Montmartre à la campagne



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Transcription:

Les Petits Livres de TERROIRS Montmartre à la campagne L'auberge de l'œuf Dur et de l Amour à Saint-Cyr-sur-Morin Éditions TERROIRS

L'auberge de l Œuf Dur, du Commerce et du Venezuela réunis. Julien Callé ouvre un établissement qu il baptise tout d abord «auberge de l Œuf Dur, du Commerce et du Venezuela réunis». Tout un programme Par la suite, seule la dénomination «de l Œuf Dur et de l Amour» sera retenue. édi t i o n s TERROIRS

Introduction Aujourd hui encore, tout promeneur qui découvre pour la première fois l auberge de l Œuf Dur ne peut que s arrêter, charmé par le tableau que constitue cette ancienne ferme aux volets bleu-vert et aux murs enduits de rouge, ouverte en U sur une cour verdoyante. Ce qu il ne sait pas forcément, c est que ce bâtiment typique de l architecture rurale de la Brie champenoise fut le lieu d une folle aventure au début du siècle dernier. Venus de la capitale, particulièrement de Montmartre, peintres, dessinateurs, écrivains, chanteurs, danseuses et artistes de tout poil s y retrouvaient chaque fin de semaine, moins pour respirer la chlorophylle que pour célébrer en chœur, dans un cadre champêtre, la farce et la bohème qui étaient leur quotidien à Montmartre. L auberge de l Œuf Dur, réplique campagnarde du Lapin Agile, célèbre cabaret de la Butte, affichait en effet haut et fort sa vocation : amuser ses clients, et de la façon la plus loufoque qui soit. Comment une telle incongruité a-t-elle pu survenir dans ce village paisible de la vallée du Petit Morin? C est précisément l ambition de cet ouvrage que de raconter l histoire de l Œuf Dur. Une épopée même, faite de rencontres entre le monde rural et le Montmartre du début du XX e siècle, entre la société paysanne environnante et des artistes, journalistes ou hommes politiques. Rencontre, aussi, bien sûr, entre un couple hors du commun, Maud et Julien Callé, les fondateurs de l Œuf Dur, et leur village d accueil. Ce concours de circonstances étonnant a fait dire à certains que, toutes proportions gardées, l auberge de l Œuf Dur, avec ses artistes humoristes, était à Saint Cyr-sur Morin ce que fut l auberge Ganne à Barbizon, avec ses peintres et ses poètes. 6

Pour se plonger dans cette histoire, un détour par Montmartre est indispensable. Il permet de suivre en effet le parcours de Frédéric Gérard, l animateur du Lapin Agile, et de sa compagne Berthe Serbource qui était la mère de Marguerite, épouse de Pierre Mac Orlan. Mais aussi celui de Julien Callé, qui quitte la Butte en 1912 pour venir s installer à Saint-Cyr. Celui que Pierre Mac Orlan appelait «le grand clown lettré» voulait, en s inspirant de l ambiance du Lapin Agile et du Chat Noir, autre grand lieu de rencontre du Tout-Paris, recréer Montmartre à la campagne. C est ainsi que, pendant près d un quart de siècle, l auberge fut orchestrée par cet artiste touche-à-tout, débordant d imagination, qui savait organiser pour ses clients des week-ends inoubliables. La «bande à Callé» créa maintes fois l événement, tantôt imaginant l attaque du petit train local par de prétendus Apaches, tantôt organisant la reconstitution du supplice de Jeanne d Arc sur son bûcher, extravagances entre tant d autres. Tous ces personnages hauts en couleur ont fait souffler un vent de folie sur Saint-Cyr. Aujourd hui, ces années folles sont loin derrière nous. La Seconde Guerre mondiale a effacé les rires. Et pourtant, ce passé bohème, cette convivialité sont toujours présents dans les mémoires. À Saint- Cyr, jumelé depuis 1984 avec la République de Montmartre (Voir p. 16), il n est pas une fête du village qui ne célèbre d une façon ou d une autre cette époque joyeuse. En 2009, la commune a acquis une partie des bâtiments et des jardins qui constituaient l auberge de l Œuf Dur afin d entretenir le souvenir vivant de ce lieu chargé d histoires. 7

Montmartre au tout début du XX e siècle La guerre de 1870 est un souvenir que l on voudrait effacer. Les combats de la Commune également. Et si personne n ose encore qualifier l époque de «belle», l envie de s amuser et d oublier s installe malgré tout dans l esprit des Parisiens. La misère, toujours présente sur la Butte, va alors cohabiter avec la danse, le rire et la créativité. On découvre le goût de la fête, des bals costumés, des défilés. On ne manque surtout pas une occasion de boire et de s amuser. 18

Hier réservé aux déshérités, l ancien maquis de Montmartre est devenu l un des quartiers de Paris où le prix du mètre carré coûte le plus cher. La vie à Montmartre En ce début du XX e siècle, Montmartre a des allures de bourgade ; ses maisons ne diffèrent guère de celles des villages briards. Ici ou là, on aperçoit des jardins et des vergers ; devant le Sacré-Cœur, en construction, pousse du blé. Entre la rue Cortot, la rue de l Abreuvoir et la rue Caulaincourt s étend le maquis. Celui-ci se trouvait sur le versant nord de la butte et accueillait toutes sortes de baraques en bois et d habitats précaires. Si l on ne connait pas les lieux, on se perd facilement dans ce dédale de chemins caillouteux et de petits escaliers faits de bric et de broc. Bref, c est l endroit idéal pour ceux qui, le cas échéant, souhaiteraient échapper à la maréchaussée. Ce maquis montmartrois serait aujourd hui qualifié de bidonville. De fait, le site en a toutes les caractéristiques avec ses nuées d enfants sales et débraillés courant dans les ruisseaux et faisant les quatre cents coups parmi les marchandes des quatre saisons et les peintres en quête d inspiration. Or, ces gamins déshérités, ce sont ceux que l illustrateur Francisque Poulbot, attendri, dessine à l époque sans se lasser. Au point que ses «petits poulbots», reproduits à l infini, passeront à la postérité dans le langage autant que dans l iconographie. L artiste ne se contente d ailleurs pas de les mettre en image : il veille sur eux en organisant des actions philanthropiques avec la «République de Montmartre». Il crée notamment un dispensaire où se relaient médecins et dentistes qui viennent soigner ses petits protégés. Soucieux de leur apporter également un peu de joie à chaque Noël, Francisque Poulbot organise de grandes fêtes au Moulin de la Galette. Et dans la grande maison qu il s est fait construire sur l un des terrains du maquis, sa porte, selon la légende, demeure toujours ouverte aux «gamins». Aujourd hui encore, on peut voir sur sa façade une fresque de visages d enfants. Jumelage entre la République de Montmartre et la commune de Saint-Cyr-sur- Morin : une évidence Ce n est un secret pour personne : la République de Montmartre et la commune de Saint-Cyr-sur-Morin sont jumelées. Signée le 3 juin 1984, cette surprenante association n étonne en fait que ceux qui ne connaissent pas l histoire mouvementée de notre village au début du siècle dernier. Car ce jumelage n a fait que concrétiser les liens artistiques et littéraires qui unissaient la Butte et la commune seine-etmarnaise depuis le début du XX e siècle. Reste qu aujourd hui, pour beaucoup, la République de Montmartre peut paraître comme une entité un peu floue. Elle mérite pourtant d être connue. Il faut remonter à un soir d hiver 1920 au cours duquel Joe Bridge, dessinateur humoriste, suggère à ses amis Francisque Poulbot, Jean-Louis Forain, Adolphe Willette et Maurice Neumont, excédés comme lui de voir la Butte perdre peu à peu son identité : «La Butte n est plus la Butte, alors créons la République de Montmartre.» Passant de la parole aux actes, le groupe fonde officiellement l association le 7 mai 1921 à Montmartre. Et la devise de cette République reflète les rêves de solidarité et de gaîté des artistes qui en sont les fondateurs : «Faire le bien dans la joie.» Rapidement, sous l influence de Poulbot, l association s oriente vers des actions caritatives en faveur de l enfance déshéritée. Aujourd hui, la République de Montmartre est toujours bien vivante. Grâce à l action bénévole de ses membres (président, ministres, députés, ambassadeurs, consuls et citoyens d honneur), elle poursuit sa double vocation artistique et philanthropique. Gardiens de la tradition, les membres de l association arborent fièrement écharpe rouge, cape et chapeau noirs, à la manière d Aristide Bruant (tel qu il a été immortalisé par Toulouse-Lautrec), à l occasion des défilés et manifestations. 19

Berthe et Frédé sur la terrasse du Lapin Agile Le Lapin Agile Situé à l angle de la rue des Saules, ce petit cabaret est toujours bien vivant. On peut encore s assoir près du piano, écouter des chansons, des poésies, y découvrir de nouveaux talents. Cette petite maisonnette de campagne construite au début du XIX e siècle devient en 1869 un estaminet au nom engageant, le cabaret des Assassins en référence à la galerie de portraits de personnages peu recommandables qui décorait l endroit. Quand son propriétaire passe la main à Adèle Ducerf, celle-ci, ancienne danseuse de cancan, préfère rebaptiser l endroit «À ma campagne». La «mère Adèle», fine cuisinière, est notamment réputée pour son lapin au cidre. André Gill, peintre caricaturiste à qui elle confie en 1875 la réalisation d une enseigne pour l établissement, dessine un lapin joyeux qui s échappe d une casserole en tenant une bouteille. Le «lapin à Gill» se transforme rapidement en «Lapin Agile». On peut encore voir l enseigne, toujours accrochée à la façade rose de la maison aux volets verts. En 1902, Berthe Serbource reprend l affaire avec son compagnon Frédéric Gérard, après la fermeture du Zut. Sa fille, Marguerite, surnommée Margot, travaille elle aussi dans l entreprise familiale. Quand le jeune Pierre Dumarchey la voit, son cœur chavire. Il l épousera onze années plus tard. «Il existait heureusement dans le vieux cabaret de la rue des Saules, une femme dont je n évoque jamais le sourire sans éprouver un brusque attendrissement. Elle vivait avec Frédé et nous faisait l effet à tous d être un peu notre mère. On la trouvait à la cuisine en train de fourbir ses casseroles ou de mijoter quelque plat. Parmi les ratés, les coquins, les paresseux de toute espèce qui formaient le gros des habitués, Berthe apportait par sa présence un air de bonne humeur et d honnêteté qui permettait à l établissement de ne pas passer pour un caboulot borgne. Grâce à cette excellente femme, nos veillées quelquefois devenaient familiales. En cachette de Frédé, les plus affamés d entre nous sentaient en remettant leur pardessus un sandwich dans la poche.» Francis Carco, Montmartre à 20 ans. 23

