L'Hôtel Marabail Le fruit d'une collaboration d'artistes divers



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L'Hôtel Marabail Bâti entre 1741 et 1745, inscrit à l'inventaire des Monuments Historiques en 1929, l'hôtel Marabail, du nom d'antoine de Marabail, son deuxième propriétaire, mais anciennement appelé Hôtel Horrer du nom de son commanditaire, présente aujourd'hui encore de nombreux attraits. Cependant l'histoire de sa construction, en commençant par l'identité de son commanditaire et de son architecte demeure parsemée de doutes et d'incertitudes. Néanmoins, sa décoration et sa commodité au sens du style Louis XV, que l'on peut apprécier à travers sa disposition au cœur de la partie la plus ancienne de Strasbourg, la manifestation de l'art de la distribution, agencement interne des maisons, et l'aménagement de la façade, en font un bel exemple d'hôtel particulier strasbourgeois du XVIIIe siècle. Situé 15 rue de l'arc-en-ciel (anciennement au 8, la rue s'appelant en allemand Regenbogenstrasse, après avoir longuement porté le nom de Saint-André, puis des Antonites, par référence aux institutions religieuses qui s'y logeaient à diverses époques), sa construction relève de la nouvelle vague du bâti particulier engagée après le rattachement de l'alsace au Royaume de France. Cependant il faut remarquer que l'hôtel Marabail est réalisé avant le plan d'embellissement de Jacques-François Blondel proposé au milieu des années 1760, donc avant l'avènement d'une politique d'urbanisme structurée. Dès le deuxième quart du XVIIIe siècle le quartier a vu surgir des constructions majeures, notamment sur la rue Brûlée, comme l'hôtel du Grand Doyenné (1728), l'hotel Klinglin (1736), qui fondent à Strasbourg l'architecture des bâtiments particuliers dans le goût français, dit Régence ou Louis XV. Le Palais Rohan, achevé en 1742 d'après le projet de Robert de Cotte, principal architecte parisien inspirateur du style Régence, est également une référence majeure pour l'hôtel Marabail, tant à l'égard d'éléments de structure que du répertoire ornemental. A titre d'exemple, mais également comme élément de comparaison essentiel, nous remarquerons l'utilisation dans les deux bâtiments, avec une nette volonté de s'inscrire dans le prolongement du vénérable palais de la part de l'hôtel particulier, du grès jaune, dit de Wasselone, rappelant la blancheur du calcaire parisien. L'Hôtel Marabail est bâti sur une parcelle étroite et irrégulière, qui formait anciennement un seul terrain avec le 10 rue des Pucelles, appartenant au XVIe siècle au Juncker Georg Baumann zu Offenburg, un personnage apparemment haut en couleur et d'un goût architectural militaire et ambitieux, puis à la famille Gail. L'exiguïté de la rue, mais également les besoins et les moyens du commanditaire, ont empêché la construction d'un véritable hôtel «entre cour et jardin», mais c'est justement cet abandon des fastes, cette préférence pour l'intimité et la commodité, qui font tout le charme et la valeur de l'hôtel Marabail. Rappelons que ce sont ces qualités que l'on recherche le plus à l'époque de Louis XV, et qui fondent le style éponyme. Après le retour de la Cour de Versailles à Paris, la mode du bâti est au petit, au commode dans un esprit de retour à l'échelle humaine, ce qui est bien sûr lié au manque de place dans la capitale. Le fruit d'une collaboration d'artistes divers Dès la façade, agencée de manière régulière sur trois niveaux, on remarque la fusion habile d'oeuvres relevant de métiers variés: l'architecture, la taille de pierre, l'ébénisterie, la serrurerie, la sculpture. Si les noms des quatre derniers ne sont pas du tout connus, ou restent à un niveau hypothétique, comme la personne de Sigismund II Falkenhauer (1688-1757), alors serrurier de la ville de Strasbourg et maître connu pour ses travaux de ferronnerie pour des particuliers, plusieurs noms concourent pour appeler l'architecte du bâtiment. D'abord Jean-Pierre Pflug (vers 1676 1748), inspecteur des travaux publics de Strasbourg, qui a notamment construit l'hôtel Klinglin

