UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE ÉCOLE DOCTORALE V «Concepts et langages» Laboratoire de recherche EA 4509 «Sens, Texte, Informatique, Histoire» T H È S E pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE Discipline/Spécialité : Langue Française Présentée et soutenue par : Ji In CHOI le : 05 février 2014 La lexicographie franco-coréenne entre théorie et application Sous la direction de : Monsieur Olivier SOUTET Professeur, Université de Paris-Sorbonne Paris IV JURY : Madame Injoo CHOI-JONIN Madame Shihyeon PAK Monsieur Jean PRUVOST Monsieur Olivier SOUTET Professeur, Université de Toulouse 2 Le Mirail Professeur, Université Hankuk des études étrangères Professeur, Université de Cergy-Pontoise Professeur, Université de Paris-Sorbonne Paris IV
Position de thèse Cette thèse a pour objectif d une part de s interroger sur la valeur des informations lexicographiques dans les dictionnaires bilingues et d autre part d évaluer la pratique de la mise en équivalence au sein des dictionnaires franco-coréens. Si on considère le développement de la technique appliquée en ce domaine depuis fin du XIX e siècle, on constate la nécessité de mettre à jour les données contenues dans les ouvrages bilingues. *** Les concepts de dictionnaires bilingues sont élaborés à partir de l intérêt des communautés linguistiques les unes pour les autres. Il semblerait facile d accumuler des informations lexicales, si tout mot d une langue correspondait à celui d une autre langue ; or la pratique lexicographique est plus complexe. Les divers résultats de chaque dictionnaire le montrent : la tâche lexicographique ne demande pas qu une connaissance linguistique, elle fait face à l exigence accrue de compétences, visant à répondre aux questions scientifiques. Les dictionnaires franco-coréens n échappent pas à cette problématique. Leur élaboration aboutit à des résultats variés au niveau structurel ou sémantique, voire à tous les niveaux. La recherche sur le dictionnaire ne consiste pas à dénombrer ses constituants ou les faits marquants de son histoire. Elle vise plutôt à comprendre la nature du système de sa réalisation. Cela permet d obvier aux inconvénients auxquels sont exposés les ouvrages lors de leur révision ou d une nouvelle publication. En dépit de cette nécessité, les travaux dans le domaine bilingue, notamment franco-coréen, restent mineurs par rapport aux recherches consacrées à la lexicographie monolingue, française ou coréenne, où se trouvent diverses informations (théoriques, empiriques). Il n existe pas d études franco-coréennes sur ce sujet. Quelques travaux s en rapprochent, mais ils se bornent à des questions particulières. Cette thèse ne prétend pas proposer une étude exhaustive de ces dictionnaires, mais une réflexion sur les principales questions théoriques et pratiques, en particulier dans une perspective métalexicographique. L objectif est triple : il s agit en premier lieu d évoquer, dans une perspective lexicographique, les questions liées à l élaboration d un dictionnaire bilingue, d examiner ensuite
comment les dictionnaires franco-coréens les mettent en œuvre d emblée, et enfin de proposer un nouveau texte lexicographique, corrigé et augmenté, pour deux verbes français extraits d un même type d ouvrage. Deux considérations méthodologiques concernant l équivalence, qui nous semblent très intéressantes, notamment en vue de développer les études autour de ces problématiques, seront particulièrement prises en compte : le concept lui-même (1) et sa mise en œuvre (2). (1) L équivalence est le concept fondamental de la pratique d élaboration des dictionnaires, qu ils soient monolingues ou bilingues. C est également le sujet le plus contesté dans le domaine lexicographique. Dans les recherches linguistiques, notamment en lexicologie et en sémantique lexicale, une relation d équivalence s établit généralement par la synonymie entre les mots d une même langue ; il s agit de la synonymie intralinguistique. Si les mots d une langue correspondent aux termes d une autre, il s agit de la synonymie interlinguistique dont relève le concept d équivalence. En lexicographie bilingue, le concept de parenté sémantique conduit à deux types de réflexions : d une part, sur la relation épistémologique, d autre part, sur le rapport à la théorie. La première concerne le niveau cognitif des lexicographes, la question de la possibilité d appariement entre les mots issus de différents systèmes lexicaux étant souvent abordée sous l angle linguisticophilosophique. La seconde se rapporte au caractère substituable, fondé sur la similarité de sens et de fonction. Cette caractéristique correspond notamment à l objectif général du dictionnaire bilingue : les approches paraphrastiques permettent de transférer interlinguistiquement le sens. Il devient donc nécessaire de recadrer ce concept, tant sur le plan de la définition que sur le plan du caractère, afin de le saisir dans une perspective lexicographique. (2) Dans la relation avec la définition, nous supposons que l équivalent, dans le sens où la métalexicographie bilingue le délimite, présente une difficulté accrue pour établir une synonymie entre un mot défini et une partie afférente à l explication du sens, cette difficulté étant accentuée par l anisomorphisme entre deux langues. L équivalent n est pas parfaitement apte à expliquer ce phénomène. Car il a pour but de transférer le sens d une langue à une autre, et non pas de décrire un mot comme dans le système linguistique monolingue. Par ailleurs, l opération de transfert sémantique ne peut assumer l interchangeabilité absolue, la proposition du lexicographe bilingue étant le plus souvent partielle. Cela étant, l enjeu des dictionnaires bilingues consiste, généralement, à saisir le contraste interlinguistique, dans le but de combler les lacunes résultant de la mise en équivalence, en dépit du projet ambitieux de chaque dictionnaire publié. Le phénomène polysémique est non seulement lié à la relation d équivalence, mais se situe également au cœur de problèmes majeurs. Le traitement des mots polysémiques est un sujet qui intervient essentiellement dans la représentation de la nomenclature et l organisation de l article.