Les cabarets de Montmartre Le Lapin agile (suite) À l intérieur du Lapin Agile, Pierre Mac Orlan est le deuxième personnage à partir de la droite. Dès le début, Frédé et Berthe entendent accueillir une clientèle d artistes. Mais dans les rues alentour, on continue à se battre et à régler ses comptes à coups de couteau ou de revolver. Et voyous et souteneurs habitués des lieux comptent bien continuer à franchir la porte du cabaret. La tension est telle qu en 1910, Victor, le fils de Frédé, est mortellement blessé par un coup de feu alors qu il travaille derrière le bar. Cet accident, qui laisse Montmartre endeuillé, sera le sujet de bien des chansons. Le lieu devient pourtant le rendez-vous incontournable de la bohème. Les rapins s y réchauffent le soir et, bien souvent, y prennent leur seul repas de la journée. Berthe garde toujours un petit quelque chose pour les estomacs malheureux et Frédé encourage les artistes à poursuivre leurs travaux. Pablo Picasso, Guillaume Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, Jehan Rictus, Georges Delaw, Jules Depaquit, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès, Francis Carco, André Warnod, Julien Callé et tant d autres se côtoient dans la salle basse boucanée par le tabac, où les lampes à pétrole voilées de rouge diffusent une lumière chaude et intime. Les murs sont couverts de gravures, de dessins humoristiques, d affiches des bals des Quat z Arts et de toiles dont la plus célèbre, L Arlequin au verre, a été offerte par Picasso en 1905. Le grand Christ en plâtre du sculpteur John Wesley sert de portemanteau. Une femme sculptée à l antique jouant de la harpe, un bas-relief hindou et des objets hétéroclites complètent le décor. Les souris blanches courent le long de la cheminée entre des têtes de damnés et de démons en plâtre. Sur la porte, un lapin russe est dessiné à la craie orné de la devise suivante : «Le premier devoir d un homme c est d avoir un bon estomac.» Une devise d ailleurs mise en pratique par Frédé dès que les verres des clients sont vides. Au Lapin Agile, on consomme de la combine vin blanc, grenadine et guignolet, plus une cerise pour faire artistique ou du mélécass un mélange d eau-de-vie et de cassis. 24

En observant du coin de l œil Marguerite, chargée de servir et d encaisser les consommations, Frédé fait chanter l un, déclamer l autre, commande les bans et ordonne les quêtes. Charles Dullin récite du Baudelaire et du Villon ; Max Jacob, Salmon et Delaw improvisent des vers à la gloire de l établissement ; Depaquit esquisse le pas du parapluie, tandis que Mac Orlan et son frère Jean entonnent les refrains de la Légion. Dès qu un nouveau client franchit la porte, il est aussitôt interpellé par le maître de céans et prié de montrer ses dons devant l assemblée présente afin d être accepté. Et nul n ignore que Frédé et ses fidèles constituent un jury sarcastique et qu ils ne sont pas toujours très tendres envers les inconnus! Frédé est un personnage pittoresque de la Butte. Chaussé de bottes ou de sabots, il porte en permanence un pantalon de velours et un tricot moulant. Avec sa barbe fleurie, son bonnet de fourrure ou son feutre noir enfoncé sur un bandeau rouge, il ressemble plus à un trappeur ou un bandit corse qu à un cabaretier. Élève des Arts décoratifs dans sa jeunesse, il présente les caractéristiques et les qualités d un artiste touche à tout, tantôt potier, tantôt musicien ou chanteur. Au Lapin Agile, il est entouré de ses chiens, de sa corneille, de ses souris blanches et de son âne Lolo, future célébrité. Excellent animateur et artiste d une grande sensibilité, Frédé excelle aussi bien dans l interprétation des chansons populaires, reprises en chœur par toute la salle, que dans celles des Stances de Ronsard ou du Chant de la pluie de Verlaine, qu il chante mezza voce en s accompagnant au violoncelle. Frédé montrant ses poteries à Marguerite, la fille de Berthe, future Madame Mac Orlan. 25

Les cabarets de Montmartre Le Lapin Agile (suite) Intérieur du Lapin Agile. Au mur, le tableau de Picasso L arlequin au verre offert à Frédé en 1905. «Il était une fois un lapin Qu un maquereau regardait de travers. Le lapin prit un révolver Et fit passer le goût du pain À cet animal pervers Moralité Si on allait prendre un verre?» Georges Delaw, Journal de bord du Lapin Agile (écrit à la suite d une altercation entre Frédé et un souteneur). «N écoutez pas les histoires tragiques des farceurs. Elles vous donneraient le frisson. Ne prenez pas non plus Frédéric, dans son accoutrement de bandit d opéracomique, pour un buveur de sang ou pour un buveur d eau. C est un brave homme, et je me souviens d un après-midi d autrefois où, très simplement, il me donna certains conseils : Ecoute, me disait-il Le talent Ah! le talent!... Buvons un coup! Berthe emplissait nos verres et Frédé reprenait : J en vois tant de jeunes qui ne fichent rien. Travaille, m entends-tu? Car tout le monde a du talent. Et surtout ne fais pas la noce. Buvons un coup? Proposais-je Il ne refusait pas, puis, revenant à son idée : Le travail Oui, vieux Frédé.» Francis Carco, préface de Les veillées du Lapin Agile. Un soir d hiver, emmené par le poète Édouard Gazanion qu on retrouvera plus tard à l Œuf Dur, Francis Carco est invité à exhiber ses talents. Il monte sur la table et se met à imiter Mayol, un chansonnier célèbre. Bien que le café-concert soit peu apprécié par la bande, une sorte d aura enveloppe le personnage et Frédé lance alors la phrase rituelle de cooptation : «Qu est-ce que tu prends?» Carco est adopté sans barguigner! Visiteur rare, Pierre Louÿs, poète et romancier (auteur des fameuses Chansons de Bilitis ou de La Femme et le Pantin), va, quant à lui, présenter Paul Fort à la bande du «Lapin». Et bientôt, l air de ralliement des fidèles de Frédé, ce sera Le Chant de la paix, qui reprend sur fond de guitare le poème de Paul Fort, Si tous les gars du monde. La ronde autour du monde Si toutes les filles du monde voulaient s donner la main, Tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde. Si tous les gars du monde voulaient bien êtr marins, Ils f raient avec leurs barques un joli pont sur l onde. Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, Si tous les gens du monde voulaient s donner la main. Paul Fort Intérieur du Lapin Agile, aquarelle de Dignimont. 26

Montmartre, haut lieu de la culture bohème La queue de l âne L âne Lolo n est pas n importe quel Aliboron (nom donné à l âne dans ses Fables par Jean de La Fontaine). Il suit fidèlement Frédé, qui joue de la clarinette à travers les rues de Montmartre en vendant du poisson. Lolo est mélomane et tend une oreille avertie aux ritournelles de son maître. Le gentil baudet est habitué à se laisser caresser dans le bon sens du poil par les artistes. D ailleurs, à son tour, comme ses amis peintres, il va réaliser une toile, occasion d une bonne farce qui restera gravée dans les mémoires. Bas les masques de gauche à droite : 1 er rang, Pierre Girieud, Coccinelle, Roland Dorgelès, André Warnod. 2 e rang, Charles Genty, Jean Aubry (secrétaire de rédaction du journal Fantasio). J. R. Boronali, Coucher de soleil sur l'adriatique, 1910. Peinture industrielle sur toile, 80 x 54 cm, L'âne Lolo dit Joachim Raphaël Boronali (Roland Dorgelès, Warnod, etc.) - Espace culturel Paul Bédu, Milly la Forêt - Donation Paul Bédu, 1990. Dorgelès n apprécie pas la peinture d avant-garde représentée par les Fauves et les cubistes qui, selon lui, torturent la nature et détruisent la beauté. Vexé de voir que ces peintres égarés restent sourds à ses arguments, il invente un énorme canular dont Lolo est l acteur principal. Seuls André Warnod et Frédé sont mis dans la confidence. Un matin de fin d hiver, sur la terrasse du Lapin Agile, une toile posée sur une chaise est installée derrière Lolo. Gavé de légumes et de tabac, l âne balance sa queue à laquelle est fixée un pinceau trempé dans les couleurs. Il semble avoir des dispositions pour la peinture et termine joyeusement son œuvre sur l air de sa chanson favorite, Le Temps des cerises, joué par Frédé à la guitare. Un huissier de justice sollicité par Dorgelès établit un constat et des amis, immortalisés par un photographe, sont témoins de l exploit. Le titre du tableau, Et le soleil se coucha sur l Adriatique, et son auteur Boronali (anagramme d Aliboron) sont trouvés par Dorgelès. Quelques jours plus tard, la toile est accrochée au Salon des Indépendants. Afin de peaufiner son canular, il rédige un texte, Le Manifeste de l Excessivisme, qui est largement commenté dans la presse. Il est temps de dévoiler la mystification. Dorgelès apporte toutes les preuves au rédacteur en chef du Matin. Le lendemain, le journal révèle la supercherie en titrant «Un âne chef d école» C est la ruée au Salon des Indépendants, et Lolo devient une véritable célébrité. 34