(actuel Hôtel du Préfet), apparaît en candidat fort probable, notamment car une peinture anonyme conservée au Musée des Arts Décoratifs de Strasbourg représente un homme au monogramme rappelant J.P.P., en stature d'architecte devant la façade de l'hôtel Marabail. Mais d'après des données d'archives, ce sont les noms de l'architecte Jacques Gallay (1708-1755), qui a fait son apprentissage à Paris et a travaillé en tant que compagnon de son maître Sylvain Bret sur plusieurs chantiers de la capitale, et du maître maçon Jean-Michel Guth qui apparaissent dans les échanges avec le commanditaire Horrer. Au lieu de les opposer, suivant l'état actuel de la recherche sur ce bâtiment, on pencherait plutôt vers l'idée de la collaboration entre ces architectes fort renommés qui ont façonné l'image de Strasbourg dans le style Régence. Des habitants très variés Comme nous l'avons mentionné, il subsiste également un doute sur l'identité du commanditaire de l'hôtel. Il est certain qu'il s'agit d'un certain M. Horrer, mais la confusion règne dans le choix entre Georges-Joseph ou Jean-Georges, avec également une incertitude sur les années de vie de ce propriétaire de l'hôtel. Si l'on prend une des hypothèses 1, il s'agirait de Jean-Georges Horrer (1676-1747) qui commanda la construction de cet hôtel particulier en juillet 1741 2, afin de s'y installer avec son épouse Anne-Elisabeth Goll, descendante d'une noble famille alsacienne, dont l'identité est attestée par des armoiries reconnaissables à l'intérieur de la maison. Après avoir été secrétaire de la ville de Lauterbourg, Horrer devient magistrat auprès du Conseil Souverain d'alsace. Il est non seulement conseiller, mais également trésorier et receveur des émoluments du sceau de cet organe juridictionnel supérieur 3. Il fait donc partie de la nouvelle élite locale alsacienne, représentant sur place du pouvoir juridictionnel et de la religion du roi de France, chargé d'instaurer le nouvel ordre tout en maintenant les règles issues de l'ordre juridique de l'empire. L'hôtel qu'il a fait bâtir à Strasbourg doit donc signifier le prestige de sa fonction. Sous réserve de vérification, Horrer décède en 1747, et son épouse continue à vivre dans l'hôtel jusqu'à sa propre mort en 1762. En 1764 c'est leur fille Ursule qui vend l'immeuble à Antoine de Marabail 4. Ce nouveau personnage qui vit dans l'hôtel jusqu'à la Révolution, représentant cette fois le nouveau pouvoir militaire, donna le nom actuel à l'hôtel du 15 rue de l'arc-en-ciel. Malheureusement les informations le concernant, notamment sur l'origine de sa famille, sont également menues. Cependant il est certain que, tout en étant de provenance roturière, il a servi 20 ans dans le régiment d'alsace puis 25 ans dans le corps des commissaires de guerre 5. Antoine de Marabail a été par ailleurs cavalier de l'ordre de Saint-Louis et en 1751, lors du baptême de leurs six enfants, le futur Jean-François Marie Marabail, prêtre chanoine honoraire de la Cathédrale de Versailles et aumônier de l hospice d'étampes, les époux Marabail comptaient parmi les paroissiens de l'église Saint-Louis, située près de l'hôpital civil. Il est intéressant de noter, qu'en mémoire de la générosité de ses parents à l'hôtel-dieu d'étampes, où ils ont pu partir après la Révolution, ce fils a consigné le don de ses peintures à la ville d'étampes, notamment des deux portraits de ses parents, et celui de Mme Marabail, née Marie Amélie Berthelot, subsiste encore dans le musée de la ville (fig. 1) 6. 