Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 50 Le conflit syrien et la situation géopolitique de la région Jane Kinninmont * Chargée de recherche et directrice adjointe, programme Moyen-Orient et Afrique du Nord, The Royal Institute of International Affairs at Chatham House, Londres Entre 2011 et mai 2014, 2,7 millions de réfugiés syriens forcés de fuir la guerre civile ont été enregistrés hors de leur pays ; ce chiffre équivaut à plus de la moitié du nombre de Palestiniens ayant obtenu le statut de réfugié depuis les 66 années que dure le conflit israélo-palestinien. Or, la situation ne fait qu empirer. Le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés estime en effet que, d ici à la fin de l année, le nombre de réfugiés syriens enregistrés augmentera de plus d un tiers, s élevant ainsi à 4,1 millions. On évalue en outre que 4,5 millions de personnes ont été déplacées à l intérieur de la Syrie, ce qui signifie qu au total, un tiers de la population syrienne est réfugiée ou déplacée. La plupart des réfugiés se trouvent dans des pays voisins. Seules quelques dizaines de milliers d entre eux ont été accueillis par les pays européens soutenant l opposition syrienne. Les pressions politiques, sociales et économiques qui existaient déjà dans les pays frontaliers de la Syrie, notamment en Irak et au Liban, sont accrues par l afflux de réfugiés syriens de différents bords politiques et groupes confessionnels. À mesure qu il s est internationalisé, le conflit est devenu de plus en plus sanglant et difficile à résoudre. Ce qui était au départ une révolte locale contre la violence et la corruption s est transformé en une lutte pour le pouvoir d envergure régionale et internationale, qui a notamment donné lieu à une rivalité qualifiée de «guerre froide» entre l Iran et l Arabie saoudite. * Texte finalisé en avril 2014 (note de la rédaction). Les efforts de la communauté internationale pour dénouer la crise syrienne, tout comme les tentatives de stabiliser l Irak ou de mettre fin au conflit israélo-palestinien, se sont soldés par un échec, ce qui a conduit les alliés de l Occident dans la région à remettre en question la volonté et la capacité des États-Unis à instaurer le type de sécurité qu ils souhaiteraient. Les probabilités que les pays occidentaux procèdent à une intervention militaire directe n ont jamais paru aussi faibles. Tout d abord, le Parlement britannique a refusé que le Royaume-Uni participe à des frappes aériennes, une mesure que les États-Unis avaient brièvement envisagée pour sanctionner l utilisation d armes chimiques en Syrie. Quelque temps plus tard, Washington a également écarté cette idée au profit d un démantèlement de l arsenal chimique de l État syrien, sous le contrôle de l ONU. Par la suite, les États-Unis et l Europe ont davantage concentré leurs efforts sur la diplomatie et l aide humanitaire. Toutefois, les pourparlers menés sous l égide des Nations unies n ont guère progressé, tandis que le gouvernement syrien a accru sa répression dans les zones tenues par l opposition. Cette crise a par ailleurs terni le tableau du printemps arabe ; elle montre de façon frappante qu une révolte née dans le but de réclamer une plus grande justice sociale et de mettre fin aux brutalités policières peut être dévoyée par des politiques liées à des questions identitaires, ethniques et religieuses. La crise syrienne sous l angle de la géopolitique internationale : des alliés divisés La seconde moitié de l année 2013 a vu les tensions s accroître parmi les partisans de l opposition, à me-
sure que les forces rebelles perdaient du terrain et qu il devenait évident qu aucune puissance occidentale n était désireuse d entreprendre une intervention militaire directe, contrairement aux attentes des pays du Golfe et de la Turquie. Lorsque la révolte avait éclaté, en 2011, les États occidentaux furent les premiers à soutenir l opposition syrienne, avant d être rejoints, quelques mois plus tard, par l Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Tout au long de cette crise, les alliés traditionnels de la Syrie, l Iran et la Russie, ont prêté un appui solide au régime de Bachar el-assad. Ce qui était au départ une révolte locale contre la violence et la corruption s est transformé en une lutte pour le pouvoir d envergure régionale et internationale, qui a notamment donné lieu à une rivalité qualifiée de «guerre froide» entre