était l'après-midi. Le soir, Ali Chehimi revint à la charge, cette fois-ci avec des menaces voilées. ll me fit valoir les provocations que les français allaient susciter à cette occasion, provocations qui n'auraient pas lieu sila famille de Lamine Bey était présente. L'argument était de poids, mais permettre à la famille abhorrée de se mêler au peuple le jour de son deuil était aussi un geste de trahison, une insulte à 1 'âme du bey patriote. J'ai couru le risque de la provocation et maintenu mon refus de voir Lamine Bey et son fils Chedli se réhabiliter en exploitant le cadavre de Moncef Bey. Heureusement rien n'arriva, mais je n'étais pas sans inquiétude. MoncefBey mort, 1 'obstacle qui empêchait Salah Ben Youssef et son groupe de travailler au grand jour avec le Palais, était levé. Après cette mort, j'avais demandé à Sadok Boussofara de ne pas servir d'intermédiaire entre Salah Ben Youssef et le Palais s'il tenait à ce qu'on reste bons copains. Qu'il laisse cela à d'autres mais si lui le faisait, il ne me serait plus possible de le considérer comme un copain. N'ayant pas tenu compte de mon avertissement, j'avais rompu avec lui. Par la suite, il viendra me voir mais c'était surtout parce qu'il était chargé d'une "mission". Plus tard il me dira que mon. avertissement l'avait au contraire poussé à servir d'intermédiaire
268 268 Souvenirs politiques entre Lamine Bey et Salah Ben Youssef. D'ailleurs, le pauvre bougre lâchera tout le monde 1. Après le Congrès de Sfax il était à michemin entre Bourguiba et Ben Youssef plus près de ce dernier que du premier, c'est ce qu'il m'avait laissé entendre à son retour de Sfax.. RETOUR DE SALAH BEN YOUSSEF DU CAIRE ET LE CONGRES DE DAR SLIM (Octobre 1948) Après son retour du Caire, Salah Ben Youssef avait déclaré au Bureau Politique qu'il s'était mis d'accord avec Bourguiba. Cet accord consisterait à agir sur deux plans. Salah Ben Youssef continuera à appliquer sa méthode politique mais en même temps il exécutera les directives de Bourguiba qui consisteront à mettre en place les éléments d'agitation, de sabotages et autres moyens révolutionnaires. Par la suite Salah Ben Youssef ne fera rien de tout cela et continuera comme par le passé. Il avait tenté d'engager Am or Hamida du groupe de sabotage de Béchir Zarg Aoun, pour le travail révolutionnaire. Am or Hamida, peu confiant en Salah Ben Youssef avait refusé. Après le voyage du Caire, Salah Ben Youssef et le Bureau Politique décidèrent la tenue d'un congrès. Auparavant, nous avions tenu quelques réunions pour régler les conditions de convocation et autres détails de ce congrès. Nous avions établi la liste des participants. Sur cette question, le cas de Cheikhrouhou fut discuté. Personnellement, je ne savais pas grand chose sur lui. Sûrement, ce n'était pas un militant néo-destourien. Ille fut, paraît-il, avant le 9 Avrill938 d'après Bahi Ladgham qui s'opposait à sa participation au congrès. Il l'accusait d'avoir fréquenté la police après l'émeute du 9 Avril. Il aurait eu peur. Personnellement, je l'avais vu quand il était venu à Zaghouan avec Abdessemad me prendre dans sa voiture pour me ramener à Tunis, au moment de mon mariage. Il n'était pas facile de le situer politiquement. Ben Youssef av ait tellement insisté 1 Voir son discours à la Constitution au moment de la déposition de Lamine
269 Souvenirs de néo-destourien 269 nous demandant de lui faire ce plaisir, qu'à la fin on avait accepté la participation de Cheikhrouhou. Par la suite, ce dernier deviendra une personnalité du Néo-Destour grâce à la création d'un journal arabe paraissant le matin avec des nouvelles comme les journaux français et c'était une révolution dans la presse arabe de Tunisie. Il créa le journal "Es-Sabah" qui servira beaucoup Salah Ben Youssef au moment de sa querelle avec Bourguiba en On s'était mis d'accord sur la liste des membres du Bureau Politique. A ce sujet une questions' était posée. Le Bureau Politique sortant devait soutenir la même position politique au cours du Congrès. J'avais accepté cela sauf si le groupe des dissidents ou un autre soule v ait le problème de 1 'élargissement du Bureau Politique vers les éléments populaires. Dans ce cas, je prendrai la parole pour appuyer cette revendication. Après discussion, les amis acceptèrent mais contre leur gré. Pendant le congrès, un jeune destourien, Abderrahman Khelifa, originaire de Kairouan, ancien scout et bon militant, lançait de temps en temps un mot faisant allusion à un désaccord au sommet qu'il fallait règler. Visiblement ces mots s'adressaient à moi, mais j'avais gardé mon sang-froid et ne répondis pas à ces phrases lancées à la cantonnade. J'avais l'impression qu'il agissait ainsi sur ordre de Mongi Slim. Toutefois, cela n'avait rien de méchant. Au moment des candidatures pour le Bureau Politique, une discussion s'était instaurée et les dissidents, qui étaient ensemble dans la salle de réunion, prirent la parole pour demander l'élargissement. A mon tour je pris la parole et préconisai l'adjonction d'éléments de la base populaire aubure au Politique. Il fallait mettre fin au monopole des places au Bureau Politique par les intellectuels. La persistance de ce monopole risquait de susciter la création d'un parti exclusivement populaire comme cela se passait en Algérie et je citai l'exemple du P.P.A. de Messali Haj. Dans les réunions de ce parti, on a entendu des militants populaires offrir de 1' argent au cours d'une quête en disant d'un ton fier : "Ceci de la part de quelqu'un qui n'est ni avocat, ni médecin!" Si nous voulions éviter cela nous devions adjoindre au Bureau Politique des militants de la base, des gens qui portent les blouses.
270 270 Souvenirs politiques Après mon intervention, Belhouane prit la parole pour rejeter ma proposition. TI se servit de 1 'argument de la cohésion d'un groupe de dirigeants qui ont toujours travaillé ensemble. Cette cohésion avait beaucoup d'avantages disait-il, tandis que l'introduction d'éléments nouveaux risquait de la détruire. Il valait mieux éviter ce risque dans l'intérêt du Parti et de la cause que nous défendions. Et le Congrès se termina sans incident. Ce fut un succès pour Salah Ben Youssef, élu Secrétaire Général. Il sortait renforcé avec son groupe. Quelques jours après le Congrès de Dar Slim (17 Octobre 1948), le Bureau Politique tint une réunion comme d'habitude à mon cabinet. Vu mon état de santé, les amis venaient se réunir chez moi depuis mon installation comme oculiste à Tunis (1945). Avant de commencer la réunion Bahi Ladgham s'était levé et fit le procès de mes attitudes passées contraires à la discipline et à la solidarité entre les membres du Bureau Politique. Il prit l'exemple de mon soutien à la dissidence de certains militants avant le Congrès. Il annonça que cela ne pouvait pas continuer et qu'en cas de récidive, le Bureau Politique serait dans l'obligation de prendre des sanctions à mon égard. Je l'avais laissé parler sans l'interrompre ni exprimer la moindre réaction. J'étais assis à mon bureau et lui debout à un coin de ce bureau. Je n'étais pas très surpris par ce réquisitoire. Il y avait longtemps que je me sentais en désaccord avec eux. Calmement, je répondis par quelques phrases sans me lever. Je dis que si des circonstances me mettaient de nouveau en désaccord avec les membres du Bureau Politique, je referais la même chose avec les risques que cela comportaient. Après cela la réunion du Bureau Politique commença. LES DEUX BLOCS Avant de poursuivre la rédaction de mes souvenirs politiques après le Congrès de Dar Slim ( 17 Octobre 1948),}' ai compulsé pendant au moîns deux semaines des journaux de l'époque conservés par moi (les collections ne sont pas complètes) : "l'avenir de la Tunisie" -communiste- du numéro du 19 Juin 1948 au numéro du 30 Avri/1949.
271 Souvenirs de néo-destourien 271 "Mission"- Néo Destour- du 30 Juin 1948 au 1er Décembre Quelques numéros de "Jeune Tunisie" -Ben Aba - numéro du 6 Juillet "La Tunisie et le syndicalisme international" - Farhat Hached (les démêlés de l' U.G.T.T. avec la F.S.M.). "La Voix du Tunisien" - Khairallah- numéro du 9 Juin Ces références nous fournissent quelques renseignements sur les événements de 1948 et La division du monde en deux blocs hostiles commence à apparaître avec les conséquences que cela comporte. Chacun va travailler à mobiliser et à engager les forces qui peuvent lui être favorables. Les socialistes à travers le monde vont se mettre au service du bloc occidental. D'abord c'est laf.sm. qui se divise avec la future création de la C.I.S.L. En Tunisie cette division des syndicats sera faite surtout par Bouzanquet. Tenue d'un Congrès des Peuples d'europe, d'asie et d'afrique du 18 au 22 Juin 1948 à Puteaux (France) avec Léon Blum et des socialistes anglais. Farhat Hached participe à ce congrès en compagnie de Jellouli Farès (voir son article sur "Jeune Tunisie" - 6 Juillet 1948 et son intervention sur "Jeune Tunisie" 13 Juillet 1948 ainsi que "l'avenir de la Tunisie" - 26 Juin 1948). Les socialistes, au service du bloc occidental, vont concurrencer les communistes dans la lutte anti-colonialiste et ami-impérialiste. Les socialistes français se tiendront dans l'ombre à cause de leur soutien à la guerre du Vietnam et ce sont les Anglais avec Brockway qui se mettront au-devant de la scène. Cette organisation internationale, le Congrès des Peuples, servira pendant longtemps au Néo Destour et surtout quand ce dernier choisira le bloc occidental contre le monde communiste. Autre prise de position : l' U.G.T.T. quittera la F.S.M. pour adhérer à la C.l.S.L. (Confédération Internationale des Syndicats Libres). De même, la Tunisie quittera le Conseil Mondial de lapaixpour rejoindre l'éphémère Réarmement Moral par le biais de Masmoudi. Cette période qui commence au milieu de 1948 voit apparaître le Plan Marshall. Naturellement les communistes sont contre ce plan. Dans le camp destourien, c'est "Mission" avec Tahar Lakhdar et la "Jeune Tunisie" qui le critiquent (voir "Jeune Afrique" du 20 Juin 1948 "le Plan Marshall et nous" de A. Ben Mustapha, "Mission"
272 272 Souvenirs politiques du 24 Novembre 1948 "Plan Marshall, plan d'exploitation"). Par contre, "El Horria", journal en langue arabe du NéocDestour est pow le Plan Marshall sans intermédiaire (article de Belhouane d'après "L'Avenir de la Tunisie" des 19 Juin 1948 et26juin 1948). D'ailleurs cette dissonance entre le journal, en français du Néo Destour dirigé par Hédi Nouira et" El Horria" apparaît aussi sur la question du Viet-Nam. Alors qu'" El Horria est pour Bao-Dai, "Mission" est pour Ho Chi Minh (voir "Avenir de la Tunisie" du 3 Juillet 1948 rubrique "revue de la pressé"). Après le Plan Marshall, plan économique, apparaissent les premiers signes du plan militaire, dirigé contre l'u.r.s.s. Et, au début de l'année 1949, lep acte Atlantique (4 Avrill949) est né.il englobe la France et ses possessions. Pendant toute cette période, les communistes tunisiens font des avances au Néo-Destour (milieu début 1949). Ils profitent des moindres occasions pour former l'unité d'action avec les Néo-Destouriens ("Pour ou contre quelque chose" Comité d'action pour la liberté de la presse à la suite de la suspension de la "Zohra" en Août 1948: voir "L'Avenir de la Tunisie" du 21 Août 1948). A l'occasion de ces alliances de "fortune" les communistes citent souvent dans leurs écrits une phrase qu'aurait prononcé Salah Ben Youssef sur cette alliance: "Ce front serait une bombe jetée dans le camp des colonialistes dans notre pays". Après ces quelques renseignements,je' reviens à la narration de mes souvenirs politiques. Mon désaccord avec le Bureau Politique s'accentue. Le Dr Lamine Debbaghine, député algérien du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques de Messali serait venu en Tunisie en 1948, (deuxième semestre). A une réunion du Bureau Politique, Salah Ben Youssef, ou un autre camarade, avait rapporté que Lamine Debbaghine nous avait communiqué une information qui n'était pas encore publique - information recueillie au.parlement français - selon laquelle 1 'Amérique et les autres puissances occidentales préparaient une alliance contre l'u.r.s.s. Il nous aurait suggéré de profiter de cette occasion pour proposer aux Américains une alliance directe sans
273 Souvenirs de néo-destourien 273 passer par la France à condition qu'ils soutiennent nos revendications destouriennes 1. Les camarades étaient d'accord avec la suggestion de Lamine Debbaghine. Je leur avais dit que personnellement je n'étais pas d'accord. Il n'était pas possible de s'allier avec l'amérique qui soutenait toujours la France contre notre allié naturel l'u.r.s.s. "D'ailleurs, ajoutais-je, l'amérique n'aura pas besoin de nous, elle concluera l'alliance directement avec la France. Ce serait une tentative vouée àl'échec. L'Amérique nous a habitué, quand il s'agit de la France, de se passer de nous. Si vous comptez agir ainsi vous êtes libres, quoique je prévois un échec pour cette tentative d'alliance directe. Quant à moi je me range du côté de l'u.r.s.s. dans cette division du monde en deux blocs antagonistes". Lors de cette réunion, nous n'avions pas été plus loin. A partir de ce jour, c'était le grand désaccord quis 'installait au Bureau Politique entre les camarades et moi. A partir de ce moment -là et même un peu avant, les réunions du Bureau Politique avec ma participation se faisaient de plus en plus rares. J'avais même protesté auprès de Hédi Nouira parce qu'on n'avait pas réuni le Bureau Politique au moment où se posait le problème de la recherche du pétrole à céder aux Américains. Lors d'une réunion très agitée du Bureau Politique avec Hédi Chaker, Salah Ben Youssef fâché, s'écria, parlant de moi: "Mais c'est un fou!". Je lui répondis que si moi, j'étais fou lui était "un fourbijare", c'est à dire un homme qui faisait du fourbi, qui trafiquait avec son influence politique. Plus fâché encore, il se leva, quitta mon cabinet et la réunion. Depuis cet incident, je n'étais plus convoqué aux réunions du Bureau Politique. Aussi, sur cette tentative d'alliance directe avec 1 'Amérique, je n'ai rien su. Avait-on tâté le terrain? Je n'ai pas cherché à le savoir parce que les événements allaient trop vite et le Néo-Destour, dirigé par Salah Ben Youssef allait passer de l'adhésion directe au Pacte 1 Interrogé par moi en , Lamine ne se souvenait plus très bien de cela, mais il ne nia pas la chose.
274 274 Souvenirs politiques Atlantique (contre un appui à la lutte de libération nationale), à une autre manœuvre que ce dernier dénommerala neutralité menaçante. En ce qui concerne les Américains, il est juste de rappeler 1 'aide que nous avait apportée le Consul Doolittle au moment de l'entrée des Alliés à Tunis et pour laquelle il a été sanctionné à la demande des Français. Après cela, quand Salah Ben Youssef allait rendre visite de temps en temps à l'ambassade américaine, ces messieurs de l'ambassade lui parlaient d'autre chose que des problèmes politiques. Ce qui avait fait dire à Salah Ben Youssef: "Est-ce que je viens ici pour parler avec vous de la pluie et du beau temps?". Au cours de ce deuxième semestre 1948, un rapprochement avec les communistes s'était dessiné. Face aux préparatifs d'alliance militaire du bloc occidental, le monde communiste et ses amis avaient entrepris la création d'un Mouvement International de la Paix. Cela avait commencé avec le Congrès de Wroclaw (Pologne) du 25 au 29 Septembre 1948, réunissant les intellectuels pour la défense de la paix. Au mois de Novembre 1948, arrivait à Tunis le Professeur Prenant, savant biologiste de tendance communiste, pour donner des conférences. Il avait assisté au Congrès de Wroclaw. Sa conférence du 12 Novembre 1948 avait eu pour sujet "Les intellectuels et la paix". Il avait donné une première conférence sur 1 'hérédité. Les communistes parlèrent beaucoup de ce voyage du Professeur Prenant dans leur journal. "Mission" du 17 Novembre 1948, hebdomadaire néo-destourien de Hédi Nouira, publia un article sur la conférence. L'Association des anciens élèves du Collège Sadiki, dont s'occupait Ali Belhouane, organisa une réception1 en l'honneur du Professeur. Au cours de cette réunion, Belhouane prit la parole. Le Professeur Prenant intervint, pour souligner le lien qui existait entre la défense de la paix et la lutte pour la libération nationale. Après cette réception, un comité d'intellectuels pour la défense de la paix fut créé. 1 Mohamed Ennafâa parle de celte réception dans son article paru sur l' "Avenir de la Tunisie" du 27 Novembre 1948 intitulé "Le char de la paix". Il dit entre autres: "... (que) M. Belhouanefasse de la participation du peuple tnisien dans la lutte pour la paix, l'objet d'on ne sait quel marchandage... ".
275 Souvenirs de néo-destourien 275 "L'Avenir de la Tunisie" du 8 Janvier 1949 annonça la constitution du Comité National Provisoire des Intellectuels Tuni siens qui devait préparer le Congrès des Intellectuels pour la Défense de la Paix et publia un communiqué signé de Belhouane, Jerad, Chedli Ennaifer et du Dr Ivan Slama. Dans le même numéro du journal communiste, Ennafaâ écrivit un article ''Pour la Paix et la Libération Nationale... : "Unis, intellectuels, communistes, destouriens et sans parti, jettent les bases d'un vaste mouvement de lutte... " En Afrique du Nord, le bloc occidental ne perdait pas son temps non plus :réunion des trois "proconsuls" français Juin, Neagelen et Mons pour dresser le plan d'une mobilisation accélérée de 1 'Afrique du Nord. Pendant ce temps que se passait-il à l'intérieur du B.ureau Politique après la réunion qui suivit l'information de Lamine Debbaghine et qui a fait apparaître deux tendances au sein de la direction du Néo-destour? D'abord s'était posé, à une des rares réunions du Bureau Politique, le problème de la représentation du Néo-Destour au sein de ce mouvement tunisien pour la défense de la paix qui était sur le point de voir le jour. La chose me fut proposée. J'acceptais de faire partie de ce comité à condition de défendre mon point de vue se rapportant à l'alliance avec les communistes pour défendre la paix contre le bloc occidental. Il me fut répondu par Salah Ben Youssef que le délégué du parti défendrait la tactique élaborée par le Bureau Politique. Je répondis que je n'acceptais pas d'être ce délégué et qu'il fallait désigner un autre. Je crois que c'est Ali Belhouane qui fut désigné avec Azouz Rebai et Nouri Boudali comme seconds. Je demandais à mes camarades du Bureau Politique d'exprimer mon point de vue publiquement sur cette question des alliances. Pour cela je préparais un article à faire paraître sur "Mission" où j'exprimais ma position favorable au bloc communiste et où je dénonçais les préparatifs de guerre du bloc occidental. Les amis du Bureau Politique n'étaient pas d'accord. Je menaçais de présenter ma démission au Bureau Politique.Puis, j'envoyais ma démission. On me demanda ce que je voulais dire dans cet article. Je leur envoyais ce que j'avais préparé. Ils me proposèrent quelques modi-
276 276 Souvenirs politiques fications. Je répondis que si l'essentiel y était, j'acceptais. Enfin, on décida de le publier avec un "chapeau". Il parut dans "Mission" du 7 Avri Le "chapeau" était rédigé par Hédi Nouira. Intitulé "Pour la Paix : Contre la guerre! " il fut placé en première page sur les deux dernières colonnes et le reste de 1' article en quatrième page. "Mission" N 52 Jeudi 7 Avri11949 Pour la paix! Contre la guerre! Le chapeau: "Tout le monde connaît la grande conscience de notre ami le Dr Ben Sliman. Comme tant de millions d'hommes, son esprit est tourmenté par l'alternative "Paix ou Guerre" devant laquelle une politique internationale décousue a placé l'humanité entière. Le Dr BenSlimanparle donc, selnn son cœur et sa sensibilité". L'article : "Dans cette division du monde en hommes qui défendent la paix et hommes qui préparent la guerre, nous ne pouvons être neutres comme le désirent beaucoup de Tunisiens. Cette neutralité est elle-même une prise de position qu'il nous est impossible de mettre en pratique, car le colonialisme dispose, sous la forme du Protectorat, de notre pays et de son potentiel économique et humain. Dans la guerre froide qui divise le monde, la neutralité est un atout perdu pour les défenseurs de la paix. Ce n'est pas au moment où M. Churchill promène la torche de la guerre de Fulton à Bruxelles que les guides des peuples osent déclarer : "Ca ne nous regarde pas qu'ils se bouffent le nez!". En 1949, cette attitude est absurde car le monde est unifié par les immenses découvertes scientifiques et ce qui se produit dans n'importe quelle partie du monde retentit inévitablement sur le reste. Depuis 1914, et surtout depuis la dernière guerre, rares sont les pays qui échappent aux hostilités. La Tunisie, vu sa proximité avec la Sicile et l'italie, par conséquent avec l'europe, est malheureusement vouée à jouer un rôle important dans les plans des états-majors.
277 Souvenirs de néo-destourien 277 Elle permet un débarquement facile sur les rivages de l'europe méditerranéenne et ses terrains d'aviation ont déjà largement servi pendant la dernière guerre. Elle sera occupée par l'attaquant et soumise aux ripostes de son adversaire. Destin tragique si les hommes de bonne volonté n'arrivent pas à arrêter les fomentateurs de guerre dans leurs criminels projets. La neutralité que les Tunisiens désirent pour leur pays, ils ne peuvent pas l'appliquer comme nous l'avons dit précédemment, car la souveraineté tunisienne est entre les mains du colonialisme français. La Suisse est neutre parce que ses habitants sont libres et indépendants et que, s'ils veulent rester en-dehors d'un conflit, ils agissent en conséquence. Il est vrai que les espaces neutres se rétrécissent de plus en plus à cause de l' exiguité du monde moderne et des moyens sans cesse perfectionnés de la guerre. En Novembre 1942, le Président Roosevelt avait demandé à notre grand souverain Monce! Bey son acquiescement pour combattre sur le sol tunisien les armées fascistes. Malheureusement, l'entourage du souverain martyr a préconisé la neutralité. Cette attitude paresseuse n'a pas empêché la guerre de se dérouler sur notre sol, mais elle a fait perdre à la Tunisie son grand souverain et le fruit du prix d'une position favorable aux Alliés. Dans notre cas de pays dépendant, la neutralité est une attitude stérile. C'est même une collusion déguisée avec le capitalisme colonial. Ainsi, on lui laisse toute liberté d'agir et dans la situation présente de la guerre froide, on lui permet de préparer tranquillement le futur conflit. Déjà en 1914, la guerre n'était plus joyeuse. En 39-45, elle était devenue une calamité atroce tant pour les combattants que pour les civils. Avec la bombe atomique, ce sera un véritable cataclysme. Là où passera la guerre atomique, il y aura le désert. Et il y a des hommes qui s'amusent à nous mettre au bord du conflit et du précipice. Il suffirait d'une saute d'humeur de l'un d'eux pour nous y précipiter. Le peuple tunisien, membre de lafamille des Nations, doit dans ce cas se montrer l'égal des autres. Il doit rejoindre les défenseurs de la paix et empêcher les instigateurs de la guerre de plonger le monde dans des souffrances horribles. Dans le camp de la paix, il sera avec ses alliés naturels, défenseurs des peuples dépendants et coloniaux".
278 278 Souvenirs politiques Je retirais ma démission après la parution de mon point de vue sur "Mission". Mais ce ne sera pas pour longtemps. Le Comité Tunisien pour la Paix se préparait à participer au premier Congrès Mondial des Partisans de la Paix qui allait avoir lieu à Paris. Il tint une série de réunions dont l'une à Tunis. Je passais voir. La salle était comble. Les communistes étaient noyés dans une multitude de destouriens. Sur la tribune, les communistes étaient "tolérés". C'était une réunion destourienne en fait. Après cette campagne de mobilisation, une délégation comprenant des destouriens, des communistes et d'autres personnes partit pour la France pour assister au Congrès de Pleyel. Je préparai un second article sur ce Congrès. J'allais le remettre àmongi Slim au siège du Parti. En arrivant là, j'y trouvai le fameux Cheikhrouhou, heureux et à 1' aise avec d'autres têtes nouvelles. Je me sentis étranger au milieu de ce nouveau monde. Je remis mon papier à Mongi Slim et me retirai. En lisant mon article, Mongi Slim m'avait dit que je ne savais plus écrire en français, surtout pour l'accord des verbes. Quelques jours après, Bahi Ladgham me téléphona pour un rendez-vous. Je le rencontrai à la sortie de la Chambre Tunisienne du Commerce dont il était le Secrétaire. Il me rapporta que Salah Ben Youssef et Nouira avaient dit, à propos de mon deuxième article, que cette prose n'avait plus droit de cité dans le journal. Nous avons parlé aussi d'autres choses. Il était préoccupé par Mongi Slim qui vivait chez les Ben Hamouda. Il couchait là-bas avec des documents du parti plein les poches, ce qui n'était pas très sûr. Il me remit mon article refusé. Je courus chez SalahBen Youssef qui me conseilla de le faire paraître ailleurs. J'allais au "Petit Matin". J'y rencontrais le rédacteur en chef, un Français. On bavarda un peu. Mon article ne par!lîtra nulle part et de nouveau je présentais ma démission du Bureau Politique. Les camarades déclarèrent qu'ils ne 1' acceptaient pas mais pratiquement, je n'assistais plus aux réunions du Bureau Politique. Un jour, nous avions eu une discussion sur ma position. C'était un après-midi au siège du parti. Tous les membres du Bureau Politique étaient là. On mè fit remarquer que je jouais une carte perdue car le rapport des forces à cette époque n'était pas en faveur de l'u.r.s.s. Les Occidentaux avaient la bombe atomique. La Chine n'était pas encore entièrement occupée par Mao Tsé
279 Souvenirs de néo-destourien 279 Toung, quoique Changhai fût tombé aux mains des communistes lors du Congrès de la Paix de Pleyel, ce qui avait soulevé un enthousiasme extraordinaire dans la salle de réunion. Je répondis à mes camarades qu'en effet je jouais une carte perdue pour l'heure, mais si les alliés et les amis de l'u.r.s.s. dans le monde, par exemple en Algérie, en Argentine, en France, faisaient défection parce qu'elle était perdue à 60% aujourd'hui, elle serait perdue à 65 % demain. Par contre, si ces amis et tous les autres restaient aux côtés de l'u.r.s.s., demain elle serait moins perdue et qui sait ce qui arriverait dans les jours qui suivraient. Les amis passèrent à un autre argument : "Quel serait notre sort en cas de victoire des communistes?" Je répondis: "Nous serons au moins placés dans des camps de concentration. Mais au sein du Néo-Destour, je suis responsable de 1' avenir des masses populaires et non de mon avenir. En cas de victoire du capitalisme sur le communisme, il y aura peut~être d'autres millions de Tunisiens mais ils seront au service d'une minorité de colonisateurs, comme tous les millions de Noirs de 1 'Afrique du Sud qui travaillent pour une minorité de Blancs. En cas de victoire des communistes, ce sera le pouvoir aux simples gens tunisiens". LE PARTI DE LAJIMI Lors du Congrès de Dar Slim (Octobre 48) Salah Ben Youssef av ait préconisé la créa ti on de commissions pour préparer des études sur les principaux problèmes tunisiens : économique, social, politique. Après notre Congrès, les Français avaient sorti une nouvelle marionnette sur la scène politique : un jeune intellectuel, avocat et conseiller municipal; brillant causeur, réputé dans tous les milieux, ayant des prétentions politiques, Me Chemseddine Lajimi. Il était marié à une Ben Romdhane, issue de la bourgeoisie des fonctionnaires tunisiens du Protectorat. Il créa un parti des classes moyennes avec un journal et un "lieutenant" : le pharmacien Noureddine Zaouche qui a été membre du Conseil National du Néo Destour au Congrès de Novembre 1937 et quis 'était "volatilisé" au moment des événements tragiques du 9 Avrill938.
280 280 Souvenirs politiques Le parti de Chemseddine Lajimi av ait eu quelque succès auprès des intellectuels et des fonctionnaires tunisiens. TI avait entrepris la création de commissions politique, culturelle, sociale, économique où étaient mobilisés des intellectuels qui, pour certains, voulaient faire quelque chose. Devant cette manœuvre de Lajimi, Salah Ben Youssef répondit par une contre-manœuvre en remplaçant la décision du Congrès de créer des commissions d'étude pour un travail sérieux par une mobilisation hâtive des intellectuels qui n'étaient pas engagés avec Lajimi. Aussitôt le Néo-Destour se mit à battre le rappel des intellectuels et à former des commissions. Tout cela dura le temps que dura la manœuvre de Lajïmi. Après, nos commissions fantômes s'évanouirent. A remarquer que le Dr Tahar Zaouche, frère du "lieutenant" de Chemseddine, fit partie des commissions du Néo Destour. Parmi les intellectuels ralliés à Lajimi, il y avait Si Aziz Allem, second mari de ma belle-mère Madame Kmar Allem. Haut fonctionnaire dans l'administration du Protectorat, il appartenait à une famille bourgeoise de Tunis. Son oncle, était un ancien caid. L'ayant rencontré chez lui, je me mis à l'attaquer quant à son attitude. Sa femme était de mon avis. Cette diversion Lajimi ne dura pas longtemps et ne parvint pas à tromper les masses populaires. Dans certains de ses articles, le journal de Chemseddine Lajimi prenait la défense de Bourguiba contre le Néo-Destour de Salah Ben Youssef. RETOUR CONTESTE DE BOURGUIBA Pendant le séjour clandestin de Khélifa Haouas à Tunis, chacun des membres du Bureau Politique lui avait rendu visite. J'eus mon tour malgré mes démêlés politiques avec les autres camarades. Nos relations n'étaient pas tendres. Quand j'ai vu Khelifa Haouas je lui dis que j'avais un seul mot à transmettre au Caire: "Dis à Bourguiba de rentrer en Tunisie, je n'ai pas autre chose à lui dire". Après le retour de Bourguiba du Caire en Septembre 1949, j'avais eu une conversation politique avec lui à mon cabinet. Entre autres choses, je lui avais dit que je lui avais demandé de rentrer en Tunisie par 1 'intermtfdiaire de Khélifa Haouas. Il me répondit que ce
281 Souvenirs de néo-destourien 281 demie rn' avait pas fait la commission. J'étais très étonné et décidais d'interroger Haouas. Ce dernier prétendit avoir rapporté mon conseil et il expliqua cet oubli parla colère: "Je lui ai dit, tu le connais! il était en colère!". En été 1949, les choses allaient se précipiter. Bourguiba devait s'impatienter au Caire. Ben Youssef s'organisait à Tunis. Le prestige de Lamine Bey montait en flèche. Il était acclamé là où il passait. A Hammam-Lif, je prenais des précautions pour ne pas l'applaudir sans me faire remarquer. Plus d'une fois la voiture beylicale me surprenait assis sur une chaise devant la maison. J'avais juste le temps de rentrer à l'intérieur avec la chaise. D'autres fois, j'étais obligé de laisser la chaise dehors. Quand je rn 'installais à la terrasse d'un café, je rn 'installais loin de la chaussée pour ne pas être obligé de me lever comme tout le monde au passage du Bey. Quand je circulais sur un trottoir, je me préparais à regarder une vitrine si par hasard il passait dans la rue. Comme je ne fréquentais plus les amis du Bureau Politique, j'ignorais ce qui se passait. Un jour, en plein été, Belhassine Jerad et Jelloul Ben Chérifa (pharmacien à Sousse), tous deux membres du Conseil National étaient venus me chercher à Hammam-Lif, alors que je faisais encore ma sieste. Pourquoi? Ils venaient de la part du Conseil National réuni à Tunis. Arrivé à la réunion, je trouvais cet aéropage en plein travail. Farhat Hached qui était en voyage était rentré et participait à la rencontre. J'ai été lui serrer la main et rn' assit au milieu des membres du Bureau Politique à la tête de la table. Hédi Chaker parlait. Il rapportait la mauvaise conduite de Bourguiba au Caire. J'avais hâte de m'en aller. Je profitais de la fin de l'intervention de Chaker pour prendre la parole et dire qu'un désaccord existait entre le Bureau Politique et moi qu'il était préférable de le laisser se régler à l'intérieur du Bureau Politique. Après ces quelques paroles je me retirais, soulagé. Il était aussi question dans ce Conseil National de 1 'arrivée clandestine d' Allala Laouiti envoyé par Bourguiba et quis' était livré à un travail de sape contre le Bureau Politique. Il paraît qu'on était décidé à mettre la main dessus pour lui régler son compte. Mais il paraît aussi qu'il
282 282 Souvenirs politiques avait pris la poudre d'escampette. Ben Youssef était décidé à tout! J'avais rencontrélaouiti quelques jours auparavant chez les Meta ou as par l'intermédiaire de Belhassine Jerad qui continuait avec les anciens "dissidents", à ne pas se rallier à Salah Ben Youssef. Nous avions bavardé ensemble sur la situation. C'était une entrevue clandestine à cause du Bureau Politique et de l'administration française. Toujours au cours de cet été 1949, tout le Bureau Politique était venu me voir à Hammam-Lif au début du mois de Septembre. Réunis dans ma chambre à couche;r, ils venaient discuter avec moi du retour de Bourguiba à Tunis. Il y avait là Salah Ben Youssef, Nouira, Slim, Belhouane, Chaker et Ladgham. Salah Ben Youssef prit la parole le premier et déclara que le Bureau Politique avait décidé d'informer Bourguiba de la décision suivante : il lui était demandé de rester en Egypte et de ne pas rentrer en Tunisie. ''Au contraire, il doit rentrer!"déclarais-je. Puis s'ouvrit une discussion sur cette question. Les amis prétendaient que le parti juge ait utile son rn ain tien au Caire. De plus, s'il revenait et que de nouveau le Néo-Destour jugeât son départ pour 1 'Egypte.nécessaire, on ne serait pas sûr de pouvoir le faire repartir. Mon avis était que son maintien en Egypte n'était plus nécessaire après l'échec de la Ligue des pays arabes dans l'affaire de la Palestine. De plus, la nouvelle orientation donnée au parti était préjudiciable et il était le seul capable de redresser la situation. Les camarades protestaient et rn 'accusaient de voir des choses là où il n'y avait rien. J'ajoutais que non seulement ils avaient donné une nouvelle orientation au parti mais qu'ils accusaient tout militant qui n'était pas d'accord avec eux d'être manœuvré par le clan des cheikhs Ben Achour, d'être un communiste ou autre allégation. En un mot, ils lui suspendaient derrière le dos une pancarte avec ces incriminations - pour parler un langage imagé. (Je crois qu'ils rn 'avaient demandé à qui je faisais allusion. Je pensais aux Khabthani qu'ils accusaient d'être au service des Ben Achour). Ils ripostaient en m'imputant de faire des suppositions gratuites. N'étant pas arrivés à un accord, chacun des assistants donna son avis sur la question du retour de Bourguiba. Tous étaient d'accord pour qu'il
283 Souvenirs de néo-destourien 283 reste au Caire et qu'il ne rentre pas, saufhédi Nouira qui dit: "S'il veut rentrer qu'ille fasse, s'il veut rester qu'il reste! " Le seul, je préconisais son retour. Au cours de la discussion, ils rn' avaient fait cette remarque : "Tu veux le faire rentrer pour te heurter à lui!" -étant donné que j'étais pour le bloc communiste et lui pour le bloc occidental- "Je veux son retour non pour mon intérêt personnel mais pour 1 'intérêt général" rétorquais-je. A la fin de la discussion, Salah Ben Youssef conclut en préconisant la rédaction d'un compte-rendu de la réunion qui sera signé par tous. Je n'acceptais pas cette proposition. Salah Ben Youssef me proposa d'écrire à la fin de ce rapport mon point de vue. Je refusais aussi. Et sur le point de partir il me dit : "Alors tu n'a pas confiance en nous!". Je répondis : "Non, je n'ai pas confiance", sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant. J'étais tellement sûr d'avoir raison sur cette question du retour de Bourguiba que mon attitude était rigide et un tantinet cassante. On s'était quitté bons camarades comme avant. Et quelques jours après, Bourguiba revenait du Caire. J'étais, comme tout le monde, à l'attendre à l'aouina. Je n'ai pu le saluer, tellement il était pressé par I.es personnes venues l'attendre, qu'au moment où il prenait 1' automobile pour se rendre au Palais bey li cal. De 1' Aouina, j'allais au siège dun éo-destour, rue B ab-souika. li y avait là un jeune militant de la Marsa etbéchirben Yahmed. Je n'avais pas pu retenir mon contentement du retour de Bourguiba et cela se sentait dans la conversation que j'eus avec eux. Les jours suivants, j'assistais de temps en temps à la réception des militants et autres personnes par Bourguiba au local du Parti. Quelques jours après, il nous fit réunir et parla de la situation du parti : ille retrouvait partagé en dirigeants qui étaient pour les bourgeois etles autres pour les communistes. Il en était affecté. Ce furent mes seuls premiers contacls avec Bourguiba après son retour. Je le verrai par la suite et nous aurons quelques discussions. Lors d'une visite qu'il fit à la famille Daly Yahia à Hammam Lif, je le rencontrai par hasard et il vint chez moi pour quelques instants.
