Singularités de la mathesis universalis

Documents pareils
«Aucune investigation humaine ne peut être qualifiée de science véritable si elle ne peut être démontrée mathématiquement.

PEUT- ON SE PASSER DE LA NOTION DE FINALITÉ?

Faut-il tout démontrer?

Université de Bangui. Modélisons en UML

PARCOURS COMPLET AU COURS MOYEN

eduscol Ressources pour la voie professionnelle Français Ressources pour les classes préparatoires au baccalauréat professionnel

Un écrivain dans la classe : pour quoi faire?

Qu est-ce que le philosopher?

CONCEPTION Support de cours n 3 DE BASES DE DONNEES

TRANSPORT ET LOGISTIQUE :

«La famille, c est la première des sociétés humaines.»

Pascal Engel. Si l une des marques de l époque moderne a été le désenchantement. vis à vis des valeurs, et en particulier vis à vis des valeurs de la

Il y a trois types principaux d analyse des résultats : l analyse descriptive, l analyse explicative et l analyse compréhensive.

Les basiques du Supply Chain Management

LA FRANC-MACONNERIE EXPLIQUÉE PAR L IMAGE

La Supply Chain. vers un seul objectif... la productivité. Guy ELIEN

DE ENTE ET ESSENTIA L ÊTRE ET L ESSENCE

3 thèses : Problématique :

Institut des Humanités de Paris. «Réinventer les Humanités» Compte-rendu du séminaire du Vendredi 23 mars 2012

LE ROLE DES INCITATIONS MONETAIRES DANS LA DEMANDE DE SOINS : UNE EVALUATION EMPIRIQUE.

AC AB. A B C x 1. x + 1. d où. Avec un calcul vu au lycée, on démontre que cette solution admet deux solutions dont une seule nous intéresse : x =

10 REPÈRES «PLUS DE MAÎTRES QUE DE CLASSES» JUIN 2013 POUR LA MISE EN ŒUVRE DU DISPOSITIF

«Je pense, donc je suis» est une grande découverte

Peut-on parler de connaissance philosophique?

Cultiver l esprit d équipe

La construction du temps et de. Construction du temps et de l'espace au cycle 2, F. Pollard, CPC Bièvre-Valloire

De la tâche à sa réalisation à l aide d un document plus qu authentique. Cristina Nagle CEL UNICAMP cnagle@unicamp.br

[«L émergence de la fonction comptable», Pierre Labardin] [Presses universitaires de Rennes, 2010,

Nous avons besoin de passeurs

Guide du/de la candidat/e pour l élaboration du dossier ciblé

Voici une demande qui revient régulièrement lors de mes rencontres avec les employeurs :

Analyse technique de l'action Apple

Enquête APM sur le Gouvernement d entreprise dans les PME-PMI : quelques résultats et commentaires

3 Les premiers résultats des plans d'actions

Une question fondamentale est "que faire avec les données massives". Il ne s'agit pas simplement de se dire "nous avons beaucoup de données, faisons

Quand la peur nous prend, qu est-ce qu elle nous prend? Vivre la crainte, l inquiétude, la panique, l affolement ou la terreur; la peur est

Les obstacles : Solutions envisageables :

ANALYSE QUALITATIVE RESTREINTE

LE DON : UN MODELE DE MANAGEMENT AU SERVICE DE LA COOPERATION

FICHE N 2 LA GESTION COMMERCIALE DES CLIENTS ET PROSPECTS POUR LE SECTEUR DES ASSURANCES (NS 56)

Monsieur l Adjoint délégué à la Culture et à la Tauromachie,

Sylvie Guessab Professeur à Supélec et responsable pédagogique du Mastère Spécialisé en Soutien Logistique Intégré des Systèmes Complexes

Anne Cauquelin, L'invention du paysage.

Collections et dépôts techniques aux XVIIIe et XIXe siècles

Communiqué de Lancement

Epargne : définitions, formes et finalités.

BIENS SANS MAITRE. Qu'est ce qu'un bien sans maître?

