Colloque pour les 30 ans de la revue : Paris INHA 8 au 10 janvier 2014



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Transcription:

Colloque pour les 30 ans de la revue : Paris INHA 8 au 10 janvier 2014 Séance 1 Réseaux, un nouveau fonctionnement de l économie. Une orientation vers le service. Présidence : Alain Rallet Présentation : Alexandre Mallard Nouvelles orientations : Thierry Penard Ouverture de la conférence : Alain Rallet Première présentation : Alexandre Mallard Je vais vous proposer un parcours de lecture, et cette démarche me semble adaptée car elle amène à s interroger sur les interprétations des chercheurs sur les objets. Pour ce travail, je me suis appuyé sur un corpus précis, qui a nécessité en amont un travail de paramétrage pas évident du tout. Du coup, j ai été obligé d éliminer de mon périmètre certaines thématiques (notamment les télécom). Une fois ce travail réalisé, 187 articles ont été isolés. Quand on regarde les 18 ou 19 des auteurs les plus productifs, on remarque qu ils ont produit à eux seuls plus de 50% des contenus. L analyse commence en 1983 et s étend jusqu en 2013. Le plan que nous allons suivre va être le suivant : Une lecture historique de l articulation entre les technologies et leur interprétation, Un point sur la publication et le travail collectif de recherche Quelques jalons dans une controverse. 1

Grâce à un découpage pas quartile, on remarque qu il y a 4 périodes de publications majeures : 1983-1993 1994-2000 2001-2004 2005-2013 La plupart du temps, une thématique est abordée sur un temps très court, mais on remarque qu elle peut revenir régulièrement. Certaines thématiques vont en effet réapparaître à nombreuses reprises durant les différentes périodes. Pour la période allant de 1983 à 1993, c est la montée des réseaux informatiques et la communication dans l entreprise qui concentre la grande partie des publications de Réseaux. (Thématiques clé : entreprise, communication, travail,...). La 2 e période est caractérisée par l émergence de la thématique des réseaux électroniques. Le terme «d information» monte, et finalement il y a peu de choses sur la communication à proprement parlé. La notion «d usage» monte elle aussi. Et bien sûr, toutes ces fonctions ne fonctionnent pas nécessairement ensemble, mais elles émergent. C est la libération des usages des réseaux électronique. (Thématiques clé : internet, coopération, relation, éléctronique, information,...). Pour la 3 e période, c est l explosion d internet et des applications marchandes des TIC qui intéressent les publications. Ces technologies reconfigurent le marché. Transformations complètes des thématiques abordées par la suite, et ce qui interroge complètement l interaction entre l information et le marché. (Thématiques clé : marché, éléctronique, commerce, téléphonie, économie). La dernière période, je l ai appelé «Varia». Pour cette période, on a beaucoup moins de thématiques fortes, mais des thèmes de discussions assez dispersés. On peut se demander pourquoi? Peut-être car l on est dans une problématique tellement vaste qu une seule revue ne suffirait pas. (Thématiques clé : Travail, organisation, données, changement, enquête,...). J ai cédé à l une de mes petites manies et ai mis en réseaux les co-publications. J ai appelé copublication le fait d écrire un article à 2 personnes, ou le fait de partager l écriture d un même numéro. Sur la première période, on voit que l ensemble des co-publications forme une longue chaine. Dans cette chaîne il y avait notamment Patrice Flichy, qui a été un passeur sur ce thème. On a un réseau connexe, avec des chercheurs très connectés. Cela s explique notamment par le fait que 2