284 284 Souvenirs politiques A Tunis, il vint assister aux fiançailles de mon frère Ahmed chez moi et ce jour-là je fus étonné de l'entendre se flatter de son invitation au Palais du Roi Farouk pour les repas du mois de Ramadan. Venu manger chez moi, Bourguiba dit de mon appartement exigu :"pour circuler dans le logement de Sliman, il faut marcher de biais". Avant le repas, nous avions eu une explication politique dans mon cabinet. Je lui ai expliqué pourquoi je n'avais plus confiance dans l'appui américain. Sa réponse fut qu'il gardait quelque confiance dans cet appui. Chacun de nous était resté sur sa position et aucun n'avait tenté de con v ain cre 1 'autre. C'est lors de cette conversation que je lui appris que j'avais chargé Khélifa Haouas, venu clandestinement au pays de lui recommander de retourner en Tunisie. Il me répondit que Khélifa ne lui avait pas transmis ma recommandation. DELEGATION COMMUNISTE DU COMITE TUNISIEN POUR LA PAIX Le Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix avait organisé le 2 Octobre 1949 une journée internationale de lutte pour la liberté et la paix, préconisée par le Congrès Mondial des Partisans de la Paix. Lors de cette manifestation et surtout à la réunion qui 1 'avait suivie des incidents avaient éclaté entre communistes et destouriens, en particulier entre Nouri Boudali et les communistes. Quelques jours après ces incidents, une délégation corn prenant le Dr Ivan Slama etmohamed Jerad, membres du Parti Communiste et du Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix ainsi que de Wassila Jaballah et de deux autres personnes, était venue me voir à mon cabinet. Ils me demandaient d'entrer au Comité de la Paix pour permettre le rapprochement entre destouriens et communistes brouillés par les derniers incidents de la journée du 2 Octobre. De plus, ils me proposaient de faire partie de la délégation du Comité Tunisien qui devait se rendre à Rome pour assister à la session du Conseil Mondial des Partisans de la Paix du 28 au 31 Octobre 1949.
285 Souvenirs de néo-destourien 285 J'acceptai leur proposition, mais je de v ais demander 1' accord du parti. Dans ce but,j 'écrivis une lettre au Néo-destour. Je reçus une réponse de Mongi Slim rn' autorisant à partir à Rome avec Nouri Boudali. Avantle départ, il y eut une réunion du Comité au local des communistes à laquelle j'assistais. Il y avait là aussi Nouri Boudali pour représenter le Néo-Destour. Le calme ne persista pas longtemps et très vite la querelle s'installa entre Boudali et le reste des participants à la réunion. Il y avait à cette réunion Maurice Nisard, Mohamed Jerad, Hamadi Chérif et d'autres. Je ne pris pas la parole lors de cette dispute. Nouri Boudali se leva fâché, l'insulte à la bouche. Il me semblait que je n'étais pas épargné. Après son départ la réunion continua. Toutefois, la question du financement pour le départ n'avait pas été réglée. Boudali parti, parmi les questions soulevées, il y eut celle des divergences avec Tito. Je fis remarquer à ce sujet que je rn 'en remettais aux communistes n'ayant pas la possibilité d'avoir une opinion car il fallait se pencher sur toutes les pièces de ce différend idéologique et je n'en av ais pas le temps. Hama di Cherif répliqua en me disant qu'il fallait avoir une opinion, mais Nisard ne le laissa pas continuer plus avant. Pour éviter des complications et pour extraire mon cas personnel des discussions sans aménité entre communistes et destouriens, je pris sur mon compte de payer mon voyage aller et retour à Rome. Il n'y eut pas d'autres réunions et nous partîmes ensemble, Boudali, Jerad et moi, pour Rome. Boudali ne voulut pas habiter le même hôtel que Mohamed Jerad et moi. Nous avions loué une chambre pour deux personnes pour coûter moins cher à l'organisation Mondiale de la Paix. Nos relations avec Boudali étaient très cordiales. Toutefois, il ne voulait pas se mêler à nous. A ce Conseil Mondial, je fis la connaissance de Bouchama, le représentant algérien du mouvement de la paix. Architecte de profession, il était communiste et président du Comité Algérien de la Paix. Actif, sympathique, plein de bon sens, je rn' étais pris d'amitié avec lui dès le début. A Rome, je voyais pour la première fois le peintre espagnol de réputation mondiale Picasso, un drôle de numéro, énigmatique, plus muet que loquace, apparaissant par intermittence, original. Il a rendu un grand seivice au Mouvement Mondial de la Paix avec ses dessins extraordinaires de colombes de la paix. Je
286 286 Souvenirs politiques rencontrai aussi Pietro Nenni, le leader du Parti Socialiste Italien. Il quittera par la suite le Mouvement de la Paix et rompra l'alliance politique avec les communistes italiens. Il était un de ces hommes utiles dans les réunions et les assises politiques pour présider, régler, répondre et faire avancer les travaux sans heurt et efficacement. Frédéric Joliot-Curie, le savant atomiste français, était Président du Congrès Mondial de la Paix, un peu distant comme il sied à un Président, trop sérieux et ne cassant rien au point de vue politique. C'était un grand nom, surtout par son mariage avec une Curie qui convenait pour être à la tête d'une organisation internationale. Laurent Casanova, député communiste, ancien ministre, était un des responsables de la délégation française. Très décontracté, toujours souriant, il restera une des figures du Conseil Mondial de la Paix pendant une dizaine d'années jusqu'à son exclusion du Parti Cornmuniste Français. Français d'algérie (Souk-Ahras), il sympathisa beaucoup avec nous les Tunisiens. Quand nous avions une difficulté au Conseil Mondial, nous voyions Casanova et c'était réglé. Il se héurtait parfois à d'astier de la Vige rie en raison de son soutien aux pays colonisés. Je parlerai par la suite de ce dernier. Après cette réunion de Rome le Comité Tunisien tint une conférence de presse à Tunis où devait parler Nouri Boudali. Nepouvantvenirils'excusa. AvecMohamed Jerad,jerépondis aux questions et une déclaration de Nouri Boudali au nom du Comité fut lue et remise aux journalistes. Cette conférence de presse eut lieu le 2 décembre Depuis mon adhésion au Comité de la Paix, les communistes se servaient souvent de mon nom et de mes positions pour contrer les autres dirigeants néo-destouriens. Dans un sens, ces attaques pouvaient servir le Néo-Destour car elles montraient que son "adhésion" au Mouvement Mondial de la Paix n'était qu'une tactique pour alerter le bloc occidental et surtout l'amérique. Après 1' accord du Bureau Politique pour une participation au Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix, je demandai à Nouri Boudali et à Azouz Rebai, représentants de l'u.g.t.t. et du Néo- 1 "L'Avenir de la Tunisie" n 289 du 17 au 30 Décembre 1949 en donne un compte-rendu..
287 Souvenirs de néo-destourien 287 Destour, de venir m.e voir. Réunis dans mon cabinet, je leur expliquai que ma présence au Comité était à titre personnel, je n'y représentais pas le parti et qu'eux deux continueront à représenter le parti et le syndicat et qu'au sein du Comité, j'essaierai de rapprocher les communistes et les néo-destouriens en cas de désaccord ou de prise de bec. Azouz Re bai rn' expliqua que les communistes n'étaient pas intéressants, qu'ils n'étaient pas sincères dans leur alliance, qu'ils tiraient la couverture à eux, qu'ils nouaient des alliances pour manœuvrer et profiter des autres, etc... Je lui répondis que je savais tout cela mais qu'à mon point de vue quand on faisait une alliance avec quelqu'un, on le prenait avec ses défauts et ses qualités, qu'on ne pouvait pas le remettre dans le ventre de sa mère pour le sortir comme on voudrait qu'il soit. Ayant recommencé sa tirade, je dis à Azouz Re bai qu'il n'avait pas à insister étant plus informé que lui sur ces questions. AUTRES RENCONTRES AVEC BOURGUIBA Tenant une réunion de cellule dans le quartier de Bab-Jazira, Bourguiba rn 'invita à y participer. Ce fut la première et dernière réunion publique à laquelle j'assistais avec Bourguiba avant mon exclusion qui aura lieu au mois de Mars Ce dernier développa la stratégie à employer à la prochaine bagarre avec la France. Il parla de la lutte armée : "Les armes, il faut les prendre à l'ennemi, prendre d'assaut les commissariats, les gendarmeries pour se procurer les armes. C'est ce que je leur ai dit à Monastir quand ils rn' ont demandé comment avoir des armes". C'était une réunion populaire avec de l'enthousiasme. Une autre fois ce fut plutôt à une petite soirée musicale organisée par l'u.g.t.t. que j'assistais, toujours dans le quartier de Bab-Jazira. Il y avait là Bourguiba etfarhathached. On mit aux enchères un portrait de M'hamed Ali, le grand syndicaliste tunisien. Je fis monter les enchères une seule.fois avec 500 francs ; Bourguiba plusieurs fois, mais le record fut battu par FarhatHached. Je fus invité avec Jellouli Farès et Fadhel Ben Achour par Bourguiba chez lui, rue Jemâa El Houa. Pendant le repas, parlant de choses et d'autres, je dis que si Bourguiba n'était pas revenu d'egypte, je serais peut-être devenu communiste.
288 288 Souvenirs politiques Invité à Zaghouan qu'il ne connaissait pas auparavant, Bourguiba y vint avec Mathilde et ses nièces Chadlia et Mongia. Nous avions quitté Tunis ensemble. Toute la population attendait Bourguiba à l'entrée du village. Il y avait aussi Habib Achour, mis en résidence surveillée à Zaghouan. Bourguiba et sa famille habitèrent dans la maison de mes frères. Il prononça un discours au marabout de Sidi Ali Azouz. Entre autres choses, il parla de son compagnon Sliman Ben Sliman, enfant de ce village. Nous profitâmes de ce séjour pour l'emmener prendre un bain aux eaux thermales du Jebel El Oust. Lors de mon arrivée à Zaghouan, sitôt installé dans le salon de la maison Ben Sliman, il fut envahi par les notables et les bourgeois du village. Conduits par moi les militants destouriens d'extraction populaire ont eu leur tour. Nous avions visité aussi Hammam Bent Jedidi entre Zaghouan et Hammamet. A notre retour à Tunis, une panne d'auto nous obligea à attendre sur le bord de la route 1 BOURGUIBA ET LES COMMUNISTES La presse annonça la visite de Pierre de Gaulle en Tunisie. Le journal du Parti Communiste Tunisien, lança un appel dans son numéro du Il Février 1950 pour recevoir comme ille méritait ce fasciste. Un après-midi, dans mon cabinet, je reçus la visite de Khemais Kaâbi et de Georges Adda, deux militants communistes, pour rn 'entretenir d'une éventuelle action commune des communistes et néo-destouriens à l'occasion de l'arrivée de Pierre de Gaulle en Tunisie. Alors que nous bavardions, j'entendis monter vivement l'escalier de mon logement. Je sortis et je tombai sur Bourguiba venant chez moi. J'eus une idée saugrenue : celle de mettre en 1 Hier (27 Juin 1965) Bourguiba a rendu visite à Zaghouan. Parmi les lieux visités, la maison Ben Sliman. Aujourd'hui (29 Juin 1965) Habib Ac hour est poursuivi, même arrêté d'après certains bruits, suspendu de ses fonctions au Néo-Destour et privé de son im-munité parlementaire. Il se défend et attaque même. Taieb M' H iri est mort ce matin.
289 Souvenirs de néo-destourien 289 contact les deux militants communistes et le chef du Néo-Destour pour parler de la question de Pierre de Gaulle. D'autant plus saugrenue que j'ai su par la suite que Bourguiba venait d'avoir une dispute avec sa femme Mathilde et qu'il venait chez moi pour changer d'atmosphère. Et qu'est-ce que je lui offrais :une discussion politique avec Adda et Khemais El Kaâbi. D'abord, il reprocha à Khemais El Kaâbi de 1 'avoir interrompu pendant son discours au cours d'une réunion à Mateur. Je fis le même reproche à Kaâbi. Ce dernier défendit sa façon d'agir en invoquant le précédent d'hammam-lif en 1937 où on lui promit de lui donner la parole sans le faire. Je lui fis remarquer qu 'iln' avait pas à interrompre Bourguiba pour cette raison 1 Puis la discussion en vint à 1' affaire de la Libye : indépendance ou mandat. Le débat s'échauffa. Je soutins Bourguiba quand il accusa l'u.r.s.s. d'avoir préconisé à un moment donné le mandat italien alors qu'il y avait tripartisme au pouvoir à Rome : communistes, socialistes et démocrates chrétiens. Là où je gardai le silence, ce fut quand la discussion en vint aux deux blocs : occidental et communiste. Bourguiba se fâcha et même se défendit mal sur la question des deux blocs et aussi sur le sujet de la France démocratique. A la fin, il sortit brusquement. Je voulus le rattraper ; il était déjà parti. A la tombée de la nuit, j'emportai avec moi des gâteaux de Zaghouan que je venais de recevoir et me rendis à la maison de Bourguiba pour les lui offrir et rn' excuser de ce qui venait d'arriver dans mon cabinet. Il appréciait beaucoup ces "kâak el ouarka" spécialité de mon village que ma famille rn' envoyait pendant notre détention commune de 1938 à J'arrivai avec mon paquet. Bourguiba n'était pas là. Il y avait Mathilde et Chedlia Bouzgarrou, sa nièce. Chedlia me raconta que son oncle, avant de venir chez moi, s'était disputé avec Mathilde et qu'il était sorti fâché. Je la mis au courant de ce qui venait d'arriver dans mon cabinet et je lui 1 Cet incident entre Bourguiba, Adda et Kaâbi dans mon cabinet a du avoir lieu au mois de Février 1950, car "l'avenir de la Tunisie" parle depierredegaulledans son numéro du 11 au24 Février 1950 et dans le numéro suivant, il annonce que Pierre de Gaulle a parlé à Tunis le 20 Février 1950.
290 290 Souvenirs politiques demandai de dire à Si Lahbib que j'étais venu pourm 'excuser auprès de lui. Par la suite, j'ai su qu'en sortant de chez moi il s'était rendu à Hammam -Lif chez le Dr Boussofara. Quand je serai exclu dun éo Destour le 20 Mars 1950, on fera circuler le bruit que Bourguiba avait été malmené et même frappé par des communistes chez le Dr Ben Sliman et que je n'étais pas intervenu pour le défendre. Je ne reverrai Bourguiba qu'environ un mois après cet incident dans des circonstances très pénibles pour moi car il venait me proposer le choix entre le Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix et le Néo-destour. Rompre avec les communistes, sinonl 'exclusion. Pendant cette période (Janvier, Février et Mars 1950), une campagne de la presse communiste fut déclenchée contre la guerre du Viet-Nam, contre 1 'impérialisme américain et ses agissements en Tunisie 1 Une campagne contre l'arrivée de l'ambassadeur Bruce à Tunis fut organisée ainsi qu'une manifestation devant 1 'Ambassade américaine où il y eut des blessés parmi les communistes, en particulier Mohamed Jerad. Cette campagne coincida avec des articles de la presse néodestourienne ("Horria" et "Mission") en direction des Américains pour les inciter à faire pression sur la France en faveur de la Tunisie 2 UNE REUNION HOULEUSE Cette réunion eut lieu dans mon cabinet, probablement le 7 Février 1950, un mardi à 20h 30 mn. En effet, j'ai dans mes papiers une convocation du Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix signée Boudali. Voici son texte: "Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix Chers Frères, Nous vous convoquons pour assister à une réunion du C.T.L.P. qui se tiendra le Mardi 7 Février courant à 8h 30 du soir chez le Dr Ben Sliman, Bd Bab-Menara, Tunis. 1 Voir "L'avenir de la Tunisie des 13 et 27 Janvier et des 10, 11 et 25 Février. 2 Voir deux articles de "L'Avenir de la Tunisie" des 11 et 25 Février 1950, comprenant des extraits de "Horria" et de "Mission" :voir aussi ces deux journaux.
291 Souvenirs de néo-destourien 291 Objet de la réunion : la journée de lutte contre la guerre au Viet-Nam. Recevez, chers amis... Le vice-président Signé : Boudali - Union Tunisienne pour l'industrie et le Commerce - Union Générale des Agriculteurs Tunisiens -Union des Femmes Musulmanes en Tunisie -Scouts Musulmans Tunisiens - Société de la Jeunesse Nationale - Union Générale des Travailleurs Tunisiens U.G.T.T. -Association des Intellectuels Tunisiens - Dr Sliman Ben Sliman " Cette réunion ne ressemblera pas aux rares réunions qui eurent lieu avec ma participation depuis mon entrée au C.T.L.P. Ce jour -là, le Néo-Destour vint en force. n y avait des représentants de toutes les organisations nationales. D'habitude seuls Boudali etazouz Rebai venaient aux réunions. Parmi les délégués des organisations nationales, il y avait Ferjani Bel Haj Ammar pour l'u.t.a.c. (Union Tunisienne pour l'artisanat et le Commerce), Zakaria Ben Mustapha (actuellement Directeur du Centre Océanographique de Salambo et principal dirigeant du scoutisme en Tunisie) que je voyais pour la première fois dans les organisations néo-destouriennes. Je ne me rappelle plus les noms des autres délégués. Boudali et Azouz Rebai étaient là. Les camarades étaient représentés par Maurice Nisard, Mohamed Jerad, Dellagi pour l'u.s.t.t. (Union Syndicale des Travailleurs Tunisiens placée sous 1 'influence du Parti Communiste Tunisien). Azouz Rebai prit la parole et attaqua les communistes. Ces derniers ne ripostèrent pas pendant un bon moment, puis Nisard prit la parole et répliqua. La discussion devint de plus en plus violente. A un moment donné, Azouz Re bai quitta mon bureau et sortit, mais il revint par la suite ayant franchi seul la porte. Une altercation violente eut lieu entre Boudali et Dellagi avec des allusions sur le passé. Je voyais ma vitrine et tous lés autres objets voler en éclats,
292 292 Souvenirs politiques car ils étaient près à en venir aux mains, chacun se dirigeant vers l'autre. L'atmosphère se détendit un peu et la réunion se termina dans le calme. Même, un rendez-vous fut pris pour une prochaine réunion. Quelques jours après, un Dimanche, mon frère Ahmed qui avait acheté "ElHorria" journal en langue arabe du Néo-Destour, est remonté à la maison en courant pour me montrer une mise en garde signée de Salah Ben Youssef, publiée en première page. En effet, cette mise en garde était dirigée contre le C.T.L.P. et était ainsi libellée : Mise en garde Le Bureau Politique du Néo-Destour met en garde toutes les cellules destouriennes et les organisations nationales contre la participation à des actions telles que manifestations ou réunions que le C.T.L.P. compte organiser prétendant en cela être d'accord avec le parti. Le Secrétaire Général : Sa/ah Ben Youssef Avant la parution de ce communiqué, "L'A venir de la Tunisie" du 11 au 24 Février 1950 avait publié un article de Maurice Nisard où il annonçait que le C. T.L.P. av ait décidé àl 'unanimité d'organiser une journée nationale de lutte contre la guerre au Viet-Nam. TI fallait croire que la guerre du Viet-Nam était déjà la guerre des "Américains" que les Français faisaient à leur place, car le Néo Destour n'aurait pas saboté une journée contre la guerre du Viet Nam faite par les Français. Je n'étais pas très étonné parla parution de cette mise en garde mais un peu ulcéré par cette façon caval\ère de ne pas me mettre au courant avant sa parution, d'autant plus que les camarades du Bureau Politique ne me considéraient pas comme démissionnaire. Cela était vrai parce que dans les jours suivants je serai exclu du Bureau Politique et du parti. J'ai encaissé, car c'était un match entre Salah Ben Youssef et moi. La venue en force du Néo-Destour à la dernière réunion du C.T.. L.P. s'expliquait. Après ce communiqué eut lieu la réunion du Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix prévue en accord avec le Néo-Destour pour mettre au point la journée du 11 Mars 1950 contre la gue ne au Viet-
293 Souvenirs de néo-destourien 293 ~am. Elle eut lieu dans mon cabinet mais en l'absence des néodestouriens. A la fin de cette réunion, on discuta du communiqué à faire paraître. Pour relever le défi lancé par Salah Ben Youssef dans sa mise en garde, j'avais demandé d'annoncer que cette réunion a eu lieu chez le Dr S. Ben Sliman. Cela paraîtra dans "L'Avenir de la '--'funisie" du 25 Février 1950 n 294. On y lit notamment: "Le C.T.L.P. s'est réuni chez le Dr Ben Sliman et à l'unanimité il a décidé d'organiser une journée nationale de lutte contre la guerre du Viet-Nam. Le Comité Tunisien invite tous les comités locaux à assurer le succès de ces manifestations avec l'appui de tous les participants de la liberté et de la Paix - destouriens, communistes, démocrates et sans parti... Nous faisons appel à la participation des néo-des touriens pour participer à la journée du 11 Mars contre la guerre du Viet-Nam". Et Salah Ben Youssef riposta par un communiqué paru sur "El Horria" du 5 Mars 1950 no 102. : "Communiqué du Bureau Politique du Néo-Destour au sujet du C.T.L.P. Vu que cet appel du C.T.L.P. s'adresse aux organisations nationales et en particulier aux destouriens. En conséquence, le Bure au Politique dun éo-destour informe le peuple que cette action à laquelle le C.T.L.P. veut le faire participer n'a aucun lien avec l'intérêt supérieur de la patrie. En conséquence, le Bureau Politique met en garde le peuple tunisien en général et les destouriens en particulier contre toute participation à une telle action et demande à tous de ne pas répondre à l'appel lancé par le C.T.L.P. pour une action commune vu que cette action a pour but autre chose que l'intérêt strict de la Tunisie. Le Secrétaire Général : Salah Ben Youssef' En même temps que ce communiqué le journal "El Horria" avait fait paraître un éditorial sur cette question - 1 'éditorial était généralement écrit par Ali Belhouane. Il y est dit en particulier: "...
294 294 Souvenirs politiques Par cet avertissement le Bureau Politique a voulu éviter au peuple tunisien de tomber dans le piège que lui tendent des gens qui reçoivent leurs mots d'ordre d'une organisation politique étrangère à la patrie tunisienne dont les mobiles peuvent être en contradiction avec les buts nationaux supérieurs". Pendant cette guerre des communiqués, Bourguiba était en tournée dans le Sud tunisien, peut-être au Jérid. J'attendais son retour pour mettre fin à cette polémique. J'espérais le voir adopter l'attitude suivante à mon égard: conseiller aux camarades du Bureau Politique de me laisser personnellement travailler avec les communistes au sein du C.T.L.P. Je comptais le voir adopter cette attitude pour plusieurs raisons : ma position à l'égard de son retour en Tunisie, notre commun accord sur le principe de la lutte basée sur l'action des masses, les explications avec lui et avec les autres camarades sur les deux blocs et ma conviction que les Américains ne pouvaient pas nous aider contre les Français ; enfin l'autorisation qui rn' a été donnée par le Bureau Politique dans une lettre signée de Mongi Slim pour faire partie du C.T.L.P. Aussi qu'elle ne fut pas mon amère déception quand, après le retour de Bourguiba de la tournée dans le Sud, deux militants néodestouriens des Metaouas, Belhassine Jerad et Ammar Ben Hammouda étaient venus me rendre visite un certain après-midi du Vendredi 17 Mars 1950 probablement sur le conseil de Bourguiba, ils venaient me faire part de sa colère à propos de cette affaire du C.T.L.P. J'étais profondément déçu et ulcéré m'attendant à une attitude diamétralement opposée à celle qu'ils venaient m'annoncer. De plus, Bourguiba leur avait dit qu'il allait venir me voir une heure après environ alors que j'étais en mauvais état. J'étais abattu par cette nouvelle, peut-être parce qu'il y avait dans mon subconscient le pressentiment d'une catastrophe qui allait m'arriver. J'avais perdu tous mes moyens de défense avant qu'il ne soit là, peut -être parce que je ne rn' étais pas préparé à cette attitude inattendue pour ne pas dire autre chose de la part de Bourguiba. Pourquoi avait-il envoyé ces çleux émissaires av a nt de venir me voir? Pour me donner le temps de réfléchir ou pour d'autres raisons?
295 Souvenirs de néo-destourien 295 Toujours est-il que quelques instants après il arrivait en trombe dans mon cabinet. Et d'emblée, il attaquait le sujet du C.T.L.P. d'un ton cassant et péremptoire. Je ne me souviens plus exactement de ses paroles. J'étais a_battu, pris au dépourvu et rn' attendant à ce qu'il me défende, j'avais perdu tous mes moyens propres. Mais, si j'avais perdu tous mes moyens, je n'avais pas perdu la tête: je ne quitterai pas le Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix sur injonction du Bureau Politique après les manigances de Salah Ben Youssef et j'étais prêt à en su bir les conséquences désastreuses. Avec les faibles moyens qui me restaient, j'avais essayé de raisonner Bourguiba en lui faisant comprendre que c'était là une cabale montée par Salah Ben Youssef et les autres contre moi. Il était intraitable et toujours sur un ton violent et sans ménagement, il me demandait de choisir entre quitter le C.T.L.P. ou aboutir: à l'impossibilité de continuer à travailler ensemble. Je lui répondis_que cela était regrettable mais que je ne quitterai pas le Comité. Après une bonne demi-heure de cette entrevue lamentable, Bourguiba toujours violent et le visage toujours en colère, me quitta en me disant qu ;il me laissait 24 heures de réflexion. Je lui répondis calmement et sans forfanterie que c'était "tout réfléchi" et que ma réponse d'aujourd'hui sera celle de demain. Il me dit qu'il enverra quelqu'un demain pour avoir une réponse. Je lui répondis encore que la réponse sera la même. En sortant, il se retourna vers moi et me dit d'un air calme, indépendamment de notre conflit, "nous restons des hommes qui s'apprécient". Ce n'était pas exactement ces termes, mais c'était le sens des paroles dites avant de nous quitter. Déçu, plein d'amertume, je répondis par un "oui" atone à 1 'homme qui venait de rn' achever. Le lendemain Mabrouk Abdessemad, militant responsable au siège du Néo-Destour, vint me voir avec la lettre de Bourguiba à la main 1 Il me dit que c'était pour avoir ma réponse. Je lui répondis 1 Lettre de Bourguiba : Parti Libéral Constitutionnaliste Tunisien -158, rue Bab Souika TUNIS Tunis, le 18 Mars 1950 Mon CherS/iman, Comme suite à notre conversation d'hier soir, j'ai l'honneur de te faire connaître que le Bureau Politique du Parti a décidé de cesser sa participation au Comité
296 296 Souvenirs politiques que ma réponse était la même que celle d'hier sans ouvrir la lettre. - "Dites que ma réponse est la même qu'hier". Là-dessus j'étais toujours intraitable et "impénétrable" tellement j'étais sûr que nos alliés naturels étaient les communistes et que le camp américain serait toujours l'allié des Français. Mon exclusion paraîtra le surlendemain de l'entrevue avec Bourguiba, dans le numéro 103 d "'El Horria" du Dimanche 19 Mars 1950, en première page au milieu des 2 dernières colonnes. La décision a été prise dans une réunion du Bureau Politique en date du 18 Mars 1950, la veille de la parution de la décision d'exclusion. Elle paraîtra ensuite dans le numéro suivant de "Mission" en date du Vendredi 24 Mars 1950, 2ème page, en haut des deux dernières colonnes et encadrée : Une importante décision du Bureau Politique du Néo Destour. Le Bureau Politique fait connaître à tous les destouriens, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Tunisie qu'en vertu d'une décision prise au cours d'une réunion tenue le 18 Mars courant, le Dr Sliman Ben Sliman a été radié du Bureau Politique et exclu du Parti,pour avoir persisté à contrecarrer des décisions prises et pris ouvertement la résolution de combattre l'orientation du Parti, orientation strictement nationale et propre à garantir la patrie tunisienne contre tout danger d'aventure et voudraient l'engager dans des mouvements étrangers et sans lien commun avec l'intérêt du pays. Pour le Bureau Politique Le Président :Habib BOURGUIBA pour la Paix et la Liberté en raison de ses attaques répétées contre la politique du parti. En conséquence, je te prie de me faire connaître si tu es décidé à exécuter cette décision et à te retirer de ce Comité. L'équivoque a trop duré et tu as été d'accord avec moi pour estimer qu'il est temps de la faire cesser. Bien cordialement, Signé: BOURGUIBA
297 Souvenirs de néo-destourien 297 Dans le même numéro de "Mission", à la rubrique intitulée "Propos de la Semaine" et sous le titre "Notre tâche d'aujourd'hui" un article non signé commente à l'occasion de mon exclusion le problème des deux blocs. Généralement cette rubrique était signée "Kroumir", pseudonyme de Bahi Ladgham, fonctionnaire à la Chambre de Commerce de Tunisie. Quelques temps auparavant, un article publié dans la même rubrique, sous le titre "Les limites du Pacifique" mentionnait en particulier : "... Ho Chi Minh qui dispose d'un atout aussi puissant que le bloc sino-soviétique ne saurait, nous en sommes certains, demander à une petite nation comme la nôtre des preuves de sa solidarité agissante" 1. MON EXCLUSION : SUITES ET REMOUS (Mars 1950) La première personne à me rendre visite après cette mesure fut Am or Hamida, le Dimanche matin, suite à la lecture du communiqué sur "El Horria". Amor Hamida était un bon ami du parli, du groupe Béchir Zarg Ayoun et Mohamed Ben Amara, parmi les premiers à pratiquer les sabotages après le 9 Avril Condamnés à mort sous Vichy, l'amiral Esteva étant Résident Général, leur peine fut commuée en années de prison. Dans 1' après-midi, ce fut le tour de Maurice Nisard, responsable du Parti Communiste Tunisien, à venir me voir. Avant mon exclusion, j'avais reçu une visite d'un autre ordre: celle de Ferjani Bel Hadj Ammar. Il était venu me proposer la création dans le proche avenir d'un Comité de la paix pour le Néodestour : une sorte de fiche de consolation pour me décider à quitter le C.T.L.P. au sein duquel se trouvaient les communistes. Déjà ulcéré par le comportement du Néo-Destour à mon égard dans cette affaire, je n'avais pas pris au sérieux la proposition de Ferjani Bel Hadj Ammar, militant "intéressé" du Néo-Destour et plus proche de Salah Ben Youssef que de Bourguiba. Toutefois à mon égard, il a toujours été un bon copain de parti, teinté de progressisme ayant appartenu paraît-il, d'après les témoignages de Khemais Kâabi et 1 Mission n 98 du 10 Mars 1950
298 298 Souvenirs politiques Georges Adda à la Jeunesse Communiste avant de rejoindre le Néo Destour. Je crois bien avoir répondu que c'était celle paix avec les communistes que je voulais défendre. Ai-je reçu la visite à celle même dale de Farhat Hached? Peutêtre, mais je ne suis pas très sûr. Dans ma famille c'était une atmosphère de deuil. Les parents de Zaghouan étaient venus nous rendre visite comme on rend visite à une maison qui vient de perdre quclqu 'un. Quelques jours après mon exclusion, je reçus la visite d'un groupe de militants deslouriens parmi lesquels Bclhassinc Jcrad, Mohamed El Mhcdhbi de 1 'Enlida, Béchir Nouira, le frère de Hédi Nouira, peut-être Mahmoud Charchourcl trois ou quatre autres dont j'ai oublié les noms. Ils venaient mc proposer la dénonciation de la mesure d'exclusion prise dans des conditions anti-slatulaircs ct par conséquent illégales. A ce moment-là, je n'étais pas disposé à lullcr sur ce terrain. Aussi avais-je demandé à mes visiteurs s'ils étaient d'accord avec moi sur le fond du problème : "Le bloc communiste est notre allié naturel ; le bloc américain est 1 'allié de la France ct dans un affrontement entre les deux notre place est avec le premier". Silence de tous les assistants à ccl exposé. Je leur ai dit alors que ce qui m'importait c'était le fond du problème. Pendant celte entrevue, Mohamed Mhedhbi m'a demandé : "Qu'est-ce que c'est celle histoire des secrets du parti qu'on tc reprochait dans le communiqué?" Mhedhbi qui était un autodidacte avalt confondu le mot "cl Israr" «J~'l\» qui signifie persistance, "avoir persisté" dans le communiqué en français paru dans "Mission" du 24Mars 1950, avec "cl Asrar" «J~~~»"secrets". Et tout le monde de lui expliquer qu'il ne s'agit pas de secrets mais que le mot signifie "avoir persisté". L'entrevue sc termina sans aucun résultat, étant personnellement peu enclin à mc battre sur le terrain des statuts. Les statuts votés au Colilgrès de Novembre 1937 avaient donné des garanties au militant avant son exclusion. La mesure d'exclusion ordinaire n'était pas du ressort du Bureau Politique et ne pouvait pas être prise par lui. C'était déjà le système autoritaire mi-s en place par Bourguiba d'accord avec Salah Ben Youssef et avalisé par des
299 Souvenirs de néo-destourien 299 compagnons "béni-oui-oui". Mongi Slim, qui avait été dépêché au Caire pour régler un différend, n'avait pas assisté à cette réunion d'exclusion. Au Caire, il aurait déclaré à YoussefRouissi, d'après ce dernier, que j'ai été exclu parce que j'étais devenu communiste 1 Mohamed Ennafâa, du Parti Communiste Tunisien, écrivit un article intitulé "Le colonialisme, voilà 1' ennemi" sur le journal "Et Taliaâ" du Vendredi 30 Mars Un jeune militant du quartier Halfaouine était venu me voir quelques jours après mon exclusion pour me proposer un travçril en commun dans le sens de mes idées. C'était la première fois qu'il venait me voir personnellement et qu'il me parlait de ses idées. Je le soupçonnais d'être envoyé exprès auprès de moi par les responsables du parti pour savoir mes intentions. Je lui répondis évasivement et il ne revint plus à la charge. En général, les remous et les réactions après mon exclusion provinrent surtout des jeunes et en particulier des étudiants en France. De Tunisie, fai reçu une belle lettre d' Ahmed M'Barek, originaire de Zaghouan, que j'avais formé politiquement pendant mon long séjour de maladie début fin 1945 et ensuite pendant les vacances que je prenais en été de 1946 à A ce moment-là il était instituteur au Ksour. Brillant élève au secondaire, il avait échoué à son bachot. Etant de famille modeste, il fut obligé de cesser ses études et de travailler. Mais il était resté un intellectuel qui aimaj.t la littérature marxiste. Il occupa plus tard la fonction de Secrétaire général à la Municipalité de Tunis, de Président de la Municipalité de Zaghouan et prit la place de mon cousin et beau-frère Bou baker Jlouli (défendu pendant les événements de par Mendès France) à la tête de la cellule néo-destourienne de Zaghouan. ll mourut dans un accident d'auto. 11er Décembre 1965: Dans mes papiers,je viens de trouver une lettre de Y oussefr ouissi sur mon exclusion, datée du Caire, le 25 Mai Je lis dans cette lettre : "... contraire au règlement intérieur qui prévoit, dans son article 44, que le droit d'exclure appartient ou est du ressort d'une commission composée de membres du Conseil National et cela après la procédure régulière... de la part de la fédération à laquelle appartient le militant".
