PROLOGUE À L AFFAIRE VERRÈS DISCOURS CONTRE CAECILIUS DIT LA DIVINATION 1 I. 1. Si l un de vous, messieurs les juges, ou quelqu un dans l assistance s étonne par hasard de me voir moi qui suis mêlé aux procès et aux instances publiques depuis tant d années de manière à défendre nombre de gens, à n accuser personne m abaisser aujourd hui, par un revirement soudain, à une accusation, celui-là, sitôt connues la cause et la raison de mon dessein, approuvera ma décision et jugera, en même temps, que, dans ce procès, il n est pas un homme que l on doive me préférer comme accusateur. 2. J avais été questeur en Sicile, messieurs les juges, et les conditions de mon départ avaient été telles qu elles devaient laisser à tous les Siciliens un long et agréable souvenir de ma questure et de mon nom. De là, leur conviction que, si leurs anciens et nombreux patrons leur offraient un appui solide, c est en moi surtout qu ils s étaient constitué un certain moyen de défendre leurs intérêts. Aussi, victimes aujourd hui de pillages et de vexations, sont-ils venus tous ensemble, au nom de leurs cités, me trouver à plusieurs reprises. «Je leur avais souvent 1. Dans ce genre de procès qui devait aboutir au choix d un accusateur, les juges étaient appelés à deviner quel serait le meilleur accusateur. D où ce nom de divination.
22 L AFFAIRE VERRÈS promis et fait espérer, déclaraient-ils, que si l occasion se présentait de solliciter mon appui, je ne les priverais pas de mon assistance.» 3. «Le moment est venu, disaient-ils, non plus de défendre leurs intérêts, mais leurs vies et le salut de toute la province ; ils n avaient même plus de dieux dans leurs villes, près desquels se réfugier, puisque Verrès avait enlevé leurs statues les plus sacrées des sanctuaires les plus vénérables ; tout ce que la luxure dans ses débordements, la cruauté dans les supplices, la cupidité dans les pillages, l orgueil dans les outrages avaient pu commettre, ils l avaient supporté, avec ce seul préteur, cela, pendant trois ans ; ils me demandaient et me conjuraient de ne pas mépriser les supplications de gens qui, tant que je serais sain et sauf, ne devaient avoir à supplier personne d autre.» II. 4. J ai supporté péniblement, messieurs les juges, d être amené à cette alternative : ou bien tromper l espoir de ces hommes qui m avaient demandé aide et appui ; ou bien de me voir moi qui, dès ma jeunesse, m étais consacré à la défense des accusés contraint par les circonstances et par mon devoir, passer du côté de l accusation. Je disais qu ils avaient pour les représenter en justice Q. Caecilius, pour la raison principalement qu il avait été questeur après moi dans la même province. Or, le moyen sur lequel je comptais pour échapper à cette humiliation, se tournait complètement contre moi ; en effet, ils m auraient plus facilement dispensé de cette charge, s ils n avaient pas connu cet homme ou s il n avait pas été questeur chez eux. 5. J ai été amené, messieurs les juges, par devoir, par loyauté, par pitié, par l exemple de beaucoup de gens de bien, par nos vieilles coutumes, par les institutions de nos ancêtres,
CONTRE CAECILIUS 23 à cette conviction : le poids de ce travail, de ce devoir non pas dans mon intérêt, mais dans celui de gens qui me sont étroitement liés je devais l assumer. Dans cette nécessité, il est une chose cependant, messieurs les juges, qui me console : apparemment, c est une accusation que j intente ; en réalité, il faut y voir plutôt une défense qu une accusation. En effet, je prends la défense de nombreuses personnes, de nombreuses cités, de la province de Sicile tout entière. Aussi, contraint que je suis d accuser un seul individu, je reste, me semble-t-il, dans ma ligne de conduite et ne renonce pas complètement à défendre des hommes et à les soulager dans leurs maux. 6. Même, si je n avais pas cette raison si amplement suffisante, si claire, si douloureuse, même si les Siciliens ne m avaient pas adressé cette demande, même si les liens étroits qui m attachent à eux n intervenaient pas, même si je proclamais que j agis dans l intérêt de la République, quand, sur mon initiative, un homme doué d une avidité, d une audace, d une scélératesse sans exemple, dont nous savons que les vols, les scandales, en Sicile, mais aussi en Achaïe, en Cilicie, en Pamphylie, à Rome enfin, sont sous les yeux de tous, énormes et honteux, est appelé devant les tribunaux, y aurait-il donc quelqu un pour oser me reprocher ma conduite ou mon dessein? III. 7. J en atteste les dieux et les hommes : est-il rien en quoi je puisse être plus utile, en ce moment, à l État? Est-il rien qui doive être plus agréable au peuple romain ou plus souhaité par les alliés et les nations étrangères ou mieux en rapport avec la sauvegarde générale de la vie et des biens de tous? Des provinces pillées, maltraitées, bouleversées de fond en comble, des alliés et des tributaires du peuple romain, désespérés, misérables, ne recherchent plus un espoir de salut, mais une consolation de leur ruine.