L identification des homonymes et des polysèmes, dans la macrostructure, diffère selon le critère diachronique, qui est le plus appliqué, les caractères formels ou encore le critère extralinguistique. Une telle variété de distinctions est due à la frontière floue qui les sépare. Le fait qu un dictionnaire décrète qu un certain terme se trouve dans l homonymie ou la polysémie ne prive pas les autres dictionnaires de la possibilité de le traiter comme bon leur semble. Dans cette perspective, nous nous demandons si la nomenclature du dictionnaire monolingue peut être considérée comme une mesure unique, servant de référence, pour établir celle du dictionnaire bilingue. À partir de là, nous pouvons nous poser la question suivante, à propos de la contrainte macrostructurelle, dans le cadre où celle-ci est exclusive de la lexicographie bilingue ou multilingue : la relation synonymique entre les équivalents peut-elle intervenir dans le processus d assignation du statut du mot-vedette? Notre étude aborde naturellement l organisation de l article et soulèvera des questions susceptibles d alimenter le débat sur le plan méthodologique en lexicographie bilingue. La polysémie et l équivalence seront au cœur de nos réflexions et nous permettrons de répondre à ces questions d un point de vue métalexicographique. La première concerne la délimitation des acceptions dans la pluralité de sens d un mot. De plus, le découpage polysémique de l ouvrage monolingue sert de repère pour la mise en équivalence. La seconde notion, qui vise à transférer le sens d une langue vers une autre, se rapporte, pour ainsi dire, aux types, aux caractéristiques des équivalents, ainsi qu à l appariement des lemmes et des unités lexicales ayant les mêmes valeurs. Cette dernière opération fait appel aux moyens linguistiques permettant de reformuler le sens, comme la périphrase, la paraphrase et la glose, entre autres. À partir de ces raisonnements qui sous-tendent la pratique, nous tentons de présenter la quasitotalité des dictionnaires franco-coréens, de type général. Nous étudions les aspects formel et sémantique du développement lexicographique bilingue en Corée. Ainsi, tout au long de notre thèse, nous suivons principalement des approches binaires : l une, de type descriptif / analytique, l autre, diachronique / synchronique. À travers ces processus, nous tentons d appliquer certaines méthodes proposées, afin de réviser les articles de quelques verbes français dans le dictionnaire français-coréen choisi. *** Dans le premier chapitre, nous exposons brièvement quelques notions-clés. La définition du mot dictionnaire mène à identifier son caractère général et sa valeur globale. Une partie historique retraçant ensuite le développement du dictionnaire contribue à mieux cerner le statut de l ouvrage bilingue au cœur des siècles, et également à repérer l apparition des domaines lexicographique et
métalexicographique. Nous donnons, par ailleurs, un aperçu diachronique de la situation de la lexicographie coréenne, en observant de quelle manière les dispositifs venus d une tradition lexicographique, principalement élaborés dans le champ académique français, sont ancrés dans celui qui ressemble au domaine de la langue coréenne. Le deuxième chapitre s intéresse à la méthodologie structurelle qui s est imposée à la plupart des dictionnaires généraux. Un certain nombre de paramètres sont relevés : la fonction d usage appliquée à la section de version et de thème, également appelée encodage / décodage ou passif / actif par certains chercheurs ; la catégorie de lecteurs délimitée par le lexicographe les coréanophones peuvent utiliser le dictionnaire français-coréen comme un dictionnaire de version, mais pas les francophones ; l orientation de l organisation structurelle dans les dictionnaires unidirectionnels et bidirectionnels. Les dictionnaires franco-coréens unidirectionnels demeurent les plus nombreux. Ils sont consititués de quatre sections principales : la mégastructure, qui concerne l intégralité du corps du dictionnaire et où le choix des constituants est expliqué ; la macrostructure, où figure la liste des entrées, conçu selon des critères sémantiques et formels à partir desquels les unités lexicales sont lemmatisées et les homonymes identifiés ; la microstructure, où sont sélectionnés et organisés les constituants relatifs au mot-vedette, parmi lesquels l équivalent qui se situe à la place occupée par la définition dans un dictionnaire bilingue ; la mésostructure, forme observée dans quelques dictionnaires français et dans la majorité des dictionnaires coréens-français, où se font le regroupement étymologique et l arrangement onomasiologique cette structure opérant une mise en abyme significative, puisqu une autre macrostructure