Eléments de présentation du projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture par le Conseil supérieur des programmes

S organiser autrement

Chapitre 15. La vie au camp

AVANT-PROPOS CREATIVITE, FEMMES ET DEVELOPPEMENT L'EXEMPLE QUI VIENT DES AUTRES...

INDUSTRIE ELECTRICIEN INSTALLATEUR MONTEUR ELECTRICIENNE INSTALLATRICE MONTEUSE SECTEUR : 2. Projet : Ecole Compétences -Entreprise

Organisation de dispositifs pour tous les apprenants : la question de l'évaluation inclusive

LA PROFESSIONNALISATION DU COACHING EN ENTREPRISE :

LES CARTES À POINTS : POUR UNE MEILLEURE PERCEPTION

Ouvrir dossier D appel

Méthode universitaire du commentaire de texte

l'essence de chaque chose se trouve dans la chose même. matière forme

Une pseudo-science : 1. Pourquoi l astrologie n est pas une science reconnue?

Intelligence Artificielle et Robotique

Doit-on douter de tout?

MICHEL FLEURIET BANQUES D'INVESTISSEMENT ET DE MARCHÉ. Les Métiers des Banques d'affaires. C'3 ECONOMICA 49, rue Héricart, Paris

Conditions générales d assurance pour les assurances de crédit de fabrication pour les crédits aux sous-traitants CGA FA-ST

MODÈLE POUR L ÉLABORATION D UNE STRATÉGIE GLOBALE D ENTREPRISE

Les Guides des Avocats de France LA TRANSMISSION UNIVERSELLE DE PATRIMOINE : UN OUTIL DE TRANSMISSION DES ENTREPRISES

Livret du jeune spectateur

Importation des données dans Open Office Base

Qu est-ce qu une problématique?

COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES LIVRE VERT. Successions et testaments {SEC(2005) 270} (présenté par la Commission)

Gestion des Ressources Humaines Grzegorz Pietrzak, MBA-HEC De la prudence en affaires

RAPPORT SUR LE MARCHÉ IMMOBILIER

Logique binaire. Aujourd'hui, l'algèbre de Boole trouve de nombreuses applications en informatique et dans la conception des circuits électroniques.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Les données à caractère personnel

COMMENT DELEGUER A MON COURTIER MES ASSURANCES DE PRET AVEC SUCCES?

Synthèse «Le Plus Grand Produit»

Directeur de la publication : André-Michel ventre, Directeur de l INHESJ Rédacteur en chef : Christophe Soullez, chef du département de l ONDRP

Le dispositif de la maladie imputable au service

Une philosophie du numérique

LES RÉFÉRENTIELS RELATIFS AUX ÉDUCATEURS SPÉCIALISÉS

Thème E Etablir un diagnostic stratégique Le diagnostic externe Analyse de l environnement de l entreprise

La méthode des cas et le plan marketing : énoncé seul

Le data mining et l assurance Mai Charles Dugas Président Marianne Lalonde Directrice, développement des affaires

TD 3 : suites réelles : application économique et nancière

ELECTIONS MUNICIPALES 2014 LISTE ELECTORALE

Guide pour aider à l évaluation des actions de formation

LA PNL. Programmation Neuro Linguistique

Problématique / Problématiser / Problématisation / Problème

GUIDE POUR AGIR. Comment identifier ses. SAVOIR-FAIRE et. ses QUALITÉS J ORGANISE MA RECHERCHE. Avec le soutien du Fonds social européen

Baccalauréat ES/L Amérique du Sud 21 novembre 2013

LES COOPÉRATIVES ET MUTUELLES DANS LES COMPTES NATIONAUX

Solution d intelligence marketing et CRM

Critique des conditions de la durabilité: application aux indices de dév...