300 300 Souvenirs politiques Sa lettre, datée du 22 Mars 1950, était une lettre d'intellectuel. Elle commence ainsi : "Bien cher aîné, La lecture du dernier numéro "d'el H orria" nous apprend une nouvelle ahurissante. L'histoire du Néo-destour sera à jamais marquée d'une pierre noire. Vous ayant assez connu pour apprécier votre personnalité, reconnaître la justesse de vos jugements, la fermeté de votre caractère et la rectitude de votre conscience,je crois de mon devoir de vous faire part de l'extrême indignation soulevée jusqu'au sein de la partie la plus indifférente de la population par l'incommensurable aberration du "Bureau Politique". Que celuici, avec une aussi déconcertante légèreté prenne une décision aussi lourde de conséquences, dépasse l'entendement, c'est une faute irréparable! Car si nul ne peut ternir l'éclat de votre abnégation ni amoindrir la gloire de votre passé, il ne reste pas moins vrai que, dans la mesure où cette triste décision révèle un manque de cohésion entre ceux en qui on s'est habitué à reconnaître des esprits lucides et des caractères trempés, il y a un grand coup porté à l'action de libération nationale de tout un peuple... Que Bourguiba, le Bourguiba qui s'est écrié à Zaghouan : "Ben Sliman doit être considéré comme le chef des chefs" signe à quelques mois d'intervalle une résolution de radiation de ce même Ben Sliman, c'est proprement monstrueux, etc' est décevant. Je vous prie de trouver ici l'expression de ma plus vive admiration et de mon indéfectible attachement. M' barek Ahmed Le Ksour" C'est la lettre 1 d'un jeune écrite sous 1 'emprise de 1 'indignation à un aîné qu'il avait fréquenté longtemps publiquement. La réaction la plus vive a été le fait de 1' avant -garde de la nation: les étudiants. 1 Ibid
301 Souvenirs de néo-destourien 301 Elle a touché même le jeune Bourguiba (Bibi) étudiant en droit à Paris. Sa lettre est datée du 20 Mars 1950, un jour après la parution du communiqùé d'exclusion. Il a su la nouvelle par la radio française. "Paris, le 20 Mars Cher Docteur Sliman, La radio nationale a annoncé à 20h, comme un bon point marqué à son actif, votre exclusion du parti destourien pour vos activités pro-communistes" 1 Je lui avais écrit pour lui demander si je pouvais publier sa lettre. Il tarda à me répondre. Son père, Bourguiba était parti en France après mon exclusion et y restera longtemps pour une intense àctivité politique. La réponse de Bibi est parvenue deux mois après, exactement le 22 Mai. Dans cette lettre il me dit en particulier"... de vous demander (non pas d'oublier ma lettre ou de la considérer comme non avenue), mais de ne point la divulguer, surtout vis-à-vis de l'activité qu'il est actuellement en train de mener, que vis-à-vis de moi qui a été obligé de "réviser ma position" 2 Une autre correspondance importance a été celle avec Béchir Ben Yahmed, Directeur de l'hebdomadaire "Jeune Afrique". Avant mon exclusion, j'avais déjà reçu une courte lettre du 4 Février. "Paris, 4 Février 1950 Cher ami, Je vous prie de croire à ma sympathie, à ma considération et à mon entière solidarité. Je suis sar que le magnifique "Non" de notre peuple portera ses fruits et je compte que ces fruits, Of! ne l'en frustrera pas, grâce notamment à votre action et à votre vigilance". B.BenYahmed" 1 Texte intégral de la lettre en annexe. 2 Ibid
302 302 Souvenirs politiques A quoi faisait-il allusion en parlant du "Non" de notre peuple? Je ne me souviens plus. A l'activité du C.T.L.P. et des communistes contre la journée du Viet-Nam? Probablement. Par la suite, j'ai reçu plusieurs lettres de Béchir Ben Y ahmed. "Paris, Avril Au Dr Sliman Ben Sliman - Tunis "Excusez-moi de vous apporter un peu tard l'expression de notre solidarité... " Dans cette lettre 1, il parlait des remous causés au sein des étudiants par mon exclusion. "Paris 22 Mai Cher Sliman, Je réponds à vqtre dernière avant qu'il ne soit trop tard, surtout au sujet de la publicité que vous voulez donner à votre motion de solidarité... " Dans cette lettre 2, il y avait un duplicata de la lettre envoyée à la Direction du Néo-Destour au mois d'avril. "Paris le 1er Mai 1950 Cher Docteur,...D'autre part, Si Lahbib avec le prestige et le brio que vous lui connaissez a su - comme il s'en flattait - apaiser beaucoup d'inquiétudes, assez superficielles pour se laisser facilement apaiser". Dans cette lettre 3, Béchir Ben Yahrned discutait des arguments employés par Bourguiba pour convaincre les étudiants. 1 Texte intégral de la lettre en annexe. 2/bid 3/bid
303 Souvenirs de néo-destourien 303 Je recevais une dernière lettre de Béchir Ben Y ahmed datée à Paris du 23 Novembre 1951 au moment des négociations entre le ministère Chénik, Salah Ben Youssef et la France. Dans cette lettre, il parlera de la situation politique, du Néo-Destour, de l'attitude des étudiants à l'égard de la politique Chenik - Salah Ben Youssef patronnée par le Néo-Destour. "... Déjà nous avons enregistré un succès important. Nous avons exigé et obtenu une réunion de cellule pour lui exposer ces idées. On nous a amené- pour parer au danger pensait-on- toute la garde: Nouira, Ladgham, Hached. Voilà ce qui s'est passé". Encore de Paris, je reçus deux télégrammes. Un provenant de Sleim Ammar, daté du 23 Mars 1950 dont voici le texte: "Ne comprenons pas attitude Bureau Politique en attendant éclaircissement situation tous assurons sympathie agissante solidarité entière". SleimAmmar Externe Hôpitaux- Paris Un autre émanait de Hassen Kamoun, actuellement pharmacien à Sfax. Daté du 21 Mars 1950, voici son texte: "Ai appris mesure ridicule Néo- vous exprime sympathie et attachement à vos hautes idées". H assen Kamoun 60, Rue Arcades- Paris Be DumêmeKamoun,je recevrai unelettredatéedu29 Avrill950 "Si Habib prétend que le Néo-Destour est neutre. Il n'est ni pour ni contre les Russes ou les Américains. Il mène une politique neutre et acceptera n'importe quelle aide venue de l'extérieur. C'est pour cela qu'il trouve inadmissible que led rb ens liman prenne une position aussi nette en faveur du communisme... Et dire que la position pro-américaine de Si Habib est évidente... " 1 1 Texte intégral de la lettre en annexe.
304 304 Souvenirs politiques Les étudiants tunisiens de la ville de Bordeaux avaient également bougé. Sur un. point ils avaient même mieux réagi que les "Parisiens". En effet, ils ont signé une motion que le journal de Tunis "Le Petit Matin" a publiée le 11 Juin 1950 sous le titre "Dans les partis politiques tunisiens": On sait que le Bureau Politique du Néo-Destour a exclu le Dr Sliman Ben Sliman, membre de ce même Bureau. A la suite de cette exclusion, des étudiants tunisiens de Bordeaux nous commuiûquent une lettre qu'ils ont adressée au Dr SlimanBenSliman et que nous jugeons utile de reproduire à titre de pure information sur les courants qui traversent le Destour. La voici à titre documentaire : "AMr le Docteur S. Ben Sliman Après avoir pris aonnaissance de votre exclusion du parti "Néo-destour", nous, étudiants tunisiens, condamnons cet acte arbitraire, indigne d'une conception démocratique. Considérant qu'une neutralité vis-à-vis des 2 blocs sera, pour l'avenir de notre pays, illogique et stérile. Considérant que la politique actuelle du Néo-Destour ne répond plus aux aspirations proclamées au Congrès du 23 Août Nous approuvons entièrement votre attitude franche et courageuse, à l'égard de l'orientation du mouvement de la "libération nationale". Nous nous rallions à votre prise de position telle que vous l'avez définie dans votre article du 7 A vri/1949 paru dans le journal "Mission" et nous vous assurons de notre appui et de notre fidélité dans la tâche noble que vous entreprenez. Suivent les signatures de Messieurs :Dr Moncef Ben Abda, MohamedElHorchani,MohamedGhenima,RachedHafsia, Lamine Ben Ahmed, Ahmed Debagh, Tawfik Tabane, Monce! Gafsi". J'ai aussi reçu des lettres de Bordeaux. De Rached Hafsia et de Horchani 1, la première datée du 28 Avril 1950 et la deuxième datée 1 Voir le texte intégral de cette lettre en annexe.
305 Souvenirs de néo-destourien 305 du 7 Mai 1950 et une lettre en arabe de Mohamed Ghenima datée du 25 Mars Du Caire, j'ai reçu une lettre de Hassine Triki, datée du 10 Avril 1950 et une de YoussefRouissi du 25 Mai 1950 sur la question de mon exclusion. Quelques mois après mon exclusion, Masmoudi, délégué du Néo-Destour à Paris venu en Tunisie, vint me voir à Hammam-Lif. C'était l'été Parmi les choses qu'il m'avait racontées, il me rapporta la remarque faite par Bourguiba à son fils Bibi concernant la lettre de solidarité qu'il rn' avait envoyée. Il lui aurait dit qu'il avait de la chance d'être tombé sur un Ben Sliman, un autre aurait exploité sa lettre et qu'est -ce qui serait advenu de lui (Bibi)? Après mon exclusion, un bruit avait circulé, surtout parmi les destouriens prétendant que cette exclusion n'en était pas une vraie mais qu'à la suite d'une entente secrète entre le Bureau Politique et Ben Sliman pour que chacun joue un camp, Ben Sliman a été exclu pour pouvoir jouer le camp communiste. Il a fallu arriver jusqu'aux événements de Janvier 1952, au moment de notre déportation dans le Sud tunisien à Remada pour que j'entende cette version de la bouche de Abdessemad, le militant responsable le plus proche du Bureau Politique parce qu'il était permanent de longue date au siège du Néo-destour. Je raconterai en son temps cet événement. Toujours est-il qu'à chaque fois j'ai démenti énergiquement cette fable inventée surtout par le Bureau Politique ou certains de ses membres pour calmer les inquiétudes des militants. MON ACTIVITE PENDANT LA PERIODE DE MON EXCLUSION J'avais continué ma-collaboration avec les communistes tunisiens. D'abord pour la journée contre la guerre du Viet-Nam et ensuite dans le cadre d'autres actions en liaison avec la situation politique tunisienne: action contre le débarquement d'armes américaines par le "Dixmude", contre la répression, pour l'appel de Stockholm lancé par le Mouvement Mondial de la Paix contre la bombe atomique. Au début de ces actions, je ne rn' étais pas heurté au Néo-Destour mais par la suite, surtout à l'occasion des meetings
306 306 Souvenirs politiques contre la répression (Tunis, La Marsa, Hammam-Lii), le Néo Destour avait pris progressivement 1 'offensive pour finalement me stopper par le sabotage en règle de la réunion d'hammam-lit le dimanche 23 Avril1950. D'abord,j'avais assisté àlaréuniondu 12Mars 1950quiavait précédé mon exclusion. La Résidence Générale avait interdit la réunion publique. Mais cela n'avait pas empêché les communistes de tourner la difficulté et de transformer la réunion publique en réunion privée avec invitation par voie des tracts distribués!.. A l'occasion de la réunion du 22 Mars 1950 à la Maison des Syndicats (U.S.T.T.), rue de Grèce n 9, organisée contre le débarquement des armes par le "Dixmude", j'ai présidé, parlé et manifesté dans la rue. Pendant la manifestation, j'étais accompagné de Hassen SaadaouF. Je participai le Lundi 3 Avri11950 à la nouvelle manifestation contre l'arrivée du "Dixmude" à la Maison des Syndicats. J'ai pris la parole et manifesté dans la rue. J'ai été bousculé sur l'avenue Jules Ferry et failli tomber par terre. Essaidi, militant syndicaliste, fonctionnaire des P.T.T. me fit quitter le groupe des manifestants pour certainement "limiter les dégâts" 3. Au mois d'avril, le P.C.T., avec les autres organisations influencées par lui, organisa la quinzaine de lutte contre la répression4. J'avais ptis la parole à trois de ces meetings, d'ailleurs interdits par le gouvernement. C'est à 1 'occasion de ces meetings que le Néo Destour commença par envoyer des militants pour d'abord porter la contradiction, ensuite manifester et enfin saboter la réunion. La première confrontation eut lieu à la réunion du 9 Avril, un DimanchematinàlaMaisondes Syndicats à Tunis. Unmilitantnéodestourien prononça quelques paroles. Il était parmi les assistants. 1 Voir "L'Avenir de la Tunisie n 295 du 11 au24 Mars 1950 pourle placard de la réunion ave cl es rwms des orateurs et voir "Ettalia" du Vendredi 17 Mars 1950 n 87 pour le compte-rendu de la réunion et la photo du présidium. 2 Voir "Ettalia" n 88 du 30 Mars 1950 p. 4 3 Voir "l'avenir de la Tunisie" n 297 du 8 Avril1950 p.1 4 Voir "L'Avenir de la Tunisie" n 298 du 22 Avril au 5 Mai 1950 p. 2
307 Souvenirs de néo-destourien 307 Le 16 Avril, cefutàlamarsa au Borj-Esselassel. Il y avait assez de monde. Au milieu de la réunion, un groupe de néo-destouriens massés près de la porte et au fond de la salle manifestèrent leur présence par des paroles puis se retirèrent. Il faut arriver à la réunion du Dimanche 23 Avril 1950 à Hammam-Lif pour constater la volonté du Néo-Destour de stopper cette activité à laquelle je participais avec les communistes. En effet, je de v ais ce jour-là prendre la parole à un meeting tenu au cinéma "Le Colisée" à loh du matin. Anivé un peu plus tôt, j'apprenais par Zaouali - militant communiste (ancien néodestourien), facteur de poste habitant à Hammam-Lif et qui était un peu à l'origine de ce meeting dans son "patelin" - que les néodestouriens étaient répandus dans la principale artère de la ville, au rond-point et devant le "Colisée". Je ne rn 'attendais pas à une attaque en règle. Je croyais que ce serait un peu plus fort que les autres fois sans aller jusqu 'au sabotage. Je fis un petit tour avant l'ouverture de la réunion. Le "Colisée" était une grande salle de cinéma. Il n'y avait pas beaucoup de monde. Mohamed Jerad présidait (voir le tract dans mes papiers). Je devais prendre le premier la parole, suivi de Mme Joulain, Présidente de 1 'Association des Victimes de la Répression Fasciste, mère d'un ancien communiste marié à une israélite, mort à la guerre. Elle tenait un petit magasin d'habillement pour enfants rue Es-Sadikia. Une brave femme! Mohamed Jerad ouvrit la réunion. Quelques cris hostiles montèrent du fond dela salle. Puis il me donna la parole. Entre temps un groupe de personnes, surtout des jeunes et des femmes étaient entrés et rejoignaient ceux qui étaient au fond de la salle. Je pris la parole et, à la suite de quelques bruits et cris hostiles, je ripostais en disant : "Ceux qui viennent ici pour saboter la réunion, ils auraient mieux fait de le faire à la réception organisée la veille ou quelques jours avant pour fêter la décoration de Barsotti du Rassemblement Français de Colonna et Cie et maire d'hammam-lif'. J'avais dit encore quelques paroles au sujet de la réunion et voilà que le groupe du fond de la salle se levait et avançait en criant des mots hostiles, en particulier "Bourguiba! Bourguiba!" en bousculant les assistants. La salle se vidait, les gens ayant peur sortaient vite.
308 308 Souvenirs politiques A la tête de ce groupe hostile il y avait Mohamed Salah Bel Hadj, militant destourien, originaire de Monastir et ancien marchand de légumes "Place aux moutons" près de la maison de Bourguiba et de Mathilde. Au cours des années précédentes, Mohamed Salah Bel Hadj venait quelquefois me voir pour des commissions de la part de Mathilde. Je ne lui connaissais pas à ce moment là une activité destourienne. C'était pour moi un jeune Tunisien qui était, en tant que patriote, dévoué à Mathilde la femme du chef du mouvement nationaliste. Je ne l'avais jamais vu dans les réunions néo-destouriennes. n faut dire que personnellement à cause de mon état de santé mon activité était limitée et les réunions étaient elles-mêmes très rares pour ne pas dire inexistantes du temps de la direction du Néo Destour par Salah Ben Youssef quand Bourguiba était au Caire. Ce jour-là il était le plus acharné et seul il arriva en hurlant à tue-tête "Bourguiba! Bourguiba!" jusqu'à la table qui était devant moi. Monté sur la table, il me criait au visage avec furie "Bourguiba! Bourguiba!"et faillit renverser la table sur moi. Les autres manifestants pour la plupart, étaient sortis dans la rue. Quelques-uns étaient encore près dela porte à l'intérieur dela salle. Il y avait parmi eux le jeune Ben Lamine, actuellement (Déc. 1965) haut fonctionnaire au Ministère de 1' Intérieur, neveu de Ben Lamine, de la famille néo-destourienne d'hammam-lif. Il était parmi ceux qui dirigeaient le sabotage de la réunion. Un bref dialogue me confirma dans cette idée. J'ai fini par quitter la salle et dehors devant le cinéma ce fut pire encore. Entouré par des jeunes qui criaient des paroles hostiles, je fus pris à partie par un orateur qui me donnait des leçons de patriotisme dans le genre "Occupez-vous de ce peuple voué àl 'ignorance par le colonialisme au lieu de vous occuper d'autres choses" et ajoutant d'autres paroles dans le même genre. Plus loin, le gros de la foule était stationné devant le cinéma, avec au milieu, le fils d'un riche rentier ancien élève de la Zitouna et nouveau rallié au Néo Destour. De par sa corpulence il avait l'a,ir d'un géant au milieu de la foule qui 1' entourait. Humilié, je rn' entêtais à ne pas avoir peur de 1 'hostilité de ceux qui m'entouraient et me lançaient des paroles blessantes. Parmi la foule, il y avait Chaâr, un athlète, champion de lancement de poids qui habitait avec sa famille une maison voisine à la nôtre, un homme
309 r.? )l_... :... ~~.)Ltla.:.. ~~ u-:'t J:l _ ~...>;JI..~~f":ll J:~ J Jl_..Q~ _ r.)j.... ~I r-lji w~ e:l;.0.1 _ 4:11).. ~..ùl ~~--~).l J:~... ~ J-..Jl - ~-!.l!..:.,i_a:kli.j jl... ll ~\l... ~ J:-::.li.J _ ~ \.Jt~~~ \))>!Ô.>\ <i..i :J }::J, 1. ~~... J ~=-::.lill,) \.1k~ 'YI ~-~ 1.~ : ~ ~ J..4.r r.?.i.ll.l>i~ v,.~:.t.. ll 4~Ln J~,,o. J-~)' ""'... =-~~ \.J~ ~~y~ J ~)..:;...ai ~ J:ll <.Je >:!.11 "'="j,..ij uml:-11 ~ly_.j.jl! _,...;..JI -. ~J~I.A>~-.!..:=>-J 0\~J... 0! 0\4~L ~\ rljij ~,.~... ~ i::"';.j:jl ~;~.UI ;;~ Appel à la population de Hammam-Zif pour assister au grand meeting organisé par "l'association des Victimes de la Répression Fasciste", au colisée, le 23 Avri/1950.
310 310 Souvenirs politiques du peuple et que je connaissais. A un moment donné, il vint de mon côté et se mit à écarter les jeunes qui rn 'invectivaient. Un agent de police en fit de même. Puis, la voiture - une 4 Chevaux qui nous avait amenés de Tunis - vint près de la foule pour me prendre et me ramener à Tunis. Sur 1 'insistance de 1' agent de police et de Mohamed Jerad, je quittai les lieux et me dirigeai vers la voiture. Les cris hostiles continuaient et quand je fus à l'intérieur de la voiture, on lança des pierres sur celle-ci. La voiture démarra et nous rentrâmes à Tunis, sans trop de dégâts. J'étais plus calme. Je racontais l'événement à la famille. J'étais bloqué dans mon activité politique pour quelques temps. Beaucoup de jeunes, parmi les assistants, avaient été mobilisés à contre-cœurpar le Néo-Destour. L'un d'eux, le fils Kchouk, marié à une Bahi, parente de la femme de Ba hi Ladgham, me fit part de cela quelques années plus tard. Un grand nombre de ces jeunes me connaissaient du fait que j'avais passé pendant plusieurs années 1 'été à Hammam -Lif. Ces jeunes, qui étaient là malgré eux, n'étaient pas parmi ceux qui rn' entouraient et poussaient des cris hostiles. Le lendemain ou le surlendemain, on pou v ait lire sur le journal vénal "La Nahdha" de Kastalli, l'information suivante :"Dimanche à 10 heures, une manifestations' était rendue au Palais Beylical et a été reçue par le Prince Chedli Bey". C'était après le sabotage de notre réunion. Mohamed Ben Khélifa de Paris avait appris ces incidents au moment où Bourguiba était dans cette capitale. Il avait quitté Tunis le 12 Avri11950 pour présenter son plan en 7 points 1. D'après lui, il aurait fait remarquer à ce dernier que ce n'était pas des choses à faire à Sliman. Il aurait répondu : "Qu'est -ce qu'il av ait à faire làbas?" 1 Voir en particulier "Bourguiba et la Naissance d'une Nation" par Félix Garas p.164. Bourguiba retournera en Tunisie le Dimanche 17 Décembre 1950 (voir Elilorrian 14 du17 Décembre 1950).Dans l'éditorial de ce numéro,belhouane, retourne au chantage à l'égard de l'occident, car l'expérience de Peri/lier commençait à battre des ailes.
311 Souvenirs de néo-destourien 311 LE PREMIER MAI 1950 Le 1er Mai des années précédentes, je me mettais au balcon de mon bureau pour saluer les dirigeants à la tête du défilé puis restais là pour voir le reste du cortège. L'année de mon exclusion je n'ai pas jugé nécessaire ou juste de changer d'attitude àl'égarddel'u.g.t.t. Jerne suis mis comme d'habitude au balcon et je saluais les dirigeants parmi lesquels il y avait Farhat Hached. Leur réaction à mon égard était comme celle des autres années. Ils me rendaient mon salut avec le sourire habituel. Puis, aumomentdu passage des travailleurs des Monopoles, un employé que je connaissais depuis longtemps par 1 'intermédiaire de Ferjani Bel Haj Amar et avec lequel je discutais politique de temps en temps, cria à mon adresse des mots dont je n'avais pas saisi le sens. Mon frère Ali, qui était là et qui 1' av ait aperçu, le rencontra 1 'après-midi et alla lui demander indigné : "Qu'est -ce que vous avez à dire au Dr Ben Sliman?"Il répondit qu'il avait dit: "Dr Ben Sliman voyez avec qui se trouve le peuple!"et qu'il n'avait pas proféré de mots déplacés. Dans ce défilé du 1er Mai 1950, un important cortège était constitué par les étudiants de la Grande Mosquée qui étaient en pleine grève pour faire aboutir leurs revendications. Le Néo-Destour avait appuyé cette grève et Salah Ben Youssef avait même pris la parole dans la grande cour de la Mosquée Zitouna. Il aurait déclaré le matin vers 11 heures, que si le Néo-Destour prenait le pouvoir le lendemain de cet événement toutes les revendications des étudiants seraient satisfaites. Par la suite, 1 'une des raisons du retournement de la position des étudiants zitouniens à 1 'égard du Néo-Destour fut la non-satisfaction de cette promesse alors qu'il participait au Ministère Chenik. Mais ce n'était ni l'essentielle ni l'unique raison de ce retournement. La famille Ben Achour et d'autres cheikhs avaient exploité la déception des étudiants. Le cortège des étudiants était très compact. En plus des Zitouniens, il y avait les élèves du secondaire. Un cortège de quelques milliers. Au moment où ce cortège se rapprochait de mon domicile et alors que j'étais encore au balcon, je remarquais des vaet-vient suspects de Azouz Rebai et Taieb Mehdi entre la tête du
312 312 Souvenirs politiques défilé et le cortège des étudiants. Je soupçonnai quelque chose qui pouvait être dirigé contre moi ; des directives et des mots d'ordre hostiles et qui pouvaient se déclencher quand les étudiants seraient arrivés à la hauteur du balcon où je me tenais. Aussi avant leur arrivée, je m'étais progressivement retiré du balcon et fermais les fenêtres. Je rn 'installais derrière les persiennes et ce que j'avais soupçonné se produisit. A leur arrivée devant le balcon, les étudiants s'étaient arrêtés quelques instants et se mirent à lancer des phrases hostiles à mon égard. De derrière les persiennes j'encaissais avec amertume ce retournement du sort. Après leur départ, le défilé avait continué sans autre incident et moi-même je n'avais pas remis les pieds au balcon. D'ailleurs cette attitude des étudiants zitouniens, je 1' avais déjà remarquée lors de la visite de solidarité du C.T.L.P. aux grévistes assemblés à la Grande Mosquée Zitouna. Celui qui avait la mine la moins sympathique était l'étudiant dirigeant Bedoui. Par la suite, les événements feront que les Zitouniens deviendront des an ti -néo-destouriens et surtout des an ti -Salah Ben Youssef lors du ministère Chenik. Lors du différend Bourguiba - Salah Ben Youssef, ils deviendront des youssefistes en grande majorité et Bedoui - youssefiste à un moment donné - sera traqué et circulera à Tunis déguisé en attendant de s'enfuir vers l'egypte. LES RAISONS DE MON.EXCLUSION J'avais été exclu pour ayoir refusé de quitter le C.T.L.P. que le Néo-Destour venait de dénoncer 1 En 1949, le Néo-Destour, sur 1 'instigation de Salah Ben Youssef qui voulait menacer les Américains, avait adhéré au C.T.L.P. créé par les communistes. Après avoif espéré pendant la guerre et attendu après la guerre une intervention américaine en faveur des aspirations tunisiennes, le Néo~Destour voulait faire peur aux Américains pour attir.qj~ur attention sur la Tunisie en tendant la main aux communistes en pleine période de division du monde en deux blocs : le Pacte 1 Trois communiqués et articles dans la presse néo-destourienne.
313 Le Dr. Ben Sliman et son épouse à un meeting du Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix (1950).
314 314 Souvenirs politiques Atlantique d'un côté avec 1 'Amérique comme principale puissance et de 1' autre 1 'U.R.S.S. avec les Démocraties Populaires et le monde communiste. Cette menace par les communistes avait été adoptée après une dernière tentative du Néo-Destour pour adhérer au Pacte Atlantique. Mais cette idée saugrenue d'adhésion au Pacte Atlantique est mort-née tant elle était irréalisable dans ces circonstances. Dès cette époque là nous étions divisés en deux groupes : Salah Ben Youssef et les autres amis jouaient la carte occidentale tandis que moi je jouais la carte communiste. La collaboration au sein du C.T.L.P. entre néo-destouriens et communistes était sujette aux variations de la politique internationale. Mes amis du Bureau Politique m'avaient demandé à un moment donné de faire partie du C.T.L.P. J'avais refusé d'en faire partie pour pratiquer la politique de chantage aux américains. Si je devais en faire partie c'était pour aider les communistes contre le monde occidental allié des colonialistes français. Lors d'un désaccord entre néo-des tou riens et communistes, ces derniers étaient venus me voir pour me demander de faire partie du C.T.L.P. pour arranger les choses. J'avais sollicité l'autorisation du Parti qui me l'avait donnée. Est-ce que le départ fracassant du Néo-Destour du C.T.L.P. signifiait que le but recherché était atteint ou en vue? Je ne pouvais pas le savoir n'étant plus dans les secrets des Dieux et les raisons données publiquement pour la rupture ne parlaient pas de cela. Un jour, je rencontrais par hasard Me Abdelmajid Ben Aissa, avocat, sympathisant néo-destourien d 'Hammam-Lif et ancien de la jeunesse socialiste de Tunisie. En bavardant, il rn 'informa qu'il avait appris que les Américains auraient fait savoir aux membres du Bureau Politique que leur attention était attirée sur la Tunisie, qu'ils étaient préoccupés par la collaboration au sein du C. T.L.P. Des allusions vagues, diplomatiques, mais qui voulaient dire quelque chose. Aussi le Néo-Destour a-t-il répondu à ces promesses des Américains par 1' arrêt de la neutralité menaçante, c'est -à-dire par la rupture avec les communistes 1. 1 Conversation avec Brahim Micheri, fonctionnaire des PIT, ancien camarade d'étude au Collège Sadiki, vieux militant syndicaliste, un des créateurs de la
315 Souvenirs de néo-destourien 315 n faudra attendre le mois de Ramadan 1950 pour que la chose soit publiquement reconnue dans le discours de Salah Ben Youssef de la nuit du 27 Ramadan coïncidant avec le 12 Juillet Mais d'autres événements avaient précédé ce discours. Le 8 Mai 1950, Mc Ghee, Secrétaire d'etat adjoint pour le Proche Orient, l'asie du Sud et l'afrique avait prononcé un important discours pour définir la politique américaine en Afrique. "Le Petit Matin" de Tunis a publié une traduction aussi complète que possible de ce discours sous le titre "La politique américaine en Afrique" 1. De même, le 10 Juin 1950, R. Schuman, Ministre des Affaires Etrangères français, parla de conduire la Tunisie à l'indépendance dans une déclaration faite à Thionville 2 Enfin un nouveau Résident Général est nommé en Tunisie le 31 Mars Le 1er Juin Mons est remplacé par Périllier. Salah Ben Youssef cite aussi l'influence du Congrès de Londres sur l'évolution des événements. Dans son discours du 27 Ramadan, il dit en particulier sur ces influences : "Il (le gouvernement français) a subi des influences et une pression qui n'existaient pas auparavant. Vous avez, en son heure, appris les informations sur la Conférence de Londres et son attitude ferme (et décisive) sur le problème colonial. Vous avez aussi entendu les déclarations du Sous Secrétaire d'etat américain aux Affaires Etrangères au sujet de l'indépendance des pays africains. Tout cela constitue des moyens de pression sur la France pour l'obliger à conduire les pays africains vers leur indépendance... Et c'est cette pression extérieure qui a amené le Ministre des Affaires Etrangères de France à déclarer que Fédération des Fonctionnaires Tunisiens, noyau important dans la création de l' U.G.T.T. de Farhat Hached: Irving Brown, un des agents américains les plus actifs (ancien membre du Parti Communiste Américain) dans la scission de la F.S.M. et la création de la Confédération des Syndicats Libres C.I.S.L., vint en Tunisie dans le même but.ll rencontra des militants syndicalistes tunisiens parmi lesquels BrahimMicheri. Ce dernier rapporte que Irving, parlant de la lutte contre les communistes et tenant un journal à la main dit: "Voilà comment il faut faire aux communistes,les étrangler". Et, joignant le geste à la parole, il serra fortement dans sa main le journal (Voir Presse du 10!5167) 1 Voir "LePefi.l Matin" du Voir F. Garas, p Voir Bourguiba "la Tunisie et la France" p. 223
316 316 Souvenirs politiques les réformes que M. Périllier v a appliquer ont pour but d'amener la Tunisie vers son indépendance... " Toujours dans le même discours de Salah Ben Youssef: "Et maintenant venons-en aux mobiles extérieurs (voulant dire les données de la politique étrangère). Après avoir pratiqué une attitude de réserve «l;jl_;>-1 W_y» à 1 'égard des 2 blocs mi des deux camps occidental et oriental, cette attitude a évolué vers une position qui serait plus près (plus favorable) au bloc occidental. Il (le parti) a pris cette position ouvertement (publiquement) et a chassé (écarté, rompu«tl») de ses rangs celui qui penchait d'une façon visible (... )du côté du bloc oriental (communiste). Il est probable que notre organisation nationale et sociale, incarnée par l'organisation ouvrière del'u.g.t.t. à la tête de laquelle se trouve notre ami le leader Farhat Hached (applaudis<>ements), ralliera la même position que le parti... après avoir montré(... ) à l'amérique une position de neutralité menaçante... " Ce que Salah Ben Youssef entendait par "neutralité menaçante" c'était la collaboration avec les communistes au sein du C.T.L.P. Ainsi il semble que les Etats-Unis, inquiétés par cette collaboration, seraient sortis de leur attitude d'indifférence à l'égard du Néo-Destour. Le reste du discours montrait que les Etats-Unis étaient pour quelque chose dans 1 'aboutissement au Ministère Chenik. J'ai terminé ici mes souvenirs politiques en tant que militant au Néo-Destour. J'ai continué à travailler avec les communistes. La plupart de nos initiatives étaient justes et heureuses. Notre collaboration avec les étudiants de la Grande Mosquée, après leur "rupture" avec le Néo-Destour et leur collusion avec la famille Ben Achour, ne fut pas toujours heureuse, surtout quand il s'est agi de travailler avec 1 'élément douteux Gamha.. Bourguiba exploite politiquement mon exclusion et est allé jusqu'à déclarer dans une interview : "qu'il rn' avait impitoyablement chassé du Néo-Destour" 1 1 Voir aussi "Le Petit Matin" du 21 Mars 1951 dans la rubrique "en parcourant la presse de langue arabe" sous le titre Déclaration de Bourguiba au journal syndicaliste américain "New Leader".