Les mêmes (page 32) avec Frédé à droite et Georges Auric, musicien en graine à gauche. Boronali, chef de l'école Excessiviste [...] Au cabaret que tient rue des Saules, le bon Frédéric, de nombreux artistes viennent s'abreuver et il y a parmi eux sans doute, bien des exposants du Salon des Indépendants. Lolo a voulu faire comme eux. Il est vrai que tout de suite en fier âne qu'il est, il s'est posé en chef d'école, il a été proclamé par nous et le lendemain par toutes les gazettes qui ignoraient sa personnalité, «chef de l'école de l'excessivisme». Son manifeste en vaut d'autres : Holà! grands peintres excessifs, mes frères, holà, pinceaux sublimes et rénovateurs, brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain. Sa formule est l'excessivisme. L'excès en tout est un défaut, a dit un âne. Tout au contraire, nous proclamons que l'excès en tout est une force, la seule force... Ravageons les musées absurdes. Piétinons les routines infâmes. Vivent l'écarlate, la pourpre, les gemmes coruscantes, tous ces tons qui tourbillonnent et se superposent, reflet véritable du sublime prisme solaire : Vive l'excès! Tout notre sang à flots pour recolorer les aurores malades. Réchauffons l'art dans l'étreinte de nos bras fumants! Et un matin, nous allâmes au cabaret du Lapin Agile, trouver ce grand chef d'école. Nous avions avec nous un huissier et un photographe, preuves irréfutables. Un pinceau fut attaché devant eux à la queue de l'âne et la queue de l'âne se mit à l'ouvrage. [... /...] Cette peinture ayant l'immense avantage de représenter ce qu'on veut, nous lui donnâmes ce titre lyrique : Et le soleil s'endormit sur l'adriatique, marine. Le lendemain, quand le manifeste du chef d'école de l'excessivisme parut dans la presse, on le discuta, on le critiqua, mais tout le monde en parla. Cet italien nouveau venu devint très intéressant et l'on regarda sa toile avec curiosité. Certains ont imprimé qu'elle était «honteuse et compromettante». Ils ont eu tort. La marine née sous la queue capricieuse et inexperte de Lolo n'est pas plus abominable que les toiles voisines du Salon qui l'abrite, anatomies lubriques, paysages épileptiques, portraits hydrocéphaliques. Il est même désolant pour le chef de l'école excessiviste d'avoir semblable entourage. Car tandis que ces aliénés, ces gâteux et ces ignorants se drapent dans une solennité vaniteuse, au moins Boronali a aujourd'hui la franchise de leur crier et encore par devant huissier : - Je ne suis qu'un âne... Le Peintre Exigeant. Roland Dorgelès, journal Fantasio 35

Les aubergistes de L Œuf Dur Maud rencontre un grand énergumène dont elle tombe follement amoureuse : Julien Callé, un homme plein de charme et de fantaisie. Elle ne le quittera plus 38

Julien Callé Greffier, peintre, fantaisiste, littérateur et aubergiste Fidèle en amitié Après 1904 et la fermeture du Zut, Frédé prend les rênes du Lapin Agile. Callé, tout naturellement, devient alors l un des piliers de l établissement. C est là, sans aucun doute, que naît vraiment sa vocation de tenancier. Une vocation qui s épanouira quelques années plus tard à Saint-Cyr-sur-Morin. Grâce à Frédé. Car Callé éprouve une grande affection mêlée d admiration pour cet homme. Pour lui, Frédé est en quelque sorte un père spirituel. Ils se sentent en effet très proches l un de l autre. Ils sont tous deux des artistes «touche-à-tout», généreux et chaleureux. D ailleurs, la colonie artistique et intellectuelle de la Butte ne s y trompe pas, qui associe souvent ces deux personnages si caractéristiques de l esprit montmartrois. À l époque, Frédé est déjà installé aux Armenats, un hameau de Saint-Cyr où, pour se reposer des folies parisiennes, il passe la plupart de ses fins de semaine en compagnie de son âne Lolo. L autre grand ami de Callé, celui qui va également présider à sa venue à Saint-Cyr-sur-Morin, c est évidemment Pierre Mac Orlan. Là encore, il s agit d une vieille histoire puisque, lorsque ces deux-là se rencontrent pour la première fois, à Montmartre, ils ont 20 ans. Tous deux veulent devenir peintres. Ils sympathisent d emblée. Et lorsque, des années plus tard, ils se retrouvent voisins, à Saint-Cyr, le hasard n y est pas pour rien. Cependant Pierre Mac Orlan, contrairement aux autres amis de la Butte, ne participera guère aux folies organisées à l Œuf Dur. Ce qui n entamera en rien leur amitié, intacte jusqu à la disparition de Callé, le 3 décembre 1944. Une proximité qui demeurera d ailleurs au-delà de la mort puisque les deux hommes reposent avec leurs épouses au cimetière de Saint-Cyr (Mac Orlan s étant éteint à son tour le 27 juin 1970 également dans ce village). 44

En 1929 dans son ouvrage Villes au chapitre consacré à Montmartre, Pierre Mac Orlan narre la péripétie du Zut où eut lieu leur première rencontre «Un soir, cependant, un de mes plus vieux amis, Julien Callé, entra brusquement en collision, au crépuscule de la nuit, avec trois ivrognes agressifs. Il y eut une rapide bagarre devant la porte. En quelques minutes des groupes d hommes et de femmes accoururent de tous les côtés. Ceux du Zut qui étaient sortis afin de secourir leur camarade rentrèrent avec lui et Frédéric ferma précipitamment les portes. [ ] «La place Jean-Baptiste-Clément encadrait une émeute, une révolution locale dont le motif nous semblait cependant très obscur. «Ce n est qu au petit jour qu un peloton d agents vint rompre le blocus. [ ] Après cette émeute imprévue et burlesque qui eut pour résultat de faire fermer l établissement, Frédéric ayant repris le cabaret du Lapin Agile retrouva presque tous ses clients.» ainsi que leur aventure dans le Nord de la France, qui préfigure celle des Malgras dans son roman La Vénus internationale «Un soir où le dégoût nous abrutissait, Callé et moi résolûmes de partir n importe où sur la route, dans la direction de Dunkerque. Un ami d un soir, un jeune anarchiste assez résolu, se joignit à nous ; il devait se rendre en Belgique je crois. Nous n avions pas en poche de quoi acheter du tabac, à boire, à manger, pour plus de deux ou trois jours. Je devais réciter des poèmes dans les cafés. Callé qui dessinait devait faire des portraits instantanés. Notre compagnon se chargeait du rôle de manager. «Nous arrivâmes à Creil sous une pluie tenace. Nous entrâmes dans un café. Il n y avait que nous comme clients. L affaire nous parut assez mal engagée. Je n arrive pas encore à comprendre la cause de cet entêtement stupide qui nous poussa à poursuivre notre marche dans la direction de Dunkerque. La vanité peut-être qui nous commandait de ne pas rentrer vaincus à Paris après deux jours d absence? «Ce sentiment serait assez logique. Pour cette raison, ce ne fut pas, je le crois, le motif de notre persévérance. Il fallait coûte que coûte fuir Paris, laver notre linge à l eau claire des rivières et purifier notre intelligence de tous les déchets qui bloquaient ses rouages encore neufs [ ] Cette équipée avait duré une vingtaine de jours. Nous rentrâmes à Paris, ayant appris à déchiffrer le long des routes les signes mystérieux dont les chemineaux se servent pour s entraider. [ ]» En 1954, dans Le Mémorial du petit jour, Mac Orlan évoque les derniers jours de Callé «C est grâce à l amitié d André Salmon que j ai pu entrer en relation avec les personnages historiques de ce bateau-fantôme-lavoir, maintenant en bouteille, qui décore la tablette d une cheminée de campagne. [ ] Autour de ce bateau savant, ce ponton lumineux, des images s évanouissent maintenant. [ ] Elles ont des noms d hommes ces images. Je ne retiens dans cet écrit que celles qui appartiennent à la chronique de la place Ravignan : Julien Callé l humoriste, Dufy, Girieud, Paco Durio. [ ] Une de ces images se dessine souvent avec netteté sur l écran qui se trouve placé à côté de la bouteille où repose le bateau-fantôme-lavoir : elle représente la salle à manger de Julien Callé qui, à Saint Cyr-sur-Morin, fut mon voisin. Nous étions trois et notre ami qui nous recevait. Il demanda à sa femme d apporter une bouteille de champagne. Ce fut l un de nous qui la déboucha, car il n avait plus la force de se servir de ses mains. Il versa le champagne dans les verres et nous bûmes sans prononcer une parole ; la mort était évidemment parmi nous. En effet Julien Callé mourut quelques jours plus tard.» Pierre Mac Orlan dessiné par Gus Bofa. 45

Céline Bluem La générosité même 50 Maud et Julien s installent rue du Mont- Cenis, à Montmartre. Un choix évident, pour lui comme pour elle. Maud est en effet une habituée du Lapin Agile, l amie des peintres, des poètes et des écrivains de la Butte. Pourtant, quand Julien, contraint par son père de prendre un greffe, doit s exiler à Raon-l Étape, dans les Vosges, elle n hésite pas un instant à le suivre. À ce moment-là, son divorce d avec Emmanuel Robbe n est pas encore prononcé ; il ne le sera qu en 1911 et même alors, Julien et Maud ne se précipitent pas à la mairie. Ils attendront 1915 et l ordre de mobilisation de Julien au 346 e régiment d infanterie pour que celui-ci décide d épouser sa Maud : il veut la préserver d un avenir des plus aléatoire. Une officialisation qui n empêche pas un clin d œil de dérision : leur mariage est célébré à la mairie du 3 e arrondissement le 1 er avril! Leurs témoins sont quatre danseuses. L une d elles, Suzanne Turtach, qu on appelle aussi Coccinelle, est la grande amie de Maud. L autre Suzanne est la femme du poète Édouard Gazanion, un ami de Callé. À cette époque, Maud et Julien sont déjà propriétaires de l Œuf Dur depuis janvier 1912. Et l auberge «tourne» à plein. Chacun tient son rôle. Callé, en maître de céans, est un animateur hors pair, mais Maud joue elle aussi sa partition, et fort bien. Non seulement elle s active aux fourneaux mais elle participe volontiers aux folies de son farfelu d époux. Et puis, elle entretient des relations cordiales, bien que réservées, avec ses voisins briards. Certes, son sens de l humour déroute parfois les Saint-Cyriens. Ainsi, un jour où l une de ses voisines lui demande comment va son mari, Maud répond tout de go : «Mais ce n est pas mon mari, Madame, c est mon amant!» On imagine l émoi de la commère briarde! Reste que les villageois qui la fréquentent s accordent tous à reconnaître sa gentillesse. On baptisera même une petite fille Maud en hommage à Mme Callé