Thème 2 : Cycle de vie des projets d innovation: ambigüité, incertitude, production de savoir et dynamisme

DOSSIER DE CANDIDATURE

Analyse dialectométrique des parlers berbères de Kabylie

Projet de Protocole d'accord du 28 octobre traduction du texte original rédigé et signé en néerlandais

Initiation à la recherche documentaire

Assurer l intégrité environnementale du système québécois de plafonnement et d échange pour les émissions de gaz à effet de serre

Assises de l Enseignement Catholique Intervention de Paul MALARTRE Paris Cité des Sciences de La Villette 8 juin 2007

Transcription:

1 Singularités de la mathesis universalis Paola CANTÙ On connaît la mathesis universalis comme projet lié au grand rationalisme du XVII e siècle : celui d une mathématisation intégrale de la nature. David Rabouin revient sur l histoire et les enjeux de ce concept, et montre notamment ce que la philosophie doit à la pratique des mathématiques. Recensé : David Rabouin, Mathesis universalis L idée de "mathématique universelle" d'aristote à Descartes, PUF, coll. Epiméthée. 405 p., 35 euros. La mathesis universalis est sans doute un problème pour l historien de la philosophie et des sciences : le terme a été utilisé par Descartes dans les Regulae pour indiquer sa méthode, mais ce texte étant resté longtemps inconnu, la notion de mathesis universalis a été employé entre les XVIIe et XVIIIe siècles pour indiquer autre chose : ou bien la géométrie analytique de Descartes, ou bien une mathématique générale comme sciences des quantités, ou bien encore la characteristica universalis de Leibniz. L'ambiguïté du terme et l association générique avec la philosophie de Descartes et de Leibniz ont favorisé une conception de la mathesis universalis en tant que projet typique du rationalisme classique, basée sur l idée qu il y a un ordre universel totalement accessible à la raison. Mais cette association avec rationalisme cartésien et leibnizien a aussi permis des reprises de ce projet aux XIXe et XXe siècles dans des perspectives très différentes: par exemple, celle de Husserl, avec l idée d une mathesis universalis comme logique externe aux mathématiques, ou celle de Peano, Frege, Russell, Carnap développant l idée d une mathesis universalis comme logique proprement

2 mathématique. La tâche de l historien est alors la découverte des différents signifiés du terme et l analyse des leurs relations. Mais on doit avant tout, selon David Rabouin, bouleverser une histoire monumentale du terme qui est devenue dominante au XXème siècle: le concept de mathesis universalis, suggère-t-il, est trop souvent, et presque exclusivement, associé au débat sur la naissance de la science moderne et aussi à l'échec des grands programmes rationalistes de Descartes ou de Leibniz, ou bien à leur reprise critique dans la phénoménologie husserlienne et dans la logistique de Couturat. Le but du livre est précisément de déconstruire cette image préalable, en montrant que le concept a ses origines dans la pensée grecque, particulièrement dans la philosophie d'aristote, mais surtout chez Proclus (philosophe du Ve siècle de notre ère, recteur de l'école néoplatonicienne d'athènes). Ce dernier aurait reconnu là un problème authentiquement philosophique, bien que posé par une pratique mathématique, et il aurait essayé de le résoudre en s'appuyant sur une notion gnoséologique d'imagination mathématique. Autrement dit, l histoire du concept commence selon David Rabouin bien avant l utilisation du terme par Descartes dans les Regulae. Et si nous voulons comprendre la signification acquise par le terme dans les projets de Leibniz et de Descartes, nous devons oublier les philosophes ultérieurs et porter notre attention sur la philosophie antique. Mais l intérêt du livre ne se limite pas à une reconstruction historique détaillée du développement du concept d'aristote à Descartes, reconstruction très convaincante et qui a le mérite de donner une représentation unifiée du rôle de l imagination en mathématiques, même si elle arrive presque à tracer une «préhistoire» du schématisme, en décrivant de façon plutôt linéaire le développement des concepts mathématiques. Le texte de David Rabouin a le mérite de s interroger sur les raisons pour lesquelles le concept de mathesis universalis est aussi un problème philosophique, qui peut avoir un très grand intérêt pour l épistémologie contemporaine. Mais on doit avant tout reconnaître que c'est seulement à partir de la redécouverte de la relation entre la mathesis universalis et les problèmes internes aux sciences mathématiques qu'on peut arriver à découvrir l'intérêt philosophique du concept. Car l'idée d'une mathesis universalis n est pas ainsi réduite au projet de mathématiser la nature, ou de créer une langue symbolique universelle. Il s'agit au contraire d'aborder une tâche philosophique par excellence : comment peut-on catégoriser le réel, quels sont les rapport entre genres différents et quelle place doit-on attribuer à l universel dans le savoir scientifique et