317 Souvenirs de néo-destourien 317 Pendant toute cette période et après jusqu'en 1958, il fera des déclarations de solidarité a veel' Occident. D'ailleurs, il y reviendra en portant des attaques contre la Chine. n reconnaîtra, dans un discours aupalmarium entre 1956et 1958, que l'appui qu'il attendait de 1' Amérique après 1951 et jusqu'à l'autonomie interne lui avait fait défaut, les Américains ayant choisi de ménager le M.R.P. (parti chrétien en France). PRINCIPAUX EVENEMENTS APRES MON EXCLUSION * Juin 1950 : Arrivée de Périllier. Diffusion d'un tract du C.T.L.P. lancé du haut d'un immeuble près de la cathédrale au moment de 1 'arrivée de Périllier à la place de la Résidence générale. Arrestation de quelques communistes. *Août 1950 :Le 17 Août Salah Ben Youssef devient, grâce à l'appui américain, Ministre de la Justice dans le gouvernement Chenik. Le 18 du même mois, je prenais l'avion pour un voyage en U.R.S.S. Ce voyage était organisé par l'association des Amis de l'u.r.s.s. en Algérie. Il y avait 8 Algériens, 2 Tunisiens (Belhassen Khiari et moi) et un Français, le Général de gendarmerie. Je présidais cette délégation. *Octobre 1950: Retour en Tunisie après ce voyage en U.R.S.S. Je reçus une lettre de Béchir Ben Y ahmed datée à Paris le 14 Octobre 1950 et une de Ahmed BenM'barek du Ksour datée du 18 Décembre Préparation du Congrès en Tunisie pour la Liberté et la Paix qui désignera la délégation pour le 2ème Congrès Mondial de la Paix qui aura lieu à Varsovie. A mon retour de Varsovie, Masmoudi vint me voir avec un groupe d'étudiants dans un hôtel à Paris. il me proposa de voir Bourguiba. J'acceptai, mais la chose ne se fit pas. Au parti Communiste Tunisien et au C.T.L.P. nous avions, pendant toute cette période de tractation avec Périllier, de politique de négociations préconisée par Salah Ben Youssef et avalisée par Bourguiba, nous avions défendu la méthode de la lutte comme seul
318 318 Souvenirs politiques moyen pour arracher la libération et obliger 1' adversaire à cornposer. li faut attendre 1965 pour entendre Bourguiba déclarer qu'il ne croyait pas à 1' efficacité de cette expérience et qu'il ne 1 'avait pas dit en son temps. * Brève collaboration avec le vieux-destour : au milieu de l'année 1951, le vieux-destour m'invita à une réunion pour la création d'un Front National. Je trou v ai à cette réunion en particulier le fameux Fadhel Ben Achour de toutes les sauces, "l'agent de la Résidence" Noureddine BenMahmoud, Directeur "d'el Ousbou" et l'intellectuel ghandiste, le professeur Tiatli. Après quelques péripéties et une réunion de triste souvenir dans mon cabinet entre Salah Farhat, Ben Mahmoud, Fadhel Ben Achour et moi-même, je rompis ce contact avec des éléments douteux parce que ces messieurs n'avaient pas l'intention de créer un front national, mais un front an ti-néo-destourien. En effet, dans ma dernière réunion avec eux au Bureau de Me Salah Farhat, rue d'angleterre, j'av ais proposé le contact avec le Néo-Destour parce qu'il n'était pas convenable de créerunfrontnational en Tunisie sans la participation du grand parti Néo-Destour. Quelques-uns se mirent à faire des allusions sarcastiques : "Alors il faudra inviter Salah Ben Youssef' qui était à ce moment-là en pleine collaboration avec le colonialisme au ministère Chenik 1 - "Et pourquoi pas? si le Néo-Destour le désigne pour faire partie de ce front. En tout cas si vous voulez faire un front national il faudra inclure le Néo-Destour, mais si vous voulez faire un front anti-néo, c'est une autre question. Pour ce front je ne suis pas d' a_ccord". Et j'ai quitté la salle avec un grand soupir de soulagement. Dans la rue je sentais que je venais d'échapper à une compromission. J'étais très heureux d'être sorti indemne d'une manœuvre où des éléments douteux voisinaient avec des éléments destouriens. *Dans la même année 1951, je fis un voyage en Algérie pour donner deux conférences sur mon voyage en U.R.S.S., 1 'une à Bône 1 Lettre de Béchir Ben Yahmed datée du 23 Novembre 1951 relatant la réunion des étudiants tunisiens pour entendre les explications des chefs néo-destouriens sur la situation en Tunisie et les négociations qui se déroulaient à Paris entre Chénik- Salah Ben Youssef d'une part et les Français de l'autre.
319 Souvenirs de néo-destourien 319 et l'autre à Alger. Dans cette capitale, je rendis visite à Messali, un homme avec une grande barbe, ressemblant plutôt à un marabout moderne. car sur la tête il avait un tarbouch. * Avec les étudiants de la grande mosquée : le Parti Cornmoniste Tunisien voulait tirer profit du mécontentement et de l'agitation des étudiants de la Grande Mosquée. Souvent, j'étais personnellement mêlé à cette agitation sans engager le C.T.L.P. Au cours de cette période, un personnage suspect et casse-cou ne m'inspirait pas confiance. C'était l'étudiant Gamha. Lors de la manifestation de solidarité avec le peuple égyptien du 20 Novembre 1951 devant1'ambassade d'angleterre, il avait participé aux réunions préparatoires mais dans la manifestation il avait disparu comme par enchantement. Le doute sur ses accointances avec la police devenait presque une certitude. Lors de cette manifestation, j'avais dirigé à plusieurs reprises des cortèges qui s'éparpillaient à l'attaque des O.M.S. pour se reformer quelques instants après surtout sur le parcours de Bab Jedid et Bab-Jazira. * Conférence des pays arabes : le Congrès Mondial de la Paix avait décidé d'organiser en 1952 une Conférence des pays arabes. Le C.T.L.P. était chargé de préparer cette conférence en Tunisie. J'avais fait une tournée dans le Jérid pour cette conférence. Par la suite, j'ai été poursuivi devant le tribunal français à Sfax pour tenue de réunion illégale dans le Jérid. Le tribunal était présidé par le cousin de Venturini et j'étais défendu par Me Bijaoui. J'ai été condamné à une amende. Le jour de la réunion à Tunis pour la préparation de cette Conférence- c'était un Dimanche- le nouveau Résident Général De Hautecloque arrivait à Tunis sur un vaisseau de guerre- gonflé à bloc d'après ses déclarations. *Déportation à Remada: quelques jours après, le 18 Janvier 1952, j'étais déporté à Remada avec les communistes et les néodestouriens. C'est pendant ce jour à Remada que Abdessemad, lors d'une soirée passée avec les néo-destouriens déportés, prétendit que c'était de connivence avec Bourguiba que je me suis fait exclure du Néo-Destour. J'ai démenti énergiquement cette version de mon exclusion. Quelques temps après, j'ai été libéré grâce à une inter-
320 320 Souvenirs politiques vention de l'ordre des Médecins à cause de mon état de santé. Le journal néo-destourien "Mission" avait publié un écho sur le danger que courrait ma santé précaire à Rem ad a. Le Conseil de 1' Ordre des Médecins avait demandé mon transfert dans une ville plus clémente. La Résidence m'avait transféré à Tunis. Y avait-il une intention policière dans cette décision? * Affaire de la cellule destouro-communiste : Quelques jours après ma libération, une petite information est parue dans les journaux quotidiens surtout dans la "Dépêche Tunisienne". Il y était dit que la police avait mis la main sur une cellule destourocommuniste présidée par une personnalité qui venait d'être libérée. Je n'avais pas lu cette information. C'est Georges Adda, militant communiste; qui était venu me mettre au courant de cette note parue dans les journaux et perdue dans la prose de la deuxième page de la "Dépêche Tunisienne". La brigade du commissaire Pierangeli avait mis la main sur un groupe de jeunes Tunisiens et par la torture leur avait fait dire qu'ils appartenaient à une cellule destouro-communiste dont le Président était le Dr Sliman Ben Sliman. "Le membre communiste de la cellule est Hédi El Hammi, déclarent-ils, et c'est lui qui est l'intermédiaire entre les communistes et nous". Arrêté, Hédi El Hammi, malgré les variétés de torture, fit échouer la machination de la bande à Pierangeli. Aussi, grâce à El Hammi, 1' affaire n'arriva pas jusqu'à moi. El Hammi, ouvrier minotier, était un bon militant communiste et syndicaliste. Il est le cousin d'abdessemad, du Néo-Destour 1 1 Autres faits pendant les événements de 1951 à 1954: "L'affaire B oubaker J ellouli". La gendarmerie de Zaghouan. La torture acceptée par mon cousin Brahim. La torture évitée en partie par mon frère Gacem et les autres. Engueulade au frère Gacem el obligation de se racheter en portant plainte contre les gendarmes de Zaghouan. Ce qui est fait. Constitution de Mendès-France. Boubaker me consulte sur l'avocat de France à constituer: Mendès-France,futur Président du Conseil, Maurice Garçon: grand avocat. A Tunis, discussion avec Me Abdennebi pour constituer un avocat radical-socialiste. Ce qui est fait. Il se rend à Zaghouan, voit le Contrôleur Civil et le chef de la gendarmerie. Mendès-France à Zaghouan: humilié par Cornaglia. Le procès à Tunis, Corna-
321 Souvenirs de néo-destourien 321 Retour de déportation de Rémada le 5 Février 1952 glia supplie Mendès-France de le ménager car il représente "la France" à Zaghouan, comme Conseiller Municipal. Réponse de Mendès-France :je suis ici pour défendre mon client. Chedlia Bouzgarou à la consulralion d'ophtalmologie du Dr Rais. Acharnement du gardien tunisien qui l'accompagne pour la surveiller même quand elle est dans la chambre noire avec le Dr Rais pour travail politique. Je m'oppose avec une infirmière française à laisser passer le gardien. L'infirmière française est admirable. Devant l'air décidé de la femme française, le gardien est paralysé, la "commission" est faite et la consultation terminée. Les autres employés font semblant d'être occupé à autre chose. Le Dr RidhaMrad est de cette bande. Les temps sont durs!
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323 3. Rencontres Avec Bourguiba
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325 Ma première rencontre avec Bourguiba après mon exclusion du Néo-destour, eut lieu à Paris àl 'Hôtel Continentallors de mon séjour dans cette capitale les 25 et 26 Novembre. 1954, de retour de Stockholm. Béchir Ben Y ahmed était à 1 'origine de cette rencontre. Auparavant en 1950, Masmoudi rn' avait fait la proposition de rencontrer Bourguiba. Je revenais du 2ème Congrès Mondial des Partisans de la Paix de Varsovie, fin Novembre- début Décembre. Masmoudi était venu me voir à l'hôtel, accompagné d'un certain nombre d'étudiants. Il fit allusion au fait que j'étais luxueusement logé. Ce n'étaitpas vrai car j'étais logé dans une chambre à deux lits avec Mohamed Jerad, dans un hôtel ordinaire de la Cité Bergère. D'ailleurs un étudiant, Sleim Ammar je crois, ne laissa pas passer l'allusion. Cette proposition de Masmoudi ne fut pas réalisée. Une deuxième fois, il me fut proposé par 1 'étudiant Ghouayel, responsable néo-destourien à Paris, de voir Bourguiba lors de mon passage dans cette ville les 22 et 23 Mai Bourguiba venait d'être transféré à l'île de Groix. A ce moment, j'étais de passage à Paris pour aller assister à la session du Conseil Mondial de la Paix réuni à Berlin-Est. J'allais à cette session avec Me Othman Ben
326 326 Souvenirs politiques Aleya, ancien étudiant communiste tunisien de Paris, et Ridha Gmati responsable du Parti Communiste Tunisien pendant la déportation des principaux dirigeants (Mohamed Ennafâa et Maurice Nisard) et qui, quelque temps après, se révèlera être à la solde de l' administratioq française en Tunisie. Fonctionnaire aux P.T.T., il sera dénoncé par un fonctionnaire français militant ou ami dès communistes. Quand j'avais rencontré Ghouayel, il était avec Ben Ale y a. J'acceptai la proposition d'aller à l'île de Groix pour voir Bourguiba. Mais comme la première fois, la rencontre n'eut pas lieu. Je n'avais donc pas revu Bourguiba depuis la pénible visite qu'il me fit à mon cabinet le 17 Mars 1950, deux jours avant mon exclusion du Néo-Destour. Le 18 Janvier 1952, je l'avais aperçu de loin à 1' aéroport militaire de 1' Aouina le jour de notre déportation à Remada. Lui, devait être mis en résidence surveillée à Tabarka. Alors que les deux premières tentatives de rencontre avaient échoué, la troisième réussit. Je venais d'arriver de Stockholm où j'avais participé avec une délégation tunisienne à une session du Conseil Mondial de la Paix. C'étaitle 24 Novembre Après le restaurant, je rn 'attablais à la terrasse d'un grand café des grands boulevards avec Mohamed Jerad. Béchir Ben Yahmed qui était à Paris dans l'entourage de Bourguiba, venant à passer par là, rn' aperçut et vint s'asseoir à notre table. Conversation politique et, comme Masmoudi et Ghouayel en Mai 1954, Béchir Ben Yahmed me demanda si je désirais voir Bourguiba. Je répondis sans hésitation "Oui!".Il me donnerait la réponse le lendemain matin à mon hôtel. Et le lendemain Béchir Ben Yahmed me fixa rendez-vous avec Bourguiba à l'hôtel Continental pour l'après-midi vers 5 heures. J'arrivais avant 1 'heure du rendez-vous à 1 'hôtel. Assis dans le salon du rez-de-chaussée, je vis passer Jellouli Farès qui me salua. Il y avait aussi d'autres figures que je ne connaissais pas: en trenchcoat, l'étudiant Ben Cheikh de Mahdia, actuellement ingénieur aux P.T.T., Belkhodja, aussi de Mahdia et qui occupe en ce moment le poste de Directeur de la Banque Nationale Agricole. Quelques instants après, on rn 'invita à monter à la chambre de Bourguiba. Là,
327 Rencontres avec Bourguiba 327 je trouvais entre autres Hédi Nouira, Cheikhrouhou, le directeur du journal Es-Sabah et d'autres personnes, environ une dizaine, installées dans le salon et bavardant, attendant le réveil de Bourguiba qui faisait sa sieste habituelle, dans la chambre à côté. Assis dans un coin et ne participant à aucune conversation, j'attendais comme tout le monde. Brusquement la porte de la chambre s'ouvrit et il apparut. Tous ceux qui étaient assis se levèrent, sauf moi. Je restais assis sur mon siège. Bourguiba rn 'aperçut et nous voilà nous donnant l'accolade, émus et les larmes aux yeux. Les premières paroles furent pour dire que nous étions quitte, chacun s'étant trompé une fois, certainement faisant allusion à ma croyance en la victoire des Allemands pendant la guerre et lui ayant cru dans l'aide amédcai.ne pour la dernière bataille de l'indépendance. Puis, après quelques autres paroles, nous nous sommes retirés tous les deux dans la chambre à coucher. Là, il me fit part de ses inquiétudes en ce qui concernait les pourparlers avec la France pour l'autonomie interne. Ça traîne! Peut-être serat-il obligé de reprendre la bataille. Cette fois-ci, ce sera la lutte armée car elle avait déjà commencé avec ceux que les Français appelaient les "fellagas", les patdotes tunisiens qui ont pris le maquis. "Si je reprends la lutte ce sera alors sur une grande échelle et il faudra beaucoup d'armes. Peux-tu rn 'obtenir des armes de tes amis?" - "Oui! Pourquoi pas? Seulement qu'est -ce que je représente à leurs yeux en Tunisie? Notre faible mouvement de la paix est contrecarré en Tunisie. On fait le vide autour de lui et on l'empêche de s'étendre. Il faudra changer d'attitude et le laisser se développernormalement. A ce moment -là je représenterai une force dans le pays". "Bien! on verra ça!"voici à peu de choses près 1 'essentiel de notre conversation en tête à tête. Après quelques autres paroles, je prenais congé de Bourguiba et me retirais. En quittant 1 'hôtel, je rencontrais Hédi N ouira et un autre Tunisien, peut -être Béchir Ben Yahmed. Il me demanda mon avis sur la situation politique. Je lui dis qu'il fallait ménager les "fellagas" car la France voulait leur reddition à cette péliade. Le lendemain je quittais Paris pour Tunis. Cette conversation avec Bourguiba n'eut pas de suite. Les pourparlers, après des fortunes diverses, aboutirent à une autonomie
328 328 Souvenirs politiques interne bien rabougrie. Bourguiba n'eut pas besoin des armes des pays de l'est. Je le reverrai au début de Juin 1955 après son retour triomphal du 1er Juin pour le féliciter pour le pas franchi par le Mouvement National et pour son retour. J'avais pris mon tour dans la queue des personnes venues dans ce but, après avoir attendu longtemps son arrivée. Cela se passait dans la maison de la rue Jemâa El Houa, sa demeure depuis plusieurs années. J'étais perdu dans la foule des gens qui attendaient comme moi, assis sur une chaise. Ali Belhouane était là et, dirigeant néodestourien, il était comme chez lui. Les gens qui attendaient étaient surtout de la bourgeoisie et pas de la meilleure. Il y av ait, je crois, des Saïed de Béjà, Zmerli de l'instruction Publique avec un poète et un poème. Perdu dans cette foule hétéroclite et même pas aperçu par Belhouane, je mesurais la chute à laquelle j'étais arrivé à la suite de mon exclusion du Néo-Destour et de mon attitude rigide et intransigeante. PREMIER REPAS CHEZ BOURGUIBA J'étais à mon cabinet, probablement le 9 Novembre 1956, quand Mohamed Ben Khélifa me téléphona. Il rn' annonçait que j'étais invité avec ma femme à déjeuner chez Bourguiba. Je ne m'attendais pas à cette nouvelle. Je demandais quelques explications, puis je rouspétais. Ben Khélifa s'expliqua :il n'était pour rien dans tout cela. Ayant rendu visite à Bourguiba, ce dernier lui demanda de mes nouvelles et c'est comme cela que la chose était arrivée, Bourguiba l'ayant chargé de nous inviter pour déjeuner le lendemain. Je lui ai dit qu'il n'avait pas à accepter en notre nom. li me répondit qu'il n'avait rien accepté et qu'après tout il pouvait répondre que celan' était pas possible ; en tout cas il allait venir chez moi pour s'expliquer avec moi. Il arriva et nous recommençâmes le bavardage du téléphone pour aboutir à mon acceptation. Là-dessus Zohra, ma femme, rentra de son travail, se changea et nous prîmes la route pour Ste Monique devenue Saïda, puis actuellement Palais de Carthage. Ce jour coïncidait avec 1' averlissement de Boulganine à 1' Angleterre et à la France en pleine agression contre 1 'Egypte. Les
329 Rencontres avec Bourguiba 329 journaux de ce jour annonçaient la dramatique nuit des coups de téléphone d'eden et de Guy Mollet à Eisenhower pour avis à la suite de l'avertissement Boulganine. Ce sujet nous l'avons effleuré pendant cette rencontre, étant un sujet délicat à traiter entre Bourguiba et moi, le premier pro-occidental, le second pro-communiste. Après le repas, nous nous installâmes au salon. Ben Khélifa, au cours de la conversation, parla d'un ministère pour moi. Je répliquais calmement que je ne demandais den et Bourguiba garda le silence. Ben Khélifa parti, ma femme et moi avons fait une petite sieste. Après cela, Bourguiba reçut Mme Baruch qui venait lui demander des nouvelles de sa santé, puis Habib Achour en pleine bataille contre Ben Salah parle biais de la création d'une nouvelle centrale syndicale tunisienne, 1 'U. T. T., pour affaiblir Ben Salah, soutenu par Bourguiba dans cette scission. Nous avons assisté à leur conversation. Bourguiba informa Habib Achour que 1... était venu le voir au sujet du cas de Ben Salah. Il lui aurait dit parlant de Ben Salah: "Mais vous n'avez qu'à le renvoyer à ses élèves". Ben Salah étant professeur de l'enseignement secondaire. Habib Achour, motorisé, nous avait ramené à Tunis. En chemin, je lui fis remarquer : "Si tu as fait la scission pour donner plus de vigueur aux syndicats, cela peut s'excuser mais si c'est dans un autre but, tu le regretteras". 2 RENCONTRE A MON DOMICILE (10 MAI 1957) C'était le matin vers heures. La sirène de la suite de Bourguiba avait retenti dans le quartier de Bab-Jedid puis brusquement se tut au niveau de mon cabinet- domicile. Le bruit des motos de la suite s'était également tu au même endroit. Mon frère Ahmed et moi étions perplexes et agités car nous n'étions au courant de rien et il était possible que Bourguiba vint pour me rendre visite. Je montais à la terrasse pourvoir ce qui se passait dans la rue. Mon frère 1 Mot manquant dans le manuscrit 2 Aujourd'hui 20 Janvier 1966, Bourguiba a prononcé un discours devant les cadres de l' U.G.T.T. à l'occasion du 20ème anniversaire de la création de cette centrale syndicale./[ a parlé de Habib Ac hour et de ses affaires judiciaires.
330 330 Souvenirs politiques Ahmed me rejoignit en courant et rn' annonça la visite de Bourguiba. Je descendis très vite et je vis Bourguiba qui montait l'escalier. J'allais à sa rencontre. Salutations simples et nous voilà installés dans la petite salle du milieu de mon appartement. D'abord il y eut un bavardage sans grande signification puis Bourguiba parla des événements de Suez et de 1' agression franco-anglaise contre 1 'Egypte. "Heureusement pour l'egypte et Nasser qui ont été sauvés par l'amérique". L'attaque était directe, notre désaccord se situant au niveau de cette interrogation: quel était l'allié, de l'amérique ou de 1 'Union Soviétique, des pays victimes des puissances coloniales européennes? Venir me dire que 1 'Amérique avait sauvé 1 'Egypte et Nasser, c'était de la provocation directe. J'étais assis en face de Bourguiba sur un fauteuil. Avant de lui répondre, je rn 'avançais vers lui et assis sur le bord du fauteuil, je lui dis : "Par Dieu"! «~4» où serait en ce moment Gamal Abdennasser sans l'avertissement Boulganine. Il serait peut-être mort, en fuite et à la tête de l'egypte il y aurait un autre gouvernement". Bourguiba se leva et en colère cria : "Voilà comment vous trompez les gens! Vous liez les événements 1 'un à 1' autre, alors qu'il n'y a aucun lien de cause à effet entre les deux". «.1Y.J 1...i>'..l;&. L..J">J ç.~ ç.._; 1,1.>) J' U\ l_,.bl;ü Jo~ y ~» Et, tourné vers le mur, il essayait de matérialiser son idée avec son doigt par une figuration de deux points que 1 'on allie 1 'un à l'autre alors qu'ils n'ont aucun lien. La preuve, (et il reprenait son argumentation), qu'il n'y avait aucun lien entre l'avertissement Boulganine et l'arrêt des hostilités, c'était les événements qui se déroulaient en Jordanie. "Vous voyez dans cette affaire, l'union Soviétique ne bouge pas parce que c'est l'amérique qui soutient le Roi Hussein dans sa lutte contre Naboulsi, qu'elle est déterrninée à l'appuyer. Devant la détermination des Etats-Unis, l'union Soviétique ne fait rien". "Si Boulganine n'avait pas lancé son avertissement, répondisje, les Etats-Unis auraient laissé les Franç'ais et les Anglais poursuivre leur agression". Là-dessus, Bourguiba prit son fez, se coiffa et se préparant à partir dit : "j'étais fatigué et en allant au siège du Gouvernement, je
331 Rencontres avec Bourguiba 331 me suis dit : je vais aller me reposer un peu chez Sliman et me voilà encore fatiguant mes cordes vocales déjà fatiguées et entré dans une discussion fatiguante". Ils' apprêtait à partir. Je rn' approchais de lui et mettant fin à cette discussion politique, je le fis asseoir de nouveau pour se reposer. Ils' assit, j'en fis autant et nous voilà parlant du beau temps et de la pluie. Il se calma, nous continuâmes notre bavardage anodin et quelques instants après je l'accompagnais à sa voiture bons camarades comme avant. Rapportant cette visite, le journal hebdomadaire "1 'Action" de Béchir Ben Yahmed (en cette période journal financé par des néodestouriens par actions souscrites) du Lundi 13 Mai 1957 p. 14, rubrique "Confidentiel" évoque: "Vendredi dernier, au lendemain de son discours de Nabeul, le Président Bourguiba en allant à son bureau a fait arrêter sa voilure à Bab-Jedid à la hauteur du domicile du Dr Ben Sliman, Président du Mouvement de la Paix en Tunisie, ancien leader du Néo-destour, devenu partisan d'une coopération plus étroite avec les pays de l'est. Le Chef du gouvernement s'est rendu au domicile de son "vieux camarade" en visite amicale, en toute simplicité et sans que le Docteur en ait été averti au préalable. Pendant quelques instants, ils ont évoqué des souvenirs communs et fait un tour d'horizon politique général. Ce geste que le Président Bourguiba place sur le plan affectif et amical a été rapidement connu à Tunis où les commentaires - souyent sympathiques -vont bon train". Dans le même numéro, " l'action " parlant du discours de Bourguiba à Nabeul écrit, p. 15, sous la rubrique "Jeudi 9 Mai", 2ème colonne : "Le Président Bourguiba a inauguré cet après-midi la foire-exposition de Nabeul. A cette occasion, il a prononcé son discours hebdomadaire. Le Chef du gouvernement a révélé dans ce discours, les raisons pour lesquelles 1 'accord n'a pu être réalisé avec M. Richards, envoyé spécial du Président Eisenhower, sur les modalités de l'aide américaine offerte à la Tunisie et plus particulièrement sur l'utilisation des crédits" 1 1 Voir dans le même numéro p. 3, des articles sur la politique tunisienne et l'amérique. Pour les événements: renvoi du gouvernement Naboulsi progressiste par le Roi Hussein. Voir les journaux de l'époque.
332 332 Souvenirs politiques Je revenais d'une réunion à Stockholm du Bureau du Conseil Mondial de la Paix. J'arrivais à Tunis le Vendredi 1er Novembre 1957 après une absence d'une dizaine de jours. J'avais hâte de reprendre mon travail de médecin pour gagner ma croûte. INVITE A MONASTIR PAR BOURGUIBA Le lendemain, Samedi 2 Nove rn bre 1957, j'étais à mon cabinet quand le téléphone sonna. C'était Allala Laouiti, le Secrétaire particulier du Président qui me téléphonait pour rn' annoncer que ce dernier rn 'invitait à 1' accompagner à Monastir pour passer le weekend. Je le remerciais mais lui faisais observer qu'étant absent depuis 10 jours de mon cabinet, j'avais hâte et besoin de reprendre mon travail. Après avoir peut -être consulté le Président, il me dit que ce sera pour une autre fois. Mais entre-temps, j'avais réfléchi et trouvé inconvenant de refuser. Je répondis que j'étais prêt à partir. Une demi-heure après, avec ma petite valise, je m'installais dans la voiture de Bourguiba venu me prendre à mon domicile et cabinet. Nous voilà sur la grande route Nord-Sud installés dans une luxueuse voiture, héritage de Lamine Bey, détrôné moins de cinq mois auparavant, le 25 Juillet Bourguiba me parla des mécanismes de luxe et des commodités de cette voiture. En même temps, nous faisions fonctionner ces mécanismes. En appuyant sur un bouton, les vitres des portières se soulevaient ou s'abaissaient, par un même mécanisme, une vittine entre le devant et l'arrière de la voiture se soulevait ou s'abaissait. A Monastir quand je serai seul dans la voiture, je rn 'amuserai à les faire fonctionner. En cours de route, nous avions bavardé un peu de tout. Par exemple, du cas de Youssef Rouissi, toujours réfugié au Moyen Orient. Il rn 'informa qu 'unjoumaliste libanais, ami de Rouissi venu en visite en Tunisie 1' avait entretenu du cas de ce demier. Bourguiba avait répondu qu'il pouvait rentrer dans son pays natal et qu'il ne risquait rien. Rouissi avait auparavant mené une campagne d'opposition d'abord contre Bourguiba et Salah Ben Yousseflors du Ministère Chenik et ensuite contre Bourguiba lors du différend Bourguiba- Salah Ben Youssef. Je lui fis remarquer que ses parents et amis de Tunisie lui déconseillaient le retour dans le pays en faisant valoir, entre autres raisons, 1 'impossibilité pour lui de quitter le pays
333 Congrès pour le Désarmemeni et la Coopération lniernationale à Stockholm en Juillet De gauche à droite: Béchir Ben Yahmed,JeanRous, Dr. Ben Sliman et Dr. Ben Miled.