Dans le jardin, Maud (à gauche) avec des amies. 51

De Montmartre à la campagne Antoine Huet, l auberge de l Œuf Dur. 54

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L'auberge des Callé! Dès l ouverture, Julien Callé, vêtu d une blouse bleue, foulard rouge autour du cou, béret bien enfoncé sur le crâne et pipe entre les dents, endosse avec superbe son nouveau rôle d aubergiste. «De par l extrême immobilité de leurs traits et la rigidité de leur enveloppe, les œufs durs sont la plus belle invention du siècle. Modernisés et adaptés aux conditions de vie actuelle.» Julien Callé Poussé par son goût de l excentricité, il porte un casque colonial en été, sans doute pour se protéger de la chaleur torride qui règne au fond de la vallée sauvage du Petit-Morin! Comme le fait Frédé au Lapin, il prend en charge l animation, la communication et l organisation générale. Maud, sa femme, est aux fourneaux. Les clients vont rapidement se bousculer à la porte de l Œuf Dur et l obliger à embaucher du personnel. Suzanne Leclercq et Louise Bluem, la sœur de Maud, viennent prêter main-forte. «Callé, coiffé d un casque colonial, traitait les clients avec une rude bonhommie et une parfaite désinvolture, il les tutoyait tous, et à tout propos il leur faisait payer des tournées générales. Frédé est mon maître, aimait-il à dire. Mais il aurait pu revendiquer le parrainage de Rodolphe Salis.» André Warnod, dans Fils de Montmartre. Julien Callé, dessin de Jacques Vaillant. 58

L Œuf Dur, ça se mérite Pour se rendre à l auberge depuis Paris, on prend le chemin de fer ou, si les moyens le permettent, le fiacre. La plupart des amis de Callé partent de la gare de l Est en direction de La Ferté-sous-Jouarre, où, une fois arrivés, ils doivent emprunter un petit train (dit «le Tacot» par les habitués) qui dessert dix-sept stations jusqu à Montmirail un voyage de plus de deux heures le long de la verdoyante et champêtre vallée du Petit Morin. Mais pour Saint-Cyr-sur-Morin, la cinquième étape, le parcours se fait en un peu moins d une demi-heure. Pour les Parisiens qui viennent se défouler à l auberge de l Œuf Dur, cela représente tout de même un voyage de plus de quatre heures depuis Montmartre! Aussi faut-il être motivé pour venir s oxygéner et avoir la certitude que les heures passées dans la campagne briarde valent le déplacement. Il est vrai que les premières voitures ne vont pas tarder à apparaître, surtout lorsque la clientèle aisée commence à fréquenter les lieux. Dans la cour de l auberge, on voit ainsi arriver de belles et grosses cylindrées qui éveillent la curiosité du voisinage. Tous les chemins mènent à l Œuf Dur Par terre, 1 heure : Paris / Pantin / Claye / Meaux / La Ferté-sous-Jouarre ; au pont de La Ferté, prendre la route à droite. Par fer, 1 h 15 : Paris / La Ferté-sous-Jouarre puis La Ferté / Montmirail. Par eau, 24 heures : la Marne puis le Petit Morin. Par air, 25 minutes : aérodrome de Boissy-le-Châtel, à l est/ sud-est de Coulommiers. 59

L'auberge des Callé! Une publicité fantaisiste Les prospectus et affiches qui vantent les particularités de l auberge de l Œuf Dur relèvent de la plus haute fantaisie, Callé faisant preuve d une belle inventivité pour attiser la curiosité : la table indique l emplacement de la première guillotine ayant fonctionné en province sous la Révolution ; c est un ancien pavillon de chasse du roi Henri IV où eurent lieu ses premiers rendez-vous galants avec Gabrielle d Estrées ; ce fut la cour du marché aux andouilles de l abbaye de Jouarre au XIIIe siècle ; elle a été reconnue d utilité publique en 1920 ; elle a eu l honneur de recevoir des subventions en 1929 des municipalités de Saint- Cyr-sur-Morin, Montmartre et Montparnasse ; elle fait partie de la Société des grands hôtels borgnes, de l orphéon cyclo-cubiste de l École des beaux-arts ou de la Compagnie du gaz en poudre 62

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Des repas sans chichi 1 seule table 1 seul cœur 18 marmites. «Je n ai jamais aussi bien déjeuné qu à l Œuf dur» Julien Callé, extrait du livre d or de l auberge. Sur la façade de l auberge, on annonce d emblée la couleur : «Ici, ce n est pas une hôtellerie, si vous voulez bien manger, prévenez-nous!» En fait, les repas à l auberge de l Œuf Dur sont d abord et avant tout des moments de partage, de chansons, de blagues. Animés par Callé, qui impose le tutoiement, ils sont collectifs, comme le sommeil, et pris sur une grande table qu on peut allonger en fonction du nombre de convives. Il n y a pas de service à proprement parler car chacun se sert dans les plats posés directement sur la table. Un laisser-aller mis en scène : on dresse une table qui ne ressemble à rien ici une assiette creuse, là une assiette plate, une fourchette ou une cuillère et parfois aucun couteau. Le tout posé sur une toile cirée à carreaux rouges et blancs. Maud prépare une cuisine traditionnelle et rustique avec les produits locaux et les légumes du jardin : pot-au-feu, lapins au cidre, des plats qui mijotent gentiment sur la cuisinière à bois. Sans tralala, donc. On ne vient pas pour la table. Si on se déplace de Paris jusqu à Saint- Cyr, c est pour se laisser embarquer dans les délires du patron. Bien entendu, alcools en tout genre accompagnent les repas, et cela en quantité plus que raisonnable. Callé invente des boissons, notamment le sherrybibi, un cocktail fait de sherry, vin blanc, cerise, qui n est pas sans rappeler la version campagnarde de la «combine» du Lapin Agile. Tant que les convives ne sont pas couchés, les verres ne désemplissent pas. C est que Callé a le sens de la fête tout autant que celui du commerce ; il encourage ses clients à consommer sans modération. Le soir venu, les tables sont poussées et les convives dansent jusqu au bout de la nuit au son d un accordéon ou d un phonographe. Un choix tous azimuts La carte des menus dressée par Julien évoque toutes sortes de spécialités existantes ou non. «Tous plats de régions : Pilafs et Couscousses Aïolis Garbures et Bouillabaisses Cassoulet Codex «Potées briardes : Viandes blanches et rouges Charcuterie de style Andouille au cours de la Bourse Œufs de l Auberge, frais, durs ou incassables Bacon Gibier Fritures Matelotes Phanérogames et Zakouskis Bigorneaux de conserve Pâtés de sansonnets Poissons rouges Nouilles Chandelles et Chapeaux de forme. «Pâtés Maison, Volailles Maison, Tartes Maison, Friandises Maison, etc.» Fin de repas bien arrosé à l Œuf Dur, croqué par Weiluc et Cie. 65

L'auberge des Callé! Un règlement des plus stricts Article 1 : L administration de l hôtel ne répond pas des assassinats ou autres crimes commis sans son consentement. Article 2 : Il est interdit de stationner dans la cuisine ou chez le coiffeur de 9 heures du matin au lendemain 9 heures. Article 3 : Il est interdit de jeter les enfants dans les cabinets. Article 4 : Il est interdit de fumer l éther, l opium, le haschich, la cocaïne, la morphine et le varech ; et ce, en raison des nombreux dangers d incendie que présentent ces pratiques funestes. Article 5 : Il est interdit de boire le champagne et de manger la soupe avec ses doigts. Article 6 : On est prié de ne pas éternuer sur les plumes des cygnes de la pièce d eau. Article 7 : Il est interdit de jouer avec des cartes transparentes. Article 8 : L administration de l hôtel autorise les nouveaux venus dans l établissement, titulaires d un compte en banque, à offrir une tournée de bienvenue aux anciens. Article 9 : Les enfants de moins de 25 ans ne sont admis à «l Œuf Dur» que sur la présentation de leur carte d électeur ou de leur billet de chemin de fer. Article 10 : L administration de l hôtel ne répond pas des accidents survenant au cours de discussions sur l érotisme, la boxe, la peinture cubique ou les personnes en vue dans l établissement. Article 11 : L administration autorise les voyageurs de commerce, de noncommerce ou autre à profiter, sans en abuser toutefois, de l infini du ciel et de l imposante grandeur des couchers de soleil. Article 12 : Ne sont pas admis dans l étendue de l exploitation les plaisanteries sur les nègres, les taches de doigt sur les murs, non plus que la bigamie, la fièvre typhoïde et les parapluies. Article 13 : Tout locataire surpris en éveil passé minuit sera immédiatement et à ses frais remis aux autorités judiciaires pour être incinéré, conformément à la loi du 3 février 1873 sur les débits de boisson. Article 14 : Les araignées et leurs toiles seront chaque semaine transférées, d une chambre dans l autre, sans qu il soit dû de ce fait aucune indemnité aux voyageurs. Article 15 : Des appareils de gymnastique intellectuelle suédoise sont mis tous les jours, sauf la semaine, à la disposition des clients paraissant en avoir besoin. Article 16 : Le prix du petit déjeuner n est pas compris dans celui du voyage à Paris, à Saint-Cyr-sur-Morin et vice et versa. Article 17 : Des analyses d urine sont faites gratuitement à la mairie les jours de marché. Article 18 : L administration se réserve le droit de consentir à tout pensionnaire, moyennant une légère surtaxe, une diminution sur le prix des consommations. Article 19 : Il est interdit de passer de l albumine en contrebande. Article 20 : Après une semaine de séjour, il est rappelé que les femmes des copains légitimes ou non tombent dans le domaine public. Article 21 : L administration de l hôtel n est responsable que de la perte des bijoux des personnes n habitant pas l hôtel. Article 22 : Dans un intérêt commun, les pensionnaires sont invités à ne pas se tromper de chambre. Article 23 : L administration rappelle aux voyageurs malades du pylore, des rognons ou de la langue qu elle vend à prix varié des consommations sans danger. Article 24 : (article unique) On est prié de ne pas em le patron. Article 25 : (très important) On est prié de ne faire pour «l Œuf Dur» qu une propagande assez discrète et de nature à ne pas laisser envahir par les bourgeois, les philistins ou les gens équivoques ou grossiers les couloirs du palace. Article 26 : Le patron rappelle aux voyageurs qu il ne gagne rien sur les consommations, et celle qu on peut lui offrir à toute heure ne le tient vis-à-vis de personne. Article 27 : Un garage pour les imbéciles est annexé à l établissement durant toute la saison d été Article 28 : La prostitution sera réglementée par un arrêté ultérieur. L Aubergiste Commandant en Chef, M. Julien Callé. 66