3 philosophique? Pour bien comprendre le livre, on devrait donc plutôt le commencer par la fin, où est analysée la notion de mathesis universalis présentée par Descartes dans les Regulae. C est en effet à partir de la façon dont la question est posée dans l œuvre de Descartes et de Leibniz qu on arrive à comprendre pourquoi l auteur développe une reconstruction historique qui a la tâche de vérifier si la mathesis universalis est une logique interne ou externe aux mathématiques. Est-elle le résultat d'un problème mathématique ou métaphysique? Et c'est exactement parce que l'auteur se pose des questions historiques claires et qu il a un but théorique déterminé la revitalisation du projet rationaliste classique qu'il parvient à mettre en question la représentation non continuiste de la naissance de la science moderne : il résiste ainsi à la lecture néokantienne de la rupture méthodologique et mathématique qui aurait eu lieu au XVIIe siècle, grâce à la substitution de l'approche substantielle et catégorielle d Aristote par une approche relationnelle qui aurait donné lieu au mécanisme et au formalisme. Ce qui reste à comprendre est comment une question technique et interne à l'exégèse de quelques auteurs de l'âge classique pourrait conduire à mettre en question l'auto-représentation que la science se serait construite à la fin du XIXe siècle, et même à formuler des questions qui ressortissent aux mathématiques actuelles, et qui ne sont certainement pas les mêmes qu'au temps de Descartes ou de Leibniz. À nouveau, c'est à partir d une défense de la philosophie de Descartes et de son concept d'intuition que l'auteur arrive à questionner l image standard de la certitude déductive à l'âge classique, et à l associer à l obsession de la pensée contemporaine pour la question des fondements des mathématiques en tant que réduction à un ensemble des principes logiques purement formels. C'est ainsi une thèse originale que suggère David Rabouin quand, s'appuyant sur la distinction entre logique des mathématiques et logique de l'imagination mathématique, il la présente comme le problème central de la métaphysique en tant que philosophie première par rapport aux sciences. Cette insistance sur le fait qu il ne s agit pas d une question exclusivement interne aux mathématiques est essentielle à la démarche du livre, qui se fonde sur l idée que l histoire de la philosophie, loin d'être un obstacle à l individuation des questions théoriques, est au contraire essentielle à l'épistémologie et au débat analytique contemporain. Si la reconstruction d'une histoire pré-moderne de la mathesis universalis

4 avait été déjà proposée dans quelques études historiques, y compris le travail de Crapulli sur lequel Rabouin appuie sa reconstruction de la réception de Proclus dans la Renaissance, elle avait été centrée plutôt sur une analyse purement historique de la réception du texte Euclidien. Surtout on n était pas arrivé à en tirer comme conséquence qu'on peut parler presque de la même notion de mathesis universalis dans les textes de Descartes et de Proclus. C est à Proclus qu'on devrait la première formulation de la mathesis universalis en tant que problème en même temps philosophique et mathématique : il aurait été le premier à comprendre l aporicité de la conception d'aristote, en partageant soit une conception de la philosophie prime comme science universelle qui ne soit pas restreinte à un genre d'objets, soit un intérêt descriptif pour les théories mathématiques de son époque, y compris la théorie des proportions d Euclide. Proclus aurait aussi suggéré une solution du problème, en soulignant que ce qui caractérise l'unité des mathématiques n'est pas un genre commun incluant le nombre et la grandeur, mais un élément gnoséologique, c'est-à-dire l'imagination productrice qui permet une définition génétique des concepts mathématiques fondés sur le mouvement de l'esprit. Proclus aurait donc été le premier à comprendre et à formuler le problème, mais il l aurait fait dans une perspective d'intégration entre pratique mathématique et théorie philosophique, puisqu il était capable de modifier l une selon les exigences de l autre. Ainsi son commentaire d Euclide aurait été le texte de référence le plus important des auteurs de la Renaissance, qui auraient seulement posé à nouveau le problème d une façon plus explicite. Ils auraient souligné la matrice gnoséologique du problème déjà tracé par Proclus, soit quand ils reliaient l analyse de la mathesis universalis à la question de la certitude mathématique soit quand ils dérivaient deux solutions opposées du même texte: une solution externe (la mathesis comme logique ou comme méthode universelle qui ne s'applique pas à un seul genre d'objets) ou une solution interne aux mathématiques (la mathesis comme élaboration de la théorie euclidienne des proportions). Proclus, dans la version reconstruite par l'auteur à travers les différentes lectures qu'on avait faites de lui à la Renaissance, présenterait donc plusieurs caractéristiques qu on attribue d habitude à la science de l'âge classique : la capacité de modifier une théorie héritée (le platonisme) selon les exigences des données scientifiques, la capacité