1 Il s'agit notamment de l'opinion émise dans les notes de Mme Haug conservées dans la documentation de l'inventaire du patrimoine, corroborées par l'article de J.D. Ludmann : «L'architecture à Strasbourg sous Louis XV», CAAAH, 1981, p. 131-197 2 LUDMANN, Jean-Daniel, «L'architecture à Strasbourg sous Louis XV», CAAAH, 1981, p. 131-197, p. 134, note 18, faisant référence aux Archives Municipales. 3 On doit noter que le nom de Georges-Joseph Horrer apparaît dans un ouvrage officiel parmi les conseillers du Conseil Souverain et dès 1746 Prêteur royal à Oberenheim (Obernai): BOUG, Recueil des édits, déclarations, lettres patentes, ordonnances d'alsace, T. 1 1675-1725, Colmar, Jean-Henri Decker 1775 (disponible sur Google books). On peut émettre l'hypothèse de la parenté entre Jean-Georges, présumé père et Georges-Joseph, présumé fils de ce dernier. 4 HAUG, notes manuscrites du dossier de l'inventaire du patrimoine, avec l'extrait de la Chambre du XXI de 1764, Archives de Strasbourg AA 2139. 5 Nombres d'années comptées pour le calcul de l'augmentation de sa pension dans: Etat nominatif des pensions sur Le Trésor Royal, Tome 4, Imprimerie Nationale, 1791, p.489. 6 Informations issues du Dossier de Robert Gineste, «Jean-Pierre Sauvage, Portrait de Mme de Marabail (huile sur

Fig. 2 : Sauvage, Jean-Pierre, Portrait de Mme Marabail, 1748, huile sur toile, Etampes, Musée de la ville (photographie de Robert Gineste, 2002, tirée du Dossier de Robert Gineste, «Jean-Pierre Sauvage, Portrait de Mme de Marabail (huile sur toile, 1748), 2002-2003, Corpus artistique Etampois, avec l'aimable permission de M. Bernard Gineste et du musée d'etampes Après la Révolution, on peut juger de l'identité des habitants au plus tôt en 1795, grâce au Registre Domiciliaire 7 citant la famille de Joseph Clerc, imprimeur de Lausanne, la famille d'un autre imprimeur Jean-Elie Guierlé et celle de Daniel Kirchmeyer, chapelier. Les chambres sous les combles étaient alors occupés par deux enfants de 13 et 14 ans, la fille étant servante et le garçon apprenti, et par un certain J.J. Rusl, journalier. Le chapelier Kirchmeyer resta dans l'immeuble jusqu'à au moins 1815, tandis que le reste de la population de l'immeuble a été très inconstante. Ont vécu dans cette maison de nombreux ouvriers, couturières, menuisiers, serruriers, quelques musiciens et même un peintre, sans que la durée de leur séjour ne soit suffisamment longue. Avec l'attachement au Reich allemand 1871, le bâtiment est occupé également par plusieurs familles, notamment, d'une manière assez prolongée, par un certain Georg Hermann, policier haut-gradé, mais aussi par quelques membres de l'armée. Après le retour des français, le bâtiment commence a être utilisé par des sociétés, notamment les Editions The Up-to-date Mastiv SA et les Usines Alsaciennes d'emulsion (1933). Aujourd'hui, l'hôtel est habité par plusieurs familles et le rez-dechaussée est occupé par l'agence Terra Nobilis. C'est donc une population très variée qui fut accueillie aux différentes époques : des représentants de la noblesse, la bourgeoisie locale, des dignitaires français et allemands, des représentants des toile, 1748), 2002-2003, Corpus artistique Etampois, <www.corpusetampois.com>. 7 Archives municipales de Strasbourg, 600MW7 et suiv.