Les folies des clients l émoi des villageois L animation est, bien sûr, orchestrée par Callé, qui ne se contente pas de griser sa clientèle pour la distraire. Il promet à travers sa publicité une multitude d activités, du tir à la corde, de la pêche à la grenouille, des courses en sac, des concours de rosières, des bains froids, des tournois de sex-appeal et autres loufoqueries. À chacun de se défouler et d improviser selon l humeur du moment dans les jeux de son choix. Parfois, certains partent en bande dans la campagne alentour pour de bruyantes escapades ; d autres vont poser leur chevalet çà et là dans le village, au bord des chemins ou du Petit Morin. Les "amis de L'Oeuf Dur". Assis à droite, Julien Callé. Debouts : 1 er à droite Pierre Girieud, 3 e à droite, Maud, 4 e à droite, Francisque Poulbot. 68

Les Montmartrois qui débarquent le week-end à Saint-Cyr ont attrapé le virus du rire et des plaisanteries depuis quelques années déjà. Ils ne manquent aucune occasion pour se déguiser, défiler et inventer des farces mémorables. Et l équipe du Lapin Agile ne perd évidemment pas ce goût lors de leurs virées dans la vallée du Petit Morin, bien au contraire! L ambiance campagnarde les encourage à mettre en scène des facéties dont la population locale fait parfois les frais, plus ou moins amusée et consentante. Avouons-le, si certains Saint-Cyriens regardent avec indulgence et sympathie ces folies issues d un monde intrigant et fascinant à leurs yeux, d autres ne les apprécient pas toujours. Il est vrai que le contraste est violent entre ceux qui, souvent fatigués par le travail de la terre, aspirent à se reposer la nuit et le dimanche, et ces Parisiens qui semblent n avoir d autre idée en tête que de s amuser. Une chose est sûre : cette agitation alimente interminablement les conversations des commères et anime les veillées. Le maire, Eugène Daumont, doit régulièrement transmettre les doléances des villageois venus se plaindre à lui de Callé. Qui, bien sûr, «partage l émoi des habitants» et se déclare absolument désolé «de ne pouvoir contrôler sa clientèle»! Sur ce, le patron de l auberge remet au maire une petite enveloppe de la part d un généreux farceur afin de financer une noble cause communale, une pompe à incendie des plus modernes, par exemple. Il arrive cependant que les interventions du maire ne suffisent plus à calmer les esprits. Ainsi, lassé de constater que les plaintes restent sans effet, un habitant décide de faire remonter l affaire plus haut et s adresse à la préfecture. On murmure que, sans l intervention d un homme politique très haut placé et habitué de l auberge, Callé aurait été condamné à mettre la clé sous la porte. Disons-le tout net : Aristide Briand lui-même aurait plaidé la cause de l Œuf Dur. Dans son livre Fils de Montmartre, André Warnod a légendé ce dessin «À l hôtel de l Œuf Dur». 69

Fresques à l Œuf Dur Dans la technique dite de la «vraie fresque» (buon fresco), les pigments, détrempés à l eau, sont appliqués sur un mortier frais composé de sable et de chaux éteinte, ce qui nécessite une grande rapidité d exécution. Le mortier ne restant frais que peu de temps, l essentiel de la fresque doit être réalisé dans la journée. Pour les couches suivantes, la technique dite a secco, pratiquée sur enduit sec, utilise les pigments enrobés dans de l œuf qui constitue le liant (peinture dite a tempera). Le peintre termine a secco pour les retouches ainsi que pour certaines couleurs, comme le bleu. Doit-on en déduire que les fresques de notre auberge sont les dignes héritières de cette pratique ancestrale? Nous nous plaisons à le penser 80

Non identifié, Julien Callé dans tous ses états. 81

Fresques à l Œuf Dur Dignimont, Maud Callé en danseuse mauresque. Hervé Baille, le client puni. 82 Louis Icart, Trois jeunes filles.

Non identifié, portrait de Weiluc Dignimont, autoportrait à la pipe. Non identifié, Adieu l amour. 83 Dignimont, Julien Callé auréolé.

Ils sont venus à l Œuf Dur Maurice Asselin, la peinture vrillée au corps Né en 1882 à Orléans, mort en 1947 à Neuilly-sur-Seine, Maurice Asselin a vécu l essentiel de sa vie à Montmartre, mais a multiplié les séjours en Bretagne, à Concarneau et Pont-Aven, notamment. Son père, restaurateur à Orléans, s étant mis en tête qu il devait reprendre l entreprise familiale, envoie d abord le jeune Maurice à Paris : il travaillera comme vendeur dans les grands magasins et s initiera au commerce. Las!, le jeune apprenti attend surtout ses jours de repos avec impatience pour se perfectionner dans la peinture. Son père décide donc de le rapatrier à Orléans et de se charger de sa formation dans l hôtellerie. Cédant à la pression familiale, Maurice n est pas loin de renoncer à sa passion et à remiser ses tubes de peinture. Mais, par chance oserait-on dire, il est atteint de tuberculose et envoyé au sanatorium. À l abri du regard paternel, il ressort ses toiles et ses couleurs. Et c est là, devant les éloges unanimes des malades et des médecins quant aux talents artistiques de son fils, que le père de Maurice finit par s incliner : il accepte que, une fois guéri, Maurice retourne à Paris pour mener une carrière de peintre. Il va y suivre des cours à l École des beaux-arts, sans toutefois s insérer dans les courants nouveaux alors en effervescence à Montmartre, tels le fauvisme et le cubisme. Maurice Asselin était un grand ami de Pierre Mac Orlan et de Jacques Vaillant, avec lesquels il partageait le goût de la Bretagne. Les trois amis y firent d ailleurs plusieurs séjours ensemble. Mais Maurice Asselin a également voyagé en Italie et en Angleterre. Ses sujets de prédilection : les scènes intimistes, les portraits, les maternités. Maurice Asselin, Aquarelle. Maurice Sauvayre, de la Vallée du Petit Morin aux iles du Morbihan Il naît à Aubagne en 1889 dans une famille plutôt aisée. On le retrouve vingt ans plus tard à Paris où il commence une carrière de dessinateur humoriste, soutenu par Georges Delaw et Marcel Capy. En fin de semaine, en compagnie de ses deux amis et quelques autres Montmartrois, il prend volontiers le petit train pour Saint-Cyr. En effet, Maurice Sauvayre apprécie particulièrement la verte vallée du Petit Morin. Mobilisé en 1914, il va d ailleurs, hasards du destin, avoir pour frère d armes un enfant de Saint-Cyr, Marcel Falaise. De retour de la guerre, il décide de s installer dans le village, près de son ami. Il devient par la même occasion le voisin de Pierre Mac Orlan. Une grande complicité s installe très vite entre les deux hommes. Ensemble, ils font des séjours en Bretagne, l un pour écrire, l autre pour dessiner. Maurice Sauvayre fréquente l Œuf Dur, où il retrouve avec plaisir l ambiance montmatroise qu il a quittée. Si l on en croit André Salmon, il serait d ailleurs l un des auteurs des fresques réalisées sur les murs de l auberge. Il a passé les dernières années de sa vie dans une maison du hameau de Champeaux à Saint-Cyr-sur- Morin. Décédé en 1968, il est enterré au cimetière du village. Maurice Sauvayre, La rue de Monthomé à Biercy (détail). 88