334 334 Souvenirs politiques s'il en avait l'intention et si la situation ne lui plaisait pas car on l'empêcherait de le faire et on le garderait comme un prisonnier. Calmement Bourguiba répondit qu'il n'y avait rien de tout cela et que s'il voulait repartir pour le Moyen-Orient, il pourrait le faire. Après ma remarque, Bourguiba reprit le cas de Rouissi. il me dit qu'après 1 'intervention du journaliste libanais, ami de Rouis si, ce dernier se mit de nouveau à 1' attaquer au Moyen-Orient. Il aurait dit dans une réunion que les photos de Nasser narguaient Bourguiba dans les cafés et autres lieux publics. Mis au courant par ses services d'information de cette attitude pour le moins étrange, après l'intercession du Libanais, Bourguiba se fâcha de nouveau et Rouissine revint pas en Tunisie. Jeluifis remarquer que ses services n'auraient pas du le mettre au courant de cet incident. Il a protesté et me fit observer que leur devoir était de le faire. Arrivés à Monastir, nous fîmes un tour pour voir les travaux en cours. Visite au vieux port à ressusciter, visite au marché de la ville qui devait être remplacé par une grande place après démolition et d'autres travaux d'embellissement. Nous étions accompagnés par l'ingénieur Latiri qui donnait des explications au Président. En reprenant la voiture pour retourner à la maison, j'avais 1 'impression qu'il se livrait à des dépenses exagérées pour sa ville natale Monastir. Arrivés près de la maison, je lui fis la remarque en disant: un' est-ce pas trop de projets pour Monastir; cela risque de déterminerunmécontentementailleurs". "Non/me répondit-il, d'ailleurs onfera la même chose pour les autres villes!". A côté de l'ancienne maison de Bourguiba, une habitation mode me, spacieuse et très bien meublée a été construite pour lui servir quand il venait à Monastir. Beaucoup de monde était là : le Gouvemeur de Sousse, le Moâtamed de Monastir, Allala Laouiti, Latiri, d'autres citoyens de Monastir avec Chedli Kallala et Ahmed N oureddine, Président de la Muni cipalité de Sousse. Je fus brusquement confronté avec la nouv~lle appellation de Bourguiba : "Sidi Errais". Auparavant, je le voyais dans un petit cercle :à Paris, à l'hôtel Continental, à Saïda avec Ben Khélifa, chez moi en tête-à-tête, et là brusquement tous les assistants s'évertuaient à donner du "Sidi Errais" à tout bout de champ. De tout temps j'ai dit "Si Lahbib". Il est vrai que Bourguiba était devenu Président ge la République
335 Rencontres avec Bourguiba 335 depuis le mois de Juillet 57 et je ne l'avais pas vu depuis sa visite chez moi sauf quelques instants pour le féliciter après son élection à la Présidence de la République. Mon "Si Lahbib" détonait dans cette avalanche de "Sidi Errais". D'ailleurs je rn 'en servais de moins en moins pourne pas me singulariser et gêner Bourguiba. Cela me gênait aussi. Ce qui me chiffonnait surtout dans cette nouvelle appellation, c'était "Sidi". Dans cet entourage, seul Latiri était non conformiste et se comportait suivant son naturel. A un moment donné il alla jusqu 'à montrer et faire remarquer à Bourguiba le coût des travaux entrepris à Monastir. J'avais l'impression - vraie ou fausse - qu'il voulait attirer son attention sur les dépenses déjà élevées de ces travaux. Bourguiba regarda distraitement les papiers présentés par Latiri. L'après-midi, on alla à la plage qui sera transformée et où on construira un café, avec élargissementdelaroute qui reliera Monastir à cette nouvelle plage. Pour la première fois le collaborateur des Français, l'ancien grand caïd Aziz Sakka fit son apparition. Bourguiba le reçut normalement. Je commençais à tiquer devant ce triste individu. Le reste de 1' entourage n'était pas chaud pour le nouveau venu, célèbre par son dévouement au Protectorat français. TI discutait avec le Président, à l'aise, presque le seul à converser. Retour à la maison, étant d'abord allés à pieds, au bout d'un momentjen'arrivais plus à me maintenir au rythme de lamarche de Bourguiba. C'est alors que je montais dans la voiture héritage de Lamine Bey et rn' amusais à faire fonctionner les appareils automatiques. A la maison, je couchais dans une petite chambre dans un lit luxueux. Le lendemain, on fit une visite au cimetière des martyrs fusillés par les garde-mobiles pendant les événements de 1952 à Ensuite, on visita le mausolée de la famille Bourguiba en construction. Tou tl 'entourage était là. Une discussions' ouvrit sur le meilleur marbre à utiliser pour recouvrir les murs internes du mausolée : la couleur, le grain... Tout le monde prit part à la discussion sauf Me Hédi Khefacha, le résistant et moi-même qui bavardions ensemble près de la porte loin du groupe entourant Bourguiba. Pendant le repas de midi, dans sa conversation, ce dernier attaqua les communistes. J'étais installé à sa gauche. J'encaissais les
336 336 Souvenirs politiques attaques contre mes amis espèrant que cela allait s'arrêter. Non! Il ne s'arrêtait pas, il continuait. C'est alors que je plaçais quelques mots: "SiLahbib! n'oublie pas quel' ami des communistes est à tes côtés!"il s'interrompit et me répondit: «r-r-- ~~ llt..» "mais tut' es désolidarisé d'eux! ". Et la conversation sur les communistes s'arrêta là. J'étais satisfait d'avoir placé un mot car il ne faut pas oublier que c'est le Président de la République qui parlait, écouté religieusement par son entourage. Aussi avais-je limité ma réplique à une seule phrase et n'avais pas rectifié la contre-vérité avancée sur mon prétendu acte de désolidarisation «1.$~» d'avec les communistes. Il est vrai que Bourguiba n'a plus continué à attaquer les communistes. A la fin du repas, il parla d'un militant du Sud, Bouaouaja, qui avait été écarté par les destouriens lors d'une élection parce qu'il avait exagéré en accaparant beaucoup de profits, licences de transport, etc... «fr y.?» L'après-midi, on visita une petite parcelle d'oliviers de Bourguiba. Sortant de son orangeraie, le fameux Aziz Sakka fit son apparition au loin. Avant qu'il n'arrive à notre hauteur, je dis à Bourguiba: "Et ce chien! il va s'en tirer à bon compte?"- "Non, répondit-il, il est sur la liste de ceux à qui on demandera des comptes sur leurs fortunes". Le soir, avant le repas, Bourguiba écoutait la radio. C'était le dimanche 3 Novembre Radio Tunis donnait la nouvelle sensationnelle de 1 'envoi par les Russes d'un spoutnik, contenant un être vivant, la chienne Laika. Revenant du lavabo, j'arrivais à la fin de l'émission de cette nouvelle. Discrètement, car il s'agissait de mes amis, je lui dis : "Ils ont envoyé un autre spoutnik"- "Oui! avec une chienne dedans!". Je n'insistais pas, car depuis quelque temps les Russes battaient sur ce terrain les Américains, amis de Bourguiba. Ensuite, nous passâmes à table. Beaucoup de monde était présent ce soir là, surtout des Monastiriens : Allala Laouiti, Chedli Kallala, le Gouverneur de Sousse, le Moâtamed de Monastir, etc... Bourguiba parlait et voilà qu'il dit : «~~ L!IS' L!k::L» "Sliman était partisan (ou favorable) à la croix gammée". Je répondis sans hésitation: «~~?L.» "Je n'étais pas favorable à la croix
337 Rencontres avec Bourguiba 337 gammée". Elevant la voix, il répliqua :! J~._r:S" \.. ~ J-l4..$'» «~ 8-- CL,.,J liî 'Ill.#~ ~ _;.;s \.. J-l4..$'"Comment? Tu n'étais pas partisan de la croix gammée? Mais vous étiez tous favorables à la croix gammée sauf Salah et moi nous étions favorables à la Grande-Bretagne.!". Je reconnais 1 : «Jll.~l.Jl,a.::;l - _;ë \.. (.,fo~ u5j J~..:.-;S'» "Mais je n'ai jamais souhaité la victoire des Allemands!" Et Bourguiba triomphant, reprit de plus belle : r'ys' l..i..>l>! w! w» \..!..:_,~ ~ Ll:-JI ~ )l._,..ui! Lt;:.JI ~ )1._,..UI o)~ ~_,:JI ~\ ~ ~\ J( A ~..;_;S' ~ ~- C,J\)! :;.J~ «Jll.~l ~ ~"Souhaité! Souhaité! Est-ce ainsi que parlent (ou agissent) ceux qui font de la politique? Les gens qui font de la politique font des prévisions (ou calculent) et non des souhaits! Si j'étais à ta place (si j'étais comme toi) j'aurais agi de telle façon qu'en cas de victoire allemande la chose aurait été légère pour le peuple tunisien (que les conséquences de la victoire allemande auraient été moins lourdes pour le peuple tunisien)". Poursuivant ma défense que Bourguiba mettait à terre à chaque fois, je répliquais : «0ll.~l ~ _;.~ r._;.. ~ L.J il).' J -_~ë \.. ~» "Non seulement, je n'ai pas souhaité; mais je n'ai rien fait pour la victoire des Allemands!':. Et Bo_urguiba toujours triomphant_: «! cg:-jji ~ ~IJJ ~ ~ J...ü ~\..;_;S' j.1! J...ü! ~» "Faire! Faire! Qu'est-ce que tu pouvais faire? Mais vous étiez devant moi comme des poules!"(ou des moutons). Assis, je me levais et me défendant sans. peur, je répliquais : L. lii )1..,w...u~ t cg:-jji ~ 0..1.t? L. liî -l>-î d>-.:r Jli L. liî» d>-.:r Jlil L.J ~ ~ ~ Jl'..:.JJ t o..ji ~_,.. -l>-î d>-.:r Jli «l..i..>l> ~ J..\,jl o..ji ~ lii )l ;JL,L~ tj.y ~) -l>-î "Moi je n'ai peur de personne! Moi je n'étais pas comme une poule devant toi! Et la preuve que je n'ai peur de personne, mon attitude (politique) d'aujourd'hui! Quand me vient une idée, je la suis sans peur de personne et je mè sacrifie pour elle! Et la situation dans laquelle je me trouve aujourd'hui en est une preuve!". 1 Oui! j'avais de la sympathie pour les allemands, c'était le vrai sens de mon attitude.
338 338 Souvenirs politiques Bourguiba s'était tu. Allala Laouiti qui se trouvait au bout de la grande table s'adressa à moi et me dit d'un ton fraternel : «~1 ~~ ~.?" J,rü Jl...:L ~.?'»"Si Slirnan, tu sais que SiLahbib t'aime bien... " et d'autres paroles pour me calmer dont je ne me souviens pas bien. Saïda, la nièce de Si Lahbib, qui se trouvait dans la cuisine au rez-de-chaussé, est remontée en vitesse alertée par les cris de la discussion et se dirigeant vers moi toujours debout mit sa main sur mon épaule et essaya de me calmer à son tour : «Jl...:L..s"..w1 0L.:") ~ ~.?"J ul! ~.ui j.~~.}1,11» "Pourquoi avez-vous sorti cette histoire? Si Lahbib et toi, vous êtes comme des frères! Asseyez-vous Si Slirnan". Calmé, je m'assis et me voilà de nouveau à gauche de Bourguiba comme si rien ne s'était passé. On se remit à manger et Bourguiba qui av ait dans son verre un peu de jus de poire me le passa pour en boire. Et le repas se termina comme il avait commencé, dans le calme. Pendant cette empoignade, les autres convives avaient essayé de me calmer en affirmant eux aussi leur sympathie pour les Allemands : "Si Slirnan, nous aussi, nous aimions les Allemands! ". Après le repas, au bout de quelques instants passés au salon, je regagnais rna chambre à coucher. Avant de rn 'endormir, je commençais à réaliser que je venais de me conduire d'une façon irrespectueuse à l'égard du Président de la République. Allait-il rn 'en tenir rigueur et chercher à sévir? J'avais quelques regrets. Le lendemain matin, ce fut le départ pour Tunis 1 Pendant le voyage, on bavarda. Il rn' annonça que le Dr Laroussi Chahed allait être parmi ceux qui seront poursuivis pour fortune illicite, car il faisait vendre aux bédouins leurs ustensiles de cuisine en cuivre pour se faire payer ses consultations. Arrivés à Tunis, je décidais de lui faire des excuses pour l'incident de la veille. Avant d'arriver à mon 1 Avant de monter en voilure, brève conversation entre Bourguiba etallalalaouiti quise termina par l'ordre donné par Bourguiba àlaouiti de laisser au Délégué de Monastir Ghédira une "unité" probablement un million pour les travaux personnels.allalalaouiti avait une petite sacoche avec lui probablement celle qui contient l'argent.
339 Rencontres avec Bourguiba 339 cabinet Boulevard Bab-Menara, je lui dis: js. ~t::... ~~ <$"» «c_)-:!1.;l,.::. "Si Lapbib, pardonnez-moi ce qui s'est passé hier". li me répondit : «..:.;j..) ~J ç.\.o:- ç.-f! ç.-f J:.-» "Ce n'est rien, c'est une chose qui est venue et disparue au même instant". LES MOUTONS DE L' AID Quelques jours après la réception donnée au Palais Es-Saada de La Marsa, àl'occasiondelafêtenationale du 1er Juin 1959, Allala Laouiti me téléphona à mon cabinet pour me parler du mouton que voulait rn' envoyer Bourguiba à 1' occasion de la fête de 1 'Aid el Kébir. Cette année-là l' Aid el Kébir avait lieu le 16 Juin «~~ J-}s- ~ 0 ~~ <5' Jk.:L-» "Sliman! Si Lahbib voudrait t'envoyer le mouton de 1 'Aid". A 1' annonce de ce cadeau, je ripostais sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant :! J, ~~! J> ji» «~~..)._;J'.>WI y...\.i WJ,0Ç,Ji 4 WJ "Ah! Ah! nous voilà comme les Beys (les Beys à l'occasion de cette fête, offraient des moutons à leurs courtisans, à leur entourage, à leurs ministres, à leurs médecins, etc... ) Nous offrons des moutons à l'occasion de l'aïd". Allala Laouiti répondit:~ Lo i...i_,ji! i'%jt., ç.\.o:- J-\j» «~~ J-}s- ~ (,?--Y. "Mais pourquoi ces paroles (pourquoi ces remarques désobligeantes?) Est -ce qu'il est interdit à quelqu'un d'offrir à son ami un mouton à l'occasion de l'aïd?" Je repris la parole pour faire remarquer à Allal a : "Est -ce que Si Lahbib a une propriété ou un troupeau de moutons? Ecoute-moi, cette fois je l'accepte, mais la prochaine fois, non!". Lol ~ o~ ~_).JI ~1.._;J~ ~ ';;1J ~ J~ ~1 d-" 1-lJ ";;» - «! '1 ;;.,! A.;;kJ 1 Et Allala termina « ç.:.» "Tu es toujours le même".. "Mes salutations à Si Lahbib et remercie-le de ma part"! «op>- ~~ ~1 <.,?' ~ ~ )) C'était un beau mouton, bien en chair, qui était venu s'ajouter à celui qu'envoy~ient les frères de Zaghouan.
340 340 Souvenirs politiques INCIDENT AVEC MATHILDE L'anné. d'après, nous avons aussi été invités à la fête du 1er Juin Cette fois-là, il y eut collation et feux d'artifice. Zohra et moi avions salué Bourguiba et Mathilde rangés sur deux rangs avec les autres invités au moment de leur sortie du Palais. Nous aurions pu avoir un incident ce jour-là par la faute de Mathilde. Ma famille de Zaghouan m'avait demandé d'organiser une visite à Bourguiba pour lui offrir des gâteaux "kaak el ouerka" du village. Le jour fixé, le 28 Janvier 1959, il y avait là mes trois frères, Ali, Ahmed et Béchir, ma femme et ma belle-sœur Halouma. Après la visite à Bourguiba, nous avions décidé d'aller voir Mathilde pour lui remettre les gâteaux de Zaghouan. Arrivés à la villa du Belvédère et annoncés, elle nous avait fait attenclœ au moins une heure pour se montrer et nous demander encore de 1' attendre car on lui passait des films. Quand, une demi-heure après, la famille de Hédi Chaker de Sfax est venue, elle est enfin arrivée. Nous, mécontents sans le montrer, nous nous sommes levés, avons félicité Mathilde et pris congé d'elle. Par la suite, j'avais raconté la chose à Mohamed Ben Khélifa. Ce dernier, rencontrant Mathilde à 1 'aéroport d'el Aouina, lui parla de cet incident. Elle se défendit et promit de tirer au clair cette histoire avec nous. Et voilà gu' elle profitait de cette rencontre cérémoniale pour ouvrir une discussion derrière le dos de Bourguiba que nous venions de saluer. Connaissant le caractère de ce dernier et ses sorties avec Mathilde, j'abrégeais la discussion et Bourguiba n'eut pas le temps de se fâcher. Après cette cérémonie à laquelle avait participé une partie des invités, tout le mondes' est dispersé dans les jardins du Palais. A un moment donné Allala Laouiti vint vers moi et me dit : "Le Président veut t'envoyer le mouton del' Aid". On était à une semaine de l'aid El Kébir : "Non! Non! jet' ai dit 1' année dernière que je n'accepterai plus de mouton pour la fête". -On voit bien que tu ne nous aimes pas! rétorqua AllalaLaouiti. - Je ne vous aime pas? Et alors qu'est-ce que je fais en ce moment ici. Seulement je ne fais pas tout ce que vous voulez vous!
341 Rencontres avec Bourguiba 341 Je fais ce que je décide de faire". Et Allala Laouiti s'éloigna sans aucune animosité. HUMILIATION DE MA TERI ET GUI GA Bourguiba fit en Décembre 1959 une tournée dans le Sud Tunisien, tournée gouvernementale et de souvenirs. Parmi les personnes qui l'accompagnaient, il y avait le Dr Mahmoud Materi et Me Bahri Guiga, ses anciens compagnons de détention de 1934 à 1936 dans les territoires militaires du Sud Tunisien. lis y furent déportés par le "satrape" Peyrouton, alors Résident Général en Tunisie: Je suivais dans la presse, comme tout le monde, cette tournée politique quand parut dans "El Amal" du 11 Décembre 1958 un document important dans 1 'histoire du mouvement de libération nationale et aussi dans 1 'histoire ou Néo-Destour et du rôle de Bourguiba dans le Néo-Destour. Dans ce document, procès-verbal d'une réunion des membres du Bureau Politique où chacun exposait son point de vue sur la situation politique, apparaissaiç d'un côté la déchéance politique des membres de ce Bureau Politique et de l'autre la position juste et révolutionnaire de Bourguiba. Mais était-il "juste" d'inviter Ma teri et Guiga et de leur mettre leurnez dans leur forfaiture? On dirait un guet-apens. J'étais choqué par ce comportement de Bourguiba et me promettais de lui en faire la remarque à la prochaine rencontre. Elle eut lieu quelques semaines après, le Jeudi 22 Janvier C'était à l'occasion d'une. invitation à déjeuner faite pour ma femme et moi. Notre fils Moncef nous accompagnait. Assistaient à ce déjeuner Mathilde et Saida Sas si, la nièce de Bourguiba. La conversation débuta sur les souvenirs communs et nous voil& arrivés à Borj-le-Bœuf ou autre événement en liaison avec la déportation de Nous en arrivions à la tournée dans le Sud de Bourguiba accompagné de Materi et Guiga. De but en blanc, je lui dis : "Tu n'aurais pas du, après les avoir invités, leur mettre le nez dans leurs saletés". «~)\ J ~.,:_ ~\ ~..t;:...,\ 4,~\5"' \..» Et Bourguiba fâché par mes paroles, me dit: "Je n'ai pas été la cause de cela. C'est Materi qui a été à 1 'origine de cela".
342 342 Souvenirs politiques Quand nous sommes arrivés devant la cellule, Materi a dit : "Oh! mes amis, Si Lahbib a vécu dans cette cellule". A ce moment, je me suis rappelé que ce n'est pas cela qu'il fallait dire de cette pièce et j'ai dit : "Ce n'est pas cela qui importe, que Si Lahbib ait été logé ou non dans cette cellule. Cette pièce a failli être le tombeau du Parti, et j'ai raconté la réunion et ce qui s'était passé dans cette réunion". ~ U,.:,J.Ji UJ 1~ l) ~\ 015'" JI y. <,?}:>lll.~\ LÎ J--» ':. 1 1!.1~ JI w~l LI lrfj «~\ ~ ~ 015'"..:._JI ~ (!"" ~» : Jli 'Y_lJ ~.1_,.,,_ '" ~\ ~ J--..:._JI J'>..:.J.iJ ~ J~ jt!.\\..\..!. dy'.«,y_)~ JIJ t_i?.î~i ~ ~J.y)-1 ~ y.z 'Y..;_,..::. ~~..:._JI.'Y Je me tournais vers Mathilde et lui dit : "Ce n'est pas votre avis?" Mathilde me regarda et ne dit mot. Je fis part à Bourguiba d'un reproche que j'avais entendu chez les autres (Guiga et Salah Ben Youssef) après leur retour de Borj-le-Bœuf en Ils reprochaient à Bourguiba d'avoir remis au chaouch Said, l'homme dévoué au Capitaine Mathieu et à la France et qui était assez malin pour manœuvrer tout le monde, le procès-verbal de la réunion pour le mettre à 1' abri 1! Il protesta et dit que celan' était pas vrai : "Et puis 1 Autres détails donnés par Youssef Rouissi :en résumé: Materi vient le voir avec la lettre au Général A zan signée de tout le monde sauf Bourguiba. Rouissi ne veut pas signer pour ne pas isoler Bourguiba, Sadok Hamida et An Djebari ne signent pas. Rouissi propose à Mate ri de voir Bourguiba pour discuter; il voit Bourguiba et lui suggère l'idée d'une réunion avec procès-verbal où chacun consigne son point de vue. La réunion a eu lieu et le procès-verbal est celui qui a paru sur El Amal du 11 Décembre La lettre est envoyée au Capitaine Mathieu. Quelques temps après, M' hamedb ourguiba conseille à M ateri d'aller tâter le terrain pour voir où en est l'affaire de la lettre à Azan.ll paraîtrait que le capitaine Mathieu aurait fait comprendre que cette lettre n'avait aucun sens puisque le principal intéressé (Bourguiba) n'a pas changé d'opinion d'après ses renseignements sur la réunion du Bureau Politique et le procès-verbal. Materi revient très furieux de chez le Capitaine Mathieu. Il déclare que Bourguiba est un fou et qu'il est prêt à délivrer en tant que médecin un certificat d'internement r~our Bourguiba. On l'interroge et il répond que Mathieu est au courant de la réunion du Bureau Politique et du contenu de son procès-verbal. Interrogé sur ce procès-verbal, Bourguiba répond qu'ill' a caché chez une personne en qui il a confiance. Les personnes en qui il a confiance parmi les déportés sont Rouissi, Sadok Hamida et Djebari. Non! il l'a caché chez le chaouch Saïd en qui il a une grande confiance! -Il est vrai que le chaouch Saïd était assez malin pour capter la confiance de presque tous les déportés, affirment ceux qui l'ont connu.
343 Rencontres avec Bourguiba 343 pourquoi ne rn' as-tu pas fait part de cela quand ils te 1 'ont dit?"je n'ai rien trouvé à répondre. Quelque remps après, rencontrant Ben Khélifa, ce dernier me raconta que Bourguiba s'était plaint de moi en lui disant: "Sliman rn' a dit que j'avais invité Materi et Guiga pour leur tendre un piège!". PROPOSITION POUR FAIRE PARTIE DE L'ASSEMBLEE NATIONALE Un après-midi d'octobre 1959, j'étais à mon cabinet quand le téléphone sonna. Au bout du fil Abdelmajid Chaker. Il voulait me rencontrer. Rendez-vous fut pris pour 18 heures au siège du Néo Destour, rue de Rome. Arrivé là, je trouvais Chaker assez occupé avec son travail de Directeur du Parti. Il rn 'expliqua gu 'un standard téléphonique le mettait en communication directe avec les responsables du Parti dans toute la Tunisie. Il s'excusa de n'avoir pas pu rencontrer la délégation soviétique des partisans de la paix invitée par notre Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix et qui venait de quitter la Tunisie après un séjour de près de 15 jours. Alors que nous bavardions ainsi, arrivèrent coup sur coup Taieb Mehiri et Bahi Ladgham. Une conversation générale et d'un ton neutre tourna. Bahi Ladgham parla du voyage de Khroutchev aux Etats-Unis et des innombrables colis de cadeaux rapportés par ce dernier en Union Soviétique. Le lendemain Allala Laouiti me téléphona et de la part de Bourguiba rn 'invita à déjeuner à la Marsa avec ma femme. Arrivés au Palais de la Marsa, nous trouvâmes avec le Président, Hassen Belkhodja, Directeur de la Banque Nationale ~gricole et le Libanais Cecil Hourani, devenu son conseiller particulier. Ce conseiller était toute humilité. Il était assis mais pas comme to_ut le monde, la moitié de ses fesses sur le bord extrême du fauteuil, preuve de son respect, de son attachement et de son humilité. Il restera comme ça pendant tout le temps avant de passer au repas. Il y avait là aussi Neila Ben Ammar, la sœur de Wassila Ben Ammar, future épouse de Bourguiba. Elle venait de faire un voyage en Chine avec ma femme avec une délégation algéro-tunisienne. Nous passâmes au
344 344 Souvenirs politiques repas. Neila Ben Ammar parla de Ho Chi Minh, si mal habillé, avec ses sandales en semelles de pneu de caoutchouc. Bourguiba dit qu'il ne devait pas avoir assez d'autorité sur ses ministres, que ces derniers ne devaient pas le considérer beaucoup. Après le repas, il me parla des prochaines élections àl 'Assemblée Nationale et me proposa d'être candidat sur la liste qui sera présentée par le Néo-Destour. Je répondis : 0~ ~J.:s-.o_;;.!..LJ~I H Lo» ~.Jy...:. ~ Jb- ~ ~ ~LoJ.J.Y-"..1.!1.:..r-..::..>~}>\ )l...:..jj.:..r-!..jj~ 9'~ ~ ~ Lo 0~J.~_,::)1 ~_r.-:ji y)-1 C: ~15" ~~\ J\..:>.«~_r.-:JI -;~1.JJ~ ~~ I..U.J ~ C: ~J ~ ~ ol. "Je ne pourrai pas vous donner la réponse immédiatement, j'ai des personnes à consulter sur cette question (sur ce sujet). Depuis mon exclusion (mon renvoi) du Néo-Destour et depuis qu'aucun néo-destourien n'entre en contact avec moi, ma vie politique s'est déroulée en contact avec le Parti Communiste Tunisien. Aussi s'est établie entre nous une activité politique qui dure depuis 10 ans et aussi un échange continuel d'idées politiques. C'est pour ces raisons que je dois consulter mes amis communistes". Au moment où je parlais de mon exclusion et de la rupture avec mes anciens compagnons, les néo-destouriens, j'avais dans ma voix de 1' amertume et du reproche. Bourguiba répondit sans hésitation«~jb:-..wj ('"""'.JJL:;. d..:! dï» "Entendu! Consultez-les et donnez-moi la réponse". S'adressant à ma femme il lui demanda avec le sourire de lui donner un coup de main pour cela. Je consultais mes amis communistes, qui, après réflexion, me conseillèrent de ne pas accepter cette proposition. Ils préconisaient une liste d'union entre néo-destouriens, communistes et progressistes. Quelques jours après, je revis Bourguiba pour lui donner m<j. réponse négative. C'était au Palais de la Marsa. L'après-midi, avant d'être reçu, je rencontrais dans le salon Ahmed Ben Salah (actuellement Secrétaire d'etat à l'economie Nationale et aux Finances). A ce moment-là, il était encore Secrétaire d'etat à la Santé Publique et aux Affaires Sociales, si mes souvenirs sont exacts. Mais déjà il
345 Rencontres avec Bourguiba 345 devait préparer le plan quinquennal. Etait avec nous dans le salon Allala Laouiti. Ben Salah me pressa de rn' ad joindre à eux pour aider le Président contre les forces réactionnaires. Je lui répondis que cela n'était pas possible car on perdait sa liberté en travaillant avec le Président. La conversation ne dura pas longtemps et s'est déroulée en présence de Allala Laouiti qui appuyait les arguments de Ben Salah. Quelques instants après, je fus introduit auprès de Bourguiba. Je lui donnais immédiatement ma réponse négative : "J'ai consulté les amis et ce n'est pas possible cette fois-ci". "Çà ne fait rien!", me répondit-il«.;j~i L.» Je repris la parole : "Les amis disent que cela est possible si on forme une liste d'union entre les néo-destouriens, les communistes et leurs amis". 0:! L. ~til wl.i IJ~ ais"' 1~1 ~ }_;. ~\» «r-r:~b ~~G 0:!J~..u1 n répondit : "Ce n'est pas son heure"! Cela viendra en son temps" (( ~ j:a.:-ll ~! oj lrij :.;..» Après la question de ma participation aux élections, je voulais mettre au clair une autre question concernant la guerre d'algérie. Omar Oussedik, responsable du F.L.N. que je voyais de temps en temps, quand il était de passage à Tunis, m'avait dit que Bourguiba s'opposait à 1 'entrée en Tunisie des armes pour les résistants algériens. Cela rn' avait étonné et je promis à Oussedik d'en parler à la première occasion où je le verrai. Je dis à Bourguiba : "Les Algériens disent que vous les empêchez de faire entrer leurs armes en Tunisie". "Non!, réponditil, je ne les empêche pas de faire entrer des armes! Mais je ne veux pas les voir accumuler des armes en Tunisie sans les faire transférer en Algérie! Qui est-ce qui est responsable en Tunisie? "C'estvous! lui répondis-je" "Oui! je suis responsable et je ne tiens pas à les voir accumuler des armes sur le sol tunisien! Qu'ils commencent par transférer des armes en Algérie. Est-ce qu'ils ont l'intention de combattre les Tunisiens par 1' accumulation d'armes en Tunisie sans en transférer un fusil en Algérie? Je ne laisserai pas faire cela car je suis responsable de ce pays!" "Oui, vous avez raison". "Voilà! dites-leur que je suis prêt à laisser entrer en Tunisie la même quantité d'armes que celle qu'ils passent aux résistants en Algérie!"
346 346 Souvenirs politiques Ces propos rapportés à Oussedik, ce denùer me répondit que la question n'était pas comme la présentait Bourguiba. Pendant cette rencontre de la Marsa, ce dernier dans la conversation avait affirmé que sa tactique et sa doctrines' appuyaient suries masses. Je lui avais dis que moi aussi je pensais ainsi. Il avait fait semblant de ne pas rn 'entendre. J'avais répété la même chose ; il maintint la même attitude. Je ne le lâchais qu'au moment où il cbangea d'attitude et rn 'entendit. Il lui restait la ressource de garder le silence et il ne dit rien. Je m'arrêtais. LES OFFRES DE BOURGUIBA (JUILLET 1959) Je venais d'acheter un appartement en co-propriété dans un immeuble situé au 23, rue Louis MachueF à Tunis. Mon frère Béchir avait versé au mois de mai 1959 un acompte à la proposition d'une Française originaire d'algérie. Ce fut quelques semaines après, probablement au début de Juillet, que je reçus une invitation à déjeuneï de Bourguiba. Je rn 'y rendis avec Zohra, ma femme. Après le repas, nous nous installâmes dans le salon de la résidence du 1er Juin, près du Belvédère, à Tunis. Après quelques instants de repos, Bourguiba s'adressa à moi et me dit d'un air sérieux et légèrement autoritaire, après s'être calé dans son fauteuil: (On t'a demandé de travailler avec nous et tu as refusé!). «,_;..;.&- L. -;,-;lj G...l i.d J-4.!.L. ly..i.b ~~» Me cal.ant à mon tour dans mon fauteuil, je répondis du tac au tac : «~ ~ L. ':l1j ~ )4 _?. liî <~YL..l» (et d'abord, est-ce que je suis libre d'accepter ou de refuser?)«_?...:...;\»(tu es libre!) répondit Bourguiba puis il contre-attaque «~ lijl.ü p. L..J ~1» (alors! tu ne veux pas nous aider?) :Jl ~~~ J_ç. ~J\..ul ~1» «fl o_,j- )1 ~~\ J.ç-.._;:... ~Î C~ ogî cnon, ce n'est pas que je ne veuille pas vous aider. Mais, je veux vous aider comme je l'entends et non pas comme vous l'entendez vous). Et je lui expliquais que je venais d'acheter un appartement dans un immeuble situé près de 1 'hôpital Habib Thameur. Quand je serai installé dans mon nouvel appartement, je demanderai à 1 Actuellement rue Mohamed Mmwchou
347 Rencontres avec Bourguiba 347 exercer les fonctions d'assistant au se l'lice d'ophtalmologie du Docteur Charfi. "Pourquoi allez-vous travailler sous la direction du Docteur Charfi?"fit remarquer Madame Wassila, future épouse du Président: "On vous nommera Chef de sel'lice et vous ne serez pas obligé de travailler sous la direction d'un autre médecin". "Non, ce n'est pas régulier. On commence par être assistant puis chef de sel'/ice". "Vous serez mieux au Centre d'ophtalmologie", reprit Madame Wassila. "Je n'ai pas de voiture, c'est pour cela que j'ai choisi Habib Thameur, tout près de mon habitation". "On mettra à votre disposition une voiture "intel'lint Bourguiba. Je répliquais : "une voiture! n ne manquerait plus que cela! Une voiture à ma disposition!" «! ~~ ~ 'Y'.?' J~L. Jl!.\\_.,» La discussion continua encore un peu, mais je restais ferme sur mon choix d'assistant d'ophtalmologie à l'hôpital Habib Thameur. Enfin, Bourguiba intel'lint et mit fin aux assauts répétés des présentes, Wassila et sa sœur N eila, en disant : (laissez le faire ce qu'il désire!).«~ Jl j..""-:! o_,.)>-». Lors de cette conversation, j'avais souvent invoqué comme argument la sauvegarde de mon indépendance«j~l ~..6W» si bien qu'à la fin, excédé, Bourguiba dit sur un ton d' énel'lement: "Mais, qui veut toucher à son indépendance? Il nous enquiquine avec son indépendance!". Ces tentatives pour rn 'engager à travailler avec le Gouvernement Bourguiba remontent à très loin. D'abord, il y eut des petites fonctions laissées par le départ des médecins français. C'est ainsi que Boussofara avait tenté à plusieurs reprises, au début de 1 'Indépendance, de "rn' offrir" des postes de médecin conventionné à la Compagnie des Chemins de Fer, puis dans d'autres Organisations. J'ai toujours refusé et même avec irritation, faisant remarquer à Boussofara que je ne 1' avais chargé d'aucune tâi:he et qu'il s'occupe de ses affaires. Le gros morceau des offrandes, ce.fut le poste de Directeur au Centre d'ophtalmologie avec ses avantages. Cette offre me fut faite encore par l'intermédiaire du Docteur Sadok Boussofara, homme à tout faire. C'était quelques temps avant la déchéance du
348 348 Souvenirs politiques Bey qui a eu lieu le 25 Juillet 1957 et l'élection de Bourguiba à la Présidence de la République. Boussofara, que je ne désirais plus fréquenter depuis sa "fonction" d 'intennédiaire entre Chedli Bey et Salah Ben Youssef, était venu me voir à mon cabinet. C'était pour nie proposer le poste de Directeur du Centre d'ophtalmologie. Il rn 'infonna qu' Allala Laouiti viendrait rn 'entretenir de cette question. Je l'ai remballé comme d'habitude et lui ai dit: "Si Allala Laouiti vient me voir sur cette question, je le mettrai à la porte!" Allala Laouiti ne vint pas et c'est le jour où nous sommes allés féliciter Bourguiba pour son élection à la Présidence de la République, en Juillet 1957, que Laouiti, me recevant à la porte de Saïda à Carthage, me parla de Boussofara et de sa mission. Je lui répondis, mi-sérieux, miplaisant: "J'ai dit à Boussofara que, si tu venais me voir pour cette affaire, je te mettrai à la porte". Il a protesté à son tour et l'affaire s'arrêta là. Lors de mon séjour à Monastir, en Novembre 1957, sur 1 'invitation de Bourguiba, Laouiti rn 'entretint de cette question en présence de Mohamed Ghédira, de Monastir, une après-midi que nous étions seuls dans le salon de la maison de Bourguiba, rénovée. J'ai refusé comme d'habitude l'offre de ce poste et Laouiti me reprocha mon attitude peu compréhensive et même hostile à leur égard. Etc' est Bourguiba qui, en définitive, lors du déjeuner de la rue du 1er Juin, me posant une sorte d'ultimatum, me décida à accepter un poste dans les hôpitaux. C'est aussi pendant le déjeuner que je fis préciser par Bourguiba que mon exclusion de Mars 1950 n'était pas une manœuvre de double jeu comme on avait essayé de le faire croire en son temps. Bourguiba reconnut qu'en effet, c'était le résultat de notre désaccord et non une manœuvre. LES FLATTERIES DE SAIDA C'était le Vendredi 18 Mars Bourguiba venait de prononcer un discours dur pour les travailleurs car il préconisait la suppression de certains avantages. Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde pour le déjeuner. On devait engager les fiançailles de la
349 Rencontres avec Bourguiba 349 fille de Hassen Sassi -issue de son premier mariage - avec le frère de Mohamed Jeddi, haut fonctionnaire responsable de la coopérative agricole d'el Habibia. La convers.ation s'engagea et me voilà reprochant à Bourguiba la "récupération" de Bahri Guiga qui venait d'être élu sur la liste du Néo-Destour à l'assemblée Nationale. Bahri Guiga qui nous avait lâché et même poignardé dans le dos lors des événements du 9 Avril, Bahri Guiga quis' était rangé du côté de Salah Ben Youssef, lors de la crise youssefiste. Bourguiba renchérit et me dit: "Il n'a pas fait que cela mais, en ce moment, il veut rendre service et me fait un grand travail à la Conservation Foncière" "Oh! n'importe qui peut faire ce travail". "Non, répliqua Bourguiba, il est très capable pour ce travail" et, se tournant vers Mohamed Jeddi «0;::) ;i.,...g:- ~ i~ ~L; ~._;:-.» "n'est-ce pas, Si Mohamed, qu'il est en train de faire un grand travail «...,.-;)1 1.$~ ~ ~» (Oui, Monsieur le Président)" réponqit J eddi. Avant de passer au repas, Bourguiba raconta que Taieb Mehiri, Ministre de l'intérieur, avait engagé dans son cabinet Mohamed Jeddi pour lui coller ensuite sa sœur. Mais Jeddi s'était arrangé pour se tirer d'affaire. Nous passâmes à table environ une vingtaine de personnes. J' ~tais à la gauche de Wassila Ben Am mar. Au début du repas arriva Saida Sas si et, encore dehors, annonça au Président que les ouvrières de son atelier étaient enchantées de son discours de la veille, le discours où il avait préconisé la suppression de certains avantages acquis par les travailleurs. C 'étaittrop fort! Je n'av ais pas pu av al er cette contre-vérité et avais fait remarquer que ce serait plutôt les patrons qui devaient être contents de ce discours et non les ouvriers. Wassila Ben Ammar était de mon avis et acquiesça à mon observation. Bourguiba écouta et ne prononça aucune parole. Saida, un peu décontenancée par ces remarques et le silence des autres, fit observer que ses ouvrières étai~nt contentes, que le trafic de certains travailleurs (fausses déclarations d'enfants et autres) allait cesser. Je ripostais en lui disant que l'on ne devait pas frapper la majorité des travailleurs parce qu'une minorité se livrait à ce trafic.