l on a eu 4 numéros de publiés durant cette période. C est une période de coopération entre auteurs, de collaboration sur divers sujets. Pour la 2 e période, les réseaux paraissent plus denses et interconnectés. Ben Gozy, Patrice Flichy et Christine Jaeger forment, entre autres, un cluster de coopérations très dense. La coopération entre auteurs est plus dense. 3 e période. Le réseau a complètement évolué : on a un cluster au centre, et deux plus petits clusters en périphérie. Les chercheurs du centre font appel à d autres chercheurs. La revue elle-même contribue à créer des réseaux de coopération. Pour la dernière période, je vous jure que je ne l ai pas truquée, mais on trouve 5 clusters complètement déconnectés les uns des autres. La revue crée moins de coopération. Ce qui ne signifie pas que la production soit de mauvaise qualité. Il nous reste 5 minutes pour faire un dernier point sur la controverse entre la technologie et l organisation du travail. Çela a commencé en 1984, moment pendant lequel on retrouve déjà dans l éditorial de Paul Beaud les prémisses de la controverse mettant en opposition deux tendances : la thèse de reproduction évolutive et la thèse de l auto-production. Quelques années plus tard, Beaud coordonne un autre numéro et pose la thèse selon laquelle la reproduction évolutive est en perte de vitesse et que les effets de la taylorisation ne sont pas uniformes. Les «usages» apparaissent. Cette notion monte progressivement au cours des années 80 à 2000, mais ne provient pas de là où on pourrait penser. On imagine souvent qu elle vient de la sociologie, mais ce n est pas le cas car elle vient de Flichy et de Rallet, c'est-à-dire de l économie et de la gestion. Ça vient de là parce que les économistes et gestionnaires s intéressent peut-être plus aux objets. Au début des années 2000, internet est passé par là et on commence à mettre en lien la notion d usage avec celle de l organisation. Dans les années 2004 à 2010, il y a moins d éléments portant sur cette controverse-là. Je citerai par exemple Caby, Gesmi et Mallard, ainsi que Greenan, Guillemot et Kocoglu. La notion de réseau social a également approfondi cette controverse. Alain Rallet Merci Alexandre pour cette impressionnante rétrospective, on va maintenant se tourner vers le futur avec l intervention de TP. 3

Deuxième présentation : Thierry Penard «De l économie des réseaux aux services en réseaux : nouvelles orientations» Ce qui est saillant aujourd'hui c est le passage à l économie des services en réseaux. Ce sont des services qui ont eux-mêmes produit des réseaux et des effets de réseaux. Facebook, par exemple, se base sur le réseau internet et va amener d autres réseaux à se reconfigurer. Internet a changé les réseaux. Internet, c est une nouvelle architecture, de nouveaux services, de nouveaux usages, c est ce que l on appelle en anglais «over the top». On voit de nouveaux systèmes s organiser autours de Facebook par exemple. Apparait aussi la théorie de «multi-sided platform». Ma présentation aura 3 temps : Le nouveau paradigme pour analyser les réseaux, Un accent sur les enjeux à appréhender, Pistes et idées (loin d être exhaustif). Avant, on avait tendance à penser les réseaux (chez les économistes et les gestionnaires par exemples) avec l idée de silo, de filière. Industrie de la presse, de l informatique, etc... L accent était beaucoup mis sur les infrastructures, sur le hardware. On parlait alors beaucoup de trajectoires, de cycles de vie, de biens réseaux et biens systèmes, et bien évidemment on s intéressait aux opérateurs. Aujourd'hui on a un nouveau paradigme que j ai appelé «paradigme des services en réseaux». On y entre par le biais des écosystèmes, qui bousculent un peu les frontières sectorielles. Elles s organisent autour de plates-formes multi-faces. Ces plates-formes vont offrir un certain nombre de services de d applications. Ce sont des réseaux plus complexes. Il faut comprendre les feedbacks entre les acteurs. Il me semble que ce qui est important aujourd'hui, c est de comprendre les modèles économiques, les usages, mais aussi de comprendre les impacts sociologiques et économique ayant fleuris autour de ces services en réseaux. Les réseaux sont à la fois des inputs et des outputs. Il faut aussi bien comprendre que ces réseaux sont dynamiques. Pendant longtemps, les chercheurs se plaignaient de ne pas avoir assez de données. Aujourd'hui, ce problème n est plus du tout à l ordre du jour. On a aujourd'hui une production massive de collecte de données : Production massive de données, 4