Ils sont venus à l Œuf Dur Francis Carco, romancier des Apaches «Prisonnier comme [les bagnards de Nouméa], mais prisonnier de lui-même, il n a jamais pu s évader. C est toujours ainsi qu il a vu le monde, observé les êtres, dans une brume de mélancolie que nul rayon de joie ne parvenait à percer.» Roland Dorgelès Écrivain, poète, journaliste, membre de l académie Goncourt, Francis Carco (né le 3 juillet 1886 en Nouvelle-Calédonie, mort en 1958) a été surnommé «le romancier des Apaches». De son enfance à Nouméa, il gardera longtemps le souvenir des malheureux bagnards qu il voyait passer sous ses fenêtres lorsqu ils se rendaient sur l île de Nou. Devenu parisien, Carco découvre le Lapin Agile. Il a 23 ans et est accueilli à bras ouverts par toute la bande de joyeux drilles qui hantent ce lieu. Carco devient l ami inséparable de Roland Dorgelès, André Warnod, Pierre Mac Orlan et Édouard Gazanion. Il se lie également avec Colette, mais c est surtout la rencontre avec Katherine Mansfield qui joue un rôle essentiel dans sa vie puisqu il va vivre une véritable idylle avec l écrivain néo-zélandaise. Celle-ci, bien que mariée, va en effet quitter le domicile conjugal pour partager sa vie. Une histoire d amour cependant vouée à l échec et qui va laisser Carco profondément marqué jusqu à la fin de sa vie. Cependant, malgré son regard sombre et mélancolique, Carco est toujours resté prompt à faire la fête. Convive agréable et joyeux, poussant facilement la chansonnette, il a beaucoup fréquenté l Œuf Dur, tout comme son frère Jean Marèse, auteur de chansons. Emporté par la maladie de Parkinson, il a laissé une œuvre très riche de plus de cent titres romans, recueils de souvenirs (souvent sur sa jeunesse montmartroise), poésies mais aussi pièces de théâtre. Francis Carco, autoportrait. Carco devant le Lapin Agile Coccinelle, Montmartroise de cœur, femme de diplomate De son vrai nom Suzanne Turtach, Coccinelle est née en 1891 et décédée en 1965. Grande amie de Maud et Julien Callé, elle est un des quatre témoins féminins de leur mariage en 1915. Suzanne est la complice et l amie de la bande du Lapin Agile. Elle participe à toutes ses aventures. Notamment celle de la farce dont l âne Lolo sera la vedette : on la voit trinquant, sourire aux lèvres, sur la terrasse du cabaret. Décrite comme gaie, aimable, jolie, Suzanne, comme Maud Callé, est modèle. Elle fréquente les ateliers de peinture et la bohème montmartroise. Ses amis peintres l appellent Coccinelle parce qu elle chante souvent avec un joli brin de voix une chanson qui parle de ce petit coléoptère rouge et noir. Quand Raoul Nordling, vice-consul de Suède, rencontre Suzanne, il tombe sous son charme et l épouse le 22 juillet 1927. Devenue femme de diplomate, Coccinelle se révèle une épouse sage et accomplie mais reste fidèle à ses amis. C est ainsi qu elle entraîne son diplomate de mari à Saint-Cyr, dans une maison qu ils louent (au 14, avenue Daniel-Simon) pour leurs week-ends à la campagne : l occasion d y retrouver son amie Maud et de se mêler à la joyeuse bande des Montmartrois. Georges Delaw, Ymagier de la reine «Pour ce petit-fils de meunier, rien ne comptait que la nature. Ses dessins joliment aquarellés, hélas trahis par leur reproduction grossière dans les journaux, faisaient penser à La Fontaine et Perrault. Comme celui-là, il vivait familièrement avec les bêtes, comme celui-là parmi les fées Jusque-là il n avait reçu de leçons que des oiseaux, des nuages et des fleurs. Il connaissait le secret de faire tenir toute la campagne dans de charmants tableautins» Roland Dorgelès, Au beau temps de la Butte Dessinateur, illustrateur, auteur de contes, Georges Delaw (né en 1871 à Sedan, mort fin 1938 à Montmartre) arrive à Paris en 1893 en compagnie de Jules Depaquit. Les deux amis partagent un même goût pour la peinture et le dessin. Delaw participe à la création de pièces d ombres chinoises pour le 90

Ils sont venus à l Œuf Dur l autre, l interdiction de mourir sur le territoire de la commune libre de Montmartre sous peine de mort, la déclaration de paix en cas de déclaration de guerre, la suppression des mois de décembre, janvier, février jamais d hiver, la suppression de l eau les fontaines devront éjaculer du vin rouge, rosé ou blanc selon les goûts des habitants Comme un dernier pied de nez à la vie, il meurt un 11 juillet et sera enterré sous les pétarades du 14-Juillet! Roland Dorgelès, champion du combat d idées Jules Depaquit, Bande dessinée "Retraite ouvrière". Roland Lecavelé, dit Roland Dorgelès (né en 1885 à Amiens, mort en 1973 à Paris), était journaliste et écrivain. Membre de l académie Goncourt, il en fut le président de 1929 à 1973. Dans sa jeunesse, il fut un assidu de Montmartre et du Lapin Agile, promenant sa longue silhouette et sa grande mèche sur le front dans les rues tortueuses de la Butte. Il adorait organiser des canulars, celui qui met en scène «Lolo», l âne de Frédé, étant resté dans toutes les mémoires montmartroises. Engagé dans l armée en 1914, il avait pris goût aux combats d idées et devint journaliste au Canard enchaîné après la guerre, au retour de laquelle il écrivit d ailleurs un roman en forme de témoignage, Les Croix de bois, qui lui valut le prix Fémina. «Je hais la guerre mais j aime ceux qui l ont faite», expliquait-il En 1919, Roland Dorgelès fonde l Association des écrivains combattants afin de réunir des gens de lettres et entretenir le souvenir des écrivains morts au combat pour la France. Aujourd hui encore, cette association décerne chaque année le prix Roland Dorgelès à des personnalités ayant montré leur attachement à la langue française. Pierre Falké, les couleurs de l exotisme «M. Pierre Falké est parmi nos satiriques l un de ceux qui ont la vision la plus lucide, une conception vraiment intelligente des ressources que la fantaisie peut demander aux techniques modernes.» Francis Carco, Les Humoristes Pierre Falké (né à Paris en 1884, mort en 1947) s est fait connaître par ses dessins humoristiques, notamment des illustrations dans des journaux pour la jeunesse (sous la signature de Ham) mais aussi pour des ouvrages de grands auteurs, tel Victor Hugo. Le dessin et l humour font très tôt partie de sa vie. Mais Pierre Falké est un autodidacte : n étant pas soutenu par sa famille dans sa vocation artistique, il n a pas la possibilité de suivre de cours et doit s astreindre à quelques petits travaux pour vivre, peindre des plafonds dans les salons bourgeois, par exemple, ou repeindre la tour Eiffel pour le compte d une entreprise. Cependant, il ne se plaint jamais et prend les choses avec humour. Et comme il a du talent et un certain culot, il arrive à se faire admettre jusque dans les hebdomadaires à fort tirage et, autre bonheur, à se faire adopter par la bande du Lapin Agile. Désormais, il peut signer ses dessins de son vrai nom, «Falké». Le succès enfin là, l homme ne change pas de caractère : il ne joue pas à l artiste, s habille normalement et vit le plus simplement du monde. En 1907, Pierre Falké se marie et s installe dans un atelier de la rue Girardon à Montmartre, où il restera jusqu à sa mort. Mais il effectue également des voyages, notamment en Australie ou encore en Inde, qui colorent son travail d une touche d exotisme. Il est l ami inséparable de Chas Laborde, qui sauvera sa femme d une noyade lors d un séjour en Normandie. Pierre Falké, illustration pour Lîle de la volupté de Myriam Harry. 92

Ils sont venus à l Œuf Dur Pierre Girieud, l ami «Gigi» Peintre, graveur, illustrateur, céramiste et fresquiste, Pierre, Paul-Joseph Girieud participe avec talent à plusieurs courants artistiques (les Nabis, le fauvisme, l expressionisme puis le néoclassisisme). Le hasard le fait naître en 1876 à Paris, alors que ses parents, Provençaux, sont en déplacement. Mais c est à Marseille qu il passe les premières années de sa vie. Très jeune, il se met à dessiner. Soutenu financièrement et encouragé par sa famille, il rejoint la capitale en 1900. Autodidacte, chercheur inlassable, Pierre Girieud passe alors beaucoup de temps dans les musées à étudier les œuvres des grands maîtres. Il s installe à Montmartre, tour à tour partageant des ateliers avec des amis artistes ou vivant seul. Il se marie en 1901, devient père d une petite fille, Jeanne, en 1903, mais quitte sa famille en 1908. Il continue après cette rupture à vivre à Montmartre et prend part aux veillées du Lapin Agile avec ses amis artistes bohèmes. Girieud rencontre assez vite le succès et expose dans une galerie qui, fait remarquable, lui verse une somme confortable. En homme bienveillant, il tient volontiers table ouverte pour ses amis, n hésitant jamais à payer une bouteille quand l occasion se présente, surtout à la suite de bonnes ventes. Personne sur la Butte ne jalouse l ami «Gigi» car tous pensent que ses succès sont mérités. Pierre Girieud sera le premier peintre français à être exposé au musée de l Orangerie de son vivant, en 1931. C est lui aussi qui va créer les statuts du Salon des refusés, devenu ensuite le Salon d automne. Décrit comme généreux et sensible, Girieud, grand ami de Julien Callé, est aussi un habitué de l Œuf Dur dans les premières années. Il se remarie avec Marthe, avec qui il aura un second enfant, Maxime, en 1921. Pierre Girieud séjournera le plus souvent à Paris, où il vit de son art, mais on le retrouve cependant l été près de Marseille, cherchant dans la lumière de son enfance des sources d inspiration. Il termine ses jours dans la maison de retraite des artistes de Nogent-sur-Marne. Toujours habité par ses années de bohème montmartroise, il rédige un recueil de souvenirs qui retracent sa vie de peintre au début du siècle, évoque ses amis, ses rencontres et ses visites à l auberge de l Œuf Dur. Il meurt en 1948. Pierre Girieud. Pierre Girieud, Eva Gouël (Mme Markous) à Saint-Cyr. Pier re Mac Orlan, observateur de la faune montmartroise Pierre Mac Orlan est né Pierre Dumarchey le 26 février 1882 à Péronne. Il est décédé le 27 juin 1970 à Saint-Cyr-sur-Morin. Adolescent, il est envoyé à l école normale de Rouen, où il étudie pour devenir instituteur. Mais cette perspective ne l enthousiasme guère et, en 1899, il débarque à Montmartre avec l envie de s essayer à la peinture. La tentative se soldant par un échec, il retourne à Rouen, où il va occuper un emploi de correcteur d imprimerie qui lui assure 94