l Iran et l Arabie saoudite Cependant, alors que l Arabie saoudite observe le conflit syrien en partie par le prisme de sa rivalité avec l Iran, les États-Unis cherchent explicitement un rapprochement avec Téhéran depuis l élection du nouveau président iranien, Hassan Rohani, en juin 2013. Dans un tel contexte, certains se demandent jusqu à quel point les intérêts de Washington dans la région pourraient commencer à diverger de ceux de ses alliés de longue date dans le golfe Persique, d autant que les Américains ne sont plus directement dépendants des pays du Golfe pour leur approvisionnement énergétique (bien qu ils gardent un intérêt dans la stabilité des marchés mondiaux de l énergie). De plus, les États-Unis et les pays du Golfe, en particulier l Arabie saoudite, ont souvent adopté des points de vue différents sur les révolutions arabes, ces derniers ne voyant pas d un très bon œil la rhétorique de l administration américaine en faveur de la démocratie. Ils sont néanmoins convenus du fait qu une transition politique devrait avoir lieu en Syrie, au Yémen et en Libye. Les pays du Golfe, les États-Unis et la plupart des puissances européennes ont déclaré d une voix unanime qu Assad avait perdu sa légitimité et qu il devait se retirer. Mais le golfe Persique et l Occident n accordent pas le même degré de priorité à cet objectif et divergent sur les moyens d y parvenir (voir plus bas). La rivalité entre les principaux défenseurs de l opposition dans la région n a fait que compliquer la situation, avec l Arabie saoudite et la Jordanie d un côté, le Qatar et la Turquie de l autre. Ces pays, qui officiellement soutiennent la Coalition nationale syrienne (CNS), ont donné leur appui à différents éléments de l opposition. La compétition qu ils se livrent a creusé les fissures qui divisaient déjà certains groupes des forces rebelles. L opposition syrienne est naturellement fragmentée ; il s agit d un mouvement peu structuré et décentralisé qui est apparu à divers endroits du pays pour se dresser contre un État très centralisé, et ses motivations idéologiques, politiques et économiques sont assez disparates. La communauté internationale a tenté d unifier, souvent de loin, ce mouvement extrêmement hétérogène et localisé, mais ces efforts se sont avérés peu fructueux. Du fait de cette fragmentation, l opposition se retrouve désavantagée dans les négociations internationales, comme ce fut le cas lors des discussions présidées par l émissaire de l ONU Lakhdar Brahimi, à Genève, en 2014. Cette conférence a été boycottée par plusieurs factions de l opposition (principalement islamistes), tandis que les groupes armés en ont été exclus, à l exception de l Armée syrienne libre (ASL). Pour les pays occidentaux, ces groupes armés à tendance islamiste sont en effet inacceptables ; il n empêche que ces derniers détiennent un important pouvoir sur le terrain. Lors de ces négociations, qui ont débouché sur de maigres avancées, la délégation de la CNS a affronté les représentants d un gouvernement qui, bien qu ayant perdu le contrôle de vastes territoires, a su maintenir une relative cohésion parmi ses hauts fonctionnaires. Les difficultés à représenter l opposition de manière efficace sont récurrentes, ce qui laisse penser que la meilleure solution pour tâcher de mettre fin au conflit serait que les acteurs externes parviennent à un accord dans le cadre des discussions internationales. (Bien que les États-Unis aient incité Brahimi à retirer l invitation faite à l Iran aux conférences de paix, le dialogue avec ce pays se poursuit par le biais de citoyens iraniens n appartenant pas officiellement au régime.) Pour assurer le succès de cette démarche, en parallèle, les acteurs locaux devraient signer un ou plusieurs accords, dont des cessez-le-feu. Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 51
Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 52 Cependant, à l heure où nous écrivons ces lignes, le gouvernement syrien semble miser sur ses chances de pouvoir gagner la guerre civile sur le plan militaire. Le fait qu il ait accepté de s asseoir à la table des négociations ne donne pas vraiment l impression qu il ait besoin d un quelconque compromis politique pour éviter une défaite ou une impasse militaires. Au contraire, cette attitude semble indiquer qu il se trouve en position de force sur le terrain et qu il serait en mesure de négocier un accord permettant de diminuer la pression internationale qui pèse sur lui. Lors des discussions, les représentants du gouvernement ont proposé une amélioration de l accès humanitaire comme s il s agissait d une monnaie d échange, plutôt que des concessions politiques. En mai 2014, les dialogues officieux ont pris le pas sur les discussions officielles. Pendant ce temps, la violence sur le terrain n a cessé d augmenter. Les États-Unis se prononcent contre une intervention militaire En août 2013, à la lumière des rapports confirmant l utilisation d armes chimiques en Syrie, le gouvernement américain a envisagé de réaliser des frappes aériennes limitées sur des cibles du régime syrien, au motif que celui-ci aurait franchi ce que le président Barack Obama avait qualifié de «ligne rouge». Cette mesure punitive avait aussi une dimension préventive, destinée à empêcher d autres violations du droit international. Les dirigeants britanniques et français se sont montrés disposés à rejoindre les États-Unis. Parallèlement, alors que Washington demandait officiellement le départ d Assad, les hauts gradés de l armée américaine se sont prononcés contre l idée d une intervention militaire visant à renverser le président syrien. Le chef d état-major des armées, le général Martin Dempsey, a en effet affirmé qu il ne pensait pas que les forces de l opposition syrienne soutiendraient les intérêts des États- Unis en cas de victoire. Obama a insisté sur le fait que ces frappes seraient strictement limitées et qu elles n auraient pas pour but de renverser le régime, évoquant plutôt «un coup de semonce». Il a été signalé à plusieurs reprises qu Israël aurait mené des frappes aériennes ciblées en Syrie afin d empêcher d éventuels transferts d armes à destination du Hezbollah, mais ni la Syrie ni Israël n ont reconnu publiquement ces faits ; et la Syrie n a pas lancé de représailles contre l État hébreu. Cependant, si les États-Unis procédaient à des frappes en l annonçant de façon officielle, le scénario serait probablement différent. Il était aussi prévu qu Obama demande l autorisation du Congrès avant d entreprendre toute action militaire. Or, il n était pas certain que le Capitole donne son aval : d une part, le fait de s engager dans un nouveau conflit au Moyen-Orient risquait d engendrer un sentiment d impopularité ; d autre part, Obama avait fait campagne pour le retrait des troupes américaines d Irak et d Afghanistan en vue de l élection présidentielle. Pendant que le monde entier attendait que les membres du Congrès reviennent de leurs congés d été, le Parlement britannique s est opposé à ce que le Premier ministre David Cameron engage le Royaume-Uni aux côtés des États-Unis dans des frappes militaires en Syrie. Au cours des débats, les députés ont fait plusieurs fois allusion à la guerre en Irak de 2003, et plus d un ont commis un lapsus pour le moins révélateur en prononçant le nom de «Saddam» au lieu de «Assad». Entretemps, la Russie a offert aux États-Unis l occasion d aborder la question des armes chimiques et d éviter une action militaire sans perdre entièrement la face, en proposant de négocier un accord par lequel Assad accepterait le démantèlement de l arsenal chimique de la Syrie sous la supervision de l ONU. Les États-Unis ont saisi cette opportunité. Le pays a non seulement abandonné l idée d une intervention militaire, mais a accepté, de fait, que le gouvernement syrien se maintienne au pouvoir, du moins à court terme, en tant que principal intermédiaire appelé à superviser le démantèlement des armes chimiques. Depuis septembre 2013, les grandes puissances occidentales soutenant l opposition syrienne à savoir les États-Unis, le Royaume-Uni et la France se sont attachées à rechercher une solution diplomatique et à intensifier l aide humanitaire, tout en continuant à épauler la CNS et l ASL. Les États-Unis fournissent des armes à l ASL en quantités limitées. En revanche, les élus de Westminster ont défendu au gouvernement britannique de livrer des armes mortelles. De façon ironique, après avoir été vertement critiqués par leurs alliés pour leur intervention en Irak, les États-Unis se retrouvent dans une position inhabituelle, puisque les pays du Golfe leur reprochent à