Capteurs multiples dans les réseaux et objets, Capacités accrues de collecte et de stockage, Les entreprises sont ouvertes à l exploitation de leurs données et à l expérimentation. J aime beaucoup cette citation de Levine qui explicite bien cette idée selon laquelle on est passés d'un manque de données à un stock de données immense. Les problèmes qui se posent sont notamment évoqués par Danah Boyd : Les inégalités dans l accès des big data selon la richesse des chercheurs (en termes d accès et d exploitations des matériaux). Problème de l exploitation du Big Data. Il y a aussi un biais : effets sur la hiérarchie des chercheurs et les thèmes de recherche. Quelques orientations de recherche : La valeur et les modèles d affaires des services en réseaux (inter relation des acteurs dans les plateformes d utilisation) La géographie économique des services en réseaux, L impact sociologique et économique des services et usages en réseaux. Valeur et modèles d affaires : Economies des plates-formes : concurrence inter et intra-plateformes, études empiriques Hybridation des modèles d affaires ; articulation gratuit/payant et marchant/non marchand (open source, open data, open innovation...), Big data : valeur, monétisation, impact sur l innovation, les organisations, les performances, Nouvelles institutions et designs de marchés (places de marché, enchères, système de recommandation...) : impact sur les prix, la qualité, l innovation et comportements d achat Publicité : économie de l attention, mesure de performance, privacy. La dernière question intéressante à aborder autour du thème de la géographie économique des services en réseaux est les clusters et les écosystèmes numérique : émergence/formation et dynamique, résilience... On peut aussi s interroger sur les impacts : Satisfaction et bien être : usages personnels et professionnels, sociabilité et réseau social, usage en mobilité, etc. Je laisse maintenant la parole à Alain Rallet. 5

Alain Rallet : Je vais faire cinq remarques pour initier la discussion avec la salle : Concernant la spécialisation et l étanchéisation des secteurs de recherche, la question que je me pose ce serait : quel est le rôle de Réseaux dans la fragmentation de ces sujets de recherche? Comment assurer ce rôle? Il me semble que la transversalité était assurée par le laboratoire du CENT, qui n existe plus, mais si Réseaux veut jouer ce rôle là, quels sont les appuis? La deuxième remarque renvoie à ce que disait Alexandre sur la relation entre technologie, organisation et usage professionnel. J ai été très frappé par la prégnance de ce thème depuis le début. On voit ce thème se développer au fil du temps. C est presque une spécificité de cette revue que d avoir suivi ce thème depuis ses débuts. Je crois que Réseaux n a quasiment raté aucune technologie, ce qui est assez extraordinaire. Et quand on prend toutes les publications dont parlait Alexandre tout à l heure, on se rend compte que ces publications permettent presque un travail d historien. C est une piste, une deuxième piste sur la capacité ou non des technologies actuelles (le web participatif ou 2.0) à modifier l organisation actuelle des entreprises, leur nature hiérarchique. D autre part, je suis tout à fait d accord avec ce que dit Thierry sur l économie des services en réseaux, sur le changement de paradigme avancé par Thierry, sans que la question d infrastructure soit oubliée, et je me demande si cela n invite pas à reconsidérer la place de l économie dans la revue Réseaux? 4 e remarque sur les objets : la question des quantified-self me parait extrêmement importante. De même que la question de la mobilité, de notre nouvelle relation au temps et à l espace. J ajouterai aussi la question de la destruction créatrice. Cette question a été abordée de manière assez sectorielle. Il y a un travail de recherches à faire. Je terminerai avec la thématique des données. J ai été très sensible à ce que disait Thierry sur l inégalité d accès aux données pour les différents chercheurs. Il y a une prolifération de données et des difficultés d accès. Peut être faudrait il créer un open data pour les chercheurs? Cela pose aussi la nécessité de dépasser le stade artisanal qui est le nôtre, pour maîtriser de façon intéressante cette prolifération de données. On est obligés de passer à une autre échelle, probablement une échelle interdisciplinaire. Je pense que c est la voie de l avenir si on veut traiter tous les problèmes dont nous parlions juste avant. Cela permettrait de donner du sens à toutes ces données. 6