Ils sont venus à l Œuf Dur Girieud évoque cet épisode : «Il était en ménage avec une petite femme, Marcelle, dont j ai fait le portrait à Saint-Cyr-sur-Morin ; ce portrait appartient maintenant à Picasso, celui-ci en échange des leçons de cubisme qu il donnait à Marcous-Marcoussis, lui ayant soulevé sa femme. Je les ai rencontrés par hasard tous les deux dans une taverne d Avignon et c est là que j ai appris le rapt.» Marcoussis se marie en 1913 avec Alice Halicka, comme lui Polonaise et peintre. De leur union naîtra une fille, Madeleine, en 1922. Lorsque la Grande Guerre éclate, Marcoussis, toujours Polonais, décide de s engager dans l armée française. Il devient même lieutenant et revient avec la croix de guerre, ce qui lui vaudra d être naturalisé français. Après la guerre, reprenant ses activités de peintre et de graveur, il rencontre un réel succès, expose en Italie, en Angleterre et jusqu aux États-Unis. À sa mort, sa femme fera graver sur sa tombe un vers de son ami Guillaume Apollinaire tiré du poème L Adieu : «Nous ne nous verrons plus sur terre. [ ] Et souviens-toi que je t attends.» Page précédente, Louis Marcoussis, La Cithare, 1923. Jules Pascin, démons et merveilles Jules Pascin, de son vrai nom Julius Mordecai Pincas, est né en Bulgarie en 1885. À la fois ange et démon, c est un personnage aussi brutal que généreux. Il quitte sa famille à 17 ans pour suivre les cours des écoles d art de Budapest et de Vienne. En 1904, il file à Munich et, malgré son jeune âge, commence à signer des caricatures pour la revue satirique allemande Simplicissimus, qui lui accorde même un contrat jusqu en 1921. Mais Jules ne s en tient pas là. En 1905, tout en continuant à collaborer au journal, il décide de venir à Paris. Il a alors 20 ans. À Montmartre, il intègre la bande du Lapin Agile et vit de bohème et de création. Devenu ami de Pierre Mac Orlan, d André Salmon et de quelques autres, il illustre tout naturellement leurs ouvrages. Si Pascin fait partie de l École de Paris, un groupe d artistes ainsi dénommé par André Warnod, on ne l assimile pas aux divers courants de peinture de l avant-guerre, Fauves ou cubistes. Pascin possède une technique et une sensibilité très personnelles. Le corps de la femme est incontestablement l un de ses sujets de prédilection, représenté parfois de façon très érotique. Ses amours sont assez tourmentées. Époux d Hermine David, peintre de renom, il est aussi l amant de Lucy Krogh, un modèle qui se trouve être la femme du peintre Krogh! Et c est à cette dernière qu il laisse un message ensanglanté sur le mur de son atelier : «Adieu Lucy». Ne croyant plus en son art, buvant trop et se perdant dans des fêtes qui le laissent épuisé et doutant de tout, Jules Pascin a choisi la mort pour échapper à ses démons intérieurs. Il a tout juste 45 ans. Quelques heures avant son suicide, il tentera pourtant une dernière fois d inviter un ami à prendre un verre. En vain : ce dernier refuse, pressé d aller se coucher après une nuit dans les bars. Pascin rentre chez lui, se taillade les veines et finit par se pendre pour achever son agonie. Cet ami, c est Francis Carco, qui gardera longtemps le regret de ne pas avoir répondu à cet appel. Jules Pascin est inhumé le 7 juin 1930. Ce jour-là, en signe de deuil, toutes les galeries parisiennes baissent leur rideau. Jules Pascin, Hermine David portant un turban, 1907. Jacques Vaillant, le bien-nommé «Le bien nommé, le plus batailleur, le plus gai des peintres de là-haut.» Roland Dorgelès, Au beau temps de la Butte Jacques Vaillant peint comme il aime : avec gaieté et spontanéité. C est un bel homme, élégant, rieur. Les femmes se pressent autour de lui. Sur un tableau du peintre Etcheverry qui l a pris pour modèle, on le voit d ailleurs embrassant une femme avec fougue. Ce romantisme lui attire une certaine gloire car ce tableau au nom évocateur, Vertige, est abondamment reproduit sur des cartes postales et des calendriers. Bon nombre de femmes ont rêvé, dit-on, d être le modèle féminin lui servant de partenaire Vaillant loge d abord dans un des ateliers du Bateau-Lavoir, mais il comprend vite que le cubisme et le fauvisme de ses colocataires ne lui conviennent pas. Lui préfère se rendre régulièrement en Bretagne, 96

Ils sont venus à l Œuf Dur Gus Bofa, l homme de l Araignée «Bofa est très sensible aux mots dont il dessine le rayonnement. Il sait soumettre le passé, le présent et l avenir aux disciplines fantaisistes de sa puissante personnalité.» Pierre Mac Orlan légendes laissaient entrevoir un talent d écrivain. Depuis ce jour, les deux hommes étaient devenus amis inséparables, leurs vies et leurs carrières étant faites d échanges et de soutien mutuel. En digne fils de colonel, Gustave Blanchot (né en 1883 à Brive-la-Gaillarde) fait de brillantes études d ingénieur et se destine à la carrière militaire. Mais sa vraie vocation, c est dès l âge de 8 ans qu il en sent la nécessité : il croque alors ses premiers dessins et s invente un nom d artiste pour les signer, Gus Bofa! En 1900, ayant finalement renoncé au prestige de l uniforme, il commence à vendre des dessins dans des journaux illustrés tels Le Sourire, Le Rire, La Risette, histoire de gagner un peu d argent. Il va même prendre la direction artistique du Rire en 1908 avant d occuper, en 1912, celle du Sourire. Outre ces responsabilités, il continue à dessiner, à imaginer des costumes et des décors de théâtre, mais aussi à créer des affiches qui lui valent un grand succès et à écrire des contes pour la presse. Sportif émérite, il pratique l escrime, la natation, la boxe. En 1914, Gus Bofa est mobilisé et grièvement blessé. Rentré infirme, ce dessinateur de talent qui avait commencé dans la légèreté va produire une œuvre de plus en plus noire. Sous l impulsion de Mac Orlan, il réorientera complètement son activité en travaillant comme illustrateur d éditions de luxe pour des ouvrages de Voltaire, Swift, De Quincey Juste retour des choses : c est Gus Bofa qui, des années auparavant, avait encouragé le jeune Pierre Mac Orlan à écrire lorsque celui-ci était venu lui présenter des dessins dont les À l aube des années 1920, Gus Bofa fonde l Araignée, société regroupant des sculpteurs, peintres, orfèvres, journalistes, écrivains et illustrateurs, dont le dénominateur commun est d avoir fait la guerre et de jeter sur l époque un regard plus humoristique et irrespectueux que cocardier. L aventure, très vivifiante, durera jusqu en 1930. Gus Bofa, comme la plupart des illustrateurs, fera finalement les frais de l arrivée de la photographie, les dessins étant de moins en moins utilisés dans la presse et l édition. Il meurt le 1 er septembre 1968 à Aubagne. Gus Bofa, Affiche du Salon de l'araignée, 1925. 100

Aristide Briand, secouru par les Briards Né en 1862, mort en 1932, Aristide Briand, homme politique très influent, fut onze fois président du Conseil [1] et plus de vingt fois ministre de la IIIe République. Son rôle dans la réconciliation entre la France et l Allemagne après la Première Guerre mondiale lui valut de recevoir avec Gustav Stresemann le prix Nobel de la Paix en 1926. Mais ses rêves de paix et de fraternité s évanouirent avec l arrivée du nazisme. Si Aristide Briand a parfois profité des réjouissances de l auberge de l Œuf Dur et en charmante compagnie, c est que l endroit lui permettait de se détendre en toute discrétion. Ainsi, lorsque les Briards l ont extirpé d un fossé alors qu il venait de rater un virage, l anecdote n a pas fait la «une» des journaux. Reste que, quelque soixante-dix ans plus tard, on parle encore de l événement entre Saint-Cyriens! 1 - Le Président du Conseil était le chef du gouvernement de la Troisième République, en quelque sorte l équivalent de notre actuel Premier ministre. Pierre Burello, as de l aviation Né en 1894, mort en 1938, Pierre Burello était aviateur. Après avoir débuté comme mécanicien automobile, il était entré en 1917 dans l aviation et avait été affecté à la fameuse escadrille Spad 23 avant d intégrer Air France. Selon la définition des pionniers de l aviation civile qui, à l époque, comptaient les kilomètres couverts en vol par les aviateurs, Burello était millionnaire : il avait à son actif quelque 1 311 000 km de vol! On dit d ailleurs qu il n hésitait pas, parfois, à faire un détour pour survoler Saint Cyr sur-morin et tourner au-dessus de l Œuf Dur. Pierre Burello s est tué accidentellement le 9 février 1938 aux commandes d un hydravion. Il avait 44 ans. André Dignimont, le «vieux Dig» «Dignimont le délicat, amoureux des fesses et des fleurs.» Louis Nucéra, Les Contes du Lapin Agile Parisien pur sucre (né à Paris en 1891, mort en 1965), André Dignimont fut un artiste aux multiples talents, à la fois peintre, dessinateur publicitaire et de presse, décorateur de théâtre. Il fut illustrateur dans différents journaux (Le Rire, Le Crapouillot), mais dans l édition, notamment pour certains romans de Francis Carco et de Pierre Mac Orlan. Il fréquentait les milieux littéraires et entama, à partir de 1932, une carrière dans le cinéma. Il a ainsi interprété Oscar dans La Nuit du carrefour ou encore Parpaillon dans Chotard et Cie, films de Jean Renoir. On l a vu aussi dans Donne-moi tes yeux de Sacha Guitry, en 1943. André Dignimont était un grand ami de Colette, qui lui a écrit ces jolies lignes : «Quand je veux me trouver seule à seul avec vous, j écarte poliment vos acrobates, vos matelots et vos sous-officiers 101

