DE l ODYSSEE AU XX SIECLE



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Transcription:

FICHE 6a : LES SIRENES DE l ODYSSEE AU XX SIECLE Extrait adapté et complété de Mary Sanchiz Structures de l imaginaire odysséen, prolongements comparatifs et perspectives didactiques, 2006 INTRODUCTION (à l usage du professeur) : support théorique : Les théories de l imaginaire peuvent ici rejoindre les préoccupations didactiques. Il faut repartir de ce que Gilbert Durand (1) appelle le «paradoxe de l imaginaire en Occident», entre «un iconoclasme endémique» (Aristote et sa «redécouverte» au Moyen- Age, le Judaïsme, Saint Thomas d Aquin, Galilée, Descartes, l Empirisme, le Positivisme, Sartre ) et les «résistances de l imaginaire» (Platon, Saint François d Assise, l Humanisme, la Contre-Réforme, le Romantisme, le Symbolisme, le Surréalisme ). Par ailleurs, dans le dernier quart du XIXème siècle, la psychanalyse met en évidence les «psychologies des profondeurs» et donne ainsi un statut scientifique à l imaginaire. Si Sigmund Freud reste encore «associationniste» (liens entre les images mentales et le hasard ou la nécessité biologique), d autres chercheurs, Carl-Gustav Jung, Gaston Bachelard, Mircéa Eliade, Gilbert Durand, Edgar Morin et tous les centres de recherches sur l imaginaire qui poursuivent leurs travaux vont peu à peu dévoiler les relations complexes qui structurent les images 1 et permettre ainsi d inclure leur observation dans le champ de l anthropologie historique, sociale et culturelle. Cette nouvelle approche de l image symbolique, considérée comme une élaboration complexe qui prend en compte aussi bien les paramètres personnels que les influences extérieures, doit beaucoup à la systémique (ou science des systèmes) qui s est développée à partir des années soixante-dix en science autonome après un bouillonnement d une trentaine d années dans à peu près toutes les directions et surtout dans deux creusets : l un, d inspiration positiviste, constitué par la Théorie Générale des Systèmes (biologie théorique, économie, bio mathématique, physiologie, cybernétique) et l autre, plus constructiviste, issu des renouvellements de la psychologie (psychologie cognitive, sciences de la cognition, psychologie sociale, pragmatique de la communication, psychothérapie systémique : Gregory Bateson et l équipe de psychiatres de l école de Palo Alto). On doit à Edgar Morin, dès la parution du premier tome de La Méthode en 1977, d avoir entrepris la synthèse épistémologique et méthodologique qui permet de développer «une science des méthodes de modélisation systémique de la complexité». 2 1 Joël Thomas (sous la direction de), Introduction aux méthodologies de l imaginaire, Paris, Ellipses, 1998. 2 Jean-Louis Le Moigne, «Science des Systèmes», in Encyclopaedia Universalis, 1990, tome 21, pages 1032-1037.