professions libérales, des classes moyennes et plus modestes. Remarquons que les besoins des nouveaux habitants imposent des modifications internes, notamment la construction d'une écurie vers 1890 et d'une buanderie autour de 1907 dans la cour intérieure de l'hôtel 8. De même le décor interne n'a pu être préservé que dans les parties communes et au rez-de-chaussée, dans l'ancienne loge et appartement du portier (Pförtnerloge). Description de l'hôtel Façade sur rue La façade est exiguë, de 15 m de haut sur environ 8 m de large. Les architectes-entrepreneurs Petiti- Klotz ont été autorisés à la restaurer en 1872 après les bombardements 9, mais il est impossible de juger de l'ampleur de leur contribution au décor initial. L'adaptation aux contraintes imposées par l'exiguïté de la rue se manifeste notamment par le choix résolu de l'asymétrie dans l'agencement de la façade, le portail, ou porte cochère, étant repoussé vers la droite. Cette façade demeure cependant harmonieuse, et élégante, notamment grâce à ses impressionnantes grilles en mirador ornées au rezde-chaussée, ses appliques de rocaille sur les allèges, représentatives du style Régence, comme art de surface, par opposition au baroque véhément qui emporte dans le décor la structure même de l'édifice. Ici la structure reste apparente, les motifs décoratifs soulignent sa régularité. Le goût de l'exotisme, très lié au style Louis XV, marque les choix iconographiques pour les mascarons, ou fausses clés, placés au-dessus de l'encadrement en cintre surbaissé en anse de panier des fenêtres. On reconnaît en effet un ensemble iconographique cohérent pour chacun des étages nobles : les visages masculins et féminins représentant tour à tour les saisons (au second) et les parties du monde (au premier). Il est important de noter ici que Horrer, le représentant de la justice du roi, voulait probablement signifier sur la façade de son hôtel particulier la diversité et la puissance du royaume à la tête d'un grand empire colonial (incluant des territoires au Canada, dans les Indes, etc), dont il ne perdra une partie conséquente qu'en 1763. L'exotisme revient également dans la majestueuse rocaille du sommet du portail, concentré du style chantourné Louis XV, où la ligne serpentine l'emporte dans le champ esthétique. Éléments de l'entrée Dans l'entrée, assez vaste pour le passage des attelages, il convient de remarquer tout d'abord le nouveau type de distribution de l'ensemble du bâtiment que l'on devine. On abandonne l'escalier de parade en marbre placé au centre du bâtiment. Celui-ci est repoussé au fond à droite, permettant d'ordonner d'une manière plus équilibrée l'entrée de l'immeuble et les pièces intérieures. L'escalier ovale «à la française» ne manque cependant pas d'attirer le regard tant l'art de la ferronnerie qui y est déployé est majestueux. L'excellence de cet ouvrage a permis de l'attribuer à Sigismond II Falckenhauer qui a travaillé en collaboration avec Jean-Pierre Pflug sur des ouvrages semblables dans l'hôtel Klinglin et dans l'orangerie de la demeure de Klinglin à Illhausen (Illkirch). Ces entrelacs de S et de C, doublés d'évocations florales sont représentatives d'un style Régence épanoui. Le thème floral est élevé à son paroxysme dans la peinture qui orne le plafond de la cage d'escalier. Y est représentée Flore, la déesse de la mythologie romaine ou Chloris, nymphe de la mythologie grecque, qui de son amour avec Zéphyr (Flavonius romain, peut être le personnage aux ailes de papillon), a engendré le fruit printanier (Karpos, ou Carpus), leur union symbolisant ainsi le 8 Dossier de la Police du Bâtiment du 15 rue de l'arc-en-ciel, 1872-1969, Archives Municipales de Strasbourg, 642W286. 9 Lettre de demande d'autorisation insérée dans le dossier de la Police du Bâtiment.

renouvellement et la floraison de la nature. On voit sur l'escalier deux armoiries, à gauche d'azur, à un chevron, en haut deux étoiles, en bas, une rose, probablement celui de Horrer, et à droite de manière certaine le blason de la famille Goll : d'argent à un bouvreuil au naturel, posé sur un tertre de trois coupeaux de sinople. Ornés d'une belle rocaille, l'union des écus symboliserait donc l'union matrimoniale des Goll et des Horrer. D'ailleurs il est fort probable que ces armes étaient répétées au dessus du portail sur la façade qui donne vers la rue. Décor des chambres du portier (Pförtnerloge) Nous ne pouvons admirer le décor intérieur de l'hôtel qu'au regard des pièces du rez-de-chaussée. Il