350 350 Soûvenirs politiques LA RECEPTION DE CHALLA YE ET "TRIBUNE DU PROGRES " (Hiver 1962) En Décembre 1960 parut à Tunis le premiernuméro du journal mensuel Tribune du Progrès, journal d'opposition que je dirigeais avec la collaboration du Parti Communiste Tunisien et de quelques progressistes. Depuis la parution de ce journal d'opposition au Néo-destour, plus d'invitations personnelles ou officielles ne me parvenaient de la part de Bourguiba. Il faudra attendre l'arrivée en Tunisie de Monsieur et Madame Challaye, invités par Bourguiba 1 'hiver 1962, pour le rencontrer de nouveau lors d'un déjeuner qu'il offrit à ses invités au Palais de la Marsa. Avant cette invitation, j'avais rendu visite aux Challaye, vieilles connaissances du temps de la lutte contre le "Satrape" Peyrouton et sa politique de répression de 1934 à Pour les rencontrer, j'avais auparavant téléphoné à Allala Laouiti qui était chargé d'organiser leur séjour en Tunisie. Rendezvous fut pris et, accompagné de ma femme, j'avais revu avec plaisir ces anciens amis de Paris. J'arrivais au Palais dela Marsa vers midi et demi. Allala Laouiti rn 'introduisit dans le salon et Bourguiba se leva et vint vers moi pour me saluer. Après, il rn 'invita à rn' asseoir auprès de lui, sur le grand canapé, en faisant remarquer sur un ton de plaisanterie, que j'ali ais me compromettre moi -1' artisan du bloc oriental- avec lui -1' anis an du bloc occidental. Je lui répondis que la compromission était réciproque et me voilà assis à ses côtés alors que Messaadi, assis sur le même canapé, se tenait à l'autre extrémité, loin du Président. Il y avait là les Ch alla ye, Madame B urnet d'origine russe, Monsieur Fichet, le Docteur Materi, B ahri Guiga, Mohamed Mzali de 1 'information, Ahmed Abdessalem, prorecteur de l'université. Avant de passer au repas, Bourguiba engagea la conversation. Un groupe des invités était là, silencieux, surtout les Tunisiens, Materi, Guiga, Messaadi, Mzali et Ben Abdessalem. Même le Français de Tunisie, Monsieur Fichet, n'avait pas dit un mot. Il fallut que Bourguiba leur pose une question pour qu'ils répondent brièvement "Oui". A un moment donné, j'étais gêné par mon attitude décontractée qui détonait avec l'attitude silencieuse des autres tunisiens. La seule personne à
351 Rencontres avec Bourguiba 351 l'aise et qui conversait naturellement avec Bourguiba, était Mme Bumet. Quelquefois, elle prenait l'initiative de la conversation. Les Challaye n'étaient pas très bavards à cause probablement de la surdité due à l'âge avancé de Monsieur Challaye. Ce jour-là, j'ai été frappé par 1' attitude des Tunisiens qui semblaient éviter de parler. Heureusement que pendant le repas, l'atmosphère s'était détendue pour que chacun conversât avec son voisin de table. VISITE A OUESLA TIA (Avril 1962) Quelques semaines après la rencontre au repas offert par Bourguiba avec Challaye, arriva en Tunisie une délégation soviétique invitée par notre Comité Tunisien pour la Liberté et la Paix. Elle venait pour élargir la participation tunisienne au Congrès Mondial pour le Désarmement et la Paix qui devait avoir lieu en Juillet 1962 à Moscou. Elle venait aussi pour entrer en contact avec les responsables algériens en Tunisie afin de les décider à envoyer une délégation à ce Congrès. Dans son programme de séjour, nous avions prévu une visite au Président de la République. Bourguiba venait de se remarier. avec Wassila Ben Ammar et passait sa lune de miel à Oueslatia, installé dans une ferme transformée en pavillon de chasse. Un pavillon de chasse bien simple alors que les cancans à Tunis voulaient le faire passer pour une demeure luxueuse. Pour rendre visite à Bourguiba avec cette délégation, je n'avais éprouvé aucune difficulté. J'envoyai un télégramme à AllalaLaouiti à Oueslatia qui me répondit par un coup de téléphone pour fixer le jour de la visite. Ce ne fut pas aussi simple que quand il s'est agi d'une visite dans un établissement scolaire. Cette délégation qui comprenait un haut responsable, Viceministre de 1 'Instruction Publique, Monsieur Prokofiev, avait exprimé le désir de visiter un établissement d'enseignement secondaire. Malgré des coups de téléphone et des prises de contact avec le Secrétariat d'etat à l'instruction Publique, il fut difficile de faire fléchir le refus de Mes saadi. Il paraît qu'il fallait 1' autorisation ou l'accord des Affaires Etrangères. Téléphone à Sadok Mokaddem, Secrétaire d'etat aux Affaires Etrangères. Ce dernier ne pouvait
352 352 Souvenirs politiques pas prendre la responsabilité et me renvoya à Bahi Ladgham. Ce dernier me répondit que cette façon détournée de vouloir faire de la publicité pour notre Mouvement de la Paix n'était pas possible et qu'une délégation étrangère ne pouvait pas allem 'importe où. Je lui répondis que la visite d'un établissement secondaire était loin de constituer une tentative de propagande pour notre Mouvement de la Paix, et que, lorsque nous allions en Union Soviétique, ils nous montraient non seulement leurs établissements scolaires, mais leurs usines, leurs barrages et bien d'autres choses importantes. Il répondit que si la chose était organisée par 1' entremise de l'ambassade, la visite pouvait avoir lieu... Ca va! le moyen importait peu. Nous ne tenions pas à ce que la visite d'un établissement scolaire soit faite sous 1' égide de notre Comité. L'essentiel était que ces hôtes soient satisfaits. Voilà à peu près ma réponse à B ahi Ladgham quand il rn' a proposé de faire la visite sous 1' égide de l'ambassade. Le jour de notre visite à Bourguiba, nous avions voyagé dans une auto mise à notre disposition par le Docteur M'hamed Ben Salah. C'était le Mardi 4 Avril1962, nous avions fait Tunis-Kairouan Oueslatia. Arrivés au pavillon de chasse, nous fûmes reçus par le Môatamed de Kairouan. Bourguiba était à la chasse. Nous avions attendu dans un petit salon très simple 1. DERNIERE INVITATION A V ANT LE COMPLOT DE NOEL 1962 Après la rencontre au déjeuner offert par Bourguiba à Mme et Mr. Félicien Challaye et celle de Oueslatia avec la délégation soviétique, une invitation cette fois-ci officielle pour la fête du 1er Juin qui aurait lieu au Palais de Carthage, est parvenue après deux ans de rupture provoquée par la parution du journal Tribune du Progrès. 1 Dans mes souvenirs de 193 6, j'ai raconté l'essentiel de ce qui s'était passé lors du repas de midi avec Bourguiba à Oueslatia.
353 Rencontres avec Bourguiba 353 Lors du complot de la Noël1962, parmi les textes qui seront reprochés à notre journal, celui qui a pour titre "Le Palais de Carthage" sera l'objet de questions du juge d'instruction désigné pour notre affaire. Quand je venais voir Bourguiba à sa résidence Saïda avant qu'elle devienne le Palais de Carthage, il parlait d'y faire quelques petits aménagements. En me rendant à la réception du 1er Juin au nouveau Palais de Carthage, d'abord je n'y retrouvais plus aucune trace de l'ancienne demeure Saïda : "c'était un nouveau palais dont le luxe m'avait d'abord surpris puis choqué et irrité. Cela rn e parut en contradiction avec nos faibles moyens de petit pays sous-développé qui avait besoin d'investir son argent et celui que nous prêtaient les autres dans des projets utiles, rentables et non dans le luxe. Aussi, quand Abdelhamid Ben Mustapha, le rédacteur en chef de Tribune du Progrès, m'avait demandé d'éc1ire un papier sur ce palais, je lui donnais le feu vert. Et quand par la suite le juge d'instruction me posa la question:"... est-ce du gaspillage et de la dilapidation des ressources du pays?",je répondis avec énergie : "Oui, c'est du gaspillage et de la dilapidalion". Entre la dernière invitation du 1er Juin 1962 et la suivante du 2 Mars 1964, ils se passeront bien des choses. En particulier, le complot de la Noël 1962 (25 Décembre 1962) auquel le Néo Destour et le Gouvernement nous mêleront pour nous salir et profiter de l'occasion pour se débarrasser de nous (Parti Communiste Tunisien, Tribune du Progrès). Le 18 Janvier 1963, Bourguiba fit un discours terrible à la place de la Kasbah. Je l'écoutais dans mon lit, transi de froid. Pendant cette période, on aurail dit que la Tunisie venait de subir un cataclysme moral et politique. La panique était générale. A la panique avait succédé la terreur après 1' exécution des comploteurs. Et notre affaire de Tribune du Progrès s'ouvrira dans cette atmosphère. Il allait falloir tenir le coup et se montrer à la hauteur des événements et de son passé. L'affaire sera instruite par un juge d'instruction devenu spécialiste des procès intentés à des hommes politiques comme ce fut le cas pour Tahar Ben Ammar, les avocats Khalladi et Azouz Rebai: il s'agit d' Abdelmajid Bouslama, dévoué au régime et qui, en très
354 354 Souvenirs politiques peu de temps, a escaladé les échelons supérieurs de la magistrature. Au moment de notre affaire, il étaitle Doyen des juges d'instruction. L'AFFAIRE DE "TRIBUNE DU PROGRES" Mohamed Harmel, dirigeant du Parti Communiste Tunisien, avait organisé chez lui un réveillon à la Noël de Nous y étions invités ma femme et moi. li y avait là une vingtaine de personnes; des communistes et quelques uns de leurs amis. Avant d'aller à cette soirée, le coiffeur qui m'avait coupé les cheveux à mon cabinet rn' avait parlé d'un bruit qui circulait sur la découverte d'un complot. Je n'avais pas attaché beaucoup d'importance à cette nouvelle car la Tunisie de cette période vivait dans une sorte de "dolce vita" (douceur de vivre) caractérisée par des réceptions somptueuses dans les nouveaux Palais de Carthage et de Skanès, par le mariage quelques mois auparavant du Président de la République avec Wassila Ben Ammar... Cependant, il y a eu quelques alertes en ce qui concernait notre journal Tribune du Progrès. Rencontrant un jourde réception à l'ambassade de 1 'URSS Madame Josette Ben Braham, femme du Docteur Ben Braham, pédiatre, et journaliste à Jeune Afrique, correspondante en Tunisie du grand journal français "Le Monde", elle s'arrêta pour me demander si c'était vrai que Tribune du Progrès était suspendu car cette rumeur circulait à Tunis. Elle tenait cette information d'un journaliste étranger, probablement un Français, lequel voulait entrer en contact avec notre journal. On lui avait dit que ce journal était suspendu à la suite de ses atticles sur les nouveaux palais. J'avais démenti la nouvelle. Avant de quitter notre appmtement pour nous rendre chez les Harmel, la radio tunisienne avait annoncé la découverte d'un complot sans donner d'autres détails. En arrivant chez les Harmel, quelques uns des convives avaient aussi entendu l'information donnée par la radio, mais personne ne soupçonnait l'ampleur du complot et surtout ses conséquences pour les communistes et leurs amis progressistes. Par la suite, à 1 'instruction du complot, les révélations et les aveux des comploteurs donnèrent un caractère lugubre et tragique
355 Rencontres avec Bourguiba 355 à cette machination. L'effroi produit provenait aussi du fait que parmi les comploteurs, il y avait des hommes dont la mission était d'assurer la sécurité de la personne du Président de la République et du Régime. Il est vrai que c'était des hommes tarés qui avaient servi l'ancien régime des Beys et du Protectorat. Personnellement, j'étais bouleversé, troublé et je n'arrivais pas à comprendre comment le régime en était arrivé à se mettre sous la protection d'hommes tarés, dont 1 'un était un officier de 1 'armée française appartenant à une famille fidèle à la France. Mais cet étonnement allait se transformer en inquiétude car les informations de chaque jour laissaient apparaître l'intention de mêler les communistes et leurs amis à cette machination et de profiter de l'occasion pour leur régler leur compte. Les nouvelles qui nous parvenaient du Kef- car Bourguiba était allé se reposer au Kefrévélaient que le Président était monté contre les communistes. Des articles sur la presse néo-destourienne accusaient les communistes d'être le cerveau du complot et les comploteurs des hommes de main 1 Lors d'une grande manifestation à Tunis, il y avait des pancartes qui demandaient la dissolution du PCT et la suspension de son journal Ettalia. Il y avait aussi des pancartes pour la suspension du journal Afrique Action de Béchir Ben Yahmed et de Mohamed El Masmoudi, et même des pancartes contre ce dernier. D'ailleurs, pour se faire pardonner, Masmoudi écrira un article venimeux contre nous dans Afrique Action, un véritable coup de poignard dans notre dos. Bourguiba, dans son discours, le défendra contre les slogans de la grande manifestation. Le Néo-Destour s'acharnera contre nous parce que les étudiants tunisiens de Paris critiquaient son attitude et sa manœuvre de vouloir profiter du complot pour liquider le peu de démocratie qui existait en Tunisie. A la veille d'une réunion du Bureau Politique dun éo-destour qui devait se tenir au Kef pour prendre des décisions graves, les communistes me conseillèrent d'envoyer un télégramme à Bourguiba pour sauver in-extrémis les quelques libertés dont jouissait la presse progressiste (Tribune du Progrès). Et le lendemain matin, en allant à 1 'hôpital Habib Thameur, je passais au 1 Revoir l'action et El Amal de celle période.
356 356 Souvenirs politiques bureau de poste de la rue Louis Machuel, je rédigeais le télégramme 1 et l'envoyais à Bourguiba au Kef. Il restera sans effet, sans réponse. L'atmosphère était telle qu'un télégramme était incapable d'y changer quelque chose. Et alors, commença pour moi une épreuve des plus douloureuses de ma vie. Dans cette atmosphère de peur générale des dirigeants et de tous les responsables du Régime d'avoir échappé à la liquidation que leur réservaient les comploteurs, bouillait un magma informe de toutes les haines et ressentiments contre ceux qui détenaient le pouvoir et ceux qui leur étaient fidèles. A côté de cette peur des dirigeants, il y avait aussi la peur de tout le monde et la colète de ceux qui venaient d'échapper de justesse à la liquidation par leurs pires ennemis. Dans ce déchaînement de haine et de peur bien orchestré par une mise en scène à laquelle participaient 1 'Etat et le Parti avec leurs puissants moyens, la masse des citoyens était mobilisée et prête à exécuter tous les mots d'ordre comme celui de lynchertouthomme que lui désigneraient les dirigeants qui détenaient le pouvoir. Bahi Ladgham disait lors de son discours à la Kasbah "si 1 'on jetait un des comploteurs dans cette foule, il n'en resterait rien''2. Mon frère Ali, venu me voir un mois après ces graves événements et mécontent de mon attitude envers le régime, me jeta à la figure cette apostrophe : «JI).~.!lJ)-.2.:! 1_,.;\5"» "Ils t'auraient fait sauter enl' air seulement par les crachats, voulant dire "les crachats de la foule", si j'étais désigné à la vindicte populaire". Dans ce déchaînement de tous les sentiments féroces,j 'attendais chaque jour qu'on vienne frapper à la porte "à l'heure du laitier" suivant l'expression de Georges Bidault. Ce "coup frappé à la porte" était venu un certain matin. Il était environ 11 heures du matin, peut-être un Dimanche ou un jour férié car j'étais à la maison. On frappa, j'ouvris et voilà trois hommes sur le seuil de la porte. Je reconnus 1 'und' eux, Commissaire de police, 1 Voici le texte du télégramme: "Président Bourguiba -Le Kef Après suspension notre journal "Tribune du Progrès" avons l'honneur demander votre intervention pour faire rapporter cette mesure injustifiée qui porte atteinte à la liberté d'expression et qui va à l'encontre de l'élargissement de la démocratie condition indispensable à l'affermissement du régime républicain. 2 Voir les termes exacts dans le discours pendant les événements.
357 Rencontres avec Bourguiba 357 ancien camarade du Collège Sadiki, Lazoughli. Je criai : "La police" et revins vite à l'appartement pour annoncer la nouvelle à la famille. Devant cet appartement, Lazoughli dit quelque chose qui signifiait "ce sont tes amis". Je relevais sa remarque en disant: "non! c'est la police! " et revins vers eux pour savoir de quoi il s'agissait, un peu calmé. Il rn' annonça que le Directeur de la Sécurité Nationale ou le Secrétaire d'etat à l'intérieur rn 'informait que mon journal Tribune du Progrès était suspendu. Je signai les papiers officiels. Dans cette atmosphère empoisonnée où les dirigeants du pays étaient furieux, où la presse était déchaînée, on apprit chaque jour par leurs aveux les forfaits que les comploteurs préparaient. Après la suspension de Tribune du Progrès, ce fut un Inspecteur du 5 e arrondissement qui vint me réclamer mon passeport. Il me sera confisqué et depuis cette date jusqu'à ce jour (Mars 1966) chaque fois que je fis une demande de passeport, il me fut refusé. Ce que je craignais le plus devait arriver quelques jours après. En arrivant à mon cabinet, chaque après-midi, je regardais avec appréhension le counier et les autres papiers. La feuille sinistre qui vous frappe au cœur comme un coup de poignard arriva subrepticement un matin, apportée par un simple agent de police : la convocation devant le juge d'instruction datée du 13 janvier Je devais me présenter devant le juge d'instruction, Abdelmajid Bouslama, le 30 Janvier La convocation? C'était une petite feuille jaune de rien du tout! A partir de ce jour, commença pour moi la période la plus dure de ma vie, plus dure que les journées d'instruction devant le Colonel De Guerin de Cayla, pour le complot du 9 Avril Pendant toute la période de 1 'instruction et surtout au début, je souffrais beaucoup: c'était comme une torture physique et morale caractérisée par une angoisse et une anxiété continuelles qui ne me quittaient jamais. J'avais comme une boule à l'estomac et le cerveau tendu sur le point d'éclater. Les premiers temps, j'avais failli aller consulter mon ami le Docteur Ben Soltane, psychiatre. Heureusement par la suite, quand les interrogatoires étaient très espacés, les souffrances disparaissaient et ne reprenaient qu'à l'approche de l'interrogatoire. Pendant ces périodes difficiles, je
358 358 Souvenirs politiques perdais aussi l'appétit et le sommeil. Toutefois, je rn' efforçais dans cette terrible atmosphère, de continuer à mener une vie normale : en famille, dans ma profession. Chaque matin, j'allais à l'hôpital Habib Thameur pour voir les malades. Les jours d'interrogatoire, je passais au service d'ophtalmologie quand je sortais avant midi de chez le juge d'instruction. A mon cabinet, j'allais chaque aprèsmidi. Sitôt reçue la convocation devant le juge d'instruction, je me rendis chez Me Maurice Nisard, ancien compagnon de travail au Parti Communiste Tunisien, écarté de la direction par un congrès de ce même parti. Les amis communistes étaient d'accord avec moi pour la constitution de Me Nisard. Il accepta de se constituer pour moi mais il voulait être assisté par un autre confrère qui ne soit pas communiste, pour ne pas donner un caractère uniquement communiste à l'affaire. Je lui fis remarquer que cela ne me gênait pas s'il était seul constitué. Il insista, j'acceptais sa proposition et nous nous mîmes à prospecter ensemble le monde des avocats. Nous pensions à Me Taoufik Ben Cheikh, ancien chef de cabinet de son oncle Tahar Ben Ammar, Chef du Gouvernement Tunisien pendant les négociations de l'autonomie interne et même après jusqu'à la constitution du premier gouvernement tunisien, sous la présidence de Bourguiba, le 23 Avrill956. C'était aussi un ancien sympathisant néo-destourien, surtout à partir de Il me reçut gentiment. Je le mis au courant de l'objet de ma visite. Il me répondit qu'il regrettait de ne pouvoir accepter cette tâche ayant été très affecté par l'affaire de son oncle Tahar Ben Ammar où il s'était constitué comme avocat, affaire qui avait été instruite par le même juge d'instruction Abdelmajid Bouslama, passé Maître dans les procès des hommes politiques. L'affaire de son oncle l'avait beaucoup secoué et il n'en était pas encore remis. Alors je le mis à l'aise en lui disant que personnellement, je n'avais pas constitué d'autres avocats que Me Nisard, mais que ce dernier voulait ne pas être seul dans l'affaire. Il me répondit qu'il allait entrer en contact avec Me Nisard et qu'il me donnerait une réponse après. Je le revis le lendemain et il regretta toujours de ne pas pouvoir se constituer pour moi.
359 Rencontres avec Bourguiba 359 Me Nisard, devant cet échec, me conseilla d'autres "prospections". Je téléphonais à Me Ben Aleya, ancien étudiant communiste à Paris, qui regretta de ne pouvoir se constituer pour moi, étant député à 1' Assemblée Nationale et ce mandat était, paraît-il, incompatible avec la défense d'un inculpé politique. Me Chakroun et Me Fitouri, touchés, se retranchèrent derrière leur qualité de membres du Conseil de 1' Ordre des Avocats : c'était la débandade. li est vra,i que l'atmosphère de complot ne prédisposait pas aux attitudes courageuses. Alors je pensais à Me Abderrahman Aloulou, camarade de Paris pendant la belle époque de 1930 à Je préjugeais qu'il ne refuserait pas et, en effet, il accepta sans hésitation et se constitua pour moi. Quelques jours après la réception de la convocation du juge d 'instruction,jereçus une autre convocation du Tribunal de Première Instance de Tunis. Sur cette convocation, j'étais accusé d'avoir publié des articles appelant les fitoyens à enfreindre la loi du pays et d'avoir publié des informations mensongères de nature à exciter l'opinion publique. J'étais convoqué pour comparaître le 29 Janvier 1963 à 10 heures du matin, devant la Chambre Correctionnelle du Tribunal de Première Instance de Tunis. Cela ne se passa pas en public mais dans le cabinet du Président Monsieur Babai. Je me rendis au Palais de Justice accompagné de Zohra, ma femme. Me Nisard était là, Me Aloulou viendrait plus tard. Nous attendîmes avec quelques amis dans le couloir en face du cabinet du Président. Me Nisard fut introduit le premier, il réclamera le renvoi de l'affaire mais sa demande ne sera pas retenue. On. m'appela à mon tour et j'entrai au moment où l'interprète Ben Ezzeddine, que j'avais connu au Néo-Destour, discutait avec Me Nisard de la traduction d'un terme du journal Tribune du Progrès, muni de son dictionnaire français-arabe. Il lisait et je fus effrayé par le sens en arabe d'un mot français si peu explosif. Il y avait là des magistrats d'un certain âge et loin d'être antipathiques. La scène n'avait rien d'une audience d'un tribunal. Les journaux de 1 'époque 1 rapportèrent que j'avais déclaré défendre la Démocratie. 1 Voir la Presse du 1 Févier 1963 et!ji Amal de Ir; même date.
360 360 Souvenirs politiques Je ne me souviens pas exactement de tous les détails, mais je crois que le sujet central de ma déclaration était le problème de la Démocratie. Pendant la discussion, l'un des magistrats, le ProcureurGénéral représentantle Gouvernement- AbdelazizHamzaoui - sauta sur 1 'une de mes phrases et demanda son inscription au Président du Tribunal. J'avais dit que pour les procès intentés contre les journaux et en général contre la presse, 1' autorité n'éprouvait pas beaucoup de difficultés pour les monter de toutes pièces, "en détachant une phrase d'un texte ou d'un article, on peut envoyer son auteur à 1 'échafaud". Il sauta sur cette phrase et exigea son inscription. J'étais un peu étonné et inquiet de son attitude. Pas sympathique ce bonhomme! Par la suite, il essayera de mettre en difficulté Me Nisard. Ce dernier prenant la parole déclara, entre autres, son accord avec son client. Surtout sur la phrase. Le Procureur Général demanda que l'on enregistre que Me Nisard s'était déclaré solidaire des déclarations de l'inculpé. Il y eut un moment de flottement chez tout le monde. Me Nisard était coincé, il ne prononça aucune parole. Le Président hésitait encore. Je pris la parole pour sauver la situation : "Me Nisard rn' assiste pour les questions juridiques, quant aux questions politiques, celan' est pas de son ressort, je rn' en charge personnellement". Me Nisard respirait et le Président était soulagé d'un grand poids. L'incident était clos, car Hamzaoui n'insista pas et l'on passa à autre chose. Lors de cette audience, Me Aloulou se montra pendant quelques instants puis disparut. En sortant il dira à ma femme que Sliman, son mari, était en train de parler à tort et à travers. Il parlait de questions qui n'avaient rien à voir avec l'affaire. A la fin de la séance, je remis une déclaration écrite au Tribunal. Les journaux du lendemain titreront "La justice confirme la suspension des deux journaux communistes". A la fin de l'article dela Presse du 1er Février 1963, on pouvait lire: "Selon le journal El Amal, le Docteur Sliman Ben Sliman convoqué devant le juge d'instruction, a demandé à ne répondre qu'en présence de son avocat...".
361 Rencontres avec Bourguiba 361 RENCONTRE AVEC BOURGIDBA A ZAGHOUAN (Mai 1966) La dernière rencontre remontait au 4 Avril1962, à Oueslatia. Entre les deux rencontres, plus de quatre ans d'intervalle et des événements importants tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Tunisie. D'abord, à l'intérieur : le complot de la Noël 1962 et ses conséquences graves d'abord pour moi et pour mes amis les communistes, ensuite les événements de Msaken, le Congrès de Bizerte et le recul de la démocratie, la dévaluation du dinar avec la lutte contre l'ugtt (Habib Achour et Ahmed 11ili), les relations francotunisiennes avec l'ambassadeur Masmoudi sans grand succès, l'accord avec une finne américaine pour les réparations de la VIe flotte à Bizerte, etc. Du point de vue extérieur : la guerre du Viet-Nam et la position du Gouvernement tunisien favorable aux Américains, la chute de Ben Bella, la mort de Ben Barka, une série de coups d'etat en Afrique et en Asie : Indonésie, Ghana et intervention au Congo Léopoldville avec Tschombé au pouvoir et attaque des mercenaires contre Stanleyville, etc. Avant cette rencontre de Zaghouan, j'avais refusé d'aller à la réunion du Palmarium et à la réception donnée par Bourguiba le 2 Mars 1964 à l'occasion du 30e anniversaire de la création du Néo Destour malgré une double invitation du Bureau Politique signée Abdelmajid Chaker. J'avais refusé aussi d'aller à Zaghouan 1' année précédente au moment du premier séjour de Bourguiba dans mon village pour le recevoir avec toute la population et cela malgré l'insistance de la famille qui avait délégué pour cela mon frère Ahmed. J'avais adopté cette attitude parce que je jugeais que ce n'était pas à moi de faire le premier pas après tout ce que j'avais souffert par la faute du pouvoir et par conséquent, de Bourguiba, et parce que les divergences politiques (démocratie, soutien au Viet Nam en particulier) s'élargissaient de plus en plus. Je ne voulais pas aussi laisser croire à Bourguiba que j'étais corrigé et que je ne recommencerai plus, et cela en courant très vite vers lui au moindre geste ou à la première occasion.
362 362 Souvenirs politiques Voyant ma femme à l'occasion de l'anniversaire de Wassila Bourguiba le 24 Avril1966, Bourguiba lui dit! 0~ JI,>-Î ~» «.}0 L. ol. ~J.:.>- ("Comment va Sliman? Il y a longtemps que je ne l'ai pas vu!)..t'ai été l'année dernière à Zaghouan et j'ai rendu visite à la famille de Sliman. Je vais y aller encore une fois bientôt!" et ma femme de répondre : "Nous n'allons plus à Zaghouan depuis presque quatre ans". Quelques jours après, mon frère Ahmed vint me voir pour reposer la question de mon voyage à Zaghouan pourvoir Bourguiba à l'occasion de sa prochaine visite à notre localité. Comme l'année précédente, je refusai au grand désespoir de ma famille d'autant plus que le clan youssefiste de Zaghouan était en train de les bousculer, aidé en cela par le nouveau Gouverneur, le fameux Amor Chechia des événements de Kairouan, dont le nom était devenu synonyme de camps de travail, depuis la création de celui d'el Haouareb. Cette deuxième visite de Bourguiba à Zaghouan commença le 5 Mai Le luridi 9 Mai 1966, j'arrivai vers 9 heures du matin au service d'ophtalmologie de l'hôpital Habib Thameur où j'étais assistant à mi-temps. Après avoir mis ma blouse, on rn' appela au téléphone : c'était 1' administrateur de 1 'hôpital qui était au bout du fil. Il me dit que le Délégué de Zaghouan, Hamadi Blouza, venait de lui téléphoner pour lui demander de rn 'informer du désir du Président de me rencontrer car il comptait aujourd'hui rendre visite vers 11 heures à la famille Ben Sliman de Zaghouan. Je répondis spontanément : "Entendu! «~~» Je jugeais le geste valable pour me faire changer d'attitude. Une heure après, une belle voiture dépêchée de Zaghouan vint me prendre ainsi que ma femme. Arrivé à Zaghouan, je retrouvai ma belle-sœur Hal oum a que je n'avais pas vue depuis plus de deux ans, après le rebondissement de la rupture entre nos deux familles déterminé par le complot en Salutations. Puis j'interrogeai la famille sur la visite de Bourguiba. On les avait informé qu'il ferait sa visite en ce jour et qu'on rn' avait téléphoné à Tunis. Ils étaient au courant que je devais venir. Tout cela leur faisait plaisir. L'heure de l'arrivée de Bourguiba à la maison n'était pas fixée. Il viendrait
363 Rencontres avec Bourguiba 363 après avoir inauguré des réalisations. Mon frère Ali me rapporta que Bourguiba leur avait promis cette visite dès le premier jour de son arrivée à Zaghouan, quand il les avais reconnus au moment de la présentation des membres des organisations nationales. ll leur avait dit qu'il n'oubliait pas ses anciens amis, ses vieux amis. Vers midi, arriva un officier de la GardeN ationale qui rn 'informa que le Président n'était pas loin d'arriver à la maison et me suggéra d'aller à sa rencontre. "Bien sûr, lui répondis-je, je ne vais pas l'attendre à la maison!. Je vais au-devant de lui!". Et je rn 'éloignai de la maison en compagnie de cet officier sympathique. Nous étions à 500 rn de la demeure familiale, au coin de la rue, en compagnie de mon frère Ali. L'officier me raconta que l'année précédente, le Président ne m'avait pas trouvé à la maison et que cette année, le Gouverneur etle Délégué voulaient me voir assister à cette visite. Je lui répondis que ce n'était pas cela la réalité : c'était le Président qui avait exprimé le désir de me rencontrer lorsqu 'il viendrait rendre visite à la famille Ben Sliman. C'était ce que m'avait dit l'administrateur del 'Hôpital Habib Thameur de la part du Délégué Hamadi Blouza et je ne croyais pas que ce derrlier avait inventé quelque chose de son cru. D'ailleurs, je rn 'informerai! L'officier et mon frère Ali étaient bien ennuyés car je faisais mes remarques sur un ton irrité en raison de cette nouvelle version sur mon voyage à Zaghouan. Sur ces entrefaites, le bruit de la foule se rapprocha : Bourguiba n'était pas loin. Au tournant d'une autre rue apparaissaient d'abord les premières personnes chargées peut-être de sa garde, puis un groupe compact. Je regardais bien et je n~ l'aperçus pas èncore. Le groupe avançait, il n'était plus qu'à vingt mètres environ. je vis Bourguiba et j'avançai vers lui. Nous nous embrassâmes sans trop de chaleur ni d'émotion, mais nous étions contents de nous retrouver. Nous étions bien loin de l'émotion des retrouvailles lors de la rencontre à Paris, à l'hôtel Continental, le 25 Novembre 1954, après une séparation de quatre ans et les événements de 1952 à Que nous étions loin de la chaleur de la rencontre au repas donné en l'honneur des Challaye lors de leur voyage en Tunisie, au début de l'année 1962, après une séparation d'environ deux ans pendant la parution de Tribune du Progrès!
364 364 Souvenirs politiques Etait -ce la présence de la foule? Etait -ce qu'il y av ait quelque chose de cassé dans nos relations? Bref, nous nous dirigeâmes vers la maison en bavardant. Installés au salon. avec les membres de la f~ille et quelques autres personnes, Am or Chachiale Gouverneur, Hama di Blouzale Délégué, Abderrahman Abdennebi le député, Ahmed M'Barek Président de la Municipalité, Abderrazak Ouali 1 'homme qui montait grâce à sa débrouillardise et à Amor Chachia, nous évoquâmes des souvenirs. L'on parla de Guillon, ancien Résident Général, qui était en voyage en Tunisie, hôte du Docteur Materi, d'andré Bidet, le socialiste qui avait apporté à Bourguiba des photocopies de documents sur 1 'histoire de la Tunisie des archives du Ministère des Affaires Etrangères de France, d'un livre paru récemment sur Bizerte, écrit par un Amiral français. Bourguiba promit de me l'envoyer pour le lire. Sur ce chapitre des souvenirs, je lui annonçai que j'étais en train d'écrire mes souvenirs politiques, que nous en avions parlé ensemble à Oueslatia en Avri11962 et qu'il m'avait dit de les écrire et de les garder à la maison. "Oui, dit-il, c'estbien! D'ailleurs, tous ceux qui ont été mêlés à 1 'histoire du mouvement national devraient en faire autant". Le Gouverneur était impatient, il regardait de temps en temps sa montre. On apporta des coca-cola et un gâteau de Zaghouan. Bourguiba ne but ni ne mangea rien. Il donna comme explication qu'il ne prenait rien entre les repas. Cela ne 1 'empêcha pas de boire un jus que lui apporta son... 1 Quelques instants après, il quitta la maison Ben Sliman. Je l'accompagnais jusqu'à son automobile. Avant de prendre place, il m'invita au déjeuner, ainsi que la famille, à l'ancienne ferme Gremaud. Une demi-heure plus tard, nous nous rendîmes à El Jamel. Quelle aventure! Nous déjeunions ce jour-là dans l'ancienne ferme du plus puissant colon de la région de Zaghouan et du plus colonialiste. La ferme av ait été, avant 1 'indépendance, le lieu de 1' assassinat d'un travailleur agricole pendant une grève. 1 Mot manquant dans le manuscrit.