présent de ne pas être intervenus militairement en Syrie. L Arabie saoudite, en particulier, s est sentie d autant plus trahie que son ministre des affaires étrangères, le prince Saoud al-faysal bin Abdel-Aziz Al Saoud, s était publiquement montré favorable à d éventuelles frappes aériennes de l armée américaine, une démarche peu commune et susceptible de déclencher une polémique dans la région. En octobre, les dirigeants du royaume semblaient tellement piqués au vif qu ils ont refusé un siège de membre non-permanent au Conseil de sécurité de l ONU, invoquant, entre autres motifs, l incapacité de l ONU à résoudre le conflit syrien. Le même mois, le prince Bandar bin Sultan bin Abdel-Aziz Al Saoud, qui était alors chef du service des renseignements et qui avait occupé pendant près de 20 ans le poste d ambassadeur de l Arabie saoudite à Washington, a déclaré que ce refus était un message adressé aux Américains, et non à l ONU, et que son pays s éloignerait des États-Unis pour se tourner vers d autres alliés, sans préciser lesquels. Quant aux grandes puissances émergentes, aucune n a manifesté la moindre envie d intervenir militairement en Syrie. Dans la guerre froide irano-saoudienne, les pays comme la Chine, l Inde et le Brésil optent généralement pour le non-alignement, plutôt que de se présenter à l Arabie saoudite comme des alliés de poids face à l Iran. Le royaume a affirmé qu il travaillerait de façon plus étroite avec la France et la Jordanie. Il a souligné son affinité avec la France, partisane d une action militaire, à travers une diplomatie fondée sur le commerce des armes ; l Arabie saoudite a en effet acheté 142 hélicoptères français et a fait don au Liban de 3 milliards de dollars pour que le pays équipe son armée en utilisant du matériel français. Cependant, si la France s était dite en faveur des frappes aériennes sur la Syrie, ces propos étaient purement théoriques, puisqu elle n aurait agi que de concert avec les États-Unis. Finalement, la question n a jamais été débattue à l Assemblée nationale. Il paraît peu probable que les États-Unis ou d autres pays occidentaux envisagent de nouveau une action militaire. Cette décision risquerait en effet d être impopulaire, dans la mesure où les budgets des États sont soumis à de fortes restrictions et qu une grande partie de l opinion publique doute qu une intervention militaire puisse améliorer le sort de la Syrie. En outre, l Occident s inquiète d une opinion qui tend à se généraliser, selon laquelle l opposition syrienne serait de plus en plus dominée par des djihadistes antioccidentaux. Si au départ ces propos pouvaient passer pour une affabulation, ils pourraient bel et bien se transformer en prophétie. C est pourquoi les autorités, dont le général Dempsey, se méfient d un changement de régime. Les pays occidentaux sont aussi de plus en plus réticents à l idée d envoyer leurs soldats combattre en Syrie, redoutant le contrecoup que cette décision pourrait engendrer. Or, le gouvernement syrien sait comment exploiter ces craintes ; avant que les députés britanniques ne se prononcent sur une intervention militaire en Syrie, le président du Parlement syrien leur avait écrit une lettre dans laquelle il présentait son État comme un partisan de la guerre internationale contre le terrorisme. Le rôle de la Russie Les États-Unis et l Europe ont cherché à coopérer avec la Russie afin de proposer une solution diplomatique à la crise en Syrie. L accord international visant à démanteler le stock d armes chimiques de la Syrie, dont le régime a nié l existence pendant des années, est considéré comme une avancée majeure qu ils espèrent consolider. Toutefois, ce processus de démantèlement est loin d être achevé et, pour l heure, on ne saurait parler de succès. L émissaire de l ONU, Brahimi, s est efforcé de réunir le gouvernement syrien et une partie de l opposition dans le cadre de plusieurs conférences de paix à Genève. Les États-Unis, l UE et la Russie ont appuyé sa démarche. Cependant, ces discussions ont piétiné et ont débouché sur des négociations plus discrètes et moins officielles. Sur le terrain, la violence s est intensifiée, puisqu à présent, le gouvernement syrien déploie son aviation pour bom- La crise politique qui secoue l Ukraine depuis avril 2014 a fortement aiguisé les tensions entre les États-Unis et la Russie, ce qui semble assombrir les perspectives d une coopération sur le dossier syrien Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 53
Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 54 barder les zones détenues par l opposition, en utilisant des barils d explosifs. La crise politique qui secoue l Ukraine depuis avril 2014 a fortement aiguisé les tensions entre les États-Unis et la Russie, ce qui semble assombrir les perspectives d une coopération sur le dossier syrien. Plusieurs commentateurs politiques russes qui, dans un premier temps, avaient reproché à Poutine de soutenir un paria international, approuvent aujourd hui sa politique, décelant dans les forces de l opposition une domination des djihadistes. Les États arabes pro-occidentaux éprouvent un tel sentiment de frustration à l égard des États-Unis que la Russie, après avoir déclenché leur colère en soutenant Assad, regagne du terrain sur le plan diplomatique. En offrant son soutien à l une des principales parties impliquées dans ce conflit, Moscou est désormais perçu comme un acteur dont on ne saurait se passer pour rétablir la paix. Certains pays arabes ont fait savoir qu ils aimeraient se voir soutenus par les États-Unis autant qu Assad l est par la Russie. L Égypte, quant à elle, a entamé des discussions avec le Kremlin portant sur l éventuel achat d avions de chasse russes, après que les États-Unis ont suspendu une partie de l aide militaire qu elle lui destinait, à la suite du coup d État contre Mohamed Morsi, en 2013. Par ailleurs, on évoque de plus en plus le besoin pour les pays arabes de compter davantage sur leurs propres ressources en matière de sécurité régionale. La Syrie, un allié important pour l Iran En 2013 et au premier semestre 2014, l Iran a renforcé son soutien envers Assad et son régime. Le pays a reconnu avoir envoyé en Syrie ses Gardiens de la révolution dans le but de former une nouvelle milice prorégime. Les autorités iraniennes ont justifié cette action en prétendant qu il leur fallait à tout prix combattre Al-Qaida en Syrie pour ne pas avoir à lutter plus tard contre le réseau terroriste sur leur propre territoire. Le Hezbollah, allié de l Iran, a lui aussi fait une entrée remarquée dans le conflit syrien. Les principaux intérêts de l Iran en Syrie sont plus d ordre géopolitique qu idéologique ; l idéologie de la République islamique est très différente de celle de l État laïc syrien, mais les deux pays sont depuis longtemps liés, aux côtés du Hamas et du Hezbollah, par un prétendu «axe de résistance» contre les intérêts américains et israéliens dans la région. Certains affirment même que leurs divergences idéologiques ont contribué à maintenir leur alliance, étant donné qu ils ne luttent pas pour le même pouvoir, contrairement à l Iran et à l Arabie saoudite, qui revendiquent tous deux leur leadership et leur légitimité islamiques, quoique de manières radicalement différentes 1. Traditionnellement, le principal intérêt de l Iran en Syrie consiste à conserver un passage terrestre vers le Liban afin d approvisionner le Hezbollah en armes. Dans l actuel conflit, la Syrie est aussi devenue un enjeu essentiel des rivalités qui opposent l Iran à l Arabie saoudite. L Iran craint en effet qu une chute du régime syrien ne galvanise ses opposants au point que ces derniers tentent de renverser le gouvernement irakien de Nouri al-maliki, allié de Téhéran. Les principaux intérêts de l Iran en Syrie sont plus d ordre géopolitique qu idéologique ; les deux pays sont depuis longtemps liés, aux côtés du Hamas et du Hezbollah, par un prétendu «axe de résistance» contre les intérêts américains et israéliens dans la région 1 Jubin Goodarzi, Syria and Iran: Diplomatic Alliance and Power Politics in the Middle East, IB Tauris, 2006. En conséquence, l Iran a constamment soutenu le gouvernement syrien dans sa violente répression de la révolte. Le seul soupçon de critique a été émis par le président Rouhani, qui a condamné le recours aux armes chimiques, sans toutefois attribuer ce fait au régime en place. Cette politique s avère coûteuse pour l Iran, qui constitue une communauté ethnique et religieuse minoritaire au Moyen-Orient et qui a pour coutume d utiliser les causes panislamiques et anti-impérialistes, telles que la question de la Palestine, pour s attirer des sympathisants au-delà de la sphère chiite. En 2011, Téhéran décrivait les soulèvements des populations arabes comme des révolutions islamiques d inspiration iranienne et a fait un