Louis Icart, peintre de l art déco avec une pointe de rococo Raoul Nordling, consul général et Saint-Cyrien du week-end Louis Icart est né en 1888 à Toulouse dans une famille modeste. Très tôt, il se découvre une passion pour le théâtre et les arts de la scène mais il est également très attiré par le dessin et la peinture. Durant la Première Guerre mondiale, mobilisé, il tente d échapper à un quotidien souvent très difficile en dessinant sur tous les supports dont il dispose. Peintre, illustrateur, coloriste, il jouit au cours des Années folles d une grande notoriété en France, mais aussi aux États-Unis, où il devient l ambassadeur de l Art déco. Dans les années 1920, illustrateur de la mode féminine, il travaille avec les couturiers en vogue. Icart offre en effet une image très moderne des femmes. Il les représente dans des poses élégantes ; ses modèles sont coiffés à la garçonne, perchés sur de hauts talons, maquillés. Son épouse, Fanny Icart, peintre elle-même, lui sert de modèle, aussi bien pour ses gravures de mode que pour des peintures très intimistes où il la fait poser en compagnie de sa fille, Reine. Il décède en 1950 à son domicile montmartrois. Louis Icart, détails de fresques dans le bar de l'œuf Dur. Raoul Nordling est né en 1882 à Paris. Son père, suédois, était venu en France en 1870 pour développer une entreprise de pâte à papier. Le jeune Raoul va d ailleurs travailler dans l entreprise familiale et succéder à son père. Ce qui ne l empêchera pas d être nommé vice-consul de Suède, en 1905, parallèlement à ses activités professionnelles. Vingt ans plus tard, en 1926, il devient consul général. À cette époque il a 44 ans, il vient de se marier avec une Française, Coccinelle, modèle bien connu à Montmartre et grande amie de Maud et Julien Callé. Le couple fréquente l Œuf Dur, et cela d autant plus assidûment que, tombé amoureux de Saint-Cyr, il y a loué une maison avenue Daniel-Simon pour y passer ses weekends. Si le nom de Raoul Nordling est resté gravé dans la mémoire des Français, c est d abord et avant tout parce qu on lui doit la sauvegarde de Paris. Rappelons-nous : en 1944, les Alliés progressent et les Allemands sont aux abois. Le régime nazi projette alors d exterminer les prisonniers de guerre et d organiser la destruction de certaines villes, y compris celle de la capitale! Nordling est bouleversé. De sa propre initiative mais usant de la position de neutralité de la Suède, il va mettre à profit son sens diplomatique et sa force de persuasion pour convaincre les Allemands d abandonner leur projet abominable. Il se lance dans ce sauvetage, menant auprès de von Choltitz un combat acharné. On sait qu il va finalement le gagner. C est en effet pour une grande part grâce à son intervention que des prisonniers sont libérés, de nombreuses vies épargnées et que les Allemands renonceront à incendier Paris. Ce combat va d ailleurs épuiser Nordling, au point qu il sera victime d une crise cardiaque peu après. Fort heureusement, il s en relèvera et pourra recevoir après la Libération les témoignages de la reconnaissance éternelle 103

Quelques autres célébrités venues s encanailler à l Œuf Dur Ceux-là n étaient pas forcément des habitués mais, entraînés par l un ou l autre des fidèles de l auberge, ils sont venus, eux aussi, goûter l ambiance délirante de l ami Callé. Parmi eux, Michel Simon, l inoubliable interprète de Boudu sauvé des eaux, l écrivainjournaliste Jean Galtier-Boissière, Louis-Charles Royer, auteur de nombreux romans érotiques à succès, le photographe André Kertesz, l illustrateur Leroy, le sculpteur Cécil Howard, le peintre André Dunoyer de Segonzac, Mistinguett et ses belles gambettes Sans oublier Gabriel Voisin, inventeur des extincteurs «Knock out», Pierre Crochet, directeur de la fabrique de billets de banque implantée au Gouffre, près du hameau de Biercy, le commandant de Lattre de Tassigny, futur maréchal, ou encore Jean Marèse, auteur de chansons et frère de Francis Carco Michel Simon, André Dunoyer de Segonzac, l illustrateur Leroy avec une vignette sur l'œuf Dur et une page de La fermière nue dédicacée à Callé de Louis-Charles Royer 105

Brise Brèche, l histoire d une cour L auberge de l Œuf Dur, une ancienne ferme? Avant de devenir un joyeux cabaret, le bâtiment situé au fond, au centre de la cour, était une modeste grange. La grande porte charretière à deux battants, à gauche, en témoigne. Celle-ci ouvre sous un porche le chartil où entraient et stationnaient les charrettes. Leurs cargaisons foin ou paille étaient entreposées au premier étage. Au-dessus du linteau de la porte charretière, la maçonnerie est percée de deux ouvertures en forme de tunnel : ce sont des boulins, entrées d un vraisemblable pigeonnier situé en dessous du toit et au-dessus du chartil. environnantes : un coloris ayant pour origine le sulfate de fer alors couramment utilisé pour protéger les bois de la pluie et les rendre imputrescibles. Beaucoup moins représentative de l architecture rurale locale, une verrière a été ajoutée sur le toit. Faite de vitres rectangulaires longitudinales enchâssées dans des cornières métalliques, elle était une sorte d ancêtre de nos Velux contemporains. L idée était de faire entrer le plus largement possible la lumière, élément indispensable dans tous les ateliers d artistes peintres ou de sculpteurs. À Saint Cyr comme à Montmartre. À droite, on aperçoit, accolée et vraisemblablement construite après la grange, la maison d habitation et sa porte d entrée avec imposte. Dès son arrivée, Callé a modifié l aspect de la grange en ouvrant de larges baies à petits carreaux, façon atelier d artiste. On lui doit aussi le choix si caractéristique de la couleur vert-bleu des portes et fenêtres de la grange et de la quasi-totalité des bâtiments. L aubergiste montmartrois s était en effet inspiré de la plupart des menuiseries extérieures des bâtiments agricoles, charrettes, tombereaux et autres engins des fermes 122

Une maison rurale caractéristique Le bâtiment à gauche de l entrée de la cour commune a été la dernière habitation de Julien et Maud Callé. Il présente toutes les caractéristiques architecturales de la maison rurale en Ile-de-France jusqu au milieu du XX e siècle. La porte d entrée, en bois plein, comporte dans sa partie supérieure une imposte vitrée permettant au jour de pénétrer dans le couloir qui desservait souvent la pièce principale de la maison. On retrouvera cette même conception bois plein et imposte vitrée pour la porte d entrée, à l extrême droite du bâtiment central. Lorsque les portes n ont pas d imposte, c est qu elles donnent accès à des remises ou à des pièces de travail. À gauche de cette porte, la fenêtre à six carreaux, au rezde-chaussée, est garnie de barreaux pour prévenir toute intrusion Les volets pleins sont constitués de planches de bois assemblées par trois barres horizontales. À droite de la porte, un étroit fenestron vertical, sorte de meurtrière pacifique, parfois grillagée, permettait l aération de la pièce dans laquelle on entreposait les produits du jardin et les produits laitiers domestiques. Appelée «fruitière», cette pièce servait en fait de garde-manger. La fenêtre à six carreaux implantée à la verticale de la porte d entrée est une autre constante de l habitat rural : elle donnait généralement sur une chambre à coucher. À droite de ce bâtiment, on aperçoit une verrière à grands carreaux verticaux séparés par des linteaux de bois. Ce type d ouverture permettait l éclairage des ateliers d artisans, forgerons, menuisiers et, dans la vallée du Petit Morin, vanniers. Avec l arrivée de l électricité et la fabrication de verres plats de bien plus grandes dimensions, ces verrières ont disparu. Comme il était d usage dans les maisons d habitation, les linteaux de bois des portes et fenêtres de la façade sont ici masqués par un revêtement de plâtre. En fait, ce sont les citadins qui, dans la seconde moitié du XXe siècle, par goût du style «campagnard», ont fait décoffrer ces linteaux, faisant apparaître le bois, parfois même au point de le mettre en saillie du mur. 123

Les Petits Livres de TERROIRS Montmartre à la campagne L'auberge de l'œuf Dur et de l Amour À partir de 1910, dès qu arrive la belle saison, notre verte vallée du Petit Morin devient un lieu de séjour très prisé d un groupe d illustrateurs, humoristes et fantaisistes montmartrois. Frédé, animateur du Lapin Agile, le célèbre cabaret de la Butte, en fait partie et décide même d acquérir une maison à Saint Cyr sur-morin, aux Armenats pour y passer ses «ouikènes». Il y entraîne notamment un certain Julien Callé, fidèle compagnon des nuits montmartroises et grand ami de Pierre Mac Orlan. Or, ce personnage hors norme, greffier de Paix et artiste touche à tout, rêve d animer un lieu à la manière du Lapin Agile, un lieu où pourrait s exprimer sa fantaisie délirante et débordante. Et Saint-Cyr lui semble un cadre idéal pour réaliser ce rêve : c est ainsi qu en 1912, il y fonde l auberge de l Œuf Dur, un cabaret rustique et follement bohême. Pendant de nombreuses années, Callé va y accueillir des peintres, des poètes, des littérateurs de tout poil, des convives venus de Paris pour faire les quatre cents coups au cœur de ce petit coin de Brie, dans le plus pur esprit du Montmartre de l époque. A la fois étonnés, bousculés et amusés, les Saint-Cyriens vont se passionner pour les aventures, plus extravagantes les unes que les autres, de «la bande à Callé». Et pendant longtemps, elles alimenteront les discussions et les veillées. L ambition de cet ouvrage est de vous faire découvrir, par le texte et par une riche iconographie, l histoire de ce lieu bohème et festif. Une histoire que nous avons reconstituée, tel un puzzle, grâce à la mémoire locale et aux récits des contemporains de Callé. Ont participé financièrement à l existence de cet ouvrage : 21,00 ISBN 978-2-9533055-6-2 ISSN 2261-7736 édi t i o n s TERROIRS