Ainsi, l analyse de l image symbolique peut désormais se réclamer d un cadre théorique englobant dans lequel il convient de mettre en évidence trois notions : Celle d «émergence» qui permet de comprendre comment, à partir de deux composants connus, il est possible de faire surgir de nouvelles structures, de nouveaux «organismes» plus riches. Il est possible de dire la même chose dans le fonctionnement des apprentissages : en juxtaposant deux notions, ou deux idées, c est une création nouvelle qui se met en place, plus féconde encore. Celle de «clôture opérationnelle» d une structure vivante, capable d auto-organisation à l intérieur d elle-même, mais aussi de contacts avec l extérieur qui en modifient sans cesse la structure. Là aussi, nous retrouvons des liens avec les théories de l apprentissage. Dans un cerveau qui n est jamais vierge, les nouvelles notions acquises viennent se «connecter» aux savoirs et aux représentations existantes, mais vont, en même temps, modifier toute la structure antérieure pour que cette dernière puisse les intégrer 3. Il n y a donc pas de «connaissance» prédéterminée. Celle du «filtre» de nos représentations : de même qu il n existe pas de connaissance prédéterminée, il n existe pas, non plus, d objet de connaissance ayant des caractères préexistants, puisque seules les représentations que nous construisons sont, elles-mêmes, ces connaissances. C est la même idée que développe Joël Thomas quand il suggère que l image est un «lieutenant» du monde, c est à dire nous «tient lieu» de monde, faute de pouvoir appréhender directement le dit monde 4. De tout cela également, les théories de l apprentissage doivent tenir compte. Ce détour théorique n est pas sans conséquences. En effet, se retrouvent alors sur le même plan deux approches du monde : l une qui peut être intuitive, exprimée par des images regroupées en faisceaux de significations et qui traduisent instantanément une perception spontanée, et une autre, plus analytique, plus réfléchie, plus différée peut-être, mais qui n en est pas moins authentique. L homme antique a sans doute su, plus que nous-mêmes qui sommes imbibés de rationalisme, utiliser les deux. Une autre conséquence de la possibilité d envisager la systémique comme «supercadre» théorique des recherches sur l imaginaire, et plus généralement de l anthropologie, est l idée que, si chaque système est formé de «sous-systèmes», reliés entre eux, mais porteurs des mêmes constantes et des mêmes capacités d auto-organisation et de régulation que le système lui-même, l approche de quelques uns de ces «sous-systèmes» permet de percevoir l ensemble (FranciscoVarela) 5 dans une approche «holiste» («unitas multiplex»). Il est donc possible d appliquer cette hypothèse au mythe, ou à l étude des épopées homériques, en considérant qu un épisode peut, à lui seul, être un microcosme de la structure macroscopique tout en faisant partie de cette structure. 3 Voir en particulier les schémas proposés par Michel Develay, De l apprentissage à l enseignement, Paris, E.S.F. éditeur, 1992, pages 130 et 132. 4 ( Joël Thomas (sous la direction de), Introduction aux méthodologies op. cit. 5 Joël Thomas, l Imaginaire de l homme romain; Dualité et complexité, (à paraître), page73.

CHOIX D EXTRAITS Cette idée permet de penser que le choix des extraits à étudier par les élèves n est pas anodin et peut, déjà, donner une vue d ensemble de l œuvre et de ses structures profondes. Nous voici donc à la recherche d extraits qui pourraient être particulièrement riches et intéressants à commenter pour mettre en évidence de grandes lignes de force qui se retrouvent dans l œuvre intégrale. Joël Thomas a déjà tenté cette démarche pour l épisode de Charybde et Scylla dans l Odyssée 6 et dans l Énéide 7. Il a ainsi mis en évidence que les deux monstres symbolisent, dans les deux textes, les deux formes de danger auxquelles est confronté le héros (déchirure, mise en pièces // avalage, noyade) et représentent les deux régimes durandiens de l imaginaire (diurne // nocturne) et les deux structures opposées (héroïque // mystique). Entre ces deux monstres qui résument les autres dangers rencontrés sur la mer, le héros «tisse» son voyage. C est la troisième structure, celle qui relie les deux autres (nocturne synthétique). Sur le plan symbolique, cet épisode apparaît donc comme un «carrefour de sens». Nous proposons, quant à nous, de nous intéresser de la même façon à l épisode des Sirènes. En effet, ce passage, très court, peut être donné dans le texte grec, accompagné de trois ou quatre traductions différentes à comparer (page suivante extraite d un manuel de première). Chant XII, vers 181-196 : ἀλλ ὅτε τόσσον ἀπῆμεν, ὅσον τε γέγωνε βοήσας, ῥίμϕα διώκοντες, τὰς δ οὐ λάϑεν ὠκύαλος νηῦς ἐγγύϑεν ὀρνυμένη, λιγυρὴν δ ἔντυνον ἀοιδήν δεῦρ ἄγ ἰών, πολύαιν Ὀδυσεῦ, μέγα κῦδος Ἀχαιῶν, νῆα κατάστησον, ἵνα νωϊτέρην ὄπ ἀκούσῃς. οὐ γάρ πώ τις τῇδε παρήλασε νηῒ μελαίνῃ, πρίν γ ἡμέων μελίγηρυν ἀπὸ στομάτων ὄπ ἀκοῦσαι, ἀλλ ὅ γε τερψάμενος νεῖται καὶ πλείονα εἰδώς. ἴδμεν γάρ τοι πάνϑ, ὅσ ἐνὶ Τροίῃ εὐρείῃ Ἀργεῖοι Τρῶές τε ϑεῶν ἰότητι μόγησαν, ἴδμεν δ ὅσσα γένηται ἐπὶ χϑονὶ πουλυβοτείρῃ. ὣς ϕάσαν ἱεῖσαι ὄπα κάλλιμον αὐτὰρ ἐμὸν κῆρ ἤϑελ ἀκουέμεναι, λῦσαί τ ἐκέλευον ἑταίρους ὀϕρύσι νευστάζων οἱ δὲ προπεσόντες ἔρεσσον. αὐτίκα δ ἀνστάντες Περιμήδης Εὐρύλοχός τε πλείοσί μ ἐν δεσμοῖσι δέον μᾶλλόν τε πίεζον. 6 Joël Thomas, «L imaginaire romain» in Ch. M. Ternes (sous la direction de), Ancient Roman Mosaics, Linden, Luxembourg, 2000. 7 Joël Thomas, L imaginaire de l homme romain op. cit. page 80.