pas vers les Frères musulmans. Dans le dossier syrien, en revanche, la politique menée par l Iran a sapé tous ces efforts et provoqué une rupture avec le Hamas, tandis qu Assad et le Hezbollah, ses alliés, se sont retrouvés isolés sur le plan international. Cependant, l Iran a renforcé son pouvoir de séduction vis-à-vis de l électorat chiite, pour qui Assad apparaît généralement comme «le moindre des deux maux», comparé aux groupes djihadistes soutenus par les pays du Golfe (la communauté internationale considère désormais que ces groupes sont majoritaires au sein de l opposition syrienne, bien que ce point de vue manque de fondements). La Turquie et le golfe Persique Il existe une tendance croissante à voir dans la guerre civile syrienne une nouvelle manifestation de la lutte qui oppose depuis des siècles sunnites et chiites, une lecture excessivement simpliste qui ne tient pas compte des facteurs géopolitiques et socioéconomiques à l origine de cette révolte. Les tenants de cette théorie affirment ainsi que des motivations d ordre religieux pousseraient la Turquie et les États du Golfe à s opposer à un régime alaouite allié à l Iran chiite. La question identitaire joue certainement un rôle dans ce conflit, où l on ne lésine guère sur la rhétorique religieuse. Mais cette explication fondée sur les rivalités confessionnelles se heurte à plusieurs contradictions : avant 2011, la Syrie et le gouvernement turc de Recep Tayyip Erdogan ont tâché d apaiser les tensions aux frontières des deux pays en créant une zone de libre-échange et en autorisant des déplacements sans visa ; au cours de la précédente décennie, l Arabie saoudite a tendu plusieurs fois la main à la Syrie dans l espoir de la détourner de l Iran, en faisant valoir leur identité arabe commune, ainsi que des avantages financiers et commerciaux ; avant 2011, le Qatar avait des rapports cordiaux avec la famille Assad et a réalisé d importants investissements en Syrie. Ces trois pays ont rectifié leur position quelques mois après le début des troubles, non pas lors des premières vagues de violence déclenchées par l État syrien, mais lorsqu Assad a manqué aux engagements qu il avait pris auprès de leurs dirigeants respectifs, qui avaient chacun tenté de conclure un arrangement personnel pour résoudre cette crise. Ankara reproche également à Assad d avoir fomenté de violentes agitations au sein de la communauté kurde de Turquie. Pendant ce temps, Erdogan a cherché à redéfinir les relations de la Turquie avec les Kurdes de la région, principalement en faisant de son pays un partenaire économique essentiel du gouvernement régional du Kurdistan irakien. De façon plus timide (s agissant d un dossier sujet à controverse), il a tenté de trouver un compromis avec le PKK, un groupe armé kurde dont le chef, Abdullah Öcalan, est incarcéré. En 2013, il s est avéré que ce dernier était en pourparlers avec le gouvernement turc. Dans ce contexte, Ankara a essayé de maîtriser l impact de l autonomie croissante des communautés kurdes de Syrie, eu égard aux aspirations plus ambitieuses du peuple kurde, sans les considérer pour autant comme une menace majeure vis-à-vis de l intégrité de la Turquie. En revanche, au niveau national, les opposants à Erdogan prétendent que sa politique à l égard de la Syrie et des Kurdes menacent la sécurité de la Turquie. Le Qatar et la Turquie de plus en plus méfiants de l Arabie saoudite, qui a soutenu le coup d État contre Morsi ont tendu la main vers le nouveau gouvernement iranien et ont manifesté leur espoir de pouvoir collaborer Entre la Turquie, le Qatar et l Arabie saoudite, cette dernière est la plus déterminée à contrer la présence iranienne en Syrie. D après l entourage du roi, celui-ci s est dit horrifié par la violence des combats qui déchirent la Syrie, tandis que le ministre des affaires étrangères parle de «génocide» dans un pays sous «occupation» iranienne. Cependant, il semblerait que tous les acteurs politiques du pays n envisagent pas les mêmes méthodes pour remédier à cette situation. Le ministre des affaires étrangères a participé au groupe «London 11», qui a réuni les ministres des affaires étrangères de plusieurs pays, lesquels ont réitéré leur soutien à la CNS. En revanche, le service des renseignements aurait soutenu des groupes de militants à tendance plus islamiste, accordant ainsi la priorité à la lutte d influences contre l Iran au dé- Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 55