est contenue dans la microstructure. Le troisième chapitre est consacré à l étude méthodologique des contenus des textes lexicographiques et à la problématique autour de la mise en équivalence. Nous tentons d appliquer les questions fréquemment posées sur ces sujets dans le champ lexicographique monolingue à la pratique bilingue, afin de dégager les problèmes rencontrés et discuter des principaux écueils qui apparaissent dans le dictionnaire bilingue. L établissement d une nomenclature permettra de soulever d autres questions : la manière dont le lexicographe sélectionne les corpus-références, les entrées et leur disposition ; le double parcours notionnel qui figure à la fois la démarche sémasiologique et la démarche onomasiologique ; la représentation des homonymes et des polysèmes dans la nomenclature, entre autres. S agissant de la mise en équivalence, nous nous demandons dans quelle mesure la pratique lexicographique bilingue est effectuée, notamment au niveau sémantique, pour présenter tant les équivalents que les indications. Nous nous interrogeons à chaque fois sur la similarité de sens, à savoir la pertinence sémantique, qui permet la synonymie interlinguistique. L objectif de ce chapitre est donc d apporter certaines bases évaluatives a posteriori sur l organisation du contenu des dictionnaires précédents.
Nous présentons, dans le quatrième chapitre, les constructions, lato sensu, établies dans les ouvrages franco-coréens depuis leur première apparition au sein de la communauté linguistique coréenne. Dans cette étude, les aspects descriptif et analytique coexistent sous l angle métalexicographique. Le but de cette recherche, nous l espérons, est de permettre à la fois de comprendre le courant diachronique de l ensemble de son système formel lexicographique et de corroborer théoriquement et pratiquement les activités synchroniques afin de constituer les dictionnaires bilingues d aujourd hui. Nous les organisons selon l axe temporel, à partir des dictionnaires édités par les missionnaires français à la fin du XIX e et au début du XX e siècle, vers ceux élaborés par les Coréens dès la seconde moitié du siècle dernier. Nous mentionnons également deux ouvrages qui infléchissent légèrement leur position vers une fusion des paramètres caractérisant la nature de l ouvrage. Cela permet de définir un autre type de dictionnaire, qui conserve pourtant la valeur inhérente du dictionnaire général bilingue. Le cinquième et dernier chapitre consacre à la dimension pragmatique de la proposition des équivalents. Nous nous concentrons plus particulièrement sur les articles de deux verbes (circuler et éloigner) du Prime Dictionnaire français-coréen (PrDFC), récent et très diffusé, et proposons de nouveaux équivalents pour leurs articles. Au sein de deux grands classiques français, le Grand Robert (GR) et le Trésor de la langue française (TLF), nous relevons les emplois représentatifs des deux termes et repérons la démarcation sémantique permettant d évaluer la séparation des acceptions. Notre étude est organisée en deux étapes : l établissement d un critère d évaluation pour le découpage des acceptions, fondé sur les deux grands classiques (il s agit d attester des valeurs sémantiques représentatives) ; la comparaison avec la séparation de l espace sémantique du PrDFC et la proposition de nouveaux équivalents. La partie de l article consacrée aux équivalents présente tantôt l énumération des synonymes interlinguistiques, tantôt la combinaison d une ou plusieurs unités correspondantes, en petit nombre, et de la glose, tantôt l association des deux. L enjeu consiste à savoir manipuler ces éléments correctement, aucune démarche n étant plus efficace qu une autre. Il s agit d opter au cas par cas, en tenant compte des inconvénients qui ne cessent de surgir. La proposition des autres équivalents se fonde sur le chapitre dédié à la réflexion méthodologique et conceptuelle. Tout ce qui a été présenté n est pas, à chaque fois, forcément appliqué point par point ; nous nous attachons notamment à relever des lacunes sur la mise en équivalence et à insister sur une éventuelle amélioration. *** Le dictionnaire bilingue, fait d approximations et de suggestions parfois contestables, ne peut
échapper à la critique. Il est soumis à la révision constante de ses éléments, voire de sa structure générale. Les lexicographes ont la vocation de veiller à ce que les défauts soient éliminés au fil des rééditions et des nouveaux projets. Dans l espoir de contribuer à la fois à enrichir le contenu des dictionnaires franco-coréens et à suivre de nouvelles pistes pour leur remaniement, nous souhaitons poursuivre nos recherches et approfondir certaines perspectives proposées dans la présente thèse, qui restent ouvertes.