D une langue à l autre Ulysse attaché au mât du navire, V s. av. J.-C. (British Museum, Londres) 1. Akhaiens : Grecs 2. Compagnons d Ulysse «V i e n s, U l y s s e f a m e u x» HOMERE, L Odyssée, éd. La Découverte & Syros Montage des pages 456-458 du manuel : Avérinos, Labouret, Prat, Français 1, Paris, Bordas, 2001.

COMMENTAIRE Les élèves voient vite ce qui différencie les traductions proposées par ce manuel. En répondant à la première question, ils constatent combien celle de Leconte de Lisle est archaïsante au niveau des noms propres (Seirènes, Akhaiens, Odysseus, Troiè), alors que Victor Bérard prend soin de restituer ces noms dans leur traduction la plus connue (Sirènes, Achaïe, Ulysse, Troie) et que Philippe Jaccottet remplace même les Achéens par les Grecs. Mais cette modernisation des noms n est pas la seule caractéristique (question deux) : Leconte de Lisle n hésite pas à bouleverser la syntaxe et à simplifier le texte. Prenons par exemple le vers 187 : Leconte de Lisle : «sans écouter notre douce voix» Victor Berard : «sans ouïr les doux airs qui sortent de nos lèvres» Philippe Jaccottet : «sans écouter de notre bouche de doux chants» On voit bien comment les doux chants («à la douceur du miel» dit littéralement le texte) qui sortent de la bouche des Sirènes ont été raccourcis en une formule plus synthétique et inexacte : «notre douce voix». C est cette liberté prise avec le texte qui a valu à la traduction de Leconte de Lisle (comme à d autres de la même époque) le surnom de «belle infidèle». L infidélité est aussi dans le passage du vers à la prose. Leconte de Lisle ne se préoccupe pas de rythme ; Victor Bérard en tient compte au contraire en écrivant en alexandrins blancs, ce qui donne à son texte un balancement régulier qui se rapproche d une poésie épique, toutes proportions gardées car le vers grec est cadencé dans une alternance savante de syllabes brèves et longues qu on ne peut rendre en français. Mais il présente ces vers en prose, la préoccupation du rythme l obligeant à bouleverser l ordre des mots grecs, à être parfois «à cheval» sur plusieurs vers, à rallonger le texte. Ainsi les vers 181-183, qui sont bien au nombre de trois chez Philippe Jaccottet, lequel garde, autant que faire se peut, la succession des vers homériques mais alterne, selon les besoins de sa traduction, des vers libres de 12 ou 14 syllabes, s étirent sur quatre alexandrins blancs chez Victor Bérard : Philippe Jaccottet : «Mais, quand on s en trouva à la porté du cri, (alexandrin) passant en toute hâte, ce navire bondissant (14 syllabes) ne leur échappa point, qui entonnèrent un chant clair.» (14 syllabes). Victor Bérard : «Le navire est enfin à portée de la voix. (1) Nous passons en vitesse. Mais les sirènes voient (2) ce rapide navir(e) qui bondit tout près d elles (3). Soudain leurs fraîches voix entonnent un cantique (4).» Se pose ainsi très rapidement le problème de toute traduction : pour passer d une langue à l autre, le texte initial est toujours transposé, plus ou moins selon le projet du traducteur, les