365 Rencontres avec Bourguiba 365 Pendant le repas, le bavardage fut anodin portant sur 1 'œuvre du Nourrisson et les adoptions, car ma femme était chargée dans cette œuvre, de la question des adoptions en tant qu'assistante sociale adjointe de la Municipalité de Tunis, détachée au Nourrisson. Puis la discussion tourna sur les guérisseurs et les guérisseuses en Tunisie, sur les talismans. Bourguiba raconta que même les Chefs d'etat en Afrique Noire croyaient à l'influence magique des talismans. La conversation en arriva aux rivalités de clans à Zaghouan: entre les "bourguibistes" écartés de la Cellule et de la Municipalité par Amor Chachia et Blouza et les anciens youssefistes promus par ces derniers à la place des anciens. Bourguiba défendit son système de récupération et donna l'exemple du Directeur de Es Sabah, Cheikhrouhou, qu'il avait récupéré. Ma femme s'adressa à moi sur la question de Zaghouan, je répondis que je ne dirai pas un mot sur ce sujet. A un moment donné, Wassila m'interpellant, me dit: "Si Sliman, ça ne va pas en Algérie". "Oui, répondis-je, la destitution de Ben Bella est une perte pour 1' Algérie". "C'est bien qu'il soit vivant! intervint Bourguiba. Peut -être auront-ils besoin de lui". W assila, me parlant de nouveau, dit : "Mais, le peuple n'a rien fait quand il a été destitué!"."oui, c'est le drame de l'afrique. Ne voyons-nous pas, ces jours-ci, N'Krumah destitué alors que la veille c'était le grand leader, le prophète et bien d'autres qualificatifs. Et, le lendemain de sa déposition, aucune réaction du côté du peuple! c'est le drame de l'afrique et la solution pour ce drame, c'est la démocratie". Le mot était lâché et, jusqu'à la fin du repas, ce sera autour de la démocratie que Bourguiba et moi échangerons quelques idées, quelques répliques, avec plus ou moins d'énervement. Quelques répliques de Bourguiba : "Quelle démocratie! La masse est ignorante! il faut créer d'abord une nation sur des bases solides". Quelques-unes de mes répliques : "La démocratie est une soupape de sécurité! La démocratie permet de vider les querelles au lieu de leslaissers'accumuleretexplosercommenouslevoyonsaujourd'hui en Afrique et dans le Tiers-Monde. La démocratie permet de régler les divergences au lieu de les laisser s'accumuler et alors, ceux qui n'ont pas droit à la parole n'attendent que le jour de malheur de leurs adversaires". Quelques échanges de répliques :
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367 Rencontres avec Bourguiba Je sais ce qu'il faut à ce peuple car je connais son histoire pleine de déboires. - Moi aussi, je connais l'histoire de mon pays. -Je suis le responsable pour ce pays! - Oui, vous êtes le responsable, mais moi, en tant que citoyen tunisien, j'ai le droit d'exprimer mon opinion. -On est en train de donner la démocratie au compte-goutte. -Il faut donner la démocratie petit à petit, progressivement! «'-:!~! '-:!~» Pendant cette conversation, on le sentait de temps en temps préoccupé par cette question. - Dans la démocratie, ce ne sont pas les articles ou les critiques à mon égard qui me préoccupent, c'est 1 'influence sur les masses. Pendant la conversation sur Ben Bella, j'ai dit que si les masses n'avaient pas bougé, c'était parce qu'il n'y avait pas de parti politique organisé. - Oui, il n'y a pas de parti politique organisé. D'ailleurs, Boumedienne vient de déclarer qu'il n'y a pas de parti. Les communistes tunisiens furent contents de cette rencontre. La Doctoresse Tawhida Ben Cheildi, qui collaborait avec le régime dans certains secteurs (plein-temps, Croissant-Rouge), rencontrant ma femme, lui dit sa satisfaction de cette réconciliation. D'autres personnes se posèrent la question : "Est-ce que le Docteur Ben Sliman s'alignera comme les autres?". Pour la plupart, ils ignoraient les détails de cette rencontre. Mais le comble, ce fut la lettre que je reçus du Docteur Ben Miled. En voici la teneur. ((Korbous, le Mon cher ami, Je suis àkorbous depuis quelques jours au repos, au vert, loin de la ville et des responsabilités de la clientèle, mais pas loin du bruit. La radio du café maure en face de ma fenêtre, hurle du matin au soir. Korbous est propre, bien dirigée, mais ses dirigeants laissent à désirer à bien des égards et les curistes qui y viennent avec leurs enfants ignorent très souvent les règles de l'hygiène. Autre chose plus sérieuse et dont je voulais te parler de vive voix à Tunis, mais je n'en ai pas eu le temps.
368 368 Souve'!irs politiques 1 J'ai été étonné de te voir (ainsi que des amis) sur le petit écran assis aux pieds du Président, rayonnant de joie. Le but duprésident àzaghouan ne t'a pas échappé et l'invitation qui t'a été faite avait une signification particulière. L'homme que le bon peuple, dans sa sagesse, a bousculé et chassé du temple était en mal de prestige. On cherche à consolider ses assises. Cet homme a un passé àbénikhalled, Kairouan. On ne cautionne pas par sa présence à un rassemblement celui dont on a désapprouvé la politique. Avec ton sourire ce jour-là, tu t'es dilué dans la foule. Je conçois l'amitié qui te lie au Président. Je sais. J'ai appris par des amis le sujet de ta conversation avec lui1 Mais c'est du huis-clos qui n'a même pas réussi aux vieux cadres du Néo-Destour: mieux, ils ont été éloignés. L'enjeu ne valait pas la chandelle. C'est par amitié que je prends la liberté de t'en parler. Sincèrement" Je ne comptais pas lui répondre mais, après 24 heures et apaisé, j'ai répondu par cette lettre. "Tunis, le Cher confrère, J'ai reçu ta lettre extravagante de Korbous. D'abord, elle contient des contre-vérités. Tu dis!rt'(lvoir vu assis aux pieds du Président. Où? Cela est faux au sen::. propre comme au sens figuré du terme. Tu parles de ma présence à un rassemblement 1 mais quel rassemblement? D'ailleurs, ce n'est pas la première fois que tu m'attribues des attitudes inventées de toutes pièces. Avant le complot, tu as rapporté que le Comité de rédaction de Tribune du Progrès a rendu visite au Président Bourguiba à la même période où des journalistes tunisiens lui rendaient visite et recevaient de lui des présents. Pour mes contacts personnels avec Bourguiba,je suis seul juge et je ne consulte là-dessus ni les vrais ni les faux amis.
369 Rencontres avec Bourguiba 369 En fait de huis-clos,je n'ai pas besoin de ces précautions pour exprimer mes opinions et tout le monde le sait. Tu dis "l'enjeu ne valait pas la chandelle". Comme d'habitude, dans tout cela, il n'y a ni enjeu, ni chandelle. Bien à toi" Quelques jours après, je reçus cette réponse à ma lettre du 26 Mai "Le Cher ami, J'ai trouvé ce matin, sur mon bureau, ta lettre du 26 Mai A dire vrai, je ne m'y attendais pas. Ma lettre était amicale et fraternelle. Elle exprimait clairement que, vu les circonstances où Monsieur le Président Bourguiba se trouvait à Zaghouan, ta présence au milieu de la manifestation était inopportune. Relis ma lettre et tu en conviendras. Dans ta précipitation de répondre, tu as déraillé. Je te laisse le temps de relire la lettre, de méditer le fond. Je te répondrai prochainement. Sincèrement" Après mûre réflexion, je lui répondis le 2 Juinl966 "Cher confrère, J'ai reçu ta lettre. Tu ne réponds pas aux deux questions que je t'ai posées sur des faits matériels qui ont leur importance à mon égard. Tu dis dans ta lettre de Korbous : "J'ai été étonné de te voir (ainsi que des amis) sur le petit écran assis aux pieds du Président, rayonnant de joie". Plus loin, dans cette même lettre, tu écris : "On ne cautionne pas par sa présence à un rassemblement celui dont on désapprouve la politique. Avec ton sourire ce jour-là, tu t'es dilué dans la foule".
370 370 Souvenirs politiques J'ai le droit de considérer les attitudes que tu m'attribues faussement comme graves parce qu'elles ne sont pas conformes à mon comportement politique. J'attends ta réponse à ces questions. Bien à toi" Après ma deuxième lettre, j'ai reçu une longue lettre de Ben Miled, lequel n'avait pas encore reçu mon second courrier. C'était une réponse à ma première lettre. "Tunis, le 1er Cher Confrère, J'ai promis de t'envoyer une deuxième réponse à ta lettre du 26 Mail966. Je m'empresse de le faire, à contre-cœur bien entendu, car je déteste la polémique. C'est un facteur de discorde. Elle est négativè. Mais jepoursuis le dialogue qui lui, est un facteur de progrès intellectuel et social. Je laisse de côté une insinuation malheureuse contenue dans ta lettre. Tout d'abord, soyons d'accord sur la signification du mot dialogue. En voici une, que}' emprunte à Roger Garaudy : "Il n'y a de dialogue réel que st l'on est convaincu que l'on ne possède pas seul la vérité, et que l'on a quelque chose à apprendre des autres". Ceci convenu, venons- en à la lettre. Celleci contient cinq idées précises, sans liaison, et sans allusions à l'idée principale développée dans ma lettre. Il est donc facile d'en discuter. 1- Je cite : "Pour mes contacts personnels avec Bourguiba, je suis seul juge et je ne consulte là-dessus ni les vrais ni les faux amis". C'est erroné. Tes rapports avec Bourguiba ne sont ni des rapports de famille, ni de pure amitié. Tu es un homme politique. Tu as rencontré le Président dans une circonstance politique précise, tu as discuté avec lui politique. Tout cela est du domaine public.je dirai plus: en tant que Président du Comité de la Paix, tu es engagé par tout acte et geste public, geste et acte qui peuvent nuire à ta personne, à ton
371 Rencontres avec Bourguiba 371 organisation et gêner tes amis, à moins qu'ils ne te désapprouvent. Qui d'entre nous t'a jeté la pierre lorsque en d'autres circonstances, tu as été appelé à dîner à la table du Président? Au contraire, certains ont pensé à l'utilité d'un dialogue, et, personnellement, j'y ai vu une réparation d'un préjudice qu'il t'a fait en exploitant publiquement ton expulsion du Parti. II- Je cite: "J'ai reçu ta lettre extravagante de Korbous. Elle contient des contre-vérités : tu dis m'avoir vu assis aux pieds duprésident, cela est faux au sens propre comme au sens figuré du terme. Tu parles aussi de la présence à un rassemblement. Mais quel rassemblement?" Tu as figuré sur le petit écran. C'est un fait. Voici comment on reconstitue la scène, Des plans se succèdent. Sur l'un d' euxfigurent le Président et la Présidente assis sur des fauteuils adossés au mur de la chambre. Un monsieur est debout à la droite du Président. Sur un plan qui suit figure au milieu de la pièce, le Docteur Ben Sliman un genou à terre, souriant, tenant un enfant debout. En ajustant les deux plans sur un grand écran, on réalise ce que j'ai pensé et écrit. C'est la position dans une photo de groupe ordinaire devant un objectif fixe. La phrase "assis aux pieds du Président" qui t'a choqué n'a rien de péjoratif, ni d'humiliant. Le ton de ma lettre est sérieux, sincère et affectueux. Tu t'insurges aussi contre le mot "rassemblement". J'ouvre le Larousse. Rassemblement : action de rassembler ce qui est épars. Rassembler : assembler de nouveau. Exemple : amis séparés que le hasard rassemble. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'organisation telle Rassemblement Populaire Français de feu Déat. Lalanguefrançaiseestprécise. C' estpourcelaqu' ont' emploie comme langue diplomatique et de travail. Supprime, si tu veux, les deux mots qui t'ont choqué, je te le concède volontiers et rien ne change au fait. Notre expérience de la vie politique nous libère de la querelle des mots. Passons.
372 372 Souvenirs politiques Tu peux me poser une question. A ma place, qu'est-ce que tu aurais fait? Je réponds: a) fly a quelques années, le Président Bourguiba inaugurait un barrage à Menzel-Bou-Zelfa. Il devait faire couler l'eau dans le verger de mon frère. Invité par ce dernier pour QSsister à la manifestation, j'ai décliné. Et pourtant, il ne s'agissait ni de politique, ni de la présence de Monsieur Amor Chachia, Gouverneur de Kairouan à l'époque. b) En 1931, au Congrès des Etudiants Nord-Africains, les circonstances nous ont amenés à poser à Sétif devant l'objectif, en compagnie du Préfet. Ne voulant pas créer un incident aux camarades algériens,}' ai figuré dans le groupe, mais j'ai détourné ma figure de l'objectif dès l'ouverture du diaphragme. Bien entendu, l'excuse et la méthode sont filles des circonstances. Les ouvriers du Pas-de-Calais ont débrayé à l'arrivée du Général de Gaulle. III- Je cite : "D'ailleurs, ce n'est pas la première fois que tu m'attribues des attitudes inventées de toutes pièces. Avant le complot, tu as rapporté que le Comité de Rédqction de Tribune du Progrès a rendu visite au Président Bourguiba à la même période où les journalistes tunisiens lui rendaient visite et recevaient de lui des présents". Çà, c'est plus sérieux. Je te rappelle que tu m'avais adressé ce reproche au cours d'une réunion. Je t'avais répondu que mon propos n'a revêtu ni les paroles ni le sens et l'esprit que tu lui attribuais. Je t'avais répondu textuellement ceci : "J'ai appris que le Président Bourguiba avait reçu les journalistes locaux ainsi que les rédacteurs de Tribune et j'avais demandé à Madame Ben Sliman si cela était vrai. J'avais ajouté que cette question n'avait rien de désobligeant et qu'une pareille rencontre faisait partie des attributions du Président et de tous les journalistes". Tu avais acquiescé e.t ajouté :je prends acte. En quittant la réunion,}' avais ressenti un malaise et je me suis dit: comment le Docteur BenSlimanpouvait penser de moi ce dont il venait de me faire part, et je t'avais envoyé ma démission du
373 Rencontres avec Bourguiba 373 Comité de la Paix le soir même en pensant que la confiance n'étant pas réciproque, toute collaboration était inutile. Tu m'avais renvoyé ma démission deux jours après avec Si Fra} en m'assurant de ton erreur et ton estime. Mais voilà, tu enfourches après trois ans le même dada(= idée favorite: Larousse). Tu en es obsédé. Et je le regrette pour toi. Personnellement, je n'y avais plus pensé et je n'y penserai plus. Ce qui est faux estfaux.maconscience est tranquille. Permets-moi maintenant de te poser une question à mon tour. Si tel était ton esprit: Pourquoi: - M'as-tu renvoyé ma démission? - 1 nvité depuis aux réunions? - Confié la responsabilité de parler en public? Ici, cher Docteur Ben Sliman, je te laisse le soin de tirer toimême la conclusion. IV- Je cite: {{Enfaitde huis-clos,je n'ai pas besoin de ces précautions pour exprimer mes opinions et tout le monde le sait". Je ne t'ai jamais accusé defaiblesse. Encore moins dans ma lettre. Relis-là. V -Je cite: "Tu dis l'enjeu ne vaut pas la chandelle, comme d'habitude, il n'y a dans tout cela ni enjeu ni chandelle". Remets cette phrase dans son contexte et tu verras que si, l'enjeu ne valait pas la chandelle. Je l'ai pensée,je l'ai écrite,je l'ai relue,je l'ai approuvée et signée. Enfin,je ne regrette ni de t'avoir écrit, ni d'avoir reçu ta lettre. Bien à toi" Après cette longue lettre, j'ai décidé (comme j'avais commencé de le faire dans ma deuxième lettre) de m'en tenir aux faits matériels.
374 374 Souvenirs politiques u Tunis, le Cher confrère, J'ai reçu ta lettre du 1er Juin1966. Moi aussi, je déteste la polémique, aussi m'en tiendrai-je aux faits matériels comme dans ma deuxième lettre. Voici les faits :. Lundi , un officier de la GardeN ationale vient me voir à la maison Ben Sliman pour m'annoncer l'approche du cortège officiel du Président. Je quitte la maison et, accompagné de mon frère et de l'officier, je vais à la rencontre du Président à environ 100 mètres de la maison. Le cortège apparaît et quand j'aperçois Bourguiba je m'avance vers lui. Nous nous embrassons. Je l'accompagne à la maison. Wassila n'est pas avec lui. Conversation amicale dans le salon, assis l'un à côté de l'autre. Après environ une demi-heure, nous sortons du salon. Nous sommes "bombardés" par les photographes et la télévision. Nous nous arrêtons pour la photo et la télé, debout l'un à côté de l'autre. Pour la personne genou à terre, peut-être s'agit-t-il de mon frère Ahmed, mon ancien infirmier, tenant sonfils. Après cela, je le raccompagne à sa voiture qui l'attend à environ 100 mètres de la maison. Au repas, à l'ancienne ferme Grémaud, ni photo, ni télé. Voici les faits matériels. Tu as du me confondre avec la personne genou à terre et tenantson enfant. ' Bien à toi" Docteur Ben Miled Docteur, "J'ai reçu ta deuxième lettre. Je te répondrai dès que j'aurai un moment. Le dialogue continue. Bien à toi"
375 Rencontres avec Bourguiba 375 Aujourd'hui, 21 Juin1966, j'ai vu avec Zohra la bande de télévision qui est passée le 9 Mai 1966 et dans laquelle le Docteur Ben Miled m'a vu suivant sa première lettre"... sur le petit écran, assis aux pieds du Président, rayonnant de joie" et dans sa longue lettre du 1er Juin1966, il donne des précisions : "... tu as figuré sur le petit écran. C'est un fait. Voici comment on reconstitue la scène. Des plans se succèdent. Sur l'un d'eux figurent le Président et la Présidente assis sur des fauteuils adossés au mur de la chambre. Un monsieur est debout à la droite du Président. Sur un plan qui suit, figure au milieu de la pièce le Docteur Ben Sliman, un genou à terre, souriant, tenant un enfant debout. En ajustant les demi-plans sur un grand écran, on réalise ce que j'ai pensé et écrit. C'est la position dans une photo de groupe ordinaire devant un objectif fixe... ". Revenons à des choses plus simples. Cette bande de télévision passée le 9 Mai 1966 je ne l'ai pas vue en son temps n'ayant pas encore de télévision. C'est cette scène décrite par Ben Miled qui rn' a obligé à essayer de la voir. Grâce à une nièce Na jet Ben Sliman, qui travaille comme monteuse à la télévision tunisienne, j'ai pu voir toute la bande. Sur cette bande, on voit d'abord des scènes de réunion avec des orateurs. Ensuite, la réception donnée par la Présidente aux femmes de la wilaya de Nabeul-Zaghouan, l'aprèsmididu 9 Mai 1966 à l'ancienne ferme Grémaud (actuellement elle porte le nom El J amel). C'est dans cette scène qu'on voit le Président et la Présidente assis sur un fauteuil au milieu des autres femmes. L'après-midi nous étions déjà rentrés à Tunis après le repas de midi pris avec le Président dans cette ferme. Toujours sur la même bande et le même jour (Lundi 9 Mai 1966) on voit Bourguiba visiter le mausolée du marabout Sidi Ali Azouz. La visite de notre maison passe à la fin de la bande telle que nous l'avons vue aujourd'hui le 21 Juinl966. On voit en particulier 1 'arrivée de Bourguiba à la maison, notre conversation au salon et la fameuse scène interprétée faussement par Ben Miled, la sortie du salon et 1' arrêt à la salle du milieu avec le groupe de la famille entourant le Président et moi debout à sa gauche. Sur le devant de cette scène, il y a plusieurs personnes assises, mes frères Ahmed et Béchir, ma nièce Na jet et le fils d' Ahmed, près de
376 376 Souvenirs politiques son oncle Béchir. C'est Béchir avec le fils d' Ahmed que Ben Miled a confondu avec moi et s'est lancé dans ses élucubrations. Le 28 Juinl966, j'écrivis la lettre suivante à Ahmed Ben Miled ({Tunis, le Cher confrère, Par l'intermédiaire d'une nièce qui travaille à la télé, j'ai pu voir l'émission diffusée le 9 Mail966, celle que tu as probablement vue à Korbous. La visite de notre maison à Zaghouan par le Président Bourguiba se trouve à la fin de cette émission. Il y a aussi la réception folklorique en présence du couple présidentiel à la ferme El!amel, la visite du mausolée du marabout Sidi Ali Azouz et des orateurs peut-être lors d'une réunion. Personnellement je n'ai assisté qu'à la visite de Bourguiba à notre maison. Je t'envoie cijoint une photo tirée de la bande de la télé retraçant cette visite. Il y a là la famille BenSliman avec le député Abdennebi et le Président de la Municipalité Ben Mbarek. Comme je te l'ai écrit dans ma dernière lettre,je suis sur cette photo à côté du Président. Au-devant se trouvent ma nièce et mes deux frères assis avec le fils de l'un d'entre eux. Probablement tu m'as confondu avec celui qui a, près de lui un enfant. Bien à toi" Nous sommes le 20 Septembre1966, environ trois mois après l'envoi de ma dernière lettre avec photo à l'appui et explications pour rectifier l'erreur com~ise par le Docteur Ben Miled qui écrit dans sa longue lettre dactylographiée : "sur un plan qui suit, figure au milieu de la pièce le Docteur Ben Sliman un genou à terre, souriant, tenant un enfant debout...". Aucune réaction du Docteur Ben Miled après mes deux dernières lettres explicatives et après sa courte lettre du 7 Juin où il promet de me répondre dès qu'il aura un moment. "Le dialogue continue" écrit-il aussi dans cette courte lettre en réponse à ma deuxiême lettre du 2 Juinl966.
377 Rencontres avec Bourguiba 377 "Tunis, le Cher confrère Docteur Ben Sliman "... Tu me parlais d'amitié" Laisse-moi te dire qu'il y a des entités que je déteste : la charité et la pitié par exemple. D'autres que j'aime et que je pratique : la solidarité dans l'action et dans le malheur. D'autres auxquelles je crois un peu : l'amitié. On peut disserter sur l'amitié, et surtout sur les nombreuses variétés du type d'amis. Pour moi, j'ai choisi depuis fort longtemps. Cela remonte au début de ma vie de militant, en Septembre J'étais au Parti Communiste où j'avais adhéré le lendemain de sa création, en quittant la jeunesse socialiste. Nous étions peu nombreux; d'abord groupés autour de Lauzon puis de Finidori. C'était une période héroïque. Notre enthousiasme n'avait d'égal que notre abnégation et notre ardeur au travail. Une amitié réelle nous réunissait presque tous les jours à l'imprimerie de l'avenir Social, rue Souk El Khir. Je menais une activité débordante :lycée, journal, atelier et syndicats. C'était aussi l'époque des divisions dans le mouvement ouvrier en France (CGTU), du début du stalinisme, de la phobie de la SFIO (les social-traitres ). D'un autre côté, une affection me liait à DureZ, socialiste, Secrétaire de l'union des Syndicats de Tunisie (CGT), mon professeur de français au Lycée, à qui je devais l'éveil de mon esprit critique, ma formation socialiste et athée. Je collaborais avec lui au sein de l'union des Syndicats et je le rencontrais très souvent à la Bourse du Travail, rue El J azira, ce qui me rendait suspect aux yeux de Finidori. J'ajoute que celui-ci avait un cœur d'or. Il poussait l'abnégation et la solidarité à l'extrême, mais il était sectaire. Vinrent les grèves de Bizerte au début du mois de Septembre 1924, où aucun syndicat n'y était organisé. MohamedEZKhmiri vint me chercher à labourse du Travail. Je restais à Bizerte (grèves en cascade étendues aux chantiers de l'armée). Je ne venais à Tunis
378 378 Souvenirs politiques que le vendredi pour remettre mon papier au journal. Mon article ne reflétait aucune tendance syndicale ou politique. Je traitais des grèves et des revendications ouvrières purement et simplement. J'étais conscient de la gravité de la situation. L'ordre régnait et les quelques grévistes arrêtés à Menzel!emil avaient été libérés grâce à l'intervention de Me Guellaty que DureZ m'avait envoyé d'urgence. Mais voilà : dans le dernier article avant mon arrestation, Finidori avait glissé une phrasr: à l'intention de DureZ terminée par le slogan à la mode "social traître". Sa pensée était claire : me détacher de DureZ, sans penser aux liens qui m'unissaient à lui et du tort qu'il devait faire aux grèves et au mouvement syndical naissant. En effet, le Gouvernement cherchait à coller aux grèves une étiquette politique : communiste ou destour. Finidori venait de la lui donner. L'article paru Dimanche. Le Directeur de la Sûreté Monsieur Campana, se rendait Mardi à Bizerte sur l'ordre de Monsieur Lucien Saint, provoque des arrestations... Nous sommes jetés en prison pour rébellion, et privés de la seule force du pays capable de nous tendre la main en cas de coup dur. Revenons à Finidori. Je suis convaincu que son geste n'a pas été suffisamment médité. Il croyait bien faire. Il lui pesait que je n'étais pas entièrement pour le Parti, et que dans sa grande amitié pour moi il a essayé de m'orienter... en aîné en quelque sorte. Et cela a coûté très cher au syndicalisme tunisien naissant. C'est en méditant sur l'amitié dans la cellule no 12 de la Prison Civile, où je préparais ma philosophie que je m'étais rendu compte que l'amitié poussée dans ses limites extrêmes ltait nuisible. Qu'une distance était nécessaire entre les militants et qu'une certaine adversité pour développer l'émulation et le progrès étaient également utiles. Partant de ces constatations,}' avais écrit sur les murs de la cellule ces vers du poète Mahmoud Toghrai «~~~ :>_F».,P~~~ ~ 0\..'--)1 ~~i Jü** ~J ~ J..a! rl' Ju.~ ~WI ~t; ~_,...ij ~"* ~t; ~j.y- ~ ~ Vers qu'on peut résumer ainsi : c'est en acceptant la critique qu'on gravite l'échelle des valeurs. Taieb Debab qui a été enfermé
379 Rencontres avec Bourguiba 379 après moi dans la même cellule a lu ces vers et m'en a parlé en sortant de prison. Jette un regard en arrière Docteur Ben Sliman. Tu constateras qu'en France comme en Tunisie,j'ai servi en militant dans toutes les organisations où je suis passé et je n'ai fait parti d' àucun cercle d'amis. Libre à toi de te faire l'idée que tu voudras de l'amitié, moi}' ai choisi. Bien à toi" "(Tu t'es dilué dans la foule)... Il s'agit de ta personnalité morale. La radio tonitruante l'a laissé entendre, cela va de soi. J'ai reçu les photos. Ce n'est pas celles que}' ai vues sur le petit écran. Elles sont certainement passées avant mon arrivée. Mais cela ne change rien à l'esprit de ma lettre. Ton déplacementàzaghouan n'avait pas la même signification qu'un déplacement rue du Premier Juin ou à Carthage. Tout cela dit et répété sans vouloir t'attribuer des attitudes fausses. Je voulais attirer ton attention sur une manœuvre dont tu as été l'objet. Je crois que le recul du temps a prouvé le bien-fondé de mon jugement. Ici s'arrête le dialogue. Envoi retardé. Tunis, le 10 Août1966" Lettre reçue le 19 Octobre 1966 "Tunis, le Cher confrère, Je t'ai écrit mes deux dernières lettres pour t'expliquer que tu t'es trompé à la suite d'une confusion de personnes, quand tu déclares dans ta lettre de Korbous "}'ai été étonné de te voir ainsi que tes amis sur le petit écran assis aux pieds du Président rayonnant de joie" et ensuite dans ta longue lettre du ]Juin 1966 où tu décris la scène avec des détails techniques. Pourquoi cette insistance de ma part? Parce que je juge humiliant pour moi l'attitude que tu me prêtes. D'ailleurs ton étonnement devant cette scène que tu exprimes dans ta lettre de Korbous serait justifié si j'avais adopté ce comportement à Zaghouan..,
380 380 Souvenirs politiques Après toutes ces explications,je reçois ta dernière lettre où tu parles d'autre chose mais hors de la question que je désire clarifier et cela dès le début de notre correspondance. Dans ta dernière lettre, au lieu de constater que tu t'es trompé- sauf si tu mets en doute ma relation de la rencontre de Zaghouan avec Bourguiba et aussi ce que j'ai vu dans le film de la télévision - tu te contentes d'écrire cette phrase : "}'ai reçu les photos, ce n'est pas celles que j'ai vues sur le petit écran. Elles sont certainement passées avant mon arrivée". Que conclure de tout cela? D'abord, encore une fois, ce que tu as cru voir à la télé est faux! c'est de la pure imagination! Ensuite, je pense que de toute façon, il faut dissiper cette équivoque". "Tunis, le 25 Novembre 1966 Cher Docteur Ben Sliman J'ai beaucoup hésité à répondre à ta lettre du 5 Novembre 1966, la dernière. Comme la première, elle contient une insinuation. Qu'est-ce une insinuation sinon une forme nocive de la pensée. C'est surtout une forme peu courageuse de la pensée. Je croyais avoir répondu à ta question à savoir : n'ayant pas assisté à la projection dès le début, je n'ai pas vu la scène où tu figurais debout à côté du Président et de la Présidente, et je t'ai confondu avec Ali. Si cela n'est pas clair,je vais te l'exprimer sous une autre forme qui calmera peut-être mieux ton amour-propre. "Ce n'est pas toi qui avais le genou à terre et qui souriais mais c'est ton frère". Simple querelle de mots comme tu vois, mais qui, en rabaissant les mots ne rabaisse pas la chose. Elle ne rabaisse pas le fait que, involontairement, je le pense sincèrement, tu t'es prêté à une manœuvre, que je réprouve. Il est possible que les mots de ma lettre de Korbous t'avaient chiffonné. Ils étaient rudes en effet. Ils traduisaient l'état de révolte... C'était l'expression de la franchise; la franchise qui rapproche les hommes de bonne volonté. Alors que le silence des "vrais amis" ne pouvait être pour ma part que de la complaisance.
381 Rencontres avec Bourguiba 381 J'ai vu, de retour de Korbous, Ben Fadhel, le vieux destourien et qui devait être un parent, puisque dans les villages et les petites villes comme Zaghouan, les liens matrimoniaux unissent presque toutes les familles. J'ai vu donc Ben F adhel, il était d'accord avec moi et m'a donné des détails qui avaient corroboré son opinion. J'ai rencontré également il y a quelques temps Ali J er ad. Voici ce qu'il m'a dit textuellement: "J'ai été frappé moi aussi de ce fait, et j'en ai parlé aux camarades'". Puisque nous sommes à la querelle des mots, veux-tu une explication sur la phrase "l'avenir m'a donné raison" contenue dans ma lettre du 5 Juillet En voici. Des associations d'idées m'avaient fait penser que l'invitation qui t'avait été faite pour dîner et tenir la conversation avec Félicien Cha/laye avait un sens qui n'est pas ce que nous l'avions cru, toi et moi sans doute ; mais pour montrer à ce dernier que le Président est en contact avec les progressistes. Ce qui est bien entendu,faux, car je me suis rappelé que Félicien Cha/laye n'est pas seulement l'ancien ami de Chedly Khairallah et de Habib Bourguiba de "La voix du Tunisien" et de "l'action Tunisienne" de 1932 mais aussi le progressiste et peutêtre aussi l'anarchiste de Il collabore, en effet, à un journal anarchiste où}' ai lu enavri/1965, quand}' étais c) Paris, un article signé "Félicien Cha/laye" (Garches). Il y a aussi une certaine similitude entre ce fait et la visite que le Président Bourguiba t'a faite un jour, en plein midi, à ton bureau etdomicile,45,avenuebab Menara et que tu avais interprétée comme il convenait. Ce sont deux suppositions, mais qui peuvent contenir une part de vérité. Mais ce qui ne prête à aucune erreur c'est que tu n'as pas été invité à Carthage à la réception donnée à l'occasion du dixième anniversaire de l' 1 ndépendance. Ton nom ne figurait pas sur la liste des centaines de personnes, hommes et femmes, résistants de la première heure ou de la onzième, et collaborateurs du Protectorat. Ceci dit, tu es libre de mener ta barque comme tu le veux. Tu me rendras justice; je ne suis pas complaisant. D'autre part, il n'y a pas de malentendu entre nous mais un conflit d'idées. Bien à toi"
382 382 Souvenirs politiques Citation : "Il n'est pas mauvais que nos amis aient des défauts, car nous apprenons par là que des défauts même nombreux, ne gâtent pas un fond de droiture et d'intelligence et que le reste des hommes profitent de cette expérience" J. Jaurès. "Discours de la Jeunesse 1883". DECORATION DE L'ORDRE DU MERITE DE BOURGUIBA. Le 13. Août1973 1, je reçois la visite à la Marsa où nous passons l'été, d'un brigadier de police de la région et d'un fonctionnaire du Ministère de l'intérieur. Ce dernier m 'infonna que le Président B.ourguiba me rendrait visite le lendemain. La nouvelle me surprit car il n'y avait pas de raison, à ma connaissance, pour cette visite. lis reviendront l'après-midi pour me donner l'heure de son arrivée. Pendant la sieste, l'événement me turlupinait et j'étais angoissé. Arriva Zohra que j 'infonnai de la "chose" et à qui je fis part de mon angoisse. Elle discuta avec moi et me calma. L'après-midi, Allala Laouiti, par 1 'intennédiaire de la police de la!\;'larsa, voulut téléphoner de Monastir à Zohra. Elle était chez son père. Il lui transmit 1 'intention du Président de me décorer de l'ordre du Mérite de Bourguiba ainsi que Moufida Bourguiba, le même jour. Elle lui répondit que, s'agissant d'une décoration, elle devait me consulter. Elle vint à la maison où nous habitions à la Marsa (assez miteuse). Elle rn 'en parla, je fus un peu tranquillisé sachant de quoi il s'agissait. Nous lui téléphonâmes de la maison de Si Gacem, le père de Zohra. Je lui demandai pourquoi on m'avait consulté avant de prendre cette décision de décoration. A v ant de me proposer le choix entre Carthage et la maison de la Marsa, il me répondit que, sur le problème de la décoration, il n'y avait pas, en principe, de consultation préalable sur le lieu. Je lui dis qu'étant fatigué, je préférais que la cérémonie ait lieu à la Marsa. Si Gacem et Zohra proposèrent la maison de Si Gacem, plus spacieuse et présentable. J'acquiesçais pour faire plaisir à Si Gacem et à Zohra 1 Ecrit le 28 Août 1973
383 Décoration de l'ordre du mérite de Bourguiba, à la Marsa, le 13 Août 1973.
384 384 Souvenirs politiques et aussi parce que leur argument était valable pour une cérémonie de décoration. Le lendemain 14, nous attendions le Président pour 11 heures. ll arriva entre 11 heures et 11 heures trente. Je sortis de la maison pour 1' attendre à sa descente de la voiture. Nous nous enlaçâmes. Il a eu les larmes aux yeux et me dit : "Vous êtes mon frère de combat, de lutte et de souffrance". Je ne tardais pas à pleurer à mon tour et à lui répondre d'une voix haute : "Oui, je suis votre frère de combat, de souffrance et de lutte!". Je continuerai pendant toute la cérémonie à parler à voix haute. Ceux qui étaient autour de nous, nous poussèrent vers l'intérieur de la maison. "- Je viens décorer mon frère de combat, de résistance et de souffrance. Votre exclusion n'était pas pour manque de courage, mais pour notre divergence. Moi, je voulais que le peuple tunisien se libère par ses propres moyens, sans recours ni aux Russes ni aux Américains. Je rétorquais avec force : -Vous étiez avec les Américains! -Mais, je n'ai pris aucun engagement à leur égard. Ils nous ont aidés. - Il y avait (à ce moment-là) trois fronts (de lutte contre la colonisation française ) 1 : le grand front de Ho-Chi-Minh (Vietnam), le front tunisien et un front loin : le front marocain. -Ho-Chi-Minh avait derrière lui la Russie. Pendant la bataille, ils rn' ont laissé seul, continua Bourguiba. - Moi, j'ai toujours été à vos côtés (la bataille du 9 Avril). D'ailleurs, je partage votre point de vue sur la libération nationale par l'action des masses populaires". Je crois qu'après rn 'avoir décoré et tout en pleurant, j'ai crié : "Donnez-nous la liberté! Donnez-nous la liberté!". "-Mais, je vous ai donné la liberté". "-Donnez-nous encore plus! Donnez-nous un peu plus". 1 Ce qui est entre parenthèses est sous-entendu car, pendant notre conversation, nous ne sommes pas entrés dans les détails, c'était desflashs, des répliques et la cérémonie ne pouvait permettre d'entrer dans les détails.