s'agit des chambres du portier, sa loge et sa chambre d'habitation, le décor en est donc simple ce qui nous laisse imaginer l'exubérance de la décoration des étages supérieurs, dont peut témoigner une très belle cheminée isolée en marbre blanc au décor rocaille au premier étage. En effet un des éléments particuliers des nouvelles constructions privées du XVIIIe siècle est le contraste entre la sobriété du décor externe et l'inventivité et la magnificence du décor de l'intérieur. Cette magnificence est cependant bien éloignée des marbres et des stucs prépondérant à l'époque de Louis XIV, car l'habitat se veut être plus intime, plus commode, plus raffiné. Le détail majeur de ces nouvelles constructions est le lambris en bois sculpté, cet «immeuble par destination» qui recouvre désormais entièrement les murs intérieurs. Dans les chambres du portier ces lambris restent sobres, mais gardent cependant la marque de l'élégance et du goût pour le naturel de l'époque, qui est transmis par leur coloration en blanc relevé d'une couleur vert-amande, véritablement répandue pour ce type de décoration au milieu du XVIIIe siècle. Ces choix iconographiques printaniers étaient anciennement complétés par des dessus-de-porte représentant des paniers de fruits et de fleurs, relevant de l'esthétique du bonheur terrestre qui est dominante dans la pensée du XVIIIe siècle 10. «Humain et gai, fleuri et sinueux, tel est, en quelques mots, le style Louis XV 11». Ces caractères se retrouvent pleinement dans l'hôtel Marabail. Construit pour un magistrat, il a accueilli différents hauts dignitaires et personnes de condition modeste au fil des changements politiques dans la ville de Strasbourg. Au regard des différents hôtels particuliers qui fleurissent dans Strasbourg dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il est certain que l'hôtel Marabail a fait date. Il serait par ailleurs intéressant de le comparer aux hôtels particuliers des membres du Conseil Souverain bâtis à Colmar. Bibliographie : Dossiers de l'inventaire du Patrimoine de la Région Alsace Dossier de la Police du Bâtiment du 15 rue de l'arc-en-ciel, 1872-1969, Archives Municipales de Strasbourg, 642W286. Registres Domiciliaires du Canton VII, Archives municipales de Strasbourg, 600MW7 et suiv. Dossier de Robert Gineste, 2002-2003, «Jean-Pierre Sauvage, Portrait de Mme de Marabail (huile sur toile, 1748), Corpus artistique Etampois, <www.corpusetampois.com> Livres d'adresses de 1788 et suiv., Archives Municipales de Strasbourg. 10 HAZARD, Paul, La pensée européenne au XVIIIe siècle, de Montesquieu à Lessing (Fayard, 1963), Paris, Fayard, 1995, p. 26 et suiv. 11 VERLET, Pierre, Le style Louis XV, Paris, Larousse, Coll. Arts, Styles et Techniques, 1942, p. 17.

Ouvrages et articles : BARRIELLE, Jean-François, BOISSET, Jean-François, CASTIEAU, Thérèse et alii., Les styles français, Flammarion, Coll Tout l'art Encyclopédie, 1998 COLLECTIF, Strasbourg, Urbanisme et Architecture des origines à nos jours, Strasbourg, Oberlin, Flopp Gérard, Difal, 1996 COLLECTIF, Strassburg und seine Bauten, Culture et civilisation, Bruxelles, 1998 (1e éd. Verla von Karl J. Trübner, Strassburg 1894) ERHARD, Léon, Les noms des rues de la ville de Strasbourg, Strasbourg, Istra, 1923 HAZARD, Paul, La pensée européenne au XVIIIe siècle, de Montesquieu à Lessing (Fayard, 1963), Paris, Fayard, 1995, p. 26 et suiv. MEYDER, Simone, Mehr königlich als frei: Robert de Cotte und das Bauen in Strassburg nach 1681, Munster, Waxmann, 2010 TOURSEL-HARSTER, Dominique, BECK, Jean-Pierre, BRONNER, Guy, Dictionnaire des monuments historiques d'alsace, Strasbourg, La nuée bleue, 1995 (3e éd.) UMBRECHT, Véronique, Un art de vivre français? Les messieurs du Conseil souverain d'alsace dans leurs demeures au XVIIIe siècle, Coll. «Recherche et documents», Tome 80, Publications de la société savante d'alsace, 2010 VERLET, Pierre, Le style Louis XV, Paris, Larousse, Coll. Arts, Styles et Techniques, 1942 LUDMANN, J.D., «L'architecture à Strasbourg sous Louis XV», CAAAH, Strasbourg, 1981, p. 131-197 Pour aller plus loin : HAUG, Hans, «Strasbourg et l'art du XVIIIe siècle», La vie en Alsace,1926, p. 45-51 HAUG, Hans, «L'Alsace et l'art du XVIIIe siècle», La Renaissance des arts français, 1926, p. 390-407 HAUG, Hans, «L'architecture Régence à Strasbourg (1725-1766)», AAHA, 1925, p. 133-197 HAUG, Hans, «Le style Louis XIV à Strasbourg, Essai sur la transition entre la «manière allemande» et le «goût français»», AAHA, 1924, p. 65-133