Partie débat : OrangeLab Une petite réflexion d informaticien en termes de formation initiale, par rapport à la continuité historique de la technologie, il me semble que l event internet est un peu réécrit a posteriori pour l intégrer dans une suite logique. Alors que pour moi il y a deux choses : avant et après. Pour moi cette apparition d internet, c est un raz-de-marée. Avant c était une innovation de laboratoire, contrôlée par de grands laboratoires, abouti, etc. et ensuite l arrivée d internet, en Europe, pas encore solide, contrairement à ce qui était préconisé avant. Donc c est pas une suite logique. Ensuite pour moi il y a 3 points dans l évolution. D abord par rapport à IBM, puis Microsoft et enfin l évolution à la NetScape, l évolution des start-up. Thierry Penard Un snapchat peut prétendre à détruire un Facebook. Internet introduit un nouveau paradigme, internet est bel et bien une révolution, l importance de la période 2001-2004 le montre. Est-ce qu elle est réécrite? Je ne sais pas, mais en tout cas elle s écrit. Alexandre Mallard Quand vous dites, il y avait d autres usages avant, je dis attention, parce que le fait de penser des usages en entreprise, c est déjà des effets d internet. Il faut être très attentif à ça, pour éviter de projeter des choses. Avant 90 (vers 80 s), personne, sauf Alain Rallet, ne parle d usages dans les entreprises. Jean-Samuel Beuscart Deux points assez différents entre les deux présentations qui rejoignent la dernière remarque d Alain rallet : Est-ce que ça serait possible que les entreprises facilitent l accès aux données? Thierry Penard : Tu soulignes un des points que j ai mentionné, les entreprises peuvent orienter les thèmes de recherches, finalement les questions que les entreprises souhaitent voir traiter, c est là que se pose la question des pouvoirs publics, de l open data Si on veut pouvoir traiter des questions qui n intéressent pas forcément les entreprises. Il faut effectivement qu il y ait une réflexion. Prenons l exemple d Orange, un étudiant a eu énormément de problème pour accéder aux données qui l intéressait alors même en interne. Donc ça paraît difficile d avoir un accès plus facile à ces données : se pose la question de comment avoir une politique d ouverture des données pour pouvoir traiter de thématiques et de sujets larges. 7

X. LATTS Je voudrais revenir sur la controverse abordée par Mallard et qui fait penser à ce qui a eu lieu dans le domaine de la gestion concernant les outils de gestion. Ce ne sont pas les mêmes personnes ni les mêmes lieux, mais peut-être les mêmes questions. Quels types de relation il y a eu entre les 2 niveaux de débats : c est un peu les mêmes questions, les mêmes personnes mais pas tout à fait. Je pense qu il faudrait regarder ailleurs que dans Réseaux, je ne pense pas qu il y ait beaucoup de réponses à ce sujet, comme si ce n était pas une perspective... Frédéric Moitet J ai été frappé par le fait que l on trouve tout le temps le même thème. Pour moi il y a deux analyses : au début on pensait les données comme exogènes, alors qu aujourd'hui elles seraient plutôt endogènes. Du coup, il y a des marges de liberté beaucoup plus grandes. Du coup, peutêtre que cela se rejoint. J attends de voir la révolution des nouvelles technologies dans la structure de l emploi. Alexandre Mallard Il y a une continuité réelle du thème dans Réseaux, mais il y a des particularités qui font qu il se transforme petit à petit. On voit des déplacements analytiques. Godefroy N Guyen Je suis frappé quand même de voir dans les 30 ans de publications de Réseaux la faible place qui a été faite à la politique, probablement parce qu il n y a pas de spécialiste de sciences politiques dans le comité de rédaction. Le problème de l infrastructure se pose toujours, donc rien que sur l infrastructure, il y a beaucoup de questions politiques, socio-politiques à se poser. Je pense que c est un champ qui a toujours été important et qui continue de l être. Pendant la période internet, il y a eu la problématique de l autoroute des informations, mais la question de la neutralité d internet se pose toujours... Ne serait-ce que sur la thématique de l information, il y a beaucoup de choses à dire sur la politique. La gouvernance d internet devient un problème géopolitique, même si elle a longtemps été portée par les vétérans. Il y a un rôle du politique, du juridique. Estce que Réseaux pense que c est plutôt à Stratégies de traiter cette question politique, géopolitique? Je ne sais pas, mais je trouve ça surprenant que cette question n ait pas la place importante qu elle semble pourtant occuper. Thierry Penard Il y a effectivement des vraies réflexions à mener. 8

Patrice Flichy Effectivement, il y a toute une série de trous dans les problématiques que nous avons évoquées, et il est important de les pointer. Il y a toujours, dans ce que nous publions, un intérêt pour les nouvelles technologies. Quand une question se ferme, c est très souvent lié à l agenda de recherche des chercheurs. Quand un chercheur s en va, il arrive que l on «abandonne» quelque peu son sujet d étude. Porter un projet interdisciplinaire a toujours été difficile et l est de plus en plus, avoir un sociologue et un économiste sur cette tribune n est pas évident mais me paraît très important. Réseaux ne jouera plus le rôle un petit peut institutionnel qu il a joué au démarrage. 9