Annuaire IEMed. de la Méditerranée 2014 56 triment des risques de contrecoup qui inquiètent le ministre de l intérieur saoudien. Cette situation pourrait évoluer après le départ du chef des renseignements, le prince Bandar, en 2014. Dans un premier temps, le Qatar était l un des plus fervents défenseurs de l opposition, mais en 2013, le pays a opéré un certain recul devant l enlisement des forces rebelles et après l arrivée au pouvoir d un nouvel émir, le cheikh Tamim ben Hamad al-thani, qui aurait tout d abord consacré ses efforts à renforcer sa position sur le plan national. Si le Qatar a déclaré être en désaccord avec l Iran sur le conflit syrien, il ne considère pas Téhéran comme un ennemi. À la fin de l année 2013, le Qatar et la Turquie de plus en plus méfiants de l Arabie saoudite, qui a soutenu le coup d État contre leur allié égyptien Mohamed Morsi ont tendu la main vers le nouveau gouvernement iranien et ont manifesté leur espoir de pouvoir collaborer en vue d apaiser les tensions confessionnelles dans la région. L Irak, le Liban et la Jordanie Le conflit syrien a aggravé les problèmes politiques et socioéconomiques qui pesaient déjà sur les voisins arabes de la Syrie. L Irak et le Liban sont les plus touchés ; plusieurs groupes en Syrie se positionnent de plus en plus sur un plan religieux, ce qui a creusé les fissures entre les différentes communautés confessionnelles de ces deux pays. Des combattants libanais et irakiens se trouvent à présent dans les deux camps : le Hezbollah et les milices chiites irakiennes soutiennent le régime Assad (arguant qu il est nécessaire de combattre Al-Qaida et de défendre les lieux saints de Syrie), tandis que les sunnites ont rejoint l opposition. Le conflit s est étendu au Liban, qui est devenu le théâtre de fusillades et de bombardements. Les incidents les plus graves ont eu lieu fin 2013 : une série d attentats a frappé l ambassade d Iran à Beyrouth, et Mohammed Chatah, ancien ministre des Finances et conseiller du Courant du Futur un mouvement antisyrien a été assassiné lors d un attentat à la voiture piégée. Les chefs des principales factions politiques du Liban ont néanmoins tâché d empêcher qu une guerre civile totale n éclate à nouveau sur leur propre territoire. Le pays subit également de lourdes pressions économiques, étant donné que le Liban accueille désormais plus d un million de réfugiés syriens, soit près d un cinquième de la population libanaise. Les représentants jordaniens, irakiens et israéliens s entendent sur une chose : tous ont averti les États- Unis qu Assad ne partirait pas facilement En Irak, la violence a atteint une ampleur inédite depuis 2007. Le gouvernement Maliki avait auparavant peu d estime pour Assad, qui avait autorisé des militants sunnites à pénétrer le territoire irakien afin de lutter contre l occupation américaine. À présent, ce même gouvernement considère l opposition syrienne comme une menace considérable et a laissé des militants chiites se rendre en Syrie pour se battre aux côtés du régime, ce qui a créé de profondes divisions en Irak. Mais contrairement au Liban, où le soutien au régime Assad est la principale source des désaccords, en Irak, c est la majorité chiite qui est en proie à des rivalités féroces, puisque les principales factions chiites s opposent à présent aux tentatives de Maliki de former un gouvernement de coalition à la suite des élections législatives de 2014. La Jordanie, elle, est parvenue à maintenir l unité au sein de sa population. D une part, elle ne connaît pas les mêmes fissures entre ses différentes communautés religieuses ; d autre part, elle a tâché d adopter une position officielle plus neutre vis-à-vis de la Syrie, bien que certaines sources affirment que le pays sert de terrain d entraînement à des combattants de l opposition syrienne. Les représentants jordaniens, irakiens et israéliens s entendent sur une chose : tous ont averti les États-Unis qu Assad ne partirait pas facilement. Cependant, la présence de milliers de réfugiés syriens pèse sur les ressources économiques de la Jordanie, d autant que plusieurs vagues de réfugiés palestiniens et irakiens les ont précédés. Les coupures d eau et d électricité, notamment, sont de plus en plus fréquentes. Dans le même temps, la crise syrienne a en partie allégé la pression à laquelle était soumise la monarchie face aux troubles politiques et sociaux qui agitaient le pays. Ce conflit est en effet largement perçu (et utilisé) comme un avertissement présageant des conséquences d une éventuelle rébellion.