385 Rencontres avec Bourguiba 385 Nous avons parlé d'allala Laouiti qui était à nos côtés. Bourguiba rn' a rappelé qu' Allala me tenait compagnie pendant mes crises de colique néphrétique à la prison du Fort Saint-Nicolas de Marseille. "C'est aussi un frère de lutte et de souffrance" répondis-je. Avant de nous quitter, il rn' a annoncé qu'il allait se rendre à la cellule 47 de la Prison Militaire de Tunis (c'est la seule qui ait été gardée, tout le reste a été transformé) où il était enfermé pendant son long interrogatoire dont il arrivait par différents moyens, à nous communiquer le compte-rendu quotidien. Pendant cette cérémonie, ilm 'a aussi rappelé la question de son retour d'egypte en "Vous étiez le seul, pour mon retour, les autres étaient contre". "Oui, sauf Hédi Nouira qui disait : s'il veut rentrer qu'il rentre, s'il veut rester qu'il reste! Je leur ai dit: Vous avez éloigné les masses populaires du Parti et seul Bourguiba est capable de les ramener au Parti. n doit revenir en Tunisie". Avant la sortie, il rn' a désigné les anciens militants qui étaient avec lui : Hassen Abdelaziz, Mahmoud Ellafi, Zehioua, Mahmoud Charchour et d'autres. Saida Sassi était là et exptimait son contentement et m'a embrassé avec chaleur. Il y avait aussi quelques Ministres : Khefacha, Sayah et peut-être d'autres que je n'ai pas remarqués.
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387 4.Annexes
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389 Annexes 389 LETTRE DE BEN ABDENNEBI Chenini, le 13 mai 1930 Cher Sliman, Azouz m'a communiqué ta dernière lettre dans laquelle tu t'élevais contre la prochaine célébration du Cinquantenaire. Tu disais que notre tâche serait de travailler 1' opinion publique tunisienne contre la commémoration de l'année où nous avons perdu notre liberté. Vu l'atmosphère de suspicion qui entoure le Gouvernement en particulier etles Européens en général, vu également 1' agiotage et le chaos qui règnent dans les administrations publiques, notre action se trouve particulièrement facilitée et je crois que ceux qui aiment sincèrement leur patrie trouvent et doivent trouver toutes les occasions propices à la diffusion de notre chère et sainte cause. Après la "Croisade Eucharistique" qui l'a soulevé contre elle toute la population tunisienne, musulmane aussi bien que juive, par le faste dans lequel elle s'est déroulée, par la terreur et l 'étouffementdes consciences que ses manifestations ont donné lieu, par l'importance de la subvention prélevée sur le budget tunisien - on parle de la célébration du Cinquantenaire. Allons-nous assister,- complaisants ou indifférents- à cette provocation déguisée? Allons-nous nous courber plus bas devant la glorification de notre étouffement national? Où sera-ce comme la T.F. 1 le disait dernièrement, une des plus imposantes manifestations de patriotisme français et de loyalisme indigène? Non, mille fois non! Les Tunisiens savent q u~ 1 es cinquante dernières années sont parmi les plus noires, les plus tristes à évoquer, les plus humiliantes de notre histoire nationale. Cinquante ans "d'exploitation éhontée et de mépris farouche, cinquante ans d' arabophonie et de propagande anti-musulmane, cinquante ans de répression aveugle et d'étouffement de la personnalité tunisienne. Cinquante ans d'avilissement moral car, nous avons énormément perdu au contact de cette "civilisation occidentale, civilisation essentiellement matérialiste qui ne cherche que la satisfaction des instincts les plus grossiers de l'homme. Cinquante ans de provocation, de dénigrement, de spoliation et de corruption. 1 "La Tunisie Française"
390 390 Souvenirs politiques Nous ne serons pas à ces fêtes. Et si les colonialistes entendent fête rie triste bilan de la raison du plus fort qu'est le Cinquantenaire, nous, nous savons ce que nous devons faire. Nous protesterons, nous parlerons, nous écrirons, nous manifesterons notre mécontentement. Déjà la Tunisie, qui a beaucoup confiance en l'avenir implore notre aide. Elle veut qu'on la délivre de 1' étreinte meurtrière de la colonisation, qu'on lui redonne le sang qu'elle a perdu durant les attaques criminelles de ces dernières années. Elle veut qu'on lui panse les nombreuses et peut-être inguérissables plaies que ne cesse de faire le colon. Elle veut qu'on tienne en échec cette politique d'assimilation, politique indigeste, mais dangereuse à coup sûr. Elle veut qu'on lui donne espoir, que nous lui prouvions notre grand amour. Elle veut que l'on se sacrifie pour elle. Pour ma part, cher Sliman,j'ai une grande confiance en l'avenir et la solution de notre Cause me paraît être une question de temps. Je te quitte avec un espoir immense dans le triomphe de notre cause parce que juste, honnête et sublime elle ne peut pas ne pas triompher. Le bonjour à tous tes copains et mes vœux de bon travail et de réussite. Bien à toi. Chédli Ben Abdennebi
391 Annexes 391 LETTRE DE AHMED M'BAREK Ksour le 22 Mars 1950 Bien cher Aîné, La lecture du dernier numéro "d'el Horria" nous apprend une nouvelle ahurissante. L'histoire du Néo-destour sera à jamais marquée d'une pierre noire. Vous ayant assez connu pour apprécier votre personnalité, reconnaître la justesse de vos jugements, la fermeté de votre caractère et la rectitude de votre conscience, je crois de mon devoir de vous faire part de l'extrême indignation soulevée jusqu'au sein de la partie la plus indifférente de la population par l'incommensurable aberration du Bureau Politique. Que celui-ci, avec une aussi déconcertante légèreté prenne une décision aussi lourde de conséquences, dépasse l'entendement, c'est une faute irréparable! Car si nul ne peut ternir l'éclat de votre abnégation ni amoindrir la gloire de votre passé, il ne reste pas moins vrai que dans la mesure où cette triste décision révèle un manque de cohésion entre ceux en qui on s'est habitué à reconnaître des esprits lucides et des caractères trempés, il y a un grand coup porté à l'action de libération nationale de tout un peuple. Que le parti soit pour la paix et craigne de le dire, c'est incompréhensible! Que le parti de l'action restreigne son activité à une platonique approbation des partis d'avant-garde, c'est paradoxal! Que le parti qui se veut le plus populaire, renie aussi allègrement les plus valeureux de ses militants, c'est exaspérant! Que le parti exige de ses me rn bres un conformisme aussi rigide lui qui se sait un rassemblement de toutes les tendances, c'est scandaleux! Que Bourguiba, le Bourguiba qui s'est écrié à Zaghouan : "Ben Sliman doit être considéré corn me le chef des chefs" signe à quelques mois d'intervalle une résolution de radiation de ce même Ben Sliman c'est proprement monstrueux et c'est décevant. La dispersion des forces vives de la nation due à la pluralité des partis ayant un programme unique pour l'essentiel, la désorientation de la plus grande masse par suite de retentissantes désertions, la proliféràtion d'intellectuels tarés dans les sphères gouvernementales n'ont pas été jugés assez catastrophiques pour votre cause sacrée ; il fallait y ajouter pour mettre le comble à la perplexité des esprits honnêtes et alimenter la campagne de dénigrement entreprise par des ennemis sans cesse aux aguets, le
392 392 Souvenirs politiques reniement tapageur de l'une des personnalités qui a le plus profondément marqué par son action l'œuvre libératrice. On s'étonnera par la suite de la torpeur voire de 1' hostilité des uns et de l'indifférence des autres et on justifiera l'amorphie d'une doctrine, la caducité d'un programme et l'inconsistance d'une équipe en incriminant l'incohésion d'un peuple pourtant si uni. Quand on songe, sur le plan général, aux conséquences néfastes et en particulier aux répercussions d'une si malencontreuse erreur sur le plan intérieur, on ne peut s'empêcher d'invoquer le droit à l'ingratitude même si on ne méconnaît point la capacité de dévouement des chefs du parti ni les diverses épreuves qu'ils ont vaillamment subies au cours de leur vie agitée. Beaucoup de personnes partagent mes réflexions, des propos désabusés ont été tenus en ma présence à plusieurs reprises et si certains commentaires poussaient l'art des suppositions jusqu'à envisager des hypothèses désobligeantes, j'ai eu le plaisir de constater que vous jouissez d'une immense estime parmi les plus clairvoyants des habitants. Je sais, et je ne suis pas le seul à le savoir, que vous ne pouvez ne point être fidèle à votre idéal ni mesurer votre dévouement pour le triomphe de la Cause Tunisienne. Je crois, et je ne suis pas le seul à le croire, que vous êtes et demeurez le plus immaculé des destouriens, c'est pourquoi je vous prie de trouver ici l'expression de ma plus vive admiration et demon indéfectible attachement. Ahmed M'Barek -Le Ksour
393 Annexes 393 LETTRES DE BOURGUIBA JR. Paris 20 Mars 1950 Cher Docteur Slimane, La Radio Nationale a annoncé à 20h, comme un bon point marqué à son actif, votre exclusion du parti destourien pour vos activités procommunistes. J'avais déjà observé, dans les journaux "Mission" et"horia" 1 'attitude, pour le moins incohérente, du Bureau Politique à votre égard, au sujet de la réunion qui s'était tenue chez vous. Je veux que vous sachiez que je pense (et je ne suis pas seul ici à le penser) qu'à un moment où il faudrait conjuguernos efforts à ceux du Parti de la Paix (il n'y en a pas deux),je trouve qu'il est vraiment peu politique, je dirai même peu intelligent, de faire exactement le contraire de ce que nos intérêts nous commandent. Autrement dit, l'anti-communisme qui est le moteur de cette action aide nos adversaires beaucoup plus que nous-mêmes. Cette attitude qui consiste à donner des gages aux impérialistes sans aucune contrepartie est tellement en coïncidence avec leurs intérêts que je ne trouverai pas de meilleure preuve que le fait que la Radio, sous contrôle du gouvernement, a claironné ce soir la nouvelle de votre exclusion comme une victoire pour eux... Excusez ces lignes décousues, mais je tenais absolument à ce que vous sachiez que certains jeunes, et je me flatte d'en être, ont compris ; ils ont compris qu'il vaut mieux s'attaquer à la triste réalité tunisienne, à la corruption qui règne chez nous ; ils ont compris qu'il ne faut pas que le "Dixmude" débarque demain ou après-demain les machines de mort envoyées par les U.S.A. à la France, pour "mettre à la raison" le Viet-Nam. (Devant l'attitude des dockers de France, on a choisi Bizerte). Nous avons compris qu'il n'y a qu'une seule attitude qui nous permettedecombattre,sanscontradictionsetsanscompromis,l'impérialisme et le colonialisme., Je vous embrasse et me permets même de vous féliciter d'avoir encouru cette exclusion. Si j'a vais été à Tunis, j'aurais participé. à la journée du 12 Mars: c'eut été pour moi un devoir. Votre Bibi 26, Rue de Miromesnil - Paris Se
394 394 Souvenirs politiques Paris 22 Mai 1950 Cher Docteur Slimane, Il faut excuser mon long silence, qui a été causé pour une grande part par la présence à Paris de papa avec qui j'ai tenu, malgré l'approche menaçante des examens, à passer le plus longtemps possible... et maintenant je suis obligé de mettre les bouchées doubles - car c'est pour dans quinze jours. Je vous remercie pour votre réponse à la lettre que je vous avais envoyée au lendemain de la nouvelle de la rupture qui a eu lieu et à ce sujet je tiens tout particulièrement à vous remercier pour la promesse que vous me faisiez de ne pas publier cette lettre sans mon assentiment. Je vous en suis d'autant plus reconnaissant que je tiens, aussi franchement que je vous avais écrit, de même qu'à mon père avant qu'il ne vint à Paris, que je tiens à apporter une sorte de rectificatif à mon attitude. Vous croirez que j'ai été influencé par mon père, que son ascendant, doublé de sa qualité de père, ont eu raison de mes arguments... Il est permis de le croire... Mais je tiens à ce que vous sachiez que d'autres arguments, d'autres faits, qu'il rn' a exposés sont venus, je ne dirai pas changer mes idées... mais plutôt les contrebalancer, sur le plan tunisien avec assez de force pour que je me sente dans l'obligation (c'est une question d'honnêteté d'esprit) de vous demander, (non pas d'oublier ma lettre ou de la considérer comme non avenue), mais de ne point la divulguer, autant vis-à-vis del 'activité qu'il est actuellement en train de mener, que vis-à-vis de moi qui a été obligé de "réviser ma position". Il faut que je rn' avoue que, sans pour cela renier tout ce que j'ai comme idées marxistes, si j'ai été porté si loin, c'était une espèce de réflexe, de réaction contre l'immobilisme que je croyais régner sur toute l'activité du Destour. Mais j'ai vu de mes propres yeux les réactions françaises devant lui... etc' était en plus de tout ce qu'il rn' a décrit la preuve qu'il se faisait du travail chez nous. J'ai vu d'autres choses, ou plutôt, il me les a dites, vous comprenez sans doute à quoi je fais allusion, que pour l'immédiat et considérant notre situation géographique, il y a des choses à faire et d'autres à ne pas faire. Je suis sûr que vous me comprenez et que vous ne m'en voudrez pas de vous parler aussi franchement. Veuillez je vous prie présenter mes plus affectueuses amitiés à votre femme et accepter mes meilleures pensées, avec l'espoir que vous me considérez toujours comme un ami. Habib - 26, Rue Miromesnil Paris (8e)
395 Annexes 395 LETTRES DE BEN YAHMED Paris, A vrill950 Au Docteur Slimane Ben Slimane - Tunis Excusez-nous de vous apporter un peu tard l'expression de notre solidarité. C'est que nous sommes sincères, donc tiraillés aussi bien que révoltés. Notre motion veut exprimer, avec notre révolte, l'opinion de la majorité des étudiants tunisiens quis' intéressent au sort de leur pays. Si elle n'a pas recueilli toutes les signatures c'est qu'on peut toujours trouver des excuses à ne pas signer ce que l'on pense. Le divorce entre la pensée et 1' action ne nous est pas particulier. On nous a objecté que nous ne pouvions envoyer cette lettre et rester au Destour; notre réponse fut que nous restions dans une organisation imparfaite plutôt que de la quitter pour le néant, mais que nous acceptions le risque de l'exclusion. On a fait valoir l'arrivée imminente de Bourguiba qui nous convaincrait. Nous sommes restés sceptiques aussi bien sur l'arrivée que sur le corollaire. Tels sont les arguments d'opportunité qu'on a pu nous opposer. Il reste que, du comité de la cellule aux militants plus ou moins avertis, nous sommes acquis à vos idées- et mécontents de l'action et de l'inaction du Bureau Politique. Nos griefs, hélas, n'ont fait depuis que s'accentuer, car il y a eu, depuis "1 'indifférence" à 1' égard du "Dixmude" dont la cargaison se chargera un jourde nous livrer à domicile les balles dela reconnaissance; il y a eû le télégramme de condoléances, que j'ai sous les yeux, exprimant la "douleur" du "Parti de la Nation" au parti de J. Moch, Naegelen, Mons... Ramadier et Gouin pour la "grande perte humaine" que constitue L. Blum apôtre, en son temps, dela politique d'autorité particulièrement en Tunisie. Nous ne sommes pas naïfs, nous savons bien que la duplicité est une qualité... politique, mais est -ce celle-là, qui décidera M. Schuman (M.R.P.) à laisser passer le fameux "train de réformes"? train qui ne peut être d'ailleurs qu'une charrette qui grince... et qui n'avance pas depuis le temps qu'on nous en parle. Voilà, j'ai essayé de vous décrire notre état d'esprit, à vous la parole, si vous jugez bon de nous répondre. Béchir Ben Yahmed - 78 Bd de Courcelles PARIS - 17e P.S. : Avec notre motion de solidarité, nous vous envoyons ci -joint la lettre que nous avons adressée à la direction du Destour à laquelle nous avons en même temps donné connaissance de la motion. Ainsi vous êtes complètement renseigné.
396 396 Souvenirs politiques Paris, Avril A la direction du Néo-Destour- Tunis Un groupe de "mécontents" a pris l'initiative d'une lettre de solidarité au Dr Ben Slimane à la suite dè son exclusion. Ces camarades destouriens -une vingtaine (ils ont tenu dans un souci d'intérêt général à circonscrire leur action) expriment l'opinion d'une grande partie d'autres qui se sont abstenus simplement pour des raisons d'opportunités sinon d'opportunisme. Ils ont décidé en dernière heure de s'adresser, une ultime fois, à leur parti pour le supplier de "faire quelque chose" pour dissiper le malaise mis à jour par 1' exclusion du Dr Ben Slimane, qu'ils interprètent comme l'expression d'une politique anti-communiste qu'ils croient stérile puisque aboutissant d'une part à la paralysie de toute action dans le domaine extérieur, d'autre part à l'affaiblissement de l'opposition à l'intérieur. Au surplus cette politique ne peut qu'amener des adeptes au parti communiste et de 1' eau à son moulin., Ils pensent que le Dr Ben Slimane aurait pu promouvoir une aile gauche agissante à 1' intérieur même du Destour et qui -pour ne parler que du point de vue tactique - tout en le protégeant contre la surenchère d'extrême gauche lui aurait valu la sympathie et 1 'appui du bloc oriental en même temps que la sollicitude anglo-saxonne. En tout cas le Destour aurait été ainsi dans la ligne de son slogan : nous sommes avec ceux qui nous aideront à nous libérer. (Etudiants Tunisiens de Paris) Paris 22 Mai 1950 Cher Si Slimane, Je réponds à votre dernière avant qu'il ne soit trop tard, surtout au sujet de la publicité que vous vou lez donner à notre motion de solidarité. J'ai contacté certains de mes camarades qui l'ont signée. L'orage étant passé (et si Lahbib aussi) la rivière est rentrée dans son lit et les eaux ont repris leur cours. Feu de paille et attirance des ornières à la fois... Quelques-uns se désintéressent du sort de cette motion, d'autres ne veulent pas qu'elle paraisse sur des journaux communistes. Avec quelques-uns je pense que
397 Annexes 397 lorsqu'on a déclaré notamment "vous font confiance" on n'a pas le droit de se rétracter. Je suis d'avis au surplus que vous n'avez aucune autorisation à nous demander, que moralement, logiquement et juridiquement ce document vous appartient. Vous en ferez ce que vous croirez bon de faire. Dans le cas (improbable) où quelque hurluberlu viendrait à désavouer il ne désavouerait que soi-même et sa signature. Je n'ai pu toucher personnellement le jeune Habib Bourguiba aussi je lui ai envoyé un mot, j'espère que vous aurez bientôt de ses nouvelles. Je termine par mes vœux les plus sincères de bonne santé. Bien à vous Béchir - 78, Bd de Courcelles Paris, 1er Mai 1950 Cher Docteur, J'aireçuvosdeuxlettresainsiquelesjournaux,j'aifaitdemonmieux pour les porter à la connaissance des camarades susceptibles d'être intéressés et je leur ai demandé de vous écrire directement pensantqu 'ainsi vous vous rendrez mieux compte de leurs points de vue. Mais nous avons été tous touchés par votre sollicitude, votre franchise et votre courage, en dépit de la lutte que vous avez à soutenir contre le mal physique ; nous espérons tous que vous triompherez de la maladie, comme des autres difficultés et vous souhaitons donc un bon rétablissement. D'autre part Si Lahbib, avec le prestige et le brio que vous lui connaissez a su- comme il s'en flattait- apaiser beaucoup d'inquiétudes, assez superficielles pour se laisser facilement apaiser. Il ~it résonner la corde toujours sensible du nationalisme pur, intégral.!yfats-d' après tout ce qu'il a dit, il semble que son but premier et fipal soit l'indépendance politique : "Nous ne pouvons pas vivre sa~ilne patrie" a-t-il déclaré. L'indépendance, qu'il ambitionne, se maté!xflise, par exemple, dans 1 'octroi ou le refus d'un visa d'entrée ou de sor(je. Que ferons-nous de ce pouvoir politique, une fois que nous 1 'aurons. Comment, par qui et pour qui sera-t-il utilisé? Quelles garanties avons-nous de ne pas changer seulement d'exploiteurs? Voilà ce qui nous préoccupe et ce qui semble hors de ses soucis immédiats.
398 398 Souvenirs politiques Bien entendu son système se tient, dans la mesure où se tient le système et le régime de Tito. Pasd'hostilitéenvers les U.S.A., pas de collusions avec l'est car il ne faut pas que, lorsque 1' étape actuelle étant dépassée nous nous organisions en opposition violente et spectaculaire (c'est l'élément nouveau qui a conquis les étudiants, d'autantmieux- si on veut être méchant- qu'ils seront les spectateurs lointains), il ne faut pas que la France puisse nous écraser, nous décapiter en prétendant être aux avant-gardes de la lutte anti-communiste. Ainsi, à condition que le Destour s'organise et que l'échéance libyenne de Jan vier 1952 se réalise- si la France ne vient pas à composition la voie serait, en entretenant une agitation spectaculaire, de faire intervenir les assises internationales et les U.S.A. à 1 'instar de ce qui s'est passé pour l'indonésie. Les U.S.A. et la Grande-Bretagne prendront en main les rouages économiques? Mais n'en sera-t-il pas ainsi de toute façon? Y a t-il au monde un pays qui n'est pas satellite de l'orient ou de l'occident? J'avoue que pour moi l'argument de la répression a du poids. Vous vous rappelez peut-être que lors de notre conversation le jour de la rentrée desilahbib, lorsque vous rn' avez exposé votre politique du soutien du bloc oriental je vous avais déjà objecté : "Vous offrirez ainsi une cible facile à la répression" et vous rn 'aviez répondu alors par un mot très simple et très beau qui m'est allé droit au cœur: "C'est notre métier". Mais le problème est de savoir si on peut raisonnablement courir ce risque de répression qui peut - par la faute du bureau politique donc un peu de la vôtre - être une décapitation et un arrêt comparable à celui de puisque vous n'avez pas su faire participer activement les cadres militants afin qu'ils' en dégage des remplaçants. Vous avez vu que le massacre de Malgaches, celui de Algériens, outre qu'ils sont passés inaperçus, ont décapité ces deux pays. Reste le problème de "Guerre ou Paix" qui est au cœur de vos préoccupations : vous partez du fait que la menace de guerre est très grande. "La paix ne tient plus qu'à un fil". C'est plus fort que moi mais j'ai pensé à y croire: c'est un sentiment mais il est basé sur des évidences: il ne fait pas de doute pour personne qu'une nouvelle guerre serait un suicide collectif: or les Américains moins que personne ont le goût du suicide ou même de l'aventure. Ni une crise économique, ni le rétrécissement de la peau de chagrin qu'est leur zone d'influence, ne leur feront courir le risque de la destruction. Reste l'éventualité d'un incident plus ou moins sollicité genre blocus de Berlin ou Privateer ou affaire yougoslave. L'issue de ces trois affaires
399 Annexes 399 montre que les incidents n'ont jamais été que des prétextes et que du moment que l'on ne veut pas la guerre et qu'on ne l'accepte pas, on ne s'en émeut guère. Je vous envoie ci-joint un article de Claude Bourdet qui à mon avis résume assez bien la situation. II n'en reste pas moins qu'à mon avis, notre adhésion au Comité de la Paix est nécessaire, ne serait-ce que pourréaliser 1 'unité nationale et anticolonialiste. Je ne comprends pas que la peur irraisonnée des communistes et des susceptibilités personnelles empêchent en Tunisie la formation d'un front comparable à l'admirable Viet-Minh. LesdirigeantsduP.C.T.nemesemblentpas,deleurcôté,àlahauteur. Je n'en connais - et d'assez loin - que M. Ennafâa que j'ai eu comme professeur, ni son caractère, ni son dynamisme ne semblaient le promettre aux responsabilités qui pèsent sur lui. Ce que j'ambitionne pour mon pays c'est un travaillisme à 1 'anglaise appuyé sur une économie planifiée, un régime coopératif, un système fort, de justice sociale et de liberté. Je sais que c'est un compromis, que par suite il esta priori suspect. Je sais que c'est difficile à réaliser... Je sais aussi gue vous n'aimez pas l'angleterre, moi non plus, mais la question n'est pas là. On ne peut dénier en tous cas que l'angleterre est le seul pays libre entre les deux Grands. Et puis, sommes-nous un pays, un peuple capable de communisme? Telles sont les faibles cogitations d'un amateur qui divague d'un système à l'autre, qui a conscience qu'il "flotte", qui en souffre et qui ne demande qu'à sortir de son désarroi et à s'engager- car il est sincère, c'est sa seule vertu. Avec tout mon dévouement (Réponse le 12/5/50) Béchir Ben Yahmed- 78, Bd de Courcelles
400 400 Souvenirs politiques LETTRE DE CAMMOUN Paris le 29 Avrill950 Cher Si Slimane J'ai mis du temps pour vous répondre; je rn 'en excuse. Lorsque j'ai reçu vos deux lettres, j'étais très occupé. Je préparais mon deuxième définitif (vous ignorez sans doute que je suis en Pharmacie). Vos lettres rn' ont beaucoup touché, et elles auraient touché un grand nombre d'étudiants actuellement à Paris. Seulement voilà, on réalise peu ici et on conçoit tout à travers une trame de sentiments, je veux parler des étudiants. Votre "exclusion" a provoqué un choc parmi la majeure partie des étudiants tunisiens de 1 'Association. Individuellement et par petits paquets on commente, on s'élève contre une telle mesure, on écrit des lettres collectives et on recueille des signatures. Mais il n'y a pas de coordination d'idées, ni de prises de position susceptibles de montrer une élite intellectuelle capable de quitter les chemins déjà battus, et de se rallier à une idée, ou à une théorie que beaucoup d'entre nous approuvent. Certains responsables de la cellule ont hésité à prendre position avec vous. Ils ont préféré attendre l'arrivée de Si Habib et lui demander des explications. Si Habib est arrivé ; réceptions enthousiastes, évidemment visites, discours, conférences ; certains ne l'ont pas vu depuis Et ceuxlà même qui protestaient contre la mesure qui vous a frappé, ont déclaré "avoir été frappés par la sincérité de cet homme et sa bonne foi". Je ne dis pas cela pour vous décourager, car vous connaissez beaucoup mieux que moi le Tunisien, en tant que "sujet d'expérience de laboratoire". Tout le monde pensait que Bourguiba ferait parler de lui à Paris, et que le gouvernement le recevrait comme Ho Chin Minh Ue vous ai dit qu'ici on pense avec le cœur). On s'aperçoit déjà qu'il n'en est rien. Il faut donc laisser la décantation se faire et on comprendra enfin que le grand "boum" du Néo-destour destiné à inciter le gouvernement français à traiter avec un parti anti-communiste, n'aura pas servi à grand chose, sinon à saigner une fois de plus le pauvre peuple tunisien qui supporte les frais de tous ces voyages. Je ne suis pas contre les pourparlers ni les contacts avec la France. Mais si nous avons à toucher ceux qui sont susceptibles de nous écouter, c'est seulement le progressiste français et principalement le communiste français qui pourra être notre appui.
401 Annexes 401 Ce n'est certainement pas le socialiste de l'après-guerre, nile M.R.P. qui daignera nous inviter à discuter avec lui, Si Habib prétend que le Néo-destour est neutre. Il n'est ni pour ni contre les Russes ou les Américains. Il mène une politique neutre (??) et acceptera n'importe quelle aide venue de l'extérieur. C'est pour cela qu'il trouve inadmissible que le Dr Ben Sliman prenne une position aussi nette en faveur du communisme. C'est presque toute 1 'explication qu'il a fourni au cours d'une réunion. Eh bien! Elle a suffi à convaincre pas mal de ceux qui étaient présents. Et dire que la position pro-américaine de Si Habib est évidente. L'esprit de cette déclaration montre bien à lui seul que le Néo-destour se tourne vers l'occident. Evidemment, toutes les régions ont acclamé Bourguiba en Tunisie, et le leader prétend que le Destour est populaire de ce fait, et qu'il constitue le parti du peuple. Oui, mais on ne cherche pas à voir que le peuple n'a reçu aucune éducation politique, ni patriotique, de telle sorte qu'il reste dans 1' indifférence lorsque les dirigeants du Destour manient à leur guise la bourgeoisie avec la masse, le patron avec l'ouvrier, le capital avec le salaire, la famille beylicale avec les idées démocratiques. Une des meilleures preuves que le peuple n'a pas reçu d'éducation politique, c'est le fait qu'à l'intérieur du pays, aucun président de cellule n'est capable d'entretenir dans ses militants l'esprit de lutte, cette lutte journalière qui fait là force du marxisme ; ni de les maintenir en éveil afin qu'ils opposent rationnellement leur foi et leurs efforts, aux manœuvres de leurs ennemis, autochtones ou colons. Il se voit chaque fois obligé d'inviter un membre du Bureau Politique pour renflouer la température destourienne. Et cen 'est certainement pas en arrangeant un auditoire préparé pour la circonstance que ce responsable du Bure au Politique arrivera à éprouver les souffrances que subit ce peuple chaque jour de son existence. Je vois que je me suis laissé allé à des considérations personnelles, alors qu'en réalité, c'est auprès de vous que je dois chercher les principes et les moyens d'une lutte efficace dont les résultats seront pour la masse qui seule est prioritaire. Je ne manquerai pas de vous voir en Juillet, lorsque je rentrerai à Tunis après les 2 définitifs qui me restent à passer. Je serai tou jours très heureux de vous écrire tou tes les fois que j'aurai l'occasion de le faire. Le plaisir de vous lire, est encore plus grand. Bien à vous (Réponse le: 12/5/50) Hassen Cammoun 60, Rue de 1' Arcade,Paris (8e)
402 402 Souvenirs politiques LETTRE DE HAFSIA - HORCHANI Bordeaux le 28 A vrill950 Monsieur le Docteur Sliman Ben Slimane, Ayant appris votre exclusion du "Néo-Destour" nous avons chargé notre camarade Ghenima de vous écrire. Nous étions alors les représentants du parti "Néo-Destour" à Bordeaux. Convaincus par la nécessité de mettre fin à la "prétendue" neutralité àl 'égard des 2 blocs, nous avons notifié notre démission à la cellule de Paris et exposé votre cas à nos camarades. Vous avez certainement reçu par le même courrier une motion de solidarité que nous avons faite signer par tous les étudiants tunisiens à 1 'exception de 2. En conséquence, nous vous prions de bien vouloir rectifier l'expression "unanimité" figurant dans la motion. Nous vous informons d'autre part que nous avons décidé d'envoyer à nos camarades de Paris et de province des exemplaires de l'article définissant votre position et que vous avez bien voulu nous envoyer. Nous tenons particulièrement Cher Leader et Compatriote à vous assurer de notre entier concours et vous déclarons que nous sommes prêts à exécuter tous vos ordres. Rached Hafsia 173, Rue François de Sourdis- Bordeaux (Réponse le : 12/5/50)
403 Annexes 403 Bordeaux le 7 Mai 1950 Monsieur le Docteur Slimane Ben Slimane, Nous vous remercions beaucoup pour les journaux que vous avez bien voulu nous envoyer. Vous avez certainement appris par la presse, que Maître Bourguiba était de passage à Bordeaux. En effet dès que notre démission parvint à Paris nous reçûmes un télégramme nous annonçant son arrivée. Nous arrêtâmes immédiatement un programme sur les questions à discuter en nous inspirant de votre lettre et article. Inutile de vous dire que la discussion avec Maître Bourguiba fut des plus vives et des plus décevantes. Il essaya en vain de nous convaincre sur 1' efficacité de 1' orientation nouvelle que prend son parti. Malheureusement ses arguments ne reposaient que sur des considérations a priori, et périmées de nos jours. Nous attendons les réponses de nos camarades de Paris à qui nous avons communiqué des exemplaires de votre article. Nous nous sommes, d'autre part, permis de donner votre adresse à un camarade tunisien Tebenne qui désire correspondre avec vous. Nous vous assurons de notre dévouement et notre admiration. (Réponse le : 12/5/50) Hafsia - Horchani LETTRE DE SOUDANY Hammam-Lifte 25 Avril1950 Cher Ami, Je voudrais vous exprimer la confusion qui rn 'a atteint en apprenant la conduite des Hammamlifois de mauvaise foi à votre égard. Je suis fier d'avoir eu des élèves qui vous ont défendu. D'ailleurs, toutes les personnes sensées ont flétri cette attitude désastreuse. Je vous présente, cher ami, J'expression de ma gratitude pour votre courageuse attitude.
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405 REMERCIEMENTS Si, aujourd'hui, les "souvenirs politiques" du Dr Sliman BenSliman ont pu voir le jour c'est d'abord grâce au concours de Zohra et des enfants Ben Sliman. Et durant les deux années qui ont précédé la publication Neila Jrad qui a dactylographié avec soin les cametsrestants,llhemmarzouki qui s'est attachée au re-writing et Raouf Hamza qui l'a soumis à son examen de spécialiste du mouvement national, participèrent à la réalisation finale. Enfin, je n'omettrai pas d'évoquer la patience del' équipe de Cérès Productions : Karim Ben Smail, Habiba, Dellizar et les encouragements impétueux demr. Mohamed Ben Smail. A tous ceux qui ont aidé à la parution de celivre,je dis merci. Moncef Ben Slimane Février 1989
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407 Editions Cérès Productions Illustration de la couverture: Zoubeir Turki Achevé d'imprimer sur les presses des lm primeries Réunies 6, Avenue Abderrahmane Azzam- Tunis Tél: Mars 1989
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ISBN 979-10-91524-03-2
ISBN 979-10-91524-03-2 Quelques mots de l'auteur Gourmand le petit ours est une petite pièce de théâtre pour enfants. *** Gourmand le petit ours ne veut pas aller à l'école. Mais lorsque Poilmou veut le
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Évaluez votre qualité de vie Source : LORTIE, MICHELINE. Évaluez votre qualité de vie, (Reportages, Coup de pouce), 1997. La santé mentale est un bien que tous, consciemment ou non, nous désirons posséder.