goûts de ses lecteurs, des critères esthétiques ; on se remémorera sans doute le célèbre «traduttore, traditore», pour démontrer que toute traduction est donc, de fait, une réécriture. C est tellement vrai que certains auteurs, familiers de deux langues, «traduisent» eux-mêmes leurs textes. Pour rester dans la littérature grecque, moderne cette fois, nous citerons comme exemple Nikos Kazantzaki qui a inséré sa propre traduction de son texte grec Ascèse, dans son roman écrit en français : Le Jardin des Rochers. Ce dernier exemple ouvre un autre le problème : le passage d un genre à un autre. Ascèse est un essai philosophique inséré bien plus tard dans une œuvre romanesque. Pour l Odyssée d Homère, les traductions en prose, et surtout les adaptations, induisent aussi, insensiblement, un glissement générique. A force de ne lire que les «Récits chez Alkinoos» dans une adaptation de plus en plus loin du texte d origine, le lecteur finit par les considérer comme des aventures romanesques qui ont perdu leur valeur exemplaire. L échelle des valeurs véhiculées par le texte change aussi d une adaptation à l autre : les valeurs épiques qu ont partagées les auditeurs de l aède n ont plus cours, ou du moins se sont transformées en se déclinant différemment. Ainsi, les lecteurs modernes trouvent terriblement cruelle la vengeance d Ulysse envers les prétendants et les servantes infidèles dont le texte homérique, pourtant, souligne maintes fois l impiété, la démesure et la désobéissance aux signes divins, impardonnables pour un grec antique. Les versions modernes et les manuels omettent ou écourtent généralement ces passages. Au delà des genres, les textes fondateurs peuvent glisser vers d autres «arts» : peintures de vase, tableaux, sculptures, cinéma, dessins animés La notion de réécriture s élargit encore pour observer comment d un art à l autre, les différentes techniques permettent (ou ne permettent pas) de traduire les paroles, les pensées, les sentiments, les émotions Il reste maintenant à tenter de répondre à la dernière question proposée aux lycéens sur la signification de l épisode et son «symbolisme». Il semble possible alors de souligner aussi que ces voix féminines sont à mettre en rapport avec les femmes tentatrices qui ont croisé la route d Ulysse (voir fiche n 6c ci-dessous : «Une scène répétée quatre fois dans le texte»). Transposition didactique : L épisode des Sirènes, ici présenté dans un manuel de première, peut aussi être expliqué en classe de sixième (texte au programme). C est bien là toute la difficulté de la transposition didactique : - dès la sixième, un travail simple sur une comparaison de traductions prépare la notion de réécriture ; des exercices qui consistent à raconter des épisodes odysséens ou à en inventer en respectant des contraintes préparent déjà à l écriture d invention. - de la sixième à la terminale, la construction du sens d un texte peut se faire à différents niveaux avec les mêmes objectifs que le professeur saura adapter en fonction de son public : l exploration des différentes couches textuelles n est pas le propre d un seul niveau de classe. Le professeur adapte son discours et sa maïeutique à sa classe, mais, entre la sixième et la première, le texte doit garder, dans le cadre d une transposition didactique intelligente, les mêmes

résonances. C est ainsi que la lecture analytique se met progressivement en place. En revanche, une seule voie (et voix) d interprétation est réductrice, même pour un élève de sixième qui est capable de percevoir, avec ses mots et à condition que le professeur lui donne des clés à son niveau, des nuances plus subtiles que le «merveilleux épique» qui n est que l une des couches superficielles du palimpseste homérique (cf. Gérard Genette, Palimpsestes, La Littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982). C est ainsi qu un texte aussi éloigné de nous, comme peut l être l Odyssée d Homère, devient passionnant à étudier avec des élèves, même si le professeur n est pas un spécialiste de littérature grecque. Nos élèves repartiront alors, comme l Ulysse antique, «plus riches en savoir» (Victor Bérard) ou «lourds d un plus lourd trésor de science» (Philippe Jaccottet). C est ainsi que le professeur prépare ses élèves, du début à la fin du cursus scolaire secondaire, dans le cadre de l apprentissage de la lecture comme dans celui de l objet d étude «Les réécritures», au difficile exercice de l écriture d invention du baccalauréat, qui, avec des contraintes précises, n est pas autre chose qu une modulation à partir d un texte de base que nous pouvons aussi, un peu abusivement, qualifier de fondateur. Ce «commentaire» d une comparaison de traductions est extrait et adapté du rapport de l épreuve professionnelle du CAPES externe de lettres modernes 2006, rédigé par Mary Sanchiz et Marie-Françoise Berrendoner.