24 L AFFAIRE VERRÈS 8. Ceux qui veulent voir les tribunaux rester la propriété de l ordre sénatorial se plaignent de ne pas avoir d accusateurs propres à leur fonction ; ceux qui sont capables d accuser déplorent l absence de sévérité du pouvoir judiciaire. Le peuple romain, pendant ce temps, en dépit de ses soucis et de ses nombreuses difficultés, ne recherche cependant, dans l État, rien autant que l ancienne énergie, l ancienne sévérité des tribunaux. C est le regret du pouvoir judiciaire qui a fait réclamer la puissance tribunitienne, c est aussi la légèreté dans son exercice qui fait demander qu une autre classe sociale soit appelée à rendre la justice ; ce sont les fautes, les hontes des juges qui font que ce nom de censeur, jadis, d ordinaire si pénible au peuple, est maintenant si instamment demandé, qu il est maintenant populaire et acclamé. 9. Au milieu de ces abus des gens les plus coupables, de la plainte quotidienne du peuple romain, de l infamie des tribunaux, du discrédit de tout l ordre sénatorial, comme le seul remède, à mon avis, c était que des hommes compétents prissent en charge la cause de la République et de la légalité, en vue du salut commun, je me suis porté, je l avoue, pour soulager la République, à l endroit où elle était la plus éprouvée. DIVISION 10. Une fois expliqués les motifs qui m ont amené à me charger de cette cause, il me faut nécessairement parler maintenant de notre compétition pour éclairer votre décision dans le choix de l accusateur. Pour moi, messieurs les juges, tel est mon point de vue : ayant à connaître d une affaire de concussion, s il y a discussion entre vous sur le choix, entre quelques candidats, de l homme à qui confier de préférence l accusation, il faut considérer deux choses : quel est l accusateur que désirent
CONTRE CAECILIUS 25 le plus ceux qui se plaignent d avoir subi des injustices ; d autre part, quel est celui dont ne voudrait absolument pas l homme qui est accusé d être l auteur de ces injustices. CONFIRMATION IV. 11. Dans ce procès, messieurs les juges, ces deux éléments me paraissent tout à fait évidents ; cependant, je parlerai de chacun d eux ; et, d abord, de celui qui doit avoir, pour vous, le plus de poids, c est-à-dire de la volonté de ceux qui ont été les victimes ; c est pour eux qu a été constitué ce tribunal chargé des affaires de concussion. Verrès, dit-on, pendant trois ans, a pillé la province de Sicile, dévasté les villes des Siciliens, vidé complètement leurs demeures, dépouillé leurs sanctuaires. Les Siciliens sont là ; tous, sans exception, portent plainte. C est dans ma loyauté, qu ils ont maintenant jugée et éprouvée, qu ils se réfugient, c est par mon intermédiaire qu ils vous demandent assistance, à vous et aux lois du peuple romain ; c est moi qu ils ont voulu avoir pour écarter d eux leurs malheurs, pour venger les torts subis, représenter leurs droits et plaider l ensemble de leur cause. 12. Prétendras-tu, Caecilius, que ce n est pas à la demande des Siciliens que j aborde cette affaire ou bien, que la volonté d alliés si excellents, si fidèles, ne doit pas peser devant le jury ici présent? Si tu oses dire ce que Verrès, dont tu feins d être l ennemi, désire surtout que l on pense que les Siciliens ne m ont pas fait cette demande, d abord, tu aideras la cause de ton ennemi, lui qui n est pas l objet d une enquête préalable, mais dont la cause semble entièrement jugée, parce que le bruit s est répandu que tous les Siciliens ont cherché un mandataire de leur cause contre ses injustices.