5 de proposer une solution gnoséologique fondée sur l'imagination à un problème qui avait été conçu jusqu'alors d'un point de vue catégoriel, l'association des trois traits fondamentaux du rationalisme cartésien exprimés dans les Règles : certitude mathématique, logique et méthode, science mathématique commune. Si c'est donc sur l'analyse du texte de Proclus, pas encore suffisamment étudié de ce point de vue, qu on devrait tester la plausibilité de la reconstruction générale, la thèse historique de l auteur est en partie confirmée par les résultats obtenus dans des études qui traitent des questions tout à fait différentes, mais qui suivent une méthode également centrée sur la question des domaines d objets mathématiques. L investigation de l origine de la définition des mathématiques en tant que science des grandeurs, définition standard dans les encyclopédies au XVIIIe siècle, a conduit exactement au même point, c est-àdire aux élaborations proposées par les auteurs de la Renaissance de la théorie des proportions d Euclide et de son interprétation philosophique repérée dans les textes de Proclus et d Aristote. L attention de l auteur pour l imagination productrice de Proclus ne découle pas seulement de son intérêt historique pour l analyse de Descartes, mais aussi de son espoir de vivifier le rationalisme classique. Surtout l insistance de l auteur sur l interaction féconde entre problème philosophique et pratique mathématique nous semble apte à éviter une critique qu on a justement reprochée à l application de la méthode géométrique dans la philosophie des XVIIe et XVIIIe siècles, où l approche mathématique était seulement un ornement lourd, ou un revêtement fictif qui ne pouvait pas garantir, par soi-même, la certitude des conclusions philosophiques. Au contraire, bien qu il ne le dise pas d une façon tout à fait explicite, D. Rabouin semble vouloir redonner aux mathématiques la faculté d interférer avec la philosophie sur un autre plan. Ce n est pas du tout la question de la certitude qui vient au premier plan, mais plutôt un domaine qu on croyait réservé à la philosophie: la catégorisation du réel. En vivifiant une image plus charnelle des mathématiques, qui attribue à l imagination la fonction de tracer la logique des concepts, et en admettant la possibilité d un traitement imaginatif des domaines d objets non homogènes, l auteur suggère la possibilité d une nouvelle catégorisation du réel qui soit interne aux mathématiques elles-mêmes: c est sur ce plan que les mathématiques viennent s opposer frontalement à la philosophie, car est assumée la possibilité de fonder les mathématiques et la connaissance scientifique sans les réduire aux principes logiques ou philosophiques externes.

6 C est ainsi que nous interprétons l opposition suggérée par Rabouin entre la théorie des ensembles du XIXe siècle, qui renforcerait la position dominante de la logique par rapport aux mathématiques, et la théorie des catégories, qui serait capable de parler de n importe quel genre d objets sans besoin d avoir recours à la méthode de la philosophie (même pas à la logique), mais en s appuyant sur une notion essentielle d imagination spatiale. Et c est aussi pour cette raison qu on peut convenir que la reconstruction proposée dans ce livre ne montre pas seulement que la mathesis universalis a été tenue comme importante pour la philosophie en général comme le dit l auteur même dans son Introduction mais qu elle pourrait encore être un problème pour la philosophie, car elle suggère que les mathématiques peuvent donner des contributions indépendantes à la catégorisation du réel. Publié dans laviedesidees.fr, le 28 janvier 2010 